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<p><sous-titre>XXIV</sous-titre> <sous-titre><italique>Les <lieu>Thermopyles</lieu> de la <lieu>France<span class="appel"/><annotation_interpretation>[Par AnneBolomier] <italique>[Les Thermopyles de la France] : dans plusieurs chapitres se développe une métaphore filée, comparant la situation militaire de la France dans la forêt d'Argonne à celle des Grecs qui se sont opposés, dans les guerres médiques au début du Ve siècle av. J.-C.</italique>, aux Perses. Les Thermopyles est le nom d'une bataille célèbre perdue par les Grecs.</annotation_interpretation></lieu></italique></sous-titre></p>
<p><sous-titre><italique><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] Ce chapitre a été publié dans les numéros du Siècle du 30 janvier et du 2 février 1870.</annotation_genetique_edition></italique></sous-titre></p>
<p>Lorsque <personne>Jacques Mérey</personne>, le corps convenablement frotté par le valet de chambre du général et les habits convenablement époussetés par son hussard, entra<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [entra] "rentra"</annotation_genetique_edition> dans la salle à manger, <personne>Dumouriez</personne> y était seul et attendait<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [attendait] "l'attendait"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>Citoyen, dit-il à <personne>Jacques Mérey</personne>, je ne suis point étonné que <personne>Danton</personne> me soupçonne et multiplie autour de moi ses agents ; d’un mot, je vais le rassurer, et vous aussi.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> s’inclina.</p>
<p>La situation est mauvaise, continua <personne>Dumouriez</personne>, mais telle que pouvait la désirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera ou perdra la <lieu>France</lieu>. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom à la victoire<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [à la victoire] "à une victoire"</annotation_genetique_edition>. Je veux qu’on dise : « Les Prussiens n’étaient plus qu’à cinq journées de <lieu>Paris</lieu> ; <personne>Dumouriez</personne>, un homme inconnu, a sauvé la nation. » Remarquez que je dis la nation. – D’autres, <personne>Villars</personne> à <lieu>Denain</lieu>, le <personne>maréchal de Saxe</personne> à <lieu>Fontenoy</lieu>, ont sauvé le royaume ; <personne>Dumouriez</personne>, à l’<lieu>Argonne</lieu>, aura sauvé la nation. La forêt d’<lieu>Argonne</lieu>, c’est les <lieu>Thermopyles</lieu> de la <lieu>France</lieu>. Je les défendrai et serai plus heureux que <personne>Léonidas<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par AnneBolomier] [Je les défendrai et serai plus heureux que Leonidas] : Dumouriez compare la situation militaire de ses troupes dans la forêt d'Argonne à celle de l'alliance des cités grecques défendant l'entrée du défilé des Thermopyles. Plusieurs points lui permettent de faire cette analogie. Tout d'abord la configuration géographique, ce passage des Thermopyles qui commande l'accès à la Grèce centrale représentait une position défensive forte, comme l'est la forêt d'Argonne pour la France. Enfin l'infériorité numérique des Français rappelle celle des Grecs. Mais Dumouriez parie sur la victoire en assurant qu'il ne sera pas comme le roi Léonidas, commandant d'une troupe spartiate massacrée sur ordre de Xerxès, qui se sacrifia pour laisser le temps aux Grecs d'organiser leur défense.</annotation_topique_reference></personne>. Déjeunons !</p>
<p>Puis, en s’asseyant, il frappa sur un timbre.</p>
<p>Appelle <personne>Thévenot</personne> et mes deux officiers d’ordonnance, dit <personne>Dumouriez</personne>, montrant en même temps un fauteuil à <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Quelques secondes après, un jeune homme portant l’uniforme de chef de brigade entra. Il pouvait avoir trente à trente-deux ans, avait l’œil ferme et intelligent, était de grande taille, et salua <personne>Dumouriez</personne>, qui lui tendit familièrement la main.</p>
<p>Le chef de brigade <personne>Thévenot</personne>, dit <personne>Dumouriez</personne> ; mon premier aide de camp toujours, mon conseiller quelquefois.</p>
<p>Puis, indiquant le docteur :</p>
<p>Le citoyen <personne>Jacques Mérey</personne>, docteur médecin, dit-il en souriant d’une certaine façon, pour le moment représentant du peuple attaché à ma personne.</p>
