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AVANT-PROPOS[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans l’avant-propos de l’édition Paulin de mars 1844, la troisième en volume, mais la première que Reybaud signe de son nom (voir l’Histoire du texte et infra), il avouait que, s’il avait pensé sortir de l’anonymat, "il est certain qu'[il] aurai[t] adouci divers détails et contenu [sa] fiction dans les limites d’une réalité plus stricte », mais, dès lors, il appelait en quelque sorte l’illustration, susceptible précisément de mettre en relief et en lumière lesdits détails : « Je sais tout ce qu’on doit accorder de liberté à l’imagination, je sais que, dans le domaine de la fantaisie comme dans les jeux de scène, il est des moyens qu’il faut un peu forcer, des figures qu’il faut grossir, si l’on veut obtenir tous les effets que l’on se propose de produire. Ce sont là des questions de perspective et une manière d’enluminer les personnages afin que le masque garde plus d’expression et plus de vie » (Paulin, 1844, p. V-VI). Appel entendu dans cette édition parue en livraisons à partir de juin 1845 et en volume en octobre 1846 (enregistrement par la BF de l'"édition terminée", le 24 octobre 1846), chez Dubochet, Le Chevalier et Cie, et illustrée, un an avant sa mort, par Jean-Ignace-Isidore Gérard, dit Grandville. DE L’ÉDITION
ILLUSTRÉE[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Cette édition s'ouvre par un frontispice, qui reprend l’affiche de librairie de 1845, annonçant 30 livraisons à 50 centimes. A représenter Jérôme Paturot en rapin-écrivain romantique, franchissant un improbable Rubicon, poursuivi par un pantin en habit et bonnet de nuit de coton (son ombre: souvenir du Schlemilh de Chamisso?), et accueilli sur l’autre rive par un serpent tentateur (un aspic?, titre du journal qu’il fondera au chapitre VI), tandis que s’envole au loin le cheval ailé, Pégase, symbole de la poésie, et légendé dans l'« Avis au relieur pour le placement des gravures de Jérôme Paturot », « Jérôme Paturot poursuivi par le bonnet de coton », ledit frontispice fait ici figure et fonction de programme de l’œuvre. Les péripéties et vicissitudes de la vie de Jérôme Paturot y sont résumées et annoncées: malgré sa volonté d’échapper à sa condition de marchand de bonnets de coton pour bourgeois assis et rassis, en épousant la vie d’artiste romantique et toutes les professions (y compris de foi) à la mode du temps, il y sera en définitive ramené.
Les éditions de ce livre se sont succédé avec une rapidité qui ne m'avait pas encore permis d’en revoir les détails avec tout le soin désirable. Cette fois, moins pressé par le temps, j’ai pu me livrer à un examen plus scrupuleux, et indiquer des changements qui ne sont pas sans importance[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Après la parution en feuilleton dans Le National, le texte avait paru anonymement en volume chez Paulin en novembre 1842 (enregistrement par la BF, le 12 novembre 1842) puis, toujours chez Paulin et toujours anonymement, en mars 1843, avec l’adjonction d’une seconde partie, avant de donner lieu, toujours chez Paulin, mais signé cette fois, à une troisième édition, en mars 1844 (enregistrement par la BF, 23 mars 1844), puis à une quatrième, chez le même, en septembre 1844 (enregistrement par la BF, 21 septembre 1844), avant l’édition Dubochet illustrée par Grandville, parue d'abord en livraisons, à partir de juin 1845 au 24 octobre 1846, puis en volume (enregistrement par la BF , au 24 octobre 1846, de l'"édition terminée". Voir, pour le détail des différentes étapes, l'Histoire du texte). Entre la troisième édition de 1844 chez Paulin et l’édition Dubochet de 1845-1846, Reybaud a procédé, en effet, à des changements (voir les notes génétiques) : ainsi, par exemple, au début du chapitre II « Paturot saint-simonien », le terme « pape » (voir la note associée), absent de l’édition Paulin de 1844, fait son apparition. . C’est, il me semble, l’un des devoirs de l'écrivain, que d'opposer sa propre sévérité à la bienveillance du public, et de ne point laisser amollir par le succès[Par Nathalie Preiss] Le prospectus de lancement de cette édition illustrée de 1845-1846 précisait qu’il y avait eu auparavant déjà « quatre éditions écoulées » (voir la note précédente) et « cinq contrefaçons belges ». L'on peut, en effet, parler de "succès", puisque l'édition anonyme parue en 1843 chez Paulin est tirée à 750 exemplaires, alors qu'un an plus tard, la quatrième édition, signée, comme la troisième, du nom de Reybaud, est tirée à 2000 exemplaires (Déclaration de l'imprimeur Gratiot du 12 juillet 1844 [Archives nationales. Série F 18(II) 31]). Et, l'édition illustrée par Grandville (la cinquième) à peine achevée, Paulin publie, en octobre 1845, une sixième édition (enregistrement par la BF, 11 octobre 1845). l'instinct du mieux, et la juste défiance de soi-même.
À un autre titre, cette édition me présentait un intérêt particulier : M. Grandville avait bien voulu se charger de l’illustrer. On pourra voir, en parcourant ce volume, quelle verve il a su y répandre, quel esprit, quelle finesse, quelle philosophie il y a déployés[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Promotion ici de ce qui se constitue sous la monarchie de Juillet comme un nouveau genre littéraire à part entière : non point le livre avec illustrations, mais le « livre illustré », fondé sur une alliance et un jeu entre texte et image (insérée dans le texte) qui fait du texte un « iconotexte » (M. Nerlich), et dont Un autre monde de Grandville (Paris, Fournier, 1844), auquel l’illustration de cette première édition illustrée renvoie à maintes reprises, apparaît le parangon, si l’on en croit Le Charivari, qui publie dans le numéro du 21 juillet 1843, des illustrations d’Un autre monde assorties des « Opinions de divers peintres et auteurs sur Un autre monde dont celle d’Ingres, qui le nomme le « Raphaël de l’illustration ». Et le prospectus de lancement de l’édition Dubochet (1845-1846), auquel Reybaud fait ici écho, poursuit dans ce sens : « Un journal en grand crédit disait, il y a deux ans déjà : Jérôme Paturot n’est rien de moins que le Gil Blas du dix-neuvième siècle, et la fortune de son devancier est d’un heureux augure ; déjà illustre il finira comme l’autre par être illustré./Il ne manquait, en effet, […] qu’un seul genre de succès au Jérôme Paturot : c’est une illustration brillante, spirituelle, bien sentie. Le prince du crayon satyrique, Grandville, s'est chargé de ce soin. Aucun artiste n'aurait pu imprimer à ce livre un caractère plus vrai, plus élevé ; aucun dessinateur n'aurait su, comme lui, traiter l'œuvre en moraliste, et se montrer aussi contenu, sans cesser d'être ingénieux. — Toutes les qualités de Grandville semblaient l'appeler à exercer son crayon sur un sujet où se déroulent les misères et les ridicules de notre époque. […] rien n'échappe à cette rapide revue de notre organisation sociale et des anomalies dont elle offre le spectacle./ Un semblable domaine appartenait donc à Grandville ; en illustrant le Jérôme Paturot, il n'a fait que continuer les études qui lui ont acquis une popularité si grande et si méritée. Sous une apparence légère, le sujet a une profondeur que seul, parmi nos artistes, il pouvait apprécier et reproduire ; car c'est-là un des côtés de son talent, un de ses titres les plus durables. D'autres dessinateurs peuvent satisfaire le regard et amener le sourire sur les lèvres : Grandville fait penser et laisse dans l'esprit une impression saine et forte. Ainsi compris, le dessin n'est plus une fantaisie ; il s'élève à la hauteur d'une leçon ; une bonne pensée s'en dégage. » . Rendre ainsi les choses, c’est les animer d’une vie nouvelle ; aussi le prompt débit [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Grâce au contrat du 22 décembre 1844 signé entre Grandville et Paulin pour cette première édition illustrée de Jérôme Paturot, l’on sait que Paulin, associé de Dubochet, « s’engage à payer à M. Grandville la somme de dix mille francs […]. De plus, M. Paulin s’engage, s’il y a lieu, à payer en outre à M. Grandville une somme de deux mille francs après la vente de six mille exemplaires de cette édition » (cité dans le catalogue de Benoît Forgeot, Collection d’un amateur, II. J. J. Grandville, 1803-1847. Albums, livres illustrés et lettres autographes, 2007, n° 84). Ce chiffre de 6000 exemplaires, important pour l’époque (le tirage moyen est de 2000 à 3000 exemplaires et c'était celui de la quatrième édition chez Paulin. Voir, supra, la note associée à "succès") a été, semble-t-il, promptement dépassé puisque, en même temps que la publication en livraisons de cette première édition illustrée, Paulin fait paraître en octobre 1845 une sixième édition deJérôme Paturot , bientôt suivie d'une septième, en février 1846 (BF, 28 février 1846), puis, en mars 1846 (BF, 7 mars 1846), d'une huitième en deux volumes dans un format réduit (petit in-18), le format Cazin (du nom du libraire-éditeur rémois Hubert Martin Cazin, 1724-1795), dans une « Bibliothèque Cazin », à « un franc le volume » (contre 15 francs pour l’édition in-8° de 1846), destinée à lutter contre la contrefaçon belge, et la déclaration de l'imprimeur Lacrampe, datée du 10 janvier 1846, fait état de 10000 exemplaires [Archives nationales. Série F 18(II) 33]. Succès du texte et "prompt débit" de l'édition illustrée confirmés par le fait que, seulement deux ans après, en 1848, l’on en est déjà à la 10e édition » de Jérôme Paturot et à la troisième de l'édition illustrée par Grandville chez Dubochet, Le Chevalier et Cie. Un « prompt débit » de l'édition illustrée, dû aussi au relais de la publicité : ainsi, le 6 août 1845, L’Écho du midi reprend in extenso le prospectus (voir la note précédente) de l’édition illustrée lancée en juin de la même année (nous remercions José-Luis Diaz de nous avoir communiqué cette reprise).qu’a obtenu mon livre sous cette forme est-il dû entièrement à l’artiste si justement populaire, et il m’est doux, en le remerciant de son concours, d'avoir à lui rendre ici ce témoignage.
L. REYBAUD.
L’usage[Par Nathalie Preiss] Le texte de Reybaud paraît en feuilleton dans Le National, signé par les trois étoiles qui valent anonymat, du 2 septembre 1842 au 7 octobre 1842, pour la Première Partie, et du 23 décembre 1842 au 25 février 1843, pour la Seconde Partie. C’est sous le titre générique : « Jérôme Paturot,/A LA RECHERCHE d’UNE POSITION SOCIALE./» que paraît la Première Partie (la Seconde Partie portera un autre titre : « QUELQUES CHAPITRES DES/Mémoires de Jérôme Paturot,/PATENTÉ, ÉLECTEUR ET ÉLIGIBLE »). Dans l’édition de 1846, le texte commence par ce qui est qualifié dans la table des matières d’ « Introduction » (dans la troisième édition en volume, chez Paulin, en 1844, elle n’est pas mentionnée dans la table des matières): dans le premier feuilleton, paru le vendredi 2 septembre 1842 sous le titre « JÉROME PATUROT/A LA RECHERCHE D’UNE POSITION SOCIALE./I », cette « Introduction » n’est pas dissociée du chapitre I (voir, infra, la note génétique associée à « douleurs »). du bonnet de coton[Par Nathalie Preiss] La vignette de tête du « Préambule » (le terme n’apparaît pas dans l’édition du roman. Cette partie liminaire du texte est qualifiée d’« Introduction » dans la Table des matières) représente un bonnet de coton, enrubanné d’une paire d’ailes de chauve-souris, surmonté de la devise « Au bonnet du grand romantique », qui éclipse le soleil — affublé d’une perruque — accompagné de la devise de Louis XIV, le roi-soleil : « Nec pluribus impar » (« À nul autre pareil »). Il y a là triple visée satirique, et contre le bonnet de coton, bonnet de nuit, bourgeois (voir l’Introduction critique), et contre la prétention artistique du bourgeois Paturot, affublé ici des armes romantiques, telle la chauve-souris, symbole de la nuit et du spleen, présente dans la planche « Les Métamorphoses du sommeil » d’Un autre monde, et, enfin, contre la légende romantique qu’il incarne ainsi : l’on reconnaît dans la devise, qui fait office aussi d’enseigne commerciale, « Au bonnet du grand romantique », l’oxymore, chère à Hugo et aux romantiques, les modernes, qui entendent éclipser les anciens, les classiques du XVIIe siècle, les « perruques » (voir, infra, la note associée à « Paturot poète chevelu »). n’est pas une de ces institutions éphémères destinées à disparaître avec la civilisation qui les vit éclore. C’est, au contraire, un besoin organique fait pour survivre à beaucoup de coutumes qui se croient éternelles.[Par Nathalie Preiss] Sur le bonnet de coton, devenu le symbole du bourgeois, voir l’Introduction critique. Je n'en veux pour preuve que le nombre toujours croissant des bonnetiers et la belle figure qu’ils font dans notre société industrielle[Par Nathalie Preiss] Adjectif et substantif polysémiques et programmatiques du chapitre premier et de l’ensemble de Jérôme Paturot. En effet, l'adjectif substantivé « industriel » (d'« industrie », activité, savoir-faire) désigne alors celui qui se livre à la production, la transformation de matières premières et à la circulation commerciale de ces « produits » (d’où, avant les expositions universelles du Second Empire, les « expositions des produits de l’industrie »). C’est ce sens dont use Reybaud, économiste, qui publiera des rapports « sur la condition morale, intellectuelle et matérielle » des « ouvriers qui vivent de l’industrie » du coton, de la laine, du fer (respectivement en 1862, 1865 et 1868), au chapitre IX de la Seconde Partie : « Paturot devant la commission d’enquête industrielle ». Le terme est assorti d’une connotation particulièrement positive chez les sectateurs de Saint-Simon auxquels Paturot se ralliera (voir la note associée à ce nom et à « capacités » dans le chapitre I), qui entendent donner le gouvernement de la société aux producteurs, dont, au premier chef, les industriels (Saint-Simon écrit en 1823-1824 un Catéchisme des industriels). Mais, l’année même de la mort de Saint-Simon (1825), dans D’un nouveau complot contre les industriels, Stendhal s’élève contre une telle conception et ironise sur les fabricants de calicot. De même, dans le domaine littéraire, le terme, employé comme adjectif, prend une valeur péjorative avec le fameux article de Sainte-Beuve sur la « littérature industrielle », publié en septembre 1839 dans la Revue des Deux-Mondes, qui vilipende la littérature en série, la littérature de « consommation », le roman-feuilleton naissant (1836, dans La Presse de Girardin) auquel, en 1842, Eugène Sue, avec Les Mystères de Paris, publiés dans le Journal des débats, donnera tout son essor, évoqué notamment dans les chapitres VII et VIII de la Première Partie consacrés à « Paturot feuilletoniste ». Plus largement, et péjorativement, « industriel » désigne un spécialiste de la tromperie, à plus ou moins grande échelle, du petit filou au « chevalier d’industrie », dont les personnages reparaissants de Jérôme Paturot, le baron Flouchippe (associé à la figure du blagueur floueur Robert Macaire. Voir les chapitres III et IV de la Première Partie) et la princesse Flibustoskoï seront l’incarnation. Précisons que le terme désigne aussi à l'époque, et, cette fois, avec une connotation positive, les « petits métiers », comme le marchand de coco, la marchande des Quatre-Saisons, le marchand de peaux de lapin, le chiffonnier, le rémouleur, le maçon..., témoin l'article de Jules Janin paru dans Le Livre des Cent-et-Un (Ladvocat, 1831) et, surtout, en 1842, l'ouvrage d'Emile de La Bédollière, illustré par Henry Monnier: Les Industriels. Métiers et professions en France, qui s'ouvre ainsi: « Cet ouvrage a pour but de peindre les moeurs populaires [...] d'initier le public à l'existence d'artisans trop méprisés et trop inconnus » (Paris, Vve Louis Janet, 1842, p. I). Précisons toutefois que, dans son ouvrage intitulé Les Industriels du macadam (Paris, A. Le Chevalier, 1868), Elie Frébaut, après avoir envisagé les innocents métiers d'« astronome en plein vent », de « ramasseur de bouts de cigare » ou de « camelot », est nécessairement amené à terminer par les « industriels interlopes » tel le carottier emprunteur, qui rejoignent les chevaliers et capitaines d'industrie et autres modernes floueurs, dont l'ombre plane sur Jérôme Paturot. .
L’autre jour, je me trouvais chez l’un d’eux, le mieux assorti peut-être de tout Paris en matière de ces couvre-chefs que le peuple, dans sa langue figurée, a nommés casques à mèche[Par Nathalie Preiss] Dans l'argot populaire de l'époque, métaphore pour désigner le bonnet de coton, qui se termine par une mèche (Lorédan Larchey, Dictionnaire historique d’argot [1881], Jean-Cyrille Godefroy, 1982).. J’hésitais entre un bonnet à flot avantageux, ondoyant, épanoui, et un autre bonnet dont le sommet était couronné par un appendice plus modeste. L’un me tentait par sa majesté, l’autre par sa simplicité, et longtemps je serais demeuré indécis si le marchand n'eût pris la parole :
« Je vous conseille ce genre de flot, me dit-il en me présentant l'un des bonnets ; c'est celui que M. Victor Hugo préfère[Par Nathalie Preiss] Alliance comique, annoncée par la vignette de tête (dans tous les sens du terme ! Voir la note associée) entre le bonnet de coton bourgeois et l’incarnation du romantisme littéraire le plus flamboyant de l’époque, Victor Hugo. Ce dernier, au moment où est publié le roman de Reybaud (1842), a quarante ans, est déjà célèbre par ses publications poétiques (Les Orientales, 1829) théâtrales (Hernani, 1830), romanesques (Notre-Dame de Paris, 1831), et par ses positionnements esthétiques (Voir « Fonction du poète » dans Les Rayons et les ombres, 1840). Benjamin Roubaud, dans son Panthéon charivarique, le représente assis et rassis, sur ses œuvres (Le Charivari, 10 décembre 1841). Même jeu, l’année même de la parution de Jérôme Paturot, dans la Physiologie du poète de Sylvius (le journaliste Edmond Texier), illustrée par Daumier (Paris, J. Laisné, 1842), qui ouvre son livre par le transparent « poète Olympien » : « Assis sur les décombres du passé, l’Olympien a versé sur le présent la rosée de son génie en pluies de drames, en avalanches d’odes, en cataractes de romans, en averses d’in-octavos verts, jaunes, rouges, bleus, de toutes les couleurs. La première olympiade date de 1825 » (p. 12-13. Allusion à la deuxième édition des Odes et ballades). . »
Ce mot me fit oublier la marchandise ; je regardai le marchand. C’était un jovial garçon, de trente-cinq ans à peu près, haut en couleur et d’un aspect peu poétique. Le nom qu’il venait de prononcer se conciliait mal avec cet ensemble :
« Vous connaissez donc M. Victor Hugo ? lui dis-je.
