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<p><sous-titre>VI</sous-titre> <sous-titre><italique>Entre chien et chat<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] Ce chapitre a été publié dans Le Siècle du premier janvier 1870.</annotation_genetique_edition></italique></sous-titre></p>
<p>En voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si intelligents, lui parlant avec des accents si nuancés, le docteur s’affermissait plus que jamais dans l’idée de faire de ce chien qu’il avait sauvé l’intermédiaire intelligent, le lien actif entre sa volonté d’homme et le néant de la pauvre idiote qu’ils s’agissait de faire vivre.</p>
<p>C’était un moyen de s’introduire en quelque sorte par surprise dans la place. Tout plein des mythes cabalistiques de l’antiquité, le docteur se demandait si les poètes n’avaient point entrevu cette initiation quand ils nous représentent <personne>Orphée<span class="appel"/><annotation_interpretation style="text-align: justify;">[Par AnneBolomier] [Orphée] : c'est la deuxième fois que Dumas compare Jacques Mérey à Orphée (voir note au chapitre 3). Si le poète parvient à adoucir Cerbère grâce à son chant, dans le roman, le docteur a dû charmer Scipion pour arriver jusqu'à Éva. Autre ressemblance, Éva, tout comme Eurydice, est plongée dans un enfer - qui n'est autre que l'imbécilité dans laquelle le docteur doit « venir chercher une intelligence accroupie dans les ténèbres de la mort ». Si Jacques Mérey peut comme Orphée, « charmer jusqu'aux êtres insensibles » (<italique>Dictionnaire de la Fable)</italique>, la guérison d'Éva va reposer sur l'imagination et l'inventivité du docteur, deux qualités qui appartiennent au poète. Mais pour être victorieux, Dumas rappelle que Jacques Mérey doit se différencier d'Orphée qui lui, a manqué de foi et perdu Eurydice.</annotation_interpretation></personne></p>
<p>passant à travers le triple aboiement du chien <personne>Cerbère</personne> avant d’arriver à <personne>Eurydice</personne>. Son entreprise offrait, suivant lui, plus d’un point de ressemblance avec la tentative du grand poète primitif. Il s’agissait de plonger au plus profond de cet enfer qu’on appelle l’imbécillité et de venir chercher une intelligence accroupie dans les ténèbres de la mort, et, comme <personne>Orphée</personne> avait fait pour <personne>Eurydice</personne>, la ramener malgré les dieux à la lumière du jour.<span class="appel"/><annotation_interpretation>[Par LucienMauri] On peut observer de nombreuses références à la mythologie grecque et autres contes polythéistes dans la première partie du roman. Ce genre de référence est intéressant pour approfondir les aspirations prométhéennes du personnage de Jacques Mérey car, dans ces histoires antiques, la frontière entre condition humaine et condition divine est fine. Elles mettent en scène des héros humains dotés d’attributs divins aux côtés de divinités pétries de faiblesses humaines. Les deux univers peuvent se confondre aisément.</annotation_interpretation></p>
<p>Orphée avait échoué, il est vrai, mais parce qu’il avait manqué de foi. Pourquoi avait-il douté de la parole du dieu des enfers ? Pourquoi s’était- il retourné pour voir si <personne>Eurydice</personne> le suivait ?</p>
<p>Ce fut dans cette disposition d’esprit que le docteur rentra chez lui et monta à son laboratoire.</p>
<p>La vieille <personne>Marthe</personne>, qui avait eu déjà beaucoup de peine à s’habituer à <personne>Scipion</personne>, qui avait par sa présence inattendue effarouché son chat, voyant que son maître apportait quelque chose dans son manteau, et croyant que c’étaient quelques paquets d’herbes médicinales qu’il avait récoltées dans la montagne, le suivit, car c’était son office à elle de classer ces herbes avec des étiquettes.</p>
<p>Le chat suivit la vieille.</p>