<p>Puis, comme deux jeunes gens vêtus en officiers de hussards, paraissant quinze ou seize ans, entraient, il continua :</p>
<p>Messieurs de <personne>Fernig</personne>, qui font sous moi leurs premières armes, et que j’aime comme mes enfants.</p>
<p>Et, en effet, l’œil plein d’expression et même un peu dur de <personne>Dumouriez</personne> devint, en regardant les deux jeunes gens, d’une douceur extrême.</p>
<p>Tous deux s’approchèrent de lui, il réunit leurs quatre mains dans les deux siennes en leur souriant paternellement.</p>
<p>Eux l’embrassèrent tour à tour au front.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne>, qui s’était soulevé sur son siège pour <personne>Thévenot</personne>, se leva tout à fait pour les deux frères, ou plutôt pour les deux sœurs, dont il reconnut à l’instant même le sexe.</p>
<p>Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilité, reprit <personne>Dumouriez</personne> ; s’il arrivait malheur à l’un ou l’autre de ces enfants, je vous le recommande, docteur.</p>
<p>Et, presque malgré lui, sa bouche laissa échapper un soupir.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [sa bouche laissa échapper un soupir.] Il n'y a pas de retour à la ligne ici dans le journal.</annotation_genetique_edition></p>
<p>Le citoyen <personne>Mérey</personne>, qui avait été envoyé par notre <italique>ami </italique><personne>Danton</personne> à <lieu>Verdun</lieu> (et <personne>Dumouriez</personne> souligna par son sourire et par son intonation le mot ami), est arrivé nous annonçant que, comme <lieu>Longwy</lieu>, la ville s’est rendue aux premiers coups de canon.</p>
<p>Est-ce que <personne>Beaurepaire</personne> n’était pas là ? demanda <personne>Thévenot</personne>.</p>
<p><personne>Beaurepaire</personne>, forcé de capituler par la municipalité, s’est brûlé la cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Mais ce n’est pas le tout, dit <personne>Dumouriez</personne> ; le docteur, qui a quitté <lieu>Paris</lieu> il y a trois jours seulement, prétend qu’il va s’y passer des choses terribles.</p>
<p>Dans quel genre ? demanda <personne>Thévenot</personne>.</p>
<p>Les deux jeunes hussards étaient muets, mais leur regard parlait pour eux.</p>
<p>Ce que j’ai cru deviner dans les quelques mots que <personne>Danton</personne> m’a dits, reprit le docteur, c’est qu’il était important de compromettre <lieu>Paris</lieu> tout entier en le trempant jusqu’au cou dans la révolution, afin que les Parisiens, n’attendant point de pardon des souverains alliés, s’ensevelissent sous les ruines de la capitale.</p>
<p>Et de quelle façon <personne>Danton</personne> s’y prendra-t-il ?</p>
<p>On a parlé du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les volontaires à la frontière en laissant derrière eux un ennemi plus dangereux que celui qu’ils vont combattre.</p>
<p>En effet, dit <personne>Dumouriez</personne>, que la nouvelle n’étonna ni ne révolta, c’est peut-être un moyen.</p>
<p>Les deux jeunes gens avaient échangé un regard avec <personne>Thévenot</personne>, qui leur répondit par un mouvement d’épaules.</p>
<p>Leur regard disait <italique>compassion</italique>, le mouvement d’épaules de <personne>Thévenot</personne> signifiait <italique>nécessité</italique>.</p>
<p>En ce moment, le bruit d’un cheval entrant au galop dans la cour se fit entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever, <personne>Dumouriez</personne> les arrêta d’un regard.</p>
<p>Puis, à <personne>Thévenot</personne> :</p>
<p>Voyez ce que c’est, dit-il.</p>
<p><personne>Thévenot</personne> alla à la fenêtre, qu’il ouvrit. Il se trouvait à la hauteur du courrier qui arrivait<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Il se trouvait à la hauteur du courrier qui arrivait] "Il se trouvait ainsi à la hauteur du courrier qui arrivait"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>De quelle part ? demanda <personne>Thévenot</personne>.</p>
<p>Le général verra, répondit le courrier en tendant son pli au chef de brigade.</p>
<p>Dépêche pour vous seul, à ce qu’il paraît, dit <personne>Thévenot</personne>.</p>
<p>Et il remit la dépêche au général, en criant aux gens de la maison qui aidaient le courrier à mettre pied à terre, brisé qu’il était par la route :</p>
<p>Ayez soin à ce que cet homme ne manque de rien.</p>