— Si je le connais !... » répliqua-t-il en étouffant un soupir. Puis, comme s’il eût fait un retour sur lui-même, il ajouta : « Je suis son bonnetier. »
J’achetai l’article qu'il me présentait ; mais, dans le petit nombre de paroles qu’avait prononcées cet homme, j'avais entrevu un monde de douleurs secrètes et toute une existence antérieure pleine d’amertume et de mécomptes. Évidemment, avant de se réfugier dans le commerce paisible des bonnets de coton, cette âme avait dû chercher sa direction dans d’autres voies et courir quelques aventures. Ce soupçon prit de telles racines en moi, que je résolus de l’éclaircir. Je revins donc chez le bonnetier, sous un prétexte ou sous un autre : je l’interrogeai doucement en attaquant le point sensible, et bientôt j’obtins des aveux complets.
Jérôme Paturot, c’est son nom, était une de ces natures qui ne savent pas se défendre contre la nouveauté, aiment le bruit par-dessus tout, et respirent l’enthousiasme. Se passionner pour les choses sans les juger, se livrer avec une candeur d'enfant aux rêves les plus divers, voilà quelle fut la première phase de sa vie. L’exaltation était pour lui un sentiment si familier, si habituel, qu'il se trouvait malheureux dès que la sienne manquait de prétexte ou d'aliment. Avec de semblables instincts, Paturot était une victime promise d’avance à toutes les excentricités[Par Nathalie Preiss] Paturot, comme Gogo (voir l’Introduction critique), sera la dupe de toutes les modes, idéologies et « idoles » (voir infra) du temps, destinée à être la proie de tous les « inventeurs de nouveautés » diverses, de tous les charlatans, de tous les spéculateurs, pseudo-artistes, utopistes et inventeurs qui vont se succéder dans le roman. César Falempin (1845), du même Reybaud, histoire d’une escroquerie en Bourse sur les chemins de fer, reprend à l’échelle d’un roman tout entier ce qui occupe dans Jérôme Paturot les chapitres III et IV de la Première partie. . Il n’en évita aucune, et se signala plus d’une fois par une ardeur qui avait l’avantage de ne pas être raisonnée. Il admirait tout naïvement et s’engouait des choses avec une entière bonne foi ; il eût, en des temps plus farouches, confessé sa croyance devant le bourreau. Seulement il changeait volontiers d’idole[Par Nathalie Preiss] Souvenir de l’épisode du veau d’or adoré par les Juifs, en lieu et place de Yahvé, dans l’Ancien Testament (Exode), le mot « idole » revient dans le sous-titre de l'ouvrage de Reybaud cité plus haut, qui prolonge sur certains points les dénonciations de ses deux Jérôme Paturot : César Falempin, ou les idoles d’argile (Paris, Michel Lévy, 1845). Nadar placera ironiquement un « Falempin » (c’est le nom du concierge du roman) au numéro 174 dans le défilé de son célèbre « Panthéon » lithographique des grands écrivains du temps publié par Le Figaro (1854). , se rangeant toujours du côté de celle qui avait la vogue, et dont le culte était le plus bruyant. Ce fut ainsi qu’il parcourut la sphère des découvertes modernes dans l’ordre littéraire, philosophique, religieux, social et même industriel. Il n’aboutit au bonnet de coton qu’après avoir successivement passé par les plus belles inventions de notre époque.
À la suite de quelques entretiens, j’avais obtenu la confiance de Jérôme Paturot. D'aveu en aveu, je parvins à lui arracher l’histoire de sa vie entière, et peut-être n’est-il pas sans intérêt de la consigner ici pour apprendre à nos neveux à combien de tentations les enfants de ce siècle[Par Nathalie Preiss] Ce premier portrait de Paturot le pose comme « enfant de ce siècle », allusion au titre célèbre de Musset : Confession d’un enfant du siècle (1836). On retrouve une sorte de Jérôme Paturot dans le personnage de Paul Vernon de César Falempin (voir la note précédente) : jeune homme vélléitaire, qui se croit un moment écrivain génial, lui aussi qualifié d’« enfant du siècle » (p. 333), il se jette, après beaucoup d’ « illusions perdues » (p.100) dans les professions de la finance et de la spéculation en Bourse où il se ruinera. furent en butte.
C’est Paturot lui-même qui va raconter ses douleurs[Par Nathalie Preiss] Dans le feuilleton du National, cette « Introduction » n’est pas dissociée du chapitre I et enchaîne ainsi : « C’est Paturot lui-même qui va raconter ses douleurs:/PATUROT POÈTE CHEVELU »..
I PATUROT[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Contrairement aux bandeaux de tête des chapitres de la Seconde Partie, qui comporteront des éléments figuratifs (notamment le parapluie et le bonnet de coton), le bandeau courant de la Première Partie (qui apparaît pour la première fois en tête de ce chapitre premier), moins figuratif que décoratif, relève néanmoins du style dit éclectique, à son apogée précisément en 1840 et mêle ici motifs grecs (la frise géométrique), Renaissance (la coquille) et floraux (le mot avait été mis à la mode par la philosophie de Victor Cousin, l'éclectisme, sur lequel joue Balzac, et Reybaud et Grandville s'en souviennent, dans le titre de sa Physiologie du mariage ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal, publiées par un jeune célibataire, 1829). POÈTE CHEVELU[Par Nathalie Preiss] Ce premier chapitre, paru dans le feuilleton du National du vendredi 2 septembre 1842, n'est pas dissocié de l'Introduction qui précède (voir, infra, la note associée à « douleurs »), laquelle, dans le feuilleton, n'est pas nommée comme telle (elle est désignée ainsi dans la table des matières de cette édition de 1846).[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Comme le soulignera, en 1869, le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (t. IV), la dénomination « Poètes chevelus » ou « échevelés », est devenue alors expression consacrée et désigne, selon toute une sémiotique d’époque de la chevelure et du système pileux (voir, infra, la barbe des saint-simoniens), les poètes et, plus largement, les artistes romantiques « les plus avancés » (à l’opposé des glabres bourgeois retardataires), en référence à ce qui deviendra aussi bataille consacrée, la « bataille d’Hernani » (drame de Hugo créé le 25 février 1830, voir infra) évoquée par Gautier quarante-quatre ans plus tard dans son Histoire du romantisme, où les romantiques à la longue chevelure plate s’en prennent aux classiques chauves à perruques, désignés comme tels (voir infra). Par une sorte non de coiffure mais de distance au carré, Reybaud joue ici, et tout au long de son ouvrage (chap. I, VI, X, XIV de la Seconde Partie), sur ce qui, dès 1833, est devenu la cible de la satire des romantiques eux-mêmes et par eux-mêmes. Et s’il n’est pas le seul intertexte présent ici, celui de Gautier, Les Jeunes France. Romans goguenards (1833), et, notamment, Daniel Jovard (avec un jeu sur « jobard », synonyme de « gogo », voir l’Introduction critique), où ledit arbore une « chevelure en coup de vent », est très sensible ici. Précisons que, trois ans avant la parution du texte de Reybaud en feuilleton dans Le National, Gautier, dans la planche du Panthéon charivarique de Benjamin Roubaud, publiée le 19 juillet 1839 dans Le Charivari, apparaît en poète (et rapin) chevelu, avec cette légende : « Théophile Gauthier [sic] est de ce poil énorme/Né coiffé !...quel toupet puisqu’il n’est amoureux/Systématiquement que de la belle forme,/Il devrait bien changer celle de ses cheveux. » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3053370k/f3.highres]. Aussi, dans son Histoire du romantisme, dont Jérôme Paturot constitue un jalon, Gautier pourra-t-il écrire : « Si on prononce le nom de Théophile Gautier devant un philistin, n’eût-il jamais lu de nous deux vers et une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge que nous portions à la première représentation d’Hernani, et il dit d’un air satisfait d’être si bien renseigné : « Oh oui ! le jeune homme au gilet rouge et aux longs cheveux ! » (cité par Marine Le Bail, « Gilet rouge et cheveux longs. L’accessoire comme manifeste générationnel chez les Jeune-France », dans L’Accessoire d’écrivain au XIXe siècle. Le sens du détail, actes du colloque jeunes chercheurs, Lauren Bertolila-Fanon, Charlène Huttenberger-Revelli, Marine Le Bail dir., [https://serd.hypotheses.org/files/2020/01/6_Le_Bail_mis_en_forme_SERD.pdf ]). Dans sa Physiologie du poète, Edmond Texier insistera sur la « Chevelure Apollonienne » du « poète Olympien » (Hugo), dont les « séides chevelus » s’en prennent à la « vieille garde imberbe », lors des premières représentations (éd. cit., p. 12, 14)..
Je n’ai pas toujours été, me dit l’honnête bonnetier, tel que vous me voyez, avec mes cheveux ras, mon teint fleuri et mes joues prospères. Moi aussi, j’ai eu la physionomie dévastée et une chevelure renouvelée des rois mérovingiens[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’historien romantique Augustin Thierry (1795-1856), chef de file de la « nouvelle histoire » à l’époque avec Michelet, avait publié en 1840 ses Récits des temps mérovingiens, dont il faisait l’origine de la France, et le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (t. IV, 1869), à l’entrée « chevelu », précise bien : « Titre que l’on donne aux rois mérovingiens, parce qu’ils laissent croître leur chevelure. Les rois CHEVELUS », et référence obligée pour le « poète chevelu » qu’est devenu Paturot. Et Reybaud et Gautier de consonner encore, qui, dans son Histoire du romantisme, évoquera ses « cascades de cheveux mérovingiennes » (cité par Marine Le Bail, art. cit, [https://serd.hypotheses.org/files/2020/01/6_Le_Bail_mis_en_forme_SERD.pdf]).. Oui, monsieur, j’étais chef de claque à Hernani[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Créé sur la scène du Théâtre-Français le 25 février 1830, le drame de Hugo apparaît comme le manifeste et le chef-d’œuvre du drame romantique, à l’origine de la fameuse « bataille d’Hernani », opposant classiques et romantiques, relatée et revue par Théophile Gautier quarante-quatre ans plus tard (voir, supra, la note associée à « poète chevelu »), et dont ce chapitre constitue une préfaçon, voire une contrefaçon, puisque Hugo avait précisément refusé, pour la première d’Hernani, la claque (remplacée avantageusement par ses partisans. Voir la note associée à l’illustration, légendée « Les Romains échevelés… »), véritable institution d’alors, menée par un chef de claque qui rétribuait ses claqueurs (voir le personnage de Braulard dans la deuxième partie d’Illusions perdues de Balzac, 1839), le plus souvent en mal d’argent, afin de faire ou défaire les spectacles. C'est tout le propos du chapitre XII, "Un succès chevelu", qui s'en prend aux Burgraves de Hugo, devenus Les Durs à cuire!, avec le chef de claque Hercule Mitouflet. , et j’avais payé vingt francs ma stalle de balcon[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans le chapitre II, intitulé « Avant » de sa Physiologie du parterre, Léon d’Amboise [Léon Guillemin] précise, à propos de la répartition des spectateurs : « Une part [de la queue] va se réfugier dans le parterre, une autre dans l’orchestre, tandis qu’une fraction, plus ambitieuse, envahit d’un air conquérant le balcon, les premières galeries, le secondes galeries. Voilà pour l’aristocratie de la queue. » (Paris, Desloges, 1841, p. 19-20), et il oppose les spectateurs du parterre à ceux du balcon : « Le balcon est d’ordinaire le rendez-vous des amis […]. C’est du balcon que tombe sur la scène cette pluie odorante qui bientôt doit se changer en flots de couronnes et de fleurs. Il pleut beaucoup du balcon. Il en pleut même des vers. La poésie et les fleurs ! double couronne que jette le balcon avec une profusion qui fait honneur à sa libéralité. O balcon ! que de royautés sont ton ouvrage ! Pourquoi le parterre refuse-t-il souvent de les sacrer de ses mains puissantes ! » (p. 90-91). L’on comprend alors pourquoi Paturot, poète chevelu, partisan fervent d’Hernani, s’installe au balcon, non sans avoir payé une somme aussi de légende !, vingt francs (soit environ 40 euros actuels), puisque les places au balcon au Théâtre-Français (les plus chères) coûtaient 6 francs (8 francs, si la place était retenue d’avance : voir le Tableau de Paris ou indicateur général de 1831, p. 233).]. Dieu ! quel jour ! quel beau jour ! Il m’en souvient comme si c’était d’hier. Nous étions là huit cents jeunes hommes qui aurions mis en pièces M. de Crébillon fils, ou la Harpe, ou Lafosse[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La règle des trois unités dans la tragédie classique – unité de lieu, unité de temps, unité d’action – avait été énoncée par Boileau au chant III de son Art poétique : « Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli/Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli » (Chant III), mais, dans la Préface de Cromwell, manifeste du drame romantique et du romantisme, au nom d’un art du réel, Hugo s’en était pris à cette règle et n’avait retenu que l‘unité d’action. Si le nom de Jean-François La Harpe, auteur d’un fameux Cours de littérature en 18 volumes (1798-1804) est ici attendu – il est associé dans la Préface de Cromwell à Aristote et Boileau –, en revanche le nom de Crébillon fils l'est moins, et d’autant moins, qu’entre cette édition de 1845-1846 chez Dubochet et l’édition in-18 format Cazin qui a suivi en mars 1846, Reybaud a substitué « Crébillon père », auteur dramatique et académicien, à « Crébillon fils », tout à la fois auteur de romans et contes libertins et licencieux (le fameux Sopha, 1742) et « censeur de la police » pour le théâtre à partir de 1774. Quant à Lafosse, il s'agit d'Antoine de La Fosse, sieur d'Aubigny (1653-1708), diplomate et auteur de tragédies, dont Manlius Capitolinus (1698), qui a les faveurs de La Harpe dans son Cours de littérature, et dont le personnage éponyme fut interprété par Talma avec succès. Trio donc mal assorti (avec même, pour Crébillon fils,la paradoxale situation d’auteur de parodies et de censeur pour le théâtre), particulièrement en situation pour vilipender la règle des trois unités, surtout si l’on considère que ladite règle est associée au « bonnet de coton » (entrée « Bonnet » du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, éd. cit., t. II), « tête de turc », de Jérôme Paturot, « poète chevelu ». A moins qu'il ne s'agisse d'une inadvertance de Reybaud, d'où la substitution de "Crébillon père" à "Crébillon fils", dans l'édition format Cazin, ou bien encore de la volonté de mettre en défaut (ou en lumière) la culture approximative de Paturot, qui, orphelin, élevé par un oncle bonnetier, a dû se cultiver seul, et fait montre d'enthousiasmes littéraires et artistiques éclectiques., ou n’importe quel autre partisan des unités, s’ils avaient eu le courage de se montrer vivants dans le foyer. Nous étions les maîtres, nous régnions, nous avions l’empire !
Mais reprenons les choses d’un peu plus haut. Orphelin de bonne heure, monsieur, j’avais été élevé par les soins d’un oncle, vieux célibataire, qui n’aspirait qu’à se démettre en ma faveur de la suite de son commerce et de la gestion de son établissement. Faire de moi un bonnetier modèle était sa seule ambition. J'y répondis en mordant au grec et au latin avec un fanatisme malheureux. Quand, au sortir du collège, je revis cette boutique avec son assortiment de marchandises vulgaires, un profond dégoût s’empara de moi. Je venais de vivre avec les anciens, d’assister à la prise de Troie, à la fondation de Rome, de boire avec Horace aux cascades de Tibur, de sauver la république avec Cicéron, de triompher comme Germanicus, d’abdiquer comme Abdolonyme, et, de cette existence souveraine, héroïque, glorieuse, il fallait descendre à quoi [ParPhilippe Hamon et Nathalie Preiss] « Fonds » classique, dans les deux sens du terme, de l’enseignement secondaire d’alors, évoquant à travers Troie, Rome et Tibur, la littérature qui leur est associée, respectivement l’épopée d’Homère (l’Iliade et l’Odyssée), les traités de rhétorique de Cicéron,les Odes et Art poétique d’Horace, qui possédait une villa à Tibur (actuelle Tivoli). Quant à Germanicus et Abdolonyme, il font partie de la légende des dieux et des héros, puisque celui-là, général romain d'une grande beauté, aux dires de Suétone, fils adoptif de Tibère, mort à 34 ans, réunissait toutes les qualités, militaires et littéraires, et que celui-ci, descendant des rois de Sidon, et devenu, par un revers de fortune, jardinier, avait refusé, avant de céder avec humilité, la couronne que voulait lui rendre Alexandre le Grand, ce qui fournira, au XVIIIe siècle, au peintre académique, Jean Restout, traité par les romantiques de « rococo », l’argument de son tableau Abdolonyme travaillant dans son jardin (1737), et à Fontenelle, autre « rococo », celui de sa pièce : Abdolonyme, roi de Sidon (1725).? au tricot et aux chaussettes. Quel déchet[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Jouant doublement de la série, Grandville, avec cette gravure in-texte, qui aligne une série de chaussettes toutes identiques, renvoie ici à la fin de son livre illustré Un autre monde (Fournier, 1844, p. 272) où sont précisément envisagées la fin du monde et sa mécanisation, avec une littérature industrielle et sérielle, sortant d’un dévidoir à soie, découpée en tranches (voir aussi les chapitres VII et VIII sur « Paturot feuilletoniste ») et transformée en macaroni sans fin [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f314.highres]. !
Dès ce moment, monsieur, je fus livré au démon de l'orgueil. Je me crus destiné à toute autre chose qu'à coiffer et à culotter le genre humain. Cette ambition me perdit.
