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<p><sous-titre>XIX</sous-titre> <sous-titre><italique><personne>Madame Georges Danton</personne> et <personne>madame Camille Desmoulins</personne><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] Ce chapitre a été publié dans les numéros du Siècle du 21 et du 22 janvier 1870.</annotation_genetique_edition></italique></sous-titre></p>
<p>On se rappelle que, au moment où il venait de secouer la poussière de la route pour se rendre chez ses deux amis, <personne>Danton</personne> et <personne>Desmoulins</personne>, <personne>Jacques Mérey</personne>, en s’approchant de la fenêtre, avait vu se dresser l’échafaud, et que c’était ce spectacle nouveau pour lui qui l’avait retenu.</p>
<p>Aussi, après une nuit qui ne fut pas exempte de cauchemars et dans laquelle il vit à plusieurs reprises la tête pâle et sanglante de <personne>Laporte</personne> pendue par ses cheveux blancs à la main du bourreau, et où, tout endormi, il chercha sa trousse pour y trouver une lancette<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par ShanonPomminville] [y trouver une lancette] « Instrument de chirurgie ainsi nommé à cause de sa forme allongée, et qui est particulièrement destiné à l'opération de la saignée » (Littré).</annotation_topique_precision>, <personne>Jacques Mérey</personne> se leva-t-il encore tout troublé des événements de la veille.</p>
<p>Il eût cru certainement avoir été le jouet de quelque mauvais rêve s’il n’eût eu devant lui la façade des <lieu>Tuileries</lieu> encore toute criblée des balles populaires et toute tachée du massacre des Suisses.</p>
<p>D’ailleurs, la guillotine était restée debout, et des groupes de curieux stationnaient autour d’elle pour se raconter les détails inouïs qui avaient accompagné et suivi l’exécution de la veille.</p>
<p>À neuf heures du matin, on lui avait annoncé qu’un monsieur, vêtu de noir à la manière de l’ancien régime, désirait lui parler.</p>
<p>Il lui avait fait demander son nom. Mais celui-ci avait refusé de répondre, lui faisant dire tout simplement qu’il était le fils de celui à qui, la veille, il avait inutilement tenté de rendre la vie.</p>
<p>Le docteur avait compris à l’instant même que celui qui voulait lui parler était le fils de <personne>Sanson</personne>, élevé par la mort de son père au titre de <italique/><personne><italique>Monsieur de Paris</italique></personne>.</p>
<p>Il donna l’ordre de faire entrer à l’instant même.</p>
<p>Et, en effet, il ne s’était point trompé. <nouvelle_ligne/>– Monsieur, lui dit <personne>Sanson</personne>, je sais qu’il est peu convenable à moi de me présenter chez vous, fût- ce pour vous offrir mes remerciements ; mais notre premier aide, <personne>Legros</personne>, m’a dit avec quel empressement vous aviez tenté de porter secours à mon père ; plus le cercle qui nous enferme dans la famille est infranchissable pour les étrangers, plus l’amour de la famille est grand chez nous. J’adorais mon père, monsieur... – Et, en effet, en disant ces mots, les larmes tombaient silencieusement des yeux de l’homme qui parlait.</p>
<p>Il en est résulté que j’ai mieux aimé être indiscret, inconvenant même, et venir vous dire :<nouvelle_ligne/>« Monsieur, je n’oublierai jamais votre dévouement à l’humanité », que d’être soupçonné par vous d’ingratitude envers vous<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [envers vous] "pour vous"</annotation_genetique_edition>, d’indifférence pour mon père. Je ne sais en quoi et si jamais je puis vous être utile, mais, dans quelque circonstance que ce soit, soyez certain, monsieur, que je risquerai ma vie pour la vôtre.</p>
<p>Monsieur, lui dit <personne>Jacques Mérey</personne>, croyez que je suis aise de vous voir ; j’ai eu le plaisir de boire hier à l’abolition de la peine de mort un verre de vin d’<lieu>Espagne</lieu> avec monsieur votre père ; je l’avais invité à monter chez moi, d’abord pour lui épargner la pluie qui tombait à torrents, et ensuite pour lui faire une question toute spéciale ; l’intérêt de la conversation m’en a fait oublier le but.</p>
<p>Dites, monsieur, reprit <personne>Sanson</personne>, et, si je peux répondre à cette question, je le ferai avec bonheur.</p>
<p>Je voulais connaître l’opinion de votre père sur la persistance de la vie chez les décapités ; à défaut de l’opinion de votre père, me ferez-vous l’honneur de me dire la vôtre ?</p>
<p>Monsieur, répondit <personne>Sanson</personne>, ce n’est pas à nous autres, qui ne faisons que lâcher le fil qui tient le couperet, qu’il faut demander cela, c’est à nos aides. Si vous voulez, je vais appeler celui qui est chargé des derniers détails, et je crois que là-dessus il pourra vous donner tous les renseignements que vous désirez.</p>
