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<p><sous-titre>XXII</sous-titre> <sous-titre><italique><personne>Beaurepaire<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par EloiseRocca] "Beaurepaire": Nicolas Beaurepaire est un officier français né en 1740 et mort à Verdun en 1792. Après avoir fait partie du corps des carabiniers, groupe d'élite de la cavalerie, il est élu en 1791 lieutenant-colonel du 1er bataillon des volontaires de Mayenne et Loire, envoyé à Verdun.Commandant d'une garnison de 6000 hommes, il entame le siège de Verdun le 31 août. Après les bombardements, la ville demande une reddition immédiate, contre son avis. Dans la nuit du 1er au 2 septembre, il est retrouvé mort dans son bureau.</annotation_topique_contexte></personne><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] Ce chapitre a été publié dans les numéros du Siècle des 26, 27 et 28 janvier 1870.</annotation_genetique_edition></italique></sous-titre></p>
<p>Quand le jour vint, <personne>Jacques Mérey</personne> était déjà à <lieu>Château-Thierry<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par EloiseRocca] "Château-Thierry": ville de l'Aisne située à environ 85km de Paris.</annotation_topique_contexte></lieu>.</p>
<p>Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, <personne>Jacques Mérey</personne> s’y était abandonné complètement. Il avait oublié <personne>Danton</personne>, <personne>Dumouriez</personne>, <personne>Beaurepaire</personne>, <lieu>Paris</lieu>, <lieu>Verdun</lieu>, pour se replonger tout entier dans sa pauvre petite ville d’<lieu>Argenton</lieu> et en revenir au cœur de son cœur, – comme dit <personne>Hamlet<span class="appel"/><annotation_topique_intertextualite>[Par EloiseRocca] "coeur de son coeur - comme dit Hamlet": "in my heart of heart", Hamlet, Acte III, scène 2. En français, "dans le coeur de mon coeur", Hamlet veut ici désigner la partie la plus tendre de son coeur, qqu'il réserve à ceux qui ne sont pas esclaves de leurs passions mais gouvernés par la raison, comme Horatio à qui il s'adresse.</annotation_topique_intertextualite></personne>, – à <personne>Éva</personne>.</p>
<p>Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec l’absente. Combien de soupirs, combien d’exclamations à moitié étouffées ! Combien de fois le doux nom d’<personne>Éva</personne> fut-il répété, les bras étendus pour saisir le vide !</p>
<p><lieu>Paris</lieu> et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoré. Mais, aussitôt que disparaissaient l’échafaud, les têtes coupées au poing du bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d’or dans la vie du pauvre amant.</p>
<p>Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme jalouse, vint réclamer le voyageur et s’emparer de lui par tous les sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en chantant <italique>la Marseillaise</italique>. Les collines sont hérissées de camps, de gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé veille sur son sillon.</p>
<p>Où sont tes enfants, vieillard ?</p>
<p>Ils marchent à l’ennemi.</p>
<p>Et quand l’ennemi les aura tués ?</p>
<p>Il faudra nous tuer à notre tour.</p>
<p>Un pays défendu ainsi est inenvahissable.</p>
<p>C’était ce hérissement de baïonnettes et de piques que voyait ou plutôt que sentait l’ennemi, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu combattu, si peu profité du temps.</p>
<p>Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaçant dans ses manifestes, était assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de beaux succès guerriers sous le grand <personne>Frédéric<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par EloiseRocca] "le grand Frédéric": Frédéric II de Prusse était surnommé Frédéric le Grand.</annotation_topique_contexte></personne>. Il était resté brave, spirituel, plein d’expérience ; mais l’abus des plaisirs continué au-delà de l’âge avait tué la détermination rapide. L’aigle était devenu myope.</p>
<p>Plus <personne>Jacques Mérey</personne> avançait sur la route, plus les rangs des volontaires s’épaississaient.</p>