C’était alors le moment de la croisade littéraire dont vous avez sans doute entendu parler, quoiqu'elle soit aujourd’hui de l’histoire ancienne. Une sorte de fièvre semblait s’être emparée de la jeunesse : la révolte contre les classiques éclatait dans toute sa fureur. On démolissait Voltaire, on enfonçait Racine, on humiliait Boileau avec son prénom de Nicolas, on traitait Corneille de perruque, on donnait à tous nos vieux auteurs l’épithète un peu légère de polissons. Passez-moi le mot ; il est historique[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’illustration in-texte de Grandville, placée entre « croisade littéraire dont vous avez sans » et les lignes qui suivent en fait la synthèse : on y voit en effet des romantiques chevelus ou barbus, ou les deux, « enfoncer » (c’est-à-dire dans l’argot de l’époque (Lorédan Larchey, Dictionnaire historique d’argot, éd. cit.), « duper » et « écraser » et, tout particulièrement, dans l’argot du journal et du théâtre, railler jusqu’à faire tomber), les classiques des XVIIe et XVIIIe siècles cités. Pour les romantiques, qui se réclament de l’art chrétien, la « croisade », comme de juste, commence, au fond, avec le cardinal de Richelieu, fondateur de l’Académie française, qui se voit littéralement "enfoncé" et défoncé, à l'aide d'une "demoiselle" (instrument du paveur) qui a tout de la mître-bonnet d’âne, tandis qu’un poète au pourpoint médiéval, style « troubadour », désigne à la vindicte publique le buste de Boileau dont le socle porte les graffiti : « Perruque [voir, supra, la note associée à « chevelu »], Enfoncé/Classique », tandis que figure sur celui de Voltaire : « Rococo » (l’on se souvient que, dans Daniel Jovard de Gautier, le convertisseur romantique de ce fils de quincailler qualifie la tragédie de « perruque », « rococo », « pompadour », et que Jovard brûle « son Boileau, son Voltaire et son Racine »). La « palme » revient au buste déboulonné de Racine, avec ce mot « historique » : « Racine est un Polisson ». En effet, ironie romantique !, selon une note du Cours de littérature du vilipendé La Harpe (voir, supra, la note associée à la règle des trois unités), ce qualificatif, qui, en argot, à partir de « polir », « laver, nettoyer », au sens de « voler », désigne un coquin, puis un gamin espiègle et un vieillard libidineux et licencieux (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Le Robert, 1992, t. II), aurait été appliqué pour la première fois à Racine par Marmontel : « Il passe pour certain, dit-il, qu'il arracha un jour les Œuvres de Racine des mains de Mme Denis, en lui disant : Quoi ! vous lisez ce polisson-là ! Je puis au moins attester qu'elle-même racontait le fait. » (Paris, Didier, 1834, t. II, p. 480 [source : https://www.dicoperso.com/print/,587,10,xhtml]). Ce qui était devenu une scie est associé aux deux autres, dès 1830, dans la comédie de Dumersan et Brazier, créée sur la scène des Variétés, quatre mois après la création d’Hernani, le 8 juin 1830, Les Brioches à la mode : « Que tout soit renversé !/Que tout soit remplacé !/A bas le temps passé !/Racine est enfoncé !/A bas Iphigénie !/A bas Britannicus !/A bas Phèdre, Athalie !/Car on n'en fera plus !/Maître Boileau rabâche,/Corneille est un barbon,/Voltaire une ganache,/Racine un polisson ! » (2e tableau, scène IV). Et, dans le Daniel Jovard de Gautier (1833), le récent converti au romantisme « dit ce mot à jamais mémorable : Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à travers le corps » !, tandis qu’en 1842, l’année même de la parution de Jérôme Paturot en feuilleton dans Le National, Edmond Texier, dans sa Physiologie du poète, à propos du « poète Olympien » (Hugo), déclare : « […] Cet infortuné bourgeois du XIXe siècle a […] été passé par l’Olympien au fil des épithètes les plus mal sonnantes. Il a partagé avec Racine l’honneur de se voir traiter de polisson, de stupide et de crétin. Ce qui fait que Racine et le bourgeois se portent mieux que jamais. » (p. 13). Une intertextualité qui est peut-être aussi, d’abord, une intericonotextualité, puisque, le 30 avril 1829, avait paru une caricature de Traviès représentant les romantiques farandolant autour du buste de Racine et criant : « Enfoncé Racine ! » et que, dans l’illustration de Grandville, au pied de la statue de Racine, gisent les textes de Phèdre et d’Athalie, associés aussi dans Les Brioches à la mode, et que le jeune romantique à pourpoint est l’exacte reprise de celui qui figure dans une caricature de Camille Roqueplan (BF, 10 avril 1830), avec ce mot « historique » du jeune romantique s’adressant au bourgeois, debout devant les affiches d’Hernani : « Ce polisson de Racine !... si j'avais vécu de son temps / nous nous serions mesurés l'épée à la main. / (historique) » [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/MVH/aze_mvhpe430.1_001.jpg?itok=YcTzCBQj] (voir Gérard Audinet, « Petite histoire iconographique d’Hernani et de sa prétendue bataille », en ligne : [https://gerardaudinet.wixsite.com/xix-vpi/single-post/2016/09/10/petite-histoire-iconographique-d-hernani-et-de-sa-pr%C3%A9tendue-bataille]. En même temps, on disait à l’univers que le temps des génies était arrivé, qu’il suffisait de frapper du pied la terre pour en faire sortir des œuvres rutilantes et colorées[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Maître-mot du romantisme, le génie est associé tout à la fois à l’idée d’originarité (étymologiquement, « génie » est issu du latin « ingenium », natif) et d’originalité, double aspect exprimé par l’allusion au symbole de la poésie, Pégase, cheval ailé né du sang de Méduse, qui frappe un rocher de son sabot et en fait jaillir la source hippocrène, près du mont Hélicon, en Grèce, lieu d’inspiration des Muses. Il y a là parodie des fameux vers de Musset dans son poème « À mon ami Édouard B. » [Édouard Boucher], paru en 1832 dans Premières Poésies : « Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie./C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour ;/C'est là qu'est le rocher du désert de la vie,/D'où les flots d'harmonie,/Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour. » Quant à la « couleur » du style, l’on se souvient que le convertisseur au romantisme de Daniel Jovard lui enseigne une « une palette flamboyante : noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, un véritable queue de paon. », où le don de la forme devait s’épanouir en mille arabesques plus ou moins orientales[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Ironie à l’égard du goût romantique pour l’Orient, lieu de la passion brûlante et synonyme notamment d’infini – qui s’exprime aussi bien dans Les Orientales (1829) de Hugo, parodiées en « Occidentale » dans la Physiologie du poète (1842), que dans le tableau Femmes d’Alger de Delacroix –, et de l’esthétique de l’arabesque (adjectif dérivé d’ « arabe »), qui lui est attachée, expression de l’excentricité, de la fantaisie libérée de tout sens assigné, et aussi d’unité, témoin l’épigraphe dessinée de La Peau de chagrin de Balzac (1831), reprise du moulinet du caporal Trim du Tristram Shandy de Sterne et arabesque qui relie les Études de mœurs et les Études philosophiques par « l’anneau d’une fantaisie presque orientale » (1842). Sur un mode ironique, Gautier, dans Onuphrius ou les vexations fantastiques d’un admirateur d’Hoffmann (1833), dit du personnage éponyme, poète et peintre : « les yeux de son âme et de son corps avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites », associées à l’art classique.. On annonçait que le grand style, le vrai style, le suprême style allait naître, style à ciselures, style chatoyant et miroitant, empruntant au ciel son azur, à la peinture sa palette, à l’architecture ses fantaisies[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Jeu sur la prétention du romantisme à l’unité et à la totalité, à travers la fraternité des arts : littérature, peinture, architecture, sculpture, musique, arts décoratifs aussi (orfèvrerie, mobilier), dont le frontispice à la cathédrale (christianisme et romantisme, qui « crée » littéralement le Moyen Âge, et cultive le style « troubadour », vont de pair) de la revue L’Artiste, en 1836, est le témoin [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k19966r/f2.highres]. Gautier, dans la nouvelle des Jeune France (1833) intitulée Le Bol de punch, parodie de la description d’une orgie, devenue lieu commun du roman d’alors, réalise ce programme stylistique « total » dont Reybaud se joue ici : « D’alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d’artifice de style […]. Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant […] », « … Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement ciselés […] ». Programme moqué par la Physiologie du poète à propos du poète Olympien, Hugo, qui veut « embrasser tous les arts » (éd. cit., p. 27)., à l’amour sa lave, à la jalousie ses poignards, à la vertu son sourire, aux passions humaines leurs tempêtes[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Énumération ironique de l’arsenal passionnel du romantisme, dans la lignée, encore une fois, de l’une des nouvelles des Jeune France (1833) de Gautier, Celle-ci et celle-la, qui met en scène Rodolphe, un poète au physique de « jeune premier byronien », en quête d’une passion, « non d’une passion épicière et bourgeoise, mais une passion d’artiste, une passion volcanique et échevelée », et qui se retrouve, en bonnet de coton !, nez à nez avec sa « Béatrix » : « Être rencontré en bonnet de coton par sa Béatrix ! O fortune ! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque et passionné ? ».. La littérature que nous allions créer devait être stridente, cavalière, bleue, verte, mordorée[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Voir, supra, la note associée à « rutilantes et colorées »., profonde et calme comme le lac[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Allusion ironique au poème « Le lac » des Méditations poétiques de Lamartine, qui, selon la Physiologie du poète (1842), se voit le malheureux père de « poètes lamartiniens », qui cultivent la « Méditation flottante » ; dans Madame Bovary (1857), Flaubert évoquera la passion d’Emma, dans les années 1840, pour les « méandres lamartiniens ». , tortueuse comme le poignard du Malais, aiguë comme la lame de Tolède[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Accessoires obligés de l’arsenal passionnel romantique évoqué plus haut. On trouve le poignard du Malais, le « kriss » (attesté dans le Complément de 1842 au Dictionnaire de l’Académie), à la lame ondulée, associé au yatagan, dans Albertus (1832) de Gautier : « […] kriss malais, à lames ondulées,/[…] yataghans aux gaines ciselées » (voir aussi Georges Matoré, Le Vocabulaire et la société sous Louis-Philippe, Genève, Slatkine Reprints, 1967, p. 277). Quant à la « lame de Tolède », dague, elle, droite, elle renvoie à l’Espagne maure, l’Andalousie, associée par les romantiques à l’Orient (et devenue alors lieu commun, avec le poème de Musset, « L’Andalouse » (1829); dans L’Éducation sentimentale (1869), Flaubert, à travers le blagueur Hussonnet, ironise sur la passion romantique 1840 de Frédéric pour Mme Arnoux, qui lui prête des yeux d’Andalouse : « Assez d’Andalouses sur la pelouse »). Dans Celle-ci et celle-la de Gautier, Rodolphe cherche désespérément à se battre contre un mari jaloux pour pouvoir tirer sa dague, « ce qui est très espagnol et très passionné », et, dans son article consacré à « L’École païenne », paru en janvier 1853 dans La Semaine théâtrale, Baudelaire ironisera sur les « écrivains à dague, à pourpoint et à lame de Tolède ». Est visé au premier chef le drame hugolien, notamment Hernani, rappelons-le, ou l’honneur castillan, où chaque personnage est prêt à dégainer son poignard. Benjamin Roubaud, dans sa caricature intitulée Grand Chemin de la postérité, parue l’année même de la publication de Jérôme Paturot en feuilleton (1842), l’avait précédé, avec un Hugo porte-drapeau (où on lit la devise « Le laid c’est le beau » ») du romantisme, monté sur Pégase (et suivi par Gautier, Sue, etc.), et cette légende : « Hugo/roi des Hugolâtres armé de sa bonne lame de Tolède et portant la bannière de Notre Dame de Paris ». Quant à Henry Emy, dans la Physiologie du parterre, il n’hésite pas à illustrer « Le drame en cinq actes vie nt de dire son dernier mot », par une « bonne lame de Tolède » (Paris, Desloges, 1841, p. 43. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530313s/f45.highres]). ; elle devait concentrer en elle la fierté de la grandesse espagnole et l’abandon folâtre du polichinelle napolitain[Par Nathalie Preiss] Si, dans l’imaginaire romantique, l’Espagne orientale et l’Italie sont liées par l’idée d’une énergétique de la passion, ici Reybaud joue sur l’esthétique du contraste et de l’antithèse (voir, supra, la note précédente), gage d’accès à l’unité du réel (fini et infini), prônée par Hugo dans la Préface de Cromwell, bref, sur l’alliance des contraires : la grandeur noble de l’Espagne castillane (rappelons le sous-titre d’Hernani : Hernani ou l’honneur castillan), de l’ordre du sublime, et la fantaisie du polichinelle napolitain, de l’ordre du grotesque bouffon. ; élever sa pointe en minaret comme à Stamboul ; se daller en marbre comme à Venise ; résumer Soliman et Faliéro[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Autre effet de contraste, Soliman le Magnifique (1494-1566), grand ennemi de Charles-Quint, qui donna sa superbe à son empire et fut honoré par ses sujets, tandis que Marino Faliero, doge de Venise, opposé aux assemblées vénitiennes, fut accusé de traîtrise et décapité en 1355 : Byron, en 1821, Casimir Delavigne en 1829, lui avaient consacré une tragédie, Donizetti, une tragédie lyrique, en 1835, et Eugène Delacroix, un tableau intitulé L’Exécution du doge Marino Faliero (1825-1826). , le muezzin et le gondolier des lagunes, deux types contradictoires[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Autre contraste entre le muezzin, chargé d’appeler les musulmans à la prière, et les conducteurs de gondoles à Venise. Notons que « type », signifie moins ici personnage qui rassemble les caractéristiques d’un groupe, que, selon le vocabulaire de l’illustration de l’époque, personnage, certes représentatif d’un ensemble, mais qui d’abord retient l’attention par sa singularité : « type » est synonyme alors d’« individualité » exemplaire et c’est en ce sens que Nodier l’emploie dans son célèbre article « Des types en littérature » (1832). ; chanter avec l’oiseau, blanchir avec la vague, verdir avec la feuille, ruminer avec le bœuf, hennir avec le cheval, enfin se livrer à toutes ces opérations physiques avec un bonheur extraordinaire, vaincre en un mot, dominer, supplanter, et (passez-moi encore une fois l’expression) enfoncer la nature[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Sur « enfoncer », « dominer », voir, supra, la note associée à « historique ». Reprise ironique de la poétique romantique, énoncée dans ce manifeste du romantisme qu’est la Préface de Cromwell : dans la tradition de la mimesis, l’art doit imiter la nature, tel un miroir, mais un « miroir » non de soumission mais « de concentration », alors que Reybaud réduit ici l’imitation à une plate harmonie imitative.
Voilà ce que nous voulions, ni plus ni moins.
Je dis nous, monsieur, car je fus le cent quatre-vingt-dix-huitième génie de cette école, par numéro d’ordre. À peine eut-on proclamé un chef, que je m’écriai : « De la suite, j'en suis ! »[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Reprise par Paturot du vers qu’Hernani (acte I, scène 4) prononce ironiquement quand il jure de s’attacher à suivre pas à pas Don Carlos pour le tuer. Et j’en fus. Comme titre d’admission, je composai une pièce de vers monosyllabiques[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Parodie notamment du poème monosyllabique de Hugo, « Les Djinns », dans Les Orientales (1829), mais, selon le feuilleté (voir l'Introduction critique) que constitue le texte de Jérôme Paturot, via une autre parodie, celle de la légende de la planche du Panthéon charivarique (Le Charivari,10 décembre 1841), représentant le Hugo Olympien (voir la note associée à la phrase : "que Victor Hugo préfère"), accompagné, entre autres, par ces vers, à tous égards définitifs: " Grand petit/Tout finit;/Loi suprême!/Hugo même/La subit.Vivace/Hier/Il passe/Pair." que I’on porta aux nues et qui débutait ainsi :
Quoi ! Toi, Belle, Telle Que Je Rêve Ève ; Sœur, Fleur, Charme, Arme, Voix, Choix, Mousse, Douce, etc.
Et ainsi de suite, pendant cent cinquante vers. Lancé de celle façon, je ne m’arrêtai plus. L’enjambement faisait alors fureur[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’on sait que c’est l’enjambement hardi (procédé qui consiste à ne pas marquer la césure à la fin d’un vers, ou à l’hémistiche, pour respecter la syntaxe), « Serait-ce déjà lui ? C’est bien à l’escalier/Dérobé […] », en ouverture de la pièce, qui aurait été à l’origine de la « bataille d’Hernani » entre classiques et romantiques. Et l’on se souvient que, dans Daniel Jovard de Gautier (1833), son « convertisseur » au romantisme « cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la jambe d’un alexandrin à la figure de l’alexandrin qui vient après, comme une danseuse d’opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse qui se trémousse derrière elle ».; je donnai dans l’enjambement, et c'est à moi que l’on doit ce sonnet célèbre [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans ce quatrain, spécifique au genre du sonnet (deux quatrains, deux tercets), l’enjambement qui ne respecte pas l’autonomie du mot et le coupe en deux est un hapax (quelques exemples chez Verlaine, dans des poèmes érotiques diffusés sous le manteau). L’on notera le jeu parodique sur la référence romantique à la Renaissance italienne (équilibre entre inspiration antique et inspiration chrétienne), avec la convocation des marbres de Paros (célèbres pour leur blancheur), de Néère (fille de l’orgueilleuse Niobé, et victime « collatérale » ! de la vengeance des dieux comme ses frères et sœurs), personnage éponyme d’un poème de Chénier (1819), et du pape Sixte-Quint (1521-1590). qui disait :
Toi, plus blanche cent fois qu’un marbre de Paros, Néère, dans mon cœur tu fais naître un paro- xysme d’amour brûlant comme l’est une lave ; Non, non, le pape Sixte, au sein de son conclave, Etc., etc.
