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AVANT-PROPOS[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans l’avant-propos de l’édition Paulin de mars 1844, la troisième en volume, mais la première que Reybaud signe de son nom (voir l’Histoire du texte et infra), il avouait que, s’il avait pensé sortir de l’anonymat, "il est certain qu'[il] aurai[t] adouci divers détails et contenu [sa] fiction dans les limites d’une réalité plus stricte », mais, dès lors, il appelait en quelque sorte l’illustration, susceptible précisément de mettre en relief et en lumière lesdits détails : « Je sais tout ce qu’on doit accorder de liberté à l’imagination, je sais que, dans le domaine de la fantaisie comme dans les jeux de scène, il est des moyens qu’il faut un peu forcer, des figures qu’il faut grossir, si l’on veut obtenir tous les effets que l’on se propose de produire. Ce sont là des questions de perspective et une manière d’enluminer les personnages afin que le masque garde plus d’expression et plus de vie » (Paulin, 1844, p. V-VI). Appel entendu dans cette édition parue en livraisons à partir de juin 1845 et en volume en octobre 1846 (enregistrement par la BF de l'"édition terminée", le 24 octobre 1846), chez Dubochet, Le Chevalier et Cie, et illustrée, un an avant sa mort, par Jean-Ignace-Isidore Gérard, dit Grandville. DE L’ÉDITION

ILLUSTRÉE[Par Nathalie Preiss] Cette édition s'ouvre par un frontispice, qui reprend l’affiche de librairie de 1845, annonçant 30 livraisons à 50 centimes. A représenter Jérôme Paturot en rapin-écrivain romantique, franchissant un improbable Rubicon, poursuivi par un pantin en habit et bonnet de nuit de coton (son ombre: souvenir du Schlemilh de Chamisso?), et accueilli sur l’autre rive par un serpent tentateur (un aspic?, titre du journal qu’il fondera au chapitre VI), tandis que s’envole au loin le cheval ailé, Pégase, symbole de la poésie, et légendé dans l'« Avis au relieur pour le placement des gravures de Jérôme Paturot », « Jérôme Paturot poursuivi par le bonnet de coton », ledit frontispice fait ici figure et fonction de programme de l’œuvre. Les péripéties et vicissitudes de la vie de Jérôme Paturot y sont résumées et annoncées: malgré sa volonté d’échapper à sa condition de marchand de bonnets de coton pour bourgeois assis et rassis, en épousant la vie d’artiste romantique et toutes les professions (y compris de foi) à la mode du temps, il y sera en définitive ramené.

Les éditions de ce livre se sont succédé avec une rapidité qui ne m'avait pas encore permis d’en revoir les détails avec tout le soin désirable. Cette fois, moins pressé par le temps, j’ai pu me livrer à un examen plus scrupuleux, et indiquer des changements qui ne sont pas sans importance[Par Nathalie Preiss] Après la parution en feuilleton dans Le National, le texte avait paru anonymement en volume chez Paulin en novembre 1842 (enregistrement par la BF, le 12 novembre 1842) puis, toujours chez Paulin et toujours anonymement, en mars 1843, avec l’adjonction d’une seconde partie, avant de donner lieu, toujours chez Paulin, mais signé cette fois, à une troisième édition, en mars 1844 (enregistrement par la BF, 23 mars 1844), puis à une quatrième, chez le même, en septembre 1844 (enregistrement par la BF, 21 septembre 1844), avant l’édition Dubochet illustrée par Grandville, parue d'abord en livraisons, à partir de juin 1845 au 24 octobre 1846, puis en volume (enregistrement par la BF , au 24 octobre 1846, de l'"édition terminée". Voir, pour le détail des différentes étapes, l'Histoire du texte). Entre la troisième édition de 1844 chez Paulin et l’édition Dubochet de 1845-1846, Reybaud a procédé, en effet, à des changements (voir les notes génétiques) : ainsi, par exemple, au début du chapitre II « Paturot saint-simonien », le terme « pape » (voir la note associée), absent de l’édition Paulin de 1844, fait son apparition. . C’est, il me semble, l’un des devoirs de l'écrivain, que d'opposer sa propre sévérité à la bienveillance du public, et de ne point laisser amollir par le succès[Par Nathalie Preiss] Le prospectus de lancement de cette édition illustrée de 1845-1846 précisait qu’il y avait eu auparavant déjà « quatre éditions écoulées » (voir la note précédente) et « cinq contrefaçons belges ». L'on peut, en effet, parler de "succès", puisque l'édition anonyme parue en 1843 chez Paulin est tirée à 750 exemplaires, alors qu'un an plus tard, la quatrième édition, signée, comme la troisième, du nom de Reybaud, est tirée à 2000 exemplaires (Déclaration de l'imprimeur Gratiot du 12 juillet 1844 [Archives nationales. Série F 18(II) 31]). Et, l'édition illustrée par Grandville (la cinquième) à peine achevée, Paulin publie, en octobre 1845, une sixième édition (enregistrement par la BF, 11 octobre 1845). l'instinct du mieux, et la juste défiance de soi-même.

À un autre titre, cette édition me présentait un intérêt particulier : M. Grandville avait bien voulu se charger de l’illustrer. On pourra voir, en parcourant ce volume, quelle verve il a su y répandre, quel esprit, quelle finesse, quelle philosophie il y a déployés[Par Nathalie Preiss] Promotion ici de ce qui se constitue sous la monarchie de Juillet comme un nouveau genre littéraire à part entière : non point le livre avec illustrations, mais le « livre illustré », fondé sur une alliance et un jeu entre texte et image (insérée dans le texte) qui fait du texte un « iconotexte » (M. Nerlich), et dont Un autre monde de Grandville (Paris, Fournier, 1844), auquel l’illustration de cette première édition illustrée renvoie à maintes reprises, apparaît le parangon, si l’on en croit Le Charivari, qui publie dans le numéro du 21 juillet 1843, des illustrations d’Un autre monde assorties des « Opinions de divers peintres et auteurs sur Un autre monde dont celle d’Ingres, qui le nomme le « Raphaël de l’illustration ». Et le prospectus de lancement de l’édition Dubochet (1845-1846), auquel Reybaud fait ici écho, poursuit dans ce sens : « Un journal en grand crédit disait, il y a deux ans déjà : Jérôme Paturot n’est rien de moins que le Gil Blas du dix-neuvième siècle, et la fortune de son devancier est d’un heureux augure ; déjà illustre il finira comme l’autre par être illustré./Il ne manquait, en effet, […] qu’un seul genre de succès au Jérôme Paturot : c’est une illustration brillante, spirituelle, bien sentie. Le prince du crayon satyrique, Grandville, s'est chargé de ce soin. Aucun artiste n'aurait pu imprimer à ce livre un caractère plus vrai, plus élevé ; aucun dessinateur n'aurait su, comme lui, traiter l'œuvre en moraliste, et se montrer aussi contenu, sans cesser d'être ingénieux. — Toutes les qualités de Grandville semblaient l'appeler à exercer son crayon sur un sujet où se déroulent les misères et les ridicules de notre époque. […] rien n'échappe à cette rapide revue de notre organisation sociale et des anomalies dont elle offre le spectacle./ Un semblable domaine appartenait donc à Grandville ; en illustrant le Jérôme Paturot, il n'a fait que continuer les études qui lui ont acquis une popularité si grande et si méritée. Sous une apparence légère, le sujet a une profondeur que seul, parmi nos artistes, il pouvait apprécier et reproduire ; car c'est-là un des côtés de son talent, un de ses titres les plus durables. D'autres dessinateurs peuvent satisfaire le regard et amener le sourire sur les lèvres : Grandville fait penser et laisse dans l'esprit une impression saine et forte. Ainsi compris, le dessin n'est plus une fantaisie ; il s'élève à la hauteur d'une leçon ; une bonne pensée s'en dégage. » . Rendre ainsi les choses, c’est les animer d’une vie nouvelle ; aussi le prompt débit [Par Nathalie Preiss] Grâce au contrat du 22 décembre 1844 signé entre Grandville et Paulin pour cette première édition illustrée de Jérôme Paturot, l’on sait que Paulin, associé de Dubochet, « s’engage à payer à M. Grandville la somme de dix mille francs […]. De plus, M. Paulin s’engage, s’il y a lieu, à payer en outre à M. Grandville une somme de deux mille francs après la vente de six mille exemplaires de cette édition » (cité dans le catalogue de Benoît Forgeot, Collection d’un amateur, II. J. J. Grandville, 1803-1847. Albums, livres illustrés et lettres autographes, 2007, n° 84). Ce chiffre de 6000 exemplaires, important pour l’époque (le tirage moyen est de 2000 à 3000 exemplaires et c'était celui de la quatrième édition chez Paulin. Voir, supra, la note associée à "succès") a été, semble-t-il, promptement dépassé puisque, en même temps que la publication en livraisons de cette première édition illustrée, Paulin fait paraître en octobre 1845 une sixième édition deJérôme Paturot , bientôt suivie d'une septième, en février 1846 (BF, 28 février 1846), puis, en mars 1846 (BF, 7 mars 1846), d'une huitième en deux volumes dans un format réduit (petit in-18), le format Cazin (du nom du libraire-éditeur rémois Hubert Martin Cazin, 1724-1795), dans une « Bibliothèque Cazin », à « un franc le volume » (contre 15 francs pour l’édition in-8° de 1846), destinée à lutter contre la contrefaçon belge, et la déclaration de l'imprimeur Lacrampe, datée du 10 janvier 1846, fait état de 10000 exemplaires [Archives nationales. Série F 18(II) 33]. Succès du texte et "prompt débit" de l'édition illustrée confirmés par le fait que, seulement deux ans après, en 1848, l’on en est déjà à la 10e édition » de Jérôme Paturot et à la troisième de l'édition illustrée par Grandville chez Dubochet, Le Chevalier et Cie. Un « prompt débit » de l'édition illustrée, dû aussi au relais de la publicité : ainsi, le 6 août 1845, L’Écho du midi reprend in extenso le prospectus (voir la note précédente) de l’édition illustrée lancée en juin de la même année (nous remercions José-Luis Diaz de nous avoir communiqué cette reprise).qu’a obtenu mon livre sous cette forme est-il dû entièrement à l’artiste si justement populaire, et il m’est doux, en le remerciant de son concours, d'avoir à lui rendre ici ce témoignage.

L. REYBAUD.

L’usage du bonnet de coton[Par Nathalie Preiss] La vignette de tête du « Préambule » (le terme n’apparaît pas dans l’édition du roman. Cette partie liminaire du texte est qualifiée d’« Introduction » dans la Table des matières) représente un bonnet de coton, enrubanné d’une paire d’ailes de chauve-souris, surmonté de la devise « Au bonnet du grand romantique », qui éclipse le soleil — affublé d’une perruque — accompagné de la devise de Louis XIV, le roi-soleil : « Nec pluribus impar » (« À nul autre pareil »). Il y a là triple visée satirique, et contre le bonnet de coton, bonnet de nuit, bourgeois (voir l’Introduction critique), et contre la prétention artistique du bourgeois Paturot, affublé ici des armes romantiques, telle la chauve-souris, symbole de la nuit et du spleen, présente dans la planche « Les Métamorphoses du sommeil » d’Un autre monde, et, enfin, contre la légende romantique qu’il incarne ainsi : l’on reconnaît dans la devise, qui fait office aussi d’enseigne commerciale, « Au bonnet du grand romantique », l’oxymore, chère à Hugo et aux romantiques, les modernes, qui entendent éclipser les anciens, les classiques du XVIIe siècle, les « perruques » (voir, infra, la note associée à « Paturot poète chevelu »). n’est pas une de ces institutions éphémères destinées à disparaître avec la civilisation qui les vit éclore. C’est, au contraire, un besoin organique fait pour survivre à beaucoup de coutumes qui se croient éternelles.[Par Nathalie Preiss] Sur le bonnet de coton, devenu le symbole du bourgeois, voir l’Introduction critique. Je n'en veux pour preuve que le nombre toujours croissant des bonnetiers et la belle figure qu’ils font dans notre société industrielle[Par Nathalie Preiss] Adjectif et substantif polysémiques et programmatiques du chapitre premier et de l’ensemble de Jérôme Paturot. En effet, l'adjectif substantivé « industriel » (d"industrie", activité, savoir-faire) désigne alors celui qui se livre à la production, la transformation de matières premières et à la circulation commerciale de ces "produits" (d’où, avant les expositions universelles du Second Empire, les "expositions des produits de l’industrie"). C’est ce sens dont use Reybaud, économiste, qui publiera des rapports « sur la condition morale, intellectuelle et matérielle » des « ouvriers qui vivent de l’industrie » du coton, de la laine, du fer (respectivement en 1862, 1865 et 1868), au chapitre IX de la Seconde Partie : « Paturot devant la commission d’enquête industrielle ». Le terme est assorti d’une connotation particulièrement positive chez les sectateurs de Saint-Simon auxquels Paturot se ralliera (voir la note associée à ce nom et à « capacités » dans le chapitre I), qui entendent donner le gouvernement de la société aux producteurs, dont, au premier chef, les industriels (Saint-Simon écrit en 1823-1824 un Catéchisme des industriels). Mais, l’année même de la mort de Saint-Simon (1825), dans D’un nouveau complot contre les industriels, Stendhal s’élève contre une telle conception et ironise sur les fabricants de calicot. De même, dans le domaine littéraire, le terme, employé comme adjectif, prend une valeur péjorative avec le fameux article de Sainte-Beuve sur la « littérature industrielle », publié en septembre 1839 dans la Revue des Deux-Mondes, qui vilipende la littérature en série, la littérature de « consommation », le roman-feuilleton naissant (1836, dans La Presse de Girardin) auquel, en 1842, Eugène Sue, avec Les Mystères de Paris, publiés dans le Journal des débats, donnera tout son essor, évoqué notamment dans les chapitres VII et VIII de la Première Partie consacrés à « Paturot feuilletoniste ». Plus largement, et péjorativement, « industriel » désigne un spécialiste de la tromperie, à plus ou moins grande échelle, du petit filou au « chevalier d’industrie », dont les personnages reparaissants de Jérôme Paturot, le baron Flouchippe (associé à la figure du blagueur floueur Robert Macaire. Voir les chapitres III et IV de la Première Partie) et la princesse Flibustoskoï seront l’incarnation. Précisons que le terme désigne aussi à l'époque, et, cette fois, avec une connotation positive, les "petits métiers", comme le marchand de coco, la marchande des Quatre-Saisons, le marchand de peaux de lapin, le chiffonnier, le rémouleur, le maçon..., témoin l'article de Jules Janin paru dans Le Livre des Cent-et-Un (Ladvocat, 1831) et, surtout, en 1842, l'ouvrage d'Emile de La Bédollière, illustré par Henry Monnier: Les Industriels. Métiers et professions en France, qui s'ouvre ainsi: "Cet ouvrage a pour but de peindre les moeurs populaires [...] d'initier le public à l'existence d'artisans trop méprisés et trop inconnus (Paris, Vve Louis Janet, 1842, p. I). Précisons toutefois que, dans son ouvrage intitulé Les Industriels du macadam (Paris, A. Le Chevalier, 1868), Elie Frébaut, après avoir envisagé les innocents métiers d'"astronome en plein vent", de "ramasseur de bouts de cigare" ou de "camelot", est nécessairement amené à terminer par les"industriels interlopes" tel le carottier emprunteur, qui rejoignent les chevaliers et capitaines d'industrie et autres modernes floueurs, dont l'ombre plane sur Jérôme Paturot. .

L’autre jour, je me trouvais chez l’un d’eux, le mieux assorti peut-être de tout Paris en matière de ces couvre-chefs que le peuple, dans sa langue figurée, a nommés casques à mèche[Par Nathalie Preiss] Dans l'argot populaire de l'époque, métaphore pour désigner le bonnet de coton, qui se termine par une mèche (Lorédan Larchey, Dictionnaire historique d’argot [1881], Jean-Cyrille Godefroy, 1982).. J’hésitais entre un bonnet à flot avantageux, ondoyant, épanoui, et un autre bonnet dont le sommet était couronné par un appendice plus modeste. L’un me tentait par sa majesté, l’autre par sa simplicité, et longtemps je serais demeuré indécis si le marchand n'eût pris la parole :

« Je vous conseille ce genre de flot, me dit-il en me présentant l'un des bonnets ; c'est celui que M. Victor Hugo préfère[Par Nathalie Preiss] Alliance comique, annoncée par la vignette de tête (dans tous les sens du terme ! Voir la note associée) entre le bonnet de coton bourgeois et l’incarnation du romantisme littéraire le plus flamboyant de l’époque, Victor Hugo. Ce dernier, au moment où est publié le roman de Reybaud (1842), a quarante ans, est déjà célèbre par ses publications poétiques (Les Orientales, 1829) théâtrales (Hernani, 1830), romanesques (Notre-Dame de Paris, 1831), et par ses positionnements esthétiques (Voir « Fonction du poète » dans Les Rayons et les ombres, 1840). Benjamin Roubaud, dans son Panthéon charivarique, le représente assis et rassis, sur ses œuvres (Le Charivari, 10 décembre 1841). Même jeu, l’année même de la parution de Jérôme Paturot, dans la Physiologie du poète de Sylvius (le journaliste Edmond Texier), illustrée par Daumier (Paris, J. Laisné, 1842), qui ouvre son livre par le transparent « poète Olympien » : « Assis sur les décombres du passé, l’Olympien a versé sur le présent la rosée de son génie en pluies de drames, en avalanches d’odes, en cataractes de romans, en averses d’in-octavos verts, jaunes, rouges, bleus, de toutes les couleurs. La première olympiade date de 1825 » (p. 12-13. Allusion à la deuxième édition des Odes et ballades). . »

Ce mot me fit oublier la marchandise ; je regardai le marchand. C’était un jovial garçon, de trente-cinq ans à peu près, haut en couleur et d’un aspect peu poétique. Le nom qu’il venait de prononcer se conciliait mal avec cet ensemble :

« Vous connaissez donc M. Victor Hugo ? lui dis-je.

— Si je le connais !... » répliqua-t-il en étouffant un soupir. Puis, comme s’il eût fait un retour sur lui-même, il ajouta : « Je suis son bonnetier. »

J’achetai l’article qu'il me présentait ; mais, dans le petit nombre de paroles qu’avait prononcées cet homme, j'avais entrevu un monde de douleurs secrètes et toute une existence antérieure pleine d’amertume et de mécomptes. Évidemment, avant de se réfugier dans le commerce paisible des bonnets de coton, cette âme avait dû chercher sa direction dans d’autres voies et courir quelques aventures. Ce soupçon prit de telles racines en moi, que je résolus de l’éclaircir. Je revins donc chez le bonnetier, sous un prétexte ou sous un autre : je l’interrogeai doucement en attaquant le point sensible, et bientôt j’obtins des aveux complets.

Jérôme Paturot, c’est son nom, était une de ces natures qui ne savent pas se défendre contre la nouveauté, aiment le bruit par-dessus tout, et respirent l’enthousiasme. Se passionner pour les choses sans les juger, se livrer avec une candeur d'enfant aux rêves les plus divers, voilà quelle fut la première phase de sa vie. L’exaltation était pour lui un sentiment si familier, si habituel, qu'il se trouvait malheureux dès que la sienne manquait de prétexte ou d'aliment. Avec de semblables instincts, Paturot était une victime promise d’avance à toutes les excentricités[Par Nathalie Preiss] Paturot, comme Gogo (voir l’Introduction critique), sera la dupe de toutes les modes, idéologies et « idoles » (voir infra) du temps, destinée à être la proie de tous les « inventeurs de nouveautés » diverses, de tous les charlatans, de tous les spéculateurs, pseudo-artistes, utopistes et inventeurs qui vont se succéder dans le roman. César Falempin (1845), du même Reybaud, histoire d’une escroquerie en Bourse sur les chemins de fer, reprend à l’échelle d’un roman tout entier ce qui occupe dans Jérôme Paturot les chapitres III et IV de la Première partie. . Il n’en évita aucune, et se signala plus d’une fois par une ardeur qui avait l’avantage de ne pas être raisonnée. Il admirait tout naïvement et s’engouait des choses avec une entière bonne foi ; il eût, en des temps plus farouches, confessé sa croyance devant le bourreau. Seulement il changeait volontiers d’idole[Par Nathalie Preiss] Souvenir de l’épisode du veau d’or adoré par les Juifs, en lieu et place de Yahvé, dans l’Ancien Testament (Exode), le mot « idole » revient dans le sous-titre de l'ouvrage de Reybaud cité plus haut, qui prolonge sur certains points les dénonciations de ses deux Jérôme Paturot : César Falempin, ou les idoles d’argile (Paris, Michel Lévy, 1845). Nadar placera ironiquement un « Falempin » (c’est le nom du concierge du roman) au numéro 174 dans le défilé de son célèbre « Panthéon » lithographique des grands écrivains du temps publié par Le Figaro (1854). , se rangeant toujours du côté de celle qui avait la vogue, et dont le culte était le plus bruyant. Ce fut ainsi qu’il parcourut la sphère des découvertes modernes dans l’ordre littéraire, philosophique, religieux, social et même industriel. Il n’aboutit au bonnet de coton qu’après avoir successivement passé par les plus belles inventions de notre époque.

À la suite de quelques entretiens, j’avais obtenu la confiance de Jérôme Paturot. D'aveu en aveu, je parvins à lui arracher l’histoire de sa vie entière, et peut-être n’est-il pas sans intérêt de la consigner ici pour apprendre à nos neveux à combien de tentations les enfants de ce siècle[Par Nathalie Preiss] Ce premier portrait de Paturot le pose comme « enfant de ce siècle », allusion au titre célèbre de Musset : Confession d’un enfant du siècle (1836). On retrouve une sorte de Jérôme Paturot dans le personnage de Paul Vernon de César Falempin (voir la note précédente) : jeune homme vélléitaire, qui se croit un moment écrivain génial, lui aussi qualifié d’« enfant du siècle » (p. 333), il se jette, après beaucoup d’ « illusions perdues » (p.100) dans les professions de la finance et de la spéculation en Bourse où il se ruinera. furent en butte.

C’est Paturot lui-même qui va raconter ses douleurs.

I PATUROT[Par Nathalie Preiss] Contrairement aux bandeaux de tête des chapitres de la Seconde Partie, qui comporteront des éléments figuratifs (notamment le parapluie et le bonnet de coton), le bandeau courant de la Première Partie (qui apparaît pour la première fois en tête de ce chapitre premier), moins figuratif que décoratif, relève néanmoins du style dit éclectique, à son apogée précisément en 1840 et mêle ici motifs grecs (la frise géométrique), Renaissance (la coquille) et floraux (le mot avait été mis à la mode par la philosophie de Victor Cousin, l'éclectisme, sur lequel joue Balzac, et Reybaud et Grandville s'en souviennent, dans le titre de sa Physiologie du mariage ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal, publiées par un jeune célibataire, 1829). POÈTE CHEVELU[Par Nathalie Preiss] Comme le soulignera, en 1869, le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (t. IV), la dénomination « Poètes chevelus » ou « échevelés », est devenue alors expression consacrée et désigne, selon toute une sémiotique d’époque de la chevelure et du système pileux (voir, infra, la barbe des saint-simoniens), les poètes et, plus largement, les artistes romantiques « les plus avancés » (à l’opposé des glabres bourgeois retardataires), en référence à ce qui deviendra aussi bataille consacrée, la « bataille d’Hernani » (drame de Hugo créé le 25 février 1830, voir infra) évoquée par Gautier quarante-quatre ans plus tard dans son Histoire du romantisme, où les romantiques à la longue chevelure plate s’en prennent aux classiques chauves à perruques, désignés comme tels (voir infra). Par une sorte non de coiffure mais de distance au carré, Reybaud joue ici, et tout au long de son ouvrage (chap. I, VI, X, XIV de la Seconde Partie), sur ce qui, dès 1833, est devenu la cible de la satire des romantiques eux-mêmes et par eux-mêmes. Et s’il n’est pas le seul intertexte présent ici, celui de Gautier, Les Jeunes France. Romans goguenards (1833), et, notamment, Daniel Jovard (avec un jeu sur « jobard », synonyme de « gogo », voir l’Introduction critique), où ledit arbore une « chevelure en coup de vent », est très sensible ici. Précisons que, trois ans avant la parution du texte de Reybaud en feuilleton dans Le National, Gautier, dans la planche du Panthéon charivarique de Benjamin Roubaud, publiée le 19 juillet 1839 dans Le Charivari, apparaît en poète (et rapin) chevelu, avec cette légende : « Théophile Gauthier [sic] est de ce poil énorme/Né coiffé !...quel toupet puisqu’il n’est amoureux/Systématiquement que de la belle forme,/Il devrait bien changer celle de ses cheveux. » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3053370k/f3.highres]. Aussi, dans son Histoire du romantisme, dont Jérôme Paturot constitue un jalon, Gautier pourra-t-il écrire : « Si on prononce le nom de Théophile Gautier devant un philistin, n’eût-il jamais lu de nous deux vers et une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge que nous portions à la première représentation d’Hernani, et il dit d’un air satisfait d’être si bien renseigné : « Oh oui ! le jeune homme au gilet rouge et aux longs cheveux ! » (cité par Marine Le Bail, « Gilet rouge et cheveux longs. L’accessoire comme manifeste générationnel chez les Jeune-France », dans L’Accessoire d’écrivain au XIXe siècle. Le sens du détail, actes du colloque jeunes chercheurs, Lauren Bertolila-Fanon, Charlène Huttenberger-Revelli, Marine Le Bail dir., [https://serd.hypotheses.org/files/2020/01/6_Le_Bail_mis_en_forme_SERD.pdf ]). Dans sa Physiologie du poète, Edmond Texier insistera sur la « Chevelure Apollonienne » du « poète Olympien » (Hugo), dont les « séides chevelus » s’en prennent à la « vieille garde imberbe », lors des premières représentations (éd. cit., p. 12, 14)..

Je n’ai pas toujours été, me dit l’honnête bonnetier, tel que vous me voyez, avec mes cheveux ras, mon teint fleuri et mes joues prospères. Moi aussi, j’ai eu la physionomie dévastée et une chevelure renouvelée des rois mérovingiens[Par Nathalie Preiss] L’historien romantique Augustin Thierry (1795-1856), chef de file de la « nouvelle histoire » à l’époque avec Michelet, avait publié en 1840 ses Récits des temps mérovingiens, dont il faisait l’origine de la France, et le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (t. IV, 1869), à l’entrée « chevelu », précise bien : « Titre que l’on donne aux rois mérovingiens, parce qu’ils laissent croître leur chevelure. Les rois CHEVELUS », et référence obligée pour le « poète chevelu » qu’est devenu Paturot. Et Reybaud et Gautier de consonner encore, qui, dans son Histoire du romantisme, évoquera ses « cascades de cheveux mérovingiennes » (cité par Marine Le Bail, art. cit, [https://serd.hypotheses.org/files/2020/01/6_Le_Bail_mis_en_forme_SERD.pdf]).. Oui, monsieur, j’étais chef de claque à Hernani[Par Nathalie Preiss] Créé sur la scène du Théâtre-Français le 25 février 1830, le drame de Hugo apparaît comme le manifeste et le chef-d’œuvre du drame romantique, à l’origine de la fameuse « bataille d’Hernani », opposant classiques et romantiques, relatée et revue par Théophile Gautier quarante-quatre ans plus tard (voir, supra, la note associée à « poète chevelu »), et dont ce chapitre constitue une préfaçon, voire une contrefaçon, puisque Hugo avait précisément refusé, pour la première d’Hernani, la claque (remplacée avantageusement par ses partisans. Voir la note associée à l’illustration, légendée « Les Romains échevelés… »), véritable institution d’alors, menée par un chef de claque qui rétribuait ses claqueurs (voir le personnage de Braulard dans la deuxième partie d’Illusions perdues de Balzac, 1839), le plus souvent en mal d’argent, afin de faire ou défaire les spectacles. C'est tout le propos du chapitre XII, "Un succès chevelu", qui s'en prend aux Burgraves de Hugo, devenus Les Durs à cuire!, avec le chef de claque Hercule Mitouflet. , et j’avais payé vingt francs ma stalle de balcon[Par Nathalie Preiss] Dans le chapitre II, intitulé « Avant » de sa Physiologie du parterre, Léon d’Amboise [Léon Guillemin] précise, à propos de la répartition des spectateurs : « Une part [de la queue] va se réfugier dans le parterre, une autre dans l’orchestre, tandis qu’une fraction, plus ambitieuse, envahit d’un air conquérant le balcon, les premières galeries, le secondes galeries. Voilà pour l’aristocratie de la queue. » (Paris, Desloges, 1841, p. 19-20), et il oppose les spectateurs du parterre à ceux du balcon : « Le balcon est d’ordinaire le rendez-vous des amis […]. C’est du balcon que tombe sur la scène cette pluie odorante qui bientôt doit se changer en flots de couronnes et de fleurs. Il pleut beaucoup du balcon. Il en pleut même des vers. La poésie et les fleurs ! double couronne que jette le balcon avec une profusion qui fait honneur à sa libéralité. O balcon ! que de royautés sont ton ouvrage ! Pourquoi le parterre refuse-t-il souvent de les sacrer de ses mains puissantes ! » (p. 90-91). L’on comprend alors pourquoi Paturot, poète chevelu, partisan fervent d’Hernani, s’installe au balcon, non sans avoir payé une somme aussi de légende !, vingt francs (soit environ 40 euros actuels), puisque les places au balcon au Théâtre-Français (les plus chères) coûtaient 6 francs (8 francs, si la place était retenue d’avance : voir le Tableau de Paris ou indicateur général de 1831, p. 233).]. Dieu ! quel jour ! quel beau jour ! Il m’en souvient comme si c’était d’hier. Nous étions là huit cents jeunes hommes qui aurions mis en pièces M. de Crébillon fils, ou la Harpe, ou Lafosse[Par Nathalie Preiss] La règle des trois unités dans la tragédie classique – unité de lieu, unité de temps, unité d’action – avait été énoncée par Boileau au chant III de son Art poétique : « Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli/Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli » (Chant III), mais, dans la Préface de Cromwell, manifeste du drame romantique et du romantisme, au nom d’un art du réel, Hugo s’en était pris à cette règle et n’avait retenu que l‘unité d’action. Si le nom de Jean-François La Harpe, auteur d’un fameux Cours de littérature en 18 volumes (1798-1804) est ici attendu – il est associé dans la Préface de Cromwell à Aristote et Boileau –, en revanche le nom de Crébillon fils l'est moins, et d’autant moins, qu’entre cette édition de 1845-1846 chez Dubochet et l’édition in-18 format Cazin qui a suivi en mars 1846, Reybaud a substitué « Crébillon père », auteur dramatique et académicien, à « Crébillon fils », tout à la fois auteur de romans et contes libertins et licencieux (le fameux Sopha, 1742) et « censeur de la police » pour le théâtre à partir de 1774. Quant à Lafosse, il s'agit d'Antoine de La Fosse, sieur d'Aubigny (1653-1708), diplomate et auteur de tragédies, dont Manlius Capitolinus (1698), qui a les faveurs de La Harpe dans son Cours de littérature, et dont le personnage éponyme fut interprété par Talma avec succès. Trio donc mal assorti (avec même, pour Crébillon fils,la paradoxale situation d’auteur de parodies et de censeur pour le théâtre), particulièrement en situation pour vilipender la règle des trois unités, surtout si l’on considère que ladite règle est associée au « bonnet de coton » (entrée « Bonnet » du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, éd. cit., t. II), « tête de turc », de Jérôme Paturot, « poète chevelu ». A moins qu'il ne s'agisse d'une inadvertance de Reybaud, d'où la substitution de "Crébillon père" à "Crébillon fils", dans l'édition format Cazin, ou bien encore de la volonté de mettre en défaut (ou en lumière) la culture approximative de Paturot, qui, orphelin, élevé par un oncle bonnetier, a dû se cultiver seul, et fait montre d'enthousiasmes littéraires et artistiques éclectiques., ou n’importe quel autre partisan des unités, s’ils avaient eu le courage de se montrer vivants dans le foyer. Nous étions les maîtres, nous régnions, nous avions l’empire !

Mais reprenons les choses d’un peu plus haut. Orphelin de bonne heure, monsieur, j’avais été élevé par les soins d’un oncle, vieux célibataire, qui n’aspirait qu’à se démettre en ma faveur de la suite de son commerce et de la gestion de son établissement. Faire de moi un bonnetier modèle était sa seule ambition. J'y répondis en mordant au grec et au latin avec un fanatisme malheureux. Quand, au sortir du collège, je revis cette boutique avec son assortiment de marchandises vulgaires, un profond dégoût s’empara de moi. Je venais de vivre avec les anciens, d’assister à la prise de Troie, à la fondation de Rome, de boire avec Horace aux cascades de Tibur, de sauver la république avec Cicéron, de triompher comme Germanicus, d’abdiquer comme Abdolonyme, et, de cette existence souveraine, héroïque, glorieuse, il fallait descendre à quoi [Par Nathalie Preiss] « Fonds » classique, dans les deux sens du terme, de l’enseignement secondaire d’alors, évoquant à travers Troie, Rome et Tibur, la littérature qui leur est associée, respectivement l’épopée d’Homère (l’Iliade et l’Odyssée), les traités de rhétorique de Cicéron,les Odes et Art poétique d’Horace, qui possédait une villa à Tibur (actuelle Tivoli). Quant à Germanicus et Abdolonyme, il font partie de la légende des dieux et des héros, puisque celui-là, général romain d'une grande beauté, aux dires de Suétone, fils adoptif de Tibère, mort à 34 ans, réunissait toutes les qualités, militaires et littéraires, et que celui-ci, descendant des rois de Sidon, et devenu, par un revers de fortune, jardinier, avait refusé, avant de céder avec humilité, la couronne que voulait lui rendre Alexandre le Grand, ce qui fournira, au XVIIIe siècle, au peintre académique, Jean Restout, traité par les romantiques de « rococo », l’argument de son tableau Abdolonyme travaillant dans son jardin (1737), et à Fontenelle, autre « rococo », celui de sa pièce : Abdolonyme, roi de Sidon (1725).? au tricot et aux chaussettes. Quel déchet[Par Nathalie Preiss] Jouant doublement de la série, Grandville, avec cette gravure in-texte, qui aligne une série de chaussettes toutes identiques, renvoie ici à la fin de son livre illustré Un autre monde (Fournier, 1844, p. 272) où sont précisément envisagées la fin du monde et sa mécanisation, avec une littérature industrielle et sérielle, sortant d’un dévidoir à soie, découpée en tranches (voir aussi les chapitres VII et VIII sur « Paturot feuilletoniste ») et transformée en macaroni sans fin [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f314.highres].  !

Dès ce moment, monsieur, je fus livré au démon de l'orgueil. Je me crus destiné à toute autre chose qu'à coiffer et à culotter le genre humain. Cette ambition me perdit.

C’était alors le moment de la croisade littéraire dont vous avez sans doute entendu parler, quoiqu'elle soit aujourd’hui de l’histoire ancienne. Une sorte de fièvre semblait s’être emparée de la jeunesse : la révolte contre les classiques éclatait dans toute sa fureur. On démolissait Voltaire, on enfonçait Racine, on humiliait Boileau avec son prénom de Nicolas, on traitait Corneille de perruque, on donnait à tous nos vieux auteurs l’épithète un peu légère de polissons. Passez-moi le mot ; il est historique[Par Nathalie Preiss] L’illustration in-texte de Grandville, placée entre « croisade littéraire dont vous avez sans » et les lignes qui suivent en fait la synthèse : on y voit en effet des romantiques chevelus ou barbus, ou les deux, « enfoncer » (c’est-à-dire dans l’argot de l’époque (Lorédan Larchey, Dictionnaire historique d’argot, éd. cit.), « duper » et « écraser » et, tout particulièrement, dans l’argot du journal et du théâtre, railler jusqu’à faire tomber), les classiques des XVIIe et XVIIIe siècles cités. Pour les romantiques, qui se réclament de l’art chrétien, la « croisade », comme de juste, commence, au fond, avec le cardinal de Richelieu, fondateur de l’Académie française, qui se voit littéralement "enfoncé" et défoncé, à l'aide d'une "demoiselle" (instrument du paveur) qui a tout de la mître-bonnet d’âne, tandis qu’un poète au pourpoint médiéval, style « troubadour », désigne à la vindicte publique le buste de Boileau dont le socle porte les graffiti : « Perruque [voir, supra, la note associée à « chevelu »], Enfoncé/Classique », tandis que figure sur celui de Voltaire : « Rococo » (l’on se souvient que, dans Daniel Jovard de Gautier, le convertisseur romantique de ce fils de quincailler qualifie la tragédie de « perruque », « rococo », « pompadour », et que Jovard brûle « son Boileau, son Voltaire et son Racine »). La « palme » revient au buste déboulonné de Racine, avec ce mot « historique » : « Racine est un Polisson ». En effet, ironie romantique !, selon une note du Cours de littérature du vilipendé La Harpe (voir, supra, la note associée à la règle des trois unités), ce qualificatif, qui, en argot, à partir de « polir », « laver, nettoyer », au sens de « voler », désigne un coquin, puis un gamin espiègle et un vieillard libidineux et licencieux (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Le Robert, 1992, t. II), aurait été appliqué pour la première fois à Racine par Marmontel : « Il passe pour certain, dit-il, qu'il arracha un jour les Œuvres de Racine des mains de Mme Denis, en lui disant : Quoi ! vous lisez ce polisson-là ! Je puis au moins attester qu'elle-même racontait le fait. » (Paris, Didier, 1834, t. II, p. 480 [source : https://www.dicoperso.com/print/,587,10,xhtml]). Ce qui était devenu une scie est associé aux deux autres, dès 1830, dans la comédie de Dumersan et Brazier, créée sur la scène des Variétés, quatre mois après la création d’Hernani, le 8 juin 1830, Les Brioches à la mode : « Que tout soit renversé !/Que tout soit remplacé !/A bas le temps passé !/Racine est enfoncé !/A bas Iphigénie !/A bas Britannicus !/A bas Phèdre, Athalie !/Car on n'en fera plus !/Maître Boileau rabâche,/Corneille est un barbon,/Voltaire une ganache,/Racine un polisson ! » (2e tableau, scène IV). Et, dans le Daniel Jovard de Gautier (1833), le récent converti au romantisme « dit ce mot à jamais mémorable : Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à travers le corps » !, tandis qu’en 1842, l’année même de la parution de Jérôme Paturot en feuilleton dans Le National, Edmond Texier, dans sa Physiologie du poète, à propos du « poète Olympien » (Hugo), déclare : « […] Cet infortuné bourgeois du XIXe siècle a […] été passé par l’Olympien au fil des épithètes les plus mal sonnantes. Il a partagé avec Racine l’honneur de se voir traiter de polisson, de stupide et de crétin. Ce qui fait que Racine et le bourgeois se portent mieux que jamais. » (p. 13). Une intertextualité qui est peut-être aussi, d’abord, une intericonotextualité, puisque, le 30 avril 1829, avait paru une caricature de Traviès représentant les romantiques farandolant autour du buste de Racine et criant : « Enfoncé Racine ! » et que, dans l’illustration de Grandville, au pied de la statue de Racine, gisent les textes de Phèdre et d’Athalie, associés aussi dans Les Brioches à la mode, et que le jeune romantique à pourpoint est l’exacte reprise de celui qui figure dans une caricature de Camille Roqueplan (BF, 10 avril 1830), avec ce mot « historique » du jeune romantique s’adressant au bourgeois, debout devant les affiches d’Hernani : « Ce polisson de Racine !... si j'avais vécu de son temps / nous nous serions mesurés l'épée à la main. / (historique) » [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/MVH/aze_mvhpe430.1_001.jpg?itok=YcTzCBQj] (voir Gérard Audinet, « Petite histoire iconographique d’Hernani et de sa prétendue bataille », en ligne : [https://gerardaudinet.wixsite.com/xix-vpi/single-post/2016/09/10/petite-histoire-iconographique-d-hernani-et-de-sa-pr%C3%A9tendue-bataille]. En même temps, on disait à l’univers que le temps des génies était arrivé, qu’il suffisait de frapper du pied la terre pour en faire sortir des œuvres rutilantes et colorées[Par Nathalie Preiss] Maître-mot du romantisme, le génie est associé tout à la fois à l’idée d’originarité (étymologiquement, « génie » est issu du latin « ingenium », natif) et d’originalité, double aspect exprimé par l’allusion au symbole de la poésie, Pégase, cheval ailé né du sang de Méduse, qui frappe un rocher de son sabot et en fait jaillir la source hippocrène, près du mont Hélicon, en Grèce, lieu d’inspiration des Muses. Il y a là parodie des fameux vers de Musset dans son poème « À mon ami Édouard B. » [Édouard Boucher], paru en 1832 dans Premières Poésies : « Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie./C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour ;/C'est là qu'est le rocher du désert de la vie,/D'où les flots d'harmonie,/Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour. » Quant à la « couleur » du style, l’on se souvient que le convertisseur au romantisme de Daniel Jovard lui enseigne une « une palette flamboyante : noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, un véritable queue de paon. », où le don de la forme devait s’épanouir en mille arabesques plus ou moins orientales[Par Nathalie Preiss] Ironie à l’égard du goût romantique pour l’Orient, lieu de la passion brûlante et synonyme notamment d’infini – qui s’exprime aussi bien dans Les Orientales (1829) de Hugo, parodiées en « Occidentale » dans la Physiologie du poète (1842), que dans le tableau Femmes d’Alger de Delacroix –, et de l’esthétique de l’arabesque (adjectif dérivé d’ « arabe »), qui lui est attachée, expression de l’excentricité, de la fantaisie libérée de tout sens assigné, et aussi d’unité, témoin l’épigraphe dessinée de La Peau de chagrin de Balzac (1831), reprise du moulinet du caporal Trim du Tristram Shandy de Sterne et arabesque qui relie les Études de mœurs et les Études philosophiques par « l’anneau d’une fantaisie presque orientale » (1842). Sur un mode ironique, Gautier, dans Onuphrius ou les vexations fantastiques d’un admirateur d’Hoffmann (1833), dit du personnage éponyme, poète et peintre : « les yeux de son âme et de son corps avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites », associées à l’art classique.. On annonçait que le grand style, le vrai style, le suprême style allait naître, style à ciselures, style chatoyant et miroitant, empruntant au ciel son azur, à la peinture sa palette, à l’architecture ses fantaisies[Par Nathalie Preiss] Jeu sur la prétention du romantisme à l’unité et à la totalité, à travers la fraternité des arts : littérature, peinture, architecture, sculpture, musique, arts décoratifs aussi (orfèvrerie, mobilier), dont le frontispice à la cathédrale (christianisme et romantisme, qui « crée » littéralement le Moyen Âge, et cultive le style « troubadour », vont de pair) de la revue L’Artiste, en 1836, est le témoin [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k19966r/f2.highres]. Gautier, dans la nouvelle des Jeune France (1833) intitulée Le Bol de punch, parodie de la description d’une orgie, devenue lieu commun du roman d’alors, réalise ce programme stylistique « total » dont Reybaud se joue ici : « D’alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d’artifice de style […]. Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant […] », « … Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement ciselés […] ». Programme moqué par la Physiologie du poète à propos du poète Olympien, Hugo, qui veut « embrasser tous les arts » (éd. cit., p. 27)., à l’amour sa lave, à la jalousie ses poignards, à la vertu son sourire, aux passions humaines leurs tempêtes[Par Nathalie Preiss] Énumération ironique de l’arsenal passionnel du romantisme, dans la lignée, encore une fois, de l’une des nouvelles des Jeune France (1833) de Gautier, Celle-ci et celle-la, qui met en scène Rodolphe, un poète au physique de « jeune premier byronien », en quête d’une passion, « non d’une passion épicière et bourgeoise, mais une passion d’artiste, une passion volcanique et échevelée », et qui se retrouve, en bonnet de coton !, nez à nez avec sa « Béatrix » : « Être rencontré en bonnet de coton par sa Béatrix ! O fortune ! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque et passionné ? ».. La littérature que nous allions créer devait être stridente, cavalière, bleue, verte, mordorée[Par Nathalie Preiss] Voir, supra, la note associée à « rutilantes et colorées »., profonde et calme comme le lac[Par Nathalie Preiss] Allusion ironique au poème « Le lac » des Méditations poétiques de Lamartine, qui, selon la Physiologie du poète (1842), se voit le malheureux père de « poètes lamartiniens », qui cultivent la « Méditation flottante » ; dans Madame Bovary (1857), Flaubert évoquera la passion d’Emma, dans les années 1840, pour les « méandres lamartiniens ». , tortueuse comme le poignard du Malais, aiguë comme la lame de Tolède[Par Nathalie Preiss] Accessoires obligés de l’arsenal passionnel romantique évoqué plus haut. On trouve le poignard du Malais, le « kriss » (attesté dans le Complément de 1842 au Dictionnaire de l’Académie), à la lame ondulée, associé au yatagan, dans Albertus (1832) de Gautier : « […] kriss malais, à lames ondulées,/[…] yataghans aux gaines ciselées » (voir aussi Georges Matoré, Le Vocabulaire et la société sous Louis-Philippe, Genève, Slatkine Reprints, 1967, p. 277). Quant à la « lame de Tolède », dague, elle, droite, elle renvoie à l’Espagne maure, l’Andalousie, associée par les romantiques à l’Orient (et devenue alors lieu commun, avec le poème de Musset, « L’Andalouse » (1829); dans L’Éducation sentimentale (1869), Flaubert, à travers le blagueur Hussonnet, ironise sur la passion romantique 1840 de Frédéric pour Mme Arnoux, qui lui prête des yeux d’Andalouse : « Assez d’Andalouses sur la pelouse »). Dans Celle-ci et celle-la de Gautier, Rodolphe cherche désespérément à se battre contre un mari jaloux pour pouvoir tirer sa dague, « ce qui est très espagnol et très passionné », et, dans son article consacré à « L’École païenne », paru en janvier 1853 dans La Semaine théâtrale, Baudelaire ironisera sur les « écrivains à dague, à pourpoint et à lame de Tolède ». Est visé au premier chef le drame hugolien, notamment Hernani, rappelons-le, ou l’honneur castillan, où chaque personnage est prêt à dégainer son poignard. Benjamin Roubaud, dans sa caricature intitulée Grand Chemin de la postérité, parue l’année même de la publication de Jérôme Paturot en feuilleton (1842), l’avait précédé, avec un Hugo porte-drapeau (où on lit la devise « Le laid c’est le beau » ») du romantisme, monté sur Pégase (et suivi par Gautier, Sue, etc.), et cette légende : « Hugo/roi des Hugolâtres armé de sa bonne lame de Tolède et portant la bannière de Notre Dame de Paris ». Quant à Henry Emy, dans la Physiologie du parterre, il n’hésite pas à illustrer « Le drame en cinq actes vie nt de dire son dernier mot », par une « bonne lame de Tolède » (Paris, Desloges, 1841, p. 43. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530313s/f45.highres]). ; elle devait concentrer en elle la fierté de la grandesse espagnole et l’abandon folâtre du polichinelle napolitain[Par Nathalie Preiss] Si, dans l’imaginaire romantique, l’Espagne orientale et l’Italie sont liées par l’idée d’une énergétique de la passion, ici Reybaud joue sur l’esthétique du contraste et de l’antithèse (voir, supra, la note précédente), gage d’accès à l’unité du réel (fini et infini), prônée par Hugo dans la Préface de Cromwell, bref, sur l’alliance des contraires : la grandeur noble de l’Espagne castillane (rappelons le sous-titre d’Hernani : Hernani ou l’honneur castillan), de l’ordre du sublime, et la fantaisie du polichinelle napolitain, de l’ordre du grotesque bouffon. ; élever sa pointe en minaret comme à Stamboul ; se daller en marbre comme à Venise ; résumer Soliman et Faliéro[Par Nathalie Preiss] Autre effet de contraste, Soliman le Magnifique (1494-1566), grand ennemi de Charles-Quint, qui donna sa superbe à son empire et fut honoré par ses sujets, tandis que Marino Faliero, doge de Venise, opposé aux assemblées vénitiennes, fut accusé de traîtrise et décapité en 1355 : Byron, en 1821, Casimir Delavigne en 1829, lui avaient consacré une tragédie, Donizetti, une tragédie lyrique, en 1835, et Eugène Delacroix, un tableau intitulé L’Exécution du doge Marino Faliero (1825-1826). , le muezzin et le gondolier des lagunes, deux types contradictoires[Par Nathalie Preiss] Autre contraste entre le muezzin, chargé d’appeler les musulmans à la prière, et les conducteurs de gondoles à Venise. Notons que « type », signifie moins ici personnage qui rassemble les caractéristiques d’un groupe, que, selon le vocabulaire de l’illustration de l’époque, personnage, certes représentatif d’un ensemble, mais qui d’abord retient l’attention par sa singularité : « type » est synonyme alors d’« individualité » exemplaire et c’est en ce sens que Nodier l’emploie dans son célèbre article « Des types en littérature » (1832).  ; chanter avec l’oiseau, blanchir avec la vague, verdir avec la feuille, ruminer avec le bœuf, hennir avec le cheval, enfin se livrer à toutes ces opérations physiques avec un bonheur extraordinaire, vaincre en un mot, dominer, supplanter, et (passez-moi encore une fois l’expression) enfoncer la nature[Par Nathalie Preiss] Sur « enfoncer », « dominer », voir, supra, la note associée à « historique ». Reprise ironique de la poétique romantique, énoncée dans ce manifeste du romantisme qu’est la Préface de Cromwell : dans la tradition de la mimesis, l’art doit imiter la nature, tel un miroir, mais un « miroir » non de soumission mais « de concentration », alors que Reybaud réduit ici l’imitation à une plate harmonie imitative.

Voilà ce que nous voulions, ni plus ni moins.

Je dis nous, monsieur, car je fus le cent quatre-vingt-dix-huitième génie de cette école, par numéro d’ordre. À peine eut-on proclamé un chef, que je m’écriai : « De la suite, j'en suis ! »[Par Nathalie Preiss] Reprise par Paturot du vers qu’Hernani (acte I, scène 4) prononce ironiquement quand il jure de s’attacher à suivre pas à pas Don Carlos pour le tuer. Et j’en fus. Comme titre d’admission, je composai une pièce de vers monosyllabiques[Par Nathalie Preiss] Parodie notamment du poème monosyllabique de Hugo, « Les Djinns », dans Les Orientales (1829), mais, selon le feuilleté (voir l'Introduction critique) que constitue le texte de Jérôme Paturot, via une autre parodie, celle de la légende de la planche du Panthéon charivarique (Le Charivari,10 décembre 1841), représentant le Hugo Olympien (voir la note associée à la phrase : "que Victor Hugo préfère"), accompagné, entre autres, par ces vers, à tous égards définitifs: " Grand petit/Tout finit;/Loi suprême!/Hugo même/La subit.Vivace/Hier/Il passe/Pair." que I’on porta aux nues et qui débutait ainsi :

Quoi ! Toi, Belle, Telle Que Je Rêve Ève ; Sœur, Fleur, Charme, Arme, Voix, Choix, Mousse, Douce, etc.

Et ainsi de suite, pendant cent cinquante vers. Lancé de celle façon, je ne m’arrêtai plus. L’enjambement faisait alors fureur[Par Nathalie Preiss] L’on sait que c’est l’enjambement hardi (procédé qui consiste à ne pas marquer la césure à la fin d’un vers, ou à l’hémistiche, pour respecter la syntaxe), « Serait-ce déjà lui ? C’est bien à l’escalier/Dérobé […] », en ouverture de la pièce, qui aurait été à l’origine de la « bataille d’Hernani » entre classiques et romantiques. Et l’on se souvient que, dans Daniel Jovard de Gautier (1833), son « convertisseur » au romantisme « cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la jambe d’un alexandrin à la figure de l’alexandrin qui vient après, comme une danseuse d’opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse qui se trémousse derrière elle ».; je donnai dans l’enjambement, et c'est à moi que l’on doit ce sonnet célèbre [Par Nathalie Preiss] Dans ce quatrain, spécifique au genre du sonnet (deux quatrains, deux tercets), l’enjambement qui ne respecte pas l’autonomie du mot et le coupe en deux est un hapax (quelques exemples chez Verlaine, dans des poèmes érotiques diffusés sous le manteau). L’on notera le jeu parodique sur la référence romantique à la Renaissance italienne (équilibre entre inspiration antique et inspiration chrétienne), avec la convocation des marbres de Paros (célèbres pour leur blancheur), de Néère (fille de l’orgueilleuse Niobé, et victime « collatérale » ! de la vengeance des dieux comme ses frères et sœurs), personnage éponyme d’un poème de Chénier (1819), et du pape Sixte-Quint (1521-1590). qui disait :

Toi, plus blanche cent fois qu’un marbre de Paros, Néère, dans mon cœur tu fais naître un paro- xysme d’amour brûlant comme l’est une lave ; Non, non, le pape Sixte, au sein de son conclave, Etc., etc.

Je viens de vous parler de sonnet, monsieur ; quels souvenirs ce mot réveille en moi ! L'ai-je cultivé, cet aimable sonnet ! Tout ce qu’il y a dans mon être de puissance, de naïveté, de grâce, d’inspiration, je l’ai jeté dans le sonnet. Pendant six mois, je n’ai guère vécu que de sonnets. Au déjeuner, un sonnet ; au dîner, deux sonnets, sans compter les rondeaux. Toujours des sonnets, partout des sonnets ; sonnets de douze pieds, sonnets de dix, sonnets de huit ; sonnets à rimes croisées, à rimes plates, à rimes riches, à rimes suffisantes ; sonnets au jasmin, à la vanille ; sonnets respirant l’odeur des foins ou les parfums vertigineux de la salle de bal. Oui, monsieur, tel que vous me voyez, j’ai été une victime du sonnet[Par Nathalie Preiss] Jeu ici sur l’inspiration romantique « troubadour », qui mêle Moyen Âge et Renaissance chrétiens (voir l’anthologie de la Renaissance de Nerval, 1830), et son engouement pour les poètes de la Pléiade, notamment Ronsard, et leur art du sonnet (qui peut rimer avec « bonnet » !), témoin le Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVIe siècle, publié en 1828 et réédité chez Charpentier en 1843, de Sainte-Beuve, qui cultive le genre dans Les Consolations (1830), Pensées d’août (1837) et Notes et sonnets ; aussi, dans la Physiologie du poète (1842), le poète Olympien (Hugo), qui a « biffé le passé d’un trait de plume », a-t-il néanmoins épargné Ronsard de sa « Bouche Ronsardienne » : « Parmi les royauté décapitées de notre littérature, le buste de Ronsard, ce génie contesté, est seul resté debout sur son socle » (éd. cit., p. 11)., ce qui ne m’a pas empêché de donner dans la ballade, dans l’orientale, dans l’iambe, dans la méditation, dans le poëme en prose et autres délassements modernes[Par Nathalie Preiss] Liste comique des principaux genres de la poésie romantique : la ballade, avec les Odes et ballades de Hugo (1822, 1826, 1828), l’orientale avec Les Orientales (1829) du même, l’iambe avec Les Iambes d’Auguste Barbier (1831), la méditation avec les Méditations poétiques de Lamartine (1820), le poème en prose avec Gaspard de la nuit (1842) d’Aloysius Bertrand ; quant aux « délassements modernes », c’est-à-dire romantiques, ils riment précisément avec le nom d’un théâtre du boulevard du Temple, anciennement théâtre de Mme Saqui (funambules etc.), qui venait de rouvrir en 1841, sous le nom (utilisé pour d’autres théâtres avant lui) de théâtre des Délassements comiques ! . Mais mon encens le plus pur a brûlé en l'honneur de cette divinité que l'on nomme la couleur locale[Par Nathalie Preiss] Allusion ironique à une notion importante de la poétique romantique, au théâtre mais aussi dans le roman, qui, dans sa volonté de mettre l’accent sur l’histoire, la circonstance, et la singularité, plus que sur l’universalité caractéristique de la poétique classique, multiplie les détails sur « la couleur du temps » (Hugo, Préface de Cromwell), « l’esprit du temps », les coutumes et les costumes, le mobilier (c’est le projet balzacien d’une « Histoire pittoresque », au sens de « digne d’être peint », « de la France », qu’il délègue à d’Arthez conseillant Lucien dans la deuxième partie d’Illusions perdues,1839). Et, dans la nouvelle Sous la table des Jeunes-France (1833) de Gautier, Roderick rétorque à son compagnon Théodore qui lui reproche les détails de son récit (« Je marchais […] le chapeau sur l‘oreille, un cigarre de la Havanne [sic], non, c’était un cigare turc, à la bouche […] ») : « Les détails sont tout ; sans détails, pas d’histoire. D’ailleurs, c’est de la couleur locale, et cela donne de la physionomie » [au sens de « caractère », de « cachet »]. . À volonté mes vers étaient albanais, cophtes, yolofs, cherokees, papous, tcherkesses, afghans et patagons[Par Nathalie Preiss] Témoin du souci de « couleur locale » de Paturot, énumération hétéroclite comique par Reybaud de langues à connotation exotique : le yolof, langue parlée par ce peuple dans plusieurs régions d’Afrique (notamment au Niger actuel) ; le cherokee, par l’ethnie indienne du même nom qui habitait alors l’Amérique du Nord ; le papou, par le peuple éponyme dans les îles océaniques de Nouvelle-Guinée et d’Indonésie ; le tcherkess, par ce peuple du Caucase, au bord de la mer noire. Le « patagon », certes langue de la Patagonie, mais avec, déjà, la connotation de langue incompréhensible, couronne et achève, dans tous les sens du terme, cette énumération drolatique.. Je faisais résonner avec un égal succès la mandoline espagnole, le tambour nègre et le gong chinois. Mes recueils poétiques composaient un cours complet de géographie. La feuille du palmier, la fleur du lotus, le tronc du baobab, les fruits de l’arbre de Judée, y tenaient la place que doit leur accorder tout amant de la forme, tout desservant fidèle de la nature. Les costumes, les armes, les cosmétiques, les mets favoris des peuples divers, n’échappaient point à ma muse : la basquine, le burnous, le fez, le langouti, la saya[Par Nathalie Preiss] Paturot cultive ici la couleur locale vestimentaire avec la basquine (de « basque »), qui désigne un élément caractéristique du vêtement féminin espagnol d’alors : une deuxième jupe relevée sur la première et dont l’Espagnole associée à l’Orientale, l’Andalouse, joue, lascivement, bien sûr ! (voir la note associée à « lame de Tolède ») ; le « burnous » et le « fez » désignent des pièces du vêtement masculin, respectivement une grande tunique de laine à capuche portée au Maghreb, et un chapeau tronconique en feutre, muni d’une mèche ou d’un gland, porté en Afrique du Nord et en Turquie ; quant au « langouti » il s’agit d’une ceinture de toile, avec une pièce passée entre les jambes, dont se vêtent certains Indiens d’Asie ; la « saya » désigne, elle, le costume traditionnel des femmes de Lima et consiste en une jupe surmontée d’une sorte de sac qui enveloppe les épaules et la tête (selon l’article de Flora Tristan paru en 1836 dans la Revue de Paris, cité dans le Wiktionnaire : [https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5a/Una_Se%C3%B1ora_de_paseo_en_la_saya_nueva_llamada_obregosina_-_Pancho_Fierro.jpg/800px-Una_Se%C3%B1ora_de_paseo_en_la_saya_nueva_llamada_obregosina_-_Pancho_Fierro.jpg]., le kari et le couscoussous[Par Nathalie Preiss] Poursuite de l’énumération « couleur locale », avec des mets réputés exotiques : le « kari », plat réunionnais assaisonné de « cari » ou « curry », mélange indien de coriandre, de curcuma, de clous de girofle concassés ; le couscoussous désigne le couscous oriental. , le kava et le gin, le kirch et le samehou[Par Nathalie Preiss] Énumération de différentes boissons « locales » : le kava, boisson traditionnelle mélanésienne, amère, tirée de racines d’arbustes, mâchées ; le gin, eau-de-vie obtenue à partir de mélasse (sucre de betterave ou de pomme de terre) et d’épices, répandue en Angleterre, tandis que le kirch (kirsch), eau-de-vie de cerise (« Kirsche » en allemand), vient d’Allemagne ; quant au samchou, il s’agit d’une eau-de-vie chinoise, obtenue à partir de la distillation de riz., aucun vêtement, aucun aliment, aucun spiritueux même, n’étaient rebelles à l’appel de mon vers, et les trois règnes se défendaient vainement d’être mes tributaires.