<p>Le docteur fit un signe approbatif.</p>
<p><personne>Sanson</personne> s’approcha de la fenêtre, appela un gros garçon rouge et de joyeuse humeur qui déjeunait assis sur la bascule de la guillotine avec un morceau de pain et des saucisses.</p>
<p>Le garçon leva la tête, regarda qui l’appelait, sauta du haut en bas de la plate-forme sans se donner la peine de se servir de l’escalier, et accourut au premier étage de l’<lieu>hôtel de <italique>Nantes</italique></lieu>, où l’attendaient <personne>Jacques Mérey</personne> et <personne>Sanson fils</personne>.</p>
<p><personne>Legros</personne>, dit l’exécuteur à celui qu’il venait d’appeler, voici monsieur, que tu reconnais bien, n’est-ce pas ?</p>
<p>Je le crois bien<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Je le crois bien] "Je crois bien"</annotation_genetique_edition>, citoyen <personne>Sanson</personne>, que je le reconnais ; c’est lui qui a sauté hier de la fenêtre du premier pour venir porter secours à ton père, comme j’ai sauté aujourd’hui du haut en bas de la plate-forme pour venir demander ce que tu désirais de moi.</p>
<p>Voulez-vous, monsieur, adresser vous-même à ce garçon la question que vous avez à lui faire ? demanda <personne>Sanson</personne>.</p>
<p>Je voulais te demander, citoyen <personne>Legros</personne>, dit <personne>Jacques Mérey</personne>, employant la langue en usage à cette époque, si tu croyais à la persistance de la vie chez les décapités.</p>
<p><personne>Legros</personne> regarda le docteur en homme qui n’a pas compris.</p>
<p>Persistance de la vie ? demanda-t-il. Qu’est- ce que cela veut dire ?</p>
<p>Cela veut dire que je désire savoir si tu crois que, une fois séparées l’une de l’autre, les deux parties du corps du décapité souffrent encore.</p>
<p>Tiens ! dit <personne>Legros</personne>, tu me fais juste la même question que le citoyen <personne>Marat</personne> m’a déjà faite. – Connais-tu le citoyen <personne>Marat</personne> ?</p>
<p>De réputation seulement. J’ai quitté <lieu>Paris</lieu> il y a dix ans, et n’y suis de retour que depuis hier.</p>
<p>Ah ! c’est un pur, celui-là, le citoyen <personne>Marat</personne> ; et, si nous en avions seulement dix comme lui, en trois mois la Révolution serait faite.</p>
<p>Je le crois bien, dit <personne>Sanson</personne>, hier il demandait 293 000 têtes<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [293 000 têtes !] Le personnage de Marat est beaucoup moins développé dans ce roman que dans <italique>Joseph Balsamo</italique>. Le Marat du <italique>Docteur mystérieux</italique> correspond néanmoins à l'image que se font les contemporains de Dumas du rédacteur de <italique>L'Ami du Peuple</italique> : les appels au meurtre, une rhétorique de la cruauté, une apparence physique répugnante (voir chapitre XXI), etc. Dumas ne fait tout au plus que récupérer une série de représentations déjà largement répandues dans l'imaginaire social du XIX<exposant>e</exposant> siècle. </annotation_topique_reference> !</p>
<p>Et qu’as-tu répondu au citoyen <personne>Marat</personne>, quand il t’a fait la même question que moi ?</p>
<p>Je lui ai répondu que pour le corps, je n’en savais rien, mais que pour la tête, j’en étais sûr.</p>
<p>Tu crois qu’il y a douleur sentie et appréciée par la tête une fois séparée du corps ?</p>
<p>Ah çà ! mais tu crois donc que, parce qu’on les guillotine, les aristocrates sont morts, toi ? Eh bien ! écoute, on en guillotine trois aujourd’hui ; c’est pas beaucoup ; j’ai un panier tout neuf, veux-tu que je te le montre demain ? Ils en auront ravagé le fond avec leurs dents<span class="appel"/><annotation_topique_intertextualite>[Par ShanonPomminville] [avec leurs dents] Ce passage fait écho à celui des <italique>Mille et un fantômes</italique> : « Ah çà ! me dit Legros en me regardant fixement, vous croyez donc qu'ils sont morts parce qu'on les a guillotinés, vous ? - Sans doute. - Eh bien ! on voit que vous ne regardez pas dans le panier quand ils sont là tous ensemble ; que vous ne leur voyez pas tordre les yeux et grincer des dents, pendant cinq minutes encore après l'exécution. Nous sommes obligés de changer de panier tous les trois mois, tant ils en saccagent le fond avec les dents. » Voir <italique>Les Mille et un fantômes</italique> précédés de <italique>La Femme au collier de velours</italique>, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2006, p. 295. </annotation_topique_intertextualite>.</p>
<p>Cela peut être une action toute machinale, une dernière contraction nerveuse, dit le docteur comme s’il se fût parlé à lui-même, mais frissonnant encore des termes expressifs dont s’était servi le valet <personne>Legros</personne>.</p>