Je viens de vous parler de sonnet, monsieur ; quels souvenirs ce mot réveille en moi ! L'ai-je cultivé, cet aimable sonnet ! Tout ce qu’il y a dans mon être de puissance, de naïveté, de grâce, d’inspiration, je l’ai jeté dans le sonnet. Pendant six mois, je n’ai guère vécu que de sonnets. Au déjeuner, un sonnet ; au dîner, deux sonnets, sans compter les rondeaux. Toujours des sonnets, partout des sonnets ; sonnets de douze pieds, sonnets de dix, sonnets de huit ; sonnets à rimes croisées, à rimes plates, à rimes riches, à rimes suffisantes ; sonnets au jasmin, à la vanille ; sonnets respirant l’odeur des foins ou les parfums vertigineux de la salle de bal. Oui, monsieur, tel que vous me voyez, j’ai été une victime du sonnet[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Jeu ici sur l’inspiration romantique « troubadour », qui mêle Moyen Âge et Renaissance chrétiens (voir l’anthologie de la Renaissance de Nerval, 1830), et son engouement pour les poètes de la Pléiade, notamment Ronsard, et leur art du sonnet (qui peut rimer avec « bonnet » !), témoin le Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVIe siècle, publié en 1828 et réédité chez Charpentier en 1843, de Sainte-Beuve, qui cultive le genre dans Les Consolations (1830), Pensées d’août (1837) et Notes et sonnets ; aussi, dans la Physiologie du poète (1842), le poète Olympien (Hugo), qui a « biffé le passé d’un trait de plume », a-t-il néanmoins épargné Ronsard de sa « Bouche Ronsardienne » : « Parmi les royauté décapitées de notre littérature, le buste de Ronsard, ce génie contesté, est seul resté debout sur son socle » (éd. cit., p. 11)., ce qui ne m’a pas empêché de donner dans la ballade, dans l’orientale, dans l’iambe, dans la méditation, dans le poëme en prose et autres délassements modernes[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Liste comique des principaux genres de la poésie romantique : la ballade, avec les Odes et ballades de Hugo (1822, 1826, 1828), l’orientale avec Les Orientales (1829) du même, l’iambe avec Les Iambes d’Auguste Barbier (1831), la méditation avec les Méditations poétiques de Lamartine (1820), le poème en prose avec Gaspard de la nuit (1842) d’Aloysius Bertrand ; quant aux « délassements modernes », c’est-à-dire romantiques, ils riment précisément avec le nom d’un théâtre du boulevard du Temple, anciennement théâtre de Mme Saqui (funambules etc.), qui venait de rouvrir en 1841, sous le nom (utilisé pour d’autres théâtres avant lui) de théâtre des Délassements comiques ! . Mais mon encens le plus pur a brûlé en l'honneur de cette divinité que l'on nomme la couleur locale[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Allusion ironique à une notion importante de la poétique romantique, au théâtre mais aussi dans le roman, qui, dans sa volonté de mettre l’accent sur l’histoire, la circonstance, et la singularité, plus que sur l’universalité caractéristique de la poétique classique, multiplie les détails sur « la couleur du temps » (Hugo, Préface de Cromwell), « l’esprit du temps », les coutumes et les costumes, le mobilier (c’est le projet balzacien d’une « Histoire pittoresque », au sens de « digne d’être peint », « de la France », qu’il délègue à d’Arthez conseillant Lucien dans la deuxième partie d’Illusions perdues,1839). Et, dans la nouvelle Sous la table des Jeunes-France (1833) de Gautier, Roderick rétorque à son compagnon Théodore qui lui reproche les détails de son récit (« Je marchais […] le chapeau sur l‘oreille, un cigarre de la Havanne [sic], non, c’était un cigare turc, à la bouche […] ») : « Les détails sont tout ; sans détails, pas d’histoire. D’ailleurs, c’est de la couleur locale, et cela donne de la physionomie » [au sens de « caractère », de « cachet »]. . À volonté mes vers étaient albanais, cophtes, yolofs, cherokees, papous, tcherkesses, afghans et patagons[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Témoin du souci de « couleur locale » de Paturot, énumération hétéroclite comique par Reybaud de langues à connotation exotique : le yolof, langue parlée par ce peuple dans plusieurs régions d’Afrique (notamment au Niger actuel) ; le cherokee, par l’ethnie indienne du même nom qui habitait alors l’Amérique du Nord ; le papou, par le peuple éponyme dans les îles océaniques de Nouvelle-Guinée et d’Indonésie ; le tcherkess, par ce peuple du Caucase, au bord de la mer noire. Le « patagon », certes langue de la Patagonie, mais avec, déjà, la connotation de langue incompréhensible, couronne et achève, dans tous les sens du terme, cette énumération drolatique.. Je faisais résonner avec un égal succès la mandoline espagnole, le tambour nègre et le gong chinois. Mes recueils poétiques composaient un cours complet de géographie. La feuille du palmier, la fleur du lotus, le tronc du baobab, les fruits de l’arbre de Judée, y tenaient la place que doit leur accorder tout amant de la forme, tout desservant fidèle de la nature. Les costumes, les armes, les cosmétiques, les mets favoris des peuples divers, n’échappaient point à ma muse : la basquine, le burnous, le fez, le langouti, la saya[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Paturot cultive ici la couleur locale vestimentaire avec la basquine (de « basque »), qui désigne un élément caractéristique du vêtement féminin espagnol d’alors : une deuxième jupe relevée sur la première et dont l’Espagnole associée à l’Orientale, l’Andalouse, joue, lascivement, bien sûr ! (voir la note associée à « lame de Tolède ») ; le « burnous » et le « fez » désignent des pièces du vêtement masculin, respectivement une grande tunique de laine à capuche portée au Maghreb, et un chapeau tronconique en feutre, muni d’une mèche ou d’un gland, porté en Afrique du Nord et en Turquie ; quant au « langouti » il s’agit d’une ceinture de toile, avec une pièce passée entre les jambes, dont se vêtent certains Indiens d’Asie ; la « saya » désigne, elle, le costume traditionnel des femmes de Lima et consiste en une jupe surmontée d’une sorte de sac qui enveloppe les épaules et la tête (selon l’article de Flora Tristan paru en 1836 dans la Revue de Paris, cité dans le Wiktionnaire : [https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5a/Una_Se%C3%B1ora_de_paseo_en_la_saya_nueva_llamada_obregosina_-_Pancho_Fierro.jpg/800px-Una_Se%C3%B1ora_de_paseo_en_la_saya_nueva_llamada_obregosina_-_Pancho_Fierro.jpg]., le kari et le couscoussous[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Poursuite de l’énumération « couleur locale », avec des mets réputés exotiques : le « kari », plat réunionnais assaisonné de « cari » ou « curry », mélange indien de coriandre, de curcuma, de clous de girofle concassés ; le couscoussous désigne le couscous oriental. , le kava et le gin, le kirch et le samehou[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Énumération de différentes boissons « locales » : le kava, boisson traditionnelle mélanésienne, amère, tirée de racines d’arbustes, mâchées ; le gin, eau-de-vie obtenue à partir de mélasse (sucre de betterave ou de pomme de terre) et d’épices, répandue en Angleterre, tandis que le kirch (kirsch), eau-de-vie de cerise (« Kirsche » en allemand), vient d’Allemagne ; quant au samchou, il s’agit d’une eau-de-vie chinoise, obtenue à partir de la distillation de riz., aucun vêtement, aucun aliment, aucun spiritueux même, n’étaient rebelles à l’appel de mon vers, et les trois règnes se défendaient vainement d’être mes tributaires.
Oh ! quel temps, monsieur, quel temps ! On m’eût donné la statistique du Japon [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Science qui collecte et interprète de façon mathématique un ensemble de données de tous ordres (sociologique, politique) permettant inductions et prévisions, la statistique naît en France avec la Révolution: elle se caractérise par son caractère plus social que gouvernemental (la première concerne la ville de Paris et est confiée à Fourier par le préfet Chabrol). Le service de la Statistique, d'abord rattaché au ministère de l'Intérieur, est réparti, à partir de 1812, entre différents ministères (nous remercions Anne-Sophie Leterrier de ces précisions) et se développe sous la Restauration et la monarchie de Juillet, avec la création, en 1833, d'un Bureau de statistique générale: s'y illustre le baron Charles Dupin, que Balzac parodie, dès 1829, dans la Méditation II, "Statistique conjugale", de sa Physiologie du mariage, à propos du nombre des "femmes honnêtes". Si Le Diable à Paris (Paris, Hetzel, 1845), l'année même de la parution de l'édition Dubochet de Jérôme Paturot présente une fort sérieuse "Statistique de la ville de Paris", en revanche, dans la lignée de Balzac, Reybaud se livre au chapitre XIII de la Seconde Partie de son ouvrage à une satire de la « Société de statistique ». Même esprit satirique ici avec cette "statistique du Japon", qui résonne comme une sorte d’oxymore comique, le Japon n’étant pas encore « ouvert » en 1842.à mettre en strophes, que je n’eusse pas reculé devant la besogne. Quand on est jeune on ne connaît pas le danger.
Je vous ai parlé tout à l’heure de la première représentation d'Hernani. C’est là que nous fûmes beaux ! Jamais bataille rangée ne fut conduite avec plus d’ensemble, enlevée avec plus de vigueur. Il fallait voir nos chevelures, elles nous donnaient l’aspect d’un troupeau de lions[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Écho, en situation, du fameux vers d’Hernani : « Vous êtes mon lion, superbe et généreux » (acte III, 1 et 4), mais qui prend ici une autre dimension, en lien avec les prétentions capillaires et révolutionnaires des romantiques : emprunté à l’anglais, le « lion », dans le vocabulaire de la mode, de la « fashion » des années 1840, désigne un élégant, un dandy. Dans son Museum parisien, Louis Huart lui réserve un article (Paris, Bauger, 1841) et Félix Deriège lui consacrera une Physiologie : Physiologie du lion (Paris, Delahaye, 1842), parue l’année même de la publication en feuilleton de Jérôme Paturot.. Montés sur un pareil diapason, nous aurions pu commettre un crime : le ciel ne le voulut pas. Mais la pièce, comme elle fut accueillie ! Quels cris ! quels bravos ! quels trépignements[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La fameuse « bataille d’Hernani » : voir, supra, les note associées à « poète chevelu » et à « chef de claque à Hernani ». ! Monsieur, les banquettes de la Comédie-Française en gardèrent trois ans le souvenir. Dans l’état d’effervescence où nous étions, on doit nous savoir quelque gré de ce que nous n’avons pas démoli la salle. Toute notion du droit, tout respect de la propriété semblaient éteints dans nos âmes. Dès la première scène, ce fut moi qui donnai le signal sur ces deux vers :
Et reçoit tous les jours, malgré les envieux, Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.
Depuis ce moment jusqu’à la chute du rideau, ce ne fut qu’un roulement. Charles-Quint s’écria : Croyez-vous donc qu’on soit si bien dans cette armoire ?[Par Nathalie Preiss] Vers provocants en effet puisque Hugo, dans cette scène 1 de l’acte I, y joue et du contraste entre sublime et grotesque, théorisé dans la Préface de Cromwell, – puisque le premier vers cité est prononcé par la duègne à propos d’Hernani et du noble Don Gomez –, et de la dialectique grotesque sublime, puisque le second vers est prononcé par Don Carlos, futur Charles-Quint, censé s’exprimer en style élevé. Et le récit de Paturot relève bien de la légende de cette « bataille », puisque les vers, cités de mémoire, sont approximatifs, la version exacte étant respectivement : « Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux / Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux », et : « Croyez-vous donc qu’on soit à l’aise dans cette armoire ? ». C’est aussi un gage d’authenticité ! la salle ne se possédait déjà plus. Elle fut enlevée par la scène des tableaux, et le fameux monologue l’acheva[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Allusion à la scène 1 de l’acte III qui se déroule dans la grande salle du château de Silva où sont acccrochés aux murs les portraits des ancêtres, et au grand monologue de Don Carlos (scène 2, Acte III), futur Charles-Quint.. Si le drame avait eu six actes, nous tombions tous asphyxiés[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La phrase est reprise dans l’illustration hors texte, représentant la dernière scène d’Hernani où les trois personnages principaux se suicident, légendée ainsi : « LES ROMAINS ÉCHEVELÉS À LA 1re REPRÉSENTATION D’HERNANI ». Dans l’argot du théâtre de l’époque, les « Romains », en souvenir de leurs homologues du temps de Néron, désignent les claqueurs (voir la note associée à « claque »), appelés encore « chevaliers du battoir » ou « chevaliers du lustre » (car ils se regroupent sous le lustre du théâtre), et, dans son « Dictionnaire de la langue bleue ou glossaire franco-parisien » (1856), Eugène Furpille, à l’entrée « Romains », de jouer de ces synonymes : « Peuple qui jadis fit le lustre du monde, et aujourd’hui fait le monde du lustre. – on reconnaît les individus qui le composent à ce signe caractéristique qu’ils ont des têtes à claques. » (Paris à vol de canard, Paris, Passard, [1856], p. 252)]. Et, au chapitre XII de Jérôme Paturot, "Un succès chevelu", à propos de la chute , sinon de cheveux , du moins des Durs à cuire (Les Burgraves de Hugo), Mitouflet est bien désigné et dessiné "chevalier du lustre", avec la légende empruntée au Génie (Hugo!): "Vos trois cents battoirs en branle, et mettez à l'amende ceux qui molliront." Mais, dans la mesure où, pour la première d’Hernani, Hugo avait refusé la claque au profit de ses partisans qui avaient reçu chacun, en signe de reconnaissance, un coupon rouge où était indiqué « hierro », « fer » (voir Gérard Audinet, « Petite histoire iconographique d’Hernani et de sa prétendue bataille », en ligne : [https://gerardaudinet.wixsite.com/xix-vpi/single-post/2016/09/10/petite-histoire-iconographique-d-hernani-et-de-sa-pr%C3%A9tendue-bataille], le vocable « Romains échevelés » renvoie aux « séides chevelus » de Hugo, et Reybaud retourne ainsi ironiquement contre Hugo et ses affidés l’oxymore qu’ils cultivent, puisque les romantiques, à l’inverse des classiques s’inspirant de l’Antiquité grecque et romaine, se réclament non des Romains mais de la poésie romane des troubadours chrétiens (Mme de Staël, De l’Allemagne, 1812). Même effet d’inversion ironique dans l’image même de ces « Romains » « chevaliers du battoir » : Grandville, par-delà le renvoi à l’illustration du public de ballet d’Un autre monde où de vrais battoirs de blanchisseuses se transforment en mains (effet repris dans l'illustration de Mitouflet, "chevalier du lustre" du chapitre XII) y fait signe vers une caricature de Traviès du 30 avril 1830, où figurent déjà ces mains battoirs, intitulée "Sublime d’Hernani plat romantique", parodiant le vers : « Je crèverai dans l’œuf l’aigle impérial » en « Je crèverai dans l’œuf ta panse impériale », où un classique prend à la gorge un « romain échevelé », à l’inverse de l’illustration de Jérôme Paturot [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/MVH/aze_mvhpe0428_001.jpg?itok=oxcU1uIS].. L’auteur y mit de la discrétion ; nous en fûmes quittes pour quelques courbatures.
J’appartenais donc tout entier à la révolution littéraire : c'était presque une position sociale. II ne s’agissait plus que de la consolider par un poème en dix-huit mille vers d'un genre babylonien, ou par des fantaisies castillanes telles que saynètes et romans de cape et d’épée[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’appellation,issue des comédies de cape et d'épée espagnoles du Siècle d'or, désigne un genre littéraire, historique, poétique (R. de Beauvoir, La Cape et l’épée, 1837), romanesque (A. Dumas, Les Trois Mousquetaires, 1844) ou théâtral, dans lequel des personnages chevaleresques luttent pour de nobles causes et manient l’épée. Illustré par Alexandre Dumas, Paul Féval (Le Bossu, 1858) Théophile Gautier (Le Capitaine Fracasse, 1863) puis par Amédée Achard (La Cape et l’épée, 1875), Zévaco, Edmond Rostand et bien d’autres, c'est à Ponson du Terrail, le créateur de Rocambole et de ses aventures rocambolesques, auteur en 1855 d'un roman intitulé précisément La Cape et l'épée que l'on doit (au même titre que "roman-feuilleton") l'inscription de l'expression dans la langue: les Goncourt l’emploient dans leur Journal en date du 28 août 1855.. Je pouvais aussi abonder dans le sonnet ; mais, permettez-moi l'expression, je sortais d’en prendre. Malheureusement, mes affaires financières étaient alors assez embrouillées. Depuis que je m’étais livré à la muse, mon oncle le bonnetier m’avait fermé sa porte, et il parlait de me déshériter. Il ne me restait plus que 4 à 5,000 francs, débris de la succession paternelle. Ce fut avec cette somme que je me lançai dans la carrière. Aucun éditeur ne voulait imprimer mes œuvres à ses frais ; je me décidai à spéculer moi-même sur mon génie, Je publiai trois volumes de vers : Fleurs du Sahara. — La Cité de l’Apocalypse. — La Tragédie sans fin[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Parodie des titres et genres à la mode. Les poèmes et recueils de poésie d’alors appellent souvent, en hommage à la Nature, des titres bucoliques, tel « Le Myosotis » d’Hégésippe Moreau, et l’on se souvient que, dans le deuxième partie d’Illusions perdues, Lucien veut faire publier son recueil intitulé Les Marguerites, mais l’on est en 1820, et titres floraux et poésies sont déjà boudés par les éditeurs de nouveautés. Et Reybaud accentue la satire en jouant de l’oxymore romantique cultivé par Hugo : « Les Fleurs du Sahara », sont rares ! La Cité de l’Apocalypse fait signe vers l’épopée romantique qui, néo-catholique ou humanitaire (La Divine Epopée de Soumet, La Bible de l’humanité de l’Abbé Constant, voir le chapitre II), ouvrent sur la régénération de l’Humanité souffrante, sur la venue de la nouvelle Jérusalem, promise dans l’Apocalypse, mais prise ici moins dans son sens de « révélation » que de destruction, d’où La Tragédie sans fin, peu souhaitable !. Hélas ! à quoi tient la destinée des livres ! j'en vendis quatre exemplaires, et aujourd’hui je me demande quels sont les malheureux qui ont pu les acheter. Quatre exemplaires, monsieur, et j’avais dépensé 4,000 francs ! C’était 1,000 francs par exemplaire !
Cet échec amena un orage dans ma vie.