<p>Un peu au-delà de <lieu>Sainte-Mehenould</lieu>, il rencontra sur la route un bivouac<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [bivouac] Le mot est orthographié "bivac" dans le feuilleton : il s'agit d'une variante orthographique moins usitée que le terme "bivouac" selon <italique>Littré</italique>.</annotation_genetique_edition>. Il fit arrêter sa voiture et demanda à parler au chef du détachement.</p>
<p>Le chef du détachement était le colonel <personne>Galbaud<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par EloiseRocca] "colonel Galbaud": François Thomas Galbaud-Dufort commence sa carrière militaire en 1761, est fait chevalier de l'ordre de Saint Louis en 1788. Il est commandant à Verdun pendant la campagne de 1792.</annotation_topique_contexte></personne>, conduisant à <lieu>Verdun</lieu> le 17e régiment d’infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et quatre canons.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> se fit reconnaître de <personne>Galbaud</personne>. Celui-ci, par ordre de <personne>Dumouriez</personne>, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la défendre jusqu’à la dernière extrémité, cette place étant en ce moment une des clefs de la <lieu>France</lieu>.</p>
<p><personne>Galbaud</personne> arrivait à marches forcées et craignait de ne pas arriver à temps.</p>
<p>Il chargea <personne>Jacques Mérey</personne> d’annoncer sa venue à <personne>Beaurepaire</personne> et de lui donner au besoin l’ordre de faire une sortie, si <lieu>Verdun</lieu> était entouré, pour protéger son arrivée.</p>
<p><personne>Jacques</personne> comprit qu’il n’y avait pas de temps à perdre et ordonna aux postillons de redoubler de vitesse.</p>
<p>Les postillons brûlèrent le pavé.</p>
<p>Au point du jour, on aperçut la ville et l’on entendit une canonnade ; en même temps, <personne>Jacques Mérey</personne> vit la <lieu>côte Saint-Michel</lieu> se couvrir de troupes.</p>
<p>C’étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.</p>
<p>Heureusement, la route par laquelle arrivait <personne>Jacques Mérey</personne> était encore libre.</p>
<p>Le tout était d’arriver avant les Prussiens<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [d'arriver avant les Prussiens] "d'y arriver avant les Prussiens"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>Cinq louis d’or si nous entrons dans <lieu>Verdun</lieu> ! cria <personne>Jacques Mérey</personne> au postillon.</p>
<p>La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l’avant-garde prussienne à trois cents pas d’elle, et, au milieu d’une grêle de balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière elle.</p>
<p>Où trouverai-je le colonel <personne>Beaurepaire</personne> ? demanda <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Mais, au milieu de l’épouvante générale que produisait l’arrivée des Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine à obtenir une réponse positive.</p>
<p>Le colonel <personne>Beaurepaire</personne> était en conseil à l’hôtel de ville.</p>
<p>Au moment où <personne>Jacques Mérey</personne> en montait les degrés, il trouva le commandant de place qui les descendait.</p>
<p>Il le reconnut et se fit reconnaître.</p>
<p>Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant.</p>
<p>Un jeune officier attendait avec une impatience visible.</p>
<p>Eh bien ? demanda-t-il.</p>
<p>La défense à outrance est arrêtée.</p>
<p>Dieu soit loué ! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus d’une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement combattre et mourir, n’est-ce pas, commandant ?</p>
<p>Sois tranquille, répondit <personne>Beaurepaire</personne>, ce n’est pas les hommes comme toi que l’on oublie.</p>
<p>Alors, je vais attendre ici, n’est-ce pas ?</p>
<p>Attends.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> et <personne>Beaurepaire</personne> entrèrent dans un cabinet retiré dont les murailles étaient couvertes de plans de la ville de <lieu>Verdun</lieu>.</p>
<p>Qu’est-ce que ce jeune homme ? demanda <personne>Jacques Mérey</personne> ; j’ai presque envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune fille ?</p>