Oh ! quel temps, monsieur, quel temps ! On m’eût donné la statistique du Japon [Par Nathalie Preiss] Science qui collecte et interprète de façon mathématique un ensemble de données de tous ordres (sociologique, politique) permettant inductions et prévisions, la statistique naît en France avec la Révolution: elle se caractérise par son caractère plus social que gouvernemental (la première concerne la ville de Paris et est confiée à Fourier par le préfet Chabrol). Le service de la Statistique, d'abord rattaché au ministère de l'Intérieur, est réparti, à partir de 1812, entre différents ministères (nous remercions Anne-Sophie Leterrier de ces précisions) et se développe sous la Restauration et la monarchie de Juillet, avec la création, en 1833, d'un Bureau de statistique générale: s'y illustre le baron Charles Dupin, que Balzac parodie, dès 1829, dans la Méditation II, "Statistique conjugale", de sa Physiologie du mariage, à propos du nombre des "femmes honnêtes". Si Le Diable à Paris (Paris, Hetzel, 1845), l'année même de la parution de l'édition Dubochet de Jérôme Paturot présente une fort sérieuse "Statistique de la ville de Paris", en revanche, dans la lignée de Balzac, Reybaud se livre au chapitre XIII de la Seconde Partie de son ouvrage à une satire de la « Société de statistique ». Même esprit satirique ici avec cette "statistique du Japon", qui résonne comme une sorte d’oxymore comique, le Japon n’étant pas encore « ouvert » en 1842.à mettre en strophes, que je n’eusse pas reculé devant la besogne. Quand on est jeune on ne connaît pas le danger.

Je vous ai parlé tout à l’heure de la première représentation d'Hernani. C’est là que nous fûmes beaux ! Jamais bataille rangée ne fut conduite avec plus d’ensemble, enlevée avec plus de vigueur. Il fallait voir nos chevelures, elles nous donnaient l’aspect d’un troupeau de lions[Par Nathalie Preiss] Écho, en situation, du fameux vers d’Hernani : « Vous êtes mon lion, superbe et généreux » (acte III, 1 et 4), mais qui prend ici une autre dimension, en lien avec les prétentions capillaires et révolutionnaires des romantiques : emprunté à l’anglais, le « lion », dans le vocabulaire de la mode, de la « fashion » des années 1840, désigne un élégant, un dandy. Dans son Museum parisien, Louis Huart lui réserve un article (Paris, Bauger, 1841) et Félix Deriège lui consacrera une Physiologie : Physiologie du lion (Paris, Delahaye, 1842), parue l’année même de la publication en feuilleton de Jérôme Paturot.. Montés sur un pareil diapason, nous aurions pu commettre un crime : le ciel ne le voulut pas. Mais la pièce, comme elle fut accueillie ! Quels cris ! quels bravos ! quels trépignements[Par Nathalie Preiss] La fameuse « bataille d’Hernani » : voir, supra, les note associées à « poète chevelu » et à « chef de claque à Hernani ». ! Monsieur, les banquettes de la Comédie-Française en gardèrent trois ans le souvenir. Dans l’état d’effervescence où nous étions, on doit nous savoir quelque gré de ce que nous n’avons pas démoli la salle. Toute notion du droit, tout respect de la propriété semblaient éteints dans nos âmes. Dès la première scène, ce fut moi qui donnai le signal sur ces deux vers :

Et reçoit tous les jours, malgré les envieux, Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.

Depuis ce moment jusqu’à la chute du rideau, ce ne fut qu’un roulement. Charles-Quint s’écria : Croyez-vous donc qu’on soit si bien dans cette armoire ?[Par Nathalie Preiss] Vers provocants en effet puisque Hugo, dans cette scène 1 de l’acte I, y joue et du contraste entre sublime et grotesque, théorisé dans la Préface de Cromwell, – puisque le premier vers cité est prononcé par la duègne à propos d’Hernani et du noble Don Gomez –, et de la dialectique grotesque sublime, puisque le second vers est prononcé par Don Carlos, futur Charles-Quint, censé s’exprimer en style élevé. Et le récit de Paturot relève bien de la légende de cette « bataille », puisque les vers, cités de mémoire, sont approximatifs, la version exacte étant respectivement : « Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux / Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux », et : « Croyez-vous donc qu’on soit à l’aise dans cette armoire ? ». C’est aussi un gage d’authenticité ! la salle ne se possédait déjà plus. Elle fut enlevée par la scène des tableaux, et le fameux monologue l’acheva[Par Nathalie Preiss] Allusion à la scène 1 de l’acte III qui se déroule dans la grande salle du château de Silva où sont acccrochés aux murs les portraits des ancêtres, et au grand monologue de Don Carlos (scène 2, Acte III), futur Charles-Quint.. Si le drame avait eu six actes, nous tombions tous asphyxiés[Par Nathalie Preiss] La phrase est reprise dans l’illustration hors texte, représentant la dernière scène d’Hernani où les trois personnages principaux se suicident, légendée ainsi : « LES ROMAINS ÉCHEVELÉS À LA 1re REPRÉSENTATION D’HERNANI ». Dans l’argot du théâtre de l’époque, les « Romains », en souvenir de leurs homologues du temps de Néron, désignent les claqueurs (voir la note associée à « claque »), appelés encore « chevaliers du battoir » ou « chevaliers du lustre » (car ils se regroupent sous le lustre du théâtre), et, dans son « Dictionnaire de la langue bleue ou glossaire franco-parisien » (1856), Eugène Furpille, à l’entrée « Romains », de jouer de ces synonymes : « Peuple qui jadis fit le lustre du monde, et aujourd’hui fait le monde du lustre. – on reconnaît les individus qui le composent à ce signe caractéristique qu’ils ont des têtes à claques. » (Paris à vol de canard, Paris, Passard, [1856], p. 252)]. Et, au chapitre XII de Jérôme Paturot, "Un succès chevelu", à propos de la chute , sinon de cheveux , du moins des Durs à cuire (Les Burgraves de Hugo), Mitouflet est bien désigné et dessiné "chevalier du lustre", avec la légende empruntée au Génie (Hugo!): "Vos trois cents battoirs en branle, et mettez à l'amende ceux qui molliront." Mais, dans la mesure où, pour la première d’Hernani, Hugo avait refusé la claque au profit de ses partisans qui avaient reçu chacun, en signe de reconnaissance, un coupon rouge où était indiqué « hierro », « fer » (voir Gérard Audinet, « Petite histoire iconographique d’Hernani et de sa prétendue bataille », en ligne : [https://gerardaudinet.wixsite.com/xix-vpi/single-post/2016/09/10/petite-histoire-iconographique-d-hernani-et-de-sa-pr%C3%A9tendue-bataille], le vocable « Romains échevelés » renvoie aux « séides chevelus » de Hugo, et Reybaud retourne ainsi ironiquement contre Hugo et ses affidés l’oxymore qu’ils cultivent, puisque les romantiques, à l’inverse des classiques s’inspirant de l’Antiquité grecque et romaine, se réclament non des Romains mais de la poésie romane des troubadours chrétiens (Mme de Staël, De l’Allemagne, 1812). Même effet d’inversion ironique dans l’image même de ces « Romains » « chevaliers du battoir » : Grandville, par-delà le renvoi à l’illustration du public de ballet d’Un autre monde où de vrais battoirs de blanchisseuses se transforment en mains (effet repris dans l'illustration de Mitouflet, "chevalier du lustre" du chapitre XII) y fait signe vers une caricature de Traviès du 30 avril 1830, où figurent déjà ces mains battoirs, intitulée "Sublime d’Hernani plat romantique", parodiant le vers : « Je crèverai dans l’œuf l’aigle impérial » en « Je crèverai dans l’œuf ta panse impériale », où un classique prend à la gorge un « romain échevelé », à l’inverse de l’illustration de Jérôme Paturot [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/MVH/aze_mvhpe0428_001.jpg?itok=oxcU1uIS].. L’auteur y mit de la discrétion ; nous en fûmes quittes pour quelques courbatures.

J’appartenais donc tout entier à la révolution littéraire : c'était presque une position sociale. II ne s’agissait plus que de la consolider par un poème en dix-huit mille vers d'un genre babylonien, ou par des fantaisies castillanes telles que saynètes et romans de cape et d’épée[Par Nathalie Preiss] L’appellation,issue des comédies de cape et d'épée espagnoles du Siècle d'or, désigne un genre littéraire, historique, poétique (R. de Beauvoir, La Cape et l’épée, 1837), romanesque (A. Dumas, Les Trois Mousquetaires, 1844) ou théâtral, dans lequel des personnages chevaleresques luttent pour de nobles causes et manient l’épée. Illustré par Alexandre Dumas, Paul Féval (Le Bossu, 1858) Théophile Gautier (Le Capitaine Fracasse, 1863) puis par Amédée Achard (La Cape et l’épée, 1875), Zévaco, Edmond Rostand et bien d’autres, c'est à Ponson du Terrail, le créateur de Rocambole et de ses aventures rocambolesques, auteur en 1855 d'un roman intitulé précisément La Cape et l'épée que l'on doit (au même titre que "roman-feuilleton") l'inscription de l'expression dans la langue: les Goncourt l’emploient dans leur Journal en date du 28 août 1855.. Je pouvais aussi abonder dans le sonnet ; mais, permettez-moi l'expression, je sortais d’en prendre. Malheureusement, mes affaires financières étaient alors assez embrouillées. Depuis que je m’étais livré à la muse, mon oncle le bonnetier m’avait fermé sa porte, et il parlait de me déshériter. Il ne me restait plus que 4 à 5,000 francs, débris de la succession paternelle. Ce fut avec cette somme que je me lançai dans la carrière. Aucun éditeur ne voulait imprimer mes œuvres à ses frais ; je me décidai à spéculer moi-même sur mon génie, Je publiai trois volumes de vers : Fleurs du Sahara.La Cité de l’Apocalypse.La Tragédie sans fin[Par Nathalie Preiss] Parodie des titres et genres à la mode. Les poèmes et recueils de poésie d’alors appellent souvent, en hommage à la Nature, des titres bucoliques, tel « Le Myosotis » d’Hégésippe Moreau, et l’on se souvient que, dans le deuxième partie d’Illusions perdues, Lucien veut faire publier son recueil intitulé Les Marguerites, mais l’on est en 1820, et titres floraux et poésies sont déjà boudés par les éditeurs de nouveautés. Et Reybaud accentue la satire en jouant de l’oxymore romantique cultivé par Hugo : « Les Fleurs du Sahara », sont rares ! La Cité de l’Apocalypse fait signe vers l’épopée romantique qui, néo-catholique ou humanitaire (La Divine Epopée de Soumet, La Bible de l’humanité de l’Abbé Constant, voir le chapitre II), ouvrent sur la régénération de l’Humanité souffrante, sur la venue de la nouvelle Jérusalem, promise dans l’Apocalypse, mais prise ici moins dans son sens de « révélation » que de destruction, d’où La Tragédie sans fin, peu souhaitable !. Hélas ! à quoi tient la destinée des livres ! j'en vendis quatre exemplaires, et aujourd’hui je me demande quels sont les malheureux qui ont pu les acheter. Quatre exemplaires, monsieur, et j’avais dépensé 4,000 francs ! C’était 1,000 francs par exemplaire !

Cet échec amena un orage dans ma vie.

Il faut vous dire que j’avais cru devoir, dans l'intérêt de mes inspirations, associer ma destinée à une jeune fleuriste[Par Nathalie Preiss] Le terme ici ne désigne pas une vendeuse de fleurs en boutique mais une fabricante de fleurs artificielles, variété du genre « grisette » (à distinguer de la bouquetière qui, elle, vend des fleurs naturelles : voir la série de Lanté, Les Ouvrières de Paris : [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_carg016575_rec_001.jpg?itok=qxR6ydAL], incarnée par Malvina. Jeune couturière en atelier ou en chambre, qui tient son nom de l’étoffe qui l’habille, la grisette naît sous la plume de la Fontaine mais elle ne devient un type, témoin la Physiologie de la grisette de Louis Huart (Paris, Aubert, 1840) ou l’article de Jules Janin dans Les Français peints par eux-mêmes (Paris, Curmer, 1841), qui court à travers études, caricatures, romans de mœurs et romans tout court (Une double famille (1830) de Balzac, avec la bien nommée Caroline Crochard, ou L’Assommoir de Zola (1877), avec la jeune Nana qui exerce précisément l’activité de  « fleuriste »), qu’au XIXe siècle (voir le catalogue de l’exposition de la Maison de Balzac, Elle coud, elle court, la grisette !, 2011). Jeune ouvrière, légère mais pas entretenue, à la différence de la lorette, type qui entre en concurrence avec elle à partir de 1840, elle entretient l’étudiant en médecine (et devient alors « carabine ») ou en droit, et, si l’on en croit Ernest Desprez, embrasse diverses activités, de la plieuse de journaux ou la brocheuse de livres à la lingère ou la blanchisseuse, en passant par la bimbelotière ou la culottière (" Les grisettes", dans Paris, ou Le Livre des Cent-et-Un, Ladvocat, 1832, t. VI, p 213). Dans ce qu’il appelle son « roman » dans l’avant-propos, Reybaud joue de tous les topoï (voir infra) de la représentation de la grisette, assimilée à un oiseau de passage (dans tous les sens du terme, notamment architectural), qui ne cesse de chanter, telle ici l’alouette, ou la fauvette, d’où les noms de Rigolette dans Les Mystères de Paris (1842-1843) de Sue, de « Musette » dans les Scènes de la vie de Bohème (1845) de Mürger, et, surtout de Mimi Pinson dans Mimi Pinson. Profil de grisette de Musset (Le Diable à Paris, Hetzel, 1845). Mais, si Reybaud fait de Malvina une fleuriste, c’est qu’en bon économiste, il sait que, dans la hiérarchie des salaires des ouvrières, dont les blanchisseuses occupent le sommet (2 francs par jour), les fleuristes occupent une place moyenne (1 franc 50 : voir la statistique établie par le socialiste Louis Blanc en 1844, citée par Émile Chevalier, Les Salaires au XIXe siècle, 1887), qui leur permet d’espérer une ascension et une position sociales (de 1844 à 1881, les fleuristes connaîtront une augmentation de 100%, op. cit., p. 70), évoquées par l’échelle que Malvina s’apprête à gravir (Jérôme Paturot, lui, a déjà commencé son ascension), dessinée par Grandville sur le dos du cartonnage d’éditeur de cette édition. Et, si Paturot, devenu « poète romantique », accuse et revendique le contraste avec Malvina, lectrice du populaire Paul de Kock (voir infra), Reybaud, lui, les renvoie dos à dos et redouble la satire, puisque dans Paris-grisette (Paris, Taride, 1854), le chapitre IX consacré à la « fleuriste » en fait une prétendue « artiste » (et rend George Sand, créatrice de « la fleuriste philosophique et poétique » dans André, responsable de cette prétention) : « La fleuriste, voyez-vous, diffère de la grisette en ce sens qu’elle se croit toujours un peu artiste. […] elles invoquent la lune et les étoiles » (p. 18, 20), et le narrateur de poser à Paul de Kock en personne, qui n’en peut mais, la question : « Celle qui apprend à chanter et à jouer du piano peut-elle être qualifiée de grisette ? » (chap. X, p. 25). du nom de Malvina[Par Nathalie Preiss] Si Jérôme Paturot a des ambitions artistes et prend ses distances à l’égard des lectures de Malvina, Reybaud, lui, prend ses distances à l’égard de Paturot en faisant de Malvina un personnage littéraire, puisque son prénom est issu du titre fameux de Sophie Cottin (1800), et renvoie aussi à la mode des poèmes « ossianiques » (attribués au barde Ossian) publiés par le poète écossais Mac Pherson (1736-1796), qui multiplie les prénoms féminins en « a », à l’origine d’un effet de mode : on pense à Indiana (1832) de George Sand, mais aussi à la grisette Georgina, dans Paris. La Grande Ville (Paul de Kock, t. I, 1842) ; la fille d’Homais, dans Madame Bovary (1857), sera, dans les années 1840, prénommée Irma, sans parler, auparavant, d’Emma !. Le caprice avait formé ce nœud, l’habitude l’avait resserré : il n’y manquait plus que la loi et l’église[Par Nathalie Preiss] Allusion aux lois du mariage civil et religieux. Il s’agit bien ici d’un « collage », d’une union libre, désignée à l'époque par l'expression "mariés au treizième arrondissement", le Paris de l'époque n'en comptant que douze. . Par malheur, monsieur, Malvina n’appartenait point à mon école : elle raffolait de Paul de Kock et savait par cœur la célèbre partie de loto de la Maison Blanche[Par Nathalie Preiss] Paul de Kock, romancier prolifique (1793-1871), chansonnier, librettiste, fut l’un des auteurs les plus lus au XIXe siècle en France et dans toute l’Europe (Dostoïevski le cite dans ses Possédés, 1871). Ses romans publiés dans des éditions populaires illustrées se déroulent en général dans les milieux parisiens des concierges, des petits commerçants, des rentiers, des employés (voir, par exemple, La Laitière de Montfermeil, 1827, citée par Reybaud ; La Pucelle de Belleville,1834 ; Un tourlourou, 1837 ; Le Vieillard de la rue Mouffetard, 1855) et, notamment, des grisettes. Dans la Préface qu’il donne à son roman Le Cocu (Paris, Barba, 1831), Paul de Kock (également l’auteur présumé de la Physiologie du cocu, 1841) présente son œuvre comme relevant du « genre gai » et du « tableau de mœurs ». C’est l’un des topoï de la représentation de la grisette, et Malvina n’y échappe pas, que de la présenter comme lectrice fervente de « son » romancier. Si la fameuse partie de loto est absente de La Maison blanche, en revanche, elle est bien présente dans Madeleine (Barba, 1832) du même Paul de Kock : inadvertance de Reybaud ou, bien plutôt, volonté de souligner la distance revendiquée de ce dernier, « poète chevelu », à l’égard des lectures populaires et prosaïques de Malvina ? Et il est à noter que dans l’illustration in-texte de Malvina se faisant des papillotes avec les œuvres de Paturot, figure Le Cocu ! de Paul de Kock, qui aurait dû l’alerter !. Plus d’une fois elle m’avait compromis publiquement par des appréciations que je m’abstiendrai de qualifier, et mes amis me reprochaient souvent ces amours si peu littéraires. Ma chambre était inondée de volumes malpropres empruntés au cabinet de lecture voisin : M. Dupont, André le Savoyard, Sœur Anne, et que sais-je encore ! Malvina dévorait ces turlupinades, tandis qu'elle se faisait des papillotes de mes Fleurs du Sahara, et condamnait aux usages les plus vulgaires ma Cité de l’Apocalypse. Voilà dans quelles mains j’étais tombé.

Tant que mon petit pécule avait duré, nos relations s’étaient maintenues sur un pied tolérable. Malvina se contentait de me qualifier, de loin en loin, de cornichon, ce qui était peu parlementaire [Par Nathalie Preiss] Peu conforme au style sérieux parlementaire en effet, mais à l’argot de la grisette, où « cornichon » signifie « niais », dont Reybaud joue tout au long du texte. Il joue aussi subtilement avec les lectures de Malvina, et notamment les romans de Paul de Kock sur la grisette, que, par un effet de miroir inversé, elle reflète véritablement, puisque c’est Paul de Kock lui-même, qui, dans la Physiologie de l’homme marié (J. Laisné, 1841), n’hésite pas à traiter de « cornichon », par prétérition, grâce à une vignette fort parlante de Marckl, l’homme marié, peu disposé à l’accommodement, ou à la discussion, qui se félicite de la facilité avec laquelle sa femme achète cachemires et autres atours somptueux ! (p. 117) : [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530270g/f119.highres]. ; mais j’étais fait à ces aménités. Cependant, à mesure que les fonds baissaient, le ton devenait plus rogue, et nos disputes sur l’esthétique prenaient de l’aigreur. Aux derniers cent francs, sa passion pour les romans de Paul de Kock avait pris un caractère tout à fait violent, et ses mépris pour la poésie moderne ne connaissaient plus de bornes. La discussion se renouvelait chaque jour avec un acharnement nouveau.

« C'est du propre que vos livres, me disait-elle ; voyez seulement si vous en vendez la queue d’un. — Malvina, lui répondais-je, vous ne raisonnez point en amie de l’art : vous êtes trop utilitaire[Par Nathalie Preiss] Issu de l’anglais « utilitarian », et renvoyant à l’utilitarisme du réformateur anglais Bentham, qui fonde l’unité sociale sur l’intérêt bien entendu, que Reybaud a évoqué dans son ouvrage consacré aux réformateurs sociaux (1840,1842), référence ici au débat sur l’utilité de l’art, sur sa mission. Si Hugo parie pour une « fonction » prophétique du poète (« Fonction du poète », Les Rayons et les ombres, 1840), que ridiculise la Physiologie du poète (1842), en revanche, Gautier s’élève contre, dès la préface d’Albertus (1832) – « Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, Saint-Simonistes et autres qui lui demandent à quoi cela rime, – Il répondra : Le premier vers rime avec le second quand la rime n’est pas mauvaise, et ainsi de suite. / À quoi cela sert-il ? – Cela sert à être beau. – N’est-ce pas assez ? » –, et dans celle de Mademoiselle de Maupin (1835), où il s’en prend aux « critiques utilitaires » et déclare que « L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines ». Il vise notamment les saint-simoniens, dont Reybaud adoptera la « religion » (voir la note associée à ce mot) à la fin du chapitre, amplifiée par les dissidents du mouvement, les humanitaires de Pierre Leroux (De l’humanité, 1840), qui assignent à l’art la mission de régénérer l’humanité souffrante. Flaubert, dans L’Éducation sentimentale (1869), roman ordonné autour des années 1840, contemporaines de Jérôme Paturot, ironisera sur la période humanitaire du peintre Pellerin, avec son « chef-d’œuvre : « Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle traversait une forêt vierge » ! (IIIe partie, chap. I). . — Oui-da ! avec ça qu’on vit de l’air du temps ! Il a fallu mettre hier deux couverts au mont-de-piété[Par Nathalie Preiss] Créé sous Louis XIII, en 1637, et situé dans le Marais, avec une double entrée, rue des Blancs-Manteaux et rue des Francs-Bourgeois, cet établissement parisien de crédit pour les plus pauvres (d’autres furent créés en province), qui subsiste sous le nom de Crédit municipal (depuis 1918), permettait d’obtenir un crédit sur des objets laissés en gage, que l’on pouvait récupérer moyennant un intérêt réputé avantageux. Dans l’argot de l’époque, il est désigné sous le vocable de « ma tante », en vertu de l’anecdote qui veut que le fils de Louis-Philippe lui aurait donné ce nom pour cacher le fait qu’il y avait laissé une montre en gage afin de solder une dette de jeu. « Ma tante » joue un rôle central dans l’imaginaire et le roman du XIXe siècle, et est associée le plus souvent à la chute de personnages qui y ont recours : ainsi, dans Illusions perdues, la déchéance de Lucien de Rubempré se mesure à l’épaisseur du livre, le seul qui voie le jour, formé par les « reconnaissances » (les coupons attestant le dépôt en gage) du Mont-de-Piété, d’où la crainte de Malvina qui, néanmoins, y aura recours et y trouvera secours, au chapitre XXXI, pour libérer Paturot de la prison pour dettes. . »

Voilà, monsieur, à quelles extrémités j'en étais réduit et quel langage il me fallait subir. J’avais beau demander des armes à la poésie contre de pareils arguments : le bon sens de cette fille m’écrasait. Chaque jour je me détachais davantage de l'art pour songer à la vie positive ; le besoin altérait chez moi les facultés du coloriste, et la misère étouffait l’inspiration. Je commençais à ne plus croire à l’infaillibilité d’une école qui laissait ses adeptes aussi dénués : je me prenais à douter de la ballade et du sonnet, de l’ode et du dithyrambe ; je tenais déjà le lyrisme dramatique pour suspect, et l’alliance du grotesque et du sublime ne me semblait pas le dernier mot de la composition littéraire[Par Nathalie Preiss] Comme dans toutes les « listes » des amours ou des détestations littéraires de Paturot, l'on trouve ici juxtaposées des entités hétéroclites (le sonnet Renaissance, la ballade moyennageuse et le dithyrambe antique par exemple), ce qui peut passer pour conforme à certains mots d’ordre de l’esthétique romantique (le mélange des genres), mais peut aussi révéler une certaine confusion dans la culture du naïf Paturot. Ainsi le dithyrambe est un poème de louange adressé à une divinité, ou à une entité, genre littéraire qui eut ses grands modèles (Pindare) ainsi que ses adeptes néo-classiques (Dellile, Lebrun, Chénier, Casimir Delavigne) mais il est démodé à l’époque du romantisme. L’alliance du grotesque et du sublime, elle, est prônée dans la Préface de Cromwell (1827) et constitue un des piliers de l’esthétique romantique au théâtre. Voir le vers de Gautier dans Albertus ( XIV) : « Celui qui fit l’hymen du sublime au grotesque ». . Bref, j’étais prêt à renier mes dieux.

Une saillie de Malvina acheva l’affaire. Quand le jour fut venu où nous eûmes épuisé nos dernières ressources, je m’attendais à des reproches, à des larmes ; je croyais du moins qu’elle témoignerait quelque inquiétude et quelque tristesse. Je ne connaissais pas Malvina. Jamais elle ne se montra plus pétulante et plus gaie. Elle sautait dans la chambre, gazouillait comme une alouette, et de temps en temps pinçait un petit temps de danse pittoresque[Par Nathalie Preiss] Reybaud joue ici sur l’un des topoï de la représentation de la grisette sous la monarchie de Juillet, son goût pour les bals publics intra et extra-muros qui se multiplient alors (le Bal Mabille, le bal Bullier, le Prado : voir, entre autres, la Physiologie des étudiants, des grisettes et des bals de Paris, par Satan [Georges Dairnvaell], Paris, 1849 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112899z/f135.item), notamment pour la Chaumière, près de l’Observatoire, bal des étudiants et des grisettes (voir la Physiologie de la Chaumière, suivi de l’hymne sacré par deux étudiants, Paris, Bohaire, 1841 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64718465.texteImage), et pour la danse qui y fait florès en 1840 : une version « échevelée » du quadrille, le cancan , appelé aussi la « chahut » ou « chaloupe orageuse » (voir la Physiologie de l’Opéra, du carnaval, du cancan et de la cachucha, par un vilain masque [Louis Couailhac ?] avec des dessins d’Henry Emy, Paris, Bocquet, 1842 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112899z/f1.item#.). L’illustration de Grandville redonne à l’adjectif « pittoresque » « digne d’être peint, dessiné », tout son sens, à moins que ce ne soit le sens étymologique qui lui ait donné l’idée de cette illustration. Notons qu’à la même époque, en lien avec la conception de la « femme libre » du saint-simonisme (voir, infra, les notes associées à ces termes), le nom de « saint-simonienne » a été donné à une figure, en effet fort libre, du quadrille : il se peut donc qu’il y ait eu cette fois influence de l’image sur le texte et passage obligé de Reybaud, deux lignes plus loin, à la nouvelle idole de Malvina et Jérôme : le saint-simonisme. Par ce jeu d’aller-retour entre texte-image, bel exemple ici d’iconotextualité, caractéristique de cette édition illustrée. .

« Diable ! dis-je, c’est comme ça que tu le prends ? — De quoi ! répliqua-t-elle, il n’y a rien à la maison. Eh bien, je me ferai saint-simonienne[Par Nathalie Preiss] Saint-simoniens et saint-simoniennes sont sectateurs de la doctrine de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1763-1825) (voir infra et le chapitre suivant), auquel Reybaud avait consacré un chapitre, écrit dès 1835, dans ses Études sur les réformateurs contemporains ou socialistes modernes. Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen (Paris, Guillaumin, 1840), réédité plusieurs fois ensuite.. »

Ce mot m'éclaira : une vocation nouvelle se révélait à moi. J’avais l’étoffe d’un saint-simonien. Le tour de ces messieurs était alors venu, ils éclipsaient les romantiques. Puisque Malvina se lançait dans la partie, je pouvais bien me lancer avec elle. Mes fonds étaient évanouis ; l'oncle Paturot me tenait toujours rigueur. Que risquais-je ?

Dès le lendemain je fis tomber sous le ciseau ma chevelure de Mérovingien pour laisser croître mes moustaches et ma barbe. Je voulais paraître devant les capacités de Saint-Simon[Par Nathalie Preiss] Maître-mot du saint-simonisme. En effet, hanté, comme toute la génération post-révolutionnaire, par l’atomisation d’une société qui a perdu sa tête et la tête, Saint-Simon entend lui redonner une unité organique en empruntant à la physiologie certains de ses concepts pour penser et panser le corps social, notamment celui de la circulation du sang, assimilée à la circulation de l’argent, source d’unité sociale. Au politique il substitue donc l’économie politique et veut donner aux producteurs – les industriels, les savants et les artistes – le gouvernement de la société. C’est pourquoi, jouant sur le sens, physique et hydraulique, de « contenant », de « canal », qui assure la circulation des fluides, et sur le sens économique et administratif d’ « aptitude à » faire circuler les richesses, il met au cœur de son système la notion de « capacité » (voir Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux. La postérité paradoxale de Saint-Simon, Puf, 1997, p. 94-95), avec la devise, rappelée à plusieurs reprises par Reybaud dans le chapitre II, consacré à Saint-Simon et au saint-simonisme de ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres ». Dans la communauté fondée en 1831 à Ménilmontant par un disciple de Saint-Simon, Prosper-Barthélemy Enfantin (1796-1864), le travail à effectuer est en effet distribué et rétribué entre les « fonctionnaires » selon la capacité de chacun (les pelleteurs, brouetteurs…, voir Reybaud, op. cit., p. 113). Une planche à visée satirique intitulée « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres : planche reproduite par Philippe Régnier, « Le saint-simonisme entre la lettre et l’image : le discours positif de la caricature », dans La Caricature: entre république et censure, Ph. Régnier, R. Rütten et alii dir, P. U. Lyon, 1996, p. 21] donne le détail de ces capacités et précise en outre que « [l]a barbe », en effet, « est de rigueur ». Reybaud, quant à lui, avait indiqué dans ses Études sur les réformateurs contemporains : « cheveux tombant sur les épaules, peignés et lissés avec soin, moustaches et barbe à l’orientale » (éd. cit., p. 114). avec tous mes avantages. Malvina, de son côté, s’épanouissait à la seule idée qu’elle allait être reçue femme libre[Par Nathalie Preiss] Dans sa volonté d’unité sociale, le saint-simonisme plaidait pour l’égalité entre les sexes et l’émancipation de la femme, d’où l’expression consacrée « femme libre », qui devient, de 1832 à 1834, le titre (avec variantes) d’un journal rédigé par des femmes, le plus souvent ouvrières, acquises à la cause saint-simonienne, et dont le premier numéro proclame : « Lorsque tous les peuples s’agitent au nom de Liberté, […] la femme, jusqu’à présent, a été exploitée, tyrannisée. Cette tyrannie, cette exploitation, doit cesser. Nous naissons libres comme l’homme, et la moitié du genre humain ne peut être, sans injustice, asservie à l’autre » (La Femme libre, L’Apostolat des femmes, « Appel aux femmes », n° 1). (Cité par Michèle Riot-Sarcey, « Saint-Simoniennes », dans le Dictionnaire des féministes, en ligne : https://blog.univ-angers.fr/dictionnairefeministes/2017/01/24/saint-simoniennes/). Comme leurs parèdres masculins, les saint-simoniennes avaient leur propre costume, bleu également, témoin cette planche : [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530063493/f1.highres]. Parce qu’Enfantin, après avoir prôné le mariage, avait parié pour sa dissolubilité, les détracteurs du saint-simonisme s’empressèrent d’assimiler « femme libre » et « amour libre » à licence, et la caricature n’eut de cesse de représenter Enfantin enlaçant lascivement ladite « femme libre ». C’est sur cette question de l’émancipation de la femme qu’il y eut, en novembre 1831, divergence de vues entre les deux « Pères » de la communauté, Enfantin et Bazard (voir le chapitre suivant), à l’origine d’un véritable schisme. .

C’est là, monsieur, le second chant de mon odyssée.

II PATUROT SAINT-SIMONIEN[Par Nathalie Preiss] Chapitre paru sous le même titre, mais en minuscules italiques, dans le feuilleton du National du samedi 3 septembre 1842..

Jérôme continua ainsi ses confidences :

Monsieur, quand je me décidai à entrer dans le saint-simonisme, la religion[Par Nathalie Preiss] Si, en raison de ses réalisations pratiques sous le Second Empire (le réseau de chemin de fer notamment), à l’instigation d’un saint-simonien des premières heures, Michel Chevalier, ministre de l’Industrie de Napoléon III, l’on retient l’aspect économique du saint-simonisme, fondé sur le principe physiologique de la circulation de l’argent-sang (voir, supra, la note du chap. I associée à « capacités »), il ne prend sens que par l’aspect, voire le fondement, religieux (au sens de « ce qui relie ») du système : révélateur à cet égard le poème publié par Michel Chevalier en 1832, intitulé « le Temple ». En effet, érigeant ledit principe de la circulation de l’argent, qui trouve sa figure privilégiée dans l’image du réseau, instrument de communication, voire de communion, en principe ultime d’explication de tous les phénomènes, Saint-Simon avait bien constitué sa doctrine en véritable religion laïque, témoin le titre de son dernier ouvrage, Le Nouveau Christianisme (1825). Au lendemain de sa mort (1825), transformant le collège saint-simonien en « Église », ses disciples, Bazard et Enfantin, avaient poursuivi dans cette voie et, le 31 décembre 1829, avaient été élus « Pères suprêmes, tabernacle de la loi vivante » (L’Exposition de la doctrine de Saint-Simon, cité par Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux. La postérité paradoxale de Saint-Simon, éd. cit., p. 180, note 2) ; une fois Bazard évincé (voir, supra, chapitre I, la note associée à « femme libre »), Enfantin était bien devenu le « pape » de la religion saint-simonienne, qui déclarait : « Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui./Nul de nous est hors de lui, mais aucun de nous n’est en lui./Chacun de nous vit de sa vie, et tous nous communions en lui, car il est tout ce qui est. » (L. Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains, éd. cit., p. 76). La communauté de Ménilmontant (voir, supra, chap. I, la note associée à « capacités »), qu’il avait fondée en 1831, comptait une quarantaine de « moines » (voir la planche citée au chapitre I, intitulée « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », juillet 1832), et, le 6 juin 1832, le jour même de la répression des émeutes républicaines du cloître Saint-Merri, il avait organisé une véritable « prise d’habit » : sur le sien, figurait l’inscription « Le Père » (voir, en dépit d’une inexactitude sur la date : http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/3_47.htm). Significatif du caractère religieux du saint-simonisme, le titre de l’ouvrage qu’Enfantin publiera en 1858 : Science de l’homme ou Physiologie religieuse. avait déjà revêtu l’habit bleu-barbeau[Par Nathalie Preiss] de la couleur du bleuet, autre nom du « barbeau ». Voir la planche déjà citée : « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » (juillet 1832) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres ]., inventé par Auguste Chindé[Par Nathalie Preiss] Cet habit est décrit, déjà avec une certaine ironie, par Reybaud lui-même dans son article de 1834, « Les réformateurs du XIXe siècle », paru dans le Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle : « justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, casquette rouge, pantalon de coutil blanc ou de drap garance, sautoir de fantaisie autour du cou. Le reste de la toilette était à l'avenant; cheveux à l'inspiré, rejetés et lissés en arrière, moustache et barbe à l'orientale. » (Paris, Charles Béchet, 1834, t. I p. 190) ; description reprise dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « L’uniforme était simple et coquet : justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, casquette rouge, pantalon de coutil blanc, sautoir autour du cou » (chap. V. « Quatrième époque », éd. cit., p. 114). Voir aussi la planche hors-texte de Grandville dans ce chapitre. Mais Reybaud omet une pièce maîtresse : le gilet, au col bordé de rouge (couleur du travail), qui s’attachait par le dos et que l’on ne pouvait donc agrafer seul, en signe d’union, voire de communion. À partir de 1832, date de la retraite à Ménilmontant, c’est bien Auguste Chindé qui devint le tailleur attitré et breveté des saint-simoniens : « Dès ce moment, la communauté eut ses fournisseurs avec brevet, cordonnier, boucher, boulanger, blanchisseur, et l'on put même lire sur une enseigne du boulevart des Capucines : Auguste Chindé, tailleur saint-simonien. » (Nouveau Tableau de Paris, éd. cit., p.190). Précisons que, si c’est Chindé qui réalise cet habit, le dessin original en revient au père de Rosa Bonheur (voir http://gw.geneanet.org/pdelaubier?lang=fr;pz=pierre;nz=de+laubier;ocz=0;p=prosper;n=enfantin). , tailleur spécial[Par Nathalie Preiss] Dans la version du feuilleton du National du 3 septembre 1842, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, une variante: "tailleur spécial et breveté". du nouveau pape[Par Nathalie Preiss] La substitution de "tailleur spécial du nouveau pape " à la version initiale du feuilleton (reprise par l'édition de 1844 chez Paulin) "tailleur spécial et breveté" met l'accent sur la dimension religieuse du saint-simonisme, évoquée plus haut. . Je me fis culotter par cet artiste, et j’eus toutes les peines du monde à empêcher Malvina d’en faire autant. Ma jeune fleuriste s’était fait une idée exagérée de ses nouveaux devoirs : elle se croyait obligée à tirer vengeance en ma personne de l’oppression que son sexe subissait de temps immémorial[Par Nathalie Preiss] Jeu ironique sur la conception de la femme pour les saint-simoniens et saint-simoniennes, et, notamment, pour « le pape » Enfantin (qui s’opposera néanmoins sur plusieurs points à Bazard, dont la femme, Claire, avait épousé, avec lui, la cause saint-simonienne : voir la note associée à « femme libre » du chapitre I) qui, lors des séances des 19 et 21 novembre 1831, déclarait que le « christianisme […] avait émancipé la femme, mais l’avait tenue dans sa subalternité » et que « le saint-simonisme devait affranchir la femme, et la poser à l’égal de l’homme. » (L. Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains, éd. cit., p. 104)., et il fallut l’intervention d’un de nos Pères en Saint-Simon pour que son zèle de néophyte ne la portât point à des extrémités fâcheuses. Il faut vous dire que Malvina a la main naturellement prompte. Jugez de ce que cela devait être sous l’empire d'un sentiment religieux ! La première période de son émancipation fut rude à passer.

Ce ne fut pas ma seule épreuve. Vous avez vu, monsieur, quelle figure je faisais dans la phalange romantique. Mon nom avait percé parmi les poëtes chevelus, et je pouvais me flatter de jouir dans leur cénacle d’une certaine réputation. Quand il s’agit de me donner un grade parmi les saint-simoniens, je fis valoir ces titres[Par Nathalie Preiss] Paturot peut d’autant plus les faire valoir auprès du « pape » Enfantin et de ses disciples que le terme de « cénacle », appliqué au cercle formé pas les sectateurs de Hugo mais aussi à celui de ceux qui gravitent autour de Vigny, Nodier et de bien d’autres, est emprunté par les romantiques au vocabulaire chrétien (le cénacle désignant la pièce où se réfugient les apôtres après la mort du Christ), et que certains saint-simoniens s’inspirent du portrait du Jeune-France romantique, pour dessiner celui du poète contemporain, pris entre la ruine du monde ancien et l’attente tout à la fois douloureuse et vigoureuse d’un nouveau monde, régénérateur du lien social perdu, sur le modèle du Moyen Âge chrétien (voir Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 1977 , p. 294-301). , une physionomie heureuse, comme vous le voyez, et une foule d’autres avantages que ma modestie me défend d’énumérer. Je devais croire que les gros bonnets du saint-simonisme[Par Nathalie Preiss] Satire à plusieurs voix et visées : satire de Reybaud à l’égard de Paturot qui, tout en voulant s’affranchir du bonnet de coton, met l’univers sous un bonnet ; satire des saint-simoniens vus par un Paturot désenchanté qui convertit l’auréole des « Pères suprêmes » en coiffure d’industriels nantis ; enfin, à travers lui, satire de Reybaud à l’égard de ceux qui entendent donner le pouvoir politique et social aux producteurs, savants et industriels et qui, s’ils se font les chantres d’une société égalitaire, sous forme d’association, « grâce à la division du travail et à la suppression de la hiérarchie de l’argent et du savoir » (Pierre Musso, op. cit., p. 138) – et l’on se souvient du mot d’ordre : « À chacun selon ses capacités, à chacun selon ses œuvres » (voir la note associée à « capacités » au chapitre I) –, conservent une hiérarchie dans ce qui s’apparente non seulement à un nouvel ordre social mais à un nouvel ordre religieux, avec les « Pères suprêmes », Bazard et Enfantin, et bientôt, à partir de novembre 1831, Enfantin, seul « Père suprême », et, « à côté de son fauteuil, un fauteuil vide, représentant « la femme [encore] absente et appelée », et appelée à devenir « femme-messie » et, « à côté d’Enfantin, mais un peu au-dessous, O[lindes] Rodrigues, nommé chef du culte et de l’industrie, spécialement chargé de l’organisation des travailleurs et des intérêts matériels » (voir l’article "Saint-Simonisme", à charge, du Dictionnaire des erreurs sociales , ou recueil de tous les systèmes qui ont troublé la société[…], par M. le marquis de Jouffroy publié par M. l’abbé Migne, tome 19 de sa Nouvelle encyclopédie théologique, 1852, p. 767). , ceux qu'on nommait les Pères, seraient flattés d’ouvrir leurs rangs à un homme aussi littéraire que je l’étais. J’avais compté, monsieur, sans l’économie politique[Par Nathalie Preiss] L’économie politique, discipline née avec Jean-Baptiste Say, auteur en 1807 d’un Traité d’économie politique réédité d’année en année et, notamment, en 1841, est au cœur du saint-simonisme et fonde la politique, voire s’y substitue. En 1817, année de la troisième édition du Traité, Saint-Simon le cite dans ses Lettres à un américain, afin de distinguer les deux disciplines : « On a longtemps confondu la politique proprement dite, la science de l’organisation des sociétés, avec l’économie politique, qui enseigne comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses. Cependant les richesses sont essentiellement indépendantes de l’organisation politique » (cité par Pierre Musso, op. cit., p. 116), mais, et il parle cette fois en son nom, pour mieux fonder celle-là sur celle-ci : « L’économie politique est le véritable et unique fondement de la politique », voire fondre la première dans la seconde : « La politique est donc, pour me résumer, la science de la production » (Pierre Musso, op. cit., p. 117), dont les maîtres-mots sont la circulation (voir les notes associées respectivement aux mot « capacités » au chapitre I et, supra, « religion ») et la communication. et la philosophie transcendante[Par Nathalie Preiss] Allusion à la philosophie idéaliste allemande, incarnée, entre autres, par l’hégélien Schelling. Le 11 octobre 1835, Enfantin avait répondu à Heine, qui lui dédiait De l’Allemagne, par une lettre, publiée par Duguet en 1836 puis reproduite par L'Artiste, le 6 septembre 1846 (Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, éd. cit., p. 285), où il associait La France à la Religion, l’Allemagne à la Science et l’Angleterre à l’Industrie et, à partir de ces trois fondements du saint-simonisme, plaidait pour une triple alliance. Dans une digression sur Schelling, il lui reproche d’être un philosophe pressé, de ne pas tenir compte de l’importance du temps et de « la vie éternelle », présente chez Lessing : « Chose curieuse, il semblerait que les savants, les théoriciens, hommes de l’esprit, de la pensée, du nombre, du temps, devraient être moins pressés que les praticiens de voir réaliser des théories ; pas du tout. Je crois pourtant qu’il en sera ainsi un jour, mais à une condition, c’est qu’avant toutes choses ils croiront, comme Lessing, à la vie éternelle. « (« P. Enfantin à M. Heine », Duguet, 1836, p. 18).. On me fit subir un examen qui roula sur ces sciences barbares, après quoi les juges me délivrèrent mon brevet de capacité. Le croiriez-vous ? j'étais saint-simonien de quatrième classe[Par Nathalie Preiss] Si les « travailleurs » se divisent, selon leur proximité avec la doctrine, en « visiteurs, aspirants et fonctionnaires » (entrée « Saint-Simonisme » dans le Dictionnaire des erreurs sociales, éd. cit., p. 767), les « fonctionnaires », « sans domestiques », réunis dans la communauté de Ménilmontant, ne se soumettent qu’au mot d’ordre : « À chacun selon ses capacités, à chacun selon ses œuvres », rappelé dans la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » (juillet 1832) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres]. Néanmoins, avec cette improblable "quatrième classe", Paturot commence tout en bas d'une échelle invisible. : on me proposait en second à la rédaction des bandes du journal de la religion[Par Nathalie Preiss] La doctrine saint-simonienne avait été d’abord diffusée, à partir de 1825, année même de la mort de Saint-Simon, par le journal bien nommé qu’il avait conçu, Le Producteur, puis par le journal L’Organisateur, d’août 1829 à août 1831, enfin par Le Globe, journal libéral qui, une fois repris, dans la seconde quinzaine d’octobre 1831, par un disciple, bientôt dissident, de Saint-Simon, Pierre Leroux, avait reçu successivement le sous-titre de « Journal de la doctrine de Saint-Simon » puis de « Journal de la doctrine saint-simonienne » jusqu’au 4 avril 1832, date du dernier numéro (Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, éd. cit., p. 278-279). .

Mon premier mouvement fut de la colère, une colère d’auteur sifflé. Je voulais donner au diable les Pères, et les examinateurs, et le brevet de capacité. On me calma, on me promit de l’avancement. Mes supérieurs me firent l’œil en coulisse, comme c’était leur usage quand ils voulaient magnétiser les récalcitrants. Je me laissai attendrir en pensant que, tôt ou tard, on rendrait justice à un homme de style. Je réfléchis d’ailleurs que je me devais à l’humanité ; j’oubliai ces petites blessures d’amour-propre en songeant à la reconnaissance des générations futures. On m’expliqua, en deux mots, en quoi consistait le saint-simonisme. Nous avions pour mission d'empêcher l’exploitation de l'homme par l'homme ; en vertu de quoi, plus tard, à Ménilmontant, on me fit cirer les bottes de la communauté. Nous nous proposions aussi de mettre un terme à l’exploitation de la femme par l'homme [Par Nathalie Preiss] Dans ses Études sur les réformateurs contemporains, Reybaud avait déjà cité ces formules empruntées au discours d’Enfantin lors de la séance du 21 novembre 1831 : « il déclara d’une façon solennelle que si le saint-simonisme avait combattu énergiquement et rayé de son évangile l’exploitation de l’homme par l’homme, il ne pouvait ni admettre ni tolérer davantage l’exploitation de la femme par l’homme » (op. cit., p. 104). L’on notera néanmoins que si, dans la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », le « Père suprême », Enfantin, « manie vigoureusement la bêche, la pioche et le râteau », il ne travaille que « parfois » au jardin et « entonne » surtout « les cantiques que répètent en travaillant les divers fonctionnaires » !; ce qui explique pourquoi Malvina, dans sa ferveur religieuse, se plaisait à me traiter comme un nègre.

Pendant que mes débuts avaient si peu d’éclat, ceux de ma fleuriste faisaient sensation. Pitié, monsieur, pitié ! Cette jeune fille qui, en littérature, ne pouvait s'élever au-dessus de Paul de Kock, était, en saint-simonisme, un vase d’élection, une nature d’élite. On la reçut de seconde classe[Par Nathalie Preiss] Dans la version du feuilleton du National, la variante suivante: "de première classe"., avec la perspective d'aller plus haut[Par Nathalie Preiss] La nouvelle version (voir la note génétique précédente) atténue le contraste avec la "quatrième classe" de Paturot et lui laisse, à elle, une possibilité de progression ("On la reçut de seconde classe, avec la perspective d'aller plus haut"), et, au texte, la possibilité d'un rebondissement, qui, en effet, vient ensuite, avec la grande scène féministe du chapitre. . On lui trouvait les qualités de la femme forte, d’un esprit sans préjugés. Malvina a ce que l’on nomme vulgairement du bagout [Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National,"bagout" est orthographié "bagou".; ce genre de talent[Par Nathalie Preiss] Selon le Dictionnaire historique d’argot de Lorédan Larchey [Paris, Dentu, 1881] (Paris, Jean-Cyrille Godefroy, 1982, p. 23-24), le terme "bagout", issu de « bagouler », « parler », et qui peut s’orthographier « bagou », « bagout » ou « bagoult », désigne tout à la fois un discours à sens unique et sans sens (Nodier) et un discours habile et volubile, enflé, comme celui de la blague (au sens de l’époque, de plaisanterie trompeuse – non par le mensonge mais par la hâblerie, fondée non sur le couple vrai-faux, mais sur le couple plein-vide), comme le souligne Balzac (cité par Lorédan Larchey), qui joue aussi sur le sens donné par Nodier, et en fait une caractéristique des boutiques (d’où l’usage ici par des grisettes évoluées et délurées, comme les modistes ou les fleuristes !) à propos du mercier Rogron: « Ce détaillant avait pris l’habitude [d]’expliquer [à ses commis] les minuties du commerce de la mercerie […] en les ornant des plates plaisanteries qui constituent le bagout des boutiques. Ce mot, qui désignait autrefois l’esprit de repartie stéréotypée, a été détrôné par le mot soldatesque de blague. […] Rogron, content de lui-même, avait fini par se faire une phraséologie à lui. » (Pierrette, 1842). plaisait aux saint-simoniens, ils en avaient l’emploi, cela entrait dans leur spécialité. Moi-même, quelques jours après, je pus voir quelle précieuse acquisition la religion nouvelle avait faite dans la personne de ma fleuriste. Ce fut comme un coup de théâtre, et malgré moi j’y jouai un rôle. Voici dans quelles circonstances.

Le saint simonisme cherchait à faire des conquêtes, et dans ce but il n'épargnait aucun moyen pour agir sur le public. L’un des plus puissants consistait en des conférences qui se tenaient le soir, à la lueur de cent bougies, dans une salle située rue Taitbout[Par Nathalie Preiss] En effet, les saint-simoniens, soucieux de rallier le plus grand nombre à leur foi, pratiquaient le prosélytisme, à travers les conférences des « pères », Enfantin et Bazard, d’abord dans la salle, louée, de l’Athénée, rue Taranne, ensuite rue Taitbout, enfin, à l’apogée du rayonnement de la doctrine avec la constitution de la « famille » et de « l’Église saint-simonienne » en 1831 (avant le schisme entre Enfantin et Bazard), rue Monsigny, à Paris. Comme le précise Reybaud lui-même, dans ses Études sur les réformateurs contemporains (éd. cit., p. 71), les conférences de la rue Taranne s’intitulaient, sans équivoque, Exposition complète de la foi saint- simonienne, et attiraient un public nombreux et varié ; dès 1834, dans son article intitulé « Les réformateurs du XIXe siècle » du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, il insistait sur l’éloquence des saint-simoniens : « M. Barrault soufflait dans le public sa parole chaude et poétique […]. On avait organisé des prédications dominicales, avec accompagnement de petits drames et de conversions publiques ; mademoiselle Julie Fanfernaut s'y révélait comme une illuminée ; l'audience éclatait en sanglots périodiques, et chaque lundi, le Globe, journal de la religion, recueillait une à une toutes ses larmes. » (t. I, p. 187). À partir de 1832, retirés à Ménilmontant autour d’Enfantin, les saint-simoniens continuèrent à vouloir convertir à leur foi, en ouvrant leur porte deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, « aux fidèles et aux curieux, qui les considéraient occupés de travaux domestiques, prenant leur repas, se promenant deux à deux ou réunis en groupes, sereins, rayonnants, les yeux exaltés, ou bien chantant des cantiques sur un ton grave et monotone. » (Dictionnaire des erreurs sociales, art. cit., p. 770), et Reybaud, dans son article cité plus haut du Nouveau Tableau de Paris (1834), d’ironiser : « à l'heure du dîner, le réfectoire s'ouvrait pour le grand tableau, laissa nt voir par toutes ses croisées le père et ses fils groupés à table, tandis que les choristes de la communauté entonnaient, comme un Benedicite, l'hymne du frère David : Soldats, ouvriers, bourgeois,/ Aimez-nous, aimez notre père;/ appel touchant, harmonieux, et d'un bel ensemble; mais dont tous et chacun, bourgeois, ouvriers, soldats, paraissaient, à vrai dire, fort médiocrement touchés. » (p. 192-193).. Comme auditoire, on y voyait des curieux venus de tous les coins de Paris, des ouvriers, des grisettes, des artistes, des gens du monde, une société un peu mêlée, mais fort originale. Là éclataient des professions de foi, des conversions soudaines. Les saint-simoniens qui avaient la parole facile se lançaient dans divers sujets et faisaient assaut d'éloquence. On pleurait, on s’embrassait, en applaudissait, sous la surveillance des sergents de ville et avec l’approbation de l’autorité[Par Nathalie Preiss] En revanche, si l’on en croit l’article du Dictionnaire des erreurs sociales, cité dans la note précédente, les « journées portes ouvertes » attiraient une « foule avide de les voir qui devint si grande que la police lui défendit l’accès de la maison » (p. 770). Créés en 1829 par le préfet de Belleyme, les sergents de ville, ancêtres des gardiens de la paix, étaient chargés de la police municipale et du maintien de l’ordre public.. Quand un spectateur demandait la parole pour une interpellation, on la lui accordait, et alors commençait une sorte de tournoi entre les incrédules et les apôtres saint-simoniens. On sifflait d’un côté, on approuvait de l’autre, on échangeait des apostrophes qui n’étaient rien moins que parlementaires, jusqu’à ce que les municipaux[Par Nathalie Preiss] C’est-à-dire les « gardes municipaux » : succédant à la Gendarmerie de Paris, cet ordre, créé par Napoléon et supprimé en 1812, avait été recréé en 1830 par Louis-Philippe. Dans l’argot du gamin de Paris, le « municipal » devint bientôt le « cipal » ! fissent évacuer la salle et que force restât à la loi. J’ai passé là, monsieur, quelques soirées que je ne retrouverai de ma vie.

Le premier jour où nous parûmes, Malvina et moi, sur le banc des nouveaux catéchumènes[Par Nathalie Preiss] Vocable emprunté à la religion chrétienne par la religion saint-simonienne, le « catéchumène » désignant la personne qui se prépare au baptême et, par là même, à l’accueil dans la communauté chrétienne., la discussion s’engagea au sujet des droits de la femme, de l’émancipation de la femme. Un beau parleur de l'assemblée cherchait à prouver la supériorité de notre sexe sur l’autre, il s’appuyait sur des documents historiques, sur les différences d’organisation, sur les lois de la nature. À diverses fois Malvina avait témoigné son impatience, quand tout à coup, ne pouvant se contenir, elle se leva :

« Mon Père, dit-elle au président, j’éprouve le besoin de répondre à ce muguet[Par Nathalie Preiss] Bel exemple, avec ce qui suit, de l’argot de la grisette (voir, supra, la note associée à « fleuriste », au chapitre I). Le « muguet », par allusion au parfum de la fleur porté par certains hommes, désigne, dans le vocabulaire Jeune France, un homme élégant, raffiné : ainsi, dans La Caricature du 20 octobre 1831 (voir Georges Matoré, Le Vocabulaire et la société sous Louis-Philippe, Genève, Slatkine Reprints, 1967, p. 48), à la rubrique « Caricatures », paraît un article intitulé « Thermomètre intellectuel inventé par un Jeune France, et publié par un Toupet », où « les modifications successives de l’entendement peuvent se classer de cette manière et sous les dénominations suivantes […] : De 15 à 20 ans et au-dessous, l’homme est Jeune France […]/De 20 à 25, l’homme est Muguet […]/De 25 à 30, Toupet […]/De 30 à 35 ans, Crocodile […]/De 35 à 40, Rococo […]/De 40 à 45, Perruque […]/De 45 à 50, Ganache […] ». Ici, le mot est pris en mauvaise part et équivaut à « blanc-bec » ; je demande la parole. — Vous l’avez, ma sœur, dit le président. — À la bonne heure, reprit-elle, je me dégonflerai[Par Nathalie Preiss] Antiphrase argotique : Malvina, précisément, n’entend pas se dégonfler! . Qu’est-ce qu’il vient donc nous chanter, ce linot, que notre sexe est fait pour obéir[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, comme dans la version de la troisième édition, chez Paulin, de 1844, on lisait: "que notre sesque est fait pour obéir"., le sien pour commander [Par Nathalie Preiss] La leçon du feuilleton et de l'édition de 1844 (voir la note précédente) est davantage en harmonie avec la parlure populaire de la grisette (voir la note suivante).? Ils sont tous comme ça, ces serins d'hommes[Par Nathalie Preiss] Bouquet des « noms d’oiseaux » appliqués au « muguet » par Malvina. Si la métaphore du linot, nom de l’oiseau friand de graines de lin, est une création de Malvina, qui, en bonne saint-simonienne, se plaît à jouer sur les genres et masculinise à plaisir l’image attendue de « linotte », qui subsiste dans l’expression « tête de linotte » (et le terme désigne, en ornithologie, aussi le mâle), en revanche, « serin » appartient à l’argot courant de la grisette et de son parèdre, le gamin de Paris, et signifie « naïf », voire « niais » (en lien avec la couleur du cocu, le jaune serin). À travers Malvina, Reybaud joue sur l’inversion des rôles ou, du moins, l’égalité des sexes, prônée par le saint-simonisme, puisque dans les représentations textuelles ou visuelles du temps, c’est la grisette qui est associée à la légèreté (dans tous les sens du terme) de l’oiseau, à l’alouette, la fauvette ou le pinson, témoin la Mimi Pinson. Profil de grisette (Le Diable à Paris, 1845) de Musset.. En public, roides comme des crins ; dans le tête-à-tête, souples comme des gants[Par Nathalie Preiss] Images en situation : Reybaud s’emploie à mettre dans la bouche de la grisette des comparaisons qui relèvent de son monde, celui de la mode et du textile : le crin de la crinoline, inventée par Oudinot sous la monarchie de Juillet, et les gants fabriqués et vendus par les grisettes gantières.. Connu ! connu ! »

À cette sortie, l’assemblée entière fut saisie d’un fou rire. Les grisettes étaient en nombre: le triomphe de Malvina fut le leur.

« Bravo ! bravo ! » criait-on.

Malvina rayonnait ; elle reprit :

« Ah ! voulez-vous voir comment on les éduque, les hommes, quand on s’en donne la peine. Eh bien, on va vous en offrir le spectacle : la vue n’en coûte rien. Ici, Jérôme. »

C’était moi que Malvina apostrophait en y ajoutant un signe de l’index qui ne me laissait aucun doute sur son intention. J’aurais voulu être à cent pieds sous terre. J’allais servir à une exhibition, j’allais poser. Un moment je songeai à désobéir ; mais l’air de Malvina était si impérieux, elle semblait si peu douter de ma soumission, que je n'osai pas intervertir les rôles. Les Pères saint-simoniens paraissaient d’ailleurs enchantés de la tournure que prenait la scène ; c’était pour eux une démonstration vivante, et autour de moi tout le monde m'encourageait à m’y prêter. Je me rendis donc au geste de Malvina. Quand je fus à sa portée, elle me mit la main sur l'épaule, et, se tournant vers l'auditoire, elle ajouta[Par Nathalie Preiss] Ici, une illustration in-texte de Grandville, qui transforme la salle Taitbout (voir supra) en vraie scène de théâtre (Jérôme avait prévenu: "Ce fut comme un coup de théâtre, et malgré moi j'y jouai un rôle"), avec, ici, son parterre de grisettes en tous genres, et, le dominant, Malvina, posée en véritable prima donna du saint-simonisme, qui pointe de l'index (et met à l'index) son malheureux mari, qu'elle entend dresser et redresser! :

« En voici un que j’ai dressé ! il pinçait le vers français, ça ne m'allait pas, j’en ai fait un saint-simonien, j’en ferai ce qu'il me plaira ! Ah ! vous croyez que c’est toujours la culotte qui gouverne ; merci ! Il y en a beaucoup parmi vous qui ne parlent haut que lorsqu’ils sont loin du jupon de leurs épouses. Suffit, je m’entends. Va t’asseoir, Jérôme. »

Vous dire la tempête de bravos qui accueillit cette boutade est impossible. L’essaim des brodeuses, des chamareuses, des lingères, des modistes[Par Nathalie Preiss] Reybaud respecte ici la hiérarchie de la gent grisette : en effet, si l’on en croit J.-B. Ambs-Dalès, dans ses Amours et intrigues des grisettes de Paris (Roy-Terry, 1830), il y a « six principaux ordres de la hiérarchie des grisettes » (p. 80), qu’il répartit par quartiers : après avoir mis à part les doreuses, brunisseuses, doreuses sur porcelaine, découpeuses de schalls, ravaudeuses, cotonnières et éjarreuses, cantonnées aux faubourgs, les brocheuses, satineuses et relieuses, liées spécifiquement à la librairie, quartier de l’Odéon, les culottières, quartier de la Halle, il place, en bas de la hiérarchie, après les chamarreuses ou bordeuses de souliers, quartier de l’Hôtel de Ville, les blanchisseuses, quartier du Panthéon ; au-dessus, les brodeuses, quartier du Marais ; plus haut, les couturières, quartier de l’École de médecine ; plus haut, les fleuristes (ordre auquel appartient Malvina. Voir aussi, supra, au chap. I, la note associée à « fleuriste »), quartier de la rue Saint-Denis ; plus haut encore, les lingères et mercières, quartier du Palais-Royal ; enfin, au sommet, les modistes, quartier du Palais-Royal, l’aristocratie des grisettes, comme en témoigne la planche intitulée « Atelier de modistes » de la série publiée par La Mésangère, Le Bon Genre (1827) [http://histoiredemode.hypotheses.org/files/2016/03/CeZfHWCWwAIMO3H.jpg-large.jpeg]. , qui bourdonnait dans la salle, voulait porter Malvina en triomphe. Jamais Père n'avait obtenu un succès pareil. Séance tenante, cinquante-trois ouvrières confessèrent la foi saint-simonienne : les conversions se succédaient, et c’était Malvina qui en était l’âme. Aussi passa-t-elle, dans cette même soirée, au grade de prêtresse du premier degré[Par Nathalie Preiss] Plaidant pour l’égalité entre hommes et femmes, le « Père » Enfantin assigne à la femme, dans l’église saint-simonienne,le rôle de prêtresse, mieux, il envisage un couple prêtre, et Reybaud, dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840), de le citer : « Quelle est belle la mission du prêtre social, homme et femme ! qu’elle sera féconde ! Tantôt il calmera les ardeurs inconsidérées de l’intelligence, ou il modèrera les appétits déréglés des sens ; tantôt, au contraire, il réveillera l’intelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis […] » (éd. cit., p. 105). Enfantin va même plus loin et appelle de ses vœux une femme messie, à la recherche de laquelle partiront plusieurs saint-simoniens, dont Barrault, qui, abandonnant le nom d’ « Enfantinien » pour celui de « compagnon de la femme », partit la chercher jusqu’en Turquie, où sa quête, suspecte aux autorités, s’arrêta (Dictionnaire des erreurs sociales, éd. cit., p. 771)..