Il faut vous dire que j’avais cru devoir, dans l'intérêt de mes inspirations, associer ma destinée à une jeune fleuriste[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Le terme ici ne désigne pas une vendeuse de fleurs en boutique mais une fabricante de fleurs artificielles, variété du genre « grisette » (à distinguer de la bouquetière qui, elle, vend des fleurs naturelles : voir la série de Lanté, Les Ouvrières de Paris : [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_carg016575_rec_001.jpg?itok=qxR6ydAL], incarnée par Malvina. Jeune couturière en atelier ou en chambre, qui tient son nom de l’étoffe qui l’habille, la grisette naît sous la plume de la Fontaine mais elle ne devient un type, témoin la Physiologie de la grisette de Louis Huart (Paris, Aubert, 1840) ou l’article de Jules Janin dans Les Français peints par eux-mêmes (Paris, Curmer, 1841), qui court à travers études, caricatures, romans de mœurs et romans tout court (Une double famille (1830) de Balzac, avec la bien nommée Caroline Crochard, ou L’Assommoir de Zola (1877), avec la jeune Nana qui exerce précisément l’activité de « fleuriste »), qu’au XIXe siècle (voir le catalogue de l’exposition de la Maison de Balzac, Elle coud, elle court, la grisette !, 2011). Jeune ouvrière, légère mais pas entretenue, à la différence de la lorette, type qui entre en concurrence avec elle à partir de 1840, elle entretient l’étudiant en médecine (et devient alors « carabine ») ou en droit, et, si l’on en croit Ernest Desprez, embrasse diverses activités, de la plieuse de journaux ou la brocheuse de livres à la lingère ou la blanchisseuse, en passant par la bimbelotière ou la culottière (" Les grisettes", dans Paris, ou Le Livre des Cent-et-Un, Ladvocat, 1832, t. VI, p 213). Dans ce qu’il appelle son « roman » dans l’avant-propos, Reybaud joue de tous les topoï (voir infra) de la représentation de la grisette, assimilée à un oiseau de passage (dans tous les sens du terme, notamment architectural), qui ne cesse de chanter, telle ici l’alouette, ou la fauvette, d’où les noms de Rigolette dans Les Mystères de Paris (1842-1843) de Sue, de « Musette » dans les Scènes de la vie de Bohème (1845) de Mürger, et, surtout de Mimi Pinson dans Mimi Pinson. Profil de grisette de Musset (Le Diable à Paris, Hetzel, 1845). Mais, si Reybaud fait de Malvina une fleuriste, c’est qu’en bon économiste, il sait que, dans la hiérarchie des salaires des ouvrières, dont les blanchisseuses occupent le sommet (2 francs par jour), les fleuristes occupent une place moyenne (1 franc 50 : voir la statistique établie par le socialiste Louis Blanc en 1844, citée par Émile Chevalier, Les Salaires au XIXe siècle, 1887), qui leur permet d’espérer une ascension et une position sociales (de 1844 à 1881, les fleuristes connaîtront une augmentation de 100%, op. cit., p. 70), évoquées par l’échelle que Malvina s’apprête à gravir (Jérôme Paturot, lui, a déjà commencé son ascension), dessinée par Grandville sur le dos du cartonnage d’éditeur de cette édition. Et, si Paturot, devenu « poète romantique », accuse et revendique le contraste avec Malvina, lectrice du populaire Paul de Kock (voir infra), Reybaud, lui, les renvoie dos à dos et redouble la satire, puisque dans Paris-grisette (Paris, Taride, 1854), le chapitre IX consacré à la « fleuriste » en fait une prétendue « artiste » (et rend George Sand, créatrice de « la fleuriste philosophique et poétique » dans André, responsable de cette prétention) : « La fleuriste, voyez-vous, diffère de la grisette en ce sens qu’elle se croit toujours un peu artiste. […] elles invoquent la lune et les étoiles » (p. 18, 20), et le narrateur de poser à Paul de Kock en personne, qui n’en peut mais, la question : « Celle qui apprend à chanter et à jouer du piano peut-elle être qualifiée de grisette ? » (chap. X, p. 25). du nom de Malvina[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Si Jérôme Paturot a des ambitions artistes et prend ses distances à l’égard des lectures de Malvina, Reybaud, lui, prend ses distances à l’égard de Paturot en faisant de Malvina un personnage littéraire, puisque son prénom est issu du titre fameux de Sophie Cottin (1800), et renvoie aussi à la mode des poèmes « ossianiques » (attribués au barde Ossian) publiés par le poète écossais Mac Pherson (1736-1796), qui multiplie les prénoms féminins en « a », à l’origine d’un effet de mode : on pense à Indiana (1832) de George Sand, mais aussi à la grisette Georgina, dans Paris. La Grande Ville (Paul de Kock, t. I, 1842) ; la fille d’Homais, dans Madame Bovary (1857), sera, dans les années 1840, prénommée Irma, sans parler, auparavant, d’Emma !. Le caprice avait formé ce nœud, l’habitude l’avait resserré : il n’y manquait plus que la loi et l’église[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Allusion aux lois du mariage civil et religieux. Il s’agit bien ici d’un « collage », d’une union libre, désignée à l'époque par l'expression "mariés au treizième arrondissement", le Paris de l'époque n'en comptant que douze. . Par malheur, monsieur, Malvina n’appartenait point à mon école : elle raffolait de Paul de Kock et savait par cœur la célèbre partie de loto de la Maison Blanche[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Paul de Kock, romancier prolifique (1793-1871), chansonnier, librettiste, fut l’un des auteurs les plus lus au XIXe siècle en France et dans toute l’Europe (Dostoïevski le cite dans ses Possédés, 1871). Ses romans publiés dans des éditions populaires illustrées se déroulent en général dans les milieux parisiens des concierges, des petits commerçants, des rentiers, des employés (voir, par exemple, La Laitière de Montfermeil, 1827, citée par Reybaud ; La Pucelle de Belleville,1834 ; Un tourlourou, 1837 ; Le Vieillard de la rue Mouffetard, 1855) et, notamment, des grisettes. Dans la Préface qu’il donne à son roman Le Cocu (Paris, Barba, 1831), Paul de Kock (également l’auteur présumé de la Physiologie du cocu, 1841) présente son œuvre comme relevant du « genre gai » et du « tableau de mœurs ». C’est l’un des topoï de la représentation de la grisette, et Malvina n’y échappe pas, que de la présenter comme lectrice fervente de « son » romancier. Si la fameuse partie de loto est absente de La Maison blanche, en revanche, elle est bien présente dans Madeleine (Barba, 1832) du même Paul de Kock : inadvertance de Reybaud ou, bien plutôt, volonté de souligner la distance revendiquée de ce dernier, « poète chevelu », à l’égard des lectures populaires et prosaïques de Malvina ? Et il est à noter que dans l’illustration in-texte de Malvina se faisant des papillotes avec les œuvres de Paturot, figure Le Cocu ! de Paul de Kock, qui aurait dû l’alerter !. Plus d’une fois elle m’avait compromis publiquement par des appréciations que je m’abstiendrai de qualifier, et mes amis me reprochaient souvent ces amours si peu littéraires. Ma chambre était inondée de volumes malpropres empruntés au cabinet de lecture voisin : M. Dupont, André le Savoyard, Sœur Anne, et que sais-je encore ! Malvina dévorait ces turlupinades, tandis qu'elle se faisait des papillotes de mes Fleurs du Sahara, et condamnait aux usages les plus vulgaires ma Cité de l’Apocalypse. Voilà dans quelles mains j’étais tombé.
Tant que mon petit pécule avait duré, nos relations s’étaient maintenues sur un pied tolérable. Malvina se contentait de me qualifier, de loin en loin, de cornichon, ce qui était peu parlementaire [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Peu conforme au style sérieux parlementaire en effet, mais à l’argot de la grisette, où « cornichon » signifie « niais », dont Reybaud joue tout au long du texte. Il joue aussi subtilement avec les lectures de Malvina, et notamment les romans de Paul de Kock sur la grisette, que, par un effet de miroir inversé, elle reflète véritablement, puisque c’est Paul de Kock lui-même, qui, dans la Physiologie de l’homme marié (J. Laisné, 1841), n’hésite pas à traiter de « cornichon », par prétérition, grâce à une vignette fort parlante de Marckl, l’homme marié, peu disposé à l’accommodement, ou à la discussion, qui se félicite de la facilité avec laquelle sa femme achète cachemires et autres atours somptueux ! (p. 117) : [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530270g/f119.highres]. ; mais j’étais fait à ces aménités. Cependant, à mesure que les fonds baissaient, le ton devenait plus rogue, et nos disputes sur l’esthétique prenaient de l’aigreur. Aux derniers cent francs, sa passion pour les romans de Paul de Kock avait pris un caractère tout à fait violent, et ses mépris pour la poésie moderne ne connaissaient plus de bornes. La discussion se renouvelait chaque jour avec un acharnement nouveau.
« C'est du propre que vos livres, me disait-elle ; voyez seulement si vous en vendez la queue d’un. — Malvina, lui répondais-je, vous ne raisonnez point en amie de l’art : vous êtes trop utilitaire[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Issu de l’anglais « utilitarian », et renvoyant à l’utilitarisme du réformateur anglais Bentham, qui fonde l’unité sociale sur l’intérêt bien entendu, que Reybaud a évoqué dans son ouvrage consacré aux réformateurs sociaux (1840,1842), référence ici au débat sur l’utilité de l’art, sur sa mission. Si Hugo parie pour une « fonction » prophétique du poète (« Fonction du poète », Les Rayons et les ombres, 1840), que ridiculise la Physiologie du poète (1842), en revanche, Gautier s’élève contre, dès la préface d’Albertus (1832) – « Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, Saint-Simonistes et autres qui lui demandent à quoi cela rime, – Il répondra : Le premier vers rime avec le second quand la rime n’est pas mauvaise, et ainsi de suite. / À quoi cela sert-il ? – Cela sert à être beau. – N’est-ce pas assez ? » –, et dans celle de Mademoiselle de Maupin (1835), où il s’en prend aux « critiques utilitaires » et déclare que « L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines ». Il vise notamment les saint-simoniens, dont Reybaud adoptera la « religion » (voir la note associée à ce mot) à la fin du chapitre, amplifiée par les dissidents du mouvement, les humanitaires de Pierre Leroux (De l’humanité, 1840), qui assignent à l’art la mission de régénérer l’humanité souffrante. Flaubert, dans L’Éducation sentimentale (1869), roman ordonné autour des années 1840, contemporaines de Jérôme Paturot, ironisera sur la période humanitaire du peintre Pellerin, avec son « chef-d’œuvre : « Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle traversait une forêt vierge » ! (IIIe partie, chap. I). . — Oui-da ! avec ça qu’on vit de l’air du temps ! Il a fallu mettre hier deux couverts au mont-de-piété[Par Nathalie Preiss] Créé sous Louis XIII, en 1637, et situé dans le Marais, avec une double entrée, rue des Blancs-Manteaux et rue des Francs-Bourgeois, cet établissement parisien de crédit pour les plus pauvres (d’autres furent créés en province), qui subsiste sous le nom de Crédit municipal (depuis 1918), permettait d’obtenir un crédit sur des objets laissés en gage, que l’on pouvait récupérer moyennant un intérêt réputé avantageux. Dans l’argot de l’époque, il est désigné sous le vocable de « ma tante », en vertu de l’anecdote qui veut que le fils de Louis-Philippe lui aurait donné ce nom pour cacher le fait qu’il y avait laissé une montre en gage afin de solder une dette de jeu. « Ma tante » joue un rôle central dans l’imaginaire et le roman du XIXe siècle, et est associée le plus souvent à la chute de personnages qui y ont recours : ainsi, dans Illusions perdues, la déchéance de Lucien de Rubempré se mesure à l’épaisseur du livre, le seul qui voie le jour, formé par les « reconnaissances » (les coupons attestant le dépôt en gage) du Mont-de-Piété, d’où la crainte de Malvina qui, néanmoins, y aura recours et y trouvera secours, au chapitre XXXI, pour libérer Paturot de la prison pour dettes. . »
Voilà, monsieur, à quelles extrémités j'en étais réduit et quel langage il me fallait subir. J’avais beau demander des armes à la poésie contre de pareils arguments : le bon sens de cette fille m’écrasait. Chaque jour je me détachais davantage de l'art pour songer à la vie positive ; le besoin altérait chez moi les facultés du coloriste, et la misère étouffait l’inspiration. Je commençais à ne plus croire à l’infaillibilité d’une école qui laissait ses adeptes aussi dénués : je me prenais à douter de la ballade et du sonnet, de l’ode et du dithyrambe ; je tenais déjà le lyrisme dramatique pour suspect, et l’alliance du grotesque et du sublime ne me semblait pas le dernier mot de la composition littéraire[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Comme dans toutes les « listes » des amours ou des détestations littéraires de Paturot, l'on trouve ici juxtaposées des entités hétéroclites (le sonnet Renaissance, la ballade moyennageuse et le dithyrambe antique par exemple), ce qui peut passer pour conforme à certains mots d’ordre de l’esthétique romantique (le mélange des genres), mais peut aussi révéler une certaine confusion dans la culture du naïf Paturot. Ainsi le dithyrambe est un poème de louange adressé à une divinité, ou à une entité, genre littéraire qui eut ses grands modèles (Pindare) ainsi que ses adeptes néo-classiques (Dellile, Lebrun, Chénier, Casimir Delavigne) mais il est démodé à l’époque du romantisme. L’alliance du grotesque et du sublime, elle, est prônée dans la Préface de Cromwell (1827) et constitue un des piliers de l’esthétique romantique au théâtre. Voir le vers de Gautier dans Albertus ( XIV) : « Celui qui fit l’hymen du sublime au grotesque ». . Bref, j’étais prêt à renier mes dieux.
Une saillie de Malvina acheva l’affaire. Quand le jour fut venu où nous eûmes épuisé nos dernières ressources, je m’attendais à des reproches, à des larmes ; je croyais du moins qu’elle témoignerait quelque inquiétude et quelque tristesse. Je ne connaissais pas Malvina. Jamais elle ne se montra plus pétulante et plus gaie. Elle sautait dans la chambre, gazouillait comme une alouette, et de temps en temps pinçait un petit temps de danse pittoresque[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Reybaud joue ici sur l’un des topoï de la représentation de la grisette sous la monarchie de Juillet, son goût pour les bals publics intra et extra-muros qui se multiplient alors (le Bal Mabille, le bal Bullier, le Prado : voir, entre autres, la Physiologie des étudiants, des grisettes et des bals de Paris, par Satan [Georges Dairnvaell], Paris, 1849 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112899z/f135.item), notamment pour la Chaumière, près de l’Observatoire, bal des étudiants et des grisettes (voir la Physiologie de la Chaumière, suivi de l’hymne sacré par deux étudiants, Paris, Bohaire, 1841 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64718465.texteImage), et pour la danse qui y fait florès en 1840 : une version « échevelée » du quadrille, le cancan , appelé aussi la « chahut » ou « chaloupe orageuse » (voir la Physiologie de l’Opéra, du carnaval, du cancan et de la cachucha, par un vilain masque [Louis Couailhac ?] avec des dessins d’Henry Emy, Paris, Bocquet, 1842 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112899z/f1.item#.). L’illustration de Grandville redonne à l’adjectif « pittoresque » « digne d’être peint, dessiné », tout son sens, à moins que ce ne soit le sens étymologique qui lui ait donné l’idée de cette illustration. Notons qu’à la même époque, en lien avec la conception de la « femme libre » du saint-simonisme (voir, infra, les notes associées à ces termes), le nom de « saint-simonienne » a été donné à une figure, en effet fort libre, du quadrille : il se peut donc qu’il y ait eu cette fois influence de l’image sur le texte et passage obligé de Reybaud, deux lignes plus loin, à la nouvelle idole de Malvina et Jérôme : le saint-simonisme. Par ce jeu d’aller-retour entre texte-image, bel exemple ici d’iconotextualité, caractéristique de cette édition illustrée. .
« Diable ! dis-je, c’est comme ça que tu le prends ? — De quoi ! répliqua-t-elle, il n’y a rien à la maison. Eh bien, je me ferai saint-simonienne[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Saint-simoniens et saint-simoniennes sont sectateurs de la doctrine de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1763-1825) (voir infra et le chapitre suivant), auquel Reybaud avait consacré un chapitre, écrit dès 1835, dans ses Études sur les réformateurs contemporains ou socialistes modernes. Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen (Paris, Guillaumin, 1840), réédité plusieurs fois ensuite.. »
Ce mot m'éclaira : une vocation nouvelle se révélait à moi. J’avais l’étoffe d’un saint-simonien. Le tour de ces messieurs était alors venu, ils éclipsaient les romantiques. Puisque Malvina se lançait dans la partie, je pouvais bien me lancer avec elle. Mes fonds étaient évanouis ; l'oncle Paturot me tenait toujours rigueur. Que risquais-je ?
Dès le lendemain je fis tomber sous le ciseau ma chevelure de Mérovingien pour laisser croître mes moustaches et ma barbe. Je voulais paraître devant les capacités de Saint-Simon[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Maître-mot du saint-simonisme. En effet, hanté, comme toute la génération post-révolutionnaire, par l’atomisation d’une société qui a perdu sa tête et la tête, Saint-Simon entend lui redonner une unité organique en empruntant à la physiologie certains de ses concepts pour penser et panser le corps social, notamment celui de la circulation du sang, assimilée à la circulation de l’argent, source d’unité sociale. Au politique il substitue donc l’économie politique et veut donner aux producteurs – les industriels, les savants et les artistes – le gouvernement de la société. C’est pourquoi, jouant sur le sens, physique et hydraulique, de « contenant », de « canal », qui assure la circulation des fluides, et sur le sens économique et administratif d’ « aptitude à » faire circuler les richesses, il met au cœur de son système la notion de « capacité » (voir Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux. La postérité paradoxale de Saint-Simon, Puf, 1997, p. 94-95), avec la devise, rappelée à plusieurs reprises par Reybaud dans le chapitre II, consacré à Saint-Simon et au saint-simonisme de ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres ». Dans la communauté fondée en 1831 à Ménilmontant par un disciple de Saint-Simon, Prosper-Barthélemy Enfantin (1796-1864), le travail à effectuer est en effet distribué et rétribué entre les « fonctionnaires » selon la capacité de chacun (les pelleteurs, brouetteurs…, voir Reybaud, op. cit., p. 113). Une planche à visée satirique intitulée « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres : planche reproduite par Philippe Régnier, « Le saint-simonisme entre la lettre et l’image : le discours positif de la caricature », dans La Caricature: entre république et censure, Ph. Régnier, R. Rütten et alii dir, P. U. Lyon, 1996, p. 21] donne le détail de ces capacités et précise en outre que « [l]a barbe », en effet, « est de rigueur ». Reybaud, quant à lui, avait indiqué dans ses Études sur les réformateurs contemporains : « cheveux tombant sur les épaules, peignés et lissés avec soin, moustaches et barbe à l’orientale » (éd. cit., p. 114). avec tous mes avantages. Malvina, de son côté, s’épanouissait à la seule idée qu’elle allait être reçue femme libre[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans sa volonté d’unité sociale, le saint-simonisme plaidait pour l’égalité entre les sexes et l’émancipation de la femme, d’où l’expression consacrée « femme libre », qui devient, de 1832 à 1834, le titre (avec variantes) d’un journal rédigé par des femmes, le plus souvent ouvrières, acquises à la cause saint-simonienne, et dont le premier numéro proclame : « Lorsque tous les peuples s’agitent au nom de Liberté, […] la femme, jusqu’à présent, a été exploitée, tyrannisée. Cette tyrannie, cette exploitation, doit cesser. Nous naissons libres comme l’homme, et la moitié du genre humain ne peut être, sans injustice, asservie à l’autre » (La Femme libre, L’Apostolat des femmes, « Appel aux femmes », n° 1). (Cité par Michèle Riot-Sarcey, « Saint-Simoniennes », dans le Dictionnaire des féministes, en ligne : https://blog.univ-angers.fr/dictionnairefeministes/2017/01/24/saint-simoniennes/). Comme leurs parèdres masculins, les saint-simoniennes avaient leur propre costume, bleu également, témoin cette planche : [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530063493/f1.highres]. Parce qu’Enfantin, après avoir prôné le mariage, avait parié pour sa dissolubilité, les détracteurs du saint-simonisme s’empressèrent d’assimiler « femme libre » et « amour libre » à licence, et la caricature n’eut de cesse de représenter Enfantin enlaçant lascivement ladite « femme libre ». C’est sur cette question de l’émancipation de la femme qu’il y eut, en novembre 1831, divergence de vues entre les deux « Pères » de la communauté, Enfantin et Bazard (voir le chapitre suivant), à l’origine d’un véritable schisme. .
C’est là, monsieur, le second chant de mon odyssée.
II PATUROT SAINT-SIMONIEN[Par Nathalie Preiss] Chapitre paru sous le même titre, mais en minuscules italiques, dans le feuilleton du National du samedi 3 septembre 1842..
