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<p><sous-titre>XLV</sous-titre> <sous-titre><italique>Retour de <personne>Danton</personne><span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] Chapitre publié dans les numéros du Siècle du 23 et du 24 février 1870.</annotation_genetique_edition></italique></sous-titre></p>
<p>Pendant l’absence de <personne>Danton</personne>, un orage terrible s’était élevé contre la Gironde.</p>
<p>Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d’où venait son impopularité.</p>
<p>Les girondins n’étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais les royalistes, de nom du moins, s’étaient faits girondins.</p>
<p>On sait de quelle popularité ils avaient joui d’abord ; la révolution, au 20 juin et au 10 août, avait été en eux.</p>
<p>Les jacobins, de leur côté, s’étaient jetés dans des excès qu’à tort ou à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.</p>
<p>Ils avaient fait les journées de Septembre.</p>
<p>Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des crimes atroces ; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.</p>
<p>Ils firent, comme nous l’avons dit, accuser <personne>Robespierre</personne> à la tribune. – Par qui ? Par <personne>Roland<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Roland". Renvoi</annotation_topique_contexte></personne> qui était l’intégrité ; par <personne>Condorcet</personne><span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Condorcet". Renvoi</annotation_topique_contexte> qui était la science ; par <personne>Brissot<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Brissot'. Renvoi</annotation_topique_contexte></personne> qui était la loyauté ; par <personne>Vergniaud<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Vergniaud". Renvoi</annotation_topique_contexte></personne> qui était l’éloquence ? Non. Par <personne>Louvet<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Louvet". Renvoi</annotation_topique_contexte></personne>, l’auteur de <italique>Faublas<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "<italique>Faublas</italique>". Renvoi</annotation_topique_contexte></italique>, c’est-à-dire aux yeux de tous par la frivolité.</p>
<p><personne>Robespierre</personne> répondit par deux mensonges. Il dit qu’il n’avait jamais eu de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier mensonge ; il répondit qu’il avait cessé d’aller à la Commune avant les exécutions, second mensonge.</p>
<p>Les honneurs de la séance furent pour <personne>Robespierre</personne>. De ce jour date le premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.</p>
<p>Il s’agissait d’élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la <lieu>rue Mauconseil</lieu>, nommé <personne>Lhuillier<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Lhuillier". Seule occurrence trouvée, dans <italique>L'Histoire parlementaire de la révolution française : ou journal des assemblées nationales, depuis 1789 jusqu'en 1815</italique>, publié par Philippe Joseph Benjamin Buchez et Proser-Charles Roux, en 1835 : "Nous nous contenterons d'observer que c'est Lhuillier qui fut désigné pour la mairie dans la séance des Jacobins, où l'on prétendit qu'il fallait nommer un homme nul (…) il suffit de l'entendre parler pour juger de son ignorance. Il paraît s'abandonner au vin... voilà le maire proposé, proposé par Robespierre aux Jacobins ; ce sera Robespierre qui sera le maire pour Lhuillier".</annotation_topique_contexte></personne>, balança trois jours le candidat girondin, <personne>Chambon<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Chambon". François Chambon (1761-1838) a été général de brigade de la Révolution française. </annotation_topique_contexte></personne>, qui fut nommé à grand-peine.</p>
<p>Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les jacobins.</p>
<p>Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et sans sursis.</p>
<p>Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu l’imprudence de lui écrire ; puis, le moment venu de voter, ils avaient voté ensemble<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [ils avaient voté ensemble] "ils avaient voté sans ensemble"</annotation_genetique_edition>, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec sursis, les autres pour la mort avec appel.</p>
<p>Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur faiblesse politique.</p>
<p><personne>Danton</personne>, nous l’avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de la Gironde. La Gironde s’était éloignée de lui.</p>