<p>Puis, se retournant vers <personne>Sanson</personne> :</p>
<p>Monsieur, dit-il<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [dit-il] "lui dit-il"</annotation_genetique_edition>, je crois qu’il y a un moyen plus sûr que celui-là ; et, si vous répugnez à en faire l’épreuve, laissez ce brave garçon, qui ne me paraît pas d’une sensibilité alarmante, faire l’épreuve à votre place. Aussitôt la tête coupée, qu’il la prenne par les cheveux et qu’il lui crie son nom à l’oreille. Il verra bien à l’œil du décapité s’il a entendu.</p>
<p>Oh ! si ce n’est que ça, dit <personne>Legros</personne>, ce n’est pas bien difficile.</p>
<p>Monsieur, dit <personne>Sanson</personne>, je tenterai l’épreuve moi-même, pour vous être agréable et pour vous prouver ma reconnaissance, et, ce soir, un mot de moi que vous trouverez à l’hôtel vous en dira le résultat.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [un mot de moi que vous trouverez à l'hôtel vous en dira le résultat.] Fin de la partie du chapitre publiée dans <italique>Le Siècle</italique> du 21 janvier.</annotation_genetique_edition></p>
<p>Peut-être la conversation eût-elle duré plus longtemps, mais un coup de canon que l’on entendit indiqua que la fête des morts commençait.</p>
<p>Le 27 août<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par ShanonPomminville] [le 27 août] Même confusion de date que dans le chapitre précédent, cette fois probablement induite par l'<italique>Histoire de la Révolution française</italique> de Michelet. La cérémonie funèbre en l'honneur des victimes du 10 août, que d'ailleurs Dumas et Michelet appellent « la fête des morts », est véritablement célébrée le 26 août 1792. Voir Jules Michelet, <italique>Histoire de la Révolution française</italique>, Édition établie et annotée par Gérard Walter, <italique>Ibid</italique>., p. 1489.</annotation_topique_contexte> était, on se le rappelle, consacré à cette fête.</p>
<p>L’ordonnateur de ces sortes de solennités était un des administrateurs de la Commune. Il se nommait <personne>Sergent<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [se nommait Sergent] Peintre et graveur français, Antoine Louis François Sergent, dit Sergent-Marceau (1751-1847), est élu député de la Seine à la Convention nationale. Il participe activement à la journée du 10 août et organise le 26 août une cérémonie funèbre en l'honneur des victimes. </annotation_topique_reference></personne>.</p>
<p>C’était un artiste, non pas précisément dans son art, – de son art il était graveur et dessinateur, – mais artiste en fêtes révolutionnaires ; son patriotisme, un peu exagéré peut-être, était l’inépuisable volcan auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la hauteur des fêtes qu’il avait à célébrer<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer] "ses inspirations, - inspirations sombres, lugubres, splendides, à la hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>C’était lui qui, aux désastreuses nouvelles venues de l’armée, avait, le 22 juillet 1792, proclamé la <italique>patrie en danger<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par ShanonPomminville] [la patrie en danger] Impossible de retracer la source exacte de cette information qui semble par ailleurs erronée, puisque l'Assemblée législative proclame, le 11 juillet 1792, « la patrie en danger », et que le 22 juillet suivant, c'est au tour du Conseil général de la Commune de Montmirail de faire la même proclamation, mais dans aucun cas le nom de Sergent est cité.  </annotation_topique_contexte></italique>.</p>
<p>C’était lui qui, le 27 août de la même année, un mois à peine après cette proclamation, venait d’organiser la fête des morts.</p>
<p>Au milieu du grand bassin des <lieu>Tuileries</lieu>, une pyramide gigantesque couverte de serge noire avait été dressée.</p>
<p>Sur cette pyramide étaient tracées en lettres rouges des inscriptions rappelant les massacres de <lieu>Nancy</lieu>, de <lieu>Nîmes</lieu>, de <lieu>Montauban</lieu>, du <lieu>Champ de Mars</lieu>, imputés, comme on le sait, aux royalistes.</p>
<p>C’était pour faire pendant à cette pyramide que la guillotine était restée debout.</p>
<p>On avait réservé pour cette journée trois exécutions capitales, elles faisaient partie du programme de la fête.</p>