<p>Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme <personne>Marceau<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par EloiseRocca] "Marceau": François Séverin Marceau- Desgraviers, général des armées de la Révolution française, entre dans la garde nationale en 1789 et s'engage en 1791 au premier bataillon de volontaires d'Eure-et-Loir.</annotation_topique_contexte></personne>. Il est ici comme chef du bataillon d’<lieu>Eure-et-Loir</lieu>. Tu le verras au feu.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Tu le verras au feu.] Fin de la partie du chapitre publiée dans <italique>Le Siècle</italique> du 26 janvier.</annotation_genetique_edition></p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> justifia de ses pouvoirs à <personne>Beaurepaire</personne> et lui demanda quels étaient ses moyens de défense.</p>
<p>Par ma foi ! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les Spartiates : <italique>Nos poitrines<span class="appel"/><annotation_topique_intertextualite>[Par EloiseRocca] "nos poitrines": la phrase exacte des anciens soldats spartiates est "Nos poitrines furent pour Sparte des murailles invincibles". On la retrouve dans le volume 2 de Histoire Universelle de César Cantu, publié en 1867.</annotation_topique_intertextualite></italique> ; comme garnison, 3000 hommes à peu près ; 12 mortiers, dont deux hors de service ; 32 pièces de canon de tout calibre, dont deux démontées ; 99 000 boulets de 24 et 22, 511 de tous calibres. Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s’il s’en présente, 143 fusils d’infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.</p>
<p>Tu sortais du conseil défensif quand je suis arrivé ?</p>
<p>Oui.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Oui.] On trouve ici un retour à la ligne dans le journal.</annotation_genetique_edition> Il avait d’abord mis la ville en état de siège, ordonné de dépaver les rues et défendu les attroupements sous peine de mort.</p>
<p>Ces ordres seront-ils exécutés ?</p>
<p>Regarde dans la rue.</p>
<p>En effet, on commence à dépaver. Très bien.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Très bien.] Il n'y a pas de retour à la ligne dans le journal.</annotation_genetique_edition></p>
<p>Maintenant, au plus pressé.</p>
<p>Et alors <personne>Jacques Mérey</personne> raconta à <personne>Beaurepaire</personne> qu’il avait rencontré <personne>Galbaud</personne>, qui venait pour s’enfermer dans <lieu>Verdun</lieu> avec un ordre de <personne>Dumouriez</personne> et un renfort de troupes.</p>
<p>Morbleu ! s’écria <personne>Beaurepaire</personne>, rien ne peut m’être plus agréable que ce que vous me dites là. C’est la responsabilité qu’il m’enlève et par conséquent la vie qu’il me donne. Commandant en chef de la place, j’avais juré de m’ensevelir sous ses ruines ; commandant en second, je suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle chandelle, mon cher <personne>Galbaud</personne> !</p>
<p>Mais tu sais que la ville est complètement entourée.</p>
<p>Oui, et c’est pour cela qu’il faut aider l’entrée de <personne>Galbaud</personne> par une sortie. J’ai justement là l’homme des sorties, <personne>Marceau</personne>.</p>
<p>Il sonna : un planton entra.</p>
<p>Prévenez le chef de bataillon <personne>Marceau</personne> que je l’attends.</p>
<p>On eût dit que le jeune officier avait été magnétiquement averti du désir de son chef, tant il apparut rapidement.</p>
<p><personne>Marceau</personne>, lui dit <personne>Beaurepaire</personne>, prends trois cents hommes d’infanterie, tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront t’accompagner en amateurs.</p>
<p>Je me charge de ceux-là, dit <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Tu viens avec nous ? demanda <personne>Marceau</personne>.</p>
<p>Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne fût-ce que comme chirurgien.</p>
<p>Le citoyen, dit <personne>Beaurepaire</personne> à <personne>Marceau</personne>, est envoyé par le pouvoir exécutif.</p>
<p>Et, comme j’aurai peut-être des ordres rigoureux à donner, des mesures rigoureuses à prendre, je ne suis pas fâché qu’on me voie un peu à la besogne et que l’on sache au besoin à qui l’on obéit ! Allons examiner le terrain.</p>
