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<p><sous-titre>XVII</sous-titre> <sous-titre><italique>L’homme propose<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] Ce chapitre a été publié dans les numéros du Siècle du 15 et du 16 janvier 1870.</annotation_genetique_edition></italique></sous-titre></p>
<p>Le lendemain, vers neuf heures du matin, <personne>Jacques Mérey</personne> étant à son laboratoire et <personne>Éva</personne> à son orgue, on entendit au bout de la rue une grande rumeur qui allait s’approchant.</p>
<p>Cette rumeur n’avait rien d’inquiétant, car c’étaient les cris de joie qui y dominaient particulièrement.</p>
<p><personne>Jacques</personne> ouvrit la fenêtre, jeta un coup d’œil dans la rue, et vit une grande foule portant des drapeaux. En tête marchait la musique, et en avant de la musique <personne>Baptiste</personne> avec sa trompette.</p>
<p>Le docteur referma la fenêtre et se remit à son fourneau.</p>
<p>Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s’arrêtait devant sa maison.</p>
<p>La porte de son laboratoire s’ouvrit et <personne>Éva</personne> parut, toute pâle et tout émue.</p>
<p>Qu’as-tu, ma chère enfant ? s’écria le docteur en allant à elle.</p>
<p>Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c’est pour vous, mon ami.</p>
<p>Comment, pour moi, demanda <personne>Jacques</personne>.</p>
<p>Oui. Elle est arrêtée devant la maison. Et, tenez, voilà la trompette de <personne>Baptiste</personne> qui va nous annoncer quelque chose.</p>
<p>Et elle porta machinalement ses mains à ses oreilles.</p>
<p>En effet, la trompette de <personne>Baptiste</personne> fit entendre son air habituel ; il n’en savait qu’un.</p>
<p>Puis la parole succéda au son, et, d’une voix claire et parfaitement accentuée :</p>
<p>Il est fait à savoir, dit-il, aux concitoyens d’<lieu>Argenton</lieu>, que le citoyen <personne>Jacques Mérey</personne> a été nommé hier député à la Convention.</p>
<p>Vive le citoyen <personne>Jacques Mérey</personne> ! Et toute la foule répéta :<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Et aussitôt il ajouta] Dans le journal, il n'y a pas de retour à la ligne après les deux points ; en revanche cette phrase est précédée d'un retour à la ligne.</annotation_genetique_edition></p>
<p>Vive le citoyen <personne>Jacques Mérey</personne> !</p>
<p>En ce moment, un pas se fit entendre dans l’escalier et <personne>Antoine</personne> parut à son tour, et, frappant du pied, prononça les paroles sacramentelles :</p>
<p>Centre de vérité, cercle de justice.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [cercle de justice] Il y a un retour à la ligne ici.</annotation_genetique_edition> Et aussitôt il ajouta :</p>
<p>Tous les gens qui sont en bas demandent le docteur <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Le docteur regarda <personne>Éva</personne>.</p>
<p>Il faut y aller, dit-elle.</p>
<p>Le docteur descendit, <personne>Éva</personne> le suivit tremblante.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Éva le suivit tremblante.] Fin de la partie du chapitre publiée dans <italique>Le Siècle</italique> du 15 janvier.</annotation_genetique_edition></p>
<p>Le docteur s’arrêta sur la porte de la rue, qui dominait la voie publique de la hauteur de cinq ou six marches.</p>
<p>À son apparition, la musique entonna l’air fraternel :</p>
<p><italique>Où peut-on être mieux...<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par AmyTounkara] «Où peut on être mieux, qu'au sein de sa famille ? » est une chanson tirée de l’Opéra-comique Lucile, de Jean-François Marmontel en 1769. Elle est utilisée comme un hymne durant la Restauration de la Monarchie. </annotation_topique_reference></italique></p>
<p><personne>Baptiste</personne>, qui ne voulait pas rester muet au milieu de la symphonie universelle, emboucha sa trompette et joua son air.</p>
<p>Tout ce charivari cessa pour faire de nouveau place aux cris de « Vive <personne>Jacques Mérey</personne>, notre député à la Convention ! »</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> avait compris. C’était cela que lui annonçait le patriote qui lui avait barré le passage la veille, et qui avait dit en le lui rouvrant :</p>
<p>Allez, demain vous aurez de nos nouvelles.</p>
<p>Mais, depuis la veille, le docteur n’avait pas changé d’avis ; les naïves protestations d’amour d’<personne>Éva</personne> l’avaient au contraire encore plus profondément confirmé dans sa résolution.</p>
<p>Il fit signe qu’il voulait parler, tout le monde cria :<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [tout le monde cria : ] Il n'y a pas de retour à la ligne dans le journal.</annotation_genetique_edition></p>
<p>Silence.</p>