<p>À onze heures du matin, sortirent de la Commune de <lieu>Paris</lieu>, c’est-à-dire de l’hôtel de ville, entourées d’un nuage d’encens et, comme eût fait une théorie athénienne dans la <lieu>rue des Trépieds</lieu>, marchant au milieu des parfums, les veuves et les orphelines du 10 août, en robes blanches, serrées de ceintures<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [serrées de ceintures] "serrées de ceintures noires"</annotation_genetique_edition> à la taille, portant dans une arche, sur le modèle de l’arche d’alliance, cette fameuse pétition du 17 juillet 1791<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par ShanonPomminville] [pétition du 17 juillet 1791] Conséquence de la fuite du roi à Varennes, le club des Cordeliers exige « un nouveau pouvoir constituant » par le biais d'une pétition présentée aux Parisiens le 17 juillet 1791 au Champ-de-Mars. C'est au cours de ce rassemblement qu'a lieu la fameuse fusillade du Champ-de-Mars. </annotation_topique_contexte> qui hâtivement avait demandé la République, et qui reparaissait à son heure comme les choses fatalement décrétées.</p>
<p>De temps en temps, une femme vêtue de noir marchait seule, portant une bannière noire, sur laquelle étaient écrits ces trois mots : MORT POUR MORT<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [mort pour mort] Représentation concrète de la Loi du talion, consistant à appliquer une peine identique au crime commis. Cette loi est souvent résumée par l'adage : « oeil pour oeil, dent pour dent ». </annotation_topique_reference>.</p>
<p>Après cette procession lugubre et menaçante, comme pour répondre à son appel, marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Loi, assise dans un fauteuil et tenant son glaive.</p>
<p>Derrière la Loi, venait immédiatement le terrible tribunal révolutionnaire institué le 17 août et qui approvisionnait déjà la guillotine.</p>
<p>Mêlée au tribunal, toute la Commune s’avançait, conduisant la statue de la Liberté.</p>
<p>Puis enfin les juges et les tribunaux chargés de défendre cette liberté au berceau, et au besoin de la venger.</p>
<p>Les deux statues s’arrêtèrent un instant de chaque côté de la guillotine pour voir tomber la tête d’un condamné, et continuèrent leur chemin.</p>
<p>Il serait difficile, sans l’avoir vu, de se faire une idée de ce qu’était un pareil cortège s’avançant à travers une population morne de tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de <personne>Marie-Joseph Chénier<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [des chants de Marie-Joseph Chénier] Frère du célèbre poète André Chénier, guillotiné pendant la Terreur, Marie-Jospeh-Blaise Chénier (1764-1811) est un poète, dramaturge et homme politique français. En plus d'être le chantre officiel de la Révolution, il est l'un des dirigeants du club des Jacobins et siège à la Convention en tant que député de la Seine-et-Oise.</annotation_topique_reference></personne> et de la musique de <personne>Gossec<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [la musique de Gossec] Ancien élève de Rameau, François Joseph Gossé, dit Gossec (1734-1829), est un compositeur français extrêmement prolifique. Sous la Révolution, il est le compositeur officiel des fêtes patriotiques. </annotation_topique_reference></personne>.<span class="appel"/><annotation_interpretation>[Par ShanonPomminville] [musique de Gossec] Si Dumas s'inspire en grande partie de l'<italique>Histoire de la Révolution française</italique> de Michelet pour assurer une crédibilité historique à son récit, ici, il dépasse largement les limites de l'Histoire. La fiction prend le pas sur les événements historiques au profit d'une esthétique propre à peindre le désir de vengeance du peuple. Les lettres de couleur rouge sur la pyramide dénonçant les massacres des royalistes, la bannière sur laquelle est inscrit « mort pour mort » et les trois exécutions mises « au programme de la fête » sont les indices de l'intervention romanesque de l'auteur. Cette esthétisation du sentiment populaire pourrait bien aller dans le sens de la démesure, mais Dumas se garde bien de rendre la foule hystérique qui, « morne de tristesse ou ivre de vengeance », se contente de regarder passer le cortège. </annotation_interpretation></p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> regarda défiler le cortège lugubre ; puis, sentant que la douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur les lèvres, il prit le chemin de la demeure de <personne>Danton</personne>.</p>
<p><personne>Danton</personne> et <personne>Camille Desmoulins</personne>, ces deux amis, que la mort elle-même qui sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l’un de l’autre.</p>
<p><personne>Danton</personne> occupait un petit appartement du <lieu>passage du Commerce</lieu>, au premier étage d’une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement encore aujourd’hui arcade entre le passage et la <lieu>rue de l’École-de-Médecine</lieu>.</p>