Vous l’avouerai-je ! j’étais confus du rôle que je venais de jouer, et pourtant le succès de ma fleuriste me touchait comme un résultat auquel j'avais concouru. Malvina me comprit, car en rentrant elle me sauta au cou et me dit :

« T'as un bon caractère, Jérôme, je te revaudrai cela, parole de prêtresse. »

En effet, monsieur, son dévouement ne se démentit plus.

Quelques mois se passèrent ainsi. On donna des bals passablement décolletés en l’honneur de la religion : jamais culte ne s’était annoncé plus gaiement. Des femmes, plus ou moins libres, animaient ces fêtes, et je n’étais pas le moins empressé auprès d’elles[Par Nathalie Preiss] Jeu sur l’expression saint-simonienne « femme libre » (voir, supra, au chap. I, la note associée à ce mot). C’est, entre autres chefs d’accusation, pour les mœurs supposées trop libres, à partir de la déclaration d’Enfantin sur le couple prêtre citée plus haut, qu’Enfantin et ses proches furent condamnés en 1832.. Ces assiduités donnèrent à réfléchir à Malvina ; le saint-simonisme commença à lui paraître un peu trop sans préjugés[Par Nathalie Preiss] Variante (déjà présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844), par rapport à la version initiale du feuilleton du National, où l'on pouvait lire : "le saint-simonisme commença à paraître moins attrayant;".. D'un autre côté, quelques Pères voulurent prendre des libertés avec elle, et il fallut qu’elle les mît à la raison à sa manière. On se fâcha, elle se fâcha plus fort ; on la menaça de destitution, elle répondit par des impertinences.

D’ailleurs, les fonds saint-simoniens marchaient vers une baisse, et Malvina pressentait une déconfiture prochaine. Déjà on s’était retiré sur les hauteurs de Ménilmontant[Par Nathalie Preiss] Après la rupture avec Bazard, et l’éloignement d’autres disciples, Carnot, Leroux, Pereire, Enfantin réunit la communauté dans sa propriété de Ménilmontant, évoquée en 1834 par Reybaud lui-même dans son article, déjà cité, du Nouveau Tableau de Paris : « À Ménil-Montant, au point culminant de la côte, M. Enfantin avait une propriété patrimoniale, une vaste maison, avec jardin d'un demi-arpent. Belleville à droite, le Père Lachaise à gauche, et Paris rampant aux pieds. Quel site pour un monastère ! Là on pouvait s'inspirer dans la solitude, oublier les tracas du monde, attendre la venue de la femme, essayer en petit l'association contemplative et partielle, jusqu'à ce que l'heure eût sonné de l'association universelle et laborieuse. Ainsi pensa le père, il parla ; et toute la famille accourut se recueillir dans cette retraite. » (p. 189). pour y vivre d’économie. Le régime des raisins verts et du haricot de mouton allait arriver. Cependant je ne voulus pas abandonner la partie au moment où elle se gâtait ; je résolus de faire preuve de dévouement en restant à mon poste. Je me cloîtrai comme les autres et pris l’habit, le fameux habit saint-simonien. On m’assigna mon emploi, mes fonctions. Hélas ! monsieur, ce fut la dernière humiliation qui m'était réservée. Ma capacité m'avait valu le soin des bottes de la communauté. Pendant deux mois je vécus dans le cirage ; chaque jour je lustrais quarante paires de bottes religieusement[Par Nathalie Preiss] Légende de la planche hors-texte de Grandville « Apôtres dans l’exercice de leurs fonctions sacerdotales », qui illustre cette scène et donne tout son sens à « religieusement » avec un Paturot auréolé, cirant avec vigueur (tandis que d’autres apôtres s’affairent à d’autres tâches domestiques), devant le « Père Enfantin », en effet quarante paires de bottes, puisque « les moines de Ménilmontant » étaient au nombre de quarante. Précisons que cette fonction n’a rien d’une invention de Paturot et, selon la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », était tenue, en juillet 1832, par « Émile Barrault, ancien Professeur, auteur d’une comédie en cinq actes et en vers. — Auguste Chevalier, ancien Professeur de Physique. — Dugied, ancien Avocat à la Cour royale », et, dans la perspective d’une égale répartition des tâches, n’avait pas moins de valeur que celle de « fonctionnaire pour le nettoyage des chandeliers et l’enlèvement des ordures ». Dans le même esprit que celui de la planche de Grandville, ladite fonction avait donné lieu à une caricature non signée et numérotée 27 de la série « Capacités saint-simoniennes », où est campé, au premier plan, un saint-simonien cireur de bottes dont la brosse est actionnée par une languette que l’on tire, tandis qu’au second plan, la « femme libre » prend du bon temps avec le « Père » [https://books.openedition.org/pul/docannexe/image/7922/img-6.jpg]. Planche reproduite par Philippe Régnier,« Le saint-simonisme entre la lettre et l’image : le discours positif de la caricature », dans La Caricature: entre république et censure, Ph. Régnier, R. Rütten et alii dir, P. U. Lyon, 1996, p. 22).. Par exemple, je n’ai jamais pu me rendre compte du service que je rendais en cela à l'humanité, et quel intérêt mon coup de brosse pouvait avoir pour les générations futures. C’est un problème qu’aujourd'hui encore je me pose sans pouvoir le résoudre.

Autant, monsieur, la première période de notre vie religieuse avait été remplie de joies et de succès, autant la seconde fut pleine de tristesse et de revers. Le jardin dans lequel nous nous étions volontairement cloîtrés abondait en raisins qui n’ont jamais pu mûrir. La détresse s’en mêlant, nous en fîmes la base de notre ordinaire, et Dieu sait ce qu’il en résulta. Malvina, qui avait repris son travail en ville, venait à mon secours en m’apportant quelques côtelettes supplémentaires ; mais cela ne suffisait pas pour balancer l’affreux ravage des fruits verts. Vous dire dans quel état se trouvait alors la religion serait chose impossible. Enfin, un jour ma fleuriste me vit si pâle et si défait, qu’elle fit acte d’autorité.

« Mon petit, dit-elle, ça ne peut pas durer comme ça ; jamais le verjus n'a fait de bons estomacs. Puisqu’on te fait brosser les bottes des camarades, faut qu’on te nourrisse. Quiconque travaille doit manger. — C’est bon à dire, Malvina : mais là où il n’y a rien, le plus affamé perd son droit. — Eh bien, alors, mon chéri, on leur dit adieu et l’on va décrotter ailleurs. Au fait, tu as maintenant un joli talent de société. »

Je suivis le conseil de Malvina; je quittai Ménilmontant : mais, que devenir ? Faut-il l’avouer ! malgré les mécomptes de cette vie un peu aventureuse, malgré les souffrances physiques, les privations de tout genre, je ne me séparai qu'à regret des illusions qu’une année d’apostolat avait fait naître en moi ! Sérieusement, monsieur, il y eut un moment où je me crus appelé à régénérer le monde, à lui prêcher un évangile nouveau. J’avais cette foi robuste qui, au dire de l’Apôtre, peut déplacer les montagnes [Par Nathalie Preiss] Allusion aux paroles du Christ rapportées par les évangélistes Marc (11, 23-24) et Matthieu (21, 21-22) : « En vérité je vous le dis, si vous avez une foi qui n’hésite point […] si vous dites à cette montagne : “Soulève-toi et jette-toi dans la mer”, cela se fera. »: je croyais que nous apportions aux classes souffrantes la parole du salut, que nous allions donner de la manne à tous les estomacs, de l’ambroisie à toutes les bouches arides. Tous, nous nous imaginions avoir dérobé à Dieu son secret pour en faire hommage à la terre. L'orgueil, sans doute, entrait pour beaucoup dans tout cela ; mais au fond de nos cœurs dominaient pourtant une compassion véritable pour nos semblables, un désir ardent du bien, un dévouement sincère, un désintéressement réel.

Voilà pourquoi, monsieur, nous soutînmes sans faiblir un rôle souverainement ridicule. Ces fonctions grossières auxquelles chacun de nous savait se soumettre, l’abstinence souvent pénible qui signala notre vie en commun, ne trouvent leur explication que dans la conviction ardente qui nous animait. Aussi, restai-je longtemps sous le coup de cette impression. L'idée que notre globe n’avait d’avenir que dans une transformation complète me poursuivit sans relâche ; la régénération humaine m’assiégeait sous toutes les formes. De quelque côté que je visse luire ce feu trompeur, on était sûr de me voir accourir : je craignais que ce grand travail ne s'accomplît sans moi : et, comme l'on dit, j’étais jaloux d’apporter ma pierre à ce monument.

Hélas ! monsieur, ce ne sont pas les occasions qui me manquèrent. À aucune époque, l'humanité n’eut plus de sauveurs que de notre temps. Quelque part que l’on marche on met le pied sur un messie : chacun a sa religion en poche, et entre les formules du parfait bonheur on n’a que l’embarras du choix[Par Nathalie Preiss] En effet, comme le souligne Paul Bénichou dans Le Temps des prophètes, face à une société post-révolutionnaire atomisée, qui a perdu sa tête et la tête, penseurs et artistes, partis de prémisses différentes, du néo-catholicisme à « l’utopie pseudo-scientifique » de Fourier ou Saint-Simon, se rejoignent néanmoins dans leur volonté de restaurer le lien social, « religieux » (selon le faux sens étymologique de « ce qui relie »), et empruntent à la religion chrétienne son vocabulaire, dont les termes fondamentaux de « messie » et de « régénération », tout en infléchissant, voire en trahissant,leur sens, jusqu’à « l’hérésie humanitaire » d’un Pierre Leroux, disciple dissident de Saint-Simon (op. cit., chap. IX). C’est bien pourquoi, lorsque Reybaud dit que « quelque part que l’on marche on met le pied sur un messie », il se plaît à renverser la proposition de Chateaubriand, dans le Génie du christianisme, qui juge inférieur au merveilleux chrétien le merveilleux païen parce qu’il peuple la nature d’êtres mythologiques, sur lesquels on risque de marcher ou avec lesquels on ne cesse de se trouver nez à nez : « Le poète |…] ne rencontrait que des faunes, il n’entendait que des dryades : Priape était là sur un tronc d’olivier […] » (Génie du christianisme, IIe partie, livre IV, chap. II).. Je ne choisis pas, car j’essayai de tout. Il était fort question de l’Église française[Par Nathalie Preiss] François-Ferdinand Châtel (1795-1857), dit l’abbé Châtel, avait fondé au lendemain de la révolution de Juillet la schismatique Église française, qui se recommandait notamment par la volonté révolutionnaire et populaire de dire la messe en français. Dans un article du Livre des Cent-et-un (repris dans Les Catacombes, en 1839), Jules Janin, s’en prenant aux religions nouvelles, dont le saint-simonisme, épingle aussi l’Église française dont il résume la réforme ainsi : « elle consiste en trois choses principales : d’abord à donner les sacrements, au plus bas prix possible, à tous ceux qui les demandent ; ensuite à donner les sacrements à tous ceux à qui l’Église les refuse ; enfin à remplacer la langue latine par la langue vulgaire, à dire en français : Gloria Patri, et allez-vous-en, la messe est dite, au lieu de ite, missa est », et dont il évoque le sanctuaire, rue Saint-Honoré, en ces termes : « Quel sanctuaire, grand Dieu ! tout le ménage équivoque d’un garçon parisien : le rideau jadis blanc, le carreau froid et ciré, le buffet en noyer, les chaises en méchant acajou, la carafe d’eau jaunâtre, le briquet phosphorique sur la cheminée, et sur les murs, presque humides, des gravures d’un blanc pâle suivies de quatre lignes d’explication. C’était en ce lieu que se disait la sainte messe ! » (« L’abbé Châtel et son Église », dans Paris, ou Le Livre des Cent-et-un, Paris, Ladvocat, 1831, tome II, p. 177). Et Reybaud lui-même, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, crucifie l’abbé Châtel en ces termes : « il a rompu cavalièrement avec le pontife romain, il a ouvert boutique sur le pavé de Paris, malgré notre archevêque ; il a exploité son commerce de messes, d’enterremens, sans contrôle ni patente ; il s’est posé primat des Gaules, il a béni, ordiné, purifié, canonisé ; il eût sacré un roi s’il en eût trouvé sur sa route d’assez stupides pour le souffrir, il eût sacré en français, oint en français, baisé en français, le monarque eût-il été Chinois, Samoïède, Otahitien ou Charrua ! » (p. 204-205). , je donnai dans l'Église française : je faillis devenir sous-primat. Malvina, qui est une fille de sens, m’arrêta fort à propos, entre une messe en français et un sermon sur la bataille d'Austerlitz.

Je passai ensuite en revue les diverses sectes de néo-chrétiens dont Paris était inondé. Chacun, monsieur, voulait interpréter le christianisme à sa manière. Il y avait les néo-chrétiens du journal l’Avenir[Par Nathalie Preiss] Si Reybaud s'en prend plus particulièrement ici aux néo-chrétiens, notons que, dans cette époque en quête de régénération sociale (voir, supra, la note associée à "dans le saint-simonisme, la religion"), la mode est au "néo", avec reprise, mais sur un autre mode (jusqu'à l'hérésie ou religieuse ou philosophique ou artistique), de courants d'idées (ou de styles anciens: Baudelaire, dans son Salon de 1845, parlera de "néo-Michel-Angélisme"); et, dans Un autre monde, illustré par Grandville (1844), Taxile Delord, par la voix de Puff (voir le chapitre III de Jérôme Paturot) s'en prend à cette frénésie "néo-logique": "Le procédé pour créer un culte est simple comme bonjour. Ajoutez n'importe quoi à la syllabe néo, et vous avez une théogonie toute fraîche." ("Apothéose du docteur Puff", Paris, Fournier, 1844, p. 11). Est fait allusion ici aux sectateurs de Félicité de Lamennais (1782-1854), qui, comme tous ses contemporains, profondément bouleversé par la Révolution, avait d’abord épousé la cause contre-révolutionnaire, avant d’exprimer la volonté d’harmoniser volonté divine et libre-arbitre, providence et progrès, et avait créé, en octobre 1830, avec Montalembert et Lacordaire, le journal L’Avenir, dont la devise était « Dieu et liberté », et qui prônait la liberté d’enseignement et la séparation de l’Église et de l’État. Une liberté mal entendue par les autorités religieuses d’alors et, si le pape Léon XII avait bien accueilli en 1820 son ouvrage De l’indifférence en matière de religion, en revanche, le pape Grégoire XVI condamna le journal et ses positions, qui cessa de paraître en 1832. En 1834, Lamennais avait exprimé son désarroi et son éloignement de l’Église officielle, au profit de la seule vraie, l’humanité, dans Paroles d’un croyant : c’est la même année que Reybaud, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, se montre fort critique et ironique à son égard et en fait, avec l’abbé Châtel, un « nain », auprès du « colosse » Saint-Simon : « Où veut en venir […] cet émancipateur du libre arbitre dévot, quand il demande d'appliquer aux choses du culte le laisser faire, laisser passer des économistes? Pourquoi plaider à la fois deux thèses qui semblent s'exclure, celle de l'autorité en haut, et celle de la liberté en bas? […] Y a-t-il dans tout cela […] une doctrine assez précise, qu'on puisse classer cet homme et lui donner un nom? Est-ce un orthodoxe? est-ce un schismatique? Un moment on a pu croire au schisme quand le saint père décocha l'un de ses foudres contre le journal l'Avenir, où M. de Lamennais plaidait ses idées; mais quand on vit ensuite l'apôtre de la liberté religieuse […] faire humblement le pèlerinage de Rome pour désarmer la sévérité pontificale, […] supplier et se résigner ensuite, partir sans avoir rien obtenu, pour vivre dans l'isolement et le silence, on comprit qu'il n'y avait pas dans le prêtre écrivain l'étoffe d'un réformateur, et que sa portée était tout au plus celle d'un controversiste de conciles. » (p. 203-204). , les néo-chrétiens de M. Gustave Drouineau[Par Nathalie Preiss] Autre « nain » selon Reybaud, Gustave Drouineau, romancier, dramaturge qui, dans la préface de son roman Résignée (Paris, Gosselin, 1833), expose sa doctrine néo-chrétienne. S’inspirant de Saint-Simon et jouant christianisme contre catholicisme, il envisage l’histoire de l’humanité selon différentes époques : à l’époque morale du christianisme a succédé l’époque catholique, qui a cédé la place à l’époque critique de la révolution de 1789, qui doit elle-même céder la place à une époque organique, restauratrice du lien social perdu, celle du néo-christianisme défini ainsi : « La société néo-chrétienne, fidèle à la loi de progrès, devra prendre pour bases l’extension des doctrines de l’Évangile, le respect de la pensée, l’égalité fraternelle, la tolérance, la liberté de conscience, le dévouement, la soumission au supérieur légal, l’humilité restrictive des ambitions sans frein », et Drouineau de parier notamment pour une police, qui, « au lieu d’être immorale, sera morale » (p. 27)! Mais Reybaud, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris, refuse au néo-christianisme toute influence : « Si vous saviez quel mal j'ai pris à chercher de Montmartre à Montrouge, de l'arc de l'Étoile à la barrière du Trône un néochrétien, si chétif, si petit qu'il fût. J'ai tout vu, croyez-moi, tout fouillé » (p. 206). , les néo-catholiques[Par Nathalie Preiss] Dans la mouvance de Lamennais (voir, supra, la note associée à « l’Avenir »), les abbés Philippe Gerbet et Antoine de Salinis avaient fondé la revue le Mémorial catholique, suivie bientôt par d’autres, comme La France catholique, organes du néo-catholicisme, qui cherchait à allier providence, libre-arbitre et progrès social, et mettait notamment l’accent sur la vocation de l’art chrétien à régénérer la société, à amener le peuple à la beauté, et, par là, à un Dieu d’amour et de liberté. Si les néo-catholiques pouvaient ainsi se réclamer de Chateaubriand puis de Lamartine, ils trouvèrent aussi une figure de choix en la personne de Frédéric Ozanam (1813-1853), historien, titulaire de la chaire des littératures étrangères à la Sorbonne, féru de Dante, et fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul, qui fait passer d’un catholicisme libéral à un catholicisme social. et une foule d’autres, tous possédant le dernier mot du problème social et religieux, tous déclarant l’univers perdu si l'on n'adoptait pas leurs maximes. J’allai des uns aux autres, cherchant la vérité, cherchant surtout à prendre position quelque part. Hélas ! je ne trouvai que chaos et impuissance, jalousies entre les sectes naissantes, schismes dans le schisme, mots sonores sans signification, prétentions exagérées, orgueil immense, confusion des langues plus grande que celle dont les ouvriers de Babel donnèrent le spectacle[Par Nathalie Preiss] Allusion, en situation, à l’épisode de la Genèse (11, 1-9) où, après le Déluge, les hommes parlent tous une même langue et décident de construire une ville et une tour à la hauteur de leur orgueil (le « sommet » doit « pénétre[r] ») les cieux »), que Yahvé détruit, entraînant confusion des langues et dispersion des hommes sur terre, d’où le nom de « Babel » (dérivé du verbe hébreu qui signifie « confondre, mélanger »).. De guerre lasse, monsieur, je me fis templier [Par Nathalie Preiss] L’ordre chrétien des Templiers, à vocation tout à la fois religieuse et militaire, s’était formé en 1095 sous le règne de Philippe Ier : son siège se trouvait au nord de Paris, d’où les noms de la « rue du Temple » et du « boulevard du Temple » » (Théodore Faucheur, Histoire du boulevard du Temple depuis son origine jusqu’à sa démolition, Paris, Dentu, 1863, p. 3). De France, l’ordre avait essaimé dans toute l’Europe. Fondé par des gentilshommes, qui s’étaient donné le nom de « Pauvres Chevaliers du Christ », il s’était assigné pour mission l’accueil et la défense des pèlerins en Terre Sainte et la protection des lieux saints (le nom de « templier » venant du temple de Salomon où Jésus Christ enseignait). Mais, issu des rangs de la noblesse, il avait aussi une ambition politique qui pouvait faire de l’ombre au souverain en place, et, né sous Philippe Ier, il fut interdit par Philippe le Bel, qui fit arrêter en 1307 son grand maître et d’autres chevaliers (voir la note suivante), soutenu par le pape Clément V, qui prononça la dissolution de l’ordre, le 3 avril 1312. Si Reybaud se fait « templier », c’est que cette dissolution ne signe pas la disparition de l’imaginaire de l’ordre, entretenu au XVIIIe siècle par la franc-maçonnerie, et nourri, au XIXe siècle, par le lien privilégié du romantisme avec le Moyen Âge chrétien. C’est ainsi que, sous l’Empire, le franc-maçon Bernard-Raymond Fabré-Palaprat, crée un nouvel ordre du Temple (et s’en proclame grand maître), qui vacille dès la Restauration, et s’éteint, après bien des vicissitudes, en 1870 (voir Philippe Josserand, « Les Templiers en France : histoire et héritage », Revue historique, 2014/1, n° 669, p. 179-214. [https://www.cairn.info/revue-historique-2014-1-page-179.htm]). Reybaud se fait l’écho ironique de cette difficile résurrection dans son article déjà cité du Nouveau tableau de Paris au XIXe siècle, qu’il termine (et en termine) avec les Templiers ainsi : « La résurrection des Templiers est plus sérieuse. Vous avez là M. Jacques Molay, je me trompe, M. Barginet de Grenoble, qui ne baisserait pas le regard devant Philippe-le-Bel. L’ordre mondain a repris le manteau blanc et la croix rouge, la toque doublée d’hermine et les bottes molles à longs éperons d’or. Nous sommes au quatorzième siècle ; nous jouons au costume et à la cérémonie, comme si nous n’avions pas assez de la comédie bourgeoise et des loges maçonniques ! » (p. 207). : c’était un remède héroïque. Si l’ordre avait vécu cinquante jours de plus, peut-être devenais-je le soixante et dixième successeur de Jacques Molay[Par Nathalie Preiss] Dernier grand maître des Templiers (voir la note précédente), Jacques de Molay fut arrêté, ainsi que tous les autres chevaliers de France, sur l’ordre de Philippe le Bel, le 13 octobre 1307, et sommé d’avouer péchés et crimes de l’ordre. Parce qu’il s’était rétracté – « J’ai trahi ma conscience, il est temps que je fasse triompher la vérité. Je jure donc, à la face du ciel et de la terre, que tout ce qu’on vient de lire des crimes et de l’impiété des Templiers est une horrible calomnie ; c’est un ordre saint, juste, orthodoxe ; je mérite la mort pour l’avoir accusé à la sollicitation du pape et du roi… » (cité par Théodore Faucheur, op. cit., p. 6) –, il fut condamné au supplice du feu, à Paris, le 18 mars 1314. Considéré comme un martyr, sa mémoire avait été entretenue par le nouvel ordre du Temple qui, à partir de 1808, célébrait tous les ans l’anniversaire de sa mort, jusqu’à l’extinction dudit ordre (voir Philippe Josserand, art. cit.), d’où le regret de Paturot ! .

Cependant c'est à cette époque de notre vie que nous devons, Malvina et moi, l’une de nos plus vives satisfactions. Nous connûmes alors le grand Mapa[Par Nathalie Preiss] Nom que Gannau (né vers 1805, mort vers 1850), joueur ruiné qui officiait sur un galetas d’un atelier de sculpture de l’île Saint-Louis où il confectionnait des « plâtras », figurines destinées à incarner sa théorie (d’où le nom donné aux feuilles volantes où il exposait sa doctrine. Voir Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, op. cit., p. 430), s’était donné lui-même, en raison de sa conception – tout à la fois inspirée par le christianisme et fort éloignée de lui théologiquement –, d’un Dieu androgyne, Évadah, incarné dans le couple improbable de la Vierge Marie et du Christ, lui-même incarné dans le couple Peuple-Liberté : « Et le Verbe s’est fait Homme dans un homme du nom de Jésus ; et le Verbe s’est fait Peuple dans un peuple du nom de France ; et le Verbe unité Homme s’est fait chair dans le sein d’une Vierge du nom de Marie ; et le Verbe unité Peuple s’est fait chair dans le sein d’une Vierge du nom de Liberté. » (cité par P. Bénichou, op. cit., p. 431). Son disciple le plus fervent fut L.-Ch. Caillaux, auteur de L’Arche de la nouvelle alliance, mais l’auteur dramatique Félix Pyat ou l’éditeur Hetzel furent aussi de ses fidèles, si l’on en croit Charles Yriarte dans son Paris grotesque. Les Célébrités de la rue (1864). Singulière, cette religion s’inscrit néanmoins dans ce large mouvement de pensée, évoqué plus haut, qui, face à l’atomisation de la société révolutionnée, cherche à lui redonner une unité, à la « régénérer » et emprunte au christianisme, au risque de l’hérésie, ses concepts. Et, si Jérôme et Malvina, après avoir épousé la cause saint-simonienne, adhèrent si facilement à celle du Mapah, c’est qu’Enfantin, on l’a vu (voir, supra, la note associée à « prêtresse »), appelait de ses vœux un couple prêtre, voire un Messie féminin, sans toutefois aller jusqu’au Dieu androgyne, comme le souligne Reybaud lui-même dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « Cette venue de la femme, cette attente d’un Messie de l’autre sexe fut le long rêve de la dernière période saint-simonienne. » (op. cit., p. 107).. Le Mapa, monsieur, fut l’idéal de tous ces pontifes nouveaux. Il les dépassait comme le chêne dépasse les bruyères. Figurez-vous une barbe vénérable, une élocution facile, un air avenant : tel était le Mapa[Par Nathalie Preiss] Portrait fort proche de celui que dessine Charles Yriarte dans son Paris grotesque : « Le Mapah avait nécessairement dépouillé le vieil homme, il avait laissé croître sa barbe, se coiffait d'un feutre gris, revêtait sa blouse et chaussait des sabots./Celui qui fut Gannau avait été l'un des plus beaux hommes de son temps ; sa tête était restée belle et avait contracté, sous l'empire de la maladie, et par suite des jeûnes et des macérations forcés, une certaine noblesse qui affirmait sa divinité. Le teint était pâle et la face émaciée, le tissu avait pris une transparence ascétique, les yeux s'étaient voilés et le front, qui se dépouillait chaque jour, s'était ennobli en se découvrant. » (op. cit., p. 98).. Il séduisit Malvina au premier abord. Sa religion était dans son nom, formé de l’initiale de maman et de la finale de papa, c’est-à-dire ma-pa : un mythe, un symbole, l’homme et la femme, la mère et le père, le résumé de l’humanité ; la femme avant l’homme, car c'est la femme qui engendre, si c’est l’homme qui féconde. Il fallait l’entendre expliquer son système, ce divin Ma-pa ! Les paroles coulaient de ses lèvres comme le miel[Par Nathalie Preiss] Application, en situation, à celui qui unit en lui et en son système le masculin et le féminin, la vierge Marie et le Christ, des paroles d’amour de l’époux à l’épouse dans le Cantique des Cantiques : « Tes lèvres, ma fiancée,/ distillent le miel vierge. » (4, 11). Son disciple Caillaux, dans une lettre citée par Yriarte, insiste sur l’éloquence du Mapah : « Gannau était prodigieusement éloquent. Sa parole immense faisait passer l’étrangeté de ses néologismes. » (op. cit., p. 111). Aussi peut-on songer également ici à la formule biblique attachée à la parole des prophètes de l’Ancien Testament, témoin le passage du « livre avalé » (la parole de Yahvé) du Livre d’Ezéchiel : « “Fils d’homme ce qui t’est présenté mange-le ; mange ce volume et va parler à la maison d’Israël ”. J’ouvris la bouche, et il me fit manger le volume, et il me dit ; "Fils d’homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne ”. Je le mangeai et il fut dans ma bouche doux comme le miel. » (Ez., 1, 3-4). . Depuis les beaux jours du symbolisme indien et de la mythologie grecque, on n’avait rien connu de plus véritablement hiéroglyphique, cabalistique et hermétique[Par Nathalie Preiss] Pastiche desdits néologismes chers au Mapah (hérités peut-être de sa familiarité avec la verve néologique de la phrénologie, qui cartographie et identifie, à partir des protubérances du crâne, les facultés de l’amativité etc.), mais qui rend bien compte de l’éclectisme de son inspiration et de sa lecture de la révélation progressive du principe divin, de l’Inde primitive (d’où l’adjonction d’un « h » à « Mapah ») au monde moderne, en passant par Israël et la cabale, l’Égypte des hiéroglyphes et la Grèce d’Hermès. Yriarte précise que Caillaux inondait Paris de bas-reliefs hiéroglyphiques destinés à répandre la doctrine du Mapah : « Caillaux […] passait ses jours et ses nuits à modeler des bas-reliefs, contenant en signes hiéroglyphiques, toute l’histoire de sa religion ; il avait symbolisé l’androgynisme et cette notice n’aurait son intérêt qu’en y joignant la reproduction de l’une de ces tables mystiques que, dans cinq-cents ans, on prendra pour des bas-reliefs égyptiens venus de Denderah ou de Louksor. Nous avons fait tous nos efforts pour les retrouver, sans y parvenir, et pourtant, depuis 1844 jusqu’en 1846, le Mapah en inonda Paris. » (op. cit., p. 96).. Oui, monsieur, le Mapa a laissé plus de traces dans mon esprit que tous les réformateurs pris ensemble, sans en excepter Saint-Simon et M. Gustave Drouineau[Par Nathalie Preiss] L’illustration in-texte de Grandville, qui occupe la partie gauche de la page, et repose sur l'harmonieuse union de l'"image-femme" et du "texte-homme", joue sur le langage hiéroglyphique et redouble l’alliance du masculin et du féminin, qui fait l’identité même du Mapah, dont la poitrine arbore, en grandes capitales, un « MA » et « PA », situés de part et d’autre de la frontière des boutons de chemise ; inscription reprise avec variante, juste en dessous, en petites capitales : « MAN » « PA ». Mais, par un savant chiasme androgynique, l’on remarque, en arrière-plan, que, du côté maternel, se trouvent tous les attributs dits masculins, avec, de bas en haut, le sabre pour sabrer et sabler le champagne, situé au-dessus, puis les queues de billard enrubannées, la bourse, et, pour finir, le narguilé, alors que, du côté masculin, selon une exacte symétrie, l’on distingue des attributs dits féminins, avec, de bas en haut : la colombe, bientôt métamorphosée en flèche de l’amour, reliée au corset aguicheur d’un mannequin en vitrine (qui reprend un tableau de l’exposition du « Louvre des marionnettes » d’Un autre monde, placé à côté de la parodie d’une parodie du tableau d’Horace Vernet des amours interdites de Judas et Tamar (sa bru), intitulée « Les deux chameaux » – alors qu’il n’y en a qu’un dans le tableau de Vernet –, qui joue sur le sens de « prostituée » du terme « chameau », dans l’argot d’alors), avant la quenouille et le biberon de Darbo Fils, 6, passage Choiseul, « seul breveté d'invention et de perfectionnement pour les biberons et les bouts de sein » [https://www.britishmuseum.org/collection/term/BIOG222437], qui faisait fureur à la quatrième page des journaux ! Et la composition de la gravure avec pour axe central la silhouette longiligne du Mapah invite aussi à établir des correspondances horizontales, tramant le fil d’une autre histoire : celle de l’amour vénal, précisément à l’horizontale, comme la vie orientale, selon la vignette de la Physiologie de l’Anglais à Paris (Paris, Fiquet, 1842) de Charles Marchal, évoquant le dandy couché, occupé à fumer son narguilé (p. 112. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1034478/f114.highres]), à qui « Dieu a donné le chameau pour […] traverser » le « désert » de la vie (p. 35. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1034478/f37.highres]) (champagne et flèche de l’amour sont sur la même ligne, de même que la bourse et le mannequin), qui peut se terminer en quenouille ou en « mal de mère », selon le style des Physiologies d’alors (narguilé, quenouille et biberon sont situés sur le même plan). .

Ces tentatives ne constituaient pas toutefois une position sociale, les rêves ne font pas vivre longtemps. Malvina y mettait du sien tant qu’elle pouvait, l’excellente fille ; cependant nous n’allions qu’à force de privations. D'ailleurs, dans la force de l'âge, il était honteux de n'avoir pas su encore me ménager des ressources qui me fussent propres. J’en rougissais malgré moi ; mais, quand il s'agissait d’adopter une carrière, des scrupules puérils me retenaient. Mon oncle me fit faire, à l'insu de Malvina, quelques ouvertures. Il était vieux, sans enfants: j’étais son seul héritier : il m’offrit de me céder son commerce de son vivant, de me diriger, de m’initier. L'orgueil, monsieur, fut plus fort que le besoin. Ce mot de bonnetier me révoltait : c’était mon cauchemar. Je me disais qu'il était indigne d’un homme littéraire comme moi de végéter dans la bonneterie, d’être bonnetier, de vendre des bonnets, et de coton encore ! Plus mon oncle se montrait pressant, plus j’éprouvais de répugnance. Un jour le hasard nous mit face à face sur le boulevard du Temple[Par Nathalie Preiss] Si le lieu de la rencontre entre Paturot et son oncle bonnetier n’a rien d’étonnant, puisque le boulevard du Temple (appelé aussi boulevard du crime en raison de la concentration sur ce boulevard de théâtres spécialisés dans le mélodrame) se situe dans le quartier du Marais, celui des rentiers et des petits commerçants, friands de ce type de spectacle, le choix dudit boulevard n’a pas seulement valeur sociologique mais aussi symbolique, placé qu’il est à la fin d’un chapitre consacré aux religions nouvelles, épousées tour à tour par Paturot. En effet, ce boulevard doit son nom à la proximité du monastère des Templiers originels (voir la note associée à ce mot), ordre renouvelé au début du siècle et dans lequel Paturot, en désespoir de cause, pense entrer : aussi, malgré qu’il en ait, l’oncle se voit-il ainsi accueilli au sein des différents temples évoqués (du temple des saint-simoniens à celui des Templiers en passant par celui de l’Église française). L’on touche là à la complexité d’un texte « multifoyers » (voir l’Introduction critique): si, du point de vue de Paturot, l’oncle bonnetier tranche avec les différents systèmes et religions évoqués, selon l’opposition attendue entre matériel et spirituel, terre et ciel, prose et poésie, du point du vue de Reybaud, associer l’oncle, via le boulevard du Temple, aux sectateurs de ces différents « temples », c’est réduire l’opposition et renvoyer dos à dos bonnet de coton et gros bonnets des religions nouvelles, et s’offrir ainsi le luxe, après les Études sur les réformateurs sociaux, d’un discours plurivoque sur ces derniers. . Le digne parent vint à moi, me serra main :

« Eh bien, Jérôme, es-tu décidé ? me dit-il. — Jamais, mon oncle, jamais ! » répliquai-je.

Et je m’enfuis à toutes jambes, comme si je venais d’échapper à un grand péril.

Que d’orages, monsieur, m’attendaient encore sur cet océan parisien, avant que je pusse jeter l’ancre dans le port de la filoselle et du tricot[Par Nathalie Preiss] La filoselle, tissu ajouré, fabriqué à partir de bourre de soie et de coton, servait notamment à la confection de gants et de bas : dans les armoiries du Paturot, figurant sur le premier plat du cartonnage d’éditeur de cette édition illustrée de 1846, à la différence de la vignette représentant ces armoiries au chapitre VIII de la Seconde Partie, ce sont bien des bas de filoselle qui revêtent les deux présentoirs pour bas, deux jambes en l’air (de Malvina ?), situés de part et d’autre du blason de Paturot, qui a pris pour devise bonnetière : « Je n’en fais qu’à ma tête » ! à l’envers, assurément ! ![Par Nathalie Preiss] Reprenant un certain nombre d'éléments du frontispice, le cul-de-lampe qui achève le chapitre montre Jérôme fuyant le fantôme de la bonnetterie, avec son bonnet de coton, ses bas de filoselle, et sa veste en tricot (voir, dans l'"Avant-Propos", la note associée à "édition illustrée").

III[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National du dimanche 4 septembre 1842, il n'y a pas de titre mais le numéro, en romain, du chapitre: "III". Le titre est inséré dans le texte, comme suit: "Et il continua:/Paturot, gérant de la Société du Bitume de Maroc", tandis que, dans cette édition de 1846, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, on lit : "Et il continua:/Depuis que la porte de Ménilmontant s'était fermée sur moi [...]". PATUROT GÉRANT DE LA SOCIÉTÉ DU BITUME DE MAROC[Par Nathalie Preiss] Le Maroc tient son nom, depuis 1511, de sa capitale « Marrakech », et est dénommé sur les cartes du XIXe siècle comme le « royaume de Maroc », d’où, ici, l’absence de l’article. Si le Maroc possède en effet plusieurs gisements de ce composé d’hydrocarbures qu’est le bitume naturel, appelé à remplacer alors avantageusement le macadam pour le revêtement des rues et à attirer les spéculateurs de tous poils, il est ici convoqué aussi en raison de son actualité, liée à la conquête par la France, depuis 1830, du pays voisin, l’Algérie, où l’émir Abd-el-Kader avait organisé une résistance forte contre l’occupant. Apparu dès le feuilleton du National du 4 septembre 1842, ce titre (alors inséré dans le texte, il devient titre à part entière du chapitre IV, paru dans le feuilleton du 9 septembre), il revêt une actualité, à tous égards brûlante, dans cette édition de 1846, puisque l’émir Abd-el-Kader, figure de la résistance contre les actions et exactions de la France et, notamment du général bientôt gouverneur général de l’Algérie, Bugeaud, est obligé, après la prise de sa smalah le 16 mai 1843 à Taguin (immortalisée par un tableau de commande du peintre officiel de la monarchie de Juillet, Horace Vernet : [https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Prise_de_la_smalah_d_Abd-El-Kader_a_Taguin_16_mai_1843_Horace_Vernet.jpg]) de se réfugier au Maroc où il lève des troupes : il sera battu à la bataille d’Isly, le 14 août 1844 et, en 1847, finira par se rendre au général Lamoricière..

Le récit des aventures du pauvre Jérôme commençait à m'intéresser. Cette nature candide, accessible aux illusions et disposée aux expériences, résumait par plus d’un point l’histoire et la situation d’esprit de la jeunesse actuelle[Par Nathalie Preiss] Condensation, en une phrase, de différentes figures auxquelles le personnage de Paturot est redevable (voir l'Introduction critique): le Candide de Voltaire, le poète devenu petit journaliste, Lucien de Rubempré et ses illusions perdues de Balzac, l'Octave de La Confession d'un enfant du siècle (1836) de Musset, aux expériences désillusionnées, sous les ailes de "l'ange du crépuscule". . Je me montrais donc exact au rendez-vous qu'il me donnait, et je le voyais, de son côté, devenir plus communicatif à mesure qu'il se familiarisait davantage avec moi.

« Quand vous eûtes quitté le saint-simonisme, lui dis-je, quel parti prîtes-vous ? — Ne m’en parlez pas, monsieur : c’est ici que commencent mes plus tristes aventures. »

Et il continua :

Depuis que la porte de Ménilmontant[Par Nathalie Preiss] La communauté saint-simonienne, créée par le « pape » Enfantin, dans sa propriété de Ménilmontant (voir, dans le chapitre II de la Première partie, la note associée à ce mot). s’était fermée sur moi, nous vivions assez tristement. J’avais vu s’effeuiller mes premiers rêves, s’évanouir mes plans imaginaires, se flétrir mon idéal. Quand on entre dans la vie, monsieur, on se la figure volontiers comme une chose éthérée ; on en fait un Eden que l'on peuple de fantômes gracieux, et où il suffit, pour se maintenir en santé et en joie, de contempler la nature et de respirer le parfum des fleurs. Tout est beau, tout est bon ; la pensée ne touche à rien sans l’embellir et le colorer. Il semble que l’humanité a le bonheur sous la main, que la douleur n’est qu’un malentendu. Des besoins, on n’en connaît pas ; des soucis, on n’a que celui d’aimer, d’être aimé, de s’épanouir, de se laisser vivre. Oh ! les illusions de la jeunesse, que c’est beau, mais que c'est court !

Je n’en étais plus là ; je touchais à la seconde période de l’existence. Malvina m’y rappelait souvent ; elle était impitoyable pour tout ce qui touche à la vie matérielle. Elle aimait la galette du Gymnase, le théâtre à quatre sous, le flan[Par Nathalie Preiss] Reybaud joue là, et jusqu’à la fin du paragraphe, sur tous les topoï de la littérature consacrée à la grisette, qui brode sur ses loisirs et plaisirs, notamment ici son goût et pour le théâtre (elle hante le Gymnase, sis boulevard Bonne Nouvelle, dévolu au genre du vaudeville, créé en 1820 par Delestre-Poirson, et le théâtre des Funambules, bâti en 1816 au 68, boulevard du Temple, dit « Boulevard du crime », où se produisait notamment le célèbre mime Deburau, auquel, en 1833, Jules Janin avait consacré un ouvrage intitulé Deburau. Histoire du théâtre à quatre sous) et pour la galette qu’on y vend au kilomètre. Si l’on en croit la Physiologie de la grisette de Louis Huart (1841), vignette de Gavarni à l’appui, la grisette se livre à « des réflexions de haute gastronomie sur le mérite de la galette du Gymnase et de la galette de la Porte Saint-Denis » (p. 36-37), où « le père Coupe-Toujours » « débite chaque jour environ cent cinquante mètres de galette » ! (p. 38), témoin cette lithographie de Bouchot intitulée « Le Boulevard St Denis » (Le Charivari, 3 janvier 1844), où deux grisettes font dans la philosophie gastro-ploutocratique: « Oh ! Joséphine, comme les millionnaires sont heureux !..... toute la journée ils peuvent manger de la galette !.... » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30554442/f3.highres]. Précisons que Paul de Kock, dans La Grande Ville. Nouveau tableau de Paris, souligne que le "pâtissier du Gymnase", avec un débit de neuf cents à mille galettes le dimanche, semble l'emporter sur le père Coupe-Toujours, et attire des chalands plus choisis (Paris, Au bureau des publications nouvelles, 1842, t. I, p. 56). et les socques plus ou moins articulés[Par Nathalie Preiss] Sortes de semelles épaisses en cuir et, le plus souvent, en bois, articulées, que l’on passe sous la chaussure pour éviter l’humidité. Inutile de préciser que, dans les études et caricatures de mœurs du temps, et Reybaud leur emboîte le pas !, les socques se désarticulent, témoin la Physiologie de la grisette, qui, à propos de la grisette nécessiteuse, précise : plutôt que d’avoir recours au prêt sur gages du Mont-de Piété, « elle aime mieux […] un vieux tartan [voir infra] et une paire de socques désarticulés » (p. 31).. Elle se plaignait de la charcuterie, qui formait alors la base de nos repas ; et me tenait pour un être profondément incapable, parce que je ne lui avais pas encore donné un tartan neuf [Par Nathalie Preiss] Étoffe de laine à carreaux d’origine écossaise, le tartan désigne alors, par métonymie, le vêtement lui-même, un plaid ou, pour les dames, un châle qui descend jusqu’aux pieds. C’est à partir de 1820 que la mode écossaise s’était répandue en France, sans doute à la suite de la découverte de l’œuvre de Walter Scott et du succès de La Dame blanche (opéra-comique en trois actes de François Adrien Boiëldieu, livret d’Eugène Scribe d’après Guy Mannering et Le Monastère de Walter Scott, créé le 10 décembre 1825 à l’Opéra-Comique). Aussi, dans le Journal des dames et des modes du 25 décembre 1825, peut-on lire : « […] on veut de l’écossais partout : sur le col, en sautoir ; sur les épaules, la poitrine et le dos, en écharpe ; sur la tête, en turbans, en chiffons, en chapeaux demi-habillés ; enfin en robes de poil de chèvre, et en manteaux de madras”. » (p. 568. Sur le sujet, voir Hélène Denis, « L’Imaginaire du goût: Motifs “écossais” dans le paysage parisien au début du XIXe siècle », French Historical Studies, vol. 22, N°4, 1999, Duke University Press).et une chaîne en or. Dîner au restaurant à quarante sous[Par Nathalie Preiss] Un sou vaut alors cinq centimes : il s’agit donc d’un restaurant à deux francs (l'équivalent de cinq euros actuels), peu cher (néanmoins cette somme représente un peu plus que le salaire journalier d’une grisette) et fort chiche. Aussi, dans ses « Prophéties charivariques » (1846), le caricaturiste Charles-Marie de Sarcus, dit Quillembois, ironise-t-il, avec cette légende : « Les restaurants à 40 sous donneront avec les quatre plats, le dessert et la bouteille de Château Margot, un billet de stalles à l’Opéra comique. » [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_carg018143_rec_001.jpg?itok=Bqb_Gq33]. , faire une partie d’ânes à Montmorency[Par Nathalie Preiss] Toutes les études de mœurs du temps soulignent le plaisir dominical de la grisette : les bals champêtres, dont celui, fort prisé, de Montmorency, croqué en 1830 par Victor Adam [https://davidbrassrarebooks.cdn.bibliopolis.com/pictures/05980_606.jpg?auto=webp&v=1720712533], avec ses promenades à dos d’âne : le galop le plus effréné n’est pas forcément celui du cancan, si l’on en croit Chicard et Balochard, les auteurs de la Physiologie des bals de Paris (1841) : « Jeunes filles, allez visiter Montmorency ; vous y danserez, c’est sûr./Vous ne quitterez point la charmante vallée sans avoir fait un pèlerinage quelconque à âne. Trottez, jeunes filles, trottez, mais ne galopez pas ; rien n’est dangereux comme cette sorte de galop » (p. 18) ; quant à la grisette Phrasie, la bien nommée, elle tranche : « Moi je n’aime pas [les ânes] de Montmorency, ils sont trop fringans ; la dernière fois, le mien a pris le mors aux dents… ma robe s’est accrochée, et j’ai fait la culbute. » (A. Dartois, É. Vanderbuch, Ch. Moreau de Commagny, La Grisette mariée, 1829, p. 33)., aller entendre feu Marti à la Gaieté[Par Nathalie Preiss] Il s’agit du comédien Jean-Baptiste Marty (1779-1863), sorti du Conservatoire et entré en 1802 au théâtre de la Gaîté (fondé en 1759 par Nicolet, sis boulevard du Temple, dit « boulevard du crime », à côté du théâtre des Funambules, il avait été reconstruit après l’incendie de 1835), où il franchit ensuite avec succès toutes les étapes de la carrière dramatique, jusqu’à sa « mort », sa retraite du théâtre, en 1834. Il s’était illustré notamment dans les mélodrames de Pixerécourt (avec lequel il partagea la direction du théâtre), tels La Citerne (1809), Marguerite d’Anjou (1810), Le Chien de Montargis ou La Forêt de Bondy (1814), Le Mont Sauvage (1821) (très apprécié de Vautrin qui, dans Le Père Goriot, en fait l'article devant Mme Vauquer : "'Je vais au boulevard admirer M. Marty, dans Le Mont Sauvage [...]. Si vous voulez, je vous y mène ainsi que ces dames"), La Peste de Marseille (1828), les vaudevilles, comme La Fille du portier d’Étienne Arago (1827) ou la comédie, avec La Femme médecin de Pierre Besnard (1806), répertoire de nature à satisfaire les goûts de la grisette. Son dernier rôle fut celui de Léonard dans le drame de Jean-Baptiste Pellissier, Léonard ou Le Pendu (1834), avant de se retirer à Charenton dont il devint maire et bienfaiteur., lui semblait la plus grande somme de plaisirs que Dieu ait pu accorder à ses créatures. Je passe sous silence son goût désordonné pour les pralines, qui souvent prit un caractère ruineux.

Nous vivions donc tous les deux sous le même toit, dans la même chambre ; elle le réel, moi l'idéal ; elle ne rêvant que le macaroni au gratin, moi repu de chimères. Le contraste était grand, la lutte fut vive ; elle se renouvela plus d'une fois : mais je sentais bien en moi-même que le résultat n'en serait pas douteux, que le démon dominerait l’ange, qu’Ève embaucherait Adam. Au milieu de tous les mécomptes qui m’assiégeaient, de toutes les déceptions dont j’étais la proie, je ne savais plus où reposer ma pensée ; et Malvina était là, toujours là, me traitant de cornichon et de serin, épithètes qui lui étaient familières, me montrant d’un air moqueur le luxe qui circulait sous nos yeux, ces carrosses qui sillonnent les rues, les savoureux comestibles étalés sous les vitres des traiteurs, les velours, les robes de soie, les dentelles, les bronzes, les ameublements somptueux que la capitale semble déployer sur tous les points comme une insulte à la misère. Ce spectacle, monsieur, c'est pour le pauvre la tentation de Jésus-Christ sur la montagne, et il y est en butte tous les jours.

Dans la maison où nous occupions une mansarde habitait un homme de quarante ans environ, dont la physionomie et la mise m’avaient frappé. Des bagues en brillants à tous les doigts, un luxe énorme de chaînes d'or qui ruisselaient sur sa poitrine, des boutons de chemise éblouissants, des breloques, des tabatières de prix, des gilets merveilleux, des habits coupés dans le dernier genre lui donnaient, pour me servir de l’expression de Malvina, l’aspect d'un homme cossu. L’âge avait un peu dégarni son crâne ; mais un toupet, parfaitement en harmonie avec les cheveux, réparait le ravage des années. Ce toupet, suivant qu’il affectait telle ou telle nuance, telle ou telle forme, avait en outre le privilège de transformer l’individu au point de faire douter de son identité. Du reste, M. Flouchippe (il se donnait ce nom) jouissait d'une figure avenante, de manières aisées, d’une prestance heureuse. Tout en lui annonçaient la richesse, la joie et l’expansion. Il occupait le premier, avait groom et cabriolet, et dînait tous les jours en ville.

Depuis quelque temps, je m'étais aperçu que, à chacune de nos rencontres dans l’escalier, M. Flouchippe m’honorait de son plus gracieux sourire. Dans l’expression de ses traits se laissait entrevoir on ne saurait dire quelle intention de me faire des avances et d’engager la conversation. Cependant, comme tout se bornait à quelques témoignages de politesse, je me contentais de penser en moi-même que nous avions là un voisin bien élevé. J’en parlai à Malvina : mais, au lieu de me répondre, elle détourna l’entretien. C'est qu’elle méditait alors avec le Crésus du premier un plan de campagne dont j'allais bientôt recevoir la confidence, et dont je devais être l'un des héros. Prêtez-moi quelque attention, monsieur : ceci est une des calamités de ma vie ; il faut que vous sachiez comment j'y ai été conduit.

Un soir, nous soupions, Malvina et moi, triste souper, souper d’anachorètes, du fromage et des noix, quand ma fleuriste, frappant la table de son couteau, s’écria :

« Ça n'est pas vivre, ça. On n’engraisse pas une femme avec des coquilles de noix ! »

L’apostrophe allait à mon adresse : je le compris et sus me contenir.

« Eh bien, qu’est-ce que ce genre-là ? poursuivit la jeune fille en élevant peu à peu le ton ; vous êtes donc de la race des poissons, que vous ne répondez pas quand on vous parle ? — Mais, Malvina, il me semble... — Il vous semble mal. Vous n’êtes qu’un être insupportable; je ne puis pas vous souffrir. »

J’étais fait à cette gamme; je ne m’en émus pas ; je savais comment se formaient ces orages, comment ils éclataient, comment ils s'apaisaient. Cette fois, pourtant, la recette ordinaire ne fut pas suffisante. Malvina consentit bien à se calmer, mais elle prit un air grave et solennel, et ajouta :

« Jérôme, écoutez-moi et parlons raison. Ça ne peut pas toujours durer ainsi. Vous vous promenez dans la lune, et moi je n’ai aucune espèce d’inclination pour ce météore. Si vous devez toujours circuler dans Paris le nez en l'air, avec l’espoir que les perdreaux tomberont tout rôtis, n, i, ni, c’est fini, il n'y a plus de Malvina. Faites-en votre deuil, et portez vos bottines ailleurs. Je ne vous dis que ça. — Malvina, comme tu le prends ! — Je le prends comme il faut le prendre, mon petit. Mon bon Jérôme, ajouta-t-elle sur un ton plus radouci, n’est-ce pas pitié de voir qu'un garçon comme toi, bien bâti, plein de moyens, agréable au physique, n’a pas la chance de faire son petit magot, de se donner quelques jouissances, de s’amasser des rentes, tandis qu’on voit un tas de pleutres, d’ignorants et de pas grand’chose, entasser des millions et des milliasses, devenir aussi riches que Louis-Philippe, avoir des calèches, des femmes en falbalas, des cochers à perruque et tout le bataclan ? N’est-ce pas une honte, dis ! — Sans doute, mais — Il n’y a pas de mais ; ça doit finir. Qu’est-ce qu’il te manque pour faire fortune comme les autres ? voyons ! tu as des pieds, tu as des mains, tu es savant, tu as fait des livres. Il ne le reste plus qu’à t’ingénier, mon garçon, qu’à te pousser de l’avant. — Mon Dieu ! Malvina, est-ce que je n’ai pas cherché à me rendre utile à mes semblables ? Je leur ai parlé la langue des dieux, je leur ai apporté une religion nouvelle. — Ne dis plus de ces bêtises, Jérôme : c’est bon pour des moutards de dix-huit mois. Nous sommes des hommes ; raisonnons comme des hommes. Tu as vu le monsieur du premier ? — Tiens !!! tu le connais, Malvina ? — Je ne te demande pas si je le connais, ça ne te regarde pas ; je te demande si tu l’as vu. — Mais oui, dans l’escalier. — Bonne boule, n’est-ce pas ? figure respectable. Eh bien, il te protège, il veut te lancer. — Dans quoi ? — C’est son secret ; il veut te lancer; il t'a pris en affection ; ton air lui revient. — Mais encore faut-il savoir de quoi il s’agit. — Il le l'expliquera, mon petit. Je lui ai promis que tu irais le voir. C'est joliment meublé chez lui. — Tu y es donc entrée ? — De quoi ! il faudra vous rendre des comptes, à présent. Eh bien, excusez du peu. Vous irez chez le voisin, monsieur, et ça, pas plus tard que demain matin. »

Qui aurait pu résister à ces manières si folles et si mutines ? Je cédai, monsieur, je promis : on est bien faible, quand une fois on s'est laissé prendre dans des liens pareils. Une concession en amène une autre, et cette chaîne a d'interminables anneaux. Le jour suivant, je descendis chez M. Flouchippe, qui me reçut dans son cabinet. Malvina avait eu raison de vanter le luxe de cet ameublement : c'était merveilleux, quoiqu’il y régnât un étalage de mauvais goût. On voyait que le propriétaire avait disposé les choses de manière à ce que l'œil fût frappé. L’argenterie était toute sur les dressoirs ; les portières de damas étaient surchargées d'ornements en cuivre doré. Quoiqu’on découvrît beaucoup de clinquant parmi ces richesses, beaucoup d’affectation, l'ensemble n’en était pas moins magnifique, et sur des locataires des mansardes l’effet devait en être grand. Aussi fus-je ébloui comme l’avait été Malvina.

M. Flouchippe me reçut avec des façons de prince. Étendu sur un sofa, il était vêtu d’une robe de chambre en soie à ramages, retenue à la ceinture par une cordelière orange d’où pendaient des glands à fils d’or. Un bonnet à broderies d'or était négligemment posé sur sa tête, et il agitait dans ses doigts un binocle qu’il portait de temps en temps à ses yeux. Je trouvai ces manières souverainement impertinentes, mais j’étais engagé vis-à-vis de Malvina, et je voulais faire preuve de bonne volonté. En attendant qu’il daignât m’adresser la parole, j'examinais mon protecteur. Son œil noir, quoique assez bienveillant, prenait de temps à autre une expression sardonique : ses lèvres pincées indiquaient la finesse, et les airs de bonhomie que lui donnait un embonpoint précoce étaient rachetés par le sentiment général qui dominait dans sa physionomie. Malgré mon peu d’expérience, je compris que j'avais affaire à un homme fort rusé.

Le cabinet dans lequel je venais de pénétrer ne renfermait que peu de meubles : le sofa, quelques fauteuils, un bureau à cylindre, une bibliothèque garnie de magnifiques reliures, des étagères en acajou suffisaient pour le garnir. Quatre gravures, qui n'étaient ni des morceaux de prix, ni des épreuves de choix, tapissaient les murailles. On voyait que ce cabinet n’était ni celui d’un homme d’étude, ni celui d’un artiste, et peut-être l’aspect en eût-il été énigmatique, si de larges cartons étiquetés n’eussent servi à dissiper les doutes et à préciser la destination du local. Les étiquettes étant tracées en fort grosses lettres, il me fut facile de lire, ici, Chemin de fer de Brives-la-Gaillarde ; là, Charbonnages de Perlimpinpin ; plus loin, la Villa-Viciosa, château en Espagne, au prix de cinq francs le coupon et pour être tiré en loterie sous les yeux de la petite reine Isabelle ; enfin, ailleurs, papier de froment, fer de paille, pavage en caoutchouc, etc., etc. Plus d’illusion, j’étais dans le cabinet de ce que l'on nomme vulgairement un homme d’affaires.

C’était le moment, monsieur, où ces industriels florissaient. La France était leur proie ; ils disposaient de la fortune publique. Une sorte de vertige semblait avoir gagné toutes les têtes : la commandite régnait et gouvernait. À l'aide d’un fonds social, divisé par petits coupons, combinaison bien simple comme vous le voyez, on parvint alors à extraire de l’argent de bourses qui ne s’étaient jamais ouvertes, à exercer une rafle générale sur les épargnes des pauvres gens. Tout était bon, tout était prétexte à commandite. On eût mis le Chimborazo en actions, que le Chimborazo eût trouvé des souscripteurs ; on l’eût coté à la bourse. Quel temps, monsieur, quel temps ! On a parlé de la fièvre du dernier siècle, et de l’agiotage de la rue Quincampoix. Notre époque a vu mieux. Quand Law vantait les merveilles du Mississipi, il comptait sur la distance ; mais ici, monsieur, c’était à nos portes mêmes qu’on faisait surgir des existences fabuleuses, des richesses imaginaires. Et que pensera-t-on de nous dans vingt ans, quand on dira que les dupes se précipitaient sur ces valeurs fictives, sans s’enquérir même si le gage existait ?

Nous étions au fort de la crise. On venait d’improviser, par la grâce de la commandite, des chemins de fer, des mines de charbon, d’or, de mercure, de cuivre, des journaux, des métaux, mille inventions, mille créations toutes plus attrayantes les unes que les autres. Chacune d’elles devait donner des rentes inépuisables au moindre souscripteur : tout Français allait marcher cousu d’or ; les chaumières étaient à la veille de se changer en palais. Seulement il fallait se presser, car les coupons disparaissaient à vue d’œil : il n’y en avait pas assez pour tout le monde.

Je me trouvais donc devant l’un des souverains du moment, l’un des promoteurs de cette grande mystification industrielle. Certes, l’orgueil lui était permis, car il avait eu autant de puissance que Dieu. De rien il avait fait quelque chose : il avait donné une valeur au néant. Aussi le sentiment de sa puissance et de sa position se peignait-il sur son visage; il était content de lui-même, il s’épanouissait. Enfin, il daigna jeter les yeux sur moi, et se souvint que j’étais là.

« Mon cher, me dit-il, excusez ma distraction ; je combinais une affaire. Quatre millions deux cent mille francs ; coupons, deux cents francs ; sous-coupons, cinquante francs. C’est cela ; ça doit marcher. Je suis à vous maintenant. Votre nom, s’il vous plaît ? — Jérôme Paturot. — Jérôme ! mauvais nom, s’écria-t-il ; trivial, sans couleur. Nous changerons cela : nous mettrons Napoléon Paturot. — Mais, monsieur... — Jeune homme, pas de mots perdus. Vous m’êtes recommandé comme un sujet docile, prêt à tout. Tâchez d’obéir et de signer ; le reste nous regarde. »

Je compris que Malvina me livrait pieds et poings liés ; je dévorai l’outrage et me tus.