<p>Ce chat, que <personne>Marthe la Bossue</personne><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Marthe la Bossue] Il n'y a pas de majuscule à l'adjectif "Bossue" dans le journal tout au long du texte.</annotation_genetique_edition> avait d’abord appelé <italique><personne>le Président</personne><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [le Président] Le nom du chat n'est pas en italique dans le journal tout au long du texte.</annotation_genetique_edition></italique> à cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappelé la robe d’hermine du président du tribunal de <lieu>Bourges</lieu>, qu’elle avait vu une fois en sa vie, avait été en effet fort effarouché de la présence de <personne>Scipion</personne>. <personne>Scipion</personne>, de son côté, avec l’instinct haineux des animaux de son espèce pour les chats, s’était élancé sur <italique><personne>le Président</personne> </italique>et l’avait suivi sous les chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobilier du docteur, jusqu’à ce que, trouvant une fenêtre ouverte, le chat se fût élancé par cette fenêtre, eût gagné les toits et disparu.</p>
<p>Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par conséquent dans le cœur des maîtres de cette maison, soit terreur excessive éprouvée dans cette rencontre où les forces étaient inégales, <italique><personne>le Président</personne></italique>, dont la vocation n’était pas la guerre, et qui depuis longtemps même, grâce à la pâtée régulière que lui donnait, deux fois le jour, la vieille <personne>Marthe</personne>, avait renoncé à la faire aux rats et aux souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils tombaient sous sa patte, que comme un dessert indigne de lui, <italique><personne>le Président</personne> </italique> fut trois jours sans daigner rentrer à la maison, bien que, chaque nuit<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [bien que, chaque nuit] "quoique chaque nuit"</annotation_genetique_edition> on entendît ses miaulements plaintifs retentir sur le toit et même dans le grenier.</p>
<p>Quoique <personne>Marthe la Bossue</personne> n’eût point osé se plaindre, M. le docteur lui paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l’entourait, il s’était fait, à la suite de cette fugue du <italique><personne>Président</personne></italique>, un changement notable dans sa physionomie, et ce n’était qu’en soupirant qu’elle présentait le matin le café au lait à son maître et qu’en rechignant qu’elle trempait à midi la soupe de Scipion.</p>
<p>Le docteur aimait l’harmonie pour l’harmonie elle-même, comme il haïssait la guerre à cause de ses résultats. Il vit qu’un des ressorts qui faisaient mouvoir les quatre personnages de sa maison s’était arrêté, soit par lassitude, soit par accident ; il s’informa à la vieille <personne>Marthe</personne> de la cause de sa tristesse et, avec l’accent du reproche et en fondant en larmes, elle se contenta de montrer le fauteuil où le chat avait coutume de dormir, en s’écriant : <nouvelle_ligne/>– <italique><personne>Le Président</personne></italique>, monsieur le docteur !</p>
<p>C’était l’heure de la soupe de <personne>Scipion</personne> et de la pâtée du <italique><personne>Président</personne></italique>. <personne>Jacques Mérey</personne> ordonna à <personne>Marthe</personne> d’aller préparer l’un et l’autre et de les apporter dans des récipients de différentes grandeurs.</p>
<p><personne>Marthe</personne> sortit, secouant les épaules, en femme qui dit : <nouvelle_ligne/>– Hélas ! c’est bien inutile, ce que vous m’ordonnez là.</p>
<p>Mais, comme elle était habituée à obéir sans discussion, elle se hâta de faire ce que lui ordonnait son maître.</p>
<p>À peine avait-elle refermé la porte, que le docteur était sur le balcon<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [sur le balcon] "sur son balcon"</annotation_genetique_edition> et cherchait des yeux <personne>le <italique>Président</italique></personne><italique/>.</p>
<p>Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire dominait la maison, l’œil du docteur put plonger jusqu’aux profondeurs les plus caverneuses de la <lieu>Creuse</lieu> ; mais il n’eut point la peine de se perdre dans ces sombres cavités : à dix mètres de lui, sur un toit de chaume, <italique><personne>le Président</personne> </italique> dormait au soleil, enveloppé de sa fourrure tant soit peu souillée par les excursions nocturnes auxquelles il s’était livré depuis son départ de la maison.</p>
<p>Le docteur appela <italique><personne>le Président</personne> </italique>avec un sifflement tout particulier. L’animal, qui dormait, sentit pénétrer ce bruit au plus profond de son sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour de lui en s’étirant, bâilla à se démonter la mâchoire ; mais, au milieu de son bâillement, il aperçut le docteur qui l’avait appelé.</p>