<p><personne>Camille Desmoulins</personne> demeurait au second étage d’une maison de la <lieu>rue de l’Ancienne-Comédie<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [rue de l'Ancienne-Comédie] L'un des bassins lettrés de la Révolution, ces rues et passages forment avec d'autres la section du Théâtre-Français, appelée le District des Cordeliers jusqu'en mai 1790. Habitée majoritairement par des libraires, des journalistes ou des d'imprimeurs, elle est le théâtre sur lequel se joue la mort de Marat, assassiné en juillet 1793 par Charlotte Corday. Voir la cinquième partie du Chapitre IX de <italique>La Fille du marquis</italique>, deuxième volume du diptyque <italique>Création et Rédemption</italique>. </annotation_topique_reference></lieu>.</p>
<p>Ce fut chez <personne>Danton</personne> que <personne>Jacques Mérey</personne> se présenta d’abord.</p>
<p>Le député de <lieu>Paris</lieu> n’était point chez lui. Le docteur n’y trouva que <personne>madame Danton</personne>.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> lui était complètement inconnu de visage ; mais, à peine se fut-il nommé, que <personne>madame Danton</personne>, qui avait souvent entendu parler de lui comme d’un homme du plus grand mérite, l’accueillit en ami de la maison et le força de s’asseoir.</p>
<p><personne>Danton</personne> venait d’être nommé, depuis trois jours seulement, ministre de la Justice, ce qu’ignorait encore <personne>Jacques Mérey</personne>. Et il était en train de s’installer dans son ministère.</p>
<p>Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement, répétant sans cesse à son mari : « Je ne veux pas habiter l’hôtel de la justice ; il nous y arrivera malheur. »</p>
<p>Qu’on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et à mesure qu’ils se présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.</p>
<p><personne>Danton</personne>, qui n’était point chez lui, et que nous retrouverons comme <personne>Orphée</personne> prêt à être déchiré par des bacchantes<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par AnneBolomier] [Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes] : dans le <italique>Dictionnaire de la fable</italique>, François Noël raconte que depuis la perte de sa femme Eurydice, Orphée, insensible aux douceurs de l'amour, vit punir ses dédains par les Bacchantes, qui dispersèrent ses membres dans les campagnes, et jetèrent sa tête dans l'Hèbre. Ici c'est Danton qui est comparé au poète Orphée et non plus Jacques Mérey comme au début du roman (voir les notes aux chapitres 3 et 6). Le personnage étant absent au moment de la toute première description, Dumas nous indique que nous le retrouverons comme « Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes ». Il fait référence au chapitre suivant dans lequel des mères furieuses de voir leurs enfants mourir dans la Révolution s'en prennent à Danton qui d'ailleurs les nomme « Bacchantes du ruisseau ». </annotation_topique_reference>, était d’<lieu>Arcis-sur-Aube<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [était d'Arcis-sur-Aube] Arcis-sur-Aube est une commune française située dans le département de l'Aube en région Grand Est. Jusqu'en 1789, elle dépend de la généralité et de l'intendance de Châlons-sur-Marne. </annotation_topique_reference></lieu> ; avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la fille d’un limonadier établi au coin du <lieu>pont Neuf</lieu>.</p>
<p>Dans cette union, c’était la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l’avenir ; non seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus puissant athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté.</p>
<p>Était-ce pour cela, était-ce parce qu’elle était grande, calme et belle comme la <personne>Niobé</personne> antique<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par AnneBolomier] [la Niobé antique] : parmi les différents mythes qui évoquent un personnage nommé Niobé, Dumas fait certainement référence à Niobé, fille de Phoronée, qui est la première mortelle aimée du dieu Jupiter, comme Mme Danton est ici présentée comme la première femme du révolutionnaire. </annotation_topique_reference>, que <personne>Danton</personne> l’adorait ? Non. C’était probablement parce que, la première, elle avait eu foi en lui.</p>
<p>L’Orient a dit : la femme, c’est la fortune.</p>
<p>Cette première femme de <personne>Danton</personne>, ce fut sa fortune à lui, tant qu’elle vécut.</p>
<p>Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme :</p>
<p><personne>Napoléon</personne> fut invulnérable tant qu’il fut l’époux de <personne>Joséphine</personne>.</p>