<p>Pour <italique>moi seul</italique>, mon cher <personne>Thévenot</personne>, répéta <personne>Dumouriez</personne>. Vous savez que je n’ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se tournant du côté du docteur.</p>
<p>Et brisant le cachet :</p>
<p>Ah ! c’est du prince, dit-il ; pardon, je ne pourrai jamais m’habituer à l’appeler <italique><personne>Égalité<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par AudeHerbert] "Egalité" : Renvoie à Louis-Philippe d’Orléans, duc de Chartres, puis duc d’Orléans (1785-1793), dit Philippe Égalité après 1792. Surnom qu'il gagne, lors de son élection comme député à la Convention aux côtés des Montagnards, ayant renoncé à ses titres et à sa noblesse.</annotation_topique_contexte></personne></italique>. Que voulez-vous, mon cher <personne>Thévenot</personne>, je suis un aristocrate, c’est connu.</p>
<p>Puis, se tournant vers <personne>Jacques Mérey</personne>, et lisant au fur et à mesure :</p>
<p>Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commencé avant-hier par des voitures de prisonniers que l’on amenait à l’<lieu>Abbaye</lieu>. La moitié des prisonniers ont été tués dans les voitures, l’autre moitié dans la cour de l’église où on les avait fait entrer. De là le massacre s’est étendu à l’<lieu>Abbaye</lieu> et va probablement s’étendre aux autres prisons. C’est <personne>Marat</personne> et <personne>Robespierre</personne> qui ont fait le coup. <personne>Danton</personne> n’a point paru ; il était au <lieu>Champ de Mars</lieu> passant la revue des volontaires.</p>
<p>Puis s’interrompant :</p>
<p>Ah ! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c’est une affaire entre <italique>bourgeois</italique>, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires. Lisez, docteur, lisez.</p>
<p>Et il jeta la lettre du <personne>duc d’Orléans</personne> de l’autre côté de la table, avec une expression de mépris indiquant combien il se trouvait heureux d’être général en chef sur le théâtre de la guerre au lieu d’être ministre à <lieu>Paris</lieu><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [au lieu d'être ministre à Paris.] Fin de la partie du chapitre publiée dans<italique> Le Siècle</italique> du 30 janvier.</annotation_genetique_edition>.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> la prit avec un calme prouvant qu’il n’avait rien à faire avec le mépris de <personne>Dumouriez</personne>, et la lut d’un bout à l’autre.</p>
<p>Ah ! dit-il, l’Assemblée a réclamé l’<personne>abbé Sicard</personne> et l’a sauvé.</p>
<p>Cette bonne Assemblée ! s’écria <personne>Dumouriez</personne>, elle a osé ! Mais elle va se faire donner le fouet par la Commune.</p>
<p>Manuel, continua <personne>Jacques</personne>, a sauvé de son côté <personne>Beaumarchais</personne>.</p>
<p>Par ma foi ! dit <personne>Dumouriez</personne>, il eût pu mieux choisir.</p>
<p>Le duc continue, dit <personne>Jacques Mérey</personne>, en vous annonçant qu’il vous enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses deux fils aînés pour aides de camp.</p>
<p>Et <personne>Jacques Mérey</personne> posa la lettre sur la table.</p>
<p>Diable ! fit <personne>Dumouriez</personne>, voilà de ces demandes auxquelles il faut songer avant d’y répondre<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [avant d'y répondre] "avant que d'y répondre"</annotation_genetique_edition>. Comme il y va, monseigneur ! deux princes dans mon armée ! On verra.</p>
<p>Chacun demeura sérieux ou tout au moins pensif pendant le reste du repas. Seules les deux sœurs échangèrent quelques mots tout bas, puis <personne>Dumouriez</personne> se leva, et, s’adressant à <personne>Thévenot</personne> et à <personne>Jacques</personne> :</p>
<p>Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon cabinet.</p>
<p>Tous deux se levèrent et suivirent <personne>Dumouriez</personne>.</p>
<p>Eh bien ! demanda <personne>Thévenot</personne>, qu’a-t-on décidé au conseil ?</p>