<p><personne>Mérey</personne> partit avec <personne>Marceau</personne>, s’empara d’un fusil de dragon, bourra ses poches de cartouches, tandis que <personne>Marceau</personne> faisait battre le rappel, sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne volonté parmi les notables.</p>
<p>Cinq ou six se présentèrent.</p>
<p>Puis <personne>Marceau</personne> et <personne>Mérey</personne> montèrent avec une lunette sur un des clochers les plus élevés de la ville, et ils aperçurent au loin l’avant-garde de <personne>Galbaud</personne> qui arrivait par la route de <lieu>Sainte-Menehould</lieu>. Un cordon de Prussiens leur fermait l’entrée de la ville.</p>
<p>En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de <personne>Brunswick<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par EloiseRocca] "duc de Brunswick": Charles-Guillaume-Ferdinand de Brunswick-Wolfenbüttel, né en 1735 et mort en 1806 au combat, est général et prince allemand. Il entame jeune sa carrière militaire au service prussien et gravit rapidement les échelons de la hiérarchie. Pendant la Révolution, il est nommé commandant de l'armée autrichienne et allemande réunies pour envahir la France. Il mène son armée sans relâche jusqu'à la bataille de Valmy.</annotation_topique_contexte></personne>.</p>
<p>Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient.</p>
<p>Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le savait.</p>
<p>Donc, il avait des communications cachées avec <lieu>Verdun</lieu>.</p>
<p>C’était une sommation de rendre la ville.</p>
<p>J’ai cherché inutilement dans <personne>Thiers<span class="appel"/><annotation_topique_intertextualite>[Par EloiseRocca] "Thiers": Adolphe Thiers, né en 1797 et mort en 1877 est un homme politique et historien français. Il contribue à l'instauration de la monarchie de Juillet dont il est deux fois président du Conseil. Il se rallie à la République après la révolution de 1848. Il devient en 1871 le premier président de la troisième république. Il est resté célèbre pour son <italique>Histoire de la Révolution française </italique>publiée en 1823, ouvrage auquel Dumas fait ici référence.</annotation_topique_intertextualite></personne> et dans <personne>Michelet<span class="appel"/><annotation_topique_intertextualite>[Par EloiseRocca] "Michelet": Jules Michelet, né en 1798 et mort en 1874, est un historien français. Il enseigne l'histoire à partir de 1822. Il commence son oeuvre majeure, <italique>L'Histoire de France</italique>, dans les années 1830. Après la révolution de 1848, il écrit <italique>Histoire de la Révolution française</italique>, dont Dumas s'inspire beaucoup pour écrire <italique>Création et Rédemption</italique>.</annotation_topique_intertextualite></personne> la sommation faite à la ville par le duc de <personne>Brunswick</personne>.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [J'ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite à la ville par le duc de Brunswick.] "J’ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet le fameux manifeste du duc de Brunswick, sans doute ne l’ont-ils connu que par fragments." La phrase est suivie d'un retour à la ligne dans le journal.</annotation_genetique_edition> Plus heureux qu’eux, lorsque je me suis rendu à <lieu>Verdun</lieu> pour y chercher la trace de mes héros, j’ai retrouvé cette sommation entière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos, incompréhensible pour tous ceux qui n’en ont pas reconnu comme nous la véritable cause, c’est-à- dire le suicide de la volonté dans l’excès des plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière.</p>
<p>La voici :<nouvelle_ligne/>« Les sentiments d’équité et de justice qui animent Leurs Majestés l’empereur et le roi de <lieu>Prusse</lieu>, ont suspendu les opérations qu’elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en leur pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu’il est en elles l’effusion du sang. En conséquence, j’offre à la garnison de livrer aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et bagages, à l’exception de l’artillerie. Dans ce cas, elle et les habitants seront mis sous la protection de Leurs Majestés Impériale et Royale ; mais si elles rejetaient cette offre généreuse, elles ne tarderaient pas d’éprouver les malheurs qui seraient les suites naturelles de ce refus : elles seraient soumises à une exécution militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat.<nouvelle_ligne/>» <personne>BRUNSWICK</personne>. »</p>