<p>Les premières années du mariage de <personne>Danton</personne> avaient été dures. L’argent manquait souvent dans le jeune ménage ; alors, on allait s’asseoir à la table du limonadier, et si la table du limonadier était trop surchargée par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde fois et s’en allait à <lieu>Fontenay-sous-Bois</lieu>, près <lieu>Vincennes</lieu>.</p>
<p><personne>Danton</personne> avait été nommé membre de la Commune de <lieu>Paris</lieu>, et en opinions violentes il atteignait les plus exagérées de ses confrères.</p>
<p>C’est grâce à cette violence et surtout à ces paroles prononcées à la tribune : « Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser les ennemis du dehors ? De l’audace, de l’audace, et encore de l’audace<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par ShanonPomminville] [et encore de l'audace] La citation exacte est : « De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace ». Elle est tirée d'un discours de Danton prononcé à l'Assemblée législative le 2 septembre 1792, invitant le peuple à se mobiliser contre les attaques internes et étrangères dirigées vers la Révolution. </annotation_topique_contexte> ! » qu’entre l’invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous dirons presque la mortelle faveur, d’être ministre de la Justice.</p>
<p>Il venait encore de recevoir une formidable mission.</p>
<p>La trahison de <lieu>Longwy</lieu> près de s’accomplir<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [La trahison de Longwy près de s'accomplir] "La trahison de Longwy à accomplir"</annotation_genetique_edition>, la trahison de <lieu>Verdun</lieu> que l’on craignait, avaient fait voter par l’Assemblée nationale une levée de trente mille volontaires à <lieu>Paris</lieu> et dans les environs.</p>
<p>C’était <personne>Danton</personne> qui avait été chargé de faire cette razzia dans les familles. De sorte qu’à chaque instant sa femme s’attendait à le voir rentrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les fils et les pères.</p>
<p>Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrôlements volontaires, et l’on dressait sur toutes les places, dans tous les carrefours, des théâtres, où les magistrats seraient chargés de recevoir les signatures de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par un roulement annoncer chaque enrôlement nouveau.</p>
<p>Puis, pour le lendemain, il s’apprêtait à demander à l’Assemblée une chose bien autrement terrible quand on connaît l’esprit des Français : c’étaient les visites domiciliaires<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par ShanonPomminville] [c'étaient les visites domiciliaires] Le 29 août 1792, l'Assemblée nationale penche en faveur de la demande de Danton formulée la veille, et ordonne l'exécution des visites domiciliaires lors desquelles les commissaires des sections inspectent les foyers en quête d'armes et de suspects cachés. </annotation_topique_contexte>.</p>
<p><personne>Danton</personne> avait sa mère.</p>
<p>Les deux femmes vivaient ensemble ; elles soignaient à qui mieux mieux les deux enfants de <personne>Danton</personne> :</p>
<p>L’un qui datait de la prise de la <lieu>Bastille</lieu>, l’autre de la mort de <personne>Mirabeau<span class="appel"/><annotation_interpretation>[Par ShanonPomminville] [de la mort de Mirabeau] Formule intéressante, d'ailleurs reprise dans le chapitre suivant, suggérant l'inévitable rencontre entre la sphère privée et la sphère sociale. La Révolution tend à gommer toute tentative d'émancipation individuelle au profit de la lutte collective et, ultimement, du bonheur social. </annotation_interpretation></personne>.</p>
<p><personne>Mérey</personne> causa longuement avec cette femme, qui l’intéressait d’une façon étrange, car il avait vu sur son visage les signes d’une mort précoce ; ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses pommettes brûlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-même les enfants qu’elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin :<nouvelle_ligne/>« Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort. »</p>
<p>Et de cet intérêt qui avait pris le cœur de <personne>Jacques</personne>, de cette douceur que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti un charme qui avait été chercher jusqu’au fond de son âme la confiance de la pauvre créature.</p>