<p>Rien de bon. <personne>Dillon</personne> a proposé une pointe en <lieu>Flandre</lieu>. C’était bon il y a quinze jours. L’ennemi serait à <lieu>Paris</lieu> avant que nous fussions à <lieu>Bruxelles</lieu>. Les autres veulent se retirer derrière la <lieu>Marne</lieu>. Laisser l’ennemi faire un pas de plus en <lieu>France</lieu> serait une honte ; il n’y est déjà entré que trop avant.<nouvelle_ligne/>» Alors, continua <personne>Dumouriez</personne>, j’ai répondu que je réfléchirais ; mais déjà mon plan était fait. J’ai dit tout à l’heure à notre cher hôte que les bois de l’<lieu>Argonne</lieu> seraient les <lieu>Thermopyles</lieu> de la <lieu>France</lieu>. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande échelle où j’ai pu le trouver, un plan de la forêt d’<lieu>Argonne</lieu> qui s’étend, vous le voyez, de <lieu>Semuy</lieu> à <lieu>Triaucourt</lieu>. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un garde de la forêt ; nous n’en sommes qu’à sept ou huit lieues ; faites monter à cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu’il nous amène le premier garde venu.</p>
<p>Inutile, citoyen général, dit <personne>Jacques Mérey</personne>.</p>
<p>Pourquoi inutile ? demanda <personne>Dumouriez</personne>.</p>
<p>Mais parce que je suis de <lieu>Stenay</lieu>, parce que pendant dix ans j’ai herborisé, chassé et pêché même dans la forêt d’<lieu>Argonne</lieu>, qui est en quelque sorte enfermée par deux rivières, l’<lieu>Oise</lieu> et l’<lieu>Aisne</lieu>, et que je connais ma forêt mieux qu’aucun garde.</p>
<p>Alors, dit <personne>Dumouriez</personne>, le citoyen <personne>Danton</personne> nous a rendu un double service.<nouvelle_ligne/>» Vois-tu, <personne>Thévenot</personne>, dit <personne>Dumouriez</personne> s’animant, vois-tu tous les avantages de mon plan ? Outre que l’on ne recule pas, outre que l’on ne se réduit pas à la <lieu>Marne</lieu> comme dernière ligne de défense, on fait perdre à l’ennemi un temps précieux, on l’oblige à rester dans la <lieu>Champagne</lieu> pouilleuse, sur un sol désolé, fangeux, stérile, insuffisant à la nourriture d’une armée ; on ne lui cède pas un pays riche et fertile où il pourrait hiverner. Si l’ennemi, après avoir perdu quelques jours devant la forêt, veut la trouver, il y rencontre <lieu>Sedan</lieu> et toute la ligne des places fortes des <lieu>Pays-Bas</lieu> ; remonte-t-il du côté opposé, il trouve <lieu>Metz</lieu> et l’armée de <personne>Kellermann</personne>. <personne>Kellermann</personne>, moi et <personne>Galbaud</personne> réunissons alors cinquante mille hommes, et à la rigueur nous pouvons livrer bataille ; d’ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d’intelligence avec nous : une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les mouille à fond ; ils ont déjà trouvé la boue en <lieu>Lorraine</lieu> ; vers <lieu>Metz</lieu> et <lieu>Verdun</lieu>, la terre, d’après les rapports qui me sont faits, commence à se détremper : la <lieu>Champagne</lieu> sera pour eux une véritable fondrière ; les paysans émigrent, les grains disparaissent comme si un tourbillon les avait emportés ; il ne restera plus pour l’ennemi que trois choses sur la route : les raisins verts, la maladie et la mort.</p>
<p>Bravo, général, cria <personne>Thévenot</personne>. Ah ! voilà où je vous reconnais.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> lui tendit la main. Il n’y avait point à se tromper à l’enthousiasme qui brillait dans ses yeux.</p>
<p>Général, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [comme garde, comme soldat] "comme garde, comme guide, comme soldat"</annotation_genetique_edition>, mais associez-moi d’une façon ou de l’autre à cette grande action qui va sauver la <lieu>France</lieu>. Soyons vainqueurs d’abord, et je me charge d’être le Grec de <lieu>Marathon<span class="appel"/><annotation_topique_reference>[Par AnneBolomier] [le Grec de Marathon] : Dumas fait encore une fois référence aux guerres médiques, ici à la bataille de Marathon, localité située non loin d'Athènes où les Perses débarquèrent afin de se rendre maîtres de la capitale. Le Grec de Marathon auquel s'identifie Jacques Mérey est certainement Phidippidès, un coureur messager. Or l'association opérée par Dumas entre ces deux personnages semble plutôt inappropriée puisque Phidippidès est envoyé par les Grecs pour demander des renforts à Sparte avant la bataille alors que Jacques Mérey est chargé d'annoncer à deux reprises la victoire des Français. </annotation_topique_reference></lieu>.</p>
<p>Eh bien ! fit <personne>Dumouriez</personne>, dites-nous vite ce que vous pensez des passages qui traversent la forêt d’<lieu>Argonne</lieu> ? Il n’y a pas un instant à perdre, les fers de nos chevaux sont rouges.</p>
<p><personne>Jacques Mérey</personne> se pencha sur la carte.</p>