<p>Marceau rassembla ses hommes. <personne>Jacques Mérey</personne> se mit à la tête des notables dans les rangs des gardes nationaux, et l’on se massa derrière la porte de <lieu>France</lieu>, de manière qu’il n’y eût plus qu’à<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [de manière qu'il n'y eût plus qu'à] "de manière à ce qu'il n'y eût plus qu'à"</annotation_genetique_edition> l’ouvrir au moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le moment où <personne>Galbaud</personne> attaquerait de son côté.</p>
<p>Au premier coup de fusil des tirailleurs de <personne>Galbaud</personne>, la porte s’ouvrit ; la cavalerie se porta en avant et l’infanterie de la garnison et la garde nationale se jetèrent de chaque côté par <lieu>Jardin-Fontaine</lieu> et <lieu>Thierville</lieu>.</p>
<p>À la côte de <lieu>Varennes</lieu>, on rencontra l’ennemi.</p>
<p>Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des renforts considérables, et particulièrement la cavalerie des émigrés<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par EloiseRocca] "la cavalerie des émigrés": l'armée des émigrés est une armée contre-révolutionnaire constituée de ceux qui ont quitté la France pendant la Révolution, et qui prêta allégeance à différents monarques ennemis européens.</annotation_topique_contexte>.</p>
<p>Le combat fut acharné des deux côtés ; les deux troupes patriotes furent lancées à plusieurs reprises l’une au-devant de l’autre. <personne>Jacques Mérey</personne> en arriva un moment à voir reluire les baïonnettes de <personne>Galbaud</personne> ; mais rien ne put rompre la haie vivante placée entre les deux armées pour les empêcher de se rejoindre.</p>
<p>Un instant il sembla à <personne>Jacques Mérey</personne> voir passer, à travers la fumée de la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de <lieu>Chazelay</lieu>. Il l’appela de la voix et le défia du geste ; mais le fantôme ne répondit point et rentra dans la fumée d’où un instant il était sorti.</p>
<p>Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les patriotes furent repoussés. De nouveaux renforts arrivèrent : les rangs ennemis s’épaissirent ; tout espoir de faire jonction avec <personne>Galbaud</personne> disparut, et <personne>Marceau</personne>, épuisé, couvert du sang de ses adversaires, luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite.</p>
<p>La petite troupe rentra dans la ville, et <personne>Galbaud</personne>, renonçant à l’espoir d’entrer dans <lieu>Verdun</lieu>, se retira de son côté.</p>
<p>*</p>
<p>Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura jusqu’à une heure du matin. Il ne produisit que peu d’effet, quoique les habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical, eussent illuminé<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [eussent illuminé] "aient illuminé"</annotation_genetique_edition> leurs maisons pour diriger les coups de l’ennemi.</p>
<p>Le 1er septembre, à trois heures du matin, le roi de <lieu>Prusse</lieu> vint à la batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures.</p>
<p>Quelques maisons commencèrent à s’enflammer.</p>
<p>Quant à l’artillerie verdunoise, elle n’atteignait point les hauteurs où étaient les Prussiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal.</p>
<p>Au reste, un seul assiégé fut tué, c’était un ex-constituant nommé <personne>Gillion</personne>, qui était venu s’enfermer dans <lieu>Verdun</lieu>, à la tête des volontaires de <lieu>Saint-Mihiel</lieu> ; il fut frappé d’un éclat d’obus sur le <lieu>quai de la Boucherie</lieu>.</p>
<p>Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de l’Hôtel-de-Ville, où se tenait le conseil défensif en permanence et où <personne>Beaurepaire</personne> avait un logement séparé de celui de sa femme et de ses enfants.</p>