<p>Elle lui raconta alors combien de fois elle l’avait arrêté dans ces emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l’Assemblée tout entière ; elle lui parla du roi qu’elle aimait et qu’elle ne voulait pas voir coupable, de la pieuse <personne>madame Élisabeth<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par ShanonPomminville] [de la pieuse madame Élisabeth] Élisabeth Philippine Marie Hélène de France, dite Madame Élisabeth (1764-1794), est la soeur de Louis XVI. Elle est enfermée en août 1792 à la prison du Temple avec les autres membres de la famille royale et est guillotinée le 10 mai 1794. </annotation_topique_reference></personne> qu’elle admirait, de la reine qu’elle essayait d’excuser ; elle lui dit que, lorsque son mari avait fait le 10 août, c’est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré et qu’il ferait tout au monde pour lui sauver la vie.</p>
<p>Et <personne>Jacques Mérey</personne> écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il sentait que <personne>Danton</personne> avait pris là des engagements qu’il ne pourrait tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort.</p>
<p>Il promit de chercher <personne>Danton</personne> dans tout <lieu>Paris</lieu>.</p>
<p>Trouver <personne>Danton</personne> n’était pas difficile ; partout où il passait, ses pas étaient marqués ; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un écho.</p>
<p>S’il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait <personne>Danton</personne>.</p>
<p>Pauvre femme ! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce cœur qu’elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait prononcés cette voix douce et consolante.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> se rendit tout droit du <lieu>passage du Commerce</lieu> à la <lieu>rue de la Vieille-Comédie</lieu>.</p>
<p>Il monta au second étage<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [au second étage] "au second"</annotation_genetique_edition> de la maison qui lui avait été indiquée, sonna et demanda <personne>Camille Desmoulins</personne>.</p>
<p><personne>Camille Desmoulins</personne> était sorti comme <personne>Danton</personne>. Dans ces jours terribles, les hommes d’action se tenaient peu chez eux.</p>
<p>C’étaient les femmes qui gardaient la maison comme d’anciennes Romaines ; les hommes agissaient, les femmes pleuraient.</p>
<p>Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en s’essuyant les yeux.</p>
<p>Celle-là n’était pas comme <personne>madame Danton</personne>, marquée d’avance pour la tombe ; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie ; elle avait la lèvre rose, l’œil vif, les joues fraîches, et sur tout cela cependant on sentait que l’insomnie et les larmes avaient passé ; mais il y a un âge et un état de santé où l’insomnie aiguise le regard, où les larmes font sur les joues l’effet de la rosée sur les fleurs.</p>
<p>Ah ! monsieur, dit-elle vivement, j’avais cru reconnaître la manière de sonner de <personne>Camille</personne> ; je sais cependant bien qu’il a sa clef pour rentrer à toute heure de la journée et de la nuit ; mais, quand on attend, on oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur ?</p>
<p>Non, madame, répondit <personne>Jacques Mérey</personne> ; j’ai deux amis seulement à <lieu>Paris</lieu>, où je suis arrivé d’hier : <personne>Georges Danton</personne> et votre cher <personne>Camille</personne> ; car je présume que je parle à sa bien-aimée <personne>Lucile</personne>. Ce que vous me dites m’apprend qu’il n’est point à la maison.</p>
<p>Hélas ! non, monsieur, il est sorti avec l’aube. Il avait dit qu’il rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous êtes son ami ; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur, afin que, si vous voulez entrer et l’attendre un instant avec moi, je sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire qui est venu<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [si vous voulez entrer [...] je puisse lui dire qui est venu] "soit que vous vouliez entrer et l’attendre un instant avec moi, afin que je sache à qui je parle, ou, si vous vous en allez, que je puisse lui dire qui est venu"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> se nomma.</p>
<p>Comment, c’est vous ! s’écria <personne>Lucile</personne> ; si vous saviez combien de fois je l’ai entendu prononcer votre nom ! Il paraît que vous êtes un grand savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rôle dans notre sainte Révolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de danger : « Ah ! si <personne>Jacques</personne> était ici, quel bon conseil il nous donnerait ! » Entrez donc, monsieur, entrez donc !</p>
<p>Et <personne>Lucile</personne>, avec une familiarité toute juvénile, prit le docteur par le revers de son habit, le tira dans l’antichambre, et, refermant la porte derrière lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, où elle lui montra un canapé et lui fit signe de s’asseoir.</p>