<p><personne>Guadet</personne> l’avait appelé septembriseur<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par GiorgiaFoti] "septembriseur". Néologisme de la Révolution française qui désigne les auteurs des massacres du 2 au 6 septembre 1792. </annotation_topique_precision>.</p>
<p><personne>Danton</personne> s’était contenté de secouer tristement la tête.</p>
<p>– <personne>Guadet</personne>, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre ; tu périras !</p>
<p>Et <personne>Danton</personne> avait laissé aller la Gironde à la dérive.</p>
<p>Les girondins avaient eu un ministère tiré du cœur même de la Gironde : <personne>Roland</personne>, <personne>Larivière<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Larivière". Pierre Henry-Larivière (1761-1838) est élu député du Calvados à la Convention nationale, siégeant auprès des Girondins, s'attaquant aux Montagnards. </annotation_topique_contexte></personne> et <personne>Servan</personne>.</p>
<p>Ce ministère n’avait pas su se maintenir en position.</p>
<p>Ils avaient eu un général girondin : <personne>Dumouriez</personne>.</p>
<p>Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la <lieu>France</lieu> à <lieu>Valmy</lieu> et à <lieu>Jemmapes</lieu>, il avait été accusé de ne l’avoir sauvée qu’au profit du <personne>duc de Chartres</personne><lieu/>. Un voyage qu’il avait fait à <lieu>Paris</lieu>, quelques ouvertures qu’il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que les girondins n’osaient pas démentir. Seulement, <personne>Dumouriez</personne> était l’homme heureux, et par conséquent l’homme indispensable.</p>
<p>Mais voilà qu’en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes les unes que les autres viennent s’abattre sur <lieu>Paris</lieu>.</p>
<p>La première est la révolte de <lieu>Lyon<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] [la révolte de Lyon]. Dumas se réfère de nouveau à l'<italique>Histoire de la Révolution française</italique> de Michelet, qu'il reprend quasiment mot pour mot, en effectuant quelques coupures et remaniements. La métaphore naturelle "une grêle de nouvelles" marque le début de l'emprunt fait à Michelet. L'événement de la Révolte de Lyon n'est pas daté par Dumas qui tente de rendre compte des diverses "accusation[s] sourde[s]" contre les girondins durant l'année 1793. Dumas fait sans doute référence à la révolte des rolandins, girondins lyonnais, contre les chaliers, les montagnards lyonnais, en mai 1793. Dans la nuit du 29 mai, les Rolands arrêtent les partisans de Chalier (1747-1793), meneur du courant jacobin lyonnais, qu'ils guillotinent le 16 juillet. Alors que Lyon voit la victoire des Girondins sur les Montagnards, Paris assiste à la prise de pouvoir des Montagnards à la Convention. La situation lyonnaise s'inscrit donc à contre-courant de la situation parisienne. Se considérant comme autonome, Lyon ne reconnaît pas le pouvoir central : la Convention ordonne alors le bombardement de Lyon qui capitule le 9 octobre 1793.</annotation_topique_contexte></lieu>.</p>
<p><lieu>Lyon</lieu>, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où s’enterrent les canuts, <lieu>Lyon</lieu> était le refuge des agents d’émigration<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par GiorgiaFoti] [agents d'émigration] agents au service du parti contre-révolutionnaire. </annotation_topique_precision>, des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le titre des <italique>Fils de famille<span class="appel"/><annotation_genetique_edition><italique><italique>[Par GaelleGuilissen] [sous le titre des Fils de famille] "sous le nom de titre de fils de famille"</italique></italique><italique/></annotation_genetique_edition></italique>, insultaient les municipaux, brisaient la statue de la liberté et les bustes de <personne>Jean-Jacques</personne>.</p>
<p>Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n’était pas le tout. De même qu’à la panique de <lieu>Valmy</lieu>, quinze cents hommes s’étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l’armée était battue. Les fugitifs traversaient la <lieu>Belgique</lieu>, les uns à pied, les autres à cheval, disant que <personne>Dumouriez</personne> trahissait et qu’il avait vendu la <lieu>France</lieu>.</p>
<p><personne>Dumouriez</personne>, l’homme des girondins !</p>
<p>Mais <personne>Dumouriez</personne> avait commis des crimes bien autrement graves que de se laisser battre. À son passage à <lieu>Bruges</lieu>, on lui avait donné un bal.</p>