<p>Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil d’avoir pitié d’elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine du pays et des propriétés particulières.</p>
<p>Différentes députations venaient de différentes partie de la ville pour supplier le conseil défensif d’accepter les conditions offertes la veille par le roi de <lieu>Prusse</lieu> dans la sommation qu’il avait introduite dans <lieu>Verdun</lieu>.</p>
<p>En même temps, on entendait la trompette d’un parlementaire.</p>
<p>Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il fut convenu qu’on le recevrait.</p>
<p>Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la nuit avait changé quelque chose à la décision de la ville.</p>
<p>Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux.</p>
<p>La parole fut d’abord à <personne>Beaurepaire</personne>, qui se contenta de dire :</p>
<p>J’ai promis de m’ensevelir sous les ruines de <lieu>Verdun</lieu>, l’ennemi n’y entrera qu’en passant sur mon cadavre.</p>
<p>Puis, comme tous les regards se tournaient sur <personne>Jacques Mérey</personne>, que l’on savait chargé d’une mission particulière :</p>
<p>Citoyens, dit-il, vous le savez, <lieu>Verdun</lieu> est la clef de la <lieu>France</lieu>. Le brave colonel de <personne>Beaurepaire</personne> vient de vous dire ce qu’il compte faire. Vous m’avez vu au feu aujourd’hui sans que rien me forçât d’y aller ; mais, ayant exposé ma vie pour vous, il m’a semblé que mon droit serait plus grand de vous dire ce que la <lieu>France</lieu> attend de vous.<nouvelle_ligne/>» La <lieu>France</lieu> attend de vous un grand acte d’héroïsme : tenez huit jours et vous avez donné le temps à <lieu>Paris</lieu> d’organiser la défense, et vous avez sauvé la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas des armes de la ville :<nouvelle_ligne/>» <italique>À <lieu>Verdun</lieu> la <lieu>France</lieu> reconnaissante.</italique><nouvelle_ligne/>» Défendez-vous. Je courrai les mêmes dangers que vous, et, s’il le faut, je mourrai avec vous.</p>
<p>Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa Majesté <personne>Frédéric-Guillaume</personne>.</p>
<p>On fit revenir le parlementaire et on lui transmit<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [on lui transmit] "on lui dit"</annotation_genetique_edition> la réponse du comité.</p>
<p>Messieurs, dit-il, je suis venu demander un <italique>oui </italique>ou un <italique>non</italique>, pas autre chose ; Sa Majesté le roi de <lieu>Prusse</lieu> est pressée.</p>
<p>Nous n’avons pas d’autre réponse à lui faire, répliqua <personne>Beaurepaire</personne> ; s’il est pressé, qu’il agisse.</p>
<p>Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à l’assaut.</p>
<p>Et vous, dites à votre maître, répliqua <personne>Beaurepaire</personne>, que si dans l’assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des assiégeants, nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire.</p>
<p>Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trêve furent accordées.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Les vingt-quatre heures de trêve furent accordées.] Fin de la partie du chapitre publiée dans <italique>Le Siècle</italique> du 27 janvier.</annotation_genetique_edition></p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> savait que, dans les circonstances où l’on se trouvait, les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire traîner le siège en longueur en l’embarrassant dans d’interminables pourparlers.</p>
<p>Mais les corps administratifs et judiciaires envoyèrent une députation composée de vingt-trois membres porteurs d’une supplique<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par EloiseRocca] "supplique": selon le Littré, "requête pour demander une grâce". </annotation_topique_precision> dans laquelle ils disaient que, pour éviter la ruine entière et la subversion totale de la place, il leur paraissait indispensable d’accepter les conditions offertes à la garnison de la part du duc de <personne>Brunswick</personne> au nom du roi de <lieu>Prusse</lieu>, puisque cette capitulation conservait à la nation sa garnison et ses armes ; tandis que la ruine de la ville ne serait d’aucune utilité à la patrie.</p>