<p>Soit que cette attention de son maître lui parût une réparation suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentît l’influence irrésistible du magnétisme, il se mit à l’instant même sur ses quatre pattes et s’achemina vers le balcon.</p>
<p>Le docteur rentra, appela <personne>Scipion</personne> à lui. Un des talents de <personne>Scipion</personne> était de faire le mort pour laisser passer l’infanterie et la cavalerie légère, ne se réveillant que lorsqu’on lui annonçait la grosse cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le mort. <personne>Scipion</personne> se coucha et ferma les yeux.</p>
<p>Au même moment, <italique><personne>le Président</personne> </italique>montrait à l’angle du balcon sa tête fine, qui, malgré l’invitation du maître, n’était point exempte d’inquiétude.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> alla à lui, le prit dans ses bras, l’embrassa sur le front, ce qui ne lui était jamais arrivé, le caressa de la main, dirigeant sa caresse depuis l’occiput jusqu’à l’extrémité de l’épine dorsale, caresse à laquelle <italique><personne>le Président</personne> </italique>fut si sensible, que le docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau à l’extrémité de la queue ; frémissement auquel succéda à l’instant même ce ronron particulier pour exprimer le bien-être porté à la plus haute puissance.</p>
<p>Alors, il le coucha entre les pattes de <personne>Scipion</personne>, lui faisant un oreiller de l’une d’elles<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [lui faisant un oreiller de l'une d'elles] "lui faisant un oreiller d'une de ses épaules"</annotation_genetique_edition>, tandis que de l’autre il lui enveloppait le corps comme une mère fait de son nourrisson. Les deux animaux, qui trois jours auparavant avaient voulu se dévorer, – car, si la force était du côté de <personne>Scipion</personne>, la bonne volonté ne manquait pas au <italique><personne>Président</personne>,</italique> – se trouvèrent nez à nez et tout émerveillés de leurs dispositions non seulement pacifiques, mais bienveillantes vis-à-vis l’un de l’autre.</p>
<p>Ils étaient sous le charme de ce rapprochement lorsque <personne>Marthe</personne> entra tenant d’une main la pâtée du chat, et de l’autre la soupe du chien. Son étonnement fut si grand, qu’elle posa la pâtée du chat sur la table, pour faire le signe de la croix.</p>
<p>Elle n’avait pas elle-même une confiance bien absolue dans la pureté de croyance de son maître, et chaque fois qu’elle lui voyait accomplir un acte qui lui paraissait dépasser les limites de la puissance humaine, elle commençait à tout hasard par se mettre en garde contre Satan, en dessinant entre elle et lui le signe de la croix.</p>
<p>Ah ! monsieur ! dit-elle en regardant le chien et le chat entre les pattes l’un de l’autre, en voilà encore un, de vos tours !</p>
<p>Donne à ces animaux leur déjeuner, et attends, dit le docteur, qui n’était pas fâché souvent d’apprécier, de ses propres yeux, l’effet que ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les âmes vulgaires.</p>
<p><personne>Marthe</personne> obéit, mais son trouble était si grand, qu’elle déposa la pâtée du chat devant le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du chat.</p>
<p>Et, comme elle voulait réparer cette erreur :</p>
<p>Laisse faire, dit <personne>Jacques Mérey</personne> ; chacun trouvera bien son écuelle.</p>
<p>Alors, de ce sifflement avec lequel il avait réveillé <italique><personne>le Président</personne></italique>, il tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l’avait prédit, <personne>Scipion</personne> fit un bond à gauche pour arriver à sa soupe, et <italique><personne>le Président</personne> </italique>passa entre les jambes de <personne>Scipion</personne> pour arriver à sa pâtée.</p>
<p>À partir de ce jour, l’harmonie la plus parfaite s’était rétablie et avait régné, à la grande satisfaction de <personne>Marthe</personne>, mais à la plus grande satisfaction encore de son maître, dans la maison du docteur.</p>
<p>C’était donc avec une confiance en son maître qu’avaient encore augmentée les événements que nous venons de raconter, que <personne>Marthe</personne> suivait le docteur à son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson d’herbes ordinaire.</p>