« C’est bien ; voilà que vous devenez raisonnable, ajouta-t-il. Nous ferons votre fortune, mon cher, comptez là-dessus. — Monsieur, croyez bien... — Voici la chose. La mine de charbon baisse, le chemin de fer est usé ; il n’y a plus que le bitume aujourd’hui. Le tour du bitume est arrivé. Napoléon, décidément, nous vous mettrons à la tête d’un bitume. — Encore faut-il... — Oui, Napoléon Paturot, je vous garde cela : on ne peut moins faire pour votre protectrice. Capital, six millions ; coupons, cinq cents francs : sous-coupons, vingt-cinq francs. C’est parfait, c’est enlevé : revenez me voir demain. »

Je sortis stupéfait de cette entrevue.

IV SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT[Par Rose-Lucie Cahoua] Dans le feuilleton du National du vendredi 9 septembre 1842, le titre, « fondu » dans le texte du chapitre précédent, apparaît ainsi: « IV. / PATUROT, GÉRANT DE LA SOCIÉTÉ DU BITUME DE MAROC. ».

Après une courte pause, Jérôme reprit son récit :

J'eus beau m’en défendre, monsieur, m’insurger, me désespérer, trois jours après, comme l'avait dit mon protecteur industriel[Par Rose-Lucie Cahoua] Sur les sens du terme « industriel », employé comme substantif ou comme adjectif, voir, supra, la note du chapitre II de la Première Partie qui lui est consacrée. Dans le contexte de la blague, du « macairisme », associé au bien nommé Flouchippe (voir le chapitre précédent), le terme est péjoratif et renvoie au « chevalier d’industrie », où « industrie » désigne une activité tout à la fois lucrative, « juteuse » et frauduleuse ; à un degré moindre, c’est ainsi que le gamin de Paris, toujours à la recherche d’expédients plus ou moins douteux, est dénommé aussi « galopin industriel » dans la Physiologie qu’Émile Bourget lui consacre en 1841. Aussi le substantif « protecteur » résonne-t-il ironiquement et joue sur le sens d’« entreteneur » d’une femme vénale : rien d’étonnant donc à la précision, « Malvina conspirait avec lui »., j’étais à la tête d’un bitume[Par Rose-Lucie Cahoua] C’est-à-dire d’une concession pour l’exploitation du bitume (voir le chapitre précédent).. Malvina conspirait avec lui ; que vouliez- vous que je fisse contre deux ?[Par Rose-Lucie Cahoua] Parodie de l’interrogation de Julie devant l’indignation du vieil Horace, à l’annonce de la supposée capitulation d’Horace devant les trois Curiace, dans Horace de Corneille : « que voulez-vous qu’il fît contre trois ? » (acte II, scène 6). Assurément, Flouchippe et Malvina en valent trois ! L’héroïsme s’est changé en affairisme : la valeur attend le nombre des abonnés et actionnaires. Je succombai. On m’installa dans un fort bel appartement, meublé à la hâte ; on me donna un caissier, deux commis, enfin tous les dehors d’une administration importante. On lança des circulaires, on rédigea des prospectus[Par Rose-Lucie Cahoua] Début de l’énumération des moyens publicitaires, liés à l’art de la blague, du puff, incarné par Flouchippe – Robert Macaire (le terme « publicité », au sens commercial du terme, apparaît pour la première fois, en 1834, dans le Journal des connaissances utiles, fondé par Émile de Girardin, bien présent précisément dans nombre de planches des Cent-et-Un Robert Macaire de Philipon et Daumier et dans le texte de Reybaud). La « circulaire » (ou « lettre circulaire »), se dit, depuis 1787 (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Paris, Le Robert, 1992, t. 1) en langage administratif, d’une même lettre adressée à un certain nombre de personnes. Le « prospectus », quant à lui, désigne d’abord, dans le langage de la librairie (édition), le programme d’un ouvrage à venir, vendu, comme c’était l’usage, par souscription, avant de signifier, à partir de 1813 (A. Rey, op. cit.), une annonce publicitaire développée, sous la forme d'une feuille volante., et jugez de ma douleur, lorsque, deux jours après, je lus ce qui suit dans tous les journaux de Paris :

Mort aux Bitumes artificiels !!![Par Rose-Lucie Cahoua] Rappelons que le bitume, à l’état solide ou liquide (voir la note associée à ce mot dans le chapitre précédent), est présent naturellement dans les régions volcaniques, mais il peut être fabriqué, justement à partir du XIXe siècle, par distillation du pétrole (voir, infra, la note associée à « usine à gaz ») : c’est ce que l’on appelle le bitume artificiel, moins coûteux que le bitume naturel. L’on appréciera ici l’ironie double de Reybaud qui, d’une part, fait tenir le discours du naturel, de l’authenticité, de la vérité, à celui qui, avec éclat, se fait grand artificier, Flouchippe, et, d’autre part, insère dans ce qu’il appelle son « roman » un « faux document vrai », proche des prospectus de l’époque pour ce type de produit. Ironie double et à double fond puisque Reybaud joue aussi de l’intertexte balzacien : Histoire de la grandeur et décadence de César Birotteau, marchand-parfumeur – avatar de Joseph Prudhomme, double de Robert Macaire, et allié par les initiales à Jérôme Paturot (voir l’Introduction critique) –, où Balzac lui-même joue du faux document vrai avec l’insertion dans son roman de « pièces justificatives », le prospectus de la Double Pâte des Sultanes et celui de l’Huile Céphalique, que l’on a pu rapprocher de prospectus publicitaires qu’il a imprimés sur ses propres presses. Ironie à triple fond, en situation ! puisque, si les produits cosmétiques d’un César Birotteau, propriétaire de la Reine des roses, fleurent bon la rose, il n’en va pas de même pour l’odeur du bitume (voir infra). IL N’Y A DE VRAI ET DE NATUREL QUE LE BITUME IMPÉRIAL DE MAROC, Avec privilège de S. M. l’empereur de cette régence[Par Rose-Lucie Cahoua] « Régence » est à prendre ici au sens étymologique (regere) de gouvernement d’un Etat, d’une ville, et, par métonymie, le territoire administré par ce gouvernement. Le Dictionnaire de l’Académie de 1835 (et le Complément de 1842) précise, en effet, que le terme est surtout employé pour les gouvernements et territoires d’Afrique du Nord, administrés par délégation de la puissance du sultan turc, comme la régence d’Alger, de Tunis, de Tripoli. Aussi, le Maroc ne peut-il être considéré comme une « régence » : il s’agit bien, en 1842, date de la publication du feuilleton de Reybaud, d’un empire, l’empire chérifien, avec à sa tête « Sa Majesté » Moulay Abd ar-Rahman (1778-1859), qui régnera de 1822 à 1859. Delacroix l’immortalisera par une grande composition (esquissée dès 1832 mais présentée au Salon de 1845) : Moulay Abd-Er-Rahman, sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknes, entouré de sa garde et de ses principaux officiers [https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/34/Augustins_-_Le_Sultan_du_Maroc_-_Eug%C3%A8ne_Delacroix.jpg]. Flouchippe joue donc peut-être ici, combiné à l’imaginaire oriental propre au romantisme et d’une brûlante actualité dans les années 1840 (voir, dans le chapitre précédent, la note associée à « Maroc »), sur l’imaginaire royal que suppose la régence (pouvoir exercé à place du monarque, avant qu’il n’accède à l’âge requis), dans les monarchies européennes. Selon le même imaginaire royal appliqué ici à l’industrie, le terme « privilège » désigne l’usage ou l’exercice exclusif par une personne ou une communauté d’une activité, en l’occurrence, l’exploitation par Paturot du bitume de Mogador..

« Il y a bitume et bitume[Par Rose-Lucie Cahoua] Jeu sur la réplique de Sganarelle dans Le Médecin malgré lui de Molière: « il y a fagots et fagots » (acte I, scène 6), digne du style des Physiologies, études de mœurs florissantes dans les années 1840-1842, témoin le début de La Physiologie du Bourgeois, écrite et illustrée par Henry Monnier, l’inventeur de Joseph Prudhomme, frère de Jérôme Paturot (voir la note précédente et l’Introduction critique): « Notre bourgeois, à nous, n’est pas le vôtre, ni celui de votre voisin : ce n’est pas non plus le Bourgeois du troupier, ni le Bourgeois du campagnard. De même qu’il y a fagots et fagots, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas également Bourgeois et Bourgeois. » (Paris, Aubert et Cie, 1841, p. 5-6). On voit des bitumes qui se gercent, qui s’écaillent ; on en voit qui se laissent dévorer par la pluie ou fendre par le soleil ; on en voit qui, au lieu de conserver leur niveau, mettent à nu sur-le-champ des aspérités, et forment une suite de vallées et de montagnes[Par Rose-Lucie Cahoua] On le rappelle (voir la dernière note du chapitre précédent), le bitume est surtout utilisé à l’époque pour le revêtement des trottoirs et des rues qui avaient d’abord connu, à partir de 1820, le macadam (du nom de son inventeur écossais John Loudon MacAdam, 1756-1836), pierres concassées et tassées, accusé, l’été, de se transformer en poussière et, l’hiver, en boue. La difficulté est, en effet, de trouver un matériau suffisamment stable pour qu’il ne se déforme pas au gré des nombreux passages et des aléas météorologiques : l’on ajoute alors au macadam le bitume qui est censé en assurer la stabilité.. Tout cela vient de ce que ces bitumes ne sont point un produit de la nature, mais simplement un résidu d'usines à gaz[Par Rose-Lucie Cahoua] L’une des premières usines à gaz parisiennes, destiné à l’éclairage public, avait été créée en 1835, rue de Vaugirard, sur l’actuel emplacement du lycée Camille Sée (elle sera fermée en 1909). La définition, péjorative, du bitume ici donnée s’explique par le fait que le bitume artificiel s’obtient notamment par un procédé de distillation fractionnée : l’on chauffe à haute température le pétrole brut d’où, grâce à un soufflage d’oxygène, se dégagent un certain nombre de substances volatiles – le gaz de pétrole liquéfié, l’essence et le diesel – jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le bitume, plus lourd – le résidu – proprement dit. Précisons que l'usage métaphorique d "usine à gaz", pour désigner une entreprise, un système complexe (au risque de l'explosion, comme le puff), est postérieur (le Dictionnaire de l'Académie française n'enregistre ce sens que dans son édition actuelle, la neuvième, alors que cet emploi est attesté au début du XXe siècle)., saupoudré de sable de rivière. Marchez là-dessus, et vos talons de bottes vous en diront des nouvelles[Par Rose-Lucie Cahoua] Comme souvent, l’image excède le texte puisque l’on note la provenance du bitume (ou asphalte : bitume avec granulats) vilipendé : Seyssel, dans l’Ain, importante concession qui, en 1838, avait donné naissance à la société en commandite Pyrimont-Seyssel (voir le chapitre précédent). Grandville, ici, récidive puisque, dans la « Monographie du rentier » de Balzac, parue en 1841 au tome III de la série des Français peints par eux-mêmes, il avait illustré l’enthousiasme dudit rentier, bientôt tari, pour le bitume, par un florissant spécimen du genre, les pieds, sinon enfoncés, du moins, bien ancrés, voire encrés !, dans l’asphalte de Seyssel [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_50436-4.jpg?itok=QfMrQex4] : « […] il n’y a rien de beau comme le bitume, le bitume peut servir à tout ; il en garnit les maisons, il en assainit les caves, il l’exalte comme pavage, il porterait des souliers de bitume ; ne pourrait-on pas faire des beefsteacks en bitume ? La ville de Paris doit être un lac d’asphalte. Tout à coup le bitume, plus fidèle que le sable, garde l’empreinte des pieds, il est broyé sous les roues innombrables qui sillonnent Paris dans tous les sens. "On reviendra du bitume !" dit le Rentier qui destitue le bitume […] ». .

« La préparation de ces bitumes artificiels est l’objet de réclamations universelles. L’air en est vicié : les habitants des maisons voisines inondent leurs appartements de chlorure[Par Rose-Lucie Cahoua] Produit d’entretien destiné au blanchiment et à la désinfection. sans pouvoir se défendre de l'infection. Des fumées empestées remplissent les boulevards et menacent les passants d'asphyxie. Bref, pour parler avec tous les égards qui sont dus à ces compositions, c'est de la drogue[Par Rose-Lucie Cahoua] Chauffé, le bitume dégage, en effet, une forte odeur, celle des différentes substances volatiles (voir, supra, la note associée à « résidu d’usines à gaz ») qui se répandent dans l’air. Il y a un écho troublant entre ce texte de Reybaud-Flouchippe et ce passage des Lettres parisiennes de Delphine de Girardin, alias vicomte de Launay, parues dans le journal La Presse, fondée par son mari, Émile de Girardin, le type même du blagueur selon Le Charivari qui, dès 1837, fait campagne contre lui (son identification avec Flouchippe se confirme donc) : « Il y a plusieurs années, alors que la manie des constructions dominait tous les esprits, on disait que Paris ressemblait à une ville prise d’assaut par les maçons ; aujourd’hui l’on pourrait dire que c’est une ville fantastique envahie par les sorciers. À tout moment, vous êtes étouffé par une odeur infecte, par une épaisse et noire fumée ; à tous les coins des boulevards, vous voyez d’énormes chaudières sur de grands feux qu’attisent de petits hommes à figures étranges. Nous avons compté jusqu’à douze chaudières sur le boulevard ; aussi il fallait entendre tousser les passants, suffoqués par la fumée : c’était un rhume universel ; toutes les voix s’unissaient dans une seule et même quinte, qui commençait rue de Grammont et qui finissait rue Royale. Cela nous rappelle cette bonne pièce des Variétés, la Neige, et dans laquelle Odry disait d’une manière si comique : « Ils toussent tous ! » Le boulevard Montmartre a l’air du chaos ; il n’en est pas encore aux douze chaudières, il est simplement dépavé […] » (lettre XXVII, 22 septembre 1837)..

« Aucun de ces inconvénients ne se retrouve dans le Bitume impérial de Maroc, bitume naturel, bitume dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Hérodote en parle dans les termes les plus avantageux ; le Carthaginois Hannon en prit connaissance dans son premier voyage, et Léon l’Africain lui consacre un chapitre que l’on peut regarder comme un chef-d'œuvre en matière de stratification[Par Rose-Lucie Cahoua] Si Flouchippe use, sous le vent de la blague, de l’hyperbole en invoquant de hautes autorités de l’Antiquité, à l’instar, encore une fois, de César ! Birotteau trouvant son inspiration pour l’Huile Céphalique dans une gravure d’Héro versant de l’huile sur la tête de Léandre, il n’en demeure pas moins que l’existence du bitume – notamment dans la région de l’Euphrate, de la Judée (d’où le nom de lac Asphaltide donné à la mer Morte), de l’Afrique du Nord et de l’Ouest –, et ses multiples usages et qualités (embaumement, isolation, calfatage des navires) étaient connues et reconnues depuis la plus haute Antiquité. Ainsi, en effet, le grand historien grec Hérodote (Ve siècle av.-J.C.) mentionne l’utilisation du bitume pour la construction des murs de Babylone (après que la Bible le mentionne pour celle de la tour de Babel) : « À mesure qu’on creusait les fossés, on convertissait la terre en briques, et lorsqu’il y en eut une quantité suffisante, on les fit cuire dans les fourneaux. Ensuite pour mortier on employa le bitume chaud. » (Histoires, Livre I, chapitre I, section 179); de même, dans le récit de voyage plus ou moins imaginaire, et difficilement datable (Ve siècle av. J.-C.), connu sous le titre de Périple d’Hannon, « roi des Carthaginois », dit « Hannon le Navigateur », est décrite une région volcanique en flamme qui peut évoquer la présence de bitume, facilement, voire spontanément inflammable : « Nous vîmes un pays la nuit, totalement en flammes. Au milieu, il y avait une flamme plus haute que les autres et il nous semblait qu’elle atteignait les étoiles. De jour, cela ressemblait à une grande montagne qui était appelée « le char des dieux » [il s’agirait du mont Cameroun] [http://www.pheniciens.com/persos/hannon.php] ; quant à l’ambassadeur musulman fait prisonnier, en 1518, par des pirates siciliens, dit Léon l’Africain, il devint, sous le nom de Jean-Léon de Médicis, un célèbre géographe qui, dans sa Description de l’Afrique, évoque les gisements de goudron-bitume d’origine minérale du Maghreb. L'on peut s'étonner de l'érudition de Reybaud mais ce serait oublier qu'il avait été, en 1831, le rédacteur, avec le marquis Fortia d'Urban et Marcel, des deux premiers tomes de l'Histoire scientifique et militaire de l'expédition française en Egypte, précédée d'une introduction présentant le tableau de l'Egypte ancienne et moderne... (Dénain, 1831): le tome I retrace l'Histoire ancienne de l'Egypte sous les «Pharaons, les Ptolémées, les Grecs et les Romains » et, le deuxième, « depuis Mahomet [...] jusqu'à l'expédition d'Égypte », de Bonaparte. En 1834, il avait également rédigé le Voyage pittoresque autour du monde, résumé des voyages de découvertes de Magellan, Tasman, Dampier... etc., publié sous la direction de Dumont d'Urville (Paris, Tenré, 1834-1835, 2 vol. ).. Cependant ses propriétés essentielles étaient restées inappréciées jusqu’au moment où un accident singulier vint les révéler à l’univers. Voici le fait.

« Un bâtiment[Par Rose-Lucie Cahoua] Un vaisseau, un navire. européen se trouvait en perdition sur les parages de Mogador, où sont situés les lacs de bitume[Par Rose-Lucie Cahoua] Un bel archipel borde la région de Mogador (actuelle ville portuaire d’Essaouira, au sud-ouest du Maroc) mais, si elle regorge de richesses archéologiques et botaniques (argan etc.), il ne semble pas qu’elle se distingue par ses « lacs de bitume ». Effet du blagueur Flouchippe qui donne existence et « valeur au néant » (voir le chapitre précédent) ?. Une voie d’eau s’était ouverte à la hauteur de la flottaison. Or, il se trouve que, par l’action d’un feu souterrain, les bitumes de Maroc se mettent souvent en éruption[Par Rose-Lucie Cahoua] Il est vrai que les gisements de bitume, ou souterrains ou aériens, se trouvent dans les régions volcaniques et peuvent donner lieu à des combustions spontanées. Ici, Flouchippe fait, à tous égards, dans le feu d’artifice ! ; ils y étaient alors, heureusement pour le navire en péril. Déjà le malheureux s’approchait de la côte, faisant eau de toutes parts, quand tout à coup on le voit se redresser, épuiser sa voie d’eau comme par enchantement et reprendre le large. On crie au phénomène : rien de plus naturel, pourtant. Une éruption bitumineuse l’avait sauvé. Lancé au loin, le bitume s’était attaché aux flancs entr’ouverts du bâtiment, les avait goudronnés, calfatés[Par Rose-Lucie Cahoua] Calfater un navire consiste à obturer par des morceaux d’étoupe goudronnée ou bitumée les interstices du pont ou de la coque, afin de les rendre étanches. L’étanchéité, en l’occurrence, est acquise de facto., retapés, conditionnés, mastiqués. C’était un rhabillage à neuf : le brick[Par Rose-Lucie Cahoua] Issu de l’anglais « brig », le terme désigne une goëlette, soit un voilier à deux mâts – un grand, à l’arrière, et un plus petit, à l’avant, dit « mât de misaine » –, armés de voiles carrées auxquelles s’ajoutent, à la proue, les focs, voiles triangulaires. en question a pu faire le tour du monde.

« Voilà comment le Bitume impérial de Maroc s’est fait connaître. Depuis lors, toutes les expériences sont venues confirmer ses qualités agglutinantes et ses propriétés moléculaires. Aucun corps ne renferme plus de principes d’adhésion et de solidification. Un boulet de trente-six[Par Rose-Lucie Cahoua] C’est-à-dire un boulet de canon de 36 livres, dont les navires seront armés jusqu’en 1838, date d’une réforme de l’artillerie (Source : Wikipédia)., coupé en deux, a été parfaitement recollé au moyen du bitume de Maroc ; ce boulet aujourd’hui sert comme les autres, et a renversé une muraille sans se disjoindre. Un minaret de Mogador menaçait ruine, on l’a ressoudé avec du bitume de Maroc : ce minaret peut désormais défier les âges. Sur les lieux mêmes, on emploie le bitume de Maroc comme mortier, comme mastic, comme ardoise, comme moellon, comme pierre de taille, comme brique, comme chaux, comme ciment, comme pouzzolane[Par Rose-Lucie Cahoua] Emprunté à l'italien (« pouzolanna », de Pouzolles, ville proche de Naples), le mot désigne une roche volcanique poreuse, faite de scories du volcan, qui, agglomérées grâce au bitume, en font un revêtement isolant, notamment en horticulture. Toute l’énumération qui précède semble ressortir à la faconde blagueuse de Flouchippe, mais la malléabilité et la capacité du bitume à s’agglomérer à différentes substances (bois, pierre…), en permettent des usages multiples – notamment dans le domaine du bâtiment où il est utilisé comme liant et imperméabilisant – dont tous ceux ici énoncés.. On en fait des cuvettes, des meulières, des auges[Par Rose-Lucie Cahoua] Instrument en meulière, pierre siliceuse, tout à la fois solide et imperméable, utilisé depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXe siècle, pour confectionner des meules, d’où son nom. Une auge, outre le récipient contenant de la nourriture pour les animaux, désigne le récipient utilisé par les maçons pour gâcher le plâtre. Dans les deux cas, le bitume peut être utilisé comme enduit imperméable. , des plats à barbe[Par Rose-Lucie Cahoua] Accessoire de la toilette masculine, il désigne un plat en faïence ou en étain, de forme circulaire ou ovale, utilisé par les barbiers pour recueillir poils de barbe et mousse lors du rasage de leurs clients (la partie inférieure est découpée, de façon à pouvoir le placer sous le menton)., des fontaines, des statues, et jusqu'à des colonnes monumentales[Par Rose-Lucie Cahoua] Là encore, l’énumération des réalisations aussi diverses que variées à partir du bitume semble relever de la blague de Flouchippe mais, par-delà l’hyperbole qui rappelle celle que Louis Huart manie, dans Les Prodiges de l’industrie (1845), à propos du caoutchouc (voir la note associée à ce mot dans le chapitre précédent), lui aussi d’un « emploi universel », est bien attestée, dès les textes antiques, la présence du bitume dans la composition de divers objets d’art (statues, colonnes), décoratifs (vases, tables), ou non, en raison de son élasticité ! et de la capacité susdite à s’agglomérer à différentes substances : il était alors utilisé comme enduit ou comme colle, témoin des fouilles archéologiques à Mari (capitale mésopotamienne du IIIe siècle av. J.-C.) ou à Suse (ville perse du VIe siècle av. J.-C., dans l’actuel Iran) qui ont permis d’isoler dans les yeux d’une statue de Suse, conservée au Louvre, la présence de bitume, utilisé comme colle (Jacques Connan et Odiel Deschene, « Le bitume à Mari », dans Akh Purattim I, Margueron, Jean-Claude, et al., dir., MOM Éditions, 2007, p. 165-206 [https://books.openedition.org/momeditions/3848]).. Le bitume de Maroc est véritablement d’un emploi universel.

« Du reste, cet ingrédient, à l’opposé de ceux qui usurpent son nom, n'exhale aucune espèce d'odeur désagréable ; liquide, il rappelle le parfum des genêts qui croissent autour des lacs de Mogador ; solidifié, il est inodore au-delà de toute expression[Par Rose-Lucie Cahoua] Bel exemple d’iconotextualité, puisque, si l’illustration de Grandville illustre les ennemis de Flouchippe, producteurs de bitume artificiel, pestilentiel, alors que le bitume de Maroc est censé sentir, sinon la rose, du moins le genêt, elle peut aussi faire mentir les assertions de Flouchippe et renvoyer dos à dos les parties en lice. En effet, elle montre les badauds se bouchant avec force le nez pour échapper à l’odeur de la fumée dégagée par le chauffage du bitume à l’air libre. Et cette illustration illustre précisément le texte précédemment cité (voir, supra, la note associée à « drogue ») de Delphine de Girardin tout autant que celui de Paul de Kock dans son article, paru en 1842, « Le bitume » de La Grande ville. Nouveau tableau de Paris, illustré par Henry Emy : « Le Parisien , qui jadis faisait le voyage de Naples et gravissait le mont Vésuve pour voir bouillonner ce bitume, foule maintenant aux pieds cette matière qu’il ne regardait autrefois qu’avec crainte et respect et, tout en se promenant sur les boulevarts, il peut encore voir bouillonner le bitume, non pas sur la bouche d’un cratère, mais dans une grande chaudière de fer placée sur une espèce de poêle, dans lequel des individus fort noirs entretiennent un grand feu, en ayant soin de remuer avec une pelle le liquide visqueux qui répand au loin une fumée épaisse et une odeur fort désagréable » (t. I, Paris, Au bureau central des publications nouvelles, 1842, p. 333-334), et de citer les savoureuses réactions du provincial ou du gamin de Paris : « – “Qu’est-ce que c’est donc que ce vilain fricot, qui sent si mauvais et qui chauffe dans cette grande chaudière ?”... dit une espèce de provincial à une vieille portière », « “Ohé, ohé ! La friture !... s’écrie un gamin en accourant près de la chaudière. Tiens ! qué que c’est que ça… ça se mange-t-il ? … J’ai envie de laisser tomber mon pain là-dedans et de le lécher ensuite, pour voir si c’est bon…” » (p. 334-335). Ainsi, l’illustration, qui peut aussi faire fonction d’antiphrase et joue sur la mémoire de la planche n° 61 des Cent-et-Un Robert Macaire parue dans Le Charivari du 26 juillet 1838 (« “– Dis-donc, Macaire, qué que c’est que c’thé d’la mère Gibou, que nous faisons là ?/ – Bêta, c’est du bitume ./ De la boue, de la crotte et des cailloux, tu appelles ça du bitume ? excusez… faudra que les actionnaires soient bons enfants s’ils avalent celui-là…/ Bah !ils avalent bien le bitume vitrifié, le bitume coloré, le bitume marbre, y-z-ont les foies chauds ; c’est des vrais poulets dinde, ça digère tout.” ») donne jour (ou a été inspirée par ?), dans la formule « inodore par-delà toute expression », à un jeu de mot sur « expression », pris au sens d’extraction, ici par distillation : à droite, l’on remarque en effet, à terre, des bouteilles, étiquetées « Bitume », surmontées d’un entonnoir, prêtes à être remplies du délicieux et visqueux breuvage et, à gauche, des savons « parfum Bitume » et des flacons d’essence de bitume..

« Ce merveilleux produit naturel serait encore enfoui dans les solitudes de l’Afrique, si un jeune ingénieur civil du plus haut mérite, M. Napoléon Paturot, n’eût résolu, au péril de ses jours, de doter sa patrie d’un bitume qui lui manquait. S’aidant du texte grec d'Hérodote et le complétant avec la version phénicienne du périple d’Hannon[Par Rose-Lucie Cahoua] Voir, supra, la note associée à « chef-d’œuvre en matière de stratification »., il est parvenu à retrouver des lacs qui semblaient perdus depuis l'éboulement de cette fabuleuse Atlantide[Par Rose-Lucie Cahoua] Située à l’ouest des « colonnes d’Hercule » (Gibraltar), île mythique (du grec « Atlas »), symbole de la terra incognita, évoquée par Platon dans Timée (Première Section) et, plus encore, Critias : prospère, cette île offerte à Poséidon à ses fils, aurait été engloutie au Xe siècle av. J.-C., en raison des mœurs corrompues des dernières générations d’Atlantes. L’hypothèse que les fameux lacs de bitume de Mogador retrouvés par Paturot relèveraient de la fable (voir, supra, la note associée à « lacs de bitume »), semble se confirmer ici., qui n’était qu'un promontoire avancé de la Mauritanie Tingitane[Par Rose-Lucie Cahoua] En 39 ap. J.-C., les Romains avaient annexé la Maurétanie ou Mauritanie (à ne pas confondre avec l’actuelle Mauritanie), à la suite de l’exécution de son roi, Ptolémée, ordonnée par Caligula : c’est Claude, qui, en 40 ap. J.-C., la divisa en deux provinces, la Maurétanie Tingitane (correspondant au nord du Maroc actuel, avec pour ville principale Tanger, qui lui donne son nom) et l’autre la Maurétanie Césarienne (avec pour ville principale Césarée).. Honneur à M. Napoléon Paturot ! Il a plus fait pour son pays, dans un âge encore assez tendre, que d'autres arrivés au déclin de leur vie ; il a bien mérité des trottoirs et a ouvert aux bas côtés des boulevards une nouvelle ère.

«Dans une audience qu'il a obtenue de S. M. l'empereur de Maroc, Muley XXXIV, M. Napoléon Paturot a obtenu de ce souverain le privilège exclusif[Par Rose-Lucie Cahoua] Même si l'expression relève du vocabulaire juridique, reprise par la publicité, l'adjectif a ici un sens hyperbolique et pléonastique (voir, supra, la note associée à « régence »)., avec jouissance de dix-huit cents ans, de tout le bitume que peuvent produire ses États. La concession embrasse deux mille kilomètres carrés ; elle est sans restriction et sans limites. Un Marocain qui toucherait à ce produit, dont Muley XXXIV[Par Rose-Lucie Cahoua] « Moulay » signifie, en arabe, « seigneur » et précède le nom des empereurs du Maroc. L’empereur Abd ar-Rahman (voir, supra, la note associée à « régence ») ici n’est pas nommé : assurément, il s’agit pour Flouchippe de faire avant tout du « chiffre » ! a fait le généreux abandon, recevrait la bastonnade sur la plante des pieds, et serait assis sur un pal[Par Rose-Lucie Cahoua] supplice répandu chez les peuples d'Orient, qui consiste à enfoncer un pieu dans le corps d'un condamné. à la récidive. C'est ainsi qu'au Maroc on inspire le respect de la propriété[Par Rose-Lucie Cahoua] Flouchippe ne craint pas les préjugés !, encore perceptibles dans l’adjectif « barbaresque » appliqué aux États de l’Afrique du Nord et de l’Ouest (voir, infra, la note associée à ce terme)..

« Chimiste d’un ordre supérieur[Par Rose-Lucie Cahoua] Les années 1840 sont des années fastes pour la chimie puisqu’est affirmée l’unité de la chimie organique et de la chimie minérale, et que le célèbre chimiste suédois Jons Jakob Berzelius, inventeur de la notion de catalyse, et le chimiste français Joseph-Louis Gay-Lussac travaillent de concert sur l’isomérie (identité atomique de deux substances mais différence de structure, qui leur confère des propriétés chimiques différentes). Au Museum d’Histoire naturelle, c’est l’enseignement de Michel-Eugène Chevreul (1786-1889), professeur de 1836 à 1879, qui s’impose : assistant de Nicolas-Louis Vauquelin (1769-1823), il poursuit ses travaux sur les corps gras et la saponification (d’où, dans l’illustration précédemment étudiée, la présence de savons « parfum Bitume » !) et, en collaboration avec Gay-Lussac, la bougie stéarique (destinée à remplacer la chandelle à l’odeur nauséabonde). Fastes scientifiques et fastes criminels se conjuguent en 1840, puisque le procès de Mme Lafarge, accusée d’avoir empoisonné son mari à grand renfort de petits gâteaux à l’arsenic, met aux prises, au tribunal comme à la tribune des journaux, les chimistes et médecins François Raspail et Mathieu Orfila, accusé de mettre de l’arsenic dans ses réactifs ! L’on ne s’étonnera donc pas que Flouchippe place son entreprise sous les auspices des chimistes et fasse de Paturot un Napoléon de la chimie, sur le modèle, encore une fois, de César Birotteau qui, pour cautionner les qualités de son Huile Céphalique, invoque l’autorité de Vauquelin et le convoque en personne !, M. Napoléon Paturot a dû analyser le bitume dont il voulait faire hommage à sa patrie. Cette analyse a prouvé qu'à la rigueur on pourrait extraire de l’argent et même de l’or de ce produit[Par Rose-Lucie Cahoua] Avec l’évocation, au premier chef, de l’argent et de l’or, jeu et sur le double sens de ces mots, désignant tout à la fois les substances chimiques qui entreraient dans la composition du bitume et les valeurs monétaires et bancaires qui en « découlent », et sur le mot « produit », qui désigne ici tout à la fois le bitume recueilli et analysé et le produit commercial. ; il contient, en outre, vingt-deux parties de silicate, trente et une de phosphate, quarante-trois d’oléine[Par Rose-Lucie Cahoua] Acide oléique, présent dans les huiles et corps gras, qui entre, par exemple, dans la fabrication du savon de Marseille, d’où les savons au bitume dans l’illustration commentée plus haut (voir aussi, supra, la note associée à « Chimiste supérieur »)., sans compter les parties de platine qui y jouent un grand rôle. Dans un laboratoire attenant aux bureaux de l'administration, le jeune savant opérera la décomposition de tous ces éléments, à la volonté des actionnaires.

« Les suffrages des célébrités européennes ne pouvaient pas manquer au Bitume impérial du Maroc. M. de Buch[Par Rose-Lucie Cahoua] Le géologue et paléontologue allemand Leopold von Buch (1774-1853), ami et collaborateur d’Alexander von Humboldt, était, en effet, une célébrité et une autorité, et avait été nommé membre associé de l’Académie des Sciences. Il s’était plus particulièrement intéressé aux volcans – le Vésuve, mais aussi les volcans des Canaries ou d’Auvergne –, terrains favorables aux gisements de bitume. Et il avait mis en évidence la période du Jurassique (de l’ère secondaire), fertile en sédiments bitumineux (notamment le calcaire bitumineux utilisé pour la lithographie, procédé « économique », qui connaîtra, à partir de 1824, ses plus grandes heures de gloire)., le plus grand géologue de l'Allemagne, y a reconnu un bitume de première formation[Par Rose-Lucie Cahoua] L'échelle des temps géologiques, qui commence à s'élaborer au XVIIIe siècle, permet de classer et dater les événements survenus dans l'histoire de la Terre. Cette échelle repose sur plusieurs divisions: les éons, les ères, les périodes, les époques, les âges et les sous-âges. Il s'agit ici de dater l'apparition de ce bitume pour donner du crédit et une caution scientifique supplémentaire aux propos. Par « première extraction », Flouchippe entend probablement l'ère primaire, tandis que l'expression « produit tertiaire » (voir infra) renverrait à l'ère tertiaire. Ces deux ères sont classées dans le quatrième et dernier éon de la Terre, appelé appelé Phanérozoïque.. M. Ottfried[Par Rose-Lucie Cahoua] Dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844, une variante sur le nom d'Ottfried, orthographié "Ottfriod".[Par Rose-Lucie Cahoua] Nous n'avons pas identifié ce personnage. n'y voulait voir qu'un produit tertiaire[Par Rose-Lucie Cahoua] C'est-à-dire un "produit de l'ère tertiaire", laquelle s'étend de -66 millions d'années à -2,58 millions d'années. L'échelle des temps géologiques est subdivisée en différentes unités, dont les ères; longtemps, l'on a parlé d'ères précambrienne, primaire, secondaire, tertiaire, et même quarternaire, selon une nomenclature établie entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle. ; mais sur un échantillon qui lui a été envoyé, il a déclaré, avec la franchise qui le caractérise, que son opinion se modifiait, et a assigné à ce bitume une origine antérieure encore à celle que lui attribuait M. de Buch. Est-il nécessaire, à côté de ces noms, de citer ceux de M. Picksous de Berlin, Godichson de Londres, Lazarilla de Madrid, et Compérano[Par Rose-Lucie Cahoua] Enumération de noms-calembours, dont certains jouent sur celui d’un personnage littéraire, qui ressortissent tous à la famille de la flouerie et de la blague incarnées par Flouchippe. Il en va ainsi pour le transparent « Picksous », mais aussi pour « Godichson de Londres », « Godichon », si l’on prononce à la française, et, selon une traduction littérale, « le fils de Godiche », ou la raison sociale « Godiche et fils », avatar de M. Gogo, la victime de Robert Macaire. Les noms de réclames en -son suivent la mode anglophile et sont fréquents dans les pages publicitaires des journaux (voir, dans Le National d'août 1842, des réclames comme: « Cold cream de Wilson », « Encre royale de Johnson », « Savon balsamique de Thompson » etc.). Quant à « Lazarilla de Madrid », il s’agit d’une « féminisation » du nom du héros du roman picaresque Lazarillo de Tormes (1554), beau représentant du « monde des coquins », dont les aventures et mésaventures ne sont pas sans écho avec celles de Paturot. Quant au nom de « Compérano » , il joue sur l'idée de « compère », de « complice » desdites aventures. de Naples, sans compter les illustrations françaises qui composent le comité de surveillance[Par Rose-Lucie Cahoua] Actuel « conseil de surveillance », composé exclusivement de commanditaires (actionnaires), chargé de contrôler la gestion des commandités et des gérants de la société en commandite par actions (voir la note associée à ce mot au chapitre III)., dont trois députés et dix pairs de France, rappelés seulement pour mémoire ?

« Sans nul doute, M. Napoléon Paturot, cessionnaire de S. M. l'empereur de Maroc, aurait pu mettre seul à profit sa merveilleuse découverte. Il ne l'a pas voulu ; il a préféré associer ses concitoyens aux bénéfices de l'exploitation. Ces bénéfices seront immenses. La concession est inépuisable. On a calculé que les lacs de Mogador suffiraient pour daller en bitume l'Europe entière et toute la Russie asiatique. Sur les lieux, l’extraction se fait presque sans frais, et cet ingrédient étant, comme on l’a vu, bienfaisant pour les navires, il est à croire que le fret sera pour ainsi dire compensé par le séjour de la marchandise à bord. Aucun autre article ne possède cette propriété et ne jouirait de cet avantage.

« Les évaluations les plus discrètes portent à trois cents le nombre des bâtiments qui pourront aller chaque année prendre un chargement complet de bitume. En estimant la moyenne de ces bâtiments à trois cents tonneaux, on a un total de quatre-vingt-dix mille tonneaux. Maintenant quel sera le profit ? Des hommes graves, vieillis dans le commerce et qui ne se payent pas d’illusions, n’hésiteraient pas à le porter au delà de trois cents francs le tonneau. N’admettons pas cette donnée ; faisons la part des éventualités, des dépenses imprévues, des mécomptes de tout genre : n’élevons pas au-dessus de cent francs par tonneau le bénéfice présumé.

« Alors il reste un calcul à faire.

« Cent francs multipliés par quatre-vingt-dix mille tonneaux font une recette de neuf millions. Le capital social est de six millions. Les actionnaires seront donc intégralement remboursés dans le cours de la première année, et auront en outre trois millions à se partager[Par Rose-Lucie Cahoua] Cet affolant et alléchant calcul de Flouchippe rappelle ceux de Robert Macaire dans la série de Daumier et Philipon, Les Cent-et-Un Robert Macaire, témoin, par exemple, la planche n° 82 (parue dans Le Charivari du 20 mai 1838), «"Voulez-vous de l'or, voulez-vous de l'argent, voulez-vous des diamants, des millions, des milliasses? approchez, faites-vous servir..... Baond! Baound bond bond! Voici du bitume, voici de l'acier, du plomb, de l'or, du papier, voici du ferrrr gallllllvanisé. Venez, venez vite, la loi va changer, vous allez tout perdre, dépêchez-vous, prenez vos billets! prenez vos billets [...]" » ..

« S. M. l’empereur de Maroc, Muley XXXIV, a souscrit pour mille actions.

« L’Allemagne[Par Rose-Lucie Cahoua] Si l’Allemagne, comme État-nation, ne naît qu’en 1871, à l’instigation de Bismarck, elle existe culturellement, artistiquement, bien avant (et ceci explique aussi cela), témoin l’ouvrage-clé de Mme de Staël, De l’Allemagne (1813). a demandé qu’on lui réservât cinq cents actions, l'Angleterre six cents, les deux Péninsules[Par Rose-Lucie Cahoua] La péninsule ibérique (Espagne et Portugal) et la péninsule italienne (étant précisé que, comme l’Allemagne – voir supra –, l’Italie ne deviendra État-nation que plus tard, en 1861). trois cents, la Russie quatre cents, les États Barbaresques[Par Rose-Lucie Cahoua] Issu du terme « Berbère », issu lui-même de « Barbare » (qui parle une langue étrangère), le nom de « Barbaresques » désigne des pirates qui sévissaient, depuis le XVIe siècle, le long des côtes de l’Afrique septentrionale, dénommée dès lors « Barbarie », et composée de quatre « États barbaresques » : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et la Libye. deux cents.

« Il ne me reste plus que huit cents actions à placer en France. Le comité de surveillance en prend la moitié.

« M. Napoléon Paturot est prêt à donner aux personnes qui désireront de plus amples renseignements toutes les explications nécessaires. Dans son dernier voyage au Maroc, il a fait dresser le plan cadastral des territoires compris dans la concession. Les lacs de bitume y sont figurés à l’aqua-tinta[Par Rose-Lucie Cahoua] C’est-à-dire à « l’aquatinte » : procédé de gravure à l’eau-forte, dont la « morsure » varie selon la quantité de poudre de résine saupoudrée sur les parties à encrer. Elle permet d’obtenir un grand nombre de nuances, dont un effet sépia, caractéristique des cartes anciennes, destiné ici à accréditer l’idée du caractère antique, voire immémorial, de ces lacs de bitume de Mogador., et la profondeur en est indiquée.

« Chaque actionnaire a droit à un échantillon de bitume et à cinq mètres carrés de trottoir.

« Prochainement un essai sera fait rue de la Paix[Par Rose-Lucie Cahoua] Le choix de la rue n’est pas anodin : percée en 1806 sous l’Empire, de la place Vendôme au boulevard des Capucines, et baptisée « rue Napoléon », elle avait été renommée « rue de la Paix » en 1814, sous la première Restauration, à la suite de l’abdication de l’empereur ; achevée au moment où paraît le feuilleton de Reybaud, et remarquable et remarquée pour sa largeur et celle de ses trottoirs, elle ne pouvait que constituer un morceau de choix pour le « renommé » Napoléon Paturot. : le gérant est en instance auprès du préfet de police pour obtenir l’autorisation nécessaire.

« S’adresser rue ……………, n°…

CAPITAL : SIX MILLIONS. Actions : Mille francs. Coupons : Cinq cents francs. — Sous-coupons : Vingt-cinq francs. « Le gérant, NAPOLÉON PATUROT[Par Rose-Lucie Cahoua] L’on est bien face à une société en commandite par actions (voir la note associée à « commandite » dans le chapitre précédent) avec un capital de 6 millions, dont le gérant, ici Paturot, est responsable sur ses biens personnels, mis en actions de mille francs chacune auprès de multiples actionnaires, qui, à la présentation d’un coupon (ou plusieurs) détachable attestant leur apport, peuvent recevoir leurs dividendes (parts de bénéfices faits par la société).. »

Voilà ce que je lus dans un journal, monsieur ; voilà ce qui circulait sous mon nom, avec ma signature, sous ma responsabilité. La foudre tombant à mes côtés ne m’aurait pas glacé de plus d’effroi que ne le fit la lecture de cette pièce infernale.

Monsieur, dans mon enfance, je n’avais eu autour de moi que de bons exemples, que de saines et pieuses leçons. Mon père était un de ces hommes austères que la loi du devoir enchaîne à la pauvreté. Simple et faisant le bien, il avait traversé la vie sans éclat, mais non sans honneur : le nom qu’il me léguait avait la pureté du diamant. Ma mère, digne femme, n’avait eu, dans sa courte carrière, qu’une seule ambition, celle de faire de moi un homme religieux et honnête. C’était le tourment de sa pensée et l’objet de ses prières. Le souvenir de mes premières années ne me retraçait donc que des tableaux pleins de sérénité et éclairés de cette douce auréole qui entoure les gens de bien. Jugez de quel œil je dus envisager la situation nouvelle qui m’était faite, le rôle odieux auquel on me vouait, la part effrayante que l’on m’attribuait dans une œuvre d’iniquité, d’escroquerie et de mensonge ! On avait surpris ma bonne foi, abusé de mon inexpérience. J’aurais voulu mourir de honte.

Je me trouvais sous le coup de cette impression quand M. Flouchippe entra dans le bureau avec un air de fatuité négligente, et, regardant autour de lui :

« Eh bien, mon cher, vous devez être content, me dit-il. On vous a logé comme un prince... Mais il manque encore quelque chose à ce mobilier... On ne m’a pas compris... Il faut des divans ici, il faut des pipes turques. Que diable ! vous venez du Maroc ! il faut que vous ayez des objets du Maroc... Couleur locale, ça en impose ![Par Rose-Lucie Cahoua] Parce qu’après la Révolution et la réflexion sur l’Histoire qu’elle engendre, tout texte ne peut plus se penser qu’en contexte, le romantisme, en peinture comme en littérature, parie pour « la couleur locale » (voir le chapitre I), devenue en 1840 un procédé, exploité ici par Flouchippe, qui joue sur l’actualité non seulement de la conquête de l’Algérie et du conflit avec le Maroc, lié à Abd-el-Kader (voir la note 1 du chapitre précédent) mais aussi de la « question d’Orient », opposant, en 1840, la France, partisane du pacha d’Égypte en conflit avec le sultan turc, et les partisans de ce dernier : l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie et la Russie. D’où la référence à un Orient plus turc (avec le « divan », terme importé, avec son meuble – qui, avec un piètement de bois précieux, peut faire tout le tour d’une pièce –, de Turquie au XVIIIe siècle) que marocain. »

Au lieu de répondre à la pensée de cet homme et de me prêter à sa petite diversion, je m’étais placé en face de lui et je le regardais fixement, les bras croisés, résolu à provoquer une explication. Quand je vis qu’il biaisait, j’attaquai de front :

« Vous savez bien que je ne suis jamais allé dans le Maroc, » lui dis-je.

Cette apostrophe directe parut le réveiller ; il me regarda avec un dédain protecteur.

« C’est juste, mon cher, répliqua-t-il, vous n’êtes point allé au Maroc ; mais vous auriez pu y aller : cela suffit.

Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées m’exaspérèrent. Je ne me contins plus, j’éclatai :

« Monsieur, m’écriai-je, cela peut suffire aux fripons, mais non aux honnêtes gens. — Ah ça, et comment le prenez-vous, mon cher ? Vous êtes singulier, parole d’honneur ! On vous construit une réputation fabuleuse, on fait de vous un chimiste distingué, un savant, un géographe ; on vous ouvre le chemin de la postérité[Par Rose-Lucie Cahoua] Possible allusion à la suite lithographique de Benjamin Roubaud (qui mourra la même année que Grandville, en 1847, à Alger !), Le Grand Chemin de la postérité (1842), caricature du cortège romantique mené par Hugo, avec pour bannière : « Le laid c’est le beau ». Grandville n’a pas cherché ici à rivaliser., on vous porte aux nues, on vous crée une position sociale, et vous n’êtes pas content ? Sur quelle herbe avez-vous donc marché ce matin ? — Vous avez abusé de mon nom, monsieur, répliquai-je ; vous l’avez mis en scène d’une manière qui me compromet, qui révolte ma conscience. — La conscience ! connais pas. Il fallait faire vos réflexions plus tôt, mon cher. Voilà tout ce que j’y vois. — Moi, j’y vois autre chose, monsieur ; j’y vois un démenti public à vous donner. — Allons donc ! pas de mauvaise plaisanterie. — Je plaisante si peu, que je vais de ce pas porter ma déclaration à tous les journaux, dévoiler vos impostures, dénoncer vos bitumes comme chimériques... — Vous ne le ferez pas. — Je le ferai, et sur l’heure. »

En même temps, je saisis vivement mon chapeau et m’apprêtai à sortir. Quand l’industriel vit ce mouvement et ne put douter de ma résolution, il changea de tactique, me prévint et quitta la place. Ce départ m’étonna, mais ne changea rien à mon dessein. Je descendis rapidement l’escalier, franchis la porte de la rue, et allais poursuivre mon chemin, quand je me trouvai en face de Malvina.

« Venez avec moi, Jérôme, me dit-elle, j’ai à vous parler. »

Dans sa retraite, le Parque m’avait lancé son javelot[Par Rose-Lucie Cahoua] Variation sur « la flèche » du Parthe (tiré de derrière par celui qui feint une retraite, le trait que l’on n’attend pas) : ici, Flouchippe use de Malvina en guise de « flèche ». La substitution d’une arme à l’autre accentue la force de ce bras armé, afin peut-être de préparer la justification par Paturot de la scène de violence conjugale qui va suivre., et s’était replié sur le corps d’armée. C’était lui évidemment qui m’envoyait un tentateur. Mon premier mouvement fut de fuir: impossible ! Malvina s’était emparée de mon bras, et, à moins d’un esclandre, il n'y avait pas moyen de se dérober à cette étreinte. Je la suivis, le cœur plein d’angoisse et comme une victime que l’on conduit au sacrificateur. Elle me ramena au logis, ferma la porte à la clef, et là commença une explication des plus orageuses.

Je ne veux pas chercher à pallier mes torts, monsieur ; mais, sur l’honneur, il se livra dans cette chambre un combat de douze heures, mêlé d'imprécations et de larmes, de violences et de prières, comme il est donné à peu d’hommes d’en essuyer. J’essayai de prendre Malvina par les sentiments ; je fis un appel à tout ce qu’il y avait en elle d’instincts honnêtes. Malheureusement cette fille, livrée à elle-même dès l’enfance, ne trouvait dans sa vie, un peu bohémienne[Par Rose-Lucie Cahoua] L’on sait la fortune du mot « Bohême », orthographié « Bohème » (lorsqu’il s’éloigne du sens géographique), en cette première moitié du XIXe siècle, appliqué notamment à la Bohème artistique, témoin les Scènes de la vie de Bohème d’Henry Murger (1845-1851), et la grisette Malvina vient grossir ici les rangs des Mimi et Musette desdites Scènes. Mais c’est moins la Bohème en gloire que son deuil éclatant – avec ses misères, ses petitesses – qu’évoque Murger, et qui font du bohème un « bohémien » (ou une « bohémienne ») « de Paris », (titre de la série de Daumier, Les Bohémiens de Paris, 1840-1842, contemporaine de Jérôme Paturot), à la vie moins de bohème que « bohémienne »., rien qui pût se mettre à l’unisson de mes scrupules. À mes objections elle répondait par des quolibets, et opposait des ricanements à mon cours de morale. Il fallut le prendre sur un ton plus impératif. Pour la première fois, je montrai de la résolution, de la fermeté. Elle se montra plus ferme, plus résolue que moi, m’accabla de sarcasmes, de reproches, de récriminations. Je m’oubliai alors, j’en vins aux injures, et comme sa résistance ne cessait pas, j’usai de ma force, je méconnus ma dignité, je la battis... Hélas ! monsieur, ce fut ce qui me perdit. Les larmes, les sanglots arrivèrent. J’avais eu de la force contre la menace, je n’en eus pas contre la douleur. J’étais honteux de ma conduite ; je me crus obligé à une réparation, et cette réparation fut l’acquiescement à mon déshonneur. Je consentis à me taire.

Cependant je mis deux conditions à ce silence : la première était que je ne serais pas astreint à jouer le rôle effronté que me réservait le prospectus. Ce rôle, mon patron industriel s’en chargea, et il y avait en lui l’étoffe nécessaire pour le remplir d’une manière plus triomphante et plus fructueuse. La seconde condition était que tous les versements seraient faits entre mes mains et que la clef de la caisse me serait remise. À ma grande surprise, cette clause fut acceptée. Je crus mon honneur à couvert. Dépositaire du fonds social, j'étais toujours le maître, à un moment donné, d’en faire la restitution aux actionnaires et de leur prouver ainsi que, même en trempant dans ces manœuvres, je n'avais agi que dans leurs intérêts.

Est-il maintenant nécessaire de vous dire ce qui survint ? Cette histoire est celle de trente entreprises semblables. Quelques pauvres diables, attirés par l’appât d'un bénéfice exorbitant, éblouis par les amorces du prospectus, se hasardèrent à mettre les pieds dans les bureaux. Ils n’en sortirent qu’allégés de leurs billets de banque. On leur fit voir du bitume, on le décomposa devant eux, on étala les plans figuratifs de la concession, on déroula le parchemin aux armes de l’empereur de Maroc, où se trouvait tracé, en caractères arabes, le firman du privilège[Par Rose-Lucie Cahoua] Un « firman » désigne une ordonnance promulguée par un souverain ottoman, en l’occurrence le sultan Abd ar-Rhaman.. Les ressources du charlatanisme le plus vulgaire ne furent pas négligées[Par Rose-Lucie Cahoua] L’illustration suit à la lettre le texte avec les divans, les pipes à la turque, le café (turc) servi par un « mulâtre » dans des tasses pas plus grandes que des « coquilles de noix », les malheureux actionnaires floués scrutant le plan, établi par Paturot, de la concession du lac de Mogador, l’appareil à distillation, mais, comme souvent, Grandville y apporte sa touche et surenchérit, blague oblige !, en ajoutant des pains de bitume (bitume oxydé destiné à être fondu directement dans un fourneau), étiquetés "Sucre de bitume", qui renvoient à la question brûlante! à l'époque, des sucres: le conflit entre les producteurs de betterave à sucre et les colons cultivateurs de la canne à sucre, qu'il avait mise en image et en scène dans le chapitre "Une révolution végétale" d'Un autre monde (1844), avec cette légende "Combat de deux raffinés" [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f83.highres]. . Deux mulâtres, servant comme employés, passaient pour des dignitaires de S. M. Muley XXXIV ; les commis avaient tous de longues pipes ; on faisait asseoir les visiteurs sur des divans presque au niveau du sol ; on leur offrait du café à l’orientale dans de petites tasses de la capacité d'une coquille de noix ; bref, on faisait, suivant l’expression de M. Flouchippe, de la couleur locale.

Les dupes, heureusement, ne furent pas nombreuses. Cinquante mille francs environ furent pipés de cette manière. C’était loin des six millions ; mais l’on ne s’attendait pas à une meilleure récolte. Cette somme reposait dans ma caisse, et j’espérais bien qu’elle n’en sortirait qu’à bonnes enseignes[Par Rose-Lucie Cahoua] Dès l’origine de l’expression (XIVe siècle), pluriel et singulier sont employés de façon indifférenciée.. À peine en avais-je distrait quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques. Je regardais le capital comme un dépôt, et, il faut le dire, mon patron n’avait jamais laissé percer l’intention d’y toucher. Cela dura ainsi quatre mois.

Un jour qu’une course assez longue m’avait retenu pendant quelques heures loin de nos bureaux, je fus étonné, en y rentrant, de trouver le local désert. Employés et serviteurs, tout s’était éclipsé. À cette vue, l’idée d’une immense mystification me saisit[Par Rose-Lucie Cahoua] Est là mise en lumière – et l’illustration, comme de juste, y contribue, avec l’ouverture d’un coffre vide – toute la logique de la blague, qui, fondée sur le jeu plein-vide, ne cache pas une vérité inavouable ni même un rien ineffable mais ne cache rien. Ni énigme, ni mystère, sinon celui de l’absence réelle, toute déceptivité, elle relève bien de la mystification. ; je vis comme un gouffre ouvert sous mes pas. Par un mouvement instinctif, je portai la main à la poche où je tenais la clef de ma caisse : cette clef y était : cela me rassura un peu. J’examinai le coffre : aucune trace de violence ne s’y laissait voir. Je l'ouvris. Monsieur, il était vide !!! Le misérable en avait une double clef.

Éperdu, désespéré, je m'élançai vers ma chambre avec le pressentiment d’un nouveau malheur. J’appelai, je cherchai dans tous les sens, dans tous les coins : personne, personne. Elle aussi, Malvina avait disparu.

Tant de secousses me vainquirent ; un nuage passa devant mes yeux[Par Rose-Lucie Cahoua] métaphore, semble-t-il, d'« époque », puisque nuage et évanouissement subséquent interviendront dans Le Roman de la Momie (1857) de Gautier. Le nuage seul couve et couvre les yeux dans Mauprat (1837) de George Sand, tandis qu'il se « répand » chez Balzac. ; mon cœur battait au point que je crus qu’il allait se rompre, les oreilles me sifflaient, tous les objets tourbillonnaient autour de moi, je tombai comme un homme ivre, et m’évanouis[Par Rose-Lucie Cahoua] L’on est bien face à l’effet de la blague, ce puff qui fait « paf » et rend « paf », à penser comme le rire moderne de la Terreur Méduse, derrière laquelle il n’y a rien à voir et qui, dès lors, pétrifie, éblouit, c’est-à-dire aveugle, et sidère..

IX PATUROT PUBLICISTE[Par Anne Geisler] C'est au chapitre VI qu'apparaît le terme « publiciste » (voir note dans ce chapitre). En janvier 1835, avait été fondé le journal Le Publiciste, sous-titré Journal de législation et d’administration publique, qui affichait sa mission dans son premier numéro, le 15 janvier 1835 : « Faire concourir toutes les capacités à la discussion des lois et des règlements de l’administration », et qui définissait les contours de celle du publiciste : « Le cadre du publiciste embrasse tous les éléments de l’organisation sociale ; les lois civiles, criminelles et politiques ; l’ordre judiciaire ; le régime administratif ; l’instruction publique ; la défense du pays et les applications du principe de l’économie politique. » Balzac, dans sa Monographie de la presse parisienne (1843), en reprendra les termes sur un mode satirique (voir la note du chapitre VI citée plus haut). Une revue comme La Revue des Deux Mondes, fondée en 1829, publie des articles de « publicistes ». Reybaud lui-même peut être qualifié de « publiciste ». OFFICIEL[Par Anne Geisler] Le feuilleton paraît pour la première fois le 27 septembre 1842 dans Le National..

Mon feuilleton dramatique, reprit Jérôme, ramené sur un ton moins ambitieux, aurait pu se soutenir longtemps, si Malvina ne s’était trop directement mêlée de ce travail. Depuis qu’elle tenait les théâtres sous sa main, elle était devenue intraitable. Une soif démesurée de premières représentations, de loges, de coupons[Par Anne Geisler] Le coupon est un billet gratuit. En tant que feuilletoniste dramatique, Paturot-Malvina bénéficie de coupons, notamment pour les premières représentations, et d'un abonnement pour les places les plus prisées, louées parfois à l'année, les loges – particulièrement les loges d'avant-scène –, où l'on peut tout à la fois se montrer et « chauffer » le public (témoin, infra, l'illustration in-texte de Grandville où un directeur de théâtre se présente devant le « grand feuilletoniste » avec des coupons de loges à la main). Sur le rôle des loges et sur leur statut, voir l'article de Jean-Claude Yon : « Les loges de théâtre au XIXe siècle : au carrefour du public et du privé », Sorbonne Student Law Review. Revue juridique des étudiants de la Sorbonne, 2020, vol. 3, p. 21-31. , s'était emparée d'elle. Elle ne manquait pas une reprise, pas une soirée à bénéfice[Par Anne Geisler] Une soirée à bénéfice est une représentation exceptionnelle dont l’intégralité de la recette était versée à l’artiste, exception faite des frais de fonctionnement du théâtre. Comme le précise Catherine Menciassi-Authier, « une représentation à bénéfice » était un privilège dont jouissaient exclusivement les meilleurs premiers sujets. (« La profession de chanteuse d’opéra dans le premier XIXe siècle‪. Le cas de Giuditta Pasta », Annales historiques de la Révolution française, 2015/1, n° 379, p. 49.) . Quand on lui refusait des billets, il fallait la voir : la lionne du désert ne rugit pas d’une manière plus farouche, ne secoue pas sa crinière[Par Anne Geisler] p. 81 : L’allusion à la lionne a été modifiée au fil des publications. Dans le feuilleton du National du 27 septembre 1842, Reybaud soulignait la grâce de la lionne : « La lionne du désert ne rugit pas avec plus de grâce ». En 1843, « la lionne du désert ne rugit pas avec plus de rage ». Dans l’édition de 1846, Reybaud écrit : « La lionne du désert ne rugit pas avec plus de grâce, ne secoue pas sa crinière avec plus de majesté ». La correction apportée dans l’édition J.J Dubochet, Le Chevalier et Cie de 1846 (« ne secoue pas sa tête avec plus de majesté ») va dans le sens d’un plus grand classicisme.

avec plus de majesté[Par Anne Geisler] La lionne du désert dont on ravit les petits est supposée rugir très férocement. C’est dans ce sens qu’est employée l’expression en 1835 dans « La Tour de Béruges (1241-1242) » de H.B. Girbault : « Le comte [...] s’élance comme la lionne du désert défendant ses petits : elle attaque, elle déchire, elle fait de nombreuses plaies, jusqu’à ce que forcée de céder, elle cherche à les rassembler, va de l’un à l’autre, les chasse devant elle, les suit, revient, menace encore [...]. » (Revue anglo-française, vol. 3, 1835, p. 52-53.) . Quelle pluie d’épithètes pour ces pauvres directeurs ! quelles imprécations sur les théâtres ! Ce n’est pas tout : elle ne renonçait pas ainsi[Par Anne Geisler] Le National du 27 septembre 1842 et Paulin 1844: ce n'est pas tout: elle ne renonçait pas ainsi Paulin 1846 : ce n'est pas tout, elle ne renonçait pas ainsi. Affublée de son plus beau tartan[Par Anne Geisler] Sur ce mot, voir la note associée à « tartan neuf » au chapitre II. On peut lire dans Journal des dames et des modes, n°71, le 25 décembre 1825, p. 568 : « Quelques chapeaux de pluche sont à carreaux écossais ; car on veut de l’écossais par tout [sic] : sur le col, en sautoir ; sur les épaules, la poitrine et le dos, en écharpe ; sur la tête, en turbans, en chiffons, en chapeaux demi-habillés ; enfin en robes de poil de chèvre, et en manteaux de madras. Un manteau de madras écossais doit avoir une doublure rouge. » Sur le sujet voir Hélène Denis, « L’Imaginaire du goût: Motifs “écossais" dans le paysage parisien au début du XIXe siècle », French Historical Studies, Volume 22, n°4, Duke University Press, 1999. Reybaud ironise ici puisque les « mères d'actrice », fausses mères et vraies marchandes à la toilette, sont figurées, dans la caricature d'alors, affublées d'un tartan (voir, à cet égard, l'illustration hors-texte du chapitre précédent « Petit lever d'un grand feuilletoniste » où se tient, de dos, agenouillée, enveloppée de son tartan, une mère d'actrice le sollicitant pour sa « débutante »). , elle se rendait dans les bureaux de l’administration[Par Anne Geisler] il s'agit du bureau de l'administration du théâtre., appelait familièrement par leurs noms tous les employés, exposait ses griefs, se recommandait à leur bienveillance, leur promettait de parler de leurs services modestes, mais essentiels[Par Anne Geisler] expression-cliché, qu’on trouve aussi bien utilisée pour louer les services de l’administration, que pour parler de la presse, du commerce, du patriotisme ou du service militaire. C'est ainsi, par exemple, qu'on peut lire à propos de la force publique dans « Séance de l'Assemblée nationale législative », Moniteur universel, 16 juin 1850 : « La situation difficile qui est faite à beaucoup de ces agents de la force publique laisse comprendre qu'en sortant un instant de leurs modestes, mais essentielles fonctions, ils s’efforcent de faire parvenir jusqu’à vous, messieurs, leurs vœux.» ; puis, quand rien ne touchait ces hommes, quand toutes les voies parlementaires étaient épuisées[Par Anne Geisler] c’est-à-dire que les voies officielles avaient été tentées, mais sans produire de résultats. Sur le sens de parlementaire, voir la note 1 associée à ce mot dans le chapitre 1. , elle sortait furieuse, hors d’elle-même, en les menaçant de la colère de mon feuilleton. Alors il fallait épouser ses rancunes, satisfaire ses haines et faire passer dans ma plume le fiel de ses petits désappointements.