<p>Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à lui, disant qu’il était commissaire du corps exécutif et qu’il se rendait à <lieu>Ostende</lieu> et à <lieu>Nieuport</lieu> pour faire monter des batteries<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par GiorgiaFoti] "batteries". Selon Littré, "Emplacement préparé pour recevoir des bouches à feu qui doivent faire feu sur les lieux mêmes » ou, plus largement, «réunion du personnel et du matériel qui constitue l'unité tactique de l'artillerie". </annotation_topique_precision> et mettre ces deux places en état de défense.</p>
<p>Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit :</p>
<p>– Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.</p>
<p>Un autre commissaire, nommé <personne>Lintaud</personne>, lui écrivait une lettre dans laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au secours de <lieu>Ruremonde<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "Ruremonde". Ville des Pays-Bas occupée par les Autrichiens en 1793. Dans son <italique>Histoire de la Révolution française</italique> ("Convention nationale (1794)", Volume II), Michelet précise : "Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roer. Ils occupaient cette rivière depuis Dueren et Juliers jusqu'à son embouchure dans la Meuse, c'est-à-dire Ruremonde. (…) La Roer était la ligne qu'il fallait bien défendre, pour ne pas perdre la rive gauche du Rhin." Le 2 octobre 1794, Jourdan, général de brigade dans l'armée du Nord, attaque les positions sur toute la ligne et remporte la victoire d'Aldenhoven qui permet à la France de récupérer la rive gauche du Rhin, perdue en mars 1793. </annotation_topique_contexte></lieu>.</p>
<p><personne>Dumouriez</personne> envoya cette lettre au ministère de la Guerre<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [au ministère de la Guerre] "au ministre de la guerre"</annotation_genetique_edition> avec cette apostille : « Cette lettre devrait être datée de <lieu>Charenton</lieu>. »</p>
<p>Un troisième, nommé <personne>Cochelet</personne>, avait écrit au général <personne>Miranda<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "général Miranda, lieutenant de Dumouriez". Francisco de Miranda (1750-1816) est un militaire vénézuélien. Il a notamment été général dans l'armée de Dumouriez en 1792, participant à la bataille de Valmy. Il obtient, en récompense, le grade de lieutenant-général le 3 octobre 1792. </annotation_topique_contexte></personne>, lieutenant de <personne>Dumouriez</personne>, lui ordonnant de prendre <lieu>Maestricht</lieu> avant le 20 février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.</p>
<p>On comprend que toutes ces noises de <personne>Dumouriez</personne> contre les agents de la Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.</p>
<p>Ces nouvelles, en arrivant à <lieu>Paris</lieu>, excitèrent un grand tumulte non seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.</p>
<p>Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et criant à pleins poumons :</p>
<p>– À bas les traîtres ! à bas les contre-révolutionnaires !</p>
<p>C’est au milieu d’un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout à coup : « <personne>Danton</personne> ! <personne>Danton</personne> ! » et que celui-ci, dont la voiture s’était brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc étrier, entra couvert de boue à l’Assemblée.</p>
<p>À cet aspect, tout le monde se tut. Alors, d’une voix tonnante :</p>
<p>– Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la vérité ; j’arrive de <lieu>Belgique</lieu>, j’ai tout vu ; voulez-vous des détails ?</p>
<p>Sept cents voix répondirent par le cri : Parlez ! parlez !</p>
<p>Alors <personne>Danton</personne>, avec l’énergie que nous lui connaissons, fait le récit qu’on a lu dans le chapitre précédent ; il lui montre toute cette brave population de <lieu>Liège</lieu>, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés, abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands chemins, se réfugiant à <lieu>Bruxelles</lieu> et n’ayant d’espoir que dans la <lieu>France</lieu>.</p>
<p>Seulement, où la <lieu>France</lieu> puisera-t-elle son espoir<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [son espoir] "son espoir à elle"</annotation_genetique_edition> ? <personne>Dumouriez</personne> est en plein<corr>pleine</corr> retraite ; une partie de l’armée est en pleine déroute.</p>
<p>Puis il ajoute :</p>