<p>Mais son étonnement fut grand, lorsque après avoir, avec toutes sortes de précautions, déposé son manteau à terre, le docteur en laissa tomber les quatre coins, et qu’elle vit que ce qu’elle avait pris pour des bottes d’herbes n’était rien autre chose qu’une enfant de sept à huit ans, qui resta immobile sur le parquet à l’endroit où l’avait déposée <personne>Jacques Mérey</personne>, et qui ne donna signe de vie par un mouvement quelconque que quand le chien accourut près d’elle et se fut mis à lui lécher le visage.</p>
<p>Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [qu'est-ce que c'est que ça] le pronom "ça" est en italique dans le journal.</annotation_genetique_edition> ? s’écria <personne>Marthe</personne>, la tête en avant et les bras écartés.</p>
<p><italique>Ça ! </italique>dit le docteur avec son mélancolique sourire ; <italique>ça ! </italique>c’est une masse de chair sans âme, sans volonté, sans mouvement, oubliée par le Créateur parmi ces êtres difformes et incomplets auxquels il faut que la science rende ce que la nature a oublié de leur donner.</p>
<p><personne>Jésus</personne> Dieu ! monsieur le docteur, s’exclama <personne>Marthe</personne>, vous n’allez pas encore embarrasser, j’espère bien, la maison d’un pareil fétiche ? C’est bon à mettre dans les grands bocaux qui sont à la porte des apothicaires, mais pas autre chose.</p>
<p>Au contraire, <personne>Marthe</personne>, dit <personne>Jacques Mérey</personne>, je vais la garder, et c’est toi<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [et c'est toi] "et ce sera toi"</annotation_genetique_edition> qui plus particulièrement seras chargée de veiller sur elle. Pour commencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi-grandeur, et tu vas savonner cette créature des pieds à la tête.</p>
<p>Comme toujours, la vieille <personne>Marthe</personne> obéit. Une heure après l’ordre donné, la baignoire pleine d’eau, tiédie à point, recevait la petite créature, et la main exercée de <personne>Marthe</personne> la frottait du plus doux savon que l’on avait pu trouver.</p>
<p>Le docteur assistait à cette toilette et y donnait toute son attention. L’enfant, en sortant de la cabane du bûcheron, était tellement salie par le contact des choses les plus immondes, qu’il était impossible de voir non seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [mais encore celle de sa peau] "mais celle de sa peau"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>Peu à peu, sous la main de <personne>Marthe</personne> et au milieu de la mousse savonneuse, apparaissait un corps d’une blancheur mate et maladive, comme l’est celui des enfants qui ont été tenus enfermés.</p>
<p>Il y a dans les atomes de l’air et dans les rayons du soleil ce que l’on pourrait appeler la couleur de la vie ; les plantes qui n’ont ni air ni soleil poussent pâles et blanches, tandis que leurs sœurs qui jouissent des conditions ordinaires de la vie éclatent de toutes les couleurs qu’elles empruntent au prisme solaire.</p>
<p>Il était difficile de dire, même quand le soin le plus scrupuleux eut présidé au débarbouillage de la figure, si l’enfant était belle ou laide. Aucun des traits n’était assez suffisamment arrêté pour qu’on le jugeât ; l’œil qui s’entrouvrait à peine et dont on ne pouvait apprécier la grandeur, était cependant d’un beau bleu céleste ; la bouche, mal dessinée, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles la pâleur des lèvres ôtait toute valeur<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [toute valeur] "toute leur valeur"</annotation_genetique_edition> ; les sourcils étaient plutôt indiqués par les tons de chair<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [les tons de chair] "les tons de la chair"</annotation_genetique_edition>, qu’ils n’étaient marqués par l’arc velouté dont la femme sait tirer un si bon parti, qu’ils soient abondants ou non. Sa tête était à peu près dénudée de cheveux, excepté au cervelet, où quelques boucles d’un blond pâle indiquaient que, si cette créature devenait jamais une femme, elle se rattacherait à la douce race germanique par la couleur de sa chevelure.</p>