<p>Mes amis, dit-il, j’ai un vif regret que vous n’ayez pas voulu croire à mes paroles d’hier. Ma détermination est la même aujourd’hui. Je vous remercie du grand honneur que vous m’avez fait ; mais je n’en suis pas digne et je me récuse<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [et je me récuse] "et me récuse"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>Tu n’en as pas le droit, citoyen <personne>Mérey</personne>, dit une voix.</p>
<p>Comment ! s’écria le docteur ; je n’ai pas le droit de faire de moi-même ce que je veux ?</p>
<p>L’homme ne s’appartient pas à lui-même ; il appartient à la nation, reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi mauvais citoyen.</p>
<p>Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et non un législateur.</p>
<p>Soit ! philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des empires ; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain ; philosophe, tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l’esprit, pour vivre et se développer, que l’air aux poumons pour hématoser le sang et pour respirer. Quand l’empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique) ? quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit ? et que crois-tu donc qu’est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de l’individu ? Seulement, l’individu vit des années et le peuple des siècles ; mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain a ses maladies qu’il faut soigner, et dont il faut le guérir ; tout législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être législateur. <personne>Cicéron</personne> l’a dit, quand un membre est gangrené, il faut le couper pour sauver le reste du corps<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par AmyTounkara] Cicéron reprend la Fable 159 d’Esope, L’Estomac et les pieds, où il fait du corps social un corps humain dont l’unité est nécessaire à son fonctionnement d’ensemble. </annotation_topique_reference>. Accepte le mandat qui t’est offert, <personne>Jacques Mérey</personne> ; prends la lancette, le bistouri, la scie ; il y a de l’ouvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les chirurgiens.</p>
<p>Comme chirurgien, la place est prise, dit <personne>Jacques Mérey</personne>, et vous avez là-bas un terrible tireur de sang qu’on appelle <personne>Marat</personne>. À lui seul il suffira, je l’espère.</p>
<p>Ce n’est ni avec la lancette, ni avec le bistouri<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [ni avec le bistouri] "ni avec les bistouris"</annotation_genetique_edition>, ni avec la science<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [ni avec la science] "ni avec la scie" : la variante du feuilleton reprend donc l'énumération de la dernière prise de parole de l'interlocuteur de Jacques Mérey : lancette, bistouri, scie.</annotation_genetique_edition> que <personne>Marat</personne> veut tirer le sang, c’est avec la hache ; j’ai parlé d’un chirurgien et non d’un bourreau.</p>
<p>Quand vous aurez besoin de moi là-bas, reprit <personne>Jacques</personne> avec la tristesse de l’homme qui répond à de bonnes raisons par de mauvaises, j’irai, mais le moment n’est pas venu. N’avez-vous pas <personne>Sieyès</personne> qui est la logique, <personne>Vergniaud</personne> qui est l’éloquence, <personne>Robespierre</personne> qui est l’intégrité, <personne>Condorcet</personne> qui est la science, <personne>Danton</personne> qui est la force, <personne>Pétion</personne><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Pétion] Le nom est ici écrit "Péthion" dans le journal, ce qui n'est pas le cas à toutes les occurrences (elles seront donc signalées à chaque fois).</annotation_genetique_edition> qui est la loyauté, <personne>Roland</personne> qui est l’honneur ? que ferais-je, moi pauvre ver luisant au milieu de pareils flambeaux ?</p>
<p>Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd’hui, <personne>Jacques Mérey</personne> ! Dieu ne t’a pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour que tu enfouisses le tout au fond d’une province<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Tu ferais ton devoir [...] le tout au fond d'une province] La ponctuation, légèrement différente, change un peu le sens : "Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui. Jacques Mérey, Dieu ne t'a pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour que tu enfouisses le tout au fond d'une province"</annotation_genetique_edition>, quand <lieu>Paris</lieu>, le cerveau de la <lieu>France</lieu>, est en travail de la liberté. Pour la réussite d’un tel travail, il faut la réunion de toutes les capacités ; ne vois-tu pas que c’est une volonté providentielle qui centralise dans <lieu>Paris</lieu> tout ce que la province a d’esprits supérieurs ? L’Assemblée nationale a proclamé les droits de l’homme ; la Constituante, la souveraineté du peuple. Il reste à la Convention nationale quelque chose de grand à proclamer ; tu peux être de ceux-là qui crieront au monde : « La <lieu>France</lieu> est libre ! » et tu refuses ! <personne>Jacques Mérey</personne>. Je te le dis, tu passes à côté d’une gloire immortelle comme un aveugle près d’un trésor. <personne>Jacques Mérey</personne>, la <lieu>France</lieu> pouvait t’honorer, elle te méprisera ; elle pouvait te bénir, elle te maudira.</p>