Malvina avait un autre caprice, plus grave encore. Elle s’engouait de certains acteurs, de certaines actrices, et ne me laissait plus à leur sujet ni liberté ni force d’initiative. Quand un premier sujet[Par Anne Geisler] Le sujet désigne à l’opéra un danseur appartenant au corps de ballet. Le premier sujet est le titre le plus haut donné au “premier danseur” au début du XIXe siècle. Ce nom sera remplacé à la fin du siècle par celui d’"étoile". portait bien le pantalon collant[Par Anne Geisler] Le pantalon collant appartient au costume du danseur comme du chanteur d’opéra. Il y a évidemment de l’humour dans l’allusion: Malvina n’est pas insensible à la plastique de l’interprète, non moins qu'elle le sera au corps charpenté de l’actrice. Paul de Kock faisait de cette admiration un trait caractéristique de la grisette dans « Les Grisettes ». Il s’agissait alors du pantalon collant porté par les acrobates : « Moi, je veux que M. Polyte me mène cette semaine chez Franconi… Ah ! ma chère, c’est mon spectacle favori… C’est là qu’ils ont des pantalons collants ! » (Mœurs parisiennes : Nouvelles, 3e partie, Paris, Gustave Barba, 1840, p. 168.), c'était fini : il devenait impossible de dire du mal de sa voix et de son jeu. Cet avantage lui comptait pour tous les autres. Vous comprenez, monsieur, que, soumise à des influences de ce genre, ma justice dramatique ne pouvait être ni sérieuse, ni impartiale ; mais, en général, les caprices de mon Égérie[Par Anne Geisler] Égérie est dans la mythologie romaine antique la nymphe conseillère du roi de l'ancienne Rome, Numa Pompilius. Ici Malvina est la conseillère de Paturot. étaient essentiellement fugitifs et passaient volontiers d’un pantalon collant à un autre. Cette mobilité diminuait beaucoup le danger de ces fantaisies. Malheureusement, il n’en fut pas de même de l’enthousiasme qu’une certaine débutante inspira à Malvina. Il y eut cette fois passion véritable, acharnement, entêtement. La débutante se nommait Artémise[Par Anne Geisler] Artémise, nom d'une ancienne reine d'Halicarnasse, est le personnage éponyme d’une tragédie de Voltaire, représentée pour la première fois en février 1720. Le nom de la chanteuse est, conformément à l’usage, un nom d’emprunt, qui contraste avec son milieu d'origine, présenté comme populaire.  ; c’était[Par Anne Geisler] Le texte est accompagné d'une illustration de Grandville. Ce dernier paraphrase ici la description physique de l'actrice, en ajoutant le poignard de la tragédie ou du mélodrame, ainsi que le bouquet de fleurs que le public de ses admirateurs (ou de la claque) jette sur scène pour acclamer le jeu d'une actrice. (« choix des claqueurs et pluie de bouquets » dit le texte.) une personne taillée en force[Par Anne Geisler] note lexicale: c’est-à-dire solidement charpentée., avec un buste vigoureux, des contours exubérants et un peu villageois[Par Anne Geisler] Légère variante par rapport à la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842 : « un buste vigoureux, des formes robustes et un peu villageoises » ; Paulin 1844: « un buste vigoureux, des contours robustes et un peu villageois ». . La physionomie avait une beauté réelle, quoique vulgaire[Par Anne Geisler] Reybaud a corrigé le texte dans la version de 1845 : la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842, ainsi que l'édition Paulin de 1844 présentaient Artémise ainsi : « L’expression de sa tête n’était pas sans beauté, mais d’une beauté vulgaire. Les bras étaient ronds, potelés; mais les attaches manquaient de finesse.». Les bras étaient ronds, potelés ; mais les attaches étaient dépourvues de finesse. Comme morceau de résistance, rien ne lui manquait, ni les pieds posés carrément[Par Anne Geisler] Note lexicale. Les pieds posés carrément, c’est-à-dire bien d'aplomb. (On retrouve ce sens dans l'expression "se carrer".), ni les hanches développées, ni la taille massive ; du reste, nulle élégance, nulle distinction, rien de ce qui constitue l'idéal de la femme. L’organe[Par Anne Geisler] Note lexicale : L’organe désigne les poumons de l’interprète, qui lui permettent d’avoir une grande puissance vocale. Un peu plus loin il est question des « poumons en compote » des autres tragédiennes. lui-même, vibrant et accentué, n’avait aucune de ces notes sympathiques et caressantes qui créent seules l’émotion[Par Anne Geisler] L'adjectif sympathique est à comprendre dans son sens étymologique, de « vibrer avec », comme le montre la suite de la phrase: « vont jusqu'au fond des cœurs chercher des fibres qui lui répondent » et la référence qui précède à « l'organe ». Tout indique la rudesse et la solidité dans le portrait qui est fait de l'interprète dotée d'une grande puissance vocale, mais incapable de chanter de manière nuancée et sensible. et vont jusqu'au fond des cœurs chercher des fibres qui leur répondent. Malvina s’était pourtant éprise de la solidité qui éclatait dans toute cette personne.

« En voilà une de corsée[Par Anne Geisler] Note lexicale. L’expression « En voilà une » appartient à la syntaxe orale, familière, caractéristique du langage de Malvina, la grisette. L’adjectif corsé signifie qui a du corps, de la consistance, qui est bien charpenté (en parlant souvent d’un vin, d’un aliment, mais parfois aussi d'une femme). On trouve ce dernier emploi par exemple dans la Correspondance de Stendhal (Corresp., t. 2, p. 488), d'après le TLFi. , disait-elle, en voilà une de posée sur ses ergots[Par Anne Geisler] Note lexicale. L’expression habituelle est « montée sur ses ergots » et signifie : qui prend une attitude agressive et hautaine. Au sens propre, l'ergot est chez le coq le tarse du talon qui peut lui servir d’arme. L'expression a donc ici un sens humoristique : Artémise, bien charpentée, robuste, est en effet posée sur ses ergots comme un coq. . Parle-moi de ça ; on ne craint pas de lui voir pousser son dernier souffle sur la scène. Au lieu d'un tas de guenuches[Par Anne Geisler] Note lexicale. Terme d'argot peu usité, sans doute dérivé de « guenon » . Une variante est constituée du terme argotique plus usité « greluche » qui désigne péjorativement n'importe quelle femme. Une guenuche désigne habituellement une jeune femme laide et fort parée (Dictionnaire de l'Académie française, 1798, 5e édition). Malvina distingue Artémise, dont le narrateur a signifié plus haut son éloignement de toute coquetterie : « nulle élégance, nulle distinction, rien de ce qui constitue l'idéal de la femme. » qu’on renverserait avec une chiquenaude ! Tiens, Jérôme, ajoutait-elle en me détaillant les avantages de sa protégée, regarde-moi un peu ça : comme c’est ferme, comme c’est établi ! On n’y a pas épargné la façon, au moins. Tas de manches à balais[Par Anne Geisler] La comparaison familière et populaire des tragédiennes avec des manches à balai, c’est-à-dire des femmes très maigres, se retrouve fréquemment dans la critique dramatique satirique. Mademoiselle Raucourt [1756-1815], mentionnée quelques lignes plus loin, était ainsi connue pour sa maigreur. On peut aussi penser ici aux oppositions entre les Georgiens (défenseurs de Mademoiselle George) et les Carcassiens (qui défendaient Mademoiselle Duchesnois, attaquée sur sa maigreur). Sur Mademoiselle Raucourt et Mademoiselle George, voir infra les notes qui leur sont consacrées. L'expression « manche à balai » reviendra au chapitre I de la Seconde partie pour désigner les femmes maigres qui auront recours aux rembourrages de la bonneterie de Jérôme et Malvina. de tragédiennes qu’elles sont, les autres ! avec leurs palpitations de cœur et leurs poumons en compote ! Si ça ne fait pas pitié ! »

Quand Malvina entamait ce chapitre, elle ne tarissait plus. C'était Artémise par-ci, Artémise par-là ; Artémise étudiait le rôle de Phèdre ; Artémise voulait débuter par Camille[Par Anne Geisler] Camille est une des sœurs des frères Horace dans la pièce de Corneille. . Notre chambre était le théâtre de répétitions quotidiennes. On me consultait pour un geste, pour une intonation ; bref, nous étions presque identifiés avec Artémise. Quoiqu’elle eût depuis longtemps une promesse de début, cependant il fallut agir pour hâter l’époque où il aurait lieu. Malvina se chargea de tout ; elle prodigua les promesses et les menaces, toujours au nom de mon feuilleton, me compromit devant des tiers de la façon la plus grave, s’agita si bien et de tant de manières, que le début fut fixé à trois semaines. C’était une victoire : Malvina n’épargna rien pour qu’elle fût complète. Aucun détail ne lui échappa, ni le choix des claqueurs[Par Anne Geisler] Voir la note du chapitre I sur la claque., ni la pluie de bouquets, ni les billets d’amis[Par Anne Geisler] Les billets d’amis sont les billets donnés à des amis pour organiser le succès d’une pièce. Ils vont de pair avec la question des claqueurs. Voir la note sur la claque au chapitre I.. Elle avait la clef de tous ces moyens secondaires qui échappent au public, mais qui contribuent à réchauffer une salle, à l’animer, à rompre la glace. Jamais général d’armée ne prit des dispositions plus savantes et ne se ménagea plus de ressources pour maîtriser la fortune[Par Anne Geisler] La version initiale du feuilleton du National en date du 27 septembre 1842 ainsi que la 3e édition de 1844 laissaient entendre d'emblée un "four" possible : « pour maîtriser et conjurer la fortune »..

« Jérôme, me dit-elle au moment décisif, jette ton bonnet par-dessus les moulins[Par Anne Geisler] Cette expression ancienne signifie ici : braver les convenances, jeter sa gourme, aller de l’avant, être audacieux. « Pas de si, pas de mais », dit Malvina quelques lignes plus loin. L'expression est plaisante de la part et d'une grisette et de la femme d'un renégat du bonnet de coton!  ; il faut qu’Artémise réussisse. Pas de si, pas de mais ; file droit ton chemin et porte-la plus haut que le dôme du Panthéon[Par Anne Geisler] Le Panthéon de Paris est alors le plus haut monument de Paris (83 m.) avec le dôme des Invalides (90 m.). Il restera le plus haut monument parisien jusqu'à l'érection de la Tour Eiffel, en 1889.. Si t’es une autorité, prouve-le pour voir. C’est le cas de donner de la grosse caisse à se démancher le bras. — Si cependant on la siffle, dis-je avec une certaine timidité. — De quoi ! est-ce que tu t’insurrectionnes[Par Anne Geisler] Note lexicale : s’insurrectionner est encore un néologisme de Malvina., par hasard ? quel est ce genre de scrupules, monsieur ? seriez vous vendu à nos ennemis ? je voudrais voir ça. En route, et chaud des mains[Par Anne Geisler] Note lexicale : l’expression a le sens probable de « applaudis fort ».  ! — Allons, puisqu'il le faut. — Et demain, chaud la plume, monsieur, chaud, chaud, chaud, tout ce qu'il y a de plus chaud. Je suis impatiente de voir la mine que fera son échalas de rivale. Vilain petit pain d’épice enroué ! »

Nous partîmes, et la soirée fut ce que j’avais prévu. Les admirateurs du lustre donnèrent[Par Anne Geisler] Les claqueurs, installés sous le lustre, donnent de leur personne et ne font pas les choses à moitié (d’après le Trésor de la langue française, Nancy, CNRTL, abrégé par la suite en TLFi). Gautier, dans le compte rendu cité du ballet La Fille du Danube (voir supra), emploie le terme de « Romains du lustre ». Les termes « claqueurs », « Romains », « admirateurs du lustre » et « chevaliers du battoir » sont plus ou moins synonymes (voir la note sur les « claqueurs » du chapitre I). ; mais le public[Par Anne Geisler] L'édition Paulin de 1846 modifie la ponctuation: Les admirateurs du lustre donnèrent, mais le public resta froid. resta froid. Artémise jouait sans inspiration, sans élan. J’attendais toujours qu’il jaillît quelque étincelle pour la recueillir et en faire le foyer de mon panégyrique[Par Anne Geisler] L'édition Paulin de 1846 modifie légèrement le texte : en faire mon panégyrique (et non en faire le foyer de mon panégyrique)  ; rien ne se révéla. Ce n'est pas qu’Artémise manquât de chaleur ; elle en avait trop au contraire ; mais c'était une chaleur sans règle, dépourvue de nuances, dénuée d’intentions, une chaleur qui tenait plus au poumon qu’à la pensée, et faisait plus d’honneur à la constitution du sujet qu’à son intelligence. Dans un temps où les cris avaient une puissance scénique, Artémise aurait pu se faire une place assez distinguée au théâtre : elle aurait doublé avec avantage mademoiselle Raucourt[Par Anne Geisler] Marie-Antoinette-Joseph Saucerotte, dite Françoise Raucourt et Mademoiselle Raucourt (1756-1815), est une tragédienne célèbre, qui a joué à la Comédie-Française, et qui, au début de l’Empire, a vu sa gloire décliner du fait de son jeu qui apparaissait alors daté. On lui reproche notamment de trop crier : « […] prenant la fureur pour de la sensibilité, les cris pour des accens, les poumons pour de l’âme, [elle] offre, dans tous ses rôles, au spectateur épouvanté, le tableau de l’enfer en raccourci. » (s.n .[Edme Bovinet?], Quelques semaines de Paris, t. II, Paris, Maradan, an IX, p. 124.) ou mademoiselle Georges[Par Anne Geisler] Mademoiselle George ou Georges (1787-1867), de son vrai nom Marguerite-Joséphine Weimer, est une actrice célèbre pour la puissance de son jeu, qui a joué aussi bien dans des tragédies que dans des drames romantiques, notamment à la Comédie-Française, mais aussi au théâtre de la Porte-Saint Martin, au théâtre de l’Odéon et de la Gaîté, en province et à l’étranger. . Venue plus tard, il ne lui restait qu’à se retirer en reconnaissant qu’elle s’était trompée sur sa vocation.

Ce n’était le compte ni de la débutante ni de Malvina. Celle-ci surtout avait donné, dans le cours de la représentation, des témoignages d’une admiration frénétique[Par Anne Geisler] c’est-à-dire une admiration extrême, sans mesure. Le terme « frénétique » appartient à la langue Jeune France, comme le montre l'emploi qu'en fait Gautier dans son recueil de nouvelles, Les Jeunes France. Cette admiration frénétique est de celle qui se manifesta à la « Bataille d’Hernani », comme le rappelle Gautier dans son « Autoportrait », (L'Illustration, 9 mars 1867).. Elle excellait en ce genre, et, comme on le pense, elle n’y épargna pas l’étoffe cette fois[Par Anne Geisler] Elle s’employa sans réserve à la défense d’Artémise, « elle y employa une grande quantité de matière, ou employa plus de matière qu'il ne fallait », selon le TLFi. Reybaud précise « cette fois ». Un peu plus haut, en effet, dans le même chapitre, Malvina avait déjà employé cette image pour évoquer le corps bien en chair d’Artémise : « On n’y a pas épargné la façon, au moins. » Encore une fois, Reybaud use d'une métaphore en situation pour une grisette qui doit son nom à l'étoffe qui la vêt (voir la note associée à « fleuriste » au chapitre I) et qui exerce son activité dans le domaine de la « façon », la « fashion », la mode.. C’était un délire, une expansion, une ivresse qui me compromettaient au point que je crus devoir essayer quelques remontrances.

« Ne t’épanouis pas tant, lui dis-je, tu nous donnes en spectacle. — Tant mieux, mon petit, ça allume la salle. Dieu ! la belle tragédienne, la belle tragédienne ! Chauffe donc, Jérôme ; tu es froid comme un caillou. En avant les battoirs[Par Anne Geisler] Les battoirs désignent les mains qui applaudissent avec force, d'où la métaphore des « chevaliers du battoir » appliquée aux claqueurs (voir supra la note associée à ce mot et le renvoi à la note associée à « Romains » dans le chapitre I). L'illustration in-texte de Grandville qui suit souligne la métaphore, en jouant sur l'intericonotextualité : elle renvoie en effet à l'illustration hors-texte intitulée « Apocalypse du ballet » d'Un autre monde qui met en scène un parterre de « mains sans yeux, sans esprit et sans goût » : « La première paire était comme des gans jaunes [...], la quatrième des battoirs de chair et d'os » (Paris, Fournier, 1844, p. 53). [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f70.item.r=un+autre+monde+grandville.zoom], , et tape des pieds en même temps. Coups doubles et vivement ! »

Ainsi se passa cette soirée. Le lendemain, la tâche retombait tout entière sur moi. Avec Malvina à mes côtés, il n’y avait qu’un moyen d’échapper aux conséquences de ma position. Le breuvage était versé ; quelque amer qu’il fût, il fallait le vider jusqu’à la lie. Je m’y résignai donc. Jamais artiste du premier rang, ni Talma, ni mademoiselle Rachel, ni mademoiselle Mars[Par Anne Geisler] Trois acteurs très célèbres dans la première moitié du XIXe siècle qui jouèrent sur la scène française et furent acclamés dans la presse et dans les théâtres : François-Joseph Talma (1763-1826) ; Mademoiselle Rachel (de son vrai nom Elisabeth-Rachel Félix ; 1821-1858) ; Anne-Françoise Hippolyte Boutet, dite Mademoiselle Mars (1779-1847)., n’auraient pu prétendre à une ovation plus hyperbolique que celle dont Artémise devint l’objet. C’était Artémise l'inspirée, la grande Artémise, le talent sans pair, la tragédie même ; c’étaient la puissance, la majesté, la grâce, la distinction, résumées dans une seule personne. Avant elle, rien d’essentiel ; après elle, rien de possible. Qui n’avait pas vu Artémise n’avait rien vu ; ses rivales, si tant est qu’elle en pût trouver, allaient passer comme des fantômes, implorer la faveur de ses leçons, chercher la célébrité à son ombre. Monsieur, je dis tout cela et bien d'autres choses encore : j’empruntai des ressources à la langue figurée, je puisai dans les profondeurs de ma rhétorique, je jonchai le chemin de la débutante de toutes les épithètes que peut imaginer un homme de style[Par Anne Geisler] Un homme de style est un homme qui fait de grandes phrases, comme l’indique la suite de la phrase : « je l’élevai sur un trône de périodes, orné de trophées d'érudition pittoresque ». Reybaud emploie fréquemment l’expression aux chapitres XI et XIV par exemple. Dans l' « Avis de l'Éditeur» qui précède la Seconde partie intitulée « Quelques chapitres des Mémoires de Jérôme Paturot, patenté, électeur et éligible », dans le feuilleton du National, Paturot est défini comme un « homme de style » : « La couverture jonquille dont l'a honoré M. Paulin, la gloire qui s'attache à deux publicités successives ne lui ont plus laissé la force de résister à une expérience personnelle. Cette fois il a pris la plume lui-même ; qu'on lui pardonne cette faiblesse! une revanche était bien due au poète qui a vu ses Fleurs du Sahara épuisées au service des épiciers d'alentour, et sa Cité de l'Apocalypse condamnée à des destinations humiliantes. D'ailleurs, sous l'enveloppe du bonnetier, Paturot a toujours caché une âme foncièrement littéraire. Rien n'est plus indécrottable qu'un homme de style : qu'on le plaigne et qu'on le lise! » (feuilleton du 23 décembre 1842). ; je l’élevai sur un trône de périodes, orné de trophées d'érudition pittoresque, et la conduisis ainsi par la main vers la conquête d'une réputation européenne.

Peines perdues, monsieur ! J'eus beau y revenir, accuser le public d'ignorance, d’aveuglement, d’ingratitude ; les affaires d’Artémise n’en allaient pas mieux. Jusqu’alors, grâce à quelques ménagements, j’avais conservé une certaine influence sur les choses du théâtre. Cette équipée ébranla mon crédit. Au lieu de revenir sur mes pas et de faire à temps une de ces volte-face qui sauvent les hommes d’esprit, je m'obstinai, c’est-à-dire que Malvina s'obstina. Nous eûmes la prétention d’imposer Artémise à la presse, au public, à l'Europe, à l’univers. Chaque jour je recommençai l'éloge de la tragédienne, tantôt sur le mode ionien, tantôt sur le mode dorique[Par Anne Geisler] Paturot joue sur les deux principaux modes opposés, le mode ionien qui correspond en musique au mode majeur et le mode dorique qui correspond au mode mineur, afin de se montrer érudit, d'où la réaction de son entourage : « Mais qu'il devient donc ennuyeux, ce pauvre Jérôme [...] .» , sans me lasser, sans me rebuter. Autour de moi, j'entendais mes amis se dire:

« Mais qu’il devient donc ennuyeux, ce pauvre Jérôme, avec son éternelle Artémise ! Dieu de Dieu, baisse-t-il ! »

Malgré ces avertissements indirects, je ne voulus pas en démordre : la cause d’Artémise était désormais inséparable de la mienne ; Malvina d’ailleurs n’entendait pas plaisanterie sur ce chapitre. Il fallait de nouveau se battre les flancs, parler d’Artémise la divine, de l’inimitable Artémise, qui seule avait la grandeur, la carrure, la parole des héroïnes de Corneille. Corneille et Artémise ! Artémise et Corneille ! deux noms inséparables, destinés à traverser les âges, l’un par l’autre, l'un portant l’autre ! J’ai fait, monsieur, vingt-quatre feuilletons là-dessus. Dans l’origine, cela parut aux propriétaires du journal qui recevait mes communications un paradoxe peu récréatif, mais ne tirant point à conséquence. On croyait que j’allais abandonner cette gamme comme j’en avais abandonné d'autres : mais quand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée[Par Anne Geisler] Jérôme Paturot refuse de rendre hommage aux actrices reconnues pour louer les médiocres performances d'Artémise, seul contre tous., et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m’abstenir désormais de toute espèce d’Artémise, et d’envisager le théâtre à un autre point de vue que celui de la tragédienne préférée. Je fis le fier, monsieur, je m’obstinai et donnai ma démission. Malvina me dit :

« Jérôme, je suis contente de toi. »

Et je me trouvai de nouveau en butte aux incertitudes de la destinée.

Le hasard nous vint encore en aide. Au théâtre, et comme un meuble obligé[Par Anne Geisler] Le vieux monsieur occupe une place en permanence aux représentations, il est inamovible. des premières représentations, nous avions vu un monsieur â cheveux blancs qui venait invariablement s’asseoir à l’orchestre. Je me trouvai un jour placé â ses côtés, et la conversation, engagée d’abord sur des objets indifférents, finit par prendre un caractère plus intime. À diverses reprises, nous nous rencontrâmes, et une liaison s'ensuivit. Je le présentai à Malvina, qui lui trouva l’air respectable. Autant que j'avais pu en juger, ce monsieur appartenait au gouvernement par quelque fonction de confiance : il écoutait attentivement les pièces et surveillait l’attitude du public. Quand le chapitre des allusions prenait un caractère orageux, il fronçait le sourcil comme un homme mécontent et officiel. Du reste, le meilleur garçon du monde et acceptant de Malvina toutes sortes de pâtes de jujube et de boules de gomme[Par Anne Geisler] Le jujube est le fruit du jujubier commun, originaire de l'Asie orientale et cultivé dans les pays méditerranéens. De la taille d'une olive le jujube est aussi appelé « date rouge ». Les grisettes sont présentées comme avides de pâte de jujube dans le chapitre « Le pharmacien » (Les Français peints par eux-mêmes, t. III, Paris, L. Curmer, 1841, p. 307). De nombreux articles dénonçaient le fait qu’il n’y eût pas de guimauves ni de jujubier dans les gommes de ce nom. (Voir le même article « Le pharmacien », p. 308).. Plus d’une fois, il m'avait entrepris sur le compte de l’autorité.

« Vous qui êtes un homme de style, me dit-il en me tâtant par mon faible[Par Anne Geisler] jouant sur mon point faible. , vous feriez joliment votre chemin de ce côté. Nous avons le bureau de l'esprit public[Par Anne Geisler] S'est dit d'une division du ministère de l'intérieur ou de la police où l'on s'occupe de faire ou de diriger l'esprit public par des pièces de théâtre, des fêtes, par la presse, etc. » (Littré). qui vous irait comme un gant[Par Anne Geisler] Reybaud continue à jouer des images propres à séduire Malvina la grisette (et son bonnetier de mari), puisque les gantières appartiennent au genre grisette. . À moins, pourtant, que vous ne préfériez un petit coin au bureau de la censure théâtrale. Cela rentre dans vos études ; cela vous chausserait[Par Anne Geisler] Ayant déjà utilisé l'expression « comme un gant », l' « homme-meuble » varie ; après le gant, la chaussure !. Un métier de roi, de pacha, jeune homme. Vous êtes auteur, je suppose : vous portez une pièce à ces messieurs. Eh bien, ils peuvent en faire ce que bon leur semble, des cure-dents, des cornets de tabac[Par Anne Geisler] Feuilles de papier roulées en forme de cornet, de manière à pouvoir contenir quelque chose, ici du tabac (Dictionnaire de l'Académie française, 7e édition)., des enveloppes..., ce qu’ils veulent. Autre privilège. Il y a un mot dans votre pièce que vous aimez, auquel vous tenez. Ils vous diront : « Rayez-moi ce mot-là, » et il faudra le rayer. Quelle puissance ! Celle de Venise n'était pas plus mystérieuse[Par Anne Geisler] Allusion à la constitution d’état qui régit la république de Venise pendant plusieurs siècles. Édouard Alletz écrit à ce sujet en 1842 : « La constitution, quand elle fut éprouvée par plusieurs siècles, parut d’autant plus respectable, qu’elle ne semblait plus appuyée par personne. L’individu s’accoutumait à être vaincu par la force mystérieuse de la société ; et cette habitude établie dans les esprits, y surmontait, comme fait la religion même, l’inconstance naturelle à l’homme./ C’est donc par les côtés qui le recommandent le moins à la justice et à l’humanité, que le gouvernement de Venise fait reluire le mieux sa force et sa stabilité. Ainsi s’explique l’étonnante durée de cette puissante oligarchie qui subsista treize cents ans. » (Discours sur la puissance et la ruine de la République de Venise, Paris, Librairie de Parent-Desbarres, 1842, p. 3-39.)  ! Les cadis[Par Anne Geisler] Dans la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842 et dans l'édition Paulin de 1844, on trouve une variante: « les pachas de l'encre rouge ». Dans la mesure où Reybaud avait déjà utilisé le terme quelques lignes plus haut, dans la publication en volume, il a affiné. de l’encre rouge[Par Anne Geisler] Un cadi est un juge dans le système administratif musulman (Empire turc). Les « cadis de l'encre rouge » désignent les censeurs qui utilisent l'encre rouge pour corriger les manuscrits des auteurs qui sont soumis. On peut lire par exemple dans « Carillon » (Le Charivari, 12 janvier 1841), consacré à la censure : « La censure se sert d'encre rouge. On sait que c'est la couleur de la livrée anglaise. » Théodore Langlois dans la rubrique « Causeries » (Le Tintamarre, 4 février 1849) écrit encore : « Car vous le savez, on va vous la rendre, cette chère censure, avec tous ses agréments préventifs, accessoires et dépendances, encre rouge, ciseaux et autres instruments de castration! Jouez de votre reste, messieurs les auteurs dramatiques ! » ne rendent de compte à personne, pas même au ministre, car il ne lit pas ! Les jugements sont sans appel : on exécute un vaudeville entre deux portes, et tout est dit. Et bien, que vous en semble, monsieur ; cette vie vous conviendrait-elle ? »

Plus d'une fois le petit vieillard était revenu à la charge ; heureusement j'étais alors dans une position à n’avoir besoin de personne. Ce n’est pas que j’eusse le moindre scrupule de me rallier au gouvernement. J’avais eté saint simonien, cela vous dit tout. Les saint-simoniens ont toujours été des hommes très-accommodants en fait de convictions politiques[Par Anne Geisler] Reybaud fait allusion aux retournements de vestes des saint-simoniens. Voir supra le chapitre II, consacré à la satire du saint-simonisme.. Je n’avais, d’ailleurs, jamais arboré de drapeau[Par Anne Geisler] Reybaud joue probablement sur le sens propre et figuré. On rappellera la lithographie de Benjamin Roubaud intitulée « Grand chemin de la postérité » [1842] où l'on voit Victor Hugo, arborant un drapeau portant le slogan « Le laid c'est le beau », suivi par de nombreux auteurs romantiques, dont Gautier, Dumas, Balzac, Sue. , et la polémique par allégories à laquelle s’était livré l’Aspic[Par Anne Geisler] Voir le chapitre VI, « Suite du chapitre précédent » : « la politique pouvait y être abordée, mais avec des noms supposés et sous des formes allégoriques. » n’avait rien de bien acerbe et de bien caractérisé. Jusqu’à un certain point, j’étais donc libre. Cependant il me répugnait de m’engager d’une manière formelle, et je m’étais dit que, tant que je le pourrais, je conserverais intacte l'indépendance de ma plume. C’est toujours un grand poids que celui d’une servitude directe ; et, quelque bien nourri que l’on soit dans une position pareille, les traces du collier[Par Anne Geisler] Reybaud fait allusion à la fable de La Fontaine « Le loup et le chien » (vers 32-36). ne s’en laissent pas moins apercevoir. C’est moins le fait de l’esclavage qui est pesant que la pensée de l’esclavage. La liberté est une chose plus belle et plus sainte encore comme faculté que comme usage[Par Anne Geisler] L'aphorisme semble bien de la main de Reybaud. L'année 1842 s'inscrit dans un moment clef des débats et réformes préparatoires qui mèneront quelques années plus tard à l'abolition de l'esclavage dans plusieurs pays d'Europe et en France en 1848. Le journal Le National, dans lequel paraît le livre de Reybaud, rend compte des débats à la chambre des députés durant toute l'année (voir par exemple, les numéros du 25 janvier et du 3 mars ou du 29 mai), qui portent sur le sujet du « droit de visite » (cadre légal dans lequel la marine anglaise s'autorisait l'inspection de tout navire pour arrêter les trafiquants d'esclaves, qui rencontrait de nombreuses oppositions dans le monde des affaires), mais aussi sur celui des retards pris par la commission instituée dès 1840 pour s'occuper de la question de l'esclavage. L'année 1842 voit aussi la parution de nombreux livres importants défendant l'abolition de l'esclavage (par exemple ceux de Victor Schoelcher, Des colonies françaises : abolition immédiate de l'esclavage, Paris, Pagnerre, 1842, ou de René de Semallé, Mémoire sur l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, Paris, H. Fournier, 1842. Reybaud, lui-même, fait paraître en 1842 Étude sur les réformateurs contemporains, ou socialistes modernes: Saint Simon, Charles Fourier, Robert Owen, 3e édition, Paris, Guillaumin, 1842, dans lequel il décrit la « communauté des Esséniens chez qui l'esclavage n'existait pas" et ajoute « Ce code essénien est plein de reflets évangéliques [...]. » (p. 59) .

J’hésitai donc longtemps ; le besoin seul pouvait me contraindre à prendre un parti. Aujourd’hui, monsieur, que tous mes rêves se sont envolés, je conviens sans peine qu’il eût cent fois mieux valu pour moi aller m’enfouir dans la boutique de bonneterie où le père Paturot m’attendait toujours, plutôt que de devenir publiciste ministériel ; mais alors, j’avais encore l’ambition d’un rôle bruyant, d’une situation en évidence. Je m’étais, d’ailleurs, promis d’éblouir mon oncle, de le rendre fier de son neveu, et il eût fallu retourner vers lui, honteux, confessant mes torts, désappointé, confus. La vanité l’emporta de nouveau, et de deux maux je choisis le plus grand. Encore, ne fut-ce pas sans peine que je parvins à me faire le commensal du budget. Les émargements sont une rémunération si régulière en retour de si peu de besogne, qu’il y a toujours abondance de postulants, même pour des places de censeur. Toutes, d’ailleurs, étaient prises : le bureau de l’esprit public avait également son grand complet[Par Anne Geisler] Note lexicale: expression qui signifie que le bureau de l’esprit public était au complet. ; de sorte que, malgré la protection de mon vieillard , je ne trouvais pas une porte qui s’ouvrît devant moi, et pas une case qui ne fût garnie. J’avais donc à la fois, et le regret de m'être offert, et celui de n’avoir pas réussi.

Heureusement, une circonstance exceptionnelle vint me donner un emploi inattendu. On allait faire des élections générales qui motivaient la création d’une nouvelle feuille au service du gouvernement, avec des allures plus vives, moins réservées que celles de ses organes habituels. La rédaction et la gérance de ce journal étaient vacantes ; on me proposa au ministre, et je fus agréé. J’avais donc à fonder le Flambeau, journal quotidien[Par Anne Geisler] Il n'existe pas à notre connaissance de journaux de ce titre antérieurs à la publication de Jérôme Paturot. Les mentions sont plus tardives, que l'on pense au Fanal de Rouen dans Madame Bovary de Flaubert [1857] dans lequel écrit Homais, ou au Flambart que crée le personnage d'Hussonnet dans L'Éducation sentimentale., recevant les inspirations officielles, les communications des divers ministères. Une subvention suffisante était allouée pour faire marcher la feuille. J'avais le choix des écrivains qui devaient concourir à la rédaction. C’était une position souveraine à un certain point de vue, et, dans tous les cas, une existence sûre.

À peine eus-je signé mon pacte avec l’administration, que je songeai à mes amis. J’avais besoin d’un compte rendu de l’Académie des sciences[Par Anne Geisler] Rappelons que l'Académie des sciences constitue une des cinq Académies regroupées dans l'Institut de France.  : je le conservai pour le docteur Saint-Ernest. Valmont devait me faire une chronique des tribunaux, et Max, le prosateur chevelu[Par Anne Geisler] Nouvelle allusion à la « chevelure » qui se poursuivra comme un leitmotiv dans tout le roman de Reybaud chaque fois que sera introduit un « artiste » ou un écrivain. Max est ainsi désigné par la périphrase de « prosateur chevelu » au chapitre VI (voir la note supra)., des articles de genre[Par Anne Geisler] Un article de genre est un article portant sur la vie quotidienne (à comparer, en peinture, avec l'appellation « tableau de genre »). Dans le journal Le Compilateur (2e semestre, 1844) dans la section « Variété-Articles de genre », on trouve des articles intitulés « Une polka », « Le créancier ». Sur l'histoire de l'article de genre, on peut se reporter à l'article d'Alfred Busquet, « Les transformations du journalisme. I. L'article de genre », Le Vert-Vert, 27 juillet 1857 : « L'article de genre ne comporte qu'une idée ingénieuse, habilement développée, d'un intérêt général, complètement dépourvu de scandaleuses révélations. [...] l'article de genre se soutint pendant le gouvernement de Juillet. Il eut pour favoris Gozlan, Janin, Méry, Alphonse Karr, et tant d'autres qui se sont transformés. [...] L'article de genre avait poussé à bout ses amis par le peu de soin qu'ils prenaient de sa réputation. Il avait des formules toutes faites. On le servait chaud dans des moules tout préparés. Parmi ces moules de formes identiques nous citerons: 1° Le printemps, l'hiver, l'automne et l'été, qui donnaient lieu dans chaque journal à quatre articles par an ; / 2° Le retour des hirondelles ; / La pêche des poissons rouges du jardin des Tuileries au moment des glaces ; / 4° Les vacances des comédiens sous l'arbre du Palais-Royal; /5° Les cavalcades de Montmorency, le lac d'Enghien [...]. / Avec des quinze formules habilement entremêlées, un journaliste de quelque talent pouvait tenir son public en haleine. [...] Nous le regrettons, parce qu'il fut bienveillant et sans fiel. Ses héritiers ne lui ressemblent guère. ». Depuis que Malvina m’avait entraîné dans le monde du théâtre, j’avais perdu de vue mes anciens collaborateurs, mais une occasion se présentait de les réunir de nouveau, et je m’empressai de la saisir. Il ne me restait plus qu’à les rejoindre, car, dans ce tourbillon de Paris où tant d’existences se mêlent, un tour de roue[Par Anne Geisler] Notons le jeu de mots très approprié entre le tour de roue de la voiture (« il ne me restait plus qu’à les rejoindre ») et le tour de roue de la fortune. suffit pour rompre et disperser les relations. C'est au point que j’ignorais même où logeaient alors le docteur, l’avocat et l'homme de lettres qui avaient concouru à la glorieuse apparition de l’Aspic. Je pris un cabriolet de remise[Par Anne Geisler] aussi appelé « cabriolet de régie », le cabriolet de remise est un « cabriolet de louage qui au lieu de stationner sur la voie publique, se tient sous une remise ou sous une porte cochère. » (TLFi). La fin du chapitre est accompagné par un cul de lampe, représentant un cabriolet, tiré par un cheval, dans les rues de Paris., et m’élançai à leur découverte[Par Anne Geisler] Reybaud a modifié son texte dans un souci de correction, remplaçant « et m'élançais à leur découverte » (Dubochet, 1846) par « et je m'élançai à leur poursuite » (Paulin, 1846).

X PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI LE DOCTEUR.

Jérôme poursuivit le récit de ses aventures.

Mes recherches furent longues avant de pouvoir retrouver Saint-Ernest. Il me fallut frapper de porte en porte, de logement en logement, suivre pour ainsi dire sa piste. Quatre fois il avait déménagé depuis que nous nous étions perdus de vue, et, dans un intérêt facile à deviner, chaque déménagement le transportait d’un pôle à l’autre de Paris. Enfin, rue Saint-Pierre-Montmartre, un bienheureux concierge me répondit :

« Le docteur Saint-Ernest ! c’est ici, monsieur ; au premier, la porte en face. »

Au premier ! Saint-Ernest au premier ! Je croyais rêver. À coup sûr il avait fait quelque héritage[Par Anne Geisler] Le premier étage est dit « étage noble » (Piano nobile) dans les immeubles modernes parisiens. Les pièces y sont plus grandes et ont une plus grande hauteur sous plafond. Seuls les gens riches et les classes aisées y ont accès en propriété ou en location. Cet étage « bourgeois » s'oppose à la mansarde du dernier étage de l'étudiant, de la grisette ou du « poète chevelu » famélique. Si Flouchippe habite au premier étage, Jérôme et Malvina habitent au 7e étage, dans les mansardes de service et ils ont pour voisin un jeune carabin (chapitres III et V). Sur la distribution sociale des habitants dans un immeuble parisien, on peut consulter les coupes d'immeuble bourgeois par Bertall dans Le Diable à Paris (Hetzel, 1846) et par Karl Girardet dans Le Magasin pittoresque (n° 51, 1847). . Lui, docteur novice et dépourvu de toute espèce de malades, se loger au premier et dans une maison magnifique, à six croisées de façade, avec un escalier ciré ! c’était à ne pas le croire. Le concierge, en prononçant son nom, avait pris un accent caressant ; il s’était montré serviable, honnête. Évidemment une révolution s’était opérée dans la fortune de mon ami. Les journaux venaient de parler d’un étudiant qui avait gagné un château à la loterie de Francfort-sur-le-Mein ; peut-être était-ce lui : le sort est si bizarre[Par Anne Geisler] Paulin 1844 et Dubochet 1846 : Le sort est si bizarre. Changement de ponctuation Paulin 1846 : Le sort est si bizarre! Paulin 1846 : tous les titres sont en majuscule: Éperon, Aigle, Faucon, Épervier..

Ces réflexions m’accompagnèrent jusque sur le palier de son logement. La porte était d’un fort beau bois, avec des ornements du meilleur goût ; mais dans le panneau le plus vaste et à la hauteur de l’œil se trouvait un écusson fatal, un écusson en cuivre poli qui donnait la clef de ce luxe et expliquait cette soudaine opulence. On y lisait[Par Anne Geisler] Fac-simile aux annonces ronflantes et patronymes tout aussi ronflants en imitation de la plaque en cuivre que tout médecin appose à sa porte. Le nom de « Saint-Ernest » est celui d'un auteur dramatique et comédien, qui jouait au Théâtre de l'Ambigu-Comique (1802-1860) ; le choix de ce nom exprime donc le caractère théâtral de l'escroc illusionniste. L'écusson en cuivre poli accroché à la porte utilise le langage emphatique et dithyrambique de la « réclame » qui accumule les références les plus prestigieuses et les plus invérifiables à des académies, à des décorations et à des cours étrangères ; on peut se reporter à ce sujet à la Physiologie du médecin de Louis Huart (Paris, Aubert, 1841). Ce chapitre X sur la médecine et cette plaque témoigne aussi des vifs débats de l'époque sur le statut du médecin en France, sur la crise d'identité de la profession, le type d'études qui peuvent leur être demandées, ainsi que sur le statut des médecins formés à l'étranger. Cette réflexion sur le statut flou des professions de santé à l'époque (réglementées par une loi du 19 Ventôse -an XI qui ne fut amendée, actualisée et précisée qu'en 1893) coïncide et culmine avec le très important Congrès médical de France , sorte d'États généraux d'une profession encore incertaine d'elle-même, tenu à Paris en 1845 sous l'égide du ministre de l'Instruction publique Salvandy, congrès qui a publié ses actes la même année, et qui regroupait vétérinaires, médecins, pharmaciens et officiers de santé venus de toute la France. Sur le sujet, on peut se reporter à Lucie Bourquelot, « Le congrès médical de France : défense d'une profession libérale sous la Monarchie de Juillet », Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, Année 1979, 86-2, p. 301-312.  :

Consultations gratuites LE DOCTEUR SAINT-ERNEST MÉDECIN DE LA FACULTÉ DE PARIS, Maître en pharmacie, professeur de médecine et de botanique, breveté du roi, honoré de récompenses et de médailles nationales, décoré de l’éperon d’or, de l’aile d’argent de Bavière, du faucon de Bade et de l’épervier de Suède, autorisé de toutes les cours de l’Europe, membre des académies de Pesth, de Cucuron, de Cuba et de Curaçao, etc., etc. VISIBLE TOUS LES JOURS de 10 À 4 HEURES. (Affranchir.)

C’en était assez, je comprenais tout ; Saint-Ernest s’était fait empirique[Par Anne Geisler] Le mot « empirique » désigne celui qui exerce la médecine sans la connaître, faute de se tourner vers la théorie (« empirisme médical, pratique qui ne tient aucun compte de la théorie », É. Littré, Dictionnaire de langue française, Paris, Hachette, 1874, t. II, p. 1356). Le mot sera employé à nouveau par Reybaud par la suite (chapitre X Seconde partie, note 16). L'allusion aux empiriques renvoie à un vieux débat, qui remonte à l'Antiquité, entre l'école des médecins empiriques, fondée par Philinos de Cos et incarné par Sextus Empiricus, qui s'en tiennent à l'observation de cas, à l'expérience, sans jamais remonter aux causes ni s'élever à la théorie (à la différence de la médecine expérimentale définie par Claude Bernard, à partir de 1847) et les autres écoles qui usent de la déduction logique. et charlatan[Par Anne Geisler] Le mot empirique est associé ici au mot charlatan, dont il est plus ou moins synonyme. Sur la satire de ces charlatans, on peut se reporter encore une fois à la Physiologie du médecin de Louis Huart, en particulier au chapitre sur les « Empiriques-Voyageurs » (chapitre XIII) : « Depuis une vingtaine d'années, la police correctionnelle française, se montrant infiniment plus susceptible que la Faculté de Médecine, poursuit avec sévérité tous les empiriques, plus vulgairement nommés charlatans, qui se permettent de guérir les maux de l'humanité souffrante, sans avoir préalablement reçu d'une faculté de médecine le brevet en vertu duquel ils peuvent désormais saignare, purgare et expediare un chacun. » (p. 96-97). L'empirique habite au premier étage, signe d'une perturbation dans la distribution des espaces, soulignée par Balzac dans La Fausse Maîtresse (roman paru en 1841 dans Le Siècle) : « Toutes les fortunes se rétrécissant en France, les majestueux hôtels de nos pères sont incessamment démolis et remplacés par des espèces de phalanstères où le pair de France de Juillet habite un troisième étage au-dessus d’un empirique enrichi. » (La Fausse Maîtresse, Scènes de la vie privée, Pl., II, p. 200) L'association entre médecine et charlatanisme, si elle relève du cliché littéraire, est aussi abordée au début du XIXe siècle dans le cadre d’ouvrages fort sérieux, notamment sous la plume de médecins dénonçant les pratiques de l’époque (Voir A. Richerand, Des erreurs populaires relatives à la médecine (1810), Paris, chez Caille et Ravier, 1812, p. 308). La limite est d’ailleurs parfois floue entre ces deux approches de la médecine, dans un contexte où se multiplient les discours à visée commerciale vantant les succès de praticiens cherchant à se constituer une clientèle. (Voir Matthew Ramsey, « Trois enquêtes sur les charlatans au XIXe siècle », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 27, juillet-septembre 1980, p. 485-500). La médecine illégale s’inscrit dans des pratiques populaires et traditionnelles. Le succès de ces médecines parallèles tient non seulement aux limites et aux incertitudes de la science officielle, mais aussi au fait qu’elles se préoccupent de questions relativement négligées par cette dernière, en revendiquant non seulement de soigner les maladies mais aussi de soulager les douleurs. Nicole Edelmann, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », Les Tribunes de la santé, 2017/2 (n° 55), p. 21-27. En ligne. URL : https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2017-2-page-21.htm., marchand de panacées, d’onguent pour la brûlure. Autrefois, les industriels de cette espèce endossaient l’habit rouge à galons d’or[Par Anne Geisler] Reybaud utilise une illustration traditionnelle de la caricature. La grosse caisse et la clarinette ainsi que l'évocation de la place publique font évidemment penser aux charlatans dans les foires. Dans le chapitre III de sa Physiologie du médecin intitulé « Des différents moyens de se rendre célèbre », Huart souligne que le médecin peut arriver à la célébrité par deux voies, le travail et le charlatanisme, et il associe à cette explication, l'image due à Trimolet, d'un paillasse à grosse caisse (p. 19) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62044825/f24.item.zoom], se coiffaient du chapeau à panache, montaient dans une calèche en compagnie d’une grosse caisse et d’une clarinette, et allaient offrir leur baume, leur élixir sur les places publiques. Ils opéraient des cures en plein vent et débitaient le spécifique[Par Anne Geisler] D'après le Trésor de la langue française, le spécifique est un « médicament dont les effets contre telle ou telle maladie ont été constatés en thérapeutique, mais dont la manière d'agir est inconnue ». On peut lire ainsi dans L'Hermite de la Chaussée d'Antin : « Ces opérateurs de carrefour qui, sans autre examen, sans autre guide qu'une routine meurtrière, distribuent à tout venant leur spécifique banal ; [...] ce n'est qu'après avoir pris en considération l'âge, le caractère, l'éducation, les habitudes du malade, [...] que je me déciderai sur le traitement. » (Jouy, L''Hermite de la Chaussée d'Antin ou observations sur les mœurs et les usages parisiens au commencement du XIXe siècle, t. 2, Paris, Pillet, 1814, [5e éd.], p. 370). Certains traitements qui font l'objet de publicité dans la presse sont présentés comme n'ayant rien à voir avec des spécifiques : ainsi, la publicité pour l'eau balsamique du Docteur Jackson commence par ces mots : « L'Eau du Docteur Jackson ne ressemble en rien à tous les spécifiques que la mode inconstante adopte ou délaisse tour à tour. [...] on doit se défier de toutes les préparations vendues par les parfumeurs et autres personnes étrangères à la médecine. Ces prétendus spécifiques, prônés par le charlatanisme, sont loin de justifier les éloges outrés qu'on leur prodigue [...]. » (Le National, 1er octobre 1842). qui devait guérir la colique ou les maux de reins, au choix des personnes. Aujourd’hui, plus rien de pareil : le salon tendu en damas a remplacé la calèche, la publicité la clarinette ; il n’y a plus ni élixir, ni baume, mais le traitement végétal[Par Anne Geisler] On trouve de nombreux traitements végétaux dans les journaux, en particulier le traitement végétal dépuratif de Giraudeau de Saint-Gervais : « traitement végétal pour guérir soi-même radicalement les dartres et maladies », La Quotidienne, 12 octobre 1832 ; Figaro, 6 octobre 1832 ; Le Charivari, 11 juillet 1837, etc. y pourvoit. Rarement les Fontanaroses des carrefours[Par Anne Geisler] Fontanarose est un personnage de charlatan dans un opéra en 2 actes de Scribe et Auber, Le Philtre (1831). parvenaient-ils à amasser de quoi finir leurs jours dans le village natal ; les Fontanaroses à domicile sont des millionnaires : ils ont des hôtels, des maisons de campagne, tiennent table ouverte, donnent à danser. Ce sont les heureux d’un monde où l’argent pèse plus que l’honneur. Que leur manque-t-il ? Électeurs, éligibles, ils seront députés d’un bourg-pourri[Par Anne Geisler] « Bourg-pourri se disait en Angleterre de certaines localités qui, ayant conservé malgré leur petit nombre d’habitants le droit d’envoyer des députés au Parlement, en trafiquaient ou ne l’exerçaient que sous le bon plaisir de quelques grands propriétaires » (Dictionnaire de l'Académie française, 8e édition). Cette pratique, dénoncée par plusieurs écrivains comme Dickens, avait été abolie en 1832 en Angleterre. La référence est le plus souvent employée dans un sens métaphorique. Ainsi, on peut lire dans La Muse du département, à propos de l'arrondissement de Sancerre : « Aussi la ville de Sancerre est-elle très fière d'avoir vu naître une des gloires de la Médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre, Étienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués. L'arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit grands propriétaires, les hauts barons de l'élection, essaya de secouer le joug électoral de la Doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. » (Balzac, La Muse du département (1843), Pl, p. 631) On retrouve une autre occurrence transposée de l'Angleterre à la France dans Le Député d'Arcis, paru à titre posthume en 1854 (La Comédie humaine, VIII, éd. établie par Colin Smethurst, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1977, p. 722). quand ils voudront s'en passer la distraction. Oui, le traitement végétal entrera à la chambre, soyez-en certain, et peut-être faudra-t-il que le pays reçoive cette leçon pour se convaincre de la nécessité d’une réforme électorale[Par Anne Geisler] L'idée de réforme électorale, qui trouvera sa pleine expression dans la campagne des banquets, de 1847 (l'interdiction de l'un d'eux provoquera la révolution de 1848), s'impose en 1842 : il s'agit d'élargir le pays légal en abaissant le cens (montant de l'impôt direct qui donne le droit de vote, passé déjà, avec la Charte de 1830, de 300 à 200 francs) et en faisant entrer dans le corps électoral des citoyens qui ne paient pas le cens exigé mais se recommandent par la qualité de leur instruction et de leur réflexion politique soit, selon la formule de Guizot, ministre de l'Instruction publique de Louis-Philippe et président du Conseil, les « capacités ». On trouve de nombreux développements sur cette réforme électorale dans la presse au début de l'année 1842 (voir par exemple Le Journal des Débats du 11-15 février 1842 ou La Presse du 15 février 1842. .

La lecture du fatal écusson me fit faire quelques pas en arrière. Que me restait-il à apprendre ? que pouvais-je demander à Saint-Ernest ? c’était désormais une carrière à part que la sienne ; aucune liaison intime ne pouvait plus subsister entre nous. Cependant un sentiment de curiosité me retint ; je voulus savoir comment Saint- Ernest, qui ne manquait ni de sens ni d’esprit, s’était laissé entraîner dans une industrie pareille, en limitant sa carrière de son plein gré, en s’interdisant tout avenir de considération et de gloire médicales. Peut-être n’était-il pas engagé sans retour, et quelques conseils d’ami, pressants, désintéressés, suffiraient-ils pour le faire renoncer à cette exploitation de la crédulité publique. Sur cette réflexion, je pressai le bouton de sa porte, et j’entrai, un domestique à livrée vint à moi, me débarrassa de mon manteau, et m’introduisit dans une salle d’attente. Le docteur était en consultation ; on ne pouvait m’introduire sur-le-champ auprès de lui. Je m’armai de patience, et passai en revue les détails du local. La pièce où je me trouvais était richement garnie : les bronzes, les dorures la surchargeaient ; le meuble en velours ponceau relevé par des clous dorés[Par Anne Geisler] Le velours se démocratise au cours du XIXe siècle. On le retrouve comme accessoire pour les coiffures féminines, les gilets et les meubles. Le velours recouvre ainsi la table sur laquelle écrit l'héroïne des Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac [1841]. Lorsqu'il est de couleur ponceau, c'est-à-dire rouge coquelicot, et associé comme ici au doré, il est un signe de richesse destiné à en imposer. Ainsi dans le roman de Paul Féval, Les Belles de nuit ou les Anges de la famille, le personnage de Bibandier, qui n'est qu'un menteur sans le sou, boutonne « par-dessus son pantalon d’un bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau, à boutons brillantés » (Méline, Cans et Compagnie, 1850, Tome III, p. 201.) avait plus d’éclat qu’il ne témoignait de goût ; mais cette apparence de richesse, ces couleurs voyantes étaient parfaitement assorties avec le public qui passait dans ce salon. Une grande table, recouverte d’un tapis vert, occupait le milieu de la pièce, et des prospectus, des imprimés de diverses sortes y étaient étalés. Une station obligée reportait naturellement l’attention des curieux vers ces factums qui tous avaient trait à l’industrie locale, et constituaient autant d’amorces ou directes ou indirectes. Je parcourus ces monuments d’effronterie, et dans le nombre, j’en trouvai d’incroyables[Par Anne Geisler] Toute la suite du chapitre X constitue une satire de l'envahissement de la vie quotidienne de la réclame sur différents supports (journaux, affiches murales, prospectus, vitrines des magasins etc.), par le recours à la rhétorique emphatique des slogans et des affiches de la publicité commerciale. Rappelons que la réclame, synonyme de publicité commerciale, naît en 1834, avec une connotation de tapage et d'enflure, d'où son lien avec le « Puff » (voir, à cet égard, ci-dessus, la note du chapitre III associée à Flouchippe) . Le sous-titre du journal satirique fondé en 1843 Le Tintamarre est d'ailleurs « Critique de la réclame, satire des puffistes ». (Sur ce phénomène, voir le numéro spécial de la revue Romantisme « La réclame » (n° 155, 2012), et en particulier, l'article de Nathalie Preiss : « Un autre monde ou "Puff, Paf!" une révolution à l'œil? ») Les voies du charlatanisme médical contemporain passent par ces réclames insérées dans les journaux, Dans le chapitre III de sa Physiologie du médecin, intitulé « Des différents moyens de se rendre célèbre », Huart précise : « l'un des moyens les plus à la mode depuis quelque temps consiste dans la lettre de reconnaissance écrite au directeur d'un journal par le particulier qui doit la vie aux bons soins du docteur qui cherche à devenir célèbre. Voici comment se rédige presque invariablement cette épître, insérée au nom de l'humanité et au prix de 1fr. 50 c. la ligne: « Monsieur le Rédacteur, / Permettez-moi d'emprunter la voie de votre estimable journal pour que je puisse remercier publiquement un homme que je ne crains pas de qualifier de bienfaiteur de l'humanité [...] - j'étais réellement dégoûtant et dégoûté de la vie, quand la Providence m'a fait découvrir le docteur Falempin, qui, en moins de trois semaines m'a totalement délivré de ces horribles maladies [...] ». L'épître est signé « POTARD, / rue de la Grande-Truanderie. » (éd. cit.,p. 24-25) Il semble que ce passage et cette Physiologie aient inspiré Reybaud, auteur de César Falempin ou les idoles d'argile, Paris, Michel Lévy frères, 1845..

Voici celui qui intéressait plus particulièrement Saint-Ernest :

Le docteur Saint-Ernest à ses concitoyens. AVIS QU’IL FAUT LIRE.

« Voici peu de temps que j’ai mis en pratique ma méthode curative, et déjà il est « universellement reconnu que c’est, avec la vapeur, la plus belle découverte des temps « modernes. La Russie m’a fait faire des propositions, mais le patriotisme dont je suis animé « ne me permettait pas de priver la France, la belle France, du fruit de mes travaux et de « mon génie.

« Aussi, n’ai-je pas été surpris d’apprendre que des médicastres cherchent à « s’approprier ma méthode curative. On me vole, on me pille, on me dévalise. Sort inévitable « des grandes inventions ! La bande des plagiaires se les arrache ; le troupeau des imitateurs « s'en empare. Vous voyez en moi une victime de cette intrigue.

« Depuis que j’habite la rue Saint-Pierre-Montmartre, plusieurs guérisseurs sont « successivement venus dans mes environs tendre leurs pièges à la crédulité des malades « dont j’avais fixé l’attention. Cette manœuvre ne pouvait réussir qu’auprès des esprits « bornés, et ce grossier charlatanisme ne m’inspirait que du dédain. Cependant, enhardie par « mon silence, l’intrigue continue à lever la tête, et il faut la démasquer. L’un de ces « médicastres[Par Anne Geisler] « Péj. Médecin médiocre, ignare, inexpérimenté; guérisseur imposteur ». Le Trésor de la langue française cite en exemple César Birotteau : « Le vieux Haudry était un médecin de l'école de Molière, grand praticien et ami des anciennes formules de l'apothicairerie, droguant ses malades ni plus ni moins qu'un médicastre, tout consultant qu'il était. » (Balzac, C. Birotteau, 1837, p. 235.) plagiaires est venu dresser ses tréteaux porte à porte, profitant de ce que la « rue Montmartre est voisine de la rue Saint-Pierre-Montmartre. Abusant de l’erreur d'un « malade insouciant qui se trompe d’adresse, il s’est même emparé de mes écrits, a copié « mes prospectus ; et, se prétendant docteur de toutes les facultés, académicien, professeur, « il les distribue de sa propre main dans Paris et dans la banlieue. Je dénonce au procureur du « roi de Paris cette violation flagrante de la propriété.