<p>En somme, à part quelques engorgements<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par ClaireCheymol] Terme de médecine : augmentation de volume et souvent de consistance, caractérisée par la présence d’une matière demi-solide ou liquide qui a exsudé (Littré).</annotation_topique_precision> au cou, aux aines et aux genoux, le docteur parut assez satisfait de l’état dans lequel il trouvait la pauvre petite abandonnée.</p>
<p>Un des caractères de l’idiotisme, c’est la torpeur.<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par ClaireCheymol] Désigne soit un état physique engourdissement générale, soit un état d’inaction de l’âme et fait partie du vocabulaire des aliénistes du XIXe siècle.</annotation_topique_precision><span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par LucienMauri] Selon la définition du Larousse, "idiotisme" était un terme utilisé autrefois en médecine pour désigner l'arriération mentale profonde, forme la plus grave de l'arriération.</annotation_topique_precision></p>
<p>La nature a fait à l’homme trois dons, et dans ce triangle elle a renfermé la vie.</p>
<p>Ces trois dons sont la sensation, la volonté, le mouvement. L’homme éprouve, il veut, il agit. Ces trois actions s’enchaînent et ne peuvent se désunir. Du moment que l’homme n’éprouve pas, il ne peut pas vouloir, et, ne pouvant vouloir, il n’agit pas.</p>
<p>L’idiot n’éprouve pas ; de là la cause première de son immobilité.</p>
<p>Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre enfant ne quittait jamais son lit, et restait des heures entières à rouler sur elle-même comme un animal, ou à se balancer comme ces magots de la <lieu>Chine</lieu> qui n’ont de mouvement que dans la va-et-vient de la tête, d’une épaule à l’autre.</p>
<p>C’était là son plus grand rapprochement de la vie.</p>
<p>Elle détestait le grand air, le mouvement, la lumière, enfin, elle avait la tendance naturelle des corps bruts qui aspirent au repos.</p>
<p>Le docteur <personne>Mérey</personne> mit l’enfant nue sous la garde du chien et descendit au jardin.</p>
<p>Comme dans toutes les provinces, où le terrain ne coûte pas cher, le jardin était grand relativement à la maison. Il était planté d’arbres forestiers au milieu desquels, au sommet d’un tertre, s’épanouissait un magnifique pommier. Un cours d’eau, une source, claire, brillante, sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en petites cascades, et, traversant une cour pavée, dans l’encaissement d’un ruisseau, allait, après avoir arrosé le jardin dans toute sa longueur, se jeter dans la <lieu>Creuse</lieu>.</p>
<p>À cette source, si humble et si exiguë qu’elle fût, le jardin, véritable oasis, devait toute sa fraîcheur et toute sa verdure. Trois ou quatre magnifiques saules pleureurs, placés d’étage en étage, mêlaient leur feuillage doré aux différentes nuances de vert que présentait au regard la palette variée du jardin.</p>
<p>D’un coup d’œil, <personne>Jacques Mérey</personne> mesura tout le parti qu’il pouvait tirer pour sa petite malade d’un jardin en pente douce où le soleil, si ardent qu’il fût, était toujours tamisé par l’ombre des arbres. Un crayon à la main, il se fit à l’instant même l’architecte et le jardinier de ce petit <lieu>Trianon</lieu>. Une surface plane fut destinée à une fine pelouse de gazon anglais sur laquelle l’enfant pourrait se rouler tout à son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dépasser trente centimètres, fut tracé avec des piquets de bois, que devait remplacer une grille de fer ; c’était le bain futur de l’enfant sans nom et sans âme qui gisait dans le laboratoire.</p>
<p>Des branches de tilleul furent entrelacées par <personne>Jacques Mérey</personne> lui-même, pour former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours de canicule et d’exaspération de la nature pendant lesquels tout devient dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent désignés pour y planter des fleurs, car <personne>Jacques Mérey</personne>, dans la cure qu’il allait entreprendre, comptait appeler à lui toutes les ressources de la nature.</p>
<p>Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers étaient, au point du jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur était offerte s’ils avaient, en une semaine, opéré tous les travaux que le docteur venait en dix minutes de jeter sur le papier.</p>
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