<p>Écoutez, <personne>Thévenot</personne>, dit <personne>Dumouriez</personne>, et ne perdez pas un mot de ce qu’il va dire.</p>
<p>Soyez tranquille, général.</p>
<p>Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l’honneur de la <lieu>France</lieu> et le salut de trente millions d’hommes<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [trente millions d'hommes] "trente cinq millions d'hommes"</annotation_genetique_edition> !</p>
<p>Il y a, dit <personne>Jacques Mérey</personne> au milieu du plus profond silence, cinq défilés dans la forêt d’<lieu>Argonne</lieu>. Suivez-les sous mon doigt. Le premier, à l’extrémité du côté de <lieu>Semuy</lieu>, appelé le <italique><lieu>Chêne-Populeux</lieu></italique> ; le second, à la hauteur de <lieu>Sugny</lieu>, appelé la <italique><lieu>Croix-au-Bois<span class="appel"/></lieu><annotation_genetique_edition>Par GaelleGuilissen] [la Croix-au-Bois] L'orthographe adoptée dans le feuilleton est "la Croix-aux-Bois".</annotation_genetique_edition></italique> ; le troisième, en face <lieu>Brécy</lieu>, appelé <italique><lieu>Grand-Pré</lieu></italique> ; le quatrième, en face <lieu>Vienne-la-Ville</lieu>, appelé la <italique><lieu>Chalade</lieu></italique> ; le cinquième, enfin, qui n’est autre que la route de <lieu>Clermont</lieu> à <lieu>Sainte-Menehould</lieu>, appelé les <italique><lieu>Islettes</lieu></italique>. Les plus importants sont ceux de <italique><lieu>Grand-Pré</lieu></italique> et des <italique><lieu>Islettes</lieu></italique>.</p>
<p>Malheureusement aussi les plus éloignés de nous ; aussi à ceux-là je me porterai moi-même avec tout mon monde.</p>
<p>Maintenant, dit <personne>Jacques Mérey</personne>, pour accomplir cette opération, vous avez deux routes : l’une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre marche à l’ennemi, l’autre qui passe devant et qui la lui révèle.</p>
<p><personne>Dumouriez</personne> réfléchit un instant.</p>
<p>Je passerai devant, dit-il ; en nous voyant faire ce mouvement, je connais <personne>Clerfayt</personne>, c’est M. <personne>Fabius</personne> en personne ; il croira qu’il m’est arrivé des renforts et que j’attaque séparément Autrichiens et Prussiens ; il se retirera derrière <lieu>Stenay</lieu>, dans son camp fortifié de <lieu>Brouenne</lieu>. Mettez-vous là, <personne>Thévenot</personne>.</p>
<p><personne>Thévenot</personne> s’assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et attendit.</p>
<p>Écrivez, dit <personne>Dumouriez</personne>. Donnez ordre à <personne>Dubouquet</personne> de quitter le département du <lieu>Nord</lieu> et de venir occuper le <lieu>Chêne-Populeux</lieu> ; – à <personne>Dillon</personne>, de se mettre en marche entre la <lieu>Meuse</lieu> et l’<lieu>Argonne</lieu>. Je le suivrai avec le corps d’armée. Il marchera jusqu’aux <lieu>Islettes</lieu>, qu’il occupera, ainsi que la <lieu>Chalade</lieu>, forçant tout devant lui. Vous m’avez prié de vous employer, docteur ; je ne sais pas refuser ces demandes-là aux bons patriotes. Je vous mets au poste du danger ; vous serez son guide.</p>
<p>Merci<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [Merci] "Merci !"</annotation_genetique_edition>, dit <personne>Jacques</personne>, tendant la main à <personne>Dumouriez</personne>.</p>
<p>Moi, continua <personne>Dumouriez</personne>, je me charge de la <lieu>Croix-aux-Bois</lieu> et de <lieu>Grand-Pré</lieu><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré] Les deux toponymes sont en italique dans le feuilleton.</annotation_genetique_edition>. Y êtes-vous ?</p>
<p>Oui, dit <personne>Thévenot</personne> qui, sous la dictée du général, avait pris l’habitude d’écrire aussi vite que la parole.</p>
<p>Maintenant, ordre à <personne>Beurnonville</personne> de quitter la frontière des <lieu>Pays-Bas</lieu>, où il n’a rien à faire, et d’être à <lieu>Rethel</lieu> le 13 avec 10 000 hommes.</p>
<p>Et maintenant, faites battre le départ et sonner le boute-selle.</p>
<p>Ce dernier ordre fut donné par <personne>Dumouriez</personne> aux deux frères ou aux deux sœurs <personne>Fernig</personne>, qui s’élancèrent au grand galop dans la ville.</p>
<p>Un quart d’heure après, l’ordre de <personne>Dumouriez</personne> était exécuté, et l’on entendait, dominant le brouhaha qu’il occasionnait, les fanfares éclatantes de la trompette et les sourds roulements du tambour.</p>
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