« Le fait est que mon domicile est plus que jamais rue Saint-Pierre- Montmartre (ne pas confondre[Par Anne Geisler] Le charlatan habite la rue Saint-Pierre-Montmartre, aujourd'hui rue Paul-Lelong dans le 2e arrondissement de Paris. Les mentions de l'adresse précise d'un commerce sont fréquentes dans la publicité du milieu du XIXe siècle, avec injonctions aux acheteurs à ne pas confondre tel magasin à telle adresse avec tel autre à une adresse voisine : voir par exemple la formule « la maison n'est pas au coin du quai » qui accompagne la publicité d'une grande maison de confection, « La maison du Pont Neuf », dont l'affiche est reproduite par gallica: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530158885/f1.item.r=pont-neuf+paris.langFR.item. La formule « la maison n'est pas au coin du quai », devient ensuite une locution populaire, reprise comme une « scie ». Plus globalement les publicités mettent l'accent sur l'authenticité de leur marque et appellent à la vigilance de l'acheteur, qui risque d'être trompé par des imitateurs. Voir par exemple dans le journal du National, du 14 août 1842 cet encart : « Avis important. La véritable pommade du Lion, breveté par ordonnance du roi, dont l'efficacité pour conserver et faire pousser les cheveux, moustaches et favoris, est suffisamment prouvée par dix années d'existence et de succès ne craint aucune concurrence. Toutefois, dans l'intérêt général, M. François, seul dépositaire de cette pommade (rue et terrasse Vivienne, n°2, à Paris), croit devoir prémunir le public contre les usurpations de titre et les contrefaçons d'une coupable industrie. Chaque pot sortant de son magasin est revêtu de sa signature à la main et de son cachet deux fois répété sur l'étiquette principale et sur la bande circulaire. »), et que le public dont on insulte la bonne foi m’y trouvera tous les jours, de dix à quatre heures. Je lui conseille d’éviter ces pièges que l’un de mes clients a justement caractérisés de guet-apens, et de bien prendre note de mon nom et de mon adresse. »

À la suite de cet exposé, le docteur Saint-Ernest énumérait les maladies justiciables de sa méthode curative. Comme on le devine, rien ne se dérobait à l’action souveraine de cette panacée ; et, par respect pour vos oreilles, je m’abstiendrai de nommer les impuretés dont ce prospectus contenait l’énumération.

Voilà le métier que faisait Saint-Ernest. Monsieur, la police de Paris a, dans ses attributions, la grande et la petite voirie ; elle est chargée de nous débarrasser des immondices qui obstruent nos places et nos rues, et voici des industriels qui peuvent, sans qu'elle l’empêche, nous poursuivre de leurs spéculations infectes, inonder nos domiciles de prospectus impurs, les faire distribuer sur la voie publique, tapisser les murailles de mots et d'images obscènes, dévoiler le mal en proposant le remède, attirer la curiosité des enfants vers des choses qu'ils apprendront, hélas ! trop tôt. Vraiment, à voir le nombre toujours croissant des empiriques, la position qu'ils prennent et la nature des offres qu'ils font au public, ne dirait-on pas que nous vivons dans une léproserie immonde, au milieu d’une population cariée jusqu’à la moelle des os !

Parmi les pièces étalées sur la table du docteur, on en pouvait lire de plus récréatives que son prospectus. Dans le nombre, j’en remarquai une surtout dont la conclusion était des plus originales. En voici quelques extraits :

L’ESCULAPE DE L’UKRAINE[Par Anne Geisler] Esculape est le dieu de la médecine dans le panthéon mythologique gréco-latin. Il donne son nom à un journal des années 1840 L'Esculape, journal des spécialités médico-chirurgicales (1839), dont le sous-titre devient à partir du 2 août 1840, « gazette des médecins praticiens ». Après avoir pastiché un prospectus industriel Reybaud pastiche la prose dithyrambique du prospectus médical. La syntaxe imite le style des prospectus médicaux qui se veulent sérieux, comme le montre par exemple la phrase qui commence par « Que, dans l'intérêt de la sainte cause de l'humanité et de la leur individuellement [...] ». Politiquement, la Russie du tzar Nicolas premier, qui règne à l'époque, n'a pas très bonne presse (Custine publiera en mai 1843, quasiment donc en même temps que Reybaud son Jérôme Paturot, ses Lettres de la Russie en 1839, très critiques à l'égard d'un pays où règnent le servage, l'autocratie et la barbarie). Le souvenir des cosaques de 1814 campant sur les Champs-Elysées reste très présent dans la mémoire des parisiens (voir ci-après note 8 du Chapitre I de la Seconde partie) et toute référence aux cosaques et à leur pays, l'Ukraine, est empreinte d'exotisme et de mystère (ainsi Le Magasin pittoresque de 1839 publie une série d'articles sur « Les cosaks du Don » , N° 2 et suiv.). Mais la référence à l'Ukraine et à la Russie appartient aussi et surtout à l'imaginaire du puff et de la blague. On le voit par exemple à propos d'un récit que fait paraître Le Sémaphore de Marseille sous le titre « La jeune fille de l'Ukraine » en octobre 1842 et aux développements qui vont suivre dans différents journaux. Les journaux de Paris reprennent à l'envi le détail de ce récit et Le Globe du 28 octobre 1842 crie à la mystification. Trois jours plus tard, le 31 octobre 1842, c'est au Charivari de feindre qu'il s'est trompé, sous le titre « Un canard municipal ». Dans la suite de Jérôme Paturot, on rencontrera d'autres russes, dont le nom sera toujours associé à l'idée d'escroquerie (voir par exemple la fausse princesse palatine dont le nom signale le caractère faux « Flibustofskoï », le « feld-maréchal Tapanowich » aux « poignées de mains à la Tartare », « l'archiduchesse de Poupoulakowen, la margrave de Chiroukalich, l'ambassadrice comtesse de Marmelada » (Seconde partie, chap. IV-V).. ou MÉDECINE À LA TARTARE[Par Anne Geisler] Il est beaucoup question des combattants tartares dans les journaux de 1841, 1842, le Tartare étant décrit comme un homme barbare : ainsi, dans « Les Anglais dans l'Asie » (La Gazette de France, 12 juin 1842), on peut lire par exemple: « Le Tartare, l'homme des montagnes, est actif, entreprenant, audacieux, dur à la fatigue, sobre quand la nécessité l'y contraint, mais intempérant et débauché quand il peut l'être impunément. [...] le Tartare galope à cheval, assis sur un quartier de chair saignante qu'il dévore ensuite toute crue. » L'expression « Médecine à la tartare » rappelle aussi évidemment une recette de cuisine! En effet les recettes « à la tartare » sont contemporaines de Jérôme Paturot. Le Dictionnaire de la langue française donne les exemples suivants : « Loc. adj. À la tartare. Servi grillé ou pané avec une sauce tartare. Quant au souper, il se composait d'un faisan rôti entouré de merles de Corse, d'un jambon de sanglier à la gelée, d'un quartier de chevreau à la tartare (Dumas père, Monte-Cristo, t. 1, 1846, p. 398). Une assez grande tourte aux quenelles et une anguille à la tartare (Balzac, Les Petits Bourgeois, 1850, p. 108.) » (1)Tout ce qui suit est textuel. Le nom seul a été changé[Par Anne Geisler] Reybaud présente le prospectus du docteur Chikapouff comme textuel, c'est-à-dire comme un document réel et non comme une fiction de son invention. Faut-il le croire? On peut vérifier, par sondage dans les journaux de l'époque, que leurs dernières pages sont en effet encombrées de réclames pour des médicaments miracles, baumes ou pilules aux noms exotiques guérissant à peu près toutes les maladies, ou pour des ouvrages de médecins aux titres ronflants. La prose de ces réclames est effectivement très proche de celle de Chikapouff. (Voir par exemple les réclames pour le sirop de Thridace, l'eau O'Meara, les pastilles Vichy, les pilules stomachiques, l'eau balsamique Jackson, l'eau des princes pour l'hygiène de la peau, etc. dans Le Charivari, en janvier 1842). Sur le « faux document vrai », voir la note associée au prospectus au chapitre VI...

« Le docteur Chikapouff[Par Anne Geisler] Ce chapitre sur deux médecins charlatans (Saint-Ernest et Chikapouff) s'inscrit dans une longue tradition satirique de la médecine, de Molière et de Swift au Knock de Jules Romains (1923) en passant par Les Morticoles de Léon Daudet (1894). Le mot-valise de « Chikapouff », collusion entre « chic » et « puff » ou « pouff », introduit une nouvelle dimension, celle de la blague (terme qui s'inscrit dans la langue en 1809), qui désigne une plaisanterie trompeuse non par le mensonge, mais par la hâblerie, l'enflure. Le « chic », terme de rapin issu du nom d'un élève de David, talentueux, Chicque, est pris d'abord en bonne part, avant de désigner péjorativement une habileté artificielle et facile (voir l'article de Baudelaire du Salon de 1846 qui l'associe au poncif), un « coup de patte ». Le chic donnera naissance au type du Chicard auquel Charles Marchal, en 1841, consacrera une Physiologie, – nom d'un personnage de carnaval, et par métonymie, de son costume immortalisé par Gavarni dans sa série Souvenirs du bal chicard, parue dans Le Charivari de 1839 à 1842 [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_53141-12.jpg?itok=n9mv0hACqui ], qui fera des « petits » : « chicandard », « chicocandard », « déicichicocandard », « chosnosogue », « chocnosoff », « Kosnoff ». (voir Georges Matoré, Le Vocabulaire et les mœurs sous la monarchie de Juillet, Genève, Slatkine Reprints, 1967). C'est seulement dans la seconde moitié du siècle que le chic retrouvera son lustre : « avoir du chic » pour une femme signifiera avoir du cachet, du « chien », jusqu'au « bon chic bon genre » du XXe siècle). , médecin-praticien des bords du Don, fait connaître « généralement à tous les citoyens de cette capitale et de la France entière, comment il a « prouvé, au moyen des soins qu’il a donnés, dans l’espace de trois mois, à environ cent « cinquante incurables et par conséquent abandonnés par tous les médecins de la ville, et « que les hôpitaux même ont expulsés ne pouvant arriver à la guérison desdits incurables ; « que lui, Chikapouff, avait pénétré dans le vrai de la médecine, et que, par un nouveau « procédé, guérissant ce qui avait été inguérissable jusqu’alors, donnant ainsi un démenti « formel à tous les hommes de l’art ; pour tout dire, enfin, que lui, Chikapouff, avait triomphé « de tous les obstacles, au point de pouvoir dire : L'humanité a gagné sa cause, et tant de « maux ne décimeront plus désormais la société humaine ! Preuve, les cent cinquante malades entrepris par l'exposant, desquels pas un seul n’a péri !

« Rien ne manque à Chikapouff pour mieux prouver la réalité des faits qu’il dénonce « courageusement à la face du public que l'appui tout puissant des hommes qui sont au « pouvoir. Que, dans l’intérêt de la sainte cause de l'humanité et de la leur individuellement, « ils veuillent autoriser le sieur Chikapouff à entreprendre[Par Anne Geisler] (note lexicale) « entreprendre un grand nombre de malades incurables » a le sens de s'occuper de ces malades. (TLFi) un grand nombre de malades « incurables de toute espèce que le gouvernement ou la faculté de médecine concentrerait « dans l’un des nombreux hôpitaux de la capitale, où le sieur Chikapouff stationnerait pour « administrer les remèdes qui lui appartiennent, et qui sont le fruit de longues et pénibles « recherches, et pour surveiller les traitements, comme directeur de cet hôpital spécial.

« Refuser à Chikapouff le moyen de rendre la vie à tant de malheureux, d'alléger la « société des maux qui l'accablent et la déciment, et baser ce refus sur l’injuste et « inadmissible motif que Chikapouff n’est pas un médecin théoricien, comme le veut la loi « enfantée par la faculté de médecine, il y aurait de la barbarie, chose qui ne doit pas exister « sous l'empire de toutes les régénérations du dix-neuvième siècle[Par Anne Geisler] Allusion sans doute à la fois aux promesses de miracles que l'on trouve dans les annonces publicitaires et aux palingénésies. On peut penser ainsi aux essais de Ballanche, Essais de palingénésie sociale, 1827-1829 et de Nodier, De la Palingénésie humaine et de la Résurrection (publiés entre 1831-1832 dans la Revue de Paris).

« Chikapouff est âge de cinquante-trois ans. Il exige, en échange de la richesse qu’il « apporterait annuellement au trésor de l'administration des hospices, pour avoir réduit et « comprimé les frais et le mal, qu'il lui soit payé par ladite administration des hospices, sa vie « durant, les 10 pour 100 des capitaux économisés d’année en année ; et si une telle « proposition n'est pas conciliable avec la nature du fait dénoncé publiquement par moi « Chikapouff, l’auteur de la proposition s’en rapporterait à la générosité du gouvernement et « de l'administration des hospices. Dès aujourd’hui Chikapouff se met à la disposition du « gouvernement et de la faculté de médecine.

« Les hommes qui ont le pouvoir d’accepter et qui n’accepteraient pas la proposition de Chikapouff, ces hommes trahiraient la sainte cause de l’humanité, et l’on pourrait leur dire avec raison : Vous voulez que le mal règne et se perpétue dans la société ; vous voulez voir vos familles décimées par le fléau du mal ; vous vous plaisez enfin à subir le martyre et à éprouver sans cesse les angoisses de mille morts prématurées.

« Ivan Chikapouff. »

Temps nécessaire pour guérir les maladies suivantes[Par Anne Geisler] Chkapouff se présente comme capable de guérir les maladies les plus éloignées les unes des autres. Or, certains procédés présentés comme miraculeux dans la presse en font de même. Il en est ainsi de l'élixir purgatif du docteur Lavolley, supposé soigner les affections de sang comme les maladies de la tête et du système nerveux. (Le National, 24 septembre 1842.) Il est fréquemment indiqué des durées de traitement pour guérir des maladies, pour accrocher l'attention (par exemple la pâte pectorale et le sirop balsamique au Mou de veau, dits trésor de la poitrine, supposés « guérir les maladies de poitrine en 2 mois » dans Le National, 22 septembre 1842), ou le copahu qui « guérit dans une moyenne de 10 jours » (« Copahine-mège », Le National, 2 octobre 1842). La manière de disposer les informations dans le tableau reproduit comiquement les informations qu'on trouve dans la presse pour présenter toutes les statistiques, médicales aussi bien qu'économiques. L'association entre médecine et statistiques est présente dans les titres mêmes des supposés inventeurs: ainsi, Giraudeau de Saint-Gervais, « Docteur-médecin de la Faculté de Paris » et « membre de la Société de Géographie, de la Société de la Stastistique universelle »! (Le National, 22 septembre 1842).  :

« Les fièvres intermittentes : 1 jour. (Ces maladies sont ordinaires lorsque, dans l’été, il arrive de voyager et de passer près des lieux marécageux et autres endroits méphitiques.) « La phtisie[Par Anne Geisler] La phtisie, autre nom de ce qui sera ensuite appelé la tuberculose, est une maladie qui occupe les journaux dans les années 1830-1840. L'orthographe du mot n'est pas fixée : « phthisie » avec un h est attesté (voir par exemple H. Siquot, Dissertation sur la phthisie pulmonaire, 1836). Tout ce passage est humoristique, Reybaud qualifiant les maladies par des adjectifs fort peu savants (« sans enlever un cheveu », « la plus dévergondée ») ou très à la mode (« invétérées »). ordinaire : 8 jours. « La phtisie du Ier au 2e degré : 9 id. « La phtisie au 5e degré : 50 id. « La teigne sans enlever un seul cheveu : 15 id. « L’épilepsie : 30 id. « L’asthme le plus invétéré : 15 id. « La folie la plus dévergondée : 8 id. « Les tumeurs quelconques : 50 id. « Les inflammations des yeux : 1 id. (Combien il est utile aux armées, spécialement dans l’été, quand elles font des marches forcées dans les moments de guerre, d'obtenir une aussi prompte guérison) « La diarrhée la plus obstinée : 1 id. (Cela arrive aux armées dans les voyages forcés, soit en été, soit en hiver. Napoléon a perdu une grande armée en Egypte à cause de cette maladie[Par Anne Geisler] Les troupes françaises ont eu beaucoup à souffrir de graves problèmes digestifs dans les différentes campagnes napoléoniennes, en particulier en Égypte et en Russie (Voir à ce sujet, par exemple, Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et campagne, 4 volumes, Paris, J. Smith, 1812-1817 (en particulier, vol. I, p. 293 ou la thèse de Jean-Marie Milleliri, L'Hygiène des armées pendant la campagne d'Égypte et de Syrie sous le commandement de Bonaparte (1798-1799), le chapitre « Le rôle du service de santé pendant l’expédition d’Égypte (diarrhées, peste, paludisme) ». https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/le-role-du-service-de-sante-pendant-lexpedition-degypte/ Le thème des armées décimées par la diarrhée des soldats (maladies, ingestion de raisins trop verts, d'eau croupissante, etc.) est un topos des récits historiques attachés à souligner le rapport entre petites causes et grands effets.. ) « La migraine invétérée : 1 heure. « Les douleurs de tête : 1 minute. « Le rhumatisme : 1 heure. « — nerveux[Par Anne Geisler] Il est question des variétés de rhumatisme, dont le « rhumatisme nerveux », dans les années 1830. Voir Revue médicale, française et étrangère, tome II, 1835, p. 258 : « Le rhumatisme qui s'est propagé à des troncs nerveux doit, quelle que soit l'analogie qu'il présente avec les affections névralgiques, en être distingué avec soin. [...]/ 2. Le rhumatisme aigu semble différer essentiellement du rhumatisme chronique. Le premier présente tous les caractères de l'inflammation, le second semble dû à une perturbation spéciale dans la partie affectée. M. de Renzi dit que dans beaucoup de cas on pourrait admettre l'existence d'une substance déposée sur la partie, laquelle substance y produirait de l'irritation. Si cette irritation s'étend à un filet nerveux, elle ne change pas pour cela de nature, mais elle est toujours une maladie spécifique et constitue le rhumatisme nerveux. 3. Le rhumatisme nerveux a pour caractère propre de s'accompagner de douleurs très-violentes, qui ne cessent ni par les déprimants, ni par les calmants, et que les purgatifs ne font pas plus céder que les évacuations sanguines. » (Reybaud respecte donc la proportion de la durée des traitements!) : 15 jours. « La gangrène : 1 jour. « La goutte : 1 id. « Les varices : 15 id. « Les palpitations de cœur : 15 id. Au bout de cette nomenclature un plaisant avait ajouté, à la plume, comme bouquet, les deux articles suivants : « Les pendus : 1 minute. « Les guillotinés : 1 seconde. « Nota bene. Le sieur Chikapouff s'engage, à la volonté des gouvernements, et sous leur garantie, d’aller « porter ses remèdes dans toutes les parties du monde, afin de guérir et détruire la peste et toutes autres maladies dangereuses, s’offrant personnellement responsable des résultats qu’il assure.»

Cette pièce bouffonne n’était pas seule, monsieur, qui fût étalée sur cette table. Saint-Ernest n’était ni envieux, ni jaloux ; il donnait l’hospitalité aux publications de ses confrères. Je trouvai là les éléments d’une guerre civile entre le copahu et le poivre cubèbe : des mémoires pour et contre avaient été lancés, et les expressions ne m’en parurent pas complètement parlementaires. Le poivre cubèbe disait dans son exorde : — Le copahu n’est qu’un vil intrigant ; et le copahu répliquait : — J'ai déjà prouvé au cubèbe qu’il n’est qu’un drôle[Par Anne Geisler] Ces réclames font évidemment penser à la fin de la préface de Mademoiselle de Maupin dans l'édition originale parue chez Renduel et qui sera ensuite édulcorée dans l'édition de Gervais Charpentier en 1845, retenue par la Bibliothèque de la Pléiade : « Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les Débats et le Courrier français, entre les pessaires élastiques, les cols en crinoline, les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre les fleurs blanches. » Gautier rapproche déjà toutes les publicités et finit par celle qui est la plus directement suggestive. (édition établie par A. Geisler-Szmulewicz, Champion, 2004, p. 122). (L'allusion aux « fleurs blanches » sera remplacée par une allusion au « mal de dents ». Romans, contes et nouvelles, I, éd. Claudine Lacoste, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2002, p. 244) Le copahu et le poivre cubèbe sont deux végétaux exotiques qui passent pour avoir toutes sortes de vertus (astringeantes, anti-inflammatoires, tonifiantes, digestives, etc.). On trouve dans les journaux de l'époque des publicités pour un « Baume de capahu » qui guérit à peu près toutes les maladies, y compris les « maladies secrètes » (par exemple dans Le Charivari du 6 janvier 1842). Les publicités qui paraissent dans la presse de l'époque entrent souvent dans le détail des effets secondaires désagréables du copahu et du cubèbe. Dans Le Charivari du 12 novembre 1841, on peut voir, sur la même page, d'une part une allusion au pharmacien Degenetais installé rue du faubourg Montmartre, qui vend des pâtes pectorales balsamiques, d'autre part des critiques adressées aux capsules copahu et une promotion des capsules Dariès. De même dans La Presse du 10 juin 1842, « traitement de la blenorrhagie », il est question du copahu et du cubèbe et préféré un autre traitement par la « copahine-Mège », dont le procédé est déposé chez Jozeau, pharmacien rue Montmartre. Mais Reybaud semble faire écho, dans ce dialogue entre le copahu et le cubèbe plus précisément aux publicités vantant des produits où le premier se voit délivré du second. C'est le cas des publicités pour le « Copahine-Mège, dépouillé de ses éléments nuisibles » (à savoir le cubèbe), qui paraissent à intervalles réguliers dans Le National au moment même de la parution de Jérôme Paturot. Voir par exemple Le National, 1er septembre 1842. . À côté des deux astringents qui se gourmaient ainsi gisait la série des inventions aspirantes et refoulantes, toute l’hydraulique de la médication usuelle et intime. Dieu sait sur combien de tons chante cet orchestre, et que de tuyaux divers compte l'orgue des rafraîchissements internes ! L’habileté humaine semble s’épuiser dans les modes de distribution de cette rosée ! Chaque jour c’est un nouveau détail[Par Anne Geisler] Toute cette tirade exploite, à grand renfort de métaphores et de périphrases pudiques, la référence à un élément indispensable depuis Molière à toute satire de la médecine, le lavement (clystère) administré par voie rectale par divers types de canules et de seringues. Ces seringues à lavements, devenues les quasi emblèmes de la médecine dans toutes les caricatures et dans la littérature scatologique, sont dessinées par Grandville dans la vignette adjacente (voir l'entrée « Clystère » dans le Dictionnaire littéraire de la scatologie de M-A. Fougère et Philippe Hamon, Paris, Garnier, 2024). On trouve souvent le terme pudique d'« irrigateur » dans les réclames à la quatrième page des journaux., un perfectionnement inattendu. Plongeants, continus, mobiles, verticaux, obliques, combien en voilà coup sur coup, et, certes, ceux qui aiment cette note doivent être dans le ravissement.

Je ne m’arrêtai pas à ces révélations hydrodynamiques : une brochure venait de frapper mes yeux. C’était une pièce de vers. L’usage s'est répandu, monsieur, parmi les poètes, de venir au secours des Chikapouff et des Saint-Ernest, pour célébrer des maladies, des topiques, des moyens de médication. Oui, la Muse en est là : elle a accepté la collaboration de la Clinique. On va mettre les fièvres en couplets, les gastrites en dithyrambes[Par Anne Geisler] Il existe de nombreuses publicités emphatiques dans la presse pour soigner les maux d'estomac. Par exemple la publicité pour les « chocolats ferrugineux » (Le National, 24 septembre 1842) « contre les pâles couleurs, les maux d'estomac, les pertes, la faiblesse et les maladies de l'enfance » ou encore celle pour les « pilules de lactate de fer », employées pour la « leucorrhée, les langueurs d'estomac, et chez les individus épuisés par les excès, les travaux, les maladies ou les saignées [...]. ». Je ne vous parle pas du reste : il est des mots qui demeurent exclus du vocabulaire des gens de goût. La brochure qui me tomba sous la main était une Épître au Vésicatoire[Par Anne Geisler] Le vésicatoire est une sorte de cataplasme. La saveur du titre de cet épitre, qui semble inventé par Reybaud, tient au jeu de mots amusant avec « épitre dédicatoire ». Sur le vésicactoire, voir Jacques Nauroy : « Une forme médicamenteuse aujourd'hui délaissée: le vésicatoire » dans la Revue de l'Histoire de la pharmacie n°265, 1985. Il existe de nombreuses publicités sur le vésicatoire qui paraissent dans les journaux au moment de la rédaction de Jérôme Paturot. Voir par exemple Le National du 25 septembre : « Chez Allaize, pharmacien rue Montorgueil, 53, à Paris : « Élixir purgatif avec une instruction du docteur Lavolley, médecin de la faculté de Paris : Cet élixir purgatif, préparé avec le plus grand soin, d'après les règles du Codex, est d'un goût et d'un arôme fort agréables [...]. On le prescrit, 1° pour donner issue à des humeurs viciées ; 2° pour supprimer une excrétion visible ; un vésicatoire, un cautère, ou, quand on veut faire sécher des plaies, des ulcères, etc.; [...]. » ! C’était à la portée de tous les âges et de tous les sexes. Jugez-en plutôt :

« Permets-moi d’être ici le chantre de ta gloire, « Noble dérivatif ! puissant vésicatoire, « Pour qui le pharmacien nommé Leperdriel « Créa des serre-bras plus légers qu’Ariel[Par Anne Geisler] Le nom de Leperdiel (ou Le Perdiel), cité dans l'épitre, est le nom d'une officine parisienne spécialisée dans les vésicatoires et bas pour varices. La pharmacie Leperdriel était située au n°78 du faubourg Montmartre. Dès l'année 1834 on peut lire dans les journaux de nombreuses réclames sur les produits mis au point par cette pharmacie, dont ceux présentés par Reybaud : les serres-bras, ou les taffetas épispastiques, « taffetas en rouleaux roses » utilisés pour l'entretien des vésicatoires. (Voir par exemple les publicités pour « Vésicatoires. cautères Leperdiel », dans Figaro, le 26 novembre 1834 et dans Vert-vert, le 19 août 1834.) Au moment même de la parution en feuilletons du livre de Reybaud dans Le National, de nombreuses publicités pour Leperdriel sont publiées : ainsi, Le National, 26 août 1842 : « Vésicatoires. Cautères. Taffetas Leperdriel. (En rouleaux, jamais en bottes), adoptés depuis longtemps par la généralité des médecins pour entretenir convenablement les exutoires. Compresses en papier lavé, Serre-bras perfectionnés, etc. Faubourg Montmartre, 78, et dans beaucoup de pharmacies. Refusez les contrefaçons ».) Voir aussi les numéros du journal du 16 septembre 1842 ou encore du 28 septembre 1842, où paraît le chapitre X. Si on n'a pas retrouvé de poème à proprement parler publiés par le pharmacien Leperdriel, en revanche on peut remarquer les slogans en italique qui se font écho à la rime et par le rythme dans les réclames du National. La réclame découvre, en Angleterre et en France, les vertus de la versification pour produire des slogans destinés à faciliter la mémorisation du nom et les vertus de leurs produits. Dickens, dans Les Aventures de Mr.Pickwick (1836-1837, chapitre 4, tome 2, Paris, Archipoche, 2017) fait dire à un personnage que plus personne n'écrit en vers excepté « les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar ». (Sur le sujet, voir l'article de Hugues Marchal: « Photo-réclames: poésie scientifique et boniment publicitaire (1800-1850) » dans Littérature et publicité , de Balzac à Beigbeder (Laurence Guellec et Françoise Hache-Bissette dir., Editions Gaussen, 2012) et Paul Aron, Les poètes de métier : Une brève histoire des métromanies professionnelles, Bruxelles, édition Université de Bruxelles, 2024.) Surtout, le nom de Leperdriel se voit associer au puff. Le journal Le Tintamarre, après Reybaud, publie des parodies des inventions de Le Perdriel ou Leperdriel : ainsi l'article signé C., « M. Broquillard et son fils visitant l'exposition à l'orangerie » (Le Tintamarre du 27 juin 1846) se termine par « les industriels académiciens sus-nommés ont été immédiatement inscrits par le blagographe du Tintamarre, membres de la Société du Puff ». (Voir également « La batte d'Arlequin », Le Tintamarre, 21 sept. 1851). Dans les années 1850, le nom du pharmacien apparaît dans des parodies versifiées. On peut lire dans « L'annonce chantée » (Le Tintamarre, 22 décembre 1850, troisième couplet) : « Jusques dans les grands journaux/ Tu nous gliss's tes vilains mots, /Espérant qu'en déjeunant/L'abonné mordra dedans./ Quel taf t'as/ Quel taf't'as/ De ne pas vendre des taff'tas ». Rimbaud lui-même s'en souviendra dans son poème « Paris », poème composé du collage de noms de commerçants, de noms de marques et de slogans publicitaires paru dans l'Album Zutique collectif (1871).. « Non ! Tu n’engendres point un tourment sédentaire « Comme le fait, hélas ! l'implacable cautère ; « Tu n'as pas les rigueurs de l'austère séton, « Qui larde les humains de mèches de coton. « Avec un simple apprêt de toiles vésicantes « Tu fais sortir du corps bien des humeurs peccantes, «  Et sous l’abri sauveur du plus mince oripeau, « Tu soulèves le derme et fais gonfler la peau. « Qui ne connaît à fond ton emploi domestique, « Magique révulsif, aimable épispastique ! « Que de fois une mère au bras de ses enfants « Appliqua ces papiers, emplâtres triomphants, « Qui, sur des corps chétifs et sur des chairs arides, « Mordent par la vertu de quelques cantharides. »

Tel était, le début du premier chant : je ne saurais vous dire, monsieur, de quoi se composait la table des matières ; vous pouvez facilement y suppléer. J’en étais là de mes lectures, quand un léger bruit qui se fit dans la pièce voisine me donna à penser que la consultation du docteur tirait à sa fin et que j’allais être introduit. En effet, l’une des portes latérales s’ouvrit, et Saint-Ernest parut en robe de chambre avec un air digne, sérieux, compassé, que je ne lui avais jamais vu. Quand il m’eut reconnu et qu’il se fut assuré que j’étais seul dans la pièce, ce masque tomba :

« Tiens, c’est toi, Jérôme, me dit-il en me prenant familièrement par le bras : que ne te nommais-tu ? — Je te croyais en affaires. — Bah ! répliqua-t-il, il y a plus d’une heure que je suis seul[Par Anne Geisler] Saint-Everest fait attendre dans sa salle d'attente pour faire croire qu'il est en consultation. Or, dans les publicités qui paraissent dans les journaux, il est fréquent que le médecin indique un créneau de consultation pour paraître affairé. Ainsi, Giraudeau de Saint-Gervais « Chez l'auteur, rue Richer, n° 6, visible de dix à cinq heures. Consultations gratuites par correspondance. » (Le National, 22 sept. 1842, publicité pour les produits vendus par Saint-Gervais pour les maladies syphilitiques de la peau.). »

Et il m’entraîna en riant dans son cabinet[Par Anne Geisler] Le cabinet du médecin renvoie à un nouveau rapport à la médecine, beaucoup plus présente dans la vie sociale. Le cabinet séparé du domicile du médecin se développe progressivement au début du XIXe siècle, dans la foulée de la loi de 1803 qui distingue les statuts du médecin et de l'officier de santé. (Voir Olivier Faure, Les Français et leur médecine au XIXe siècle, Paris, Belin, 1993 ; Patrice Pinell, « The Genesis of the Medical Field : France, 1795-1870 », Revue française de sociologie, 52(5), 2011. En ligne : https://doi.org/10.3917/rfs.525.0117. Ou encore Jacques Léonard, La Vie quotidienne du médecin de province au XIXe siècle, Hachette, 1977.).

XI[Par Marc Vervel] Le chapitre XI est d'abord publié en feuilleton dans le National du 29/9/1842. SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.

Le cabinet[Par Marc Vervel] Sur le « cabinet », voir supra, Chapitre X de la Première Partie. où m'introduisit Saint-Ernest, reprit Jérôme, était fort agréablement meublé[Par Marc Vervel] L’intérêt de Paturot pour les intérieurs est bien en phase avec une époque qui prête une grande attention à la décoration intérieure, et au confort d’espaces envisagés comme autant d'« étuis » (Walter Benjamin) à destination de la bourgeoisie. Mario Praz, Histoire de la décoration d’intérieur. La philosophie de l’ameublement, Paris, Thames & Hudson, 1994 ; voir aussi Romantisme, « Intérieurs », 2015/2. ; mais un singulier ornement[Par Marc Vervel] « Ce qui sert à parer une chose, quelle qu’elle soit » (définition de L’Encyclopédie, 1751-1772, voir la page consacrée à ce terme sur le site de l’Académie des Sciences. On peut noter l’importance du rapport à l’ornement dans l’histoire de l’esthétique, tout autant que les enjeux idéologiques susceptibles de se rapporter à la notion. Au terme d’un XVIIIe siècle éminemment sensible à l’ornement, Marat s’était opposé avec « vigueur » à l’ornement, envisagé comme ce qui vise à occulter ce qu’il appelait les « chaînes de l’esclavage ». Alors que le néo-classicisme s’était fait le relais de cette défiance à l’égard de l’ornement, le romantisme put au contraire y voir un lieu d’expression de l’imaginaire ; voir Friedrich Schlegel et la Lettre sur le roman, à propos notamment du grotesque et de l’arabesque. Ici, l’ornement renvoie plus prosaïquement à l’idéologie bourgeoise d’un intérieur envisagé sous le signe du confort et de l’agrément. frappait la vue dès qu’on y mettait les pieds. Des médaillers[Par Marc Vervel] Le médailler est un meuble vitré à multiples tiroirs qui sert à exposer des médailles. à glaces[Par Marc Vervel] L'édition Paulin de 1844 donne « médaillier » (contrairement à l'édition en feuilleton), version corrigée dans l'édition Paulin de 1846., montés avec soin, étalaient des pièces anatomiques en cire[Par Marc Vervel] L’utilisation de la céroplastie à des fins de représentation anatomique remonte au XVIe siècle. Cette pratique est très répandue au XIXe siècle. En 1835 a notamment été créé le musée Dupuytren par Matthieu Orfila (rue de l’École-de-Médecine, dans des locaux appartenant désormais à Université Paris Cité), dédié à l’exhibition de pièces céroplastiques. La mode est aussi à la représentation de célébrités par le biais de mannequins en cire depuis que Curtius a installé son cabinet d'exhibition sur le boulevard du Temple dans les années 1770., figurant les diverses phases des maladies sans nom qui dévorent l’humanité[Par Marc Vervel] Notons l'utilisation de l'hyperbole qui va de manière générale dans le sens de la blague tel qu'elle se présente dans le chapitre. Plus globalement, la formule mêle ici l’approche scientifique - l’époque est aux traités et ouvrages médicaux assortis de gravures visant à représenter les diverses pathologies connues – à une rhétorique pompeuse implicitement attribuée au corps médical. Ces « maladies sans nom » peuvent renvoyer à ce qu'il est convenu d'appeler « les maladies secrètes », inavouables, auxquelles la Physiologie du médecin fait allusion (voir supra, le Chapitre X de la Première Partie). Elles concernent surtout ce qu’on appelle usuellement les maladies rares. Il s’agit de pathologies mal connues. Le XIXe siècle se préoccupe beaucoup de ces affections qui renvoient la science de l’époque à ses propres limites, et prennent l’allure d’un défi lancé à l’idéologie positiviste, d’autant que cette catégorie recouvre par nature des phénomènes sans grand rapport les uns avec les autres. L’article « cas rares », du Dictionnaire des sciences médicales, Paris, Panckoucke, 1812-1822, t. IV, p. 135-256, détaille sur plus d’une centaine de pages toutes sortes de ces « affections », en évoquant aussi bien l’albinos ou l’hermaphrodite que tel individu mort à cent-soixante-quinze ans après avoir connu la puberté à la cinquantaine. Au carrefour de la science et de la pseudo-science, selon un nouage propre à la médecine du début du siècle, les « maladies rares » renvoient à ce qui trouble et déstabilise les catégories du savoir établi. Les soigner relève de la gageure, sinon dans le cadre de discours pseudo-scientifiques relevant de la vaine promesse, et ce jusque tard dans le siècle. En atteste une brochure publiée chez Dentu en 1877 : « Les maladies sans nom. Leur guérison facile et radicale. Conseils aux malades désespérés par le docteur Charles-Antoine Richard. Chacun peut se traiter soi-même » - tout cela pour seulement 60 centimes. C’est aussi en se confrontant à ces maladies que la médecine conforte ses assises scientifiques tout au long du XIXe siècle et s’ouvre progressivement à de nouveaux domaines d’étude. L’avènement progressif de la « médecine mentale », à la suite notamment des travaux de Cabanis, de Bichat ou d’Esquirol, procède pour partie de la confrontation à ces cas étranges qui mettent en échec la médecine traditionnelle. . Cette exhibition[Par Marc Vervel] Le terme relève prioritairement du lexique juridique (exhibition de pièces, de documents à valeur de preuve, etc.), mais peut renvoyer aussi à l’idée d’étalage et de mise en spectacle, en lien avec la vogue céroplastique. Il s'agit ici probablement d'une allusion au Musée d'Anatomie pathologique de Dupuytren. provoquait on ne saurait dire quelle crainte, quel dégoût[Par Marc Vervel] Avec l'adjectif « singulier » et l'idée de « frapper » et d'« étaler », Reybaud met d'emblée ce chapitre sous le signe de la blague pleine de vide qui souffle sur tout le texte, de la « montre », du « puff » qui fait un plat et met à plat - elle est bien le rire moderne de la Terreur, évoquée précisément plus loin -, d'où le lien avec le chic, cette habileté (voir supra le personnage de Chickapouff), ce « coup de patte », qui recrée sur cette tabula rasa une distinction artificielle, qui frappe : le chic ne va pas sans le choc ni le toc. D'où aussi la référence, ensuite, à l'exhibition monstre, au musée des horreurs, en quelque sorte, de Dupuytren. L'on a là affaire à Robert Macaire médecin et, indéniablement, Reybaud, comme Grandville, s'inspire de la série de Daumier et Philipon et de la Physiologie du médecin de Louis Huart, Paris, Aubert et Cie/Lavigne, 1841 (qui, avec Alhoy, donne une édition commentée des Cent-et-Un Robert Macaire), où la blague est omniprésente et renouvelle la critique moliéresque du médecin ignorant et charlatan. involontaire. Les malheureux qui venaient là pour confesser leurs douleurs devaient en être remués jusqu’au fond des entrailles. La terreur exclut la lésinerie[Par Marc Vervel] « Exclure la lésinerie » est une périphrase ironique qui souligne le goût du lucre du médecin usant de cette « exhibition » pour soutirer le maximum d'argent à ses patients. : tel était sans doute le calcul du docteur[Par Marc Vervel] Tout au long de ce chapitre, Reybaud renverse le cliché du « médecin par vocation » agissant pour le bien de l’humanité. Il s’agira bien plutôt ici de présenter le médecin comme un marchand, voire un charlatan. La satire de Reybaud va largement se fonder sur la Physiologie du médecin de Louis Huart déjà citée, dont elle suit pratiquement l'ordre des chapitres. Voir supra, au Chapitre X de la Première Partie, la note associée à « charlatan »., qui connaissait ses justiciables[Par Marc Vervel] Reybaud mêle le lexique de la médecine, de la religion (« confesser ») et de la justice voire de la guerre (« tribut ») pour faire de Saint-Ernest une figure de pouvoir bien ambiguë. En mêlant vocabulaire religieux, vocabulaire juridique et vocabulaire médical, Reybaud joue ici sur ce que Balzac appelle, dans Le Médecin de campagne, « les trois robes noires » : le prêtre, l'homme de loi (le chapitre suivant lui est précisément consacré) et le médecin (qui n'est pas encore « l'homme en blanc »).. Il arrachait ainsi à ses patients un tribut forcé, comme autrefois on arrachait des aveux aux criminels par le spectacle des apprêts de la torture.

A peine fûmes-nous entrés dans ce sanctuaire de l’empirisme[Par Marc Vervel] Sur l'empirisme et les empiriques, voir supra, le Chapitre X de la Première Partie., que me tournant vers Saint-Ernest :