<p>– La loi du recrutement<span class="appel"/><annotation_topique_contexte>[Par GiorgiaFoti] "la loi du recrutement". Dès décembre 1789, l'Assemblée nationale entame un débat autour de l'organisation militaire qui, depuis la prise de la Bastille, était partagée entre les gardes nationales auto-constituées et éparpillées sur le territoire, les troupes royales et les mouvements populaires. Dans un soucis de cohésion et de consensus, l'Assemblée nationale voit dans chaque citoyen un "défenseur de la patrie". En 1791, la menace d'une guerre nécessite la levée d'hommes, uniquement des volontaires. En août 1793, un décret stipule que "tout Français est soldat". Cette "levée en masse" met tout homme âgé de 18 à 40 ans, célibataire ou veuf sans enfant, au service de l'État. </annotation_topique_contexte> sera trop lente ; il faut que <lieu>Paris</lieu> s’élance.</p>
<p>Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s’élance :</p>
<p>– <personne>Dumouriez</personne> à la barre ! Mort à <personne>Dumouriez</personne> ! mort aux traîtres !</p>
<p>Mais <personne>Danton</personne> s’écrie :</p>
<p>– <personne>Dumouriez</personne> n’est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis trente mille hommes de renfort ; il n’a rien ; il faut que des commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment ; il faut qu’une proclamation soit adressée à l’instant<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [à l'instant] "à l'instant même"</annotation_genetique_edition> aux Parisiens ; s’ils tardent, tout est perdu ; la <lieu>Belgique</lieu> est envahie ; armons-nous, défendons-nous, sauvons nos femmes et nos enfants ; qu’on arbore à l’hôtel de ville le grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau noir flotte sur les tours de <lieu>Notre-Dame<span class="appel"/><annotation_topique_intertextualite>[Par GiorgiaFoti] [qu'on arbore à l'hôtel de ville le grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que la drapeau noir flotte sur les tours de Notre-Dame !] Dumas emprunte la référence aux drapeaux à Michelet qui précise l'origine du drapeau de la "patrie en danger" : "Le 9 pourtant au matin, quand de tous les points de la ville on vit aux tours de Notre-Dame le sinistre drapeau noir ; quand à la Maison commune on vit se déployer au vent l'étendard, déjà historique, du Danger de la Patrie, l'étendard des volontaires de Valmy et de Jemmapes, Paris se retrouva encore." (Michelet, <italique>Histoire de la Révolution française</italique>, Livre X, chapitre IV)</annotation_topique_intertextualite></lieu> !</p>
<p>Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, <personne>Danton</personne>, pâle comme un spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers l’endroit où <personne>Jacques Mérey</personne>, non moins pâle et non moins sombre, l’attendait.</p>
<p>Les deux hommes n’échangèrent que deux mots<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [les deux hommes n'échangèrent que deux mots] "Les deux hommes n'échangèrent chacun que deux mots"</annotation_genetique_edition>.</p>
<p>– Morte ? demanda <personne>Danton</personne>.</p>
<p>– Oui, répondit <personne>Mérey</personne>.</p>
<p>– La clef ?</p>
<p>– La voilà.</p>
<p>Et <personne>Danton</personne> sortit comme un fou des <lieu>Tuileries</lieu>.</p>
<p>Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les séances à la porte des <lieu>Tuileries</lieu>, mit un assignat de dix francs dans la main du cocher, en lui disant :</p>
<p>– Ventre à terre<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par GiorgiaFoti] "Ventre à terre". Selon Littré, "se dit d'un cheval qui galope extrêmement vite, et qui, s'allongeant beaucoup, a le ventre près de la terre". Ici, cette expression injonctive est adressée au cocher : "ce cocher nous a menés ventre à terre", exemple cité par Littré. </annotation_topique_precision> ! <lieu>passage du Commerce</lieu>.</p>
<p>Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent partir deux chevaux de fiacre.</p>
<p>Au <lieu>pont Neuf</lieu>, un embarras de voitures arrêta le fiacre ; <personne>Danton</personne> passa sa tête bouleversée par la portière et cria :</p>
<p>– Place !</p>
<p>Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette.</p>
<p>Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien.</p>
<p>– Place ! cela t’est bien aisé à dire, fit le cocher du cabriolet.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [cela t'est bien aisé à dire, fit le cocher du cabriolet.] Dans le journal, il y a un retour à la ligne après cette phrase, et un nouveau tiret pour introduire la suivante.</annotation_genetique_edition> Fais-toi faire place toi-même, si tu peux.</p>