<p>Et qui donc es-tu pour t’obstiner à forcer ainsi ma volonté ?</p>
<p>Je suis ton collège <personne>Hardouin</personne>, élu aujourd’hui en même temps que toi à <lieu>Châteauroux</lieu>, et je me faisais une gloire de m’asseoir là-bas près de toi, d’appuyer ta parole, de la combattre peut-être.</p>
<p>Eh bien, <personne>Hardouin</personne>, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de ceux qui nous écoutent ; mais une cause secrète, une cause que je dois taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire, m’enchaîne ici.</p>
<p><personne>Hardouin</personne> monta les quelques marches qui le séparaient de <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Cette cause, je la connais, dit-il à voix basse et en s’approchant de son oreille ; tu aimes, lâche cœur, et tu sacrifies tes concitoyens, ton pays, ton honneur à un amour insensé ; prends garde, ton amour est ta faute : Dieu te punira par ton amour.</p>
<p>Mais <personne>Jacques Mérey</personne> ne l’écoutait plus. L’œil fixé sur une espèce de ruelle qui communiquait directement du centre de la ville à sa maison, il regardait venir avec inquiétude un groupe composé de quatre personnes, si toutefois on peut appeler un groupe<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [si toutefois on peut appeler un groupe] "si toutefois on peut appeler groupe"</annotation_genetique_edition> quatre personnes marchant deux à deux et à une certaine distance les uns des autres<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [les uns des autres] "les unes des autres"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>Les deux personnes qui marchaient en tête étaient le seigneur de <lieu>Chazelay</lieu>, que l’on commençait à appeler le <italique>ci-devant </italique>seigneur, et le commissaire de la ville, ceint de son écharpe.</p>
<p>Les deux autres étaient <personne>Joseph</personne> le braconnier et sa mère. Il faut dire que ceux-ci avaient plutôt l’air de se faire traîner que de suivre<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [que de suivre] "que de les suivre"</annotation_genetique_edition> de bonne volonté.</p>
<p>Ils semblaient venir droit à la maison de <personne>Jacques Mérey</personne>, que le commissaire désignait du doigt au seigneur de <lieu>Chazelay</lieu>.</p>
<p>Le docteur, de son côté, semblait les voir venir avec une angoisse croissante. Il éprouvait ce qu’éprouvent instinctivement les animaux quand un orage, s’amassant au ciel, charge l’air d’électricité et suspend le tonnerre au-dessus de leur tête.</p>
<p>La foule s’écarta devant le commissaire de police, tout en grondant à la vue du seigneur de <lieu>Chazelay</lieu>.</p>
<p>Le commissaire de police marcha droit au docteur.</p>
<p>Citoyen <personne>Jacques Mérey</personne>, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir les peines portées par la loi contre les coupables de séquestration de mineur, de remettre à l’instant même entre les mains du citoyen <personne>Félix-Adrien-Prosper de Chazelay</personne> sa fille <personne>Hélène de Chazelay</personne>, que tu retiens depuis six ans enfermée dans ta maison, et qui t’a été confiée par <personne>Joseph Blangy</personne> et sa mère, qui n’en étaient que dépositaires, pour lui donner comme médecin les soins que nécessitait son état.</p>
<p>Un cri déchirant éclata derrière le docteur. Ce cri, c’était <personne>Éva</personne> qui l’avait poussé : elle venait d’entrouvrir la porte et avait entendu la sommation du commissaire de police.</p>
<p>Elle serait tombée évanouie si le docteur ne l’eût soutenue entre ses bras.</p>
<p>Est-ce là la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre les mains du docteur <personne>Mérey</personne> ? demanda le commissaire en s’adressant à <personne>Joseph Blangy</personne>, ainsi qu’à sa mère, et en désignant <personne>Éva</personne>.</p>
<p>Oui, monsieur, répondit le braconnier ; quoiqu’il y ait une grande différence entre l’idiote sans forme humaine et sans intelligence que le docteur a reçue de nos mains, et ce qu’est aujourd’hui mademoiselle <personne>Éva</personne>.</p>
<p>Elle ne s’appelle pas <personne>Éva</personne>, mais <personne>Hélène</personne>, dit le seigneur de <lieu>Chazelay</lieu>.</p>
<p>Ah ! s’écria le docteur, il ne lui restera rien de moi ; pas même le nom que je lui avais donné.</p>