« Comment ! toi aussi ? lui dis-je. — Oui, Jérôme, tu quoque, moi aussi [Par Marc Vervel] Pour « tu quoque, mi fili » (« Toi aussi, mon fils! »), fameuse phrase de reproche que César aurait adressée à Brutus au moment de son assassinat. Saint-Ernest s’approprie la phrase de Paturot pour aller au-devant de ses accusations.: les destins l'ont voulu ! sic fata voluêre[Par Marc Vervel] « Sic fata volvere » (« ainsi l'ont voulu les destins »), Adage très répandu dans l'antiquité romaine chaque fois que l'on veut évoquer ou commenter quelque enchaînement fatal de causalités. La tournure fait notamment écho au « sic volvere parcas » du début de l’Énéide, I,22. Saint-Ernest, au lieu de traduire une phrase latine en français, procède à l’inverse et va du français au latin – on peut y voir un signe de son rapport au savoir, et plus sûrement de sa pédanterie., me répliqua-t-il. J’ai donné dans le Van-Swiéten[Par Marc Vervel] Liqueur antiseptique à base de mercure destinée à traiter la syphilis, mise au point par le médecin hollandais Gerard van Swieten. Elle est de plus en plus contestée au cours du siècle, et Raspail y voit dans les années 1860 un poison – avec raison. et dans le bol d’Arménie[Par Marc Vervel] « Bol d’arménie, bol oriental, bol de Sinope : terre argileuse, ocreuse, rouge, grasse, qui passait pour tonique et astringente, et que les Orientaux emploient encore comme médicament. On l’appelle aussi terre bolaire et terre sigilée », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand Dictionnaire, 1866-1890, t. II, p. 896. Il s’agit d’une argile rouge notamment utilisée au Moyen Âge et jusqu’au XVIIIe siècle contre la peste. Cette substance cesse peu à peu d’être utilisée à des fins médicales au cours du XIXe siècle. ; j'ai inventé une drogue[Par Marc Vervel] La « drogue » renvoie à un médicament de la façon de Saint-Ernest, qui avoue ici la « débiter », c’est-à-dire la vendre au détail, en bon charlatan qu’il est. « Les médecins ont leur traitement secret ; on en connaît qui font payer d’avance, jusqu’à cinq francs, l’espoir d’être guéri d’une gastrite, que notre médication guérit en deux jours pour une obole ! », F.V. Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et les animaux en général, et en particulier chez l’homme, Paris, A. Levavasseur, t. I, 1843, p. LV., et je la débite. — Est-il permis, Saint-Ernest, de plaisanter de choses pareilles ? Toi, docteur d'hier, tu romps avec le corps médical[Par Marc Vervel] Saint-Ernest trahit en effet sa corporation, et s’adonne à des pratiques illégales. Mais le reproche de Paturot est surtout moral : les attentes sociales à l’égard du médecin sont devenues très fortes au début du XIXe siècle, comme en a notamment témoigné l’épisode de l’épidémie de choléra de 1832. La profession est dès lors associée à l’idée d’un véritable sacerdoce : « Celui qui veut devenir médecin, prendre au sérieux sa profession et en accomplir tous les devoirs, doit se préparer à tous les sacrifices et renoncer à l’avance à la vie commune. Le médecin ne s’appartient pas ; pour lui pas de joie pure, car il partage chaque jour des douleurs ; pas de douce quiétude, pas de repos, car il se doit le jour et la nuit, à quiconque réclame son ministère », Claude-Benoît Chardon, Des devoirs du médecin, Paris, 1852, p. 4, cité dans Hervé Guillemain, « Devenir médecin au xixe siècle », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest. C’est un tel idéal qui guide Paturot, quand Saint-Ernest lui rappelle la réalité de la profession - la condition de médecin peut aussi être précaire au XIXe siècle., tu méconnais ton grade[Par Marc Vervel] La loi de 1803, toujours en vigueur sous la monarchie de Juillet (elle le sera jusqu’en 1892), reconnaît deux corps de médecins, les docteurs et, au-dessous d’eux car pourvus d’une moindre formation, les officiers de santé, dont les études sont plus courtes et qui n’ont le droit de prescrire que certains actes (c’est le cas de Charles Bovary). Ensuite viennent les guérisseurs en tous genres, qui exercent illégalement. Saint-Ernest est ici passé de la première à la troisième de ces catégories. pour descendre au niveau des marchands de vulnéraire suisse[Par Marc Vervel] « Vulnéraire », de vulnus (blessure) ; décoction à base de plantes des montagnes vendue chez les apothicaires, dit aussi « vulnéraire de Suisse », ou « Thé suisse ». Un vulnéraire est un remède destiné à guérir des blessures. Les « vulnéraires suisses » étaient des produits à base d’herbes censément venues de Suisse, et réputés comme particulièrement efficaces. A Paris, c’est « Barberisse, dit le Grand Suisse » qui en fait notamment commerce au début du XIXe siècle. « Le citoyen Barberisse, dit le Grand Suisse (...) prévient les habitants, tant de la capitale que des départements, de se mettre en garde contre les annonces trompeuses de certains individus qui parcourent toute la république pour vendre des vulnéraires, et qui, pour les accréditer, se disent ses frères ou ses parents. C’est une insigne fausseté qu’il s’empresse de faire connaître à tous ceux qui s’intéressent vraiment à leur propre santé et à leur guérison. Ce n’est que chez le citoyen Barberisse, à l’adresse ci-dessus, que l’on pourra trouver les vrais vulnéraires suisses ou autres herbes des montagnes. Le citoyen Barberisse prévient encore ses concitoyens que l’on trouve chez lui un officier de santé pour le traitement des maladies vénériennes, et qu’on y reçoit des pensionnaires », L’Observateur des spectacles, 24 décembre 1803, p. 3. ? — Fallait-il aller à Clichy[Par Marc Vervel] Fameuse prison pour dettes créée à Paris en 1834 et supprimée en 1867, qui avait inspiré à Gavarni - lui-même, incarcéré en 1835 pour dettes - une série de 21 caricatures (parues en 1840-1841 dans Le Charivari à l'exception de la dix-neuvième, parue dans La Caricature) intitulée « Clichy ». , mon cher ? M'en aurais-tu tiré, toi qui me sermonnes[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait « qui me sermones » ; coquille corrigée à partir de l'édition Paulin 1844.  ? La vie est une loterie[Par Marc Vervel] Si la phrase a l’allure d’un proverbe un peu creux, elle renvoie aussi allusivement à un célèbre mémoire du XVIIIe siècle de Charles-Marie de La Condamine sur l’inoculation : « Tel est le sort de l’humanité. Un tiers de ceux qui naissent sont destinés à mourir dans les deux premières années de leur vie par des maux incurables ou inconnus ; échappés à ce premier danger, le risque de mourir de la petite vérole devient pour eux inévitable, il se répand sur tout le cours de la vie ; c'est une loterie forcée, où nous nous trouvons intéressés malgré nous, chacun y a son billet, et tous les ans il en sort un certain nombre. La mort en est le lot. Que fait-on en pratiquant l’inoculation ? On change les conditions de cette loterie , on diminue le nombre des billets funestes. Un de sept, et dans les climats les plus heureux un sur dix était fatal ; il n'en reste plus qu'un sur trois cents, un sur cinq cents, et bientôt il n'en restera pas un sur mille ; nous en avons déjà des exemples. Tous les siècles à venir envieront au nôtre cette découverte. La nature nous décimait ; l'art nous millésime », Mémoire sur l’inoculation de la petite vérole, Paris, Chez Durand, 1754, p. 58. La petite vérole était en effet encore au XVIIIe siècle un véritable fléau. La mise en œuvre de l'inoculation, puis de la vaccination à la suite des travaux d'Edward Jenner, permettra d'y mettre largement fin au début du XIXe siècle. La Condamine est par ailleurs à l’origine de l’escroquerie à la loterie qu’il mit au point avec Voltaire, et qui leur valut leur fortune. La référence est bien faite pour plaire à Saint-Ernest. ; j'y ai pris ce billet-là. Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais[Par Marc Vervel] François Broussais (1772-1838), médecin très célèbre de son vivant, réputé peu carriériste ; plutôt que de s’installer, il préfère notamment après l’obtention de sa thèse suivre les campagnes napoléoniennes. « Entraîné par la partie la plus noble et la plus élevée de la science, il en avait négligé l’application et dédaigné les profits ; il avait surtout exercé dans les camps, au milieu des ravages de la guerre et des épidémies, n’ayant eu de la pratique médicale que les dangers et l’héroïsme. Aussi, le médecin qui couvrait la France de ses disciples, et remplissait l’Europe de son nom, après trente ans d’exercice et de gloire, est mort pauvre », Mignet, « Broussais », Revue des deux mondes, période initiale, t. 23, 1840 (p. 118-143), p. 143. C’est ici le modèle du scientifique désintéressé., on fait sa fortune comme un Leroy[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (29/9/1842) donnait « Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais, on fait sa fortune comme un Laffecteur ». Denis Laffecteur, de son vrai nom Pierre Boyveau, avait prétendu à la fin du XVIIIe siècle être en mesure de guérir la syphilis (voir supra, le Chapitre X de la Première Partie) au moyen d'un remède à base de plantes, le « rob de Laffecteur ». Le changement pourrait tenir au souci de choisir un nom de médecin - ce que n'était pas Laffecteur. [Par Marc Vervel] Alphonse-Louis-Vincent Leroy (1742-1816), médecin considéré de son côté comme peu scrupuleux, qui s’est notamment approprié une découverte de Sigault : « exploitant à son profit l’enthousiasme avec lequel on avait accueilli la découverte de la symphyséotomie pubienne, opération qu’il donna en quelque sorte comme sienne, pour avoir été le premier à la pratiquer sous les yeux de l’inventeur, il eut de vives discussions avec plusieurs de ses contemporains, entre autres Piett, Baudelocque et Lauverjat. Il fit preuve, dans maintes circonstances, du plus honteux charlatanisme ; aussi doit-on s’étonner qu’il ait occupé à la Faculté de médecine de Paris la première chaire d’accouchement à côté de Baudelocque », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, op. cit., t. 10, p. 399. Saint-Ernest revendique donc le droit d’adopter une conduite peu scrupuleuse pour faire fortune.[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais, on fait sa fortune comme un Laffecteur », leçon également retenue dans l'édition Paulin de 1844. L'expression « comme un Leroy » apparaît en revanche également dans l'édition Paulin de 1846.. — Tu étais jeune, tu pouvais attendre, Saint-Ernest. La célébrité ne vient pas en un jour. — Et les gardes du commerce[Par Marc Vervel] « Garde du commerce : officier subalterne chargé d’exécuter les contraintes par corps », article « garde », TLFi. Les gardes du commerce s’occupaient en particulier d’arrêter les personnes endettées. auraient-ils attendu ? Jérôme, tu ne connais pas ton siècle : il est peu casuiste[Par Marc Vervel] Ici, le terme est plus ou moins l’équivalent de « sans nuances », ou encore de « peu compréhensif ». La casuistique, ou science des cas, concerne la théologie morale. Les jésuites enseignaient en particulier l’étude des « cas de conscience ». De nombreux dictionnaires de cas de conscience (souvent en latin) servant d'appui à cet enseignement sont encore publiés au XIXe siècle. . Qu’on soit riche, c’est tout ce qu’il veut. A-t-on jamais demandé aux millions d’où ils viennent[Par Marc Vervel] Ici commence un passage consacré à l’ivresse de spéculation du XIXe siècle, aux délits financiers et aux escroqueries en tous genres qui prospèrent alors. Le thème a déjà été abordé dès le début de l’ouvrage ; il est alors déjà largement présent en littérature, notamment chez Balzac, avec par exemple La Maison Nucingen paru en 1837, où Nucingen, banquier peu scrupuleux, manipule les cours boursiers, distille les fausses informations et met en place des montages financiers complexes à la limite de la légalité. Voir à ce sujet la question du puff, avec par exemple supra, au Chapitre III de la Première Partie, la note associée à Flouchippe. , s’ils sont le fruit de cinq ans de prison passés à la Conciergerie[Par Marc Vervel] La Conciergerie, qui se trouve sur l’île de la Cité, a d’abord fait partie de l’ancien palais royal avant de devenir une prison au XIVe siècle – elle l’est encore au XIXe siècle : Louis-Napoléon Bonaparte y a été enfermé en 1840 après une tentative ratée de soulèvement de la ville de Boulogne-sur-Mer. , s’ils se composent de la dépouille des joueurs ruinés au biribi[Par Marc Vervel] Jeu de hasard, proche dans l’esprit du loto, importé d’Italie au XVIIe siècle, et qui connaît une certaine vogue dans la première moitié du XIXe siècle. Il fait partie des jeux d’argent interdits entre 1836 et 1838. François Guillet, « Le temps suspendu : les jeux d’argent en France de la Révolution à la monarchie de Juillet », Revue d’histoire culturelle, 2021. Le mot est ensuite réinvesti, y compris dans sa variante « biribiri » , selon diverses acceptions (« j'ai été chargé, il y a trois semaines, d'aller saisir ce brigand-là au milieu des forêts, des marécages et des fausses savanes, ou biri-biri », Eugène Sue, Aventures de Hercule Hardi, 1840) en lien avec les bagnes dits « de Biribi », ce réseau de camps disciplinaires (bagnes) pour l'armée française (déserteurs, réfractaires etc.) en Afrique du Nord, créé en 1818, sans que la logique d'un tel transfert de sens soit claire : « L’origine du terme est aisée à repérer, de l’italien biribisso, un jeu de hasard attesté en France dès 1648 dans les allées du Palais-Royal [...] les raisons de son emploi pour désigner les bagnes militaires d’Afrique du Nord ne sont pas très sûres : certains évoquent l’homologie entre les billes du jeu et les cailloux que l’on casse à Biribi, d’autres y voient une allusion au mauvais tirage, au mauvais numéro, à ce qui peut vous envoyer pour un rien au pénitencier ou à la Discipline. », Dominique Kalifa, Biribi, Paris, Perrin, 2009. ou à la roulette, s'ils dérivent de dépêches télégraphiques exploitées dans la primeur[Par Marc Vervel] Le XIXe siècle connaît le délit d’initié. Au cours des années 1830, les frères Blanc, basés à Bordeaux, ont frauduleusement utilisé le système télégraphique de Chappe normalement réservé à l’administration pour connaître précocement les valeurs des marchés parisiens et investir en conséquence sur le marché local. La question du délit d'initié joue un rôle important dans le Lucien Leuwen de Stendhal écrit en 1835. , de négociations d’emprunt pour le compte d’états obérés[Par Marc Vervel] Les emprunts publics sont une importante source de spéculation au XIXe siècle, dans un moment où se conforte le modèle de l’État-Nation. Quand rien ne garantit que l’État pourra reverser les rentes prévues, il y a encore là une occasion de spéculation, comme ce fut le cas en France au moment de la Restauration. Pour un exemple à propos des spéculations sur l'emprunt national de 1821, Claudio Jannet, Le Capital, la Spéculation et la Finance au XIXe siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1892, p. 400. La question de la dépense publique est dès lors très sensible dans les débuts de la monarchie de Juillet et fait l’objet de débats passionnés à la Chambre des députés. Hélène Emesle, « Réglementer l'achat public en France (XVIIIe-XIXe siècle) », Genèses, 2010/3 (n° 80), p. 8-26. Voir aussi Isabelle Rabault-Mazières, « Discours et imaginaire du crédit dans la France du premier XIXe siècle », Histoire, économie & société, 2015/1 (34e année), p. 48-64., de remboursements américains, de vaisseaux de carton, de fournitures sans contrôle, d’adjudications sans concurrence[Par Marc Vervel] « Adjudication : Acte par lequel sont mis en libre concurrence soit des personnes qui désirent acquérir un bien meuble ou immeuble, soit des entrepreneurs qui s'offrent à prendre en charge des travaux ou des fournitures », TLFi. La formule est donc oxymorique., de commandites[Par Marc Vervel] « Société commerciale comprenant d'une part des associés gestionnaires solidairement et personnellement responsables, d'autre part un ou plusieurs associés bailleurs de fonds, responsables jusqu'à concurrence de leurs apports », TLFi. La « commandite imaginaire » vise à l’évidence à capter des fonds destinés à être gérés par une société qui n’existe pas. Là encore, Flouchippe n’est pas loin. Voir supra la note associée à « commandite » dans le chapitre III. imaginaires, de banqueroutes particulières[Par Marc Vervel] La liste des manœuvres frauduleuses continue. Paturot a lui-même été confronté plus haut, avec Monsieur Flouchippe (voir supra, Chapitre III de la Première Partie), à un aventurier sans scrupules inventant de chimériques sociétés étrangères dont on retrouve ici l’évocation indirecte. Comme on a pu le souligner d'emblée, le chapitre est placé sous le vent, la blague de Robert Macaire, dont Flouchippe (voir la note associée à ce nom et au terme de « commandite » au Chapitre III de la Première Partie) est l'une des incarnations ; blague consubstantiellement liée au phénomène de la bulle financière, fondée précisément sur l'absence de fonds et de fondement des titres financiers. Précisons que « les emprunts américains » peuvent renvoyer à la crise financière de 1837, liée à une spéculation de la Banque des Etats-Unis sur le coton, spéculation sur des capitaux qu'elle n' a pas ! (voir Bertrand Gille, « Les crises vues par la presse économique et financière (1815-1848) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 11/1, 1964, p. 5-30.). ou publiques[Par Marc Vervel] « Banqueroute : impossibilité déclarée de faire face à ses engagements et de payer ce qu'on doit. », TLFi. La banqueroute est associée à l’idée de fraude. En mettant sur le même plan l’individu et l’État, Saint-Ernest renvoie à un rapport généralisé à la tromperie et à l’escroquerie. Dans le droit de l'époque, régi par le Code du commerce de 1807, même si l'on distingue la banqueroute simple (le failli n'a pas commis de malversations et peut être réhabilité. Voir César Birotteau) de la banqueroute frauduleuse, la faillite est pensée comme une faute (et c 'est bien le cas de César Birotteau). Voir également infra, dans le Chapitre XII de la Première Partie, la note associée au mot « banqueroute ».  ? Les millions sont là, c’est l'essentiel. Pourvu que le code pénal[Par Marc Vervel] Il s’agit du Code pénal de 1810, en vigueur jusqu’en 1994. L’expression renvoie dans le sillage de Balzac à l’idée que la société est plus attentive aux normes et aux formalités sociales qu’aux questions de morale en tant que telles. C’est aussi la question de la criminalisation de nouvelles pratiques spéculatives et financières dont le caractère frauduleux apparaît au cours du siècle qui est en jeu. Matthieu Oliveira, « Fraudeurs, faussaires et faillis : étude sur la criminalité d’affaires au XIXe siècle », dans Gérard Béaur (éd.), Fraude, contrefaçon, contrebande de l'Antiquité à nos jours, Genève, Librairie Droz, « Publications d'histoire économique et sociale internationale », 2007, p. 295-308. n’ait rien à y voir, le monde les respecte sans s’inquiéter quelle en est l’origine. Soyons donc riches, et nous serons toujours assez considérés[Par Marc Vervel] Cette tirade contre les divers types d'escroqueries sera poursuivie par Reybaud dans César Falempin, ou les idoles d'argile, par l'auteur de Jérôme Paturot (Michel Lévy, 1845), récit d'une vaste escroquerie pour la construction d'un chemin de fer en Espagne (voir aussi supra, le chapitre III et le chapitre X de la Première Partie sur cette question). . — Saint-Ernest, tu fais le fanfaron de vice[Par Marc Vervel] « Vieilli. Un fanfaron de + subst. Personne qui affecte avec ostentation des qualités ou des défauts qu'elle n'a pas. Ce seroit ce jour-là, s'écrie-t-il [Guez de Balzac], que le monde connoîtroit que je ne fais point le fanfaron de philosophie (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 2, 1842, p. 66). Roland était un vrai fanfaron de vices (Ponson du Terr., Rocambole, t. 4, 1859, p. 350) », TLFi ; « Un fanfaron de vice, se dit de celui qui se vante d’être plus corrompu qu’il ne l’est en effet. », Dictionnaire de l’Académie française. On touche ici à la définition même du blagueur, du « puffer », qui trompe non par le mensonge mais par la hâblerie, la fanfaronnade (voir supra la note associée à Flouchippe dans le chapitre 3), « preuve », s'il en était besoin, que tout ce chapitre (et bien d'autres) participent de cette logique (voir supra l'Introduction critique). . — Non, Jérôme, j'ai tout raisonné. Tu as pu voir ce qu’il en est de la profession de médecin. L’encombrement y est grand et le succès difficile[Par Marc Vervel] A la décharge de Saint-Ernest, son constat n’est pas absolument erroné. La profession est très hiérarchisée, et la situation des médecins est loin d’être toujours enviable. Stanis Perez, Histoire des médecins, Paris, Perrin, 2015. On trouvera sur le sujet des éléments chiffrés intéressants dans le chapitre III de l'ouvrage de Jacques Léonard, La Vie quotidienne du médecin de province au XIXe siècle, op. cit. . On court vingt ans après une clientèle[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « clientelle ». L'édition Paulin de 1844 retient l'orthographe "clientèle". , et le travail arrive à l’âge où il faudrait se reposer. Qu’irai-je faire dans cette foule où l'on se coudoie ? Affronter la chance laborieuse des concours[Par Marc Vervel] Le recrutement des médecins d’hôpitaux se fait sur concours depuis 1811, et la pratique de l’internat se répand ensuite progressivement, dans un souci de professionnalisation du métier. Les concours pour les chaires avaient été supprimés sous Louis XVIII à la suite de révoltes d’étudiants soutenus par leurs professeurs (les médecins tendaient de manière générale à être regardés avec défiance comme des « voltairiens » par les pouvoirs publics sous la Restauration) ; le concours pour les chaires de Faculté a été rétabli sous Louis-Philippe par l’ordonnance du 5 octobre 1830. Ce que déplore en tout état de cause Saint-Ernest, c’est l’évolution de fond d’une profession de plus en plus cadrée et institutionnalisée - on notera au passage l'oxymore « chance laborieuse », qui témoigne de son peu de goût pour le travail de préparation des concours. Voir l'ouvrage de Jacques Léonard, op. cit., p. 31, pour des statistiques sur les reçus à l'internat (25 à l'internat des hôpitaux de Paris par an pour la période envisagée) et au doctorat (une moyenne « de 400 par an, avec un fort "clocher" entre 1832 et 1840 et une dépression entre 1844 et 1850 ») qui éclairent la phrase de Saint-Ernest. ; concours pour un hôpital, concours pour une chaire ; monter ainsi d’échelon en échelon, me tuer pour avoir le droit de guérir les autres ? C'est un métier de dupes, Jérôme ! — C’est-à-dire que tu aimes mieux faire ton chemin par le charlatanisme[Par Marc Vervel] Voir supra la note associée à ce terme au Chapitre X de la Première Partie.. — Le charlatanisme, voilà un singulier mot. Et dis-moi, Jérôme, où il n’est pas, le charlatanisme ? C'est du plus au moins seulement[Par Marc Vervel] Saint-Ernest veut dire que le charlatanisme concerne à des degrés différents la pratique médicale en général. . Dans notre état, par exemple, veux-tu que je te fasse la récapitulation des charlatans ? — Tu vas arranger cela à ta manière. — Non, je n’exagérerai rien : d’ailleurs, les exemples sont là. On voudrait inventer, mon cher, qu’on resterait au-dessous de la réalité. — Eh bien, je t’écoute. — Je ne te parlerai pas, Jérôme, des petits stratagèmes fréquents entre docteurs pour se supplanter mutuellement, pour s’enlever la clientèle des grandes maisons. C’est l’histoire de tous les métiers, et le nôtre ne saurait faire exception. Il est inutile aussi de recommencer, après Molière[Par Marc Vervel] Allusion en particulier au Malade imaginaire. Les « pièces à médecins » de Molière sont largement représentées sous la monarchie de Juillet (Patrick Berthier, « Images du médecin dans le théâtre de la monarchie de Juillet », Épistémocritique, « Théâtre et médecine », 2016, p. 53-72., la liste des déceptions[Par Marc Vervel] « Déception » a ici le sens de « tromperie ». de notre art, de ces affections imaginaires entretenues avec le plus grand soin, de ces ordonnances inoffensives, mais inertes[Par Marc Vervel] Terme spécialisé, qui renvoie à l’absence d’effet d’une substance donnée. En contexte, inutiles, inefficaces., multipliées dans l’intérêt et quelquefois avec la complicité du pharmacien[Par Marc Vervel] Reybaud reprend le thème de la collusion entre médecin et pharmacien, présente par exemple chez Huart, lequel met notamment en scène une figure de médecin « philanthrope » qui refuse de se faire payer mais dont les ordonnances sont extrêmement coûteuses. Louis Huart, Physiologie du médecin, op. cit., p. 58-63. Une vignette de Trimolet, p. 63, montre le médecin et le pharmacien faisant leurs comptes au terme de leurs opérations. ; de ces consultations fantastiques[Par Marc Vervel] « Fantastiques » : sans rapport avec la réalité, et donc absurdes. où il est question de tout, excepté du malade ; de ces opérations aventureuses où la vie d’un homme[Par Marc Vervel] Si la figure du médecin évolue au XIXe siècle, des connotations inquiétantes ne manquent pas de s'y rattacher obstinément. Le personnage du docteur hérite de traits imaginaires tenant à l’ancienne association du médecin au bourreau ou encore au boucher. Le savoir propre dont il dispose (quand on lui reconnaît un tel savoir), mais aussi l’indifférence à la douleur voire à la vie dont on peut le taxer (puisqu’il se situe au carrefour du soin et d’un rapport à l’expérimentation s’exerçant sur les corps) tout autant que les accusations de charlatanerie en font une figure ambiguë, voire potentiellement menaçante. Le motif traditionnel en littérature du médecin peu scrupuleux, véritable danger pour le malade, peut se voir dès lors réinvesti à nouveaux frais. On peut penser par exemple au pamphlet visant la figure de Broussais, Les Médecins Vampires, Poème anti-phlogistique, dédié aux modernes Sangrado, Paris, chez les libraires du Palais-Royal, 1826, qui met en scène la vaine polémique entre un médecin établi et un empirique sous les yeux d’un patient impuissant, victime de leurs querelles. Alexandre Wenger, « Imposteurs ou demi-dieux ? Les médecins dans la littérature », Les Tribunes de la santé, 2023/1 (N° 75), p. 17-24. Les médecins peuvent eux-mêmes invoquer ces critiques pour démarquer leurs propres pratiques de celles des charlatans : « L’homme le moins éclairé, atteint d’un mal incurable, a bientôt deviné l’opinion de son médecin. Étonné de l’inefficacité des remèdes, fatigué de la longueur du traitement, peu satisfait des réponses évasives que l’on fait à ses questions, il quitte l’emploi des palliatifs, et s’abandonne avec confiance au charlatan qui lui promet hardiment de le guérir. Heureux lorsque les remèdes qu’on lui administre, au lieu de substances inertes, incapables de nuire, ne recèlent pas des poisons dangereux ! », A. Richerand, Des erreurs populaires relatives à la médecine (1810), Paris, chez Caille et Ravier, 1812, p. 313. sert d’enjeu à la gloriole[Par Marc Vervel] Gloriole, « petite gloire qu’on tire de petites choses », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863-1874, t. II, p. 1885. La quête de gloire n’est pourtant ici pas toujours absurde - le XIXe siècle connaît nombre de médecins célèbres, de Bichat ou Laennec à Pasteur ou Claude Bernard. du praticien. Tout cela n’est pas nouveau : oublions-le. Négligeons aussi cette invention plus moderne de bals et de concerts donnés à une clientèle ou convoitée ou acquise, et les festins, ornés de vins mousseux, qui réunissent de loin en loin les dispensateurs de l’éloge et les organes de la publicité[Par Marc Vervel] Au XVIIIe siècle est apparue la figure du médecin mondain, faisant montre de son savoir dans le cadre des salons. Au XIXe siècle, la spectacularisation de la profession s’accentue et revêt de nouvelles formes, avec en particulier les démonstrations médicales. Le docteur est une figure publique, et doit faire montre de son savoir pour asseoir sa légitimité. Mais il peut aussi s’engager dans les stratégies médiatiques de l’époque, dont témoignent les publicités médicales et pharmaceutiques - comme en témoigne le chapitre 3 de la Physiologie du médecin de Louis Huart sur « les différents moyens de se rendre célèbre ». Claude Sachaile, dans Les médecins de Paris jugés par leurs œuvres, Paris, chez l’auteur, 1845, dresse le catalogue des pratiques de ses confrères, en dénonçant vertement ceux qui cherchent le succès en usant de telles méthodes au risque de déroger aux règles déontologiques du métier, à l’image de l’officier de santé Bésuchet : « M. Bésuchet est encore un des hommes que l’exemple des Giraudeau et des Charles-Albert a séduits, c’est-à-dire qui trouvent qu’on a tort de chercher le succès par la science quand la publicité offre un moyen tout aussi légal, mais infiniment plus commode pour quiconque a le courage de s’y engager », p. 107. (voir supra, dans le chapitre X de la Première Partie, la note sur « gastrite »).. C’est du charlatanisme, sans doute, mais celui-là n’a jamais tué personne. — Au contraire. — Nous voici aux véritables charlatans. D’abord les homœopathes[Par Marc Vervel] Commence ici la satire de l’homéopathie, inventée par Samuel Hanehmann (1755-1843) à la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit bien d’une « médecine atomistique » et d’une « médecine des semblables », le principe étant de soigner les maladies par injection ou absorption à doses infinitésimales de drogues qui provoquent les mêmes symptômes que ceux de la maladie que l'on veut soigner.. « Similia similibus curentur » est sa devise (« le semblable est guéri par le semblable). Cette méthode thérapeutique, lointainement inspirée d’Hippocrate et dont les principes s’opposent à ceux de la médecine moderne, est alors à la mode, comme en témoignent les manuels alors consacrés à ce sujet et les diverses traductions de l’Organon de Hanehmann régulièrement publiées au cours du XIXe siècle. Mais elle est aussi très décriée, notamment par des scientifiques dénonçant les « rêveries qui occupent en ce moment quelques esprits oisifs, une partie du public, et enfin quelques personnes qui ont besoin pour obtenir une certaine considération, de recourir à des moyens au-dessus de l’intelligence humaine, et que par conséquent ils ne comprennent pas eux-mêmes », Alexis Bompard, Lectures sur l’histoire de la médecine depuis les temps reculés jusqu’à nos jours. Homéopathie, Paris, chez l’auteur, Rouvier et Le Bouvier, 1835, p. 4. Voir notamment sur ce sujet Olivier Faure, Praticiens, patients et militants de l’homéopathie en France et en Allemagne (1800-1940), Presses universitaires de Lyon-Boiron, 1992. Cette médecine sera également l'objet de nombreuses critiques humoristiques. On se reportera à la planche n° 60 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 5 novembre 1837, ou encore à la Physiologie du médecin de Louis Huart et, plus tard, au personnage de Pellerin dans L'Education sentimentale - figure typique de l'imposteur/suiveur, de la blague et du vide. Un hôpital homéopathique sera fondé à Paris en 1870 dans le quartier de Vaugirard.[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « D'abord, les oméopathes ». L'édition Paulin de 1844 corrige déjà pour "homeopathes". . Tu ne connais pas. Jérôme, la médecine atomistique, la médecine des semblables. Se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d’une brûlure : c’est, comme tu le vois, le procédé de Gribouille[Par Marc Vervel] « Gribouille, usité seulement dans cette locution : Fin comme Gribouille qui se jette dans l’eau crainte de pluie, se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. II, p. 1933. Il s'agit à l'origine d'un personnage de conte populaire, équivalent à certains égards du « trickster » anglais, et dont on trouve la trace à partir du XVIe siècle pour désigner une figure de jeune fou ou de doux naïf bien particulière ; voir François Sigaut, « Les techniques dans la pensée narrative », Techniques & Culture, 2004/43-44. George Sand publiera une Histoire du véritable Gribouille en 1850. élevé à la hauteur d’une théorie. Un homme a la fièvre : le remède est indiqué ; il faut lui administrer ce qui la lui donnerait s’il ne l’avait pas. Similia similibus[Par Marc Vervel] « similia similibus curantur », soit littéralement « les semblables sont soignés par les semblables ») : formule liée à la théorie des signatures, et qui devient l’étendard de l’approche homéopathique. Elle est reprise d’Hippocrate et de Paracelse. Voir la planche n° 60 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 5 novembre 1837, où le principe homéopathique est celui de la blague elle-même, en vertu de la réversibilité et de la circularité qui la caractérisent (voir supra la note associée à « châteaux en Espagne » dans le Chapitre III de la Première Partie). Robert Macaire s'adresse à son fidèle acolyte Bertrand: « Tu vas porter cette note aux journaux./- Un provincial, ayant par mégarde avalé une blague, devient subitement chauve et insolvable. Le célèbre Dr Robert Macaire en conclut que les blagues ruinant les uns doivent d'après le système homéopathique enrichir les autres. Ce traitement médical lui a complètement réussi. Avis aux perruques./Et comme je suis nommé dans cet article, demain, en vertu de la loi du 9 7bre 1835, je réclamerai l'insertion de la lettre que voici:/Monsieur le rédacteur,/Je vous prie de déclarer que vous ne tenez pas de moi l'article dans lequel vous m'avez nommé hier; je m'occupe il est vrai de guérir la Calvitie (rue Belle-Charge, N° 1), mais je la traite par un autre moyen que celui dont vous parlez. /J'ai l'honneur, etc./ Robert-Macaire (rue Belle-Charge, N° 1). ». Mais comment administrer la drogue ? voilà où est la découverte. Les onces, les gros[Par Marc Vervel] La mise en place du système métrique sous la Révolution n’a pas mis fin à l’ancienne approche, qui reposait notamment dans le domaine de la pharmacopée sur la référence à l’once (environ 30 grammes) et au gros (environ 4 grammes). En 1837 a été promulguée une loi visant à imposer définitivement le nouveau système et à mettre fin à la confusion ambiante. Elle ne sera appliquée qu'au 1er janvier 1840, et inspirera à Daumier cette caricature intitulée « Poids et mesures » de la série « Actualités », parue dans La Caricature du 2 février 1840: « Dites-moi donc: Mme Gavin en v'là des inventions ! j'vas m'acheter une robe et on me parle étranger, ils me baragouinent des Mètres, des Thermomètres et des Baromètres!... a-t-on vu ça. - Et moi donc, la fruitière au lieur de quatre onces de beurre elle m'emberlificote avec des grammes ! des Filagrammes et des Programmes ! »., ancien style ; les décagrammes, nouveau style, sont supprimés : il n’y a plus que des millionièmes. Tout médicament se dose par millionièmes : moins il y en a, plus il agit, d’après la logique de tout à l’heure. Qu’en résulte-t-il ? un avantage immense, celui de concentrer la nature entière dans une boîte portative, de favoriser le cumul de la pharmacie et de la médecine, du remède et du conseil, de la potion et de l’ordonnance. Que les paralytiques marchent, que les sourds entendent, que les pulmoniques respirent[Par Marc Vervel] Le passage joue du contraste entre la référence biblique à la guérison du paralytique (Luc, 5, 17-23) ou de l’aveugle (Marc, 10, 46-52) et le jargon scientifique moderne (le pulmonique souffre d’une affection des poumons). C’est la croyance quasi-religieuse dans les pouvoirs d’une pseudo-médecine d’époque qu’il s’agit de moquer. ; avec un simple atome, tous ces miracles vont s’opérer. Seulement, il importe que l’atome soit spécifique[Par Marc Vervel] « Médicaments ou remèdes spécifiques, ceux qui guérissent, constamment et par un mécanisme inconnu, certaines maladies, comme le quinquina pour les fièvres intermittentes », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. IV, p. 2029., parfaitement préparé, consciencieusement pesé, et pour cela il faut qu'il sorte de la boîte du docteur. Coût : quinze francs l’atome, cinq francs la visite. Total, vingt francs. Lâchez le napoléon[Par Marc Vervel] La pièce de monnaie à l'effigie de Napoléon a une valeur de vingt francs. A titre de repère, un franc 1820 correspond à 4,5 euros (la monnaie se dévaluant progressivement au cours du siècle). Source : fiche pratique d'Erik Leborgne sur Fabula. Sur ces questions, voir aussi supra l’avertissement., et le tour est fait. Vous êtes guéri par la méthode des semblables, et vous rendez heureux l’un de vos semblables[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : le médecin homéopathe tend à ses malades une minuscule pilule destinée à guérir tous les maux. Il est présenté ici comme l'homme de la parade (sur son estrade), comme le banquiste, indissolublement lié au puffer, au blagueur. La formule « Lâchez le napoléon, le tour est fait » renvoie au motif récurrent de la caricature qui dénonce la blague politique. L’homéopathe est en outre présenté ici comme un prédicateur – homme du sacerdoce, il a même sa « Bible » à la main, ici l’Organon de Hahnemann - autant que comme un guérisseur. Sur la table près de lui, un mortier et une balance renvoient au pesage infinitésimal des substances à administrer. Le discours, bien plus que les substances, semble constituer en soi une voie de guérison pour des malades en proie au délire à l’audition de la bonne parole, et les béquilles désormais inutiles sont jetées en l’air, même s’y mêle aussi le bonnet de coton dont Paturot voudrait bien se débarrasser, mais qui continue malgré tout à encombrer tel personnage dans l’image. Si toutes sortes d'invalides sont présents, ils ne sont pas au même degré sensibles à la bonne parole, comme en témoignent les figures du sourd ou du chien impavide du mendiant aveugle.[Par Marc Vervel] Le feuilleton ajoute après « vous rendez heureux l'un de vos semblables » : « On peut en mourir, mais le docteur en vit : c'est le but de l'institution ». La phrase est conservée dans l'édition Paulin 1844. Elle disparaît dans l'édition Dubochet et dans Paulin 1846.. — Mais tu me cites des exceptions, Saint-Ernest. — Des exceptions ! elles dominent la règle[Par Marc Vervel] Reformulation paradoxale de l’adage « l’exception confirme la règle ». L’expression originale remonte au droit latin (voir la maxime traditionnelle « exceptio firmat regulam in casibus non exceptis »), et renvoie à la nécessité de délimiter clairement le périmètre de la loi en rappelant qu’hors certains cas bien précis, c’est bien elle qui s’applique. Si l’exception domine la règle, c’est l’idée même de loi qui se trouve subvertie.. Aux magnétiseurs[Par Marc Vervel] Saint-Ernest poursuit le catalogue des pseudo-sciences à la mode, selon une approche qu’on trouve dans les diverses satires et physiologies d’époque. Il attaque maintenant le « magnétisme animal » inventé par Franz Anton Mesmer (1734-1815), selon lequel les maladies sont dues au blocage du fluide universel dans lequel baigne toute existence. Le marquis de Puységur (1751-1825), a remis à la mode le magnétisme au tournant du XIXe siècle en l’associant à des techniques d’hypnose inédites et d’allure spectaculaire. Nicole Edelman, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », Les Tribunes de la santé, 2017/2 (n° 55), p. 21-27. Dans les années 1840, divers rapports et études ont largement mis en évidence les limites du magnétisme, qui garde néanmoins ses défenseurs tel Dupotet de Sennevoy, et reste pratiqué. Il est vrai qu’il permet de mettre en évidence l’existence de phénomènes tels que le somnambulisme, le sommeil hypnotique ou l’autosuggestion, dont la médecine officielle peine à rendre compte, et que divers courants s’en revendiquent, dont certains entendent s’en tenir à une approche scientifique quand d’autres revendiquent d’en appeler à des forces d’allure quasi surnaturelle. , maintenant. Avec quel organe lis-tu, Jérôme? — Belle question ! avec les yeux. — Ancien procédé : nous avons changé cela. Quand tu le voudras[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : les séances de magnétisme revêtent un caractère spectaculaire, qui peut frapper les esprits et sembler à la limite du surnaturel (voir la séance de magnétisme dans Ursule Mirouet de Balzac, paru en 1841 en feuilleton, où la référence à Swedenborg est omniprésente) mais dont les résultats sont aussi régulièrement dénoncés ou moqués, notamment par les caricaturistes de l’époque – Daumier imagine sans surprise Robert Macaire en magnétiseur. La gravure de Grandville reprend de son côté et comme à l’habitude des motifs du texte de Reybaud : la jeune femme lit un texte grec, sans doute au moyen de « l’épine dorsale ». La mèche de cheveux qui se trouve sur ses genoux est selon la tradition mesmérique particulièrement chargée en magnétisme. On notera le petit tablier et la collerette de la jeune femme qui renvoient à sa condition (voir la planche n° 83 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 26 août 1838, où Grandville féminise et rajeunit Bertrand déguisé en Gothon). Des termes grecs se devinent malaisément et renvoient au passage au caractère cryptique et vide du savoir mobilisé par les charlatans - on distingue le mot « ophtalmos » (œil) ou encore « empeirikos », adjectif utilisé par Galien qui donne directement notre « empirique » et se voit largement mobilisé ici., je te ferai connaître d'intéressants sujets qui voient l’heure par l'estomac, et, pour leur agrément particulier, lisent par l’épine dorsale[Par Marc Vervel] Reybaud exagère à peine. Le magnétisme est utilisé pour guérir les malades, mais aussi pour toutes sortes d’expériences spectaculaires où le patient peut par exemple faire preuve de divination, s’avérer soudainement doté d’un savoir dont il ne dispose pas en temps normal, ou encore se montrer en mesure d’utiliser les pouvoirs insoupçonnés de sens secrets. Dans le cadre des démonstrations magnétiques, on peut tout à fait voir des sujets lire un texte les yeux fermés ou déchiffrer des langues inconnues. Le corps médical dénonce régulièrement ces pratiques : « dans le long espace de six ans, les premiers magnétiseurs de la capitale n’ont pu montrer […] qu’un ou deux exemples de la fameuse clairvoyance magnétique, qui permet de voir, dit-on, à travers les paupières fermées, et ces exemples, examinés de près, se réduisent à une jonglerie de la part d’un magnétisé plus fin que les commissaires [destinés à statuer sur la validité de leurs expériences]. À ceux-ci, du moins, on n’a pas osé produire des lectures faites par l’occiput, par l’épigastre, par les doigts. Cette fameuse jonglerie, bonne pour les gens du monde, a sans doute paru impraticable devant tant de médecins », Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi, Traité du magnétisme animal, Toulouse, Chez Senac et l’auteur, Toulouse, 1839, p. 43.. On se soulage ainsi la vue. Ce n’est pas tout : le magnétisme applique au corps humain cette méthode de lecture. Il ouvre les individus, les feuillette jusque dans le moindre recoin, et dresse la carte de leur intérieur avec une précision fabuleuse[Par Marc Vervel] Les sujets auraient de fait accès de manière directe, dans le cadre de la transe magnétique, à l’intérieur de leur corps. « Face à la médecine conventionnelle, le somnambulisme magnétique demeure un sujet particulièrement problématique puisque son existence est même niée par une commission académique française en 1837… Il est vrai que cet état modifié de conscience a fabriqué des formes neuves et inédites de charlatanisme puisque, comme le jeune valet de ferme de Puységur, les êtres mis en état de somnambulisme magnétique disent voir l’intérieur de leur corps mais aussi celui des autres et de facto deviennent des guérisseurs », Nicole Edelmann, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », art. cit.. Ordinairement c’est une simple jeune fille[Par Marc Vervel] Là encore, Reybaud fait référence à une pratique attestée, et qui remonte aux expériences de Puységur : en 1784, après qu’il avait procédé à des passes magnétiques sur un valet malade, ce dernier avait affirmé connaître sa maladie et être en mesure de la guérir. Les démonstrations de magnétisme mettent souvent en scène de jeunes femmes ignorantes, soudain capables de lire, et même de déchiffrer l’avenir. Ce trait est particulièrement critiqué par les adversaires du magnétisme. « Les magnétisés sont donnés comme des oracles, des précepteurs, des êtres supérieurs au reste du genre humain, et qui n’ont besoin ni de sens, ni d’études, ni de science, pour voir mieux ce que l’Institut et l’Académie de Médecine ont tant de peine à savoir ! Voilà un échantillon du progrès et de la philosophie de notre époque. La postérité le croira-t-elle ? Le monde éclairé se trouverait donc jeté au milieu des infirmes ? Le moyen de croire que la sagesse humaine trouve précisément sa lumière et ses règles parmi les rêveurs, les visionnaires, les fous, les jongleurs ? », Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi, Traité du magnétisme animal, op. cit., p. 129-130., une villageoise naïve qui se livre à cette autopsie intuitive sur la nature vivante. L’enfant des champs dort du sommeil magnétique, et y puise le don de la technologie[Par Marc Vervel] « Technologie » : « explication des termes propres aux différents arts et métiers », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. IV, p. 2159. médicale, la connaissance des simples[Par Marc Vervel] Plantes médicinales., la science du Codex[Par Marc Vervel] Il s’agit du Codex Medicamentarius sive Pharmacopoea Gallica de Foucroy et Vauquelin, datant de 1818, qui est la première pharmacopée officielle s’appliquant sur l’ensemble du territoire. Une seconde édition est parue tout récemment, en 1837, au moment où écrit Reybaud., enfin des particularités thérapeutiques et pathologiques qui font crier au miracle. Où a-t-elle appris ces secrets de l'art[Par Marc Vervel] « L’art » renvoie ici à la médecine., la pauvre innocente ? Qui lui a révélé le diagnostic et dévoilé les formules ? Il ne s’agit plus d'atomes celle fois, mais de fluide[Par Marc Vervel] « Fluide » : le fluide universel, qui constitue le principe explicatif de fond du système de Mesmer.. Il y a échange de fluide, et cela suffit pour communiquer à l'intelligence la plus grossière une faculté de seconde vue[Par Marc Vervel] La faculté de « seconde vue » peut se découvrir chez les patients les plus doués, qui dépassent par là leur seul savoir subjectif, et peuvent même à l’occasion voir l’avenir. Pour Hegel, qui se penche sur la question du magnétisme dans L’Encyclopédie des sciences philosophiques (1817), cette faculté existe bel et bien, et renvoie au moment où l’individu s’ouvre à l’âme universelle. Nicole Edelman, « Un savoir occulté ou pourquoi le magnétisme animal ne fut-il pas pensé «comme une branche très curieuse de psychologie et d’histoire naturelle»? », Revue d'histoire du XIXe siècle, 38/2009. Sur le motif du don de seconde vue, voir aussi Facino Cane de Balzac, paru en 1837.. Quelques passes, quelques attouchements opèrent la transfiguration[Par Marc Vervel] Les « passes », les « attouchements » renvoient aux manipulations du magnétiseur sur le corps du sujet. La « transfiguration » concerne l’entrée en transe hypnotique du patient. Le terme est aussi porteur d’une connotation religieuse, voire mystique.. Plus de baquet de Mesmer[Par Marc Vervel] Mesmer utilisait un baquet, sorte de cuve en bois autour de laquelle plusieurs personnes pouvaient prendre place, pour faire circuler entre elles le fluide universel et entraîner ainsi leur guérison., ni d’ustensile de ce genre : la médication magnétique a renoncé à sa batterie de cuisine. Cela est simple, comme bonjour[Par Marc Vervel] Expression récente au moment où écrit Reybaud. Elle semble attestée à partir des années 1820. « Nous disons que le péché originel est un péché dans lequel nous sommes conçus ; que diable, c’est simple comme bonjour… », Le Mercure de France, 1er janvier 1828, p. 141 ; « avoir soin de ses chevaux, souffrir quelquefois la faim, la soif, se battre quand il faut, voilà toute la vie du soldat. C’est simple comme bonjour », H. de Balzac, Le Médecin de campagne (1833), Paris, Werdet, 1834, t. II, p. 114-115. et supprime toute étude et tout travail. Prenez donc vos grades, aspirez à devenir membre de la docte faculté, pour vous voir éclipsé par une Gothon[Par Marc Vervel] Ce nom propre, diminutif du prénom Marguerite (Margot/ Goton/Gothon), désigne une fille de ferme ou une servante de cuisine, une femme sale et négligée, voire de mauvaise vie. « Diminutif populaire de Margoton ou Marguerite, signifiant le plus souvent une fille de campagne, une servante », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. II, p. 1897. qui ne sait pas lire, si ce n’est dans le corps humain. Luttez avec vos yeux contre des sujets qui changent leurs doigts en verres translucides et leur estomac en binocles[Par Marc Vervel] Le binocle est un double lorgnon qui se porte à la main., qui devinent un tempérament [Par Marc Vervel] Renvoie à la médecine des tempéraments, fondée sur l’antique théorie des humeurs. Elle est alors en passe, sinon de disparaître, au moins de se transformer considérablement, un « tempérament » n’étant plus rattaché à une humeur donnée mais plutôt à une disposition organique. La notion continue cela dit à informer les catégories de pensée de l’époque, et L'Anthropologie d'Antonin Bossu (1882) lui donne encore une large place. Voir Frédéric Le Blay, « Des tempéraments à l’idiosyncrasie : évolution et permanence d’une définition physiologique de l’individu », Cahiers François Viète, III-4/2018. Dans la volonté générale de rendre le réel lisible, on assiste notamment à l'époque à une combinaison entre théorie des tempéraments actualisée, physiognomonie de Lavater, et phrénologie de Gall et Spurzheim (d'où peut-être l'enchaînement avec la phrénologie), témoin le Nouveau Lavater complet ou réunion de tous les systèmes pour juger les dames et les demoiselles [...] publiés par Messieurs Cabanis, Porta, Spurtzheim, Gall, Broussais, et autres savants, Paris, Terry, 18XX.sur une mèche de cheveux, suivent un homme à deux cents lieues de distance, pénètrent dans la pensée, et s’établissent d’une manière souveraine dans les replis du cœur. Conclusion : il n'y a plus d'autre médecine possible que le magnétisme ; l’univers appartient à la science du fluide animal et aux initiés qui possèdent l'art d’endormir le public. Et de deux ! — Soit ; je passe condamnation sur ceux-là. — Arrivons aux phrénologues[Par Marc Vervel] La phrénologie, d’abord appelée cranioscopie, preudo-science qui prétend étudier la psychologie et les fonctions du cerveau à partir de la configuration de la boite crânienne. Elle prend naissance au début du XIXe siècle avec les travaux de Franz Joseph Gall (1758-1828) et Johann Gaspar Spurzheim (1776-1832), qui se penchent plus précisément sur les « bosses crâniennes », ou protubérances ; elle tend progressivement à se combiner à la physiognomonie (qui la précède et se centre de son côté sur les traits et la forme du visage) dans le but de penser le rapport entre le corps et l'esprit humains. Concrètement, la phrénologie prétend inférer du développement de telle protubérance du crâne le développement correspondant de telle faculté du cerveau. En France, la phrénologie connaît un grand succès pendant la première moitié du siècle – sans faire pour autant l’objet d’un consensus scientifique –, et dans les années 1830 paraissent encore le Cours de phrénologie de Broussais en 1836, ou les Caractères phrénologiques et physiologiques des contemporains les plus célèbres, selon les systèmes de Gall, Spurzheim, Lavater, etc., de Théodore Poupin en 1837. Elle est volontiers qualifiée de « système des bosses » et Gavarni, en 1838, lui consacre, dans Le Charivari, une série précisément intitulée « Les Bosses ». Balzac mobilise volontiers la phrénologie ; dans Le Père Goriot, publié en 1834, Bianchon dit déjà de Goriot : « je lui ai pris la tête : il n’y a qu’une bosse, celle de la paternité, ce sera un père Éternel » ; et dans Splendeurs et Misères des courtisanes, Vautrin, « grand médecin des âmes » (p. 933), dira encore : « "L’homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l’amour." » Si la phrénologie se voit peu à peu contestée dans le champ scientifique à partir des années 1840, elle n'en continue pas moins à informer l'imaginaire collectif. Chez Flaubert, le modeste officier de santé Charles Bovary se fait offrir pour sa fête une superbe « tête phrénologique » ; ce détail confirme la nullité professionnelle du personnage mais dit aussi la persistance des discours ambiants. Sur l’histoire de la phrénologie, Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie (2000), Paris, La Découverte, 2020. : c'est encore une nuance[Par Marc Vervel] De fait, ces différents « courants » ne s’opposent pas les uns aux autres. L’homéopathie et le magnétisme se combinent par exemple dans nombre de manuels plus ou moins sérieux. Voir encore dans les années 1850 par exemple Emmanuel Rebold, La Médecine du pauvre et du riche, problème résolu par le triple-électro-galvanique, Paris, chez l'auteur, 1853.. La phrénologie embrasse un plus vaste dessein ; elle poursuit l'identification du monde moral et du monde physique. C'est le crâne qui nous fait courageux, aimables, bons, moraux, incorruptibles. Si la vertu descendait sur la terre, elle prendrait son siège dans les protubérances[Par Marc Vervel] Saint-Ernest reprend ici implicitement, contre les phrénologues, une conception médicale d’inspiration spiritualiste à l’image de celle mise en avant par Jean-Louis Alibert dans sa Physiologie des passions en 1827 : « C’est, en effet, au fond de l’âme que se trouvent les plus hautes comme les plus sublimes doctrines de la philosophie humaine. Les fondements de la morale humaine y reposent ; les principes immuables de nos devoirs y sont écrits en caractères sacrés », cité dans Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit., p. 238. La phrénologie est notamment attaquée pour son immoralité et son caractère matérialiste et areligieux.. Donnez au phrénologue le crâne d'un homme, et il vous dira ce qu’il est. Portez-lui toute saignante la tête d’un supplicié, et à l’instant il vous fera toucher du doigt la bosse du crime[Par Marc Vervel] Expression tirée des travaux de physiognomonie. La criminologie naissante se fonde pour partie sur des considérations phrénologiques, qui prendront toute leur ampleur à partir des années 1860 avec les travaux de Cesare Lombroso (1835-1909). Dans sa série de 1838 intitulée « Les Bosses » et publiée dans Le Charivari, Gavarni consacre une planche à « La bosse du vol ». L'expression s'est alors déjà largement vulgarisée.. Voilà son ambition, voilà sa gloire. Une supposition : un homme est curieux de connaître les facultés qui le distinguent ; il se rend chez un phrénologue et lui dit : « Prenez ma tête, et jugez-moi[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National donne simplement "Prenez ma tête", leçon également retenue pour l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 retient la nouvelle version.. » Celui-ci accepte l’offre et promène ses doigts sur la pièce de conviction avec une gravité scientifique. Quand il a bien vérifié l’objet, constaté les dépressions et étudié les éminences[Par Marc Vervel] « Constaté les dépressions et les éminences » : avec le mot « saillie », ces termes relèvent du vocabulaire spécialisé de la phrénologie. : « Monsieur, dit-il, voici une saillie qui me laisse croire que vous avez du penchant pour le vol. » Naturellement le[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : le patient et le modèle de tête dont se sert le phrénologue ne semblent pas avoir grand-chose en commun. Le caractère très marqué de cette tête phrénologique paraît notamment renvoyer aux représentations d’époque des criminels. Voir par exemple la description d’un voleur par Gall et Spurzheim : « Les organes supérieurs n’avaient qu’un développement défectueux ; l’organe d’une qualité malfaisante, au contraire, avait acquis un haut degré de développement et d’énergie, et cette qualité malfaisante était encore secondée par l’activité de la ruse. Cet homme était petit et trapu ; son front était très bas, déprimé en arrière, immédiatement au-dessus des sourcils très échancrés, latéralement au-dessus ses yeux, mais large et saillant vers les tempes. Sa physionomie n’annonçait aucune attention pour les choses raisonnables ; l’on n’y découvrit que la ruse et la malice. Était-il donc bien difficile de conclure, de l’organisation de cet imbécile, qu’il devait être incorrigible », F.J. Gall et G. Spurzheim, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, Paris, F. Schoell, t. II, 1812, p. 186. Quant au phrénologue, il pourrait évoquer François Broussais (1772-1838), qui avait créé la Société phrénologique de Paris en 1831 et publié un Manuel de phrénologie en 1836, voire Franz Joseph Gall lui-même. visiteur se révolte ; mais le savant ne s'en émeut pas. « Oui, monsieur, ajoute-t-il, et, en tenant compte de ce brusque enfoncement, vous iriez même au besoin jusqu’à l’assassinat. Du reste, vous devez être gourmand, jaloux, brutal et même un peu ivrogne. Voilà ce que m’indique parfaitement votre périphérie osseuse. » Telles sont les aménités de la phrénologie. Le crâne est une ruche où les péchés capitaux et les vertus théologales ont leurs cases assignées : ici la sobriété, là l’intempérance ; la probité à deux lignes de l'escroquerie ; la galanterie près de la fidélité[Par Marc Vervel] La phrénologie utilisait un vocabulaire codifié, avec « l'amativité », la « bienveillancivité »... (voir le catalogue de l'exposition L'Ame au corps, Paris, RMN, 1993).. L’équilibre des diverses cases constitue l’ensemble des qualités, des facultés, des sentiments de l'individu. Vive Dieu ! comme cette découverte simplifie le gouvernement des races humaines[Par Marc Vervel] On retrouve ici l’accusation d’irréligion portée à l’égard de la phrénologie. Un tournant spiritualiste s’observe d’ailleurs dans certains courants phrénologiques du début des années 1840, comme en témoignent les positions de Marchal de Calvi. Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit. p. 268. ! Avec un bureau des bosses[Par Marc Vervel] Ancien bagnard devenu chef de la Sûreté, Vidocq a bien recours à la phrénologie, dans Les Voleurs. Physiologie de leurs moeurs et de leur langage (1837) : « Je ne sais si les phrénologistes ont remarqué sur le crâne de certains voleurs qu’ils ont étudié, la bosse de l’imitation. Quoi qu’il en soit, l’imitation est le trait le plus caractéristique de la physionomie des voleurs de profession. Lorsqu’un des grands hommes de la corporation a adopté un costume remarquable, tous les autres s’empressent de l’imiter, et ils achètent chez les fournisseurs du voleur en renom les objets qui doivent servir à leur toilette ; cela est si vrai que très souvent le costume, les manières d’un homme, ont été un diagnostic qui me l’a fait reconnaître pour un voleur de profession. » Moreau-Christophe, ancien inspecteur général des prisons, va plus loin encore qui réunit l’antique théorie des tempéraments rajeunie par Cabanis, la phrénologie, la physiognomonie, la chirognomonie, et envisage les « signes constitutionnels », les « signes crânioscopiques », les « signes physiognomoniques », les « signes chirognomoniques », les « signes plastiques » et les « signes mimiques », pour répondre à la question : « À quels signes peut-on reconnaître un coquin ? » (L.-M. Moreau-Christophe, Le Monde des coquins. Physiologie du monde des coquins, Paris, Dentu, 1864 (2e éd.), chapitre VI). Il n’oublie pas, dans cette sémiologie du crime, les odeurs et souligne, entre autres traits, l’odeur reconnaissable entre toutes de Vidocq : « […] il portait fièrement sur un cou court et nerveux, une forte tête, légèrement penchée à gauche, ombragée d’une chevelure épaisse, de couleur fauve. Son front était large comme sa poitrine. Il avait le nez épaté, les narines ouvertes et velues, les oreilles séparées de la tête, la bouche grande et gaillarde, les lèvres contractées et gouailleuses, les joues pleines et fermes dans l’âge mûr, flasques et pendantes dans la vieillesse, les pommettes saillantes. Ses yeux étaient ronds, verts, petits, perçants. Ils brillaient parfois, comme des escarboucles, sous des sourcils fournis, arqués, proéminents. Son ventre était rondelet, ses épaules larges, son pied petit, ses bras courts et terminés par des mains nerveuses et poilues. Sa physionomie mobile prenait l’expression et la teinte qu’il voulait lui donner. Il y régnait plus de ruse encore que d’intelligence. Sa parole était enrouée. En colère, il rugissait. Son rire était moins un rire qu’un ricanement. Il marchait vite, et, quoique infatigable, il transpirait facilement. L’odeur qu’il exhalait alors vous montait moins au nez qu’à la gorge. Le cabinet du chef de la lre division, M. Le Crosnier, auquel ressortissait le service des prisons, et où, dès lors, j’ai eu souvent l’occasion de rencontrer le personnage, en 1832, avait besoin de fumigations guitoniennes chaque fois qu’il en sortait. » (op. cit., p. 229). On notera cela dit que dès le début des années 1840, Louis-Francisque Lélut conduit une série d’expériences qui lui permettent de récuser l’idée que les cerveaux criminels auraient des caractéristiques particulières. De manière générale, les expériences phrénologiques du début des années 1840 sont peu concluantes, et les attaques se feront de plus en plus virulentes au cours du temps - ce qui n'empêche pas les discours ambiants, on le voit, de continuer à y faire référence. Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit., p. 249-283., la police s’exerce à coup sûr, et la justice n’est plus que l’examen des boîtes osseuses. Les aptitudes sont tout de suite connues, les penchants signalés, et chaque année le prix Monthyon[Par Marc Vervel] Jean-Baptiste de Montyon (1733-1820), philanthrope à l’initiative de trois prix, dont le prix de vertu, remis chaque année par l’Académie française pour récompenser un acte ou un ouvrage particulièrement édifiant du point de vue de la morale. Balzac, qui aspirait à l’obtenir, y fait régulièrement allusion. « Il y a des mouvements de jupe qui valent un prix Montyon », Balzac, Théorie de la démarche, La Comédie humaine, Paris, Pléiade, t. XII, 1981, p. 288-289. Reybaud a lui-même obtenu ce prix en 1841. Ce prix est peu à peu tourné en dérision, et fréquemment cité sur le mode satirique pour se moquer de toute forme de morale officielle et traditionnelle. va chercher la plus belle protubérance du royaume dans la case du cerveau qui répond au mot de vertu. Tout se mesure au compas[Par Marc Vervel] La mesure du crâne se fait au moyen d’un instrument appelé « compas phrénologique »., et l'on moule les plus beaux crânes[Par Marc Vervel] Gall et Spurzheim avaient commencé à mettre en place une collection de moulages de têtes, en donnant une place importante aux hommes célèbres. La vogue phrénologique avait entraîné le développement de cette pratique, et certains, tel Lacenaire, ont légué d’eux-mêmes leur tête à des fins de moulage. Les « collections de têtes » peuvent être montrées au public – c’est tout l’objet du musée de la Société phrénologique de Paris. Ces crânes, très prisés des caricaturistes ou de sculpteurs qui avaient leur propre musée phrénologique, pouvaient même être commercialisés. On en trouvait par exemple chez Dantan, sculpteur et auteur de statuettes-charges des célébrités d'alors (dont celles de Balzac). pour l'instruction de la postérité. Et de trois ! — Le tableau est un peu chargé, mais n’importe. — Nous ne sommes pas au bout, Jérôme. Voici les hydropathes[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : l’image illustre l’idée exprimée quelques lignes plus loin selon laquelle « l’essentiel est de servir [l’eau claire] à froid, en douches, en bains, en couvertures mouillées, en boissons et en lotions ». La référence au canard est illustrée par le biais des pattes du buveur d’eau. Le médecin à l’arrière-plan contrôle les opérations sans avoir visiblement l’intention de se mouiller.[Par Marc Vervel] L’hydropathie est inventée par Vincent Priessnitz (1799-1851). Outre le traitement par eau froide, ce dernier prône l’exercice et la diète. Ses principes, qui se rattachent à un courant néo-hippocratique et vitaliste, apparaissent dans la littérature médicale des années 1830 avec par exemple une Notice sur l’hydrosudopathie, publiée chez Mansut en 1838 sons nom d’auteur, ou l’ouvrage d’Eudore Baldou, L’Hydropathie, traitement rationnel par la sueur, l’eau froide, le régime et l’exercice, Paris, Baillière, Dentu, 1841. L'hydropathie se voit très rapidement attaquée. Arnaud Baubérot, « Les vicissitudes de l’hydrothérapie en France », dans Histoire du naturisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 61-80. On notera que Reybaud suit ici le même ordre de présentation que celui adopté par Louis Huart.dans sa Physiologie du médecin., nouvelle invention, école de Priessnitz l’Allemand[Par Marc Vervel] Vincent Priessnitz (1799-1851), fondateur de l’hydropathie. . En tombant d’une montagne, mon brave Priessnitz se brise trois côtes[Par Marc Vervel] Priessnitz aurait effectivement inventé l’hydropathie à la suite d’un accident de jeunesse, au sujet duquel circulaient plusieurs versions. Sussana Czeranko, « Vincent Priessnitz (1799-1851) », dans Integrative Medicine: A Clinician’s Journal, 18(4)/25, 2019., et il invente l'hydropathie, c’est-à-dire l’art de guérir les humains avec de l’eau claire. L’eau claire, dont on n’avait pas jusqu’ici apprécié l’importance, reprend tout à coup le rang qui lui est dû. Priessnitz l’applique d’abord à sa charpente détériorée et se confectionne une membrure neuve à l’aide de l’élément méconnu, puis il étend si bien cette invention, qu’aucune maladie ne lui échappe. L’humanité a trouvé dans l’eau claire une nouvelle vie : l’essentiel est de la servir à froid, en douches, en bains, en couvertures mouillées, en boissons et en lotions. Des savants ont avancé que l’homme, dans les temps primitifs, tenait un peu du canard : si Priessnitz réussit, cette hypothèse pourra redevenir une vérité. Hors de l’eau claire, plus de salut[Par Marc Vervel] Reprise de l’expression traditionnelle « hors de l’Église, point de salut », que l’on trouve à l’origine sous la plume de Cyprien de Carthage. ! Et de quatre ! — Ceci, Saint-Ernest, est encore peu répandu. Ou sont les hydropathes[Par Marc Vervel] La remarque est juste – au regard du magnétisme ou de l’homéopathie, l’hydropathie est très peu répandue. ? — Je t’en citerai alors qui ont plus de célébrité : par exemple, les aigles de la médecine légale[Par Marc Vervel] La médecine légale prend peu à peu son essor au XIXe siècle. Les médecins mais aussi les officiers de santé peuvent assurer cette mission et produire une expertise médico-légale. Pour autant, Alphonse Devergie regrette encore le manque de connaissances pratiques des professionnels requis de produire une expertise, Médecine légale, théorique et pratique, Bruxelles, H. Drumont, 1837. Sur les limites de la médecine légale du XIXe siècle et les difficultés que rencontrent les praticiens, Sandra Menenteau, « L'art d'improviser. La pratique des autopsies médico-légales au XIXe siècle », Histoire des sciences médicales, XLVI/2, 2012, p. 151-162.. Voilà des chimistes infaillibles et bien rentés : on leur apporte un linge taché de sang : « Ceci, disent-ils, est du sang de femme, du sang de jeune homme, ou de vieillard , ou d’homme fait ; » le tout avec un imperturbable aplomb et au risque de laisser la vie d’un pauvre diable au fond de leur cornue[Par Marc Vervel] Ce passage, qui renvoie au rôle de l'analyse visuelle dans la pratique médicale, fait référence à la mise en place du « paradigme indiciaire », pour reprendre la formule de Carlo Ginzburg dans Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire (1986), Paris, Flammarion, 1989. Ce paradigme, notamment associé à la mise en place des techniques d’investigation policière modernes, triomphera dans la seconde moitié du siècle, mais ses prémisses se mettent en place plus tôt. La symptomatologie médicale repose intrinsèquement sur cette approche, et joue un rôle fondamental dans sa mise en place. Elle est rattachée ici à un savoir arbitraire, détaché des réalités et indifférent à la vie humaine. C’est indirectement la défiance à l’égard de la médecine légale naissante qui se donne à lire ici.. Pour l’empoisonnement par l’arsenic que n’ont-ils pas essayé? Un instant on a pu croire que la race des caniches allait disparaître[Par Marc Vervel] L’expérimentation animale n’a pas attendu le XIXe siècle pour exister, mais elle se développe considérablement avec François Magendie (1783-1855) – avant que Claude Bernard (1813-1878), dans les décennies qui suivent, n’en théorise et systématise l’usage. Magendie utilisait notamment de jeunes chiens pour ses expériences, qui portaient par exemple sur les nerfs rachidiens. ; la consommation en devenait effrayante. Trente caniches par jour, voués d’heure en heure à la boulette vénéneuse, à la chaudière d’eau bouillante et à l’appareil de Marsh[Par Marc Vervel] Les boulettes de viande données aux animaux visent à leur faire ingérer diverses substances. Des animaux pouvaient être plongés dans l’eau bouillante afin par exemple d’évaluer la température à laquelle ils décédaient. Le test de Marsh, rendu public par James Marsh (1794-1836) en 1836, vise à déceler la présence d’arsenic dans une substance donnée. Le passage fait ici plus particulièrement allusion à la fameuse affaire Lafarge : Marie Lafarge avait été accusée en 1840 d'avoir empoisonné son mari, maître de forges en Corrèze, avec des gâteaux à l'arsenic, et l'affaire avait donné lieu à une passe d'armes entre les médecins Orfila et Raspail ; l'appareil de Marsh, permettant de mesurer la dose d'arsenic dans les cheveux, avait été au centre des débats. A la fin des Peines de coeur d'une chatte anglaise (1842) de Balzac, qui voit l'empoisonnement du malheureux chat Puff, Grandville avait figuré cet appareil. ! Quelle moisson de victimes offertes au problème de l’intoxication et des taches arsenicales[Par Marc Vervel] L’appareil de Marsh vise notamment à détecter de telles traces. ! Mais les grandes gloires ne se font qu’ainsi : il faut joncher le terrain de morts pour devenir le héros des réactifs[Par Marc Vervel] Nom donné aux corps qui, par leur énergie et par divers phénomènes, décèlent, en peu de temps l’existence de quelques autres corps inaperçus », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. IV, p. 1494. et l’oracle des cours d’assises[Par Marc Vervel] C’est toujours la médecine légale, et de manière générale l’importance croissante du rôle des médecins dans le cadre judiciaire, qui fait l’objet de la charge.. — Vraiment, tu n’épargnes personne. — Mon cher, il y a un peu de jonglerie[Par Marc Vervel] « Tour de passe-passe et de prestige […] toute fausse apparence ayant pour but de tromper, d’en imposer », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 193. partout, en haut comme en bas de l’échelle. Nous jouons une comédie[Par Marc Vervel] Reprise du stéréotype littéraire traditionnel associant la vie au théâtre. ou chacun choisit son rôle : je n’ai pas voulu de celui de niais. C’est une spécialité trop ingrate, et, d’ailleurs, elle est prise. J’aurais pu abonder dans la lithotritie[Par Marc Vervel] Aussi dite lithotripsie. Méthode visant à guérir les calculs, que Jean Civiale (1792-1867) expérimente à l’hôpital Necker à partir des années 1820. Elle fait d’abord l’objet de débats, et peut donner lieu à l’accusation de charlatanisme dans le courant des années 1830. Voir par exemple M.P. Doubovitzki, Reproduction fidèle des discussions qui ont eu lieu sur la lithotripsie et la taille, Paris, Imprimerie de Ducessois, 1835., qui est un charlatanisme assez récent, travailler le corps humain comme un puits artésien[Par Marc Vervel] Les puits artésiens permettent d’accéder à l’eau de nappes souterraines captives. Certains sont créés au cours du XIXe siècle dans le souci d’améliorer l’accès à l’eau potable, par forage dans des nappes sous pression. Un puits artésien (Puits de Grenelle) est notamment foré en 1831 par l'ingénieur Mulot. En 1840, date à laquelle l'eau jaillit enfin du puits, surgissent un ensemble d'ouvrages et de caricatures sur le puits de Grenelle forgé par ce bien nommé Mulot ; voir par exemple Le Charivari du 7 mars 1841., inventer mon petit système de ferraille, broyer ou percuter, me bâtir une réputation européenne avec mes extractions, lutter enfin, réussir et marquer ma place[Par Marc Vervel] On mettait notamment dans les baquets de Mesmer de l’eau et de la ferraille. Saint-Ernest met en avant le caractère dérisoire des méthodes thérapeutiques en usage.. Je ne l'ai pas voulu, ce rôle d’opérateur[Par Marc Vervel] « Charlatan qui vend des drogues en place publique », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. ct., t.III, p. 829. est trop chanceux[Par Marc Vervel] Risqué.. J’aurais pu me faire embaumeur[Par Marc Vervel] Autour des années 40, l’embaumement connaît une certaine vogue, dans un moment où le rapport à la mort et aux morts se transforme. Le développement de l'hygiène, mais aussi de nouvelles normes morales et d'un dégoût de la putréfaction et de la dégradation du corps, alors même que se répandent diverses exhibitions de cadavres, participe largement de cette évolution. De nouvelles techniques d'embaumement se développent à partir des années 1830, entraînant de multiples querelles de brevets. Anne Carol, L’Embaumement. Une passion romantique, Paris, Champ Vallon, 2015. et courir la pratique[Par Marc Vervel] Démarcher, solliciter les clients potentiels. ; orthopédiste et disloquer des corps[Par Marc Vervel] L’orthopédie s’est largement développée depuis le début du siècle. Mais elle est régulièrement accusée de faire violence aux corps. « De nos jours, il y a eu comme une fièvre générale de vouloir guérir les difformités à l’aide des machines, alors qu’il était impossible de calculer au juste le degré de force que l’on doit y employer, machines dont un non moins grand défaut était l’application qu’on en faisait à tous les cas, quelle que fût d’ailleurs la cause qui donnât lieu à la difformité : mais pouvait-il en être autrement puisque, s’il n’y avait pas ignorance complète des phénomènes de la vie, qui est aussi étroitement liée à l’organisme que l’ombre l’est au corps, il y avait avant tout soif d’argent », s.n., De l’orthopédie, Nantes, Imprimerie Merson, 1841, p. 2. ; strabiste et déranger des yeux[Par Marc Vervel] Johann Dieffenbach (1792-1847) est parvenu à pratiquer la première opération de chirurgie du strabisme en 1839, en suivant les suggestions de Georg Stromeyer (1804-1876). ; renouveler le miracle de saint Denis[Par Marc Vervel] Après avoir subi la décapitation, Saint-Denis, évêque de Paris au IIIe siècle, aurait récupéré sa tête qu’il aurait portée entre ses mains. et rajuster la tête d’un mouton après la lui avoir coupée ; obtenir un déplacement artificiel du sang au moyen de la machine pneumatique[Par Marc Vervel] La machine pneumatique permet d’évacuer l’air d’un contenant. Dans La Recherche de l’absolu (1834) de Balzac, elle fait partie des drôles de machines qu’utilise Claës. ; enfin me lancer dans une de ces mille innovations qui font leur chemin par le bruit, s’imposent à l’aide d’une notoriété coûteuse, mais n’ont jamais des racines profondes dans le public. Entre les divers charlatanismes, j’ai préféré celui qui offre les chances les plus étendues et les plus constantes. J’ai pour moi la jeunesse et le plaisir, deux éléments de succès aussi vieux que le monde, et qui ne le quitteront pas de sitôt. — Tu te fais anacréontique[Par Marc Vervel] « Qui pour le fond, la forme ou le goût s'apparente aux odes d'Anacréon. […] Qui chante avec grâce et légèreté toutes sortes de voluptés », TLFi. Le propos de Saint-Ernest est ouvertement cynique, mais Paturot semble se repérer en littérature à partir de quelques mots-clés, tels ici « jeunesse » ou « plaisir », qui suffisent à convoquer la référence en question. Le terme « anacréontique » sera à nouveau utilisé par Reybaud (infra, chapitre XIII)., Saint-Ernest : c'est pour me gagner. Tu le souviens que je suis un homme de style[Par Marc Vervel] Cette locution est déjà apparue sous la plume de Reybaud à propos de Jérôme ( voir supra, Chapitres V et VI de la Première Partie.). — Non, mon cher ; mais je ne comprends pas pourquoi l’on nous jette la pierre[Par Marc Vervel] L’expression vient de l’épisode biblique de la femme adultère, Jean, 8, 7.. Tu viens de voir si nous sommes les seuls à exploiter la crédulité publique[Par Marc Vervel] La dénonciation de la « crédulité publique », et de la manipulation de la population par des exploiteurs de toutes sortes, est un lieu commun de l’époque. L’expression, appelée à être utilisée dans le champ du politique, s’insère largement dans le contexte des années 1830 et 1840 dans des propos visant à dénoncer le charlatanisme. « Quant aux remèdes vantés comme préservatifs du choléra, il n’en est aucun de positif, tous ceux que de pompeuses annonces ont fournis à l’occasion ne sont qu’un tribut levé par le charlatanisme sur la crédulité publique », Encyclopédie des sciences utiles, Paris, Bureau de l’Encyclopédie, 1832-1837, t. XV, article « choléra », p. 190. La crédulité est incarnée au théâtre (vaudeville) et dans la caricature (Daumier) dans le personnage de « Monsieur Gogo », victime naïve de tous les Macaire du temps.. Eh bien, c’est sur nous principalement qu’on se déchaîne. Nous sommes des parias, des excommuniés. Quel mal faisons-nous, après tout ? Nos consultations sont gratuites. — Et où est alors votre bénéfice ? — Quelques drogues de dix, quinze, vingt francs ; une misère. Ce n’est pas plus mauvais que chez le pharmacien : seulement, c’est beaucoup plus cher[Par Marc Vervel] « Seulement, c'est beaucoup plus cher ». Le feuilleton de 1842 donne « seulement c'est un peu plus cher », leçon également retenue dans l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 passe à la nouvelle formulation.. — Saint-Ernest, repris-je alors, je t’ai écouté[Par Marc Vervel] « Saint-Ernest, repris-je alors, je t'ai écouté... ». Le feuilleton de 1842 donne « Saint-Ernest, je t'ai écouté », leçon également retenue dans l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 passe à la nouvelle formulation. jusqu’ici sans t’interrompre. Tu as pu croire que j’étais converti à tes idées[Par Marc Vervel] Paturot reprend un ton de sermon, usuel dans les discours d’époque dénonçant l’état des institutions, et notamment la corruption du corps médical. « Considérez donc, du fond de vos consciences d’honnêtes gens, l’état de délabrement dans la fange duquel gisent vos institutions médicales. Comparez la générosité des sentiments de l’élève avec la sordide cupidité du médecin parvenu […] La santé des malades est au pillage ; on s’arrache la clientèle comme un morceau de pain ; on rançonne le riche, on pressure le pauvre ; on soigne au prorata de la fortune ; qui n’a rien à donner n’a pas de secours à attendre ; et s’il arrive que quelques médecins se dévouent, dans l’expansion de leur zèle, aux consultations gratuites, on les prendrait volontiers pour de faux confrères et des gâte-métiers. […] Désordre et anarchie dans l’institution, cupidité dans l’exploitation, impuissance quand on veut faire le bien, toute-puissance et à l’abri de tout contrôle, sous le couvert d’un diplôme, quand on veut faire le mal. », F.V. Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et les animaux en général, et en particulier chez l’homme, Paris, A. Levavasseur, t. I, 1843, p. LIV-LV.  : détrompe- toi. Quel que soit le siècle[Par Marc Vervel] Le siècle : l'époque. où l’on vive, quelque compromise que puisse être une profession, l’honnête homme ne se détourne pas du chemin du devoir. Rien ne peut justifier le déshonneur, ni l’excuse du besoin, ni la tentation de l’exemple. Comme les anges déchus, tu as calomnié ce qui t’entoure, tu voudrais prouver que tout le monde s’est donné à Satan. Il n'en est rien : le corps médical compte encore plus de cœurs dévoués, plus de belles âmes que tu ne le dis, que tu n’affectes de le croire. Ce qu’une profession renferme de plus pur est précisément ce qui se voit le moins. Dans une population aussi considérable, au milieu de tant d’angoisses et de douleurs, le mal frappe les yeux, les bonnes œuvres restent ignorées. Pendant que tu spécules ici sur les fruits du vice, plus d’un jeune confrère va s’asseoir au chevet de l’ouvrier, le soigne, le console, l’aide de sa bourse quand il peut. D’autres poursuivent dans les hôpitaux et les amphithéâtres l’étude des mystères de la vie, et cherchent à pousser la science au-delà des limites qu’elle a atteintes[Par Marc Vervel] Paturot, véritablement déchaîné, accumule dans ce qui relève ici du pastiche appuyé les lieux communs associés à des discours d’époque usant d’une rhétorique à visée moralisante. Il a déjà dénoncé l’immoralité de l’époque et prêché la bienfaisance, il en vient naturellement aux « mystères de la vie » dont l’étude participe du caractère sacré de la médecine. C’est que le lexique religieux imprègne, là comme ailleurs, la rhétorique des propos à visée argumentative. « Si la médecine, jadis si révérée et digne de l’être, rencontre aujourd’hui |…] des gens tout prêts à la flétrir ou à la rabaisser, la faute en est surtout à ceux qui sont admis à fréquenter ses autels. Ainsi, d’un côté, ce sont des hommes à peine initiés aux mystères de la vie qui plaisantent sur la science qu’ils ont embrassée sans trop savoir pourquoi ; de l’autre, ce sont des professeurs ou des médecins encore, entourés de considération comme savants, hommes à la mode peut-être, ou hommes d’esprit, qui rabaissent par des mais perfides ou des mots équivoques l’importance incontestable de la religion médicale qui, cependant, les fait vivre », T.A., Auber, Coup d’œil sur la médecine, envisagée sous le point de vue philosophique, Paris, Chez Lecouvey, 1835, p. 17-18. . Crois-le bien, Saint-Ernest, ce n'est pas une bonne vie que celle où tu t’es engagé. S’il en est temps, renonces-y : tu as du savoir et de l’activité, il est impossible que tu ne parviennes pas. Mais, de grâce, tire-toi de cette fange. — Tu prêches comme un dominicain, Jérôme ; l’abbé Lacordaire[Par Marc Vervel] Lacordaire (1802-1861), prédicateur et journaliste restaurateur de l'ordre des dominicains et tenant d'un catholicisme libéral. Il a rétabli en France l’ordre dominicain, aussi appelé Ordre des Prêcheurs. Enseignement et prédication sont au cœur de leurs missions. serait jaloux de toi. Mon bon ami, chacun son métier. Fais des sermons, moi je fabrique des juleps[Par Marc Vervel] Potion pharmaceutique faite d'un mélange d'herbes ayant des propriétés calmantes. « julep : potion adoucissante ou calmante dans laquelle il n’entre ni huile, ni substances purgatives, ni poudres ou substances extractives, mais qui est composée simplement d’eau distillée et de sirops », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 212.. — Décidément tu ne veux pas rompre avec cette ignoble industrie[Par Marc Vervel] « Profession mécanique ou mercantile, art, métier que l’on exerce pour vivre », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 80. Il y a ici un jeu sur le sens d'activité trompeuse . Voir supra, la note associée au mot « industriel » dans le chapitre II de la Première Partie et celle associée au mot « Flouchippe » dans le chapitre III de la Première Partie. ? — Impossible, mon cher, ma signature est donnée[Par Marc Vervel] La formule exprime l’idée d’un engagement sans retour.. Viens avec moi, ajouta-t-il en me prenant par le bras, je vais te faire voir nos magasins, notre pharmacie. Nous ne sommes pas des industriels de second ordre : nous manipulons en grand. On drogue[Par Marc Vervel] Possible jeu sur le sens argotique de « droguer », tromper. le public ici, mais on le drogue en conscience. »

Je n’avais plus à insister : évidemment Saint-Ernest avait pris son parti. Après un coup d’œil rapide jeté sur son établissement, je le quittai plein de regret de n’avoir pas réussi, et décidé à apporter désormais une grande réserve dans nos relations[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : la gravure de fin de chapitre donne à voir l'attirail du médecin-charlatan, avec ses boîtes de pilules, ses flacons où apparaissent divers prix, ses substances suspectes telle la poudre de « demi-kaifa »..