Jérôme continua ainsi ses confidences :
Monsieur, quand je me décidai à entrer dans le saint-simonisme, la religion[Par Nathalie Preiss] Si, en raison de ses réalisations pratiques sous le Second Empire (le réseau de chemin de fer notamment), à l’instigation d’un saint-simonien des premières heures, Michel Chevalier, ministre de l’Industrie de Napoléon III, l’on retient l’aspect économique du saint-simonisme, fondé sur le principe physiologique de la circulation de l’argent-sang (voir, supra, la note du chap. I associée à « capacités »), il ne prend sens que par l’aspect, voire le fondement, religieux (au sens de « ce qui relie ») du système : révélateur à cet égard le poème publié par Michel Chevalier en 1832, intitulé « le Temple ». En effet, érigeant ledit principe de la circulation de l’argent, qui trouve sa figure privilégiée dans l’image du réseau, instrument de communication, voire de communion, en principe ultime d’explication de tous les phénomènes, Saint-Simon avait bien constitué sa doctrine en véritable religion laïque, témoin le titre de son dernier ouvrage, Le Nouveau Christianisme (1825). Au lendemain de sa mort (1825), transformant le collège saint-simonien en « Église », ses disciples, Bazard et Enfantin, avaient poursuivi dans cette voie et, le 31 décembre 1829, avaient été élus « Pères suprêmes, tabernacle de la loi vivante » (L’Exposition de la doctrine de Saint-Simon, cité par Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux. La postérité paradoxale de Saint-Simon, éd. cit., p. 180, note 2) ; une fois Bazard évincé (voir, supra, chapitre I, la note associée à « femme libre »), Enfantin était bien devenu le « pape » de la religion saint-simonienne, qui déclarait : « Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui./Nul de nous est hors de lui, mais aucun de nous n’est en lui./Chacun de nous vit de sa vie, et tous nous communions en lui, car il est tout ce qui est. » (L. Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains, éd. cit., p. 76). La communauté de Ménilmontant (voir, supra, chap. I, la note associée à « capacités »), qu’il avait fondée en 1831, comptait une quarantaine de « moines » (voir la planche citée au chapitre I, intitulée « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », juillet 1832), et, le 6 juin 1832, le jour même de la répression des émeutes républicaines du cloître Saint-Merri, il avait organisé une véritable « prise d’habit » : sur le sien, figurait l’inscription « Le Père » (voir, en dépit d’une inexactitude sur la date : http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/3_47.htm). Significatif du caractère religieux du saint-simonisme, le titre de l’ouvrage qu’Enfantin publiera en 1858 : Science de l’homme ou Physiologie religieuse. avait déjà revêtu l’habit bleu-barbeau[Par Nathalie Preiss] de la couleur du bleuet, autre nom du « barbeau ». Voir la planche déjà citée : « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » (juillet 1832) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres ]., inventé par Auguste Chindé[Par Nathalie Preiss] Cet habit est décrit, déjà avec une certaine ironie, par Reybaud lui-même dans son article de 1834, « Les réformateurs du XIXe siècle », paru dans le Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle : « justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, casquette rouge, pantalon de coutil blanc ou de drap garance, sautoir de fantaisie autour du cou. Le reste de la toilette était à l'avenant; cheveux à l'inspiré, rejetés et lissés en arrière, moustache et barbe à l'orientale. » (Paris, Charles Béchet, 1834, t. I p. 190) ; description reprise dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « L’uniforme était simple et coquet : justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, casquette rouge, pantalon de coutil blanc, sautoir autour du cou » (chap. V. « Quatrième époque », éd. cit., p. 114). Voir aussi la planche hors-texte de Grandville dans ce chapitre. Mais Reybaud omet une pièce maîtresse : le gilet, au col bordé de rouge (couleur du travail), qui s’attachait par le dos et que l’on ne pouvait donc agrafer seul, en signe d’union, voire de communion. À partir de 1832, date de la retraite à Ménilmontant, c’est bien Auguste Chindé qui devint le tailleur attitré et breveté des saint-simoniens : « Dès ce moment, la communauté eut ses fournisseurs avec brevet, cordonnier, boucher, boulanger, blanchisseur, et l'on put même lire sur une enseigne du boulevart des Capucines : Auguste Chindé, tailleur saint-simonien. » (Nouveau Tableau de Paris, éd. cit., p.190). Précisons que, si c’est Chindé qui réalise cet habit, le dessin original en revient au père de Rosa Bonheur (voir http://gw.geneanet.org/pdelaubier?lang=fr;pz=pierre;nz=de+laubier;ocz=0;p=prosper;n=enfantin). , tailleur spécial[Par Nathalie Preiss] Dans la version du feuilleton du National du 3 septembre 1842, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, une variante: "tailleur spécial et breveté". du nouveau pape[Par Nathalie Preiss] La substitution de "tailleur spécial du nouveau pape " à la version initiale du feuilleton (reprise par l'édition de 1844 chez Paulin) "tailleur spécial et breveté" met l'accent sur la dimension religieuse du saint-simonisme, évoquée plus haut. . Je me fis culotter par cet artiste, et j’eus toutes les peines du monde à empêcher Malvina d’en faire autant. Ma jeune fleuriste s’était fait une idée exagérée de ses nouveaux devoirs : elle se croyait obligée à tirer vengeance en ma personne de l’oppression que son sexe subissait de temps immémorial[Par Nathalie Preiss] Jeu ironique sur la conception de la femme pour les saint-simoniens et saint-simoniennes, et, notamment, pour « le pape » Enfantin (qui s’opposera néanmoins sur plusieurs points à Bazard, dont la femme, Claire, avait épousé, avec lui, la cause saint-simonienne : voir la note associée à « femme libre » du chapitre I) qui, lors des séances des 19 et 21 novembre 1831, déclarait que le « christianisme […] avait émancipé la femme, mais l’avait tenue dans sa subalternité » et que « le saint-simonisme devait affranchir la femme, et la poser à l’égal de l’homme. » (L. Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains, éd. cit., p. 104)., et il fallut l’intervention d’un de nos Pères en Saint-Simon pour que son zèle de néophyte ne la portât point à des extrémités fâcheuses. Il faut vous dire que Malvina a la main naturellement prompte. Jugez de ce que cela devait être sous l’empire d'un sentiment religieux ! La première période de son émancipation fut rude à passer.
Ce ne fut pas ma seule épreuve. Vous avez vu, monsieur, quelle figure je faisais dans la phalange romantique. Mon nom avait percé parmi les poëtes chevelus, et je pouvais me flatter de jouir dans leur cénacle d’une certaine réputation. Quand il s’agit de me donner un grade parmi les saint-simoniens, je fis valoir ces titres[Par Nathalie Preiss] Paturot peut d’autant plus les faire valoir auprès du « pape » Enfantin et de ses disciples que le terme de « cénacle », appliqué au cercle formé pas les sectateurs de Hugo mais aussi à celui de ceux qui gravitent autour de Vigny, Nodier et de bien d’autres, est emprunté par les romantiques au vocabulaire chrétien (le cénacle désignant la pièce où se réfugient les apôtres après la mort du Christ), et que certains saint-simoniens s’inspirent du portrait du Jeune-France romantique, pour dessiner celui du poète contemporain, pris entre la ruine du monde ancien et l’attente tout à la fois douloureuse et vigoureuse d’un nouveau monde, régénérateur du lien social perdu, sur le modèle du Moyen Âge chrétien (voir Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 1977 , p. 294-301). , une physionomie heureuse, comme vous le voyez, et une foule d’autres avantages que ma modestie me défend d’énumérer. Je devais croire que les gros bonnets du saint-simonisme[Par Nathalie Preiss] Satire à plusieurs voix et visées : satire de Reybaud à l’égard de Paturot qui, tout en voulant s’affranchir du bonnet de coton, met l’univers sous un bonnet ; satire des saint-simoniens vus par un Paturot désenchanté qui convertit l’auréole des « Pères suprêmes » en coiffure d’industriels nantis ; enfin, à travers lui, satire de Reybaud à l’égard de ceux qui entendent donner le pouvoir politique et social aux producteurs, savants et industriels et qui, s’ils se font les chantres d’une société égalitaire, sous forme d’association, « grâce à la division du travail et à la suppression de la hiérarchie de l’argent et du savoir » (Pierre Musso, op. cit., p. 138) – et l’on se souvient du mot d’ordre : « À chacun selon ses capacités, à chacun selon ses œuvres » (voir la note associée à « capacités » au chapitre I) –, conservent une hiérarchie dans ce qui s’apparente non seulement à un nouvel ordre social mais à un nouvel ordre religieux, avec les « Pères suprêmes », Bazard et Enfantin, et bientôt, à partir de novembre 1831, Enfantin, seul « Père suprême », et, « à côté de son fauteuil, un fauteuil vide, représentant « la femme [encore] absente et appelée », et appelée à devenir « femme-messie » et, « à côté d’Enfantin, mais un peu au-dessous, O[lindes] Rodrigues, nommé chef du culte et de l’industrie, spécialement chargé de l’organisation des travailleurs et des intérêts matériels » (voir l’article "Saint-Simonisme", à charge, du Dictionnaire des erreurs sociales , ou recueil de tous les systèmes qui ont troublé la société[…], par M. le marquis de Jouffroy publié par M. l’abbé Migne, tome 19 de sa Nouvelle encyclopédie théologique, 1852, p. 767). , ceux qu'on nommait les Pères, seraient flattés d’ouvrir leurs rangs à un homme aussi littéraire que je l’étais. J’avais compté, monsieur, sans l’économie politique[Par Nathalie Preiss] L’économie politique, discipline née avec Jean-Baptiste Say, auteur en 1807 d’un Traité d’économie politique réédité d’année en année et, notamment, en 1841, est au cœur du saint-simonisme et fonde la politique, voire s’y substitue. En 1817, année de la troisième édition du Traité, Saint-Simon le cite dans ses Lettres à un américain, afin de distinguer les deux disciplines : « On a longtemps confondu la politique proprement dite, la science de l’organisation des sociétés, avec l’économie politique, qui enseigne comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses. Cependant les richesses sont essentiellement indépendantes de l’organisation politique » (cité par Pierre Musso, op. cit., p. 116), mais, et il parle cette fois en son nom, pour mieux fonder celle-là sur celle-ci : « L’économie politique est le véritable et unique fondement de la politique », voire fondre la première dans la seconde : « La politique est donc, pour me résumer, la science de la production » (Pierre Musso, op. cit., p. 117), dont les maîtres-mots sont la circulation (voir les notes associées respectivement aux mot « capacités » au chapitre I et, supra, « religion ») et la communication. et la philosophie transcendante[Par Nathalie Preiss] Allusion à la philosophie idéaliste allemande, incarnée, entre autres, par l’hégélien Schelling. Le 11 octobre 1835, Enfantin avait répondu à Heine, qui lui dédiait De l’Allemagne, par une lettre, publiée par Duguet en 1836 puis reproduite par L'Artiste, le 6 septembre 1846 (Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, éd. cit., p. 285), où il associait La France à la Religion, l’Allemagne à la Science et l’Angleterre à l’Industrie et, à partir de ces trois fondements du saint-simonisme, plaidait pour une triple alliance. Dans une digression sur Schelling, il lui reproche d’être un philosophe pressé, de ne pas tenir compte de l’importance du temps et de « la vie éternelle », présente chez Lessing : « Chose curieuse, il semblerait que les savants, les théoriciens, hommes de l’esprit, de la pensée, du nombre, du temps, devraient être moins pressés que les praticiens de voir réaliser des théories ; pas du tout. Je crois pourtant qu’il en sera ainsi un jour, mais à une condition, c’est qu’avant toutes choses ils croiront, comme Lessing, à la vie éternelle. « (« P. Enfantin à M. Heine », Duguet, 1836, p. 18).. On me fit subir un examen qui roula sur ces sciences barbares, après quoi les juges me délivrèrent mon brevet de capacité. Le croiriez-vous ? j'étais saint-simonien de quatrième classe[Par Nathalie Preiss] Si les « travailleurs » se divisent, selon leur proximité avec la doctrine, en « visiteurs, aspirants et fonctionnaires » (entrée « Saint-Simonisme » dans le Dictionnaire des erreurs sociales, éd. cit., p. 767), les « fonctionnaires », « sans domestiques », réunis dans la communauté de Ménilmontant, ne se soumettent qu’au mot d’ordre : « À chacun selon ses capacités, à chacun selon ses œuvres », rappelé dans la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » (juillet 1832) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres]. Néanmoins, avec cette improblable "quatrième classe", Paturot commence tout en bas d'une échelle invisible. : on me proposait en second à la rédaction des bandes du journal de la religion[Par Nathalie Preiss] La doctrine saint-simonienne avait été d’abord diffusée, à partir de 1825, année même de la mort de Saint-Simon, par le journal bien nommé qu’il avait conçu, Le Producteur, puis par le journal L’Organisateur, d’août 1829 à août 1831, enfin par Le Globe, journal libéral qui, une fois repris, dans la seconde quinzaine d’octobre 1831, par un disciple, bientôt dissident, de Saint-Simon, Pierre Leroux, avait reçu successivement le sous-titre de « Journal de la doctrine de Saint-Simon » puis de « Journal de la doctrine saint-simonienne » jusqu’au 4 avril 1832, date du dernier numéro (Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, éd. cit., p. 278-279). .
Mon premier mouvement fut de la colère, une colère d’auteur sifflé. Je voulais donner au diable les Pères, et les examinateurs, et le brevet de capacité. On me calma, on me promit de l’avancement. Mes supérieurs me firent l’œil en coulisse, comme c’était leur usage quand ils voulaient magnétiser les récalcitrants. Je me laissai attendrir en pensant que, tôt ou tard, on rendrait justice à un homme de style. Je réfléchis d’ailleurs que je me devais à l’humanité ; j’oubliai ces petites blessures d’amour-propre en songeant à la reconnaissance des générations futures. On m’expliqua, en deux mots, en quoi consistait le saint-simonisme. Nous avions pour mission d'empêcher l’exploitation de l'homme par l'homme ; en vertu de quoi, plus tard, à Ménilmontant, on me fit cirer les bottes de la communauté. Nous nous proposions aussi de mettre un terme à l’exploitation de la femme par l'homme [Par Nathalie Preiss] Dans ses Études sur les réformateurs contemporains, Reybaud avait déjà cité ces formules empruntées au discours d’Enfantin lors de la séance du 21 novembre 1831 : « il déclara d’une façon solennelle que si le saint-simonisme avait combattu énergiquement et rayé de son évangile l’exploitation de l’homme par l’homme, il ne pouvait ni admettre ni tolérer davantage l’exploitation de la femme par l’homme » (op. cit., p. 104). L’on notera néanmoins que si, dans la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », le « Père suprême », Enfantin, « manie vigoureusement la bêche, la pioche et le râteau », il ne travaille que « parfois » au jardin et « entonne » surtout « les cantiques que répètent en travaillant les divers fonctionnaires » !; ce qui explique pourquoi Malvina, dans sa ferveur religieuse, se plaisait à me traiter comme un nègre.
Pendant que mes débuts avaient si peu d’éclat, ceux de ma fleuriste faisaient sensation. Pitié, monsieur, pitié ! Cette jeune fille qui, en littérature, ne pouvait s'élever au-dessus de Paul de Kock, était, en saint-simonisme, un vase d’élection, une nature d’élite. On la reçut de seconde classe[Par Nathalie Preiss] Dans la version du feuilleton du National, la variante suivante: "de première classe"., avec la perspective d'aller plus haut[Par Nathalie Preiss] La nouvelle version (voir la note génétique précédente) atténue le contraste avec la "quatrième classe" de Paturot et lui laisse, à elle, une possibilité de progression ("On la reçut de seconde classe, avec la perspective d'aller plus haut"), et, au texte, la possibilité d'un rebondissement, qui, en effet, vient ensuite, avec la grande scène féministe du chapitre. . On lui trouvait les qualités de la femme forte, d’un esprit sans préjugés. Malvina a ce que l’on nomme vulgairement du bagout [Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National,"bagout" est orthographié "bagou".; ce genre de talent[Par Nathalie Preiss] Selon le Dictionnaire historique d’argot de Lorédan Larchey [Paris, Dentu, 1881] (Paris, Jean-Cyrille Godefroy, 1982, p. 23-24), le terme "bagout", issu de « bagouler », « parler », et qui peut s’orthographier « bagou », « bagout » ou « bagoult », désigne tout à la fois un discours à sens unique et sans sens (Nodier) et un discours habile et volubile, enflé, comme celui de la blague (au sens de l’époque, de plaisanterie trompeuse – non par le mensonge mais par la hâblerie, fondée non sur le couple vrai-faux, mais sur le couple plein-vide), comme le souligne Balzac (cité par Lorédan Larchey), qui joue aussi sur le sens donné par Nodier, et en fait une caractéristique des boutiques (d’où l’usage ici par des grisettes évoluées et délurées, comme les modistes ou les fleuristes !) à propos du mercier Rogron: « Ce détaillant avait pris l’habitude [d]’expliquer [à ses commis] les minuties du commerce de la mercerie […] en les ornant des plates plaisanteries qui constituent le bagout des boutiques. Ce mot, qui désignait autrefois l’esprit de repartie stéréotypée, a été détrôné par le mot soldatesque de blague. […] Rogron, content de lui-même, avait fini par se faire une phraséologie à lui. » (Pierrette, 1842). plaisait aux saint-simoniens, ils en avaient l’emploi, cela entrait dans leur spécialité. Moi-même, quelques jours après, je pus voir quelle précieuse acquisition la religion nouvelle avait faite dans la personne de ma fleuriste. Ce fut comme un coup de théâtre, et malgré moi j’y jouai un rôle. Voici dans quelles circonstances.
Le saint simonisme cherchait à faire des conquêtes, et dans ce but il n'épargnait aucun moyen pour agir sur le public. L’un des plus puissants consistait en des conférences qui se tenaient le soir, à la lueur de cent bougies, dans une salle située rue Taitbout[Par Nathalie Preiss] En effet, les saint-simoniens, soucieux de rallier le plus grand nombre à leur foi, pratiquaient le prosélytisme, à travers les conférences des « pères », Enfantin et Bazard, d’abord dans la salle, louée, de l’Athénée, rue Taranne, ensuite rue Taitbout, enfin, à l’apogée du rayonnement de la doctrine avec la constitution de la « famille » et de « l’Église saint-simonienne » en 1831 (avant le schisme entre Enfantin et Bazard), rue Monsigny, à Paris. Comme le précise Reybaud lui-même, dans ses Études sur les réformateurs contemporains (éd. cit., p. 71), les conférences de la rue Taranne s’intitulaient, sans équivoque, Exposition complète de la foi saint- simonienne, et attiraient un public nombreux et varié ; dès 1834, dans son article intitulé « Les réformateurs du XIXe siècle » du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, il insistait sur l’éloquence des saint-simoniens : « M. Barrault soufflait dans le public sa parole chaude et poétique […]. On avait organisé des prédications dominicales, avec accompagnement de petits drames et de conversions publiques ; mademoiselle Julie Fanfernaut s'y révélait comme une illuminée ; l'audience éclatait en sanglots périodiques, et chaque lundi, le Globe, journal de la religion, recueillait une à une toutes ses larmes. » (t. I, p. 187). À partir de 1832, retirés à Ménilmontant autour d’Enfantin, les saint-simoniens continuèrent à vouloir convertir à leur foi, en ouvrant leur porte deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, « aux fidèles et aux curieux, qui les considéraient occupés de travaux domestiques, prenant leur repas, se promenant deux à deux ou réunis en groupes, sereins, rayonnants, les yeux exaltés, ou bien chantant des cantiques sur un ton grave et monotone. » (Dictionnaire des erreurs sociales, art. cit., p. 770), et Reybaud, dans son article cité plus haut du Nouveau Tableau de Paris (1834), d’ironiser : « à l'heure du dîner, le réfectoire s'ouvrait pour le grand tableau, laissa nt voir par toutes ses croisées le père et ses fils groupés à table, tandis que les choristes de la communauté entonnaient, comme un Benedicite, l'hymne du frère David : Soldats, ouvriers, bourgeois,/ Aimez-nous, aimez notre père;/ appel touchant, harmonieux, et d'un bel ensemble; mais dont tous et chacun, bourgeois, ouvriers, soldats, paraissaient, à vrai dire, fort médiocrement touchés. » (p. 192-193).. Comme auditoire, on y voyait des curieux venus de tous les coins de Paris, des ouvriers, des grisettes, des artistes, des gens du monde, une société un peu mêlée, mais fort originale. Là éclataient des professions de foi, des conversions soudaines. Les saint-simoniens qui avaient la parole facile se lançaient dans divers sujets et faisaient assaut d'éloquence. On pleurait, on s’embrassait, en applaudissait, sous la surveillance des sergents de ville et avec l’approbation de l’autorité[Par Nathalie Preiss] En revanche, si l’on en croit l’article du Dictionnaire des erreurs sociales, cité dans la note précédente, les « journées portes ouvertes » attiraient une « foule avide de les voir qui devint si grande que la police lui défendit l’accès de la maison » (p. 770). Créés en 1829 par le préfet de Belleyme, les sergents de ville, ancêtres des gardiens de la paix, étaient chargés de la police municipale et du maintien de l’ordre public.. Quand un spectateur demandait la parole pour une interpellation, on la lui accordait, et alors commençait une sorte de tournoi entre les incrédules et les apôtres saint-simoniens. On sifflait d’un côté, on approuvait de l’autre, on échangeait des apostrophes qui n’étaient rien moins que parlementaires, jusqu’à ce que les municipaux[Par Nathalie Preiss] C’est-à-dire les « gardes municipaux » : succédant à la Gendarmerie de Paris, cet ordre, créé par Napoléon et supprimé en 1812, avait été recréé en 1830 par Louis-Philippe. Dans l’argot du gamin de Paris, le « municipal » devint bientôt le « cipal » ! fissent évacuer la salle et que force restât à la loi. J’ai passé là, monsieur, quelques soirées que je ne retrouverai de ma vie.