<p>Allons, du courage, sois homme ! dit <personne>Hardouin</personne> en lui serrant la main.</p>
<p>Ah ! c’est toi qui m’as porté malheur ! s’écria <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Je t’aiderai à le supporter, répondit <personne>Hardouin</personne>.</p>
<p>Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule à la vue de cet homme foudroyé, et à celle d’<personne>Éva</personne>, qui, revenue à elle, se suspendait d’un bras à son cou en sanglotant :</p>
<p>Je reconnais, dit le seigneur de <lieu>Chazelay</lieu>, que les soins que vous avez donnés à ma fille méritent rémunération, et je suis prêt à vous compter telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus grand honneur.</p>
<p>Oh ! malheureux ! dit <personne>Jacques Mérey</personne>, qui offre de l’argent en échange de la beauté, du talent, de l’intelligence ! n’avez-vous pas compris qu’on ne fait pas ce que j’ai fait pour de l’argent, et que c’était elle seule qui pouvait me payer ?</p>
<p>Vous payer, et comment cela ?</p>
<p>Je l’aime, monsieur ! s’écria <personne>Éva</personne>.</p>
<p>Et tout ce qu’il y avait d’âme, de cœur et de passion en elle, <personne>Éva</personne> le mit dans ce cri.</p>
<p>Monsieur le commissaire, dit le seigneur de <lieu>Chazelay</lieu>, voilà qui tranche la question. Vous comprenez que la dernière et l’unique héritière d’une maison comme la nôtre ne peut pas épouser le premier venu.</p>
<p><personne>Jacques</personne>, à cette insulte, frissonna de la tête aux pieds et releva son front plissé par la colère.</p>
<p>Oh ! mon ami, mon bien-aimé, murmura <personne>Éva</personne>, pardonne-lui ; il ne connaît que la noblesse des hommes et ne sait pas ce que c’est que la noblesse de Dieu.</p>
<p>Monsieur, dit <personne>Jacques</personne> redevenant homme, voici mademoiselle <personne>Hélène de Chazelay</personne> que, à la vue de tous, je remets entre vos mains. Belle, chaste et pure, digne, je ne dirai pas d’être l’épouse d’un roi, d’un prince ou d’un noble, mais digne d’être la femme d’un honnête homme.</p>
<p>Oh ! <personne>Jacques</personne>, <personne>Jacques</personne>, vous m’abandonnez ! s’écria <personne>Éva</personne>.</p>
<p>Je ne vous abandonne point. Je cède à la force ; j’obéis à la loi ; je me courbe devant la majesté de la famille : je vous rends à votre père.</p>
<p>Vous savez, monsieur <personne>Mérey</personne>, ce que je vous ai dit relativement au paiement ?</p>
<p>Assez, monsieur ! la population tout entière d’<lieu>Argenton</lieu> s’est chargée d’acquitter votre dette : elle m’a nommé membre de la Convention.</p>
<p>Faites avancer la voiture, <personne>Blangy</personne>.</p>
<p><personne>Blangy</personne> fit un signe, une voiture en grande livrée<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [une voiture en grande livrée] "une voiture à grande livrée"</annotation_genetique_edition> s’avança ; un laquais poudré ouvrit la portière. <personne>Jacques Mérey</personne> soutint <personne>Éva</personne> pour descendre les quatre ou cinq marches qui conduisaient à la rue ; puis, après lui avoir donné devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de son père.</p>
<p>Celui-ci l’emporta évanouie dans la voiture, qui partit au galop. <personne>Scipion</personne> jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la voiture.</p>
<p>Lui aussi ! murmura <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Et maintenant, dit <personne>Hardouin</personne>, vous acceptez, n’est-ce pas ?</p>
<p>Le feu du génie et la flamme de la colère brillèrent tout ensemble dans les yeux de <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Oh ! oui, dit-il, j’accepte. Et malheur à ces rois qui jurent et qui trahissent leur serment ! malheur à ces princes qui reviennent avec l’étranger l’épée nue contre leur mère ! malheur à ces seigneurs aux enfants desquels nous donnons notre science, notre vie, notre amour, que nous tirons des limbes pour en faire des créatures dignes de s’agenouiller devant Dieu un lis à la main, et qui, pour nous remercier nous appellent les premiers venus !<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [pour nous remercier nous appellent les premiers venus !] Il y a ici un retour à la ligne dans le journal.</annotation_genetique_edition> malheur à eux ! – Au revoir, <personne>Hardouin</personne> ! – Merci, citoyens électeurs ; vous entendrez parler de moi, je vous le promets, je vous le jure !</p>
<p>Et, d’un geste superbe, prenant le Ciel à témoin du serment qu’il venait de faire, il rentra chez lui, et là, loin de tous les yeux, sans témoins de sa faiblesse, il tomba étendu sur le tapis, sanglotant, s’enfonçant les mains dans les cheveux, et criant :</p>
<p>Seul ! seul ! seul !</p>
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<p/></edition_critique>