XIII[Par Marc Vervel] Le chapitre XIII est d'abord publié en feuilleton dans le National du 2/10/1842. PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI L'HOMME DE LETTRES.

Dans mon entretien avec Valmont, poursuivit Jérôme, j’avais eu des renseignements sur la destinée de Max[Par Marc Vervel] « La destinée de Max ». Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 indiquent : « la destinée de Max, notre prosateur chevelu ».. Après avoir, pendant quelques mois, végété sur les avenues du feuilleton[Par Marc Vervel] Alors que la « librairie » occupait traditionnellement de manière privilégiée le Quartier latin puis le Palais Royal, on assiste alors au déplacement progressif des organes de presse du côté de la Bourse, de la Chaussée d’Antin et des Grands Boulevards. La formule renvoie également métaphoriquement au feuilleton-roman, ce « rez-de-chaussée » du journal, qui, alors en plein essor, avec Sue, Dumas et Reybaud lui-même (Jérôme Paturot paraît d’abord en feuilleton dans Le National, et un chapitre inédit de la Seconde Partie sera publié dans Le Constitutionnel, qui avait accueilli Le Juif errant de Sue en 1843), ouvre bien sinon un boulevard, du moins des avenues, même si elles sont sans issue pour Max. Sur les différents sens à l'époque du mot « feuilleton », voir la note associée à ce mot supra, Chapitre VII de la Première Partie., notre prosateur chevelu[Par Marc Vervel] « Notre prosateur chevelu venait d'obtenir ». Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 donnent « Max venait d'obtenir ». venait d’obtenir une place dans les bureaux de l’instruction publique[Par Marc Vervel] On trouve tout au long de ce chapitre une satire de la bureaucratie administrative, thème inépuisable qu'a déjà exploité Balzac (Les Employés, 1838), et que reprendra Reybaud au chapitre XIII de la Seconde Partie ainsi qu'au Chapitre I de son Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques, où son héros est employé de bureau. Le ministère de l’Instruction publique, ancêtre du ministère de l’Education Nationale, a été créé en 1828.. Il était employé, ou, pour me servir d’un mot plus sonore[Par Marc Vervel] L’expression « mot sonore », associée à l’usage rhétorique du langage, est assez usuelle au XIXe siècle, et peut notamment se charger comme ici de connotations négatives pour désigner le caractère artificiel d’expressions creuses. Voir déjà le numéro du 12 décembre 1791 des Annales patriotiques et littéraires de la France de Louis-Sébastien Mercier : « Extorquer un secret par toutes sortes de voies, pressurer la pensée humaine, et violer tous les sanctuaires de la confiance, c’était naguère le système de cette pétaudière qu’on appelait ici "gouvernement". Un mot sonore, la "raison humaine", justifiait, ennoblissait toutes ces turpitudes », ou encore, plus près de la date de parution de Jérôme Paturot : « La vengeance ! Mot joyeux et sublime lorsqu’il est prononcé par une bouche vivante ; mot sonore et vide prononcé sur une tombe qui, si haut qu’il retentisse, ne réveille pas le cadavre endormi dans le tombeau », Gaillardet et Dumas, La Tour de Nesle, Paris, Barba, 1832., fonctionnaire public[Par Marc Vervel] Reybaud joue ici sur la nuance, d’ordre économique, entre employé et fonctionnaire, après Balzac qui dans son roman Les Employés (intertexte bien présent dans ce chapitre et qui éclaire le titre balzacien, emprunté à Grandeur et Décadence de César Birotteau, du chapitre suivant), paru en 1843, fait précisément dire à Bixiou : « Où finit l’employé commence le fonctionnaire, où finit le fonctionnaire commence l’homme d’État. » : il émargeait[Par Marc Vervel] Emarger, « recevoir d’un organisme le traitement affecté à un emploi », en donnant précisément comme exemple ce passage de Jérôme Paturot, TLFi, ATILF, CNRS et Université de Lorraine.. C’était une position sociale[Par Marc Vervel] La formule fait explicitement écho au titre de l’ouvrage : Paturot semble envieux ou admiratif d’un camarade qui, contrairement à lui, paraît avoir enfin touché au but..

En un clin d'œil, mon cabriolet me déposa à la porte du ministère de la rue de Grenelle[Par Marc Vervel] Il s’agit de l’hôtel de Rochechouart, au 110 rue de Grenelle, où s’installe le ministère de l’Instruction publique en 1829 : « Une ordonnance de Charles X, en date du 4 janvier 1828, publiée dans un des derniers numéros du Bulletin des lois, autorise l’Université à acquérir, moyennant une somme de 450.000 francs, l’ancien hôtel de Rochechouart, rue de Grenelle Saint-Germain, nᵒ116, pour le logement du grand-maître et le placement du conseil royal et des bureaux de l’Université », Gazette des écoles, 6 janvier 1831 (le nom et la numérotation de la rue ont changé en 1838). C’est encore aujourd’hui le siège du ministère de l’Education Nationale., véritable palais élevé au faste universitaire[Par Marc Vervel] « Université, corps enseignant établi par l’État » (Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand dictionnaire, 1866-1890, t. 15). Au XIXe siècle, le mot ne désigne pas spécifiquement l’enseignement supérieur, mais renvoie au monde éducatif dans son ensemble.. Au fond et à la suite d'une double cour, l’hôtel du personnage en possession du portefeuille[Par Marc Vervel] Il s’agit du ministre de l’Instruction publique. Dans les années 1830, de nombreuses personnalités occupent successivement ce poste, dont Guizot, de manière presque continue, entre 1832 et 1837. ; sur les ailes et répartis dans quatre ou cinq corps de logis, les bureaux de l'administration ; l'ensemble est complet, le local heureusement choisi ; rien n’y manque, si ce n’est l’âme, l’inspiration, la vie[Par Marc Vervel] Ici commence la satire de l’Education nationale, qui va revêtir dans le texte une multitude de formes. Au vocabulaire romantique convoqué ici va notamment s’opposer l’idée d’un univers éducatif profondément matérialiste.. Le souffle de la spéculation[Par Marc Vervel] L’expression « souffle de la spéculation » se retrouve de loin en loin tout au long du XIXe siècle pour désigner un moment d’emballement financier. « Comment détruire ces valeurs, que le souffle de la spéculation aurait créées, sans enterrer le crédit même sous leurs débris », Le Courrier français, 10 juillet 1840. Le mot « spéculation », s’il est évidemment porteur comme ici de connotations négatives au moins depuis Balzac, renvoie aussi de manière plus neutre aux activités financières (voir par ex. L. Borel, Traité de la bourse et de la spéculation, Paris, chez l’auteur rue Mazarine, 1835). En tout état de cause, ce « souffle de la spéculation » « souffle » précisément sur l’ensemble de Jérôme Paturot, avec les floueurs-blagueurs-Robert-Macaire (voir le chapitre III), le baron Flouchippe qui trône en majesté dans le cul-de-lampe final, la princesse Flibustofskoï, ou encore Tapanowich Karostokorff, spécialistes des sociétés sans fonds et de la spéculation et circulation à vide, de la moderne bulle financière qui fait « pschitt » et rime, en effet, non plus avec inspiration mais expiration. a aussi passé par là : l’enseignement s’est fait industriel[Par Marc Vervel] La charge paraît porter prioritairement sur la place de la spéculation dans l'enseignement privé. Dans la dynamique du « souffle de la spéculation » des floueurs et blagueurs de toutes farines, Reybaud joue aussi sur la connotation de tromperie, flouerie par le « puff » et la blague attachée au substantif et à l’adjectif « industriel », témoin la justification du titre « Galopin industriel » dans la Physiologie du Gamin de Paris (Paris, Aubert, 1842, chap. IX, p. 41).. Sous un régime basé sur l’intérêt, il n’y a plus de place pour le dévouement ; le calcul envahit tout[Par Marc Vervel] Quasi-citation de Balzac, Physiologie de l’employé : « Quoique la statistique soit l’enfantillage des hommes d’État modernes, qui croient que les chiffres sont le calcul, on doit se servir de chiffres pour calculer. Calculons ? Le chiffre est d’ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l’intérêt personnel et l’argent, où tout est si mobile que les administrations [les ministères] s’appellent 1er mars, 29 octobre, 15 avril, etc. Puis rien ne convaincra plus les masses intelligentes qu’un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d’état, en définitive, se résout par des chiffres. » (Paris, Aubert, 1841, p. 13).. Dans les institutions en vogue[Par Marc Vervel] Reybaud reprendra l’expression dans La Vie à rebours, où son héros Armand Courtenay, au début de la monarchie de Juillet, est placé « dans une institution en vogue où rien ne devait être négligé pour en faire un savant, selon toutes les règles de l’art. Le vieux Courtenay avait déclaré qu’il ne regarderait pas au chiffre des mémoires, pourvu qu’on lui en donnât pour son argent. Le digne père fut servi au-delà de ses vœux ; tous les trois mois des additions terribles vinrent lui prouver qu’il était compris », La Vie à rebours, Paris, Michel Lévy frères, 1854, p. 51. On voit que la charge peut porter aussi, au passage, sur la mode de l'enseignement des sciences., on a des élèves qui figurent comme montre, dont on fait étalage pour attirer les chalands[Par Marc Vervel] La satire des institutions privées d'enseignement est fréquente au début du XIXe siècle, par exemple chez un Dickens (Dombey et fils, 1846-1848). Elle peut viser aussi bien les institutions pour jeunes enfants, qu'elles soient laïques ou religieuses, que ce qu’on n’appelle pas encore les « grandes écoles », avec en particulier l’École polytechnique ou Saint-Cyr. Des préparations publiques mais aussi privées forment notamment les étudiants afin qu’ils puissent passer les concours d’entrée, et ces « maisons d’éducation » sont alors très courues, au point qu’une véritable concurrence se met en place. « On ne compte à Paris que 7 ou 8 institutions au plus dans lesquelles on ait établi des cours spéciaux de mathématiques. Deux seulement, celles de Mayer et Laville, sont exclusivement destinées à préparer les jeunes gens pour les diverses écoles. La maison de Mayer est pleine. Il est obligé de refuser des élèves. Celle de Laville a 40 élèves, nombre auquel il se borne », Rapport de l’inspecteur Bourdon, 12 février 1829, cité dans Bruno Belhoste, « La préparation aux grandes écoles scientifiques au XIXe siècle : établissements publics et institutions privées », Histoire de l’éducation, 90/2001. On retrouvera le problème de l'instruction et des écoles au chapitre XXIV de la Seconde partie de l'œuvre de Reybaud (« L'instituteur chevelu - La bosse du thème grec ») quand Jérôme mettra à son tour son fils Alfred dans « une institution en vogue ».. Le génie du charlatanisme[Par Marc Vervel] Stendhal utilisait l’expression pour se moquer de la figure de Chateaubriand, écrivain selon lui maniéré et artificiel, voir Œuvres intimes, Paris, Pléiade, II, 1982, p. 237. Il s’agit plutôt ici pour Paturot de dénoncer une époque oublieuse des leçons du Génie du christianisme. n'a pas respecté l’asile de l’enfance et de la jeunesse. Tout concours annuel ramène une sorte de pugilat entre les maisons d'éducation : chacune d’elles ourdit ses trames dans les collèges, hors des collèges ; défend ses sujets par la brigue, et ambitionne les honneurs d’une publicité bruyante. C’est à qui éclaboussera le mieux son voisin, à qui fera le plus de chemin sur le corps de ses concurrents, à qui prendra l’allure la plus triomphante et la plus souveraine. Voilà pourtant où nous en sommes venus en toutes choses. Le relief, la vogue, l’éclat, tels sont les grands mobiles. On sacrifie au succès, et c’est l’honneur qui est la première victime de ce culte. La réserve et la dignité ne sont possibles qu’en se résignant à une position effacée et secondaire[Par Marc Vervel] La tonalité moralisante du passage, qui n’est pas sans évoquer à certains égards la rhétorique du sermon convoquée au moyen d'une suite de métaphores fonctionnant comme autant de clichés (ex. du « culte » renvoyant au veau d’or), trouve ici son sens profond : Paturot semble dénoncer un arrivisme qu’il s’agit en réalité d’endosser, puisqu’il n’y aurait à l’en croire pas d’autre choix pour qui veut comme lui atteindre une « position ».. L’empirisme est le roi du monde[Par Marc Vervel] En philosophie, l'empirisme considère, à l'encontre du rationalisme, que toute connaissance dérive de l'expérience et se rapporte à elle. Ce courant d'origine essentiellement anglo-saxonne (même si, en France, on peut par exemple citer Gassendi ou Condillac), est notamment illustré par Locke, Berkeley ou Hume, et, au XIXe siècle, aboutira en particulier à la reformulation utilitariste proposée par Bentham. L'empirisme est étroitement lié à des théories économiques d'inspiration libérale (pensons, au XVIIIe et au XIXe siècles, aux Physiocrates, à Adam Smith, à David Ricardo ou encore à Jean-Baptiste Say). Il s'agit dès lors ici moins de critiquer le courant philosophique en tant que tel que le libéralisme économique qui s’en réclame. : il faut subir ce joug, ou périr[Par Marc Vervel] Paturot a mobilisé dans tout ce passage des lieux rhétoriques et des stéréotypes de langue renvoyant à cette formation classique dont il évoque le déclin. Le tour évoque irrésistiblement ici la tragédie classique (voir l’adresse de Pyrrhus à Andromaque : « Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :/Je vous le dis, il faut ou périr ou régner »)..

Le bureau que Max honorait de sa présence[Par Marc Vervel] Tour burlesque. L’expression « honorer de sa présence » est le plus souvent réservée au XIXe siècle à l’évocation de visites officielles par des personnalités de haut rang. Elle relève notamment du langage parlementaire. était situé dans le premier corps de logis. Le concierge me fournit les indications nécessaires et je montai. Au moment d'entrer, il me sembla entendre à l'intérieur comme un choc de verres. Je prêtai l’oreille : en effet, il y avait gala[Par Marc Vervel] Le « gala » désigne une fête de cour ou une grande fête officielle.. Je reconnus la voix de Max, mêlée à plusieurs autres. Ces messieurs servaient à leur manière le gouvernement, et, pour le moment, travaillaient au profit de l’impôt des boissons[Par Marc Vervel] L’impôt des boissons constitue au XIXe siècle un sujet sensible : les impôts indirects, et en particulier ceux portant sur les boissons alcoolisées, sont alors extrêmement impopulaires et donnent lieu à de multiples révoltes à l’échelle de l’ensemble du territoire national, en dépit des allègements successifs qui jalonnent les premières décennies du siècle (Didier Nourrisson, Le Buveur du XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1990). L’expression permet ici, tout autant que d’évoquer pudiquement une scène de beuverie, de thématiser l’idée d’une administration vouée au gaspillage de l’argent public.. J’allais me retirer de peur d’être indiscret, mais un mouvement imprimé au bouton de la porte avait trahi ma présence, et Max l’ouvrit au moment où je battais en retraite.

« Tiens, c’est Jérôme Paturot, s’écria-t-il. Comme il arrive à propos, ce brave Jérôme ! entre donc, il y a place pour toi. Un verre, un couteau, et ouvre-moi une brèche dans ce pâté de Chartres[Par Marc Vervel] Pâté en croûte, à base de gibier et de foie gras ; produit assez coûteux. Il figurera plus tard dans le Dictionnaire de cuisine (1873) de Dumas. Le pâté de Chartres a déjà été mentionné plus haut, au chapitre VI, parmi les cadeaux que fait l'éphémère journal de Jérôme à ses lecteurs (page 58).On trouve de manière plus générale un certain nombre de références à ce mets dans la littérature de l'époque ; ainsi de L'Education sentimentale et de l'évocation par Frédéric de Chartres, dont il vante à Madame Arnoux « sa cathédrale et ses pâtés ». Voir aussi la chanson du temps « Le Pâté de Chartres », répertoriée dans La Clé du Caveau : « Le pâté de Chartres est un mets / Du plus agréable fumet ! / Aussi les gourmandes phalanges / Hautement chantent ses louanges, / De Paris à Saint-Pétersbourg, / Autant que pour ceux de Strasbourg. / Et moi j'en aurais tous les jours sur ma table / Si son prix était un peu plus abordable, / Si son prix était abordable !... / Le temps ouvre les appétits / Chez les grands et chez les petits ! / Et les citoyens de la butte Montmartre / Veulent, à leur tour, mordre au pâté de Chartre, / "Veulent mordre au pâté de Chartre !..." », ou encore le vaudeville de Grangé d'octobre 1840 intitulé « Le Pâté de Chartres ». qui est sur le poêle[Par Marc Vervel] Le poêle en fonte se généralise au XIXe siècle, en particulier dans les années 1840, suite à des progrès techniques majeurs concernant cet objet au XVIIIe siècle (avec par exemple les découvertes du comte Rumford) et au début du XIXe siècle. A cette révolution est notamment attaché en France le nom de l'industriel fouriériste Jean-Baptiste Auguste Godin (1817- 1888), qui prit un brevet pour ces poêles en 1840. Il est d'abord réservé aux classes populaires. Dans Les Scènes de la vie de bohème de Murger, la cheminée et le poêle jouent un rôle d'autant plus important que les pauvres héros ne peuvent s'en servir qu'avec parcimonie : « Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'étaient les invités qui arrivaient ; ils parurent étonnés de voir du feu dans le poêle » (Paris, Michel Lévy, 1851, p. 87). Si, dans un contexte populaire et domestique, le poêle, qui occupe fréquemment une place fondamentale dans la pièce à vivre, sert à toutes sortes d'usages, il est censé être réservé, dans le contexte institutionnel où se déroule notre passage, à des fins de chauffage.. Que je suis enchanté de te voir, mon camarade ! »

En même temps, il me poussait vers son cabinet, dont il referma soigneusement la porte.

« Messieurs, dit-il en s’adressant à ses trois jeunes convives, permettez que je vous présente Jérôme Paturot, mon ami, un poète chevelu de la première distinction. Il a eu tous les genres de succès ; il ne lui a manqué qu’un public qui le comprît[Par Marc Vervel] La formule d’allure contradictoire peut renvoyer à la « stratégie de l’échec » associée à la figure de l’écrivain romantique. José-Luis Diaz, « "Perte d’auréole". La mort de la gloire (1829-1862) », Orages, no 9, mars 2010, « Devenir un grand écrivain », p. 169-188. Le topos de l'écrivain maudit, ou plus largement de l'intellectuel ou de l'homme de lettres cherchant vainement à conquérir une position sociale, est alors prégnant, comme en témoigne Z Marcas (1840) de Balzac.. C’est notre histoire à tous[Par Marc Vervel] Débute ici la satire de diverses formes d’érudition présentées comme gratuites et vaines – c’est la figure du savant qui va être en jeu dans ce passage. Seront notamment moquées aussi bien la vogue orientaliste que des disciplines telles que l’archéologie ou la philologie.. Jérôme, je te présente M. Édouard Triste-à-Patte[Par Marc Vervel] Triste-à-patte : terme dépréciatif, d'usage rare, utilisé par exemple pour désigner des militaires ou des policiers peu gradés et de piètre allure. L’effet comique tient aussi à l’expression « de la plus belle espérance », la paléographie ne paraissant guère de nature à ouvrir sur quelque perspective d’ascension sociale comme la formule pourrait le donner à penser., paléographe de la plus belle espérance ; M. Gustave Mickoff, professeur de kalmouk comparé[Par Marc Vervel] Le développement de l’étude des langues au XIXe siècle va être plus particulièrement moqué par le biais de ce personnage. L’école des langues orientales, fondée à la fin du XVIIIe siècle et dont l’influence s’accroît alors, paraît notamment visée. Le choix du kalmouk n'est d'ailleurs pas innocent. Dans les troupes alliées à l’origine de la chute de Napoléon, en 1815, il y avait des Kalmouks ou Kalmuks, originaires de Mongolie, aux yeux bridés, d’où les comparaisons à visée satirique que l'on trouve dans la littérature du temps. Voir par exemple M. Moris, Voyage de Benjamin Bergman chez les Kalmouks traduit de l'allemand, Châtillon, Cornillac, 1822 ; cet emploi comique du terme se retrouve aussi chez Balzac (Virginie Tellier, « Que nous apprennent les "Kalmouks" de Balzac ? », Revue Balzac, n°6, 2024) comme dans la description du maître de poste Minoret-Levrault dont les yeux « gris, agités, enfoncés, cachés sous deux buissons noirs, ressemblaient aux yeux des Kalmouks venus en 1815 ; s’ils brillaient par moments, ce ne pouvait être que sous l’effort d’une pensée cupide », Ursule Mirouet, Paris, Hippolyte Souverain, 1842, t. I, p. 15., et M. Anatole Gobetout, commentateur de palimpsestes[Par Marc Vervel] Si ce « Gobetout » évoque les géants rabelaisiens, et permet ainsi de signaler l’appétit de savants bien loin de se préoccuper des seules réalités intellectuelles, l’expression « commentateur de palimpsestes » reprend quant à elle à sa manière la formule bien connue des Essais de Montaigne : « il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre sujet : nous ne faisons que nous entregloser » (exemplaire de Bordeaux, 1595, III). L’idée d’un langage tournant à vide (« Palimpseste : manuscrit sur parchemin ou sur papier dont on a fait disparaître l' écriture, pour y écrire de nouveau », Dictionnaire de l’ Académie française, 1835) et fait de strates successives ouvrant sur le néant, permet de donner corps à la satire du savant, vu comme un personnage creux et inutile. Le patronyme de Gobetout qui clôt le trio inscrit par ailleurs l'ensemble dans la dynamique de la flouerie et de la blague, qui infuse l’ensemble du texte : Gobetout renvoie à M. Gogo, floué par Robert Macaire, l’homme de la blague, qui brouille les signes et remet ainsi en cause la possibilité du déchiffrement herméneutique. Dans l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux (Paris, Delangle, 1830), Nodier proposait déjà une satire de l’Académie et, plus largement, du monde savant, avec l’académie de Tombouctou et ses deux savants, le naturaliste qui comme Max met en conserve (plus qu’il ne conserve), et l’antiquaire (au sens d’archéologue) qui analyse les bandelettes de la momie de l’Alma Popocamba (grand-mère de Popocambou-le-chevelu). . Tous les trois aimables comme des archéologues, et gais comme des élèves de l’école des chartes[Par Marc Vervel] Est ici évoquée l’image topique de l’homme de science sinistre associé à un savoir mort. L’école des Chartes, créée en 1821, a par ailleurs pu être considérée à l’occasion comme du côté de courants réactionnaires. Laurent Ferri, « Le chartiste dans la fiction littéraire (XIXe et XXe siècles) : une figure ambiguë », Bibliothèque de l’École Des Chartes, vol. 159, no2, 2001, p. 615–29. Voir à cet égard l'article de Louis Derville dans La Caricature du 17 janvier 1833 contre l’École des Chartes (selon Derville, l'école ne sert à rien, sinon à gaspiller l’argent des contribuables et à exhumer de vieilles lois liberticides). Béranger se moque de son côté des chartriers dans « L'enfant de bonne maison », Œuvres complètes, Paris, H. Fournier, t. II, 1839, p. 46-49.[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2 octobre 1842) donne « école des Chartes ». Cette leçon est aussi celle de l'édition Paulin 1844. L'édition Paulin 1846 donne « école des chartes ».. Maintenant, en avant l’eau de Seltz et le vin à douze[Par Marc Vervel] Nos personnages sont dépensiers tout en se trouvant du côté d’un rapport vulgaire au monde. L’eau de selz, eau gazeuse naturelle, est alors considérée comme une boisson relativement luxueuse. « Derrière la salle commune était pratiquée une salle réservée aux repas de corps, un cabinet de société qu’occupait l’aristocratie des clients, et qui ouvrait sur un jardinet d’une pente assez forte, distribué en berceaux et en tonnelles où l’on servait du vin, de la bière et même de l’eau de Seltz ou de la limonade gazeuse pour les raffinés », Théophile Gautier, à propos du Petit Moulin-Rouge dans les années 1830, dans Histoire du Romantisme, Paris, G. Charpentier et Cie, 1874, p. 47. L’expression « vin à douze » désigne le vin à douze sous, de mauvaise qualité. « Les goguettiers ne ressemblent guère, il faut bien en convenir, à messieurs les membres du Caveau, et la pairie, probablement, ne s’ouvrira jamais pour eux, ni l’Institut, ni la Chambre des députés ; ceux-ci faisaient jabot et portaient le frac, les goguettiers lavent quelquefois leur chemise bleue, et ils n’ont qu’une blouse ou une redingote ; les membres du Caveau sablaient le champagne frappé, les goguettiers boivent du vin à douze sous le litre, et Dieu sait quel vin !… », Louis-Agathe Berthaud, Le Goguettier, L. Curmer, 1841, p. 358-367.. Jérôme, au moment où tu es entré, le professeur de kalmouk nous pinçait une nuance de cancan véritablement inédite et essentiellement comparée[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : si notre professeur danse le cancan, son visage évoque sa discipline de spécialité. Le Kalmouk (voir note 28) peut revêtir les contours d’une figure fascinante aussi bien que répulsive, et ouvrir à des analyses de type physiognomonique. Dans Illusions perdues, Fendant est présenté comme « porteur d’une sinistre physionomie : l’air d’un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés [...] enfin tous les dehors d’un fripon consommé ». Voir aussi « Figure du Calmouk d’après un dessin du célèbre Camper, au simple trait », gravure signée J. B. Racine, dans Histoire naturelle du genre humain de Julien Joseph Virey, 1800, Paris, Imprimerie de F. Dufart, an IX, I, p. 148.[Par Marc Vervel] Si notre professeur danse le cancan, son visage évoque sa discipline de spécialité. Le Kalmouk (voir note 28) peut revêtir les contours d’une figure fascinante aussi bien que répulsive, et ouvrir à des analyses de type physiognomonique. Dans Illusions perdues, Fendant est présenté comme « porteur d’une sinistre physionomie : l’air d’un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés [...] enfin tous les dehors d’un fripon consommé ». Voir aussi « Figure du Calmouk d’après un dessin du célèbre Camper, au simple trait », gravure signée J. B. Racine, dans Histoire naturelle du genre humain de Julien Joseph Virey, 1800, Paris, Imprimerie de F. Dufart, an IX, I, p. 148.[Par Marc Vervel] Notre professeur est un adepte des bals populaires, d’où il tient sa science dans ce domaine. Le cancan est une sorte de quadrille « échevelé » (nom issu de la démarche des « canards ») et qui a pour synonyme « le chahut » et la « chaloupe orageuse », voire la « Saint-simonienne » ou la « Robert Macaire », d’où l’idée du cancan comparé. Le cancan se donnait notamment dans les bals publics (particulièrement en temps de carnaval), par exemple ceux où se pressaient étudiants et grisettes, comme la Chaumière, dirigé par le sourcilleux père Lahire (voir la note du chapitre II sur la grisette « fleuriste ».) Voir les chapitres XI et XIII de la Physiologie de l’Opéra, du carnaval, du cancan et de la cachucha par un vilain masque, Bocquet, 1842. Nos fonctionnaires sont présentés comme des noceurs qui s’adonnent à des plaisirs peu recommandables.. — Allons. Max, un peu de décorum[Par Marc Vervel] « Décorum. s. m. (On prononce Décorome.) Terme emprunté du latin. Il n'est guère usité que dans ces phrases : Garder, observer le décorum, Garder les bienséances. Blesser le décorum, Choquer les bienséances », Dictionnaire de l'Académie française, 1835, op. cit., t. 1., dit le commentateur de palimpsestes. — Il est toujours le même, ajouta gravement le paléographe. — Du décorum et du champagne à dix sous[Par Marc Vervel] Nos personnages sont apparemment quelque peu empêchés dans leurs velléités dépensières., s’écria Max en débouchant une bouteille d’eau de Seltz. Honte et pitié ! voilà comme le gouvernement abreuve ses serviteurs ! Messieurs, à la santé de Jérôme, et vive le gaz acide carbonique[Par Marc Vervel] Max fait preuve ici de pédantisme scientifique. ! »

Comme on le pense, je me trouvai vite à l’aise au milieu de ces joyeux compagnons. On acheva gaiement le déjeuner en l’animant de plaisanteries qui n’étaient pas toutes de très-bon goût. En mon honneur, Max fit monter du café et du kirsch[Par Marc Vervel] Eau-de-vie à base de cerise ; boisson marquée sociologiquement au XIXe siècle, plutôt associée à la petite bourgeoisie. Voir Henry-Melchior De Langle (dir.), Le Petit Monde des cafés et débits parisiens au XIXe siècle. Évolution de la sociabilité citadine, Paris, Presses Universitaires de France, « Histoires », 1990., afin que la fête fût complète. Cela dura pendant plus de deux heures, et je ne pouvais trop m’émerveiller de cette manière de remplir des fonctions publiques. Les collègues de Max avaient l’air tout aussi occupés que lui de leur besogne. Le professeur de kalmouk parlait du personnel de l’Opéra[Par Marc Vervel] Le monde de la danse est souvent associé à la prostitution mondaine au XIXe siècle. C’est évidemment ce qui est visé ici par le biais de la référence à la « compétence » du personnage. avec un luxe de détails qui ne permettait pas de récuser sa compétence ; le paléographe cherchait une pointe à un couplet de vaudeville et I’érudit en palimpsestes contrefaisait Arnal dans Passé Minuit et le Grand Palatin[Par Marc Vervel] Le vaudeville désigne à l’origine des chansons légères et volontiers satiriques ou licencieuses. Le genre évolue peu à peu et désigne une forme dramatique légère et comique, où le « couplet », du côté de la déclamation satirique, conserve au cours du début du XIXe siècle une place importante. Arnal renvoie à Étienne Arnal (1794-1872), célèbre acteur comique spécialisé dans le vaudeville. C'est d'ailleurs le premier comique du théâtre du Vaudeville (voir Louis Huart, La Galerie de la presse, Aubert, 1839, t. I, et Le Musée Dantan, Aubert, 1839). Les pièces dont les noms suivent appartiennent évidemment au genre. Passé Minuit, de Lockroy et Anicet-Bourgeois, est représenté en 1839 au théâtre du Vaudeville (et repris en 1842), et semble avoir dépassé tous les succès. Le Grand Palatin, de Duvert, est représenté en 1842 au théâtre du Vaudeville. Les références renvoient plutôt au contexte de l’écriture de l’œuvre qu’au moment où se situe l’action.. Ces petits talents de société me paraissaient un peu hors de leur place au ministère de l’instruction publique ; mais ce qui piquait encore plus ma curiosité, c’était de savoir à quel titre mon ami Max figurait[Par Marc Vervel] On retiendra ici les sens de « jouer son rôle » mais aussi de « faire le métier de figurant » (Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand dictionnaire, 1866-1890, t. V). et émargeait dans cette administration.

« Et toi, lui dis-je en abordant directement la question, quel est ton emploi ici, qu’y fais-tu ? — Ce que j’y fais, belle demande ! tu ne l’as pas vu depuis que tu es entré ? — À moins que ce ne soit manger et boire, répliquai-je ; mais il n’y a rien d'administratif là-dedans. — Pas encore, plus tard on verra. — Mais que fais-tu donc alors ? — Vraiment, tu ne l’as pas vu ; je ne fais pourtant pas autre chose du matin au soir. Mon cher, ajouta-t-il avec une certaine emphase, je conserve les monuments. Nous sommes dix gaillards céans[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « nous sommes dix gaillards »., qui n’avons pas d’autre besogne : nous conservons les monuments. — Ah çà ! et comment donc, et où ? — Ici, partout, en te parlant, en mangeant, en causant. Quoi que je fasse, je conserve des monuments[Par Marc Vervel] C'est en réalité tout un pan de la politique culturelle de la première moitié du XIXe siècle en France qui se voit évoqué ici. Préparé par la fondation de l’École des Chartes en 1821 (qui prépare à un diplôme d’ « archiviste paléographe », très axé sur l’étude des textes du Moyen Âge), par de nombreux travaux de sociétés d’« antiquaires » et par un goût de plus en plus vif des historiens pour le patrimoine national (voir les travaux et le Cours d’antiquités monumentales de 1830 du « père » des études médiévales, Arcisse de Caumont, en 1801-1873), un poste d’inspecteur général des Monuments historiques appartenant à l’État, qui sera tenu par Ludovic Vitet puis par Prosper Mérimée, est créé au ministère de l’Intérieur en 1830. Un comité de savants et de personnalités est ensuite créé en 1834 par Guizot et rattaché au ministère de l’Instruction publique, avec une mission plus large d’inventaire et d’étude du patrimoine écrit et bâti, ce qui aboutit en 1840 à la première liste de monuments à préserver et à subventionner pour leur intérêt artistique ou pour leur intérêt historique. Les crédits sont votés par la Chambre en 1843. Les premiers grands chantiers de Viollet-Le-Duc, encore peu connu à l’époque de la rédaction du Jérôme Paturot, commencent au début de la décennie 1840. Ici comme dans l’ensemble du chapitre, on peut voir Guizot comme une cible privilégiée de la charge – même si d’autres figures, telles que Thiers, Mérimée ou Champollion, sont également implicitement visées. Guizot a non seulement joué un rôle privilégié dans la mise en place de la politique patrimoniale sous la monarchie de Juillet, mais a dirigé le ministère de l’Instruction publique à plusieurs reprises. Mais au-delà de cette figure, c’est toute la sensibilité de l’époque pour l’histoire, et la mise en place d’une politique nationale sur le sujet, qui sont mises en cause par le biais d’un tour rhétorique où la notion de « conservation » est prise à la lettre : conserver, c’est tout simplement ici rester dans les lieux sans rien faire, et aussi mettre en conserve, en bocal.. C’est ma spécialité. Tous les jours, de dix à deux heures, tu peux venir dans mon bureau ; tu me verras occupé à conserver des monuments. Quelle besogne, mon cher, quelle besogne ! Il y a des moments où je tremble quand je pense à la responsabilité qui pèse sur nous. C’est si fragile un monument ! Mais nous y veillons. — Ah ! vous y veillez ! — Oui, ils sont tous là, étiquetés[Par Marc Vervel] Le texte renvoie à la réalité d’un classement centralisé et accéléré des monuments par l’inspection des Monuments historiques et la commission des Monuments historiques : de 1840 à 1849, l’on passe de 934 à 3000 monuments classés (voir Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, Paris, Éditions du Seuil, 1992). : le garçon y a l’œil ; il en répond sur sa tête[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « le garçon de bureau en répond sur sa tête ».. — Tu m’en diras tant ![Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent en lieu et place de cette phrase : « Je commence à comprendre ton affaire. » — Avant la création de ce bureau, quelle était, mon cher, la situation des monuments ? Quelque chose de précaire, d’aventuré. Ils n’étaient pas représentés, ils n’avaient pas de tribune. Aujourd’hui ils ont un personnel à eux, ici, à l’intérieur, aux cultes, partout. Leur position est magnifique : ils doivent en rendre grâce à la nature[Par Marc Vervel] L’argumentaire absurde et confus de Max touche à son comble avec cette notation, le « patrimoine » se pensant par définition sur un horizon culturel, contre l’ordre auquel renvoie cette expression. Voir par exemple à cet égard l’introduction, assez caractéristique dans sa manière de thématiser les choses, d’un article du Magasin pittoresque du 1er janvier 1838 consacré à l’Acropole : « Si par ses charmes incomparables l’Attique l’emportait sur les autres provinces de l’homme, elle n’en devait pas rendre grâce à la nature : toute sa beauté était l’œuvre de l’homme » (p. 8).. — Et à leurs employés, n’est-ce pas ? — Tout en ce séjour est dans le même goût, Jérôme. C’est comme le kalmouk[Par Marc Vervel] Si Reybaud écrit à un moment de grands débats sur la question de l’archéologie nationale et sur la question patrimoniale, il restreint de fait « comiquement » ici aux langues étrangères, aux palimpsestes et aux littératures étrangères la notion de « monument » à conserver et la profession d’archéologue. La satire de Reybaud reprend l’esprit d’un pamphlet signé Louis Derville publié par La Caricature du 24 avril 1842, « Les floueurs scientifiques », qui critique violemment archéologues et spécialistes des langues mortes considérés comme des représentants de la réaction monarchique en général. Pour l'histoire de la préservation des monuments historiques, voir Françoise Bercé, Des monuments historiques au patrimoine du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Flammarion, 2000. !... qui se douterait du kalmouk, cette langue slave et immortelle, si Gustave ne l'avait pas inventée, en même temps que la chaire de ce nom[Par Marc Vervel] Si les chaires de langues étrangères connaissent un succès réel au XIXe siècle, le contexte des années 1830 n’est guère propice aux langues slaves, sinon pour ce qui concerne le polonais – c’est pour Adam Mickiewicz qu’est créée la chaire de langue slave au Collège de France en 1840. L’allusion porte peut-être de manière plus générale sur les chaires de littérature étrangère créées à partir de 1838, et qui mène au milieu du XIXe siècle au développement d’études de langues et de littératures jusque-là négligées. Michel Espagne, Le Paradigme de l’étranger. Les chaires de littérature étrangère au XIXe siècle, Paris, Cerf, 1993. ? Voilà ce que j’appelle des créations, de véritables créations. — Au fait, c’est vrai[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnaient : « - Sans nul doute. ». — Et les palimpsestes, on les oubliait, ces pauvres palimpsestes ! Qu’a fait Anatole ? un véritable coup d'État[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « coup d'état ». ; il a joué sa tête. « Le gouvernement est perdu, s’est-il écrié, si l'on n’organise pas un bureau spécial pour la vérification des palimpsestes. Je ne réponds pas de l’avenir, je ne crois plus à rien, ni à juillet[Par Marc Vervel] La monarchie de Juillet. Dans le contexte du XIXe siècle, où la question de l’instabilité politique occupe une place importante, les propos d’Anatole fonctionnent comme une reprise parodique de discours politiques à tonalité alarmiste et grandiloquente., ni aux lois de septembre[Par Marc Vervel] Dites aussi « lois scélérates », les lois de septembre 1835, mises en place peu après l'attentat de Fieschi, sont considérées comme associées à un tournant autoritaire du régime, car réduisant drastiquement les droits de la presse et de l’opposition. Avec notamment l’article 18, elles vont jusqu’à concerner les lithographies, les estampes et par ce biais les journaux à caricatures, les « petits journaux » tels que L’Aspic. La caricature politique, où Grandville s’était notamment illustré dans La Caricature et Le Charivari de Philipon (avec ses portraits de Louis-Philippe en roi-poire volontiers jugés responsables de l’attentat à la vie du roi), se voit désormais soumise à l’autorisation préalable (et donc à une censure préventive). Voir aussi supra, la note 1 du Chapitre V de la Première Partie., ni à l’infaillibilité de l'université[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « l'infaillibilité de l'Université ».[Par Marc Vervel] « L’infaillibilité de l’université » renvoie notamment aux prétentions à l’autonomie d’un monde de l’enseignement cherchant à s’émanciper de tout rapport à la religion, selon une approche censément favorisée par le pouvoir en place. « Les saint-simoniens et les précepteurs du Journal des Débats se sont chargés de faire tête aux évêques ; c’est à eux qu’a affaire tout prélat qui ne reconnaît pas l’infaillibilité de l’Université et l’excellence de l’enseignement philosophique », Gazette de Metz, 29 mars 1842. , si les palimpsestes ne reprennent pas, dans l’ordre social, le rang qui leur appartient. » Quand on a vu Anatole si parfaitement décidé, et à la veille de passer à l’opposition avec sa science et ses papyrus, le pouvoir a capitulé. Il a créé une direction des palimpsestes. C’est ainsi que l’on sauve les empires. — Oui, Max, et que l’on épuise le budget. — C’est le but de l’institution[Par Marc Vervel] Paturot s’inscrit notamment dans le sillage des critiques libérales à l’égard du développement de l’administration publique, de l’augmentation du nombre de fonctionnaires, et de l’accroissement des dépenses publiques qui en découle. Le motif, récurrent, se retrouve dans Les Employés (1838) de Balzac.. Ah çà ! et tu crois, Jérôme, que la paléographie, dans toutes ses branches ; que l’archéologie, avec ses accessoires ; que les documents historiques, que les chaires supplémentaires de province, que les voyages scientifiques aient eu leur contingent d’émargements et d'honneurs sans que les intéressés y aient mis la main ? Je t’ai parlé de kalmouk comparé, cette langue dont l’étude est si précieuse pour la France ! il y a encore le kirguis, il y a le pandour, il y a le malais[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « il y a encore le kirguis, il y a le pandour ! », il y a le dialecte patagon dans toutes ses variétés, l’idiome si harmonieux des Papous et des Botocudos ; celui des Poyais et des Tungouses qu’on croit être la langue du paradis terrestre[Par Marc Vervel] La charge à l’égard de la philologie comparée se poursuit. Comptent cela dit surtout, ici, les jeux phonétiques. La mention du « poyais » est quant à elle loin d’être anodine, puisqu’elle renvoie à un État fictif ayant donné lieu à une célèbre escroquerie. ( voir David Sinclair, The Land That Never Was. Sir Gregor MacGregor and the Most Audacious Fraud in History, Cambridge (Mass.), Da Capo Press, 2004). Quant aux Tounguouses, il s’agit d’une peuplade de l’Extrême-Orient russe dont le mode de vie est alors considéré comme primitif.. Eh bien, ce sera l’honneur du budget français que d’instituer des chaires pour tous ces dialectes. La France est essentiellement généreuse et polyglotte ; elle se doit à tous les larynx de l’univers. J’en suis fier pour ma patrie. — Tu as raison, Max : je retiens une chaire de yolof. — Mais autour de nous-mêmes que de vides ! On a ouvert une issue aux littératures du Nord, et, par un chef-d’œuvre d’à-propos, on a donné la chaire de littérature du Nord à celui qu’on présumait initié aux littératures du Midi, et la chaire des littératures du Midi à celui qu’on croyait versé[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « qu'on présumait versé ». dans les littératures du Nord[Par Marc Vervel] On trouve ici un jeu sur la géopoétique du romantisme (voir l'opposition entre la littérature romantique du nord et la littérature romantique du sud selon Mme de Staël, De l’Allemagne). Xavier Marmier, spécialiste et vulgarisateur des littératures du Nord (surnommé « l’étoile du nord »), auteur en 1840 de Lettres sur le nord, n’avait pu obtenir quelque chaire que ce fût, sinon à la faculté de Rennes, avant d’être nommé bibliothécaire au ministère de l’Instruction publique. ! C’est bien, je reconnais là ce bonheur de main qui distingue nos chefs suprêmes ! C’est ainsi qu’il faut envisager les chaires comparées. Mais croit-on avoir tout fait ? N’y a-il-il pas encore quarante créations à y ajouter, toutes plus urgentes les unes que les autres ? — Dis cinquante. — Je te dirai cent si tu me pousses, et je les nommerai. On lésine sur tout, témoin l'archéologie. Est-il possible de trop faire pour cette science ? Paturot, tu vois ces trois amis, ils sont tous plus ou moins archéologues ; moi aussi, Jérôme, je suis un peu archéologue ; et qui ne l’est pas? Que fait-on pour nous ? Rien, ou presque rien ; quelques rognures de budget détournées, subreptices, quelques billets de mille francs donnés de mauvaise grâce, voilà tout[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « voilà tout ce qu'on nous accorde ».. Dans la commission des documents historiques[Par Marc Vervel] Jeu sur la « commission des monuments historiques » créée le 10 août 1837, mais avec un effet de télescopage avec le « comité des Travaux historiques », créé en 1830 et chargé par le ministère de l’Instruction publique non seulement « d’inventorier et de décrire les monuments de France » mais aussi de « publier les “Documents inédits de l’histoire de France” » (Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, op. cit., p. 229, note 49)., dans la sphère de la linguistique et des manuscrits, même parcimonie. Les gouvernements représentatifs, Jérôme, périront par l’excès de leur principe : ils sont trop regardants[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : sur la cheminée de ce cabinet de travail public qui, avec ces bons vivants, fait figure de cabinet particulier, les maquettes des quatre monuments dessinés à l’arrière-plan sont mises ironiquement « sous cloche », sous les cloches de verre qui protègent en général les pendules, les couronnes de mariées et les reliques des saints. Ces monuments, comiquement, sont des monuments « modernes » : on peut reconnaître, de gauche à droite, l’Arc de Triomphe de l’Étoile (terminé en 1836), la colonne Vendôme avec la statue de Napoléon installée en 1833, l’obélisque de Louxor de la place de la Concorde (installée en 1836), les deux tours de Saint-Sulpice (église reconnaissable au télégraphe optique Chappe installé sur une des tours et à sa tour inachevée), et l’église de la Madeleine (longtemps en travaux, achevée en 1842, et dont le style néo-grec a suscité la verve de nombreux caricaturistes). Les monuments historiques et publics de la monarchie de Juillet deviennent ainsi, en réduction (selon le procédé Colas de l’époque), des ornements privés, placés, comme c’est l’usage dans les appartements bourgeois d’alors (dans les campagnes - on se souvient de Madame Bovary -, ce sont les couronnes de mariées en fleurs d’oranger), sous globe, sur la cheminée. Plus largement se retrouve ici la satire de la monarchie bourgeoise. Le 9 février 1832, Grandville et Forest avaient publié dans La Caricature, à propos de la loi sur le divorce, une caricature intitulée dans la table des matières « Le divorce d’Harpagon et de la Liberté », représentant Louis-Philippe en mari violentant sa femme, la République. Sur cette image, on voit aussi au mur ce qui aurait dû rester tableaux d’histoire, les batailles de Valmy et de Jemmapes, auxquelles Louis-Philipe se targuait d’avoir participé et qu’il voudra voir figurer dans le musée historique de Versailles - ici, ces épisodes destinés à s’inscrire dans l’histoire nationale deviennent des scènes d’intérieur pour tableaux de chevalet ; un pavé de la révolution de Juillet trône sur la cheminée, sous globe, à côté, à titre d’ornement, de l’Hôtel de Ville en réduction (allusion au fameux « programme de l’Hôtel de Ville », d'inspiration nationale et libérale, et désormais défunt).[Par Marc Vervel] Il ne semble pas que le gouvernement ait été aussi regardant que cela puisque Vitet, premier inspecteur des Monuments historiques, avait été aussi président de la Commission des finances de la chambre des députés et, de 1831 à 1840, avait fait passer le budget des monuments historiques de 8000 à 200000 francs (Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, op. cit., p. 223, note 48) ! Mais ce qui est en jeu ici, et que met en lumière l’illustration de Grandville, c’est, par-delà la mise en conserve et en bocal de l’histoire nationale, la critique récurrente à l’égard de Louis-Philippe - non de sa supposée avarice en soi, mais du rabattement, avec la monarchie constitutionnelle et la fin du double corps du roi, des « qualités royales » telles que la générosité et la prodigalité publiques, sur des vertus ou vices relevant de l'ordre du privé, avec l’économie ou la parcimonie domestiques.. »

Cette sortie, débitée avec beaucoup de sang-froid, provoqua les applaudissements de toute la compagnie. Max avait défendu l’honneur du corps, et traduit la pensée de ses collègues. Le professeur de kalmouk voulut bien, en l’honneur de ce succès, donner une répétition de son cancan comparé et inédit ; le commentateur des palimpsestes joua une scène des Saltimbanques[Par Marc Vervel] Les Saltimbanques, comédie de Dumersan et Varin représentée en 1838 au théâtre des Variétés. Cette comédie-parade fameuse, avec les saltimbanques banquistes Bilboquet et son paillasse Gringalet, auxquels font écho Robert Macaire et Bertrand, banquiers banquistes qui font sauter la banque, s’inscrit dans la satire récurrente dans ce chapitre et l’ensemble du texte de la flouerie macairienne., et le paléographe chanta un couplet de facture[Par Marc Vervel] « Couplet de facture, couplet composé pour l'effet, et qui se distingue par la richesse et le redoublement des rimes », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863-1873, t. II.. Ces divers exercices administratifs nous conduisirent jusqu’à deux heures, et il était temps de songer à quitter les bureaux. La vie des employés peut se résumer par deux préoccupations : arriver le plus tard possible, partir le plus tôt possible ; et, si Tony ajoute travailler le moins possible, on obtient les trois termes de l’existence administrative.

Cependant, avant de quitter le local, Max se montra jaloux de m’en faire les honneurs. Nous nous rendîmes d’abord à la bibliothèque. Certes, s’il est au monde une bibliothèque qui dût concentrer les chefs-d’œuvre de toutes les époques, c’est celle d’un ministère de l’instruction publique. Des fonds sont alloués, il n'y aurait qu’à en faire un bon emploi. Au hasard, je pris quelques livres dans les rayons : c’étaient les Gerbes choisies, de madame Poupard ; les Sentimentales, de mademoiselle Trottemenu ; le Miroir du Cœur, de la baronne Amanda de Crapouski ; partout des poésies et des noms de femmes, toutes éminemment obscures[Par Marc Vervel] Critique d’une littérature sentimentale et légère, présentée comme superficielle – à l’encontre de ce que l’on attendrait de trouver au ministère de l’Instruction Publique. Satire au passage de la littérature « bas-bleu », faite par des femmes, littérature qui est souvent la cible de la satire misogyne et satirique du temps. On retrouvera les « bas-bleus » au Chapitre XIV ( le salon littéraire de Malvina) de la Première Partie et au Chapitre VI de la Seconde Partie (les « Corinnes » du salon littéraire de la princesse Flibustofskoï)..

« C’est dans l’ordre, me dit Max ; cela doit être ainsi. Nous avons toujours eu des ministres foncièrement anacréontiques[Par Marc Vervel] « Anacréontique » : renvoie au poète grec de l'Antiquité Anacréon (-575-495). On se rappelle l’opposition entre les odes pindariques, traitant de sujets élevés au moyen d’un style lyrique, et les odes anacréontiques, légères et voluptueuses. On trouvait déjà le terme au chapitre XI.. La femme règne et gouverne en ces lieux. Leurs livres ont le droit de préséance surtout quand elles sont jeunes et jolies. Il y a pourtant une condition. — Laquelle, Max ? — Il ne faut pas que le mari soit l'intermédiaire de la demande. Cela veut être traité directement. — Méchante langue ! — Cependant, Jérôme, nous ne faisons pas toujours acception[Par Marc Vervel] « Acception : égard, préférence », Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel, op. cit., t. I. de sexe quant à l’achat des bouquins. Les hommes y ont quelques droits. Seulement il est essentiel qu’un député intervienne. On ne tient pour bons que les livres recommandés par des députés. Encore s’ils les lisaient ! »

Nous sortîmes, et déjà l’essaim des employés sortait aussi, en bourdonnant, de la ruche bureaucratique. Depuis une heure, on brossait les chapeaux, les paletots et les pantalons ; on essuyait la poussière des pupitres, on rangeait dans les casiers les papiers épars[Par Marc Vervel] Il s’agit d’une institution poussiéreuse au sens propre comme au sens figuré – la syllepse rhétorique joue à l’occasion le rôle de matrice d’écriture pour Reybaud. Tout ce passage, depuis « essaim » jusqu’à la fin de la description du défilé des employés par Max, détourne (devise de Paturot : « je n’en fais qu’à ma tête ») l’arrivée des employés, dans le roman de Balzac du même nom, alors qu'Antoine, le portier du ministère, les regarde en plongée, ce qui permet à Balzac des considérations sur leur hiérarchie.. La taille[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : l’illustration fait signe vers celles de Trimolet dans Balzac, Physiologie de l’employé, Paris, Aubert/Lavigne, 1841. Ces illustrations sont elles-mêmes tributaires des Mœurs administratives de Monnier (Paris, Delpech, 1828). des plumes était généralement suspendue, et le mot commencé remis au lendemain. Les employés défilèrent devant nous, les supérieurs comme les inférieurs, Max me les nomma, en me mettant au courant de leurs fonctions, à peu près aussi lourdes que les siennes, en me récapitulant leurs chances et me nommant leurs protecteurs. Les députés jouaient encore un grand rôle dans cette hiérarchie : les bureaux étaient peuplés de leurs créatures. Fils de député, cousin de député, neveu de député, filleul de député, voilà ce qui retentissait à mon oreille. D'autres fois, l’influence était indirecte sans être moins active. C’était un électeur considérable qui recommandait au député, lequel recommandait à son tour au ministre. Ces ricochets allaient à l’infini ; de sorte qu’on pouvait, à la rigueur, dire que pas un employé ne se trouvait là à cause de son propre mérite et pour ses services personnels. La faveur dominait, et avec elle l’impéritie[Par Marc Vervel] Dans le feuilleton du National et l'édition Paulin de 1844, après cette phrase : « C'est, du reste, le lot de toutes les administrations d'aujourd'hui ». .

Hors de l'hôtel du ministère, nous rencontrâmes les trois convives du déjeuner, vêtus avec la dernière élégance. Le professeur de kalmouk comparé voulait entraîner ses collègues du côté du boulevard des Italiens, afin de se rapprocher de l’Opéra[Par Marc Vervel] On retrouve le goût du personnage pour les danseuses.. Le paléographe préférait demeurer dans le quartier latin, où les biftecks sont plus économiques ; l’artiste en palimpsestes hésitait entre les deux directions.

« Je te promets une soirée charmante, disait le professeur de kalmouk. Tu verras la figure de madame Stoltz[Par Marc Vervel] La célèbre cantatrice Rosine Stolz, qui fait ses débuts à l’Opéra de Paris en 1837. Il s'agit dans les années 1840 d'une personnalité clivante, qui peut tout aussi bien susciter l'admiration (« Semblable à la Pythonisse, debout, palpitante sur le trépied sacré, vous rendez aussi vos oracles, l'harmonie vous inspire, et le public attentif, idolâtre, recueille avec amour les sublimes accents que laissent échapper vos lèvres », Eugénie Pérignon, Madame Stolz, Paris, Impr. de Maulde et Renou, 1844, p. 3) que les critiques, du fait notamment de sa liaison avec le directeur de l'Opéra, Léon Pillet, et de sa tendance à écarter ses concurrentes. En 1846, une représentation malheureuse de Robert Bruce, adapté de Rossini, cause le scandale : « Quelques injures de la plus abjecte espèce lui avaient été, dit-on, jetées à bout portant de l'orchestre. Outrée de colère, elle dit, assez haut pour être entendue, de toute la salle, tournée vers la loge directoriale : "Mais vous entendez bien qu'on m'insulte !... C'est intolérable! Je suis brisée!" Puis, en se dirigeant vers la porte du fond, elle déchira son mouchoir dans un accès de rage silencieuse et en jeta violemment les morceaux par terre. La pièce continua néanmoins, mais au milieu d'une émotion facile à comprendre », Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, Bruxelles, Hetzel, p. 8-9. Elle quitte l'Opéra en 1847, bientôt suivie par Léon Pillet ; « La lutte a duré dix ans, et l'artiste se retire pour laisser le champ libre à ses ennemis, à ses détracteurs, et pour faire tomber cette ridicule accusation : qu'elle était le principal obstacle à la prospérité et à la splendeur du théâtre dont elle a, au contraire, soutenu la gloire avec un talent et un courage qui feront époque dans ses annales », Corneille Cantinjou, Les Adieux de Madame Stolz, Paris, Breteau, 1847, p. 10. Sur Madame Stolz, voir notamment la page de la Société d'histoire du Vésinet consacrée au personnage.. C’est un type de la cinquième olympiade[Par Marc Vervel] L'expression pourrait renvoyer à l’âge de Mme Stolz, d'une vingtaine d’années, tout en évoquant la tragédie grecque antique.. — Ne passe pas les ponts[Par Marc Vervel] Le paléographe entend rester rive gauche, rive de la Sorbonne et du Collège de France, répliquait le paléographe. Nous irons voir quel rapport comparatif il peut exister entre les Nuées d'Aristophane et les trognons de pommes de Bobino[Par Marc Vervel] Les Nuées, pièce comique d'Aristophane . « Bobino » est le surnom dont les gamins de Paris avaient affublé Urbain Pérès, un cul-de-jatte joueur de tours, qui « embobinait » le public. Un directeur de théâtre de marionnettes, situé à l’extrémité du jardin du Luxembourg, rue de Fleurus, avait engagé Pérès sous l’Empire pour faire de son théâtre un théâtre de pantomime (d’où la référence à la « mimoplastique »), nom donné au futur théâtre du Luxembourg, où, sous la monarchie de Juillet, se jouaient drames et vaudevilles. C'était là le paradis (dans tous le sens du terme) des gamins de Paris, qui, à l’époque, à défaut de tomates, lançaient des trognons de pomme - de Bobino, donc -, ce qui avait exigé dans les salles qu’ils fréquentaient la présence d’un employé aux trognons de pommes (Maximilien Perrin, Biographie historique de tous les théâtres de Paris depuis leur origine jusqu’à nos jours, Paris, Dechaume, 1850, p. 52-54). On voit que notre érudit poseur préfère tout de même les comédies, et s’amuse visiblement de pièces où l’on jette sur la scène des tomates - ou « trognons de pomme de Bobino » - pour moquer les acteurs.. C’est de la haute mimoplastique[Par Marc Vervel] « Se dit de tableaux formés par des personnes vivantes immobiles », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel, op. cit., t. XI, p. 275.[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) donne « c'est de haute mimoplastique ». Paulin 1844 corrige déjà.. »

Nous les laissâmes dans cette indécision. Je pris Max dans mon cabriolet, et, chemin faisant, je lui expliquai comment il pouvait se faire une position dans la feuille semi-officielle que j’allais créer. Il accueillit avec enthousiasme cette ouverture.

« Mais sans doute que cela me va, Jérôme, s’écria-t-il. On ne les conduit que la plume à la main, les ministres. Il faut, dans notre condition, se faire aimer ou se faire craindre. Avec un journal, on peut l’un et l'autre. Pour ton premier numéro, je t’enverrai, mon cher, trois colonnes sur les œuvres complètes de mon ministre. Je veux le déifier, le porter au-dessus du dix-neuvième firmament[Par Marc Vervel] Hyperbole appuyée – le « firmament » étant traditionnellement considéré comme le « huitième ciel » (ou le dixième, selon les traditions). [Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) propose « dix-huitième firmament », leçon également retenue dans Paulin 1844. L'édition Paulin de 1846 donne comme l'édition Dubochet « dix-neuvième firmament ».. O mon ministre, je te tiens, je puis le parfumer[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 donnent ; « O mon ministre, je te tiens enfin ! je puis te parfumer... ». des pastilles du sérail[Par Marc Vervel] Pastilles censées venir de Constantinople, qui répandent une odeur agréable et dont on fait différents bijoux. Les références exotiques sont habituelles dans la « réclame » du temps , notamment pour les cosmétiques , certains médicaments ou encore les parfums (voir la « pâte des sultanes » du parfumeur César Birotteau chez Balzac). Ces pastilles faisaient fureur dans les annonces publicitaires à la quatrième page des journaux. Elles étaient destinées à purifier et à parfumer l’air, mais étaient aussi présentées comme dotées de vertus aphrodisiaques. Dans Splendeurs et misères des courtisanes, Nucingen, amoureux fou d’Esther, en absorbe une double dose avant de la retrouver. de l’éloge, t’embaumer avec un panégyrique de ma préparation ! C’est toisé[Par Marc Vervel] C'est toisé : c'est terminé., Jérôme, dans trois semaines, je suis sous-chef. Comment appelles-tu ton journal ? — Le Flambeau[Par Marc Vervel] A côté des titres de la petite presse qui affectionnent la référence au bruit (Le Charivari, Le Tintamarre, Le Grelot, Le Carillon, etc.), on trouve des titres qui évoquent la lumière (Le Fanal, Le Phare, La Lanterne, etc.). Flaubert, dans Madame Bovary, inventera un Fanal de Rouen, et dans L’Éducation sentimentale se souviendra de Reybaud, avec son blagueur Hussonnet, fondateur du journal Le Flambard. ! — Eh bien, le Flambeau luira pour mon avancement. C’est clair comme le jour. »

Le cabriolet s’arrêtait : Max descendit après avoir pris rendez-vous pour le lendemain. Je rentrai fatigué de mes courses et n’ayant réussi qu’à moitié dans ce que je me proposais[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National donne « dans ce que je poursuivais ». Paulin 1844 passe déjà à « ce que je me proposais »..