<p>On lut cette lettre devant <personne>Marceau</personne>, qui se trouvait là par hasard.</p>
<p>Il se leva. <nouvelle_ligne/>– Et moi, dit-il, au nom de l’armée, au nom de mon bataillon<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [au nom de mon bataillon] "au nom de mon régiment"</annotation_genetique_edition>, au mien, je demande que la ville profite des dix-huit heures de trêve qui lui restent pour se mettre en état de résister aux coalisés.</p>
<p>Mais, comme si cette réponse avait été entendue de la rue, des plaintes, des gémissements, des lamentations montèrent jusqu’aux fenêtres de la salle du conseil, qui étaient ouvertes. C’était un chœur d’enfants, de femmes, de vieillards rassemblés sur les degrés de l’hôtel de ville pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux vœux secrets de ceux des membres défensifs qui étaient pour la reddition de la ville.</p>
<p>Ces vœux ne tardèrent point à se formuler, et le conseil se sépara ou plutôt proposa de se séparer, en remettant au lendemain la rédaction de la capitulation.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> avait les yeux fixés sur <personne>Beaurepaire</personne>, il le vit pâlir légèrement :</p>
<p>Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien décidé dans vos esprits, je ne dirai pas dans vos cœurs, que malgré ce qui vous a été dit de la nécessité pour la <lieu>France</lieu> que <lieu>Verdun</lieu> tienne, vous êtes dans l’intention de rendre la ville ?</p>
<p>Nous reconnaissons l’impossibilité de la défense, répondirent les membres du conseil d’une seule voix.</p>
<p>Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation ? insista <personne>Beaurepaire</personne>.</p>
<p>Nous ouvrirons nous-mêmes les portes de <lieu>Verdun</lieu> au roi de <lieu>Prusse</lieu>, et nous nous en remettrons à sa générosité.</p>
<p><personne>Beaurepaire</personne> jeta sur ces hommes un regard de mépris terrible :</p>
<p>Eh bien, messieurs, dit-il, j’avais fait le serment de mourir plutôt que de me rendre ; survivez à votre honte et à votre déshonneur, puisque vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon dernier mot. Je meurs libre. Citoyen <personne>Jacques Mérey</personne>, tu rendras pour moi témoignage.</p>
<p>Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu’on eût eu le temps, non seulement de s’opposer à son dessein, mais encore de le deviner<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [non seulement de s'opposer à son dessein, mais encore de le deviner] "non seulement de s’opposer, mais encore de deviner son dessein"</annotation_genetique_edition>, il se brûla la cervelle.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> reçut dans ses bras ce martyr de l’honneur.</p>
<p>*</p>
<p>Le lendemain, tandis que les jeunes filles de <lieu>Verdun</lieu>, couvertes de voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi de <lieu>Prusse</lieu> pour se rendre à l’hôtel de ville et portant des dragées dans des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [ouvrir au vainqueur] "ouvrir au roi de Prusse"</annotation_genetique_edition> la porte de <lieu>Thionville</lieu>, la garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de <lieu>Sainte-Menehould</lieu>, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se trouvait le cadavre de <personne>Beaurepaire</personne> enseveli dans un drapeau tricolore.</p>
<p>Elle ne voulait pas laisser le cadavre du héros prisonnier des Prussiens.</p>
<p>Le bataillon d’<lieu>Eure-et-Loir</lieu> formait l’arrière-garde et, le dernier, marchait <personne>Marceau</personne>, son commandant<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [son commandant] "leur commandant"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>L’avant-garde prussienne suivit l’armée française jusqu’à <lieu>Livry-la-Perche</lieu> pour observer <lieu>Clermont</lieu>.</p>
<p>Là, elle s’arrêta.</p>
<p>Alors <personne>Marceau</personne>, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la <lieu>France</lieu> cet adieu menaçant :<nouvelle_ligne/>– Au revoir dans les plaines de la <lieu>Champagne</lieu> !</p>
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