<p>Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10 août, je me rappelle qu’il a demandé à <personne>Danton</personne> où vous étiez, et que <personne>Danton</personne> lui a répondu que vous étiez dans une petite ville de province, à <lieu>Argenton</lieu>, je crois.</p>
<p>Oui, madame.</p>
<p>Vous voyez bien que je vous dis la vérité.<nouvelle_ligne/>« Il faut lui écrire, disait-il à <personne>Danton</personne>, il faut lui écrire. »</p>
<p>Et que répondit <personne>Danton</personne> ?</p>
<p><personne>Danton</personne> haussa les épaules : « Il est heureux là-bas, dit-il, ne troublons pas des gens heureux dans leur bonheur. »<nouvelle_ligne/>» Puis, comme nous étions à table, et que <personne>Camille</personne> et <personne>Danton</personne> mangeaient seuls, il remplit son verre, le choqua contre celui de <personne>Camille</personne>, et lui dit quelques mots en latin<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [quelques mots en latin] "quelques mots latins"</annotation_genetique_edition> que je ne compris pas, mais que j’ai retenus. Je n’ai pas osé en demander l’explication à <personne>Camille</personne>.</p>
<p>Vous les rappelez-vous, demanda <personne>Jacques</personne>, assez pour me les dire sans y rien changer ?</p>
<p>Oh ! oui. <italique>Edamus et bibamus, cras enim moriemur</italique>.</p>
<p>Aujourd’hui, madame, dit <personne>Jacques</personne>, je puis vous traduire ces mots, car le danger est passé, et ils s’appliquaient au danger : « Buvons et mangeons, avait dit <personne>Danton</personne> à votre mari, car nous mourrons demain. »</p>
<p>Ah ! si j’avais entendu cela, je serais morte de peur.</p>
<p><personne>Jacques</personne> sourit.</p>
<p>Je vous connaissais de réputation, madame, et, à votre charmant visage mutin, orageux et fantasque, j’aurais cru que vous étiez brave.</p>
<p>Je le suis quand il est là, brave ; si je meurs avec lui, vous verrez comme je mourrai bravement ; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je ne peux répondre de rien. Vous n’étiez pas ici, n’est-ce pas, monsieur, pendant la nuit et la journée du 10 août ?</p>
<p>Je crois avoir eu l’honneur de vous dire, madame, que je n’étais arrivé à <lieu>Paris</lieu> que d’hier.</p>
<p>Ah ! c’est vrai. Mais je vous l’ai dit, quand il n’est pas là, je suis folle. Si vous l’aviez vu cette nuit-là, tout homme que vous êtes, vous auriez eu peur aussi, allez.</p>
<p>En ce moment, on entendit le bruit d’une clef qui grinçait dans la serrure.</p>
<p>Ah ! c’est lui, s’écria-t-elle ; c’est <personne>Camille</personne> !</p>
<p>Et, bondissant du salon dans l’antichambre, elle laissa <personne>Jacques Mérey</personne> seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d’en cacher aucune.</p>
<p>Elle rentra pendue au cou de <personne>Camille</personne>, les lèvres sur les lèvres.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> poussa un profond soupir ; il pensait à <personne>Éva</personne>.</p>
<p><personne>Camille</personne> lui tendit les deux mains.</p>
<p><personne>Camille</personne> était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment avait-il conquis cette <personne>Lucile</personne> si jolie, si gracieuse, si accomplie ?</p>
<p>Par l’attrait du cœur, par le charme du plus piquant esprit.</p>
<p>Il fit grande fête à cet ami de collège qu’il n’avait pas vu depuis dix ans ; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que <personne>Lucile</personne>, assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.</p>
<p><personne>Camille</personne> voulut retenir <personne>Jacques</personne> à dîner, <personne>Lucile</personne> joignit ses instances à celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque <personne>Jacques</personne> refusa.</p>
<p>Mais <personne>Jacques</personne> annonça qu’il avait promis à <personne>madame Danton</personne> de chercher son mari et de le lui ramener. Alors, ni l’un ni l’autre n’insistèrent plus<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus] "ni l'une ni l'autre n'insista plus"</annotation_genetique_edition> ; seulement ils s’engagèrent à aller passer la soirée chez <personne>Danton</personne> et à y retrouver <personne>Jacques Mérey</personne><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [ils s'engagèrent à aller passez la soirée chez Danton et à y retrouver Jacques Mérey] "ils s'engagèrent d'aller passer la soirée chez Danton et d'y retrouver Jacques Mérey"</annotation_genetique_edition>, si toutefois <personne>Jacques Mérey</personne> retrouvait <personne>Danton</personne>.</p>
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