Le premier jour où nous parûmes, Malvina et moi, sur le banc des nouveaux catéchumènes[Par Nathalie Preiss] Vocable emprunté à la religion chrétienne par la religion saint-simonienne, le « catéchumène » désignant la personne qui se prépare au baptême et, par là même, à l’accueil dans la communauté chrétienne., la discussion s’engagea au sujet des droits de la femme, de l’émancipation de la femme. Un beau parleur de l'assemblée cherchait à prouver la supériorité de notre sexe sur l’autre, il s’appuyait sur des documents historiques, sur les différences d’organisation, sur les lois de la nature. À diverses fois Malvina avait témoigné son impatience, quand tout à coup, ne pouvant se contenir, elle se leva :
« Mon Père, dit-elle au président, j’éprouve le besoin de répondre à ce muguet[Par Nathalie Preiss] Bel exemple, avec ce qui suit, de l’argot de la grisette (voir, supra, la note associée à « fleuriste », au chapitre I). Le « muguet », par allusion au parfum de la fleur porté par certains hommes, désigne, dans le vocabulaire Jeune France, un homme élégant, raffiné : ainsi, dans La Caricature du 20 octobre 1831 (voir Georges Matoré, Le Vocabulaire et la société sous Louis-Philippe, Genève, Slatkine Reprints, 1967, p. 48), à la rubrique « Caricatures », paraît un article intitulé « Thermomètre intellectuel inventé par un Jeune France, et publié par un Toupet », où « les modifications successives de l’entendement peuvent se classer de cette manière et sous les dénominations suivantes […] : De 15 à 20 ans et au-dessous, l’homme est Jeune France […]/De 20 à 25, l’homme est Muguet […]/De 25 à 30, Toupet […]/De 30 à 35 ans, Crocodile […]/De 35 à 40, Rococo […]/De 40 à 45, Perruque […]/De 45 à 50, Ganache […] ». Ici, le mot est pris en mauvaise part et équivaut à « blanc-bec » ; je demande la parole. — Vous l’avez, ma sœur, dit le président. — À la bonne heure, reprit-elle, je me dégonflerai[Par Nathalie Preiss] Antiphrase argotique : Malvina, précisément, n’entend pas se dégonfler! . Qu’est-ce qu’il vient donc nous chanter, ce linot, que notre sexe est fait pour obéir[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, comme dans la version de la troisième édition, chez Paulin, de 1844, on lisait: "que notre sesque est fait pour obéir"., le sien pour commander [Par Nathalie Preiss] La leçon du feuilleton et de l'édition de 1844 (voir la note précédente) est davantage en harmonie avec la parlure populaire de la grisette (voir la note suivante).? Ils sont tous comme ça, ces serins d'hommes[Par Nathalie Preiss] Bouquet des « noms d’oiseaux » appliqués au « muguet » par Malvina. Si la métaphore du linot, nom de l’oiseau friand de graines de lin, est une création de Malvina, qui, en bonne saint-simonienne, se plaît à jouer sur les genres et masculinise à plaisir l’image attendue de « linotte », qui subsiste dans l’expression « tête de linotte » (et le terme désigne, en ornithologie, aussi le mâle), en revanche, « serin » appartient à l’argot courant de la grisette et de son parèdre, le gamin de Paris, et signifie « naïf », voire « niais » (en lien avec la couleur du cocu, le jaune serin). À travers Malvina, Reybaud joue sur l’inversion des rôles ou, du moins, l’égalité des sexes, prônée par le saint-simonisme, puisque dans les représentations textuelles ou visuelles du temps, c’est la grisette qui est associée à la légèreté (dans tous les sens du terme) de l’oiseau, à l’alouette, la fauvette ou le pinson, témoin la Mimi Pinson. Profil de grisette (Le Diable à Paris, 1845) de Musset.. En public, roides comme des crins ; dans le tête-à-tête, souples comme des gants[Par Nathalie Preiss] Images en situation : Reybaud s’emploie à mettre dans la bouche de la grisette des comparaisons qui relèvent de son monde, celui de la mode et du textile : le crin de la crinoline, inventée par Oudinot sous la monarchie de Juillet, et les gants fabriqués et vendus par les grisettes gantières.. Connu ! connu ! »
À cette sortie, l’assemblée entière fut saisie d’un fou rire. Les grisettes étaient en nombre: le triomphe de Malvina fut le leur.
« Bravo ! bravo ! » criait-on.
Malvina rayonnait ; elle reprit :
« Ah ! voulez-vous voir comment on les éduque, les hommes, quand on s’en donne la peine. Eh bien, on va vous en offrir le spectacle : la vue n’en coûte rien. Ici, Jérôme. »
C’était moi que Malvina apostrophait en y ajoutant un signe de l’index qui ne me laissait aucun doute sur son intention. J’aurais voulu être à cent pieds sous terre. J’allais servir à une exhibition, j’allais poser. Un moment je songeai à désobéir ; mais l’air de Malvina était si impérieux, elle semblait si peu douter de ma soumission, que je n'osai pas intervertir les rôles. Les Pères saint-simoniens paraissaient d’ailleurs enchantés de la tournure que prenait la scène ; c’était pour eux une démonstration vivante, et autour de moi tout le monde m'encourageait à m’y prêter. Je me rendis donc au geste de Malvina. Quand je fus à sa portée, elle me mit la main sur l'épaule, et, se tournant vers l'auditoire, elle ajouta[Par Nathalie Preiss] Ici, une illustration in-texte de Grandville, qui transforme la salle Taitbout (voir supra) en vraie scène de théâtre (Jérôme avait prévenu: "Ce fut comme un coup de théâtre, et malgré moi j'y jouai un rôle"), avec, ici, son parterre de grisettes en tous genres, et, le dominant, Malvina, posée en véritable prima donna du saint-simonisme, qui pointe de l'index (et met à l'index) son malheureux mari, qu'elle entend dresser et redresser! :
« En voici un que j’ai dressé ! il pinçait le vers français, ça ne m'allait pas, j’en ai fait un saint-simonien, j’en ferai ce qu'il me plaira ! Ah ! vous croyez que c’est toujours la culotte qui gouverne ; merci ! Il y en a beaucoup parmi vous qui ne parlent haut que lorsqu’ils sont loin du jupon de leurs épouses. Suffit, je m’entends. Va t’asseoir, Jérôme. »
Vous dire la tempête de bravos qui accueillit cette boutade est impossible. L’essaim des brodeuses, des chamareuses, des lingères, des modistes[Par Nathalie Preiss] Reybaud respecte ici la hiérarchie de la gent grisette : en effet, si l’on en croit J.-B. Ambs-Dalès, dans ses Amours et intrigues des grisettes de Paris (Roy-Terry, 1830), il y a « six principaux ordres de la hiérarchie des grisettes » (p. 80), qu’il répartit par quartiers : après avoir mis à part les doreuses, brunisseuses, doreuses sur porcelaine, découpeuses de schalls, ravaudeuses, cotonnières et éjarreuses, cantonnées aux faubourgs, les brocheuses, satineuses et relieuses, liées spécifiquement à la librairie, quartier de l’Odéon, les culottières, quartier de la Halle, il place, en bas de la hiérarchie, après les chamarreuses ou bordeuses de souliers, quartier de l’Hôtel de Ville, les blanchisseuses, quartier du Panthéon ; au-dessus, les brodeuses, quartier du Marais ; plus haut, les couturières, quartier de l’École de médecine ; plus haut, les fleuristes (ordre auquel appartient Malvina. Voir aussi, supra, au chap. I, la note associée à « fleuriste »), quartier de la rue Saint-Denis ; plus haut encore, les lingères et mercières, quartier du Palais-Royal ; enfin, au sommet, les modistes, quartier du Palais-Royal, l’aristocratie des grisettes, comme en témoigne la planche intitulée « Atelier de modistes » de la série publiée par La Mésangère, Le Bon Genre (1827) [http://histoiredemode.hypotheses.org/files/2016/03/CeZfHWCWwAIMO3H.jpg-large.jpeg]. , qui bourdonnait dans la salle, voulait porter Malvina en triomphe. Jamais Père n'avait obtenu un succès pareil. Séance tenante, cinquante-trois ouvrières confessèrent la foi saint-simonienne : les conversions se succédaient, et c’était Malvina qui en était l’âme. Aussi passa-t-elle, dans cette même soirée, au grade de prêtresse du premier degré[Par Nathalie Preiss] Plaidant pour l’égalité entre hommes et femmes, le « Père » Enfantin assigne à la femme, dans l’église saint-simonienne,le rôle de prêtresse, mieux, il envisage un couple prêtre, et Reybaud, dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840), de le citer : « Quelle est belle la mission du prêtre social, homme et femme ! qu’elle sera féconde ! Tantôt il calmera les ardeurs inconsidérées de l’intelligence, ou il modèrera les appétits déréglés des sens ; tantôt, au contraire, il réveillera l’intelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis […] » (éd. cit., p. 105). Enfantin va même plus loin et appelle de ses vœux une femme messie, à la recherche de laquelle partiront plusieurs saint-simoniens, dont Barrault, qui, abandonnant le nom d’ « Enfantinien » pour celui de « compagnon de la femme », partit la chercher jusqu’en Turquie, où sa quête, suspecte aux autorités, s’arrêta (Dictionnaire des erreurs sociales, éd. cit., p. 771)..
Vous l’avouerai-je ! j’étais confus du rôle que je venais de jouer, et pourtant le succès de ma fleuriste me touchait comme un résultat auquel j'avais concouru. Malvina me comprit, car en rentrant elle me sauta au cou et me dit :
« T'as un bon caractère, Jérôme, je te revaudrai cela, parole de prêtresse. »
En effet, monsieur, son dévouement ne se démentit plus.
Quelques mois se passèrent ainsi. On donna des bals passablement décolletés en l’honneur de la religion : jamais culte ne s’était annoncé plus gaiement. Des femmes, plus ou moins libres, animaient ces fêtes, et je n’étais pas le moins empressé auprès d’elles[Par Nathalie Preiss] Jeu sur l’expression saint-simonienne « femme libre » (voir, supra, au chap. I, la note associée à ce mot). C’est, entre autres chefs d’accusation, pour les mœurs supposées trop libres, à partir de la déclaration d’Enfantin sur le couple prêtre citée plus haut, qu’Enfantin et ses proches furent condamnés en 1832.. Ces assiduités donnèrent à réfléchir à Malvina ; le saint-simonisme commença à lui paraître un peu trop sans préjugés[Par Nathalie Preiss] Variante (déjà présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844), par rapport à la version initiale du feuilleton du National, où l'on pouvait lire : "le saint-simonisme commença à paraître moins attrayant;".. D'un autre côté, quelques Pères voulurent prendre des libertés avec elle, et il fallut qu’elle les mît à la raison à sa manière. On se fâcha, elle se fâcha plus fort ; on la menaça de destitution, elle répondit par des impertinences.
D’ailleurs, les fonds saint-simoniens marchaient vers une baisse, et Malvina pressentait une déconfiture prochaine. Déjà on s’était retiré sur les hauteurs de Ménilmontant[Par Nathalie Preiss] Après la rupture avec Bazard, et l’éloignement d’autres disciples, Carnot, Leroux, Pereire, Enfantin réunit la communauté dans sa propriété de Ménilmontant, évoquée en 1834 par Reybaud lui-même dans son article, déjà cité, du Nouveau Tableau de Paris : « À Ménil-Montant, au point culminant de la côte, M. Enfantin avait une propriété patrimoniale, une vaste maison, avec jardin d'un demi-arpent. Belleville à droite, le Père Lachaise à gauche, et Paris rampant aux pieds. Quel site pour un monastère ! Là on pouvait s'inspirer dans la solitude, oublier les tracas du monde, attendre la venue de la femme, essayer en petit l'association contemplative et partielle, jusqu'à ce que l'heure eût sonné de l'association universelle et laborieuse. Ainsi pensa le père, il parla ; et toute la famille accourut se recueillir dans cette retraite. » (p. 189). pour y vivre d’économie. Le régime des raisins verts et du haricot de mouton allait arriver. Cependant je ne voulus pas abandonner la partie au moment où elle se gâtait ; je résolus de faire preuve de dévouement en restant à mon poste. Je me cloîtrai comme les autres et pris l’habit, le fameux habit saint-simonien. On m’assigna mon emploi, mes fonctions. Hélas ! monsieur, ce fut la dernière humiliation qui m'était réservée. Ma capacité m'avait valu le soin des bottes de la communauté. Pendant deux mois je vécus dans le cirage ; chaque jour je lustrais quarante paires de bottes religieusement[Par Nathalie Preiss] Légende de la planche hors-texte de Grandville « Apôtres dans l’exercice de leurs fonctions sacerdotales », qui illustre cette scène et donne tout son sens à « religieusement » avec un Paturot auréolé, cirant avec vigueur (tandis que d’autres apôtres s’affairent à d’autres tâches domestiques), devant le « Père Enfantin », en effet quarante paires de bottes, puisque « les moines de Ménilmontant » étaient au nombre de quarante. Précisons que cette fonction n’a rien d’une invention de Paturot et, selon la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », était tenue, en juillet 1832, par « Émile Barrault, ancien Professeur, auteur d’une comédie en cinq actes et en vers. — Auguste Chevalier, ancien Professeur de Physique. — Dugied, ancien Avocat à la Cour royale », et, dans la perspective d’une égale répartition des tâches, n’avait pas moins de valeur que celle de « fonctionnaire pour le nettoyage des chandeliers et l’enlèvement des ordures ». Dans le même esprit que celui de la planche de Grandville, ladite fonction avait donné lieu à une caricature non signée et numérotée 27 de la série « Capacités saint-simoniennes », où est campé, au premier plan, un saint-simonien cireur de bottes dont la brosse est actionnée par une languette que l’on tire, tandis qu’au second plan, la « femme libre » prend du bon temps avec le « Père » [https://books.openedition.org/pul/docannexe/image/7922/img-6.jpg]. Planche reproduite par Philippe Régnier,« Le saint-simonisme entre la lettre et l’image : le discours positif de la caricature », dans La Caricature: entre république et censure, Ph. Régnier, R. Rütten et alii dir, P. U. Lyon, 1996, p. 22).. Par exemple, je n’ai jamais pu me rendre compte du service que je rendais en cela à l'humanité, et quel intérêt mon coup de brosse pouvait avoir pour les générations futures. C’est un problème qu’aujourd'hui encore je me pose sans pouvoir le résoudre.
Autant, monsieur, la première période de notre vie religieuse avait été remplie de joies et de succès, autant la seconde fut pleine de tristesse et de revers. Le jardin dans lequel nous nous étions volontairement cloîtrés abondait en raisins qui n’ont jamais pu mûrir. La détresse s’en mêlant, nous en fîmes la base de notre ordinaire, et Dieu sait ce qu’il en résulta. Malvina, qui avait repris son travail en ville, venait à mon secours en m’apportant quelques côtelettes supplémentaires ; mais cela ne suffisait pas pour balancer l’affreux ravage des fruits verts. Vous dire dans quel état se trouvait alors la religion serait chose impossible. Enfin, un jour ma fleuriste me vit si pâle et si défait, qu’elle fit acte d’autorité.
« Mon petit, dit-elle, ça ne peut pas durer comme ça ; jamais le verjus n'a fait de bons estomacs. Puisqu’on te fait brosser les bottes des camarades, faut qu’on te nourrisse. Quiconque travaille doit manger. — C’est bon à dire, Malvina : mais là où il n’y a rien, le plus affamé perd son droit. — Eh bien, alors, mon chéri, on leur dit adieu et l’on va décrotter ailleurs. Au fait, tu as maintenant un joli talent de société. »
Je suivis le conseil de Malvina; je quittai Ménilmontant : mais, que devenir ? Faut-il l’avouer ! malgré les mécomptes de cette vie un peu aventureuse, malgré les souffrances physiques, les privations de tout genre, je ne me séparai qu'à regret des illusions qu’une année d’apostolat avait fait naître en moi ! Sérieusement, monsieur, il y eut un moment où je me crus appelé à régénérer le monde, à lui prêcher un évangile nouveau. J’avais cette foi robuste qui, au dire de l’Apôtre, peut déplacer les montagnes [Par Nathalie Preiss] Allusion aux paroles du Christ rapportées par les évangélistes Marc (11, 23-24) et Matthieu (21, 21-22) : « En vérité je vous le dis, si vous avez une foi qui n’hésite point […] si vous dites à cette montagne : “Soulève-toi et jette-toi dans la mer”, cela se fera. »: je croyais que nous apportions aux classes souffrantes la parole du salut, que nous allions donner de la manne à tous les estomacs, de l’ambroisie à toutes les bouches arides. Tous, nous nous imaginions avoir dérobé à Dieu son secret pour en faire hommage à la terre. L'orgueil, sans doute, entrait pour beaucoup dans tout cela ; mais au fond de nos cœurs dominaient pourtant une compassion véritable pour nos semblables, un désir ardent du bien, un dévouement sincère, un désintéressement réel.