<p>Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval.</p>
<p><personne>Danton</personne> jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet homme et vit qu’il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la portière, sauta à bas de son fiacre<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [sauta à bas de son fiacre] "sauta à bas du fiacre"</annotation_genetique_edition>, s’approcha, passa une épaule sous l’arrière de la charrette, et d’un violent effort la jeta sur le côté.</p>
<p>Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher :</p>
<p>– Passe, maintenant.</p>
<p>Après une pareille preuve de force, <personne>Danton</personne> pensait bien que personne ne se mettrait plus sur sa route ; aussi les autres voitures s’écartèrent- elles en une seconde, et cinq minutes après <personne>Danton</personne> était à la porte de la triste maison.</p>
<p>Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages ; mais, arrivé à la porte, il s’arrêta tout tremblant.</p>
<p>Il n’osait sonner.</p>
<p>Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit. Des pas alourdis s’approchaient de la porte.</p>
<p>– C’est ma mère, murmura-t-il.</p>
<p>Et, en effet, la porte s’ouvrit, et <personne>madame Danton</personne>, vêtue de deuil, parut sur le seuil.</p>
<p>Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir curieusement qui sonnait.</p>
<p>– Mon fils ! murmura la vieille.</p>
<p>– Papa ! balbutièrent les enfants.</p>
<p>Mais <personne>Danton</personne> ne parut voir ni les uns ni les autres ; il entra sans dire une parole, ouvrit toutes les portes, comme s’il espérait dans chaque chambre retrouver celle qu’il avait perdue.</p>
<p>Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [il se jeta] "il se rejeta"</annotation_genetique_edition> tout éperdu dans la chambre à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et des larmes.</p>
<p>La vieille mère profita de ce moment où son cœur semblait se fondre pour pousser les enfants dans ses bras.</p>
<p>Il les prit, les pressa contre sa poitrine.</p>
<p>– Ah ! dit-il, qu’elle a dû avoir de peine à vous quitter.</p>
<p>Puis il tendit la main à sa mère, l’attira à lui et appuya un baiser sur chacune de ses joues flétries.</p>
<p>– Et maintenant, dit-il, qu’on me laisse seul.</p>
<p>– Comment, seul ? s’écria <personne>madame Danton</personne>.</p>
<p>– Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte ; montez dedans avec les enfants, conduisez-les chez <personne>Camille</personne>, laissez-les et restez vous-mêmes avec <personne>Lucile</personne>, et envoyez-moi <personne>Camille</personne>, il faut que je lui parle à l’instant même ; voici un second assignat<span class="appel"/><annotation_topique_precision>[Par GiorgiaFoti] "un second assignat". Selon Littré, "papier-monnaie émis pendant la Révolution, et dont la valeur était assignée sur les domaines nationaux". </annotation_topique_precision> de dix francs que vous donnerez au cocher pour qu’il reste à ma disposition.<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [qu'il reste à ma disposition.] Fin de la partie du chapitre publiée dans <italique>Le Siècle</italique> du 23 février.</annotation_genetique_edition></p>
<p>Dix minutes après, <personne>Camille</personne> accourait se jeter dans les bras de <personne>Danton</personne>.</p>
<p>– Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu’au <lieu>cimetière Montparnasse</lieu>. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire ; le commissaire de police t’autorisera à mettre la bière dans le fiacre ; tu me la rapporteras ; je veux revoir encore une fois celle que j’ai tant aimée.</p>
<p><personne>Camille</personne> ne fit pas une observation, il obéit.</p>
<p><personne>Camille</personne> se nomma et nomma <personne>Danton</personne>. Le nom de celui-ci inspirait une si grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter ; il monta en fiacre avec <personne>Camille Desmoulins</personne>, se rendit au <lieu>cimetière Montparnasse</lieu>, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre.</p>
<p><personne>Danton</personne> entendit le roulement de la voiture qui s’arrêtait devant la porte ; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia <personne>Camille</personne> et le commissaire, qui avait voulu s’assurer qu’il venait bien au nom de <personne>Danton</personne>.</p>
<p><personne>Camille</personne> voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux cartes sur une borne ; mais <personne>Danton</personne> l’arrêta, fit ses remerciements au magistrat, chargea l’objet sur ses épaules et le monta au second étage.</p>
<p>Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de <personne>madame Danton</personne> ; il posa la bière dessus.</p>
<p>Puis, se tournant vers <personne>Camille</personne>, il lui tendit la main.</p>
<p>– Je veux être seul ! dit-il.</p>
<p>– Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi ?</p>
<p>– Je te répéterais : <italique>Je veux être seul.</italique></p>
<p>Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que <personne>Camille</personne> vit bien qu’il n’y avait pas d’observations<span class="appel"/><annotation_genetique_edition>[Par GaelleGuilissen] [observations] "observation"</annotation_genetique_edition> à lui faire.</p>
<p>Il sortit.</p>
<p>Resté seul en face de la bière, <personne>Danton</personne> tira de sa poche la clef que lui avait remise le docteur<span class="appel"/><annotation_interpretation>[Par GiorgiaFoti] "les clés que lui avait remises le docteur". Le détail des clés intrigue par la répétition de l'occurrence dans les chapitres relatifs à la mort de Mme Danton. Nous n'avons rien trouvé sur l'existence des cercueils à serrure aux XVIII<exposant>ème</exposant> et XIX<exposant>ème</exposant> siècles. Une référence intertextuelle est néanmoins possible, dans l'<italique>Apocalypse</italique> de Jean (I ; 17-18) : "Ne crains pas, je suis <italique>le Premier</italique> et <italique>le Dernier</italique>, le Vivant ; je fus mort, et me voici vivant pour les siècles des siècles, détenant la clef de la mort et de l'Hadès (ou "séjour des morts", selon les traductions)". La clé symboliserait ainsi l'accès au royaume des morts et une possible résurrection de Mme Danton dans le "funèbre et sacrilège embrassement". </annotation_interpretation>, lui fit faire un double tour dans la serrure ; puis, avant d’oser lever le couvercle, il attendit un instant.</p>
<p>La morte était enveloppée dans son suaire.</p>
<p><personne>Danton</personne> en écarta les plis.</p>
<p style="text-align: left;">Alors, on dit qu’il enveloppa le corps de ses deux bras, l’arracha à la bière, et, l’emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement<span class="appel"/><annotation_interpretation>[Par GiorgiaFoti] "un funèbre et sacrilège embrassement". Sans aucun doute, Dumas relate une scène de nécrophilie implicite entre Danton et le corps mort de sa femme, scène que l'on peut déjà lire dans <italique>Les Femmes de la Révolution</italique> de Michelet en 1854 (<hypertexte>http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96139188/f293.image.r=%22frénétique%20embrassement%22?rk=128756;0</hypertexte>). L'acte sexuel apparaît alors comme une ultime tentative de ramener Mme Danton à la vie. Les différentes étapes de l'agonie avec, pour dénouement, la scène nécrophile, se donne à lire comme le pendant mortifère de la création d'Eva qui aboutit à la révélation de l'amour réciproque : l'élan vital est pris dans l'inversion macabre. La figure du nécrophile se diffuse massivement durant le XIX<exposant>ème</exposant> siècle, notamment à travers celui qu'on surnomme, dès 1849, "le Vampire du Montparnasse" sévissant dans les cimetières de Paris. Le nécrophile pénètre dans les imaginaires, notamment celui de la littérature fantastique, tout en constituant un nouvel objet d'études scientifiques (MALIVIN Amandine, "Le nécrophile pervers insaisissable (France, XIXème siècle)". https://criminocorpus.revues.org/3381). Si les obsèques de Mme Danton ont été le sujet d'un scandale au XVIII<exposant>ème</exposant> siècle, ce n'est pourtant pas la faute d'un Danton nécrophile. De retour de Belgique, apprenant la mort de sa femme, Danton se précipite au cimetière, accompagné du sculpteur Louis-Pierre Deseine à qui il demande de faire le moulage du visage de sa femme déterrée. Dumas a certainement à l'esprit l'image du "Vampire du Montparnasse" qu'il superpose à la figure de Danton, en situant l'inhumation de Mme Danton au cimetière Montparnasse, alors même que sa tombe est au cimetière de Sainte-Catherine. Il faut également noter l'anachronisme relatif au cimetière Montparnasse qui n'a ouvert qu'en 1824. La fiction permet également de maintenir le lien avec l'abbé Grégoire, enterré trente-huit ans plus tard au cimetière Montparnasse.</annotation_interpretation>.</p>
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