Voilà pourquoi, monsieur, nous soutînmes sans faiblir un rôle souverainement ridicule. Ces fonctions grossières auxquelles chacun de nous savait se soumettre, l’abstinence souvent pénible qui signala notre vie en commun, ne trouvent leur explication que dans la conviction ardente qui nous animait. Aussi, restai-je longtemps sous le coup de cette impression. L'idée que notre globe n’avait d’avenir que dans une transformation complète me poursuivit sans relâche ; la régénération humaine m’assiégeait sous toutes les formes. De quelque côté que je visse luire ce feu trompeur, on était sûr de me voir accourir : je craignais que ce grand travail ne s'accomplît sans moi : et, comme l'on dit, j’étais jaloux d’apporter ma pierre à ce monument.
Hélas ! monsieur, ce ne sont pas les occasions qui me manquèrent. À aucune époque, l'humanité n’eut plus de sauveurs que de notre temps. Quelque part que l’on marche on met le pied sur un messie : chacun a sa religion en poche, et entre les formules du parfait bonheur on n’a que l’embarras du choix[Par Nathalie Preiss] En effet, comme le souligne Paul Bénichou dans Le Temps des prophètes, face à une société post-révolutionnaire atomisée, qui a perdu sa tête et la tête, penseurs et artistes, partis de prémisses différentes, du néo-catholicisme à « l’utopie pseudo-scientifique » de Fourier ou Saint-Simon, se rejoignent néanmoins dans leur volonté de restaurer le lien social, « religieux » (selon le faux sens étymologique de « ce qui relie »), et empruntent à la religion chrétienne son vocabulaire, dont les termes fondamentaux de « messie » et de « régénération », tout en infléchissant, voire en trahissant,leur sens, jusqu’à « l’hérésie humanitaire » d’un Pierre Leroux, disciple dissident de Saint-Simon (op. cit., chap. IX). C’est bien pourquoi, lorsque Reybaud dit que « quelque part que l’on marche on met le pied sur un messie », il se plaît à renverser la proposition de Chateaubriand, dans le Génie du christianisme, qui juge inférieur au merveilleux chrétien le merveilleux païen parce qu’il peuple la nature d’êtres mythologiques, sur lesquels on risque de marcher ou avec lesquels on ne cesse de se trouver nez à nez : « Le poète |…] ne rencontrait que des faunes, il n’entendait que des dryades : Priape était là sur un tronc d’olivier […] » (Génie du christianisme, IIe partie, livre IV, chap. II).. Je ne choisis pas, car j’essayai de tout. Il était fort question de l’Église française[Par Nathalie Preiss] François-Ferdinand Châtel (1795-1857), dit l’abbé Châtel, avait fondé au lendemain de la révolution de Juillet la schismatique Église française, qui se recommandait notamment par la volonté révolutionnaire et populaire de dire la messe en français. Dans un article du Livre des Cent-et-un (repris dans Les Catacombes, en 1839), Jules Janin, s’en prenant aux religions nouvelles, dont le saint-simonisme, épingle aussi l’Église française dont il résume la réforme ainsi : « elle consiste en trois choses principales : d’abord à donner les sacrements, au plus bas prix possible, à tous ceux qui les demandent ; ensuite à donner les sacrements à tous ceux à qui l’Église les refuse ; enfin à remplacer la langue latine par la langue vulgaire, à dire en français : Gloria Patri, et allez-vous-en, la messe est dite, au lieu de ite, missa est », et dont il évoque le sanctuaire, rue Saint-Honoré, en ces termes : « Quel sanctuaire, grand Dieu ! tout le ménage équivoque d’un garçon parisien : le rideau jadis blanc, le carreau froid et ciré, le buffet en noyer, les chaises en méchant acajou, la carafe d’eau jaunâtre, le briquet phosphorique sur la cheminée, et sur les murs, presque humides, des gravures d’un blanc pâle suivies de quatre lignes d’explication. C’était en ce lieu que se disait la sainte messe ! » (« L’abbé Châtel et son Église », dans Paris, ou Le Livre des Cent-et-un, Paris, Ladvocat, 1831, tome II, p. 177). Et Reybaud lui-même, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, crucifie l’abbé Châtel en ces termes : « il a rompu cavalièrement avec le pontife romain, il a ouvert boutique sur le pavé de Paris, malgré notre archevêque ; il a exploité son commerce de messes, d’enterremens, sans contrôle ni patente ; il s’est posé primat des Gaules, il a béni, ordiné, purifié, canonisé ; il eût sacré un roi s’il en eût trouvé sur sa route d’assez stupides pour le souffrir, il eût sacré en français, oint en français, baisé en français, le monarque eût-il été Chinois, Samoïède, Otahitien ou Charrua ! » (p. 204-205). , je donnai dans l'Église française : je faillis devenir sous-primat. Malvina, qui est une fille de sens, m’arrêta fort à propos, entre une messe en français et un sermon sur la bataille d'Austerlitz.
Je passai ensuite en revue les diverses sectes de néo-chrétiens dont Paris était inondé. Chacun, monsieur, voulait interpréter le christianisme à sa manière. Il y avait les néo-chrétiens du journal l’Avenir[Par Nathalie Preiss] Si Reybaud s'en prend plus particulièrement ici aux néo-chrétiens, notons que, dans cette époque en quête de régénération sociale (voir, supra, la note associée à "dans le saint-simonisme, la religion"), la mode est au "néo", avec reprise, mais sur un autre mode (jusqu'à l'hérésie ou religieuse ou philosophique ou artistique), de courants d'idées (ou de styles anciens: Baudelaire, dans son Salon de 1845, parlera de "néo-Michel-Angélisme"); et, dans Un autre monde, illustré par Grandville (1844), Taxile Delord, par la voix de Puff (voir le chapitre III de Jérôme Paturot) s'en prend à cette frénésie "néo-logique": "Le procédé pour créer un culte est simple comme bonjour. Ajoutez n'importe quoi à la syllabe néo, et vous avez une théogonie toute fraîche." ("Apothéose du docteur Puff", Paris, Fournier, 1844, p. 11). Est fait allusion ici aux sectateurs de Félicité de Lamennais (1782-1854), qui, comme tous ses contemporains, profondément bouleversé par la Révolution, avait d’abord épousé la cause contre-révolutionnaire, avant d’exprimer la volonté d’harmoniser volonté divine et libre-arbitre, providence et progrès, et avait créé, en octobre 1830, avec Montalembert et Lacordaire, le journal L’Avenir, dont la devise était « Dieu et liberté », et qui prônait la liberté d’enseignement et la séparation de l’Église et de l’État. Une liberté mal entendue par les autorités religieuses d’alors et, si le pape Léon XII avait bien accueilli en 1820 son ouvrage De l’indifférence en matière de religion, en revanche, le pape Grégoire XVI condamna le journal et ses positions, qui cessa de paraître en 1832. En 1834, Lamennais avait exprimé son désarroi et son éloignement de l’Église officielle, au profit de la seule vraie, l’humanité, dans Paroles d’un croyant : c’est la même année que Reybaud, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, se montre fort critique et ironique à son égard et en fait, avec l’abbé Châtel, un « nain », auprès du « colosse » Saint-Simon : « Où veut en venir […] cet émancipateur du libre arbitre dévot, quand il demande d'appliquer aux choses du culte le laisser faire, laisser passer des économistes? Pourquoi plaider à la fois deux thèses qui semblent s'exclure, celle de l'autorité en haut, et celle de la liberté en bas? […] Y a-t-il dans tout cela […] une doctrine assez précise, qu'on puisse classer cet homme et lui donner un nom? Est-ce un orthodoxe? est-ce un schismatique? Un moment on a pu croire au schisme quand le saint père décocha l'un de ses foudres contre le journal l'Avenir, où M. de Lamennais plaidait ses idées; mais quand on vit ensuite l'apôtre de la liberté religieuse […] faire humblement le pèlerinage de Rome pour désarmer la sévérité pontificale, […] supplier et se résigner ensuite, partir sans avoir rien obtenu, pour vivre dans l'isolement et le silence, on comprit qu'il n'y avait pas dans le prêtre écrivain l'étoffe d'un réformateur, et que sa portée était tout au plus celle d'un controversiste de conciles. » (p. 203-204). , les néo-chrétiens de M. Gustave Drouineau[Par Nathalie Preiss] Autre « nain » selon Reybaud, Gustave Drouineau, romancier, dramaturge qui, dans la préface de son roman Résignée (Paris, Gosselin, 1833), expose sa doctrine néo-chrétienne. S’inspirant de Saint-Simon et jouant christianisme contre catholicisme, il envisage l’histoire de l’humanité selon différentes époques : à l’époque morale du christianisme a succédé l’époque catholique, qui a cédé la place à l’époque critique de la révolution de 1789, qui doit elle-même céder la place à une époque organique, restauratrice du lien social perdu, celle du néo-christianisme défini ainsi : « La société néo-chrétienne, fidèle à la loi de progrès, devra prendre pour bases l’extension des doctrines de l’Évangile, le respect de la pensée, l’égalité fraternelle, la tolérance, la liberté de conscience, le dévouement, la soumission au supérieur légal, l’humilité restrictive des ambitions sans frein », et Drouineau de parier notamment pour une police, qui, « au lieu d’être immorale, sera morale » (p. 27)! Mais Reybaud, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris, refuse au néo-christianisme toute influence : « Si vous saviez quel mal j'ai pris à chercher de Montmartre à Montrouge, de l'arc de l'Étoile à la barrière du Trône un néochrétien, si chétif, si petit qu'il fût. J'ai tout vu, croyez-moi, tout fouillé » (p. 206). , les néo-catholiques[Par Nathalie Preiss] Dans la mouvance de Lamennais (voir, supra, la note associée à « l’Avenir »), les abbés Philippe Gerbet et Antoine de Salinis avaient fondé la revue le Mémorial catholique, suivie bientôt par d’autres, comme La France catholique, organes du néo-catholicisme, qui cherchait à allier providence, libre-arbitre et progrès social, et mettait notamment l’accent sur la vocation de l’art chrétien à régénérer la société, à amener le peuple à la beauté, et, par là, à un Dieu d’amour et de liberté. Si les néo-catholiques pouvaient ainsi se réclamer de Chateaubriand puis de Lamartine, ils trouvèrent aussi une figure de choix en la personne de Frédéric Ozanam (1813-1853), historien, titulaire de la chaire des littératures étrangères à la Sorbonne, féru de Dante, et fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul, qui fait passer d’un catholicisme libéral à un catholicisme social. et une foule d’autres, tous possédant le dernier mot du problème social et religieux, tous déclarant l’univers perdu si l'on n'adoptait pas leurs maximes. J’allai des uns aux autres, cherchant la vérité, cherchant surtout à prendre position quelque part. Hélas ! je ne trouvai que chaos et impuissance, jalousies entre les sectes naissantes, schismes dans le schisme, mots sonores sans signification, prétentions exagérées, orgueil immense, confusion des langues plus grande que celle dont les ouvriers de Babel donnèrent le spectacle[Par Nathalie Preiss] Allusion, en situation, à l’épisode de la Genèse (11, 1-9) où, après le Déluge, les hommes parlent tous une même langue et décident de construire une ville et une tour à la hauteur de leur orgueil (le « sommet » doit « pénétre[r] ») les cieux »), que Yahvé détruit, entraînant confusion des langues et dispersion des hommes sur terre, d’où le nom de « Babel » (dérivé du verbe hébreu qui signifie « confondre, mélanger »).. De guerre lasse, monsieur, je me fis templier [Par Nathalie Preiss] L’ordre chrétien des Templiers, à vocation tout à la fois religieuse et militaire, s’était formé en 1095 sous le règne de Philippe Ier : son siège se trouvait au nord de Paris, d’où les noms de la « rue du Temple » et du « boulevard du Temple » » (Théodore Faucheur, Histoire du boulevard du Temple depuis son origine jusqu’à sa démolition, Paris, Dentu, 1863, p. 3). De France, l’ordre avait essaimé dans toute l’Europe. Fondé par des gentilshommes, qui s’étaient donné le nom de « Pauvres Chevaliers du Christ », il s’était assigné pour mission l’accueil et la défense des pèlerins en Terre Sainte et la protection des lieux saints (le nom de « templier » venant du temple de Salomon où Jésus Christ enseignait). Mais, issu des rangs de la noblesse, il avait aussi une ambition politique qui pouvait faire de l’ombre au souverain en place, et, né sous Philippe Ier, il fut interdit par Philippe le Bel, qui fit arrêter en 1307 son grand maître et d’autres chevaliers (voir la note suivante), soutenu par le pape Clément V, qui prononça la dissolution de l’ordre, le 3 avril 1312. Si Reybaud se fait « templier », c’est que cette dissolution ne signe pas la disparition de l’imaginaire de l’ordre, entretenu au XVIIIe siècle par la franc-maçonnerie, et nourri, au XIXe siècle, par le lien privilégié du romantisme avec le Moyen Âge chrétien. C’est ainsi que, sous l’Empire, le franc-maçon Bernard-Raymond Fabré-Palaprat, crée un nouvel ordre du Temple (et s’en proclame grand maître), qui vacille dès la Restauration, et s’éteint, après bien des vicissitudes, en 1870 (voir Philippe Josserand, « Les Templiers en France : histoire et héritage », Revue historique, 2014/1, n° 669, p. 179-214. [https://www.cairn.info/revue-historique-2014-1-page-179.htm]). Reybaud se fait l’écho ironique de cette difficile résurrection dans son article déjà cité du Nouveau tableau de Paris au XIXe siècle, qu’il termine (et en termine) avec les Templiers ainsi : « La résurrection des Templiers est plus sérieuse. Vous avez là M. Jacques Molay, je me trompe, M. Barginet de Grenoble, qui ne baisserait pas le regard devant Philippe-le-Bel. L’ordre mondain a repris le manteau blanc et la croix rouge, la toque doublée d’hermine et les bottes molles à longs éperons d’or. Nous sommes au quatorzième siècle ; nous jouons au costume et à la cérémonie, comme si nous n’avions pas assez de la comédie bourgeoise et des loges maçonniques ! » (p. 207). : c’était un remède héroïque. Si l’ordre avait vécu cinquante jours de plus, peut-être devenais-je le soixante et dixième successeur de Jacques Molay[Par Nathalie Preiss] Dernier grand maître des Templiers (voir la note précédente), Jacques de Molay fut arrêté, ainsi que tous les autres chevaliers de France, sur l’ordre de Philippe le Bel, le 13 octobre 1307, et sommé d’avouer péchés et crimes de l’ordre. Parce qu’il s’était rétracté – « J’ai trahi ma conscience, il est temps que je fasse triompher la vérité. Je jure donc, à la face du ciel et de la terre, que tout ce qu’on vient de lire des crimes et de l’impiété des Templiers est une horrible calomnie ; c’est un ordre saint, juste, orthodoxe ; je mérite la mort pour l’avoir accusé à la sollicitation du pape et du roi… » (cité par Théodore Faucheur, op. cit., p. 6) –, il fut condamné au supplice du feu, à Paris, le 18 mars 1314. Considéré comme un martyr, sa mémoire avait été entretenue par le nouvel ordre du Temple qui, à partir de 1808, célébrait tous les ans l’anniversaire de sa mort, jusqu’à l’extinction dudit ordre (voir Philippe Josserand, art. cit.), d’où le regret de Paturot ! .
Cependant c'est à cette époque de notre vie que nous devons, Malvina et moi, l’une de nos plus vives satisfactions. Nous connûmes alors le grand Mapa[Par Nathalie Preiss] Nom que Gannau (né vers 1805, mort vers 1850), joueur ruiné qui officiait sur un galetas d’un atelier de sculpture de l’île Saint-Louis où il confectionnait des « plâtras », figurines destinées à incarner sa théorie (d’où le nom donné aux feuilles volantes où il exposait sa doctrine. Voir Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, op. cit., p. 430), s’était donné lui-même, en raison de sa conception – tout à la fois inspirée par le christianisme et fort éloignée de lui théologiquement –, d’un Dieu androgyne, Évadah, incarné dans le couple improbable de la Vierge Marie et du Christ, lui-même incarné dans le couple Peuple-Liberté : « Et le Verbe s’est fait Homme dans un homme du nom de Jésus ; et le Verbe s’est fait Peuple dans un peuple du nom de France ; et le Verbe unité Homme s’est fait chair dans le sein d’une Vierge du nom de Marie ; et le Verbe unité Peuple s’est fait chair dans le sein d’une Vierge du nom de Liberté. » (cité par P. Bénichou, op. cit., p. 431). Son disciple le plus fervent fut L.-Ch. Caillaux, auteur de L’Arche de la nouvelle alliance, mais l’auteur dramatique Félix Pyat ou l’éditeur Hetzel furent aussi de ses fidèles, si l’on en croit Charles Yriarte dans son Paris grotesque. Les Célébrités de la rue (1864). Singulière, cette religion s’inscrit néanmoins dans ce large mouvement de pensée, évoqué plus haut, qui, face à l’atomisation de la société révolutionnée, cherche à lui redonner une unité, à la « régénérer » et emprunte au christianisme, au risque de l’hérésie, ses concepts. Et, si Jérôme et Malvina, après avoir épousé la cause saint-simonienne, adhèrent si facilement à celle du Mapah, c’est qu’Enfantin, on l’a vu (voir, supra, la note associée à « prêtresse »), appelait de ses vœux un couple prêtre, voire un Messie féminin, sans toutefois aller jusqu’au Dieu androgyne, comme le souligne Reybaud lui-même dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « Cette venue de la femme, cette attente d’un Messie de l’autre sexe fut le long rêve de la dernière période saint-simonienne. » (op. cit., p. 107).. Le Mapa, monsieur, fut l’idéal de tous ces pontifes nouveaux. Il les dépassait comme le chêne dépasse les bruyères. Figurez-vous une barbe vénérable, une élocution facile, un air avenant : tel était le Mapa[Par Nathalie Preiss] Portrait fort proche de celui que dessine Charles Yriarte dans son Paris grotesque : « Le Mapah avait nécessairement dépouillé le vieil homme, il avait laissé croître sa barbe, se coiffait d'un feutre gris, revêtait sa blouse et chaussait des sabots./Celui qui fut Gannau avait été l'un des plus beaux hommes de son temps ; sa tête était restée belle et avait contracté, sous l'empire de la maladie, et par suite des jeûnes et des macérations forcés, une certaine noblesse qui affirmait sa divinité. Le teint était pâle et la face émaciée, le tissu avait pris une transparence ascétique, les yeux s'étaient voilés et le front, qui se dépouillait chaque jour, s'était ennobli en se découvrant. » (op. cit., p. 98).. Il séduisit Malvina au premier abord. Sa religion était dans son nom, formé de l’initiale de maman et de la finale de papa, c’est-à-dire ma-pa : un mythe, un symbole, l’homme et la femme, la mère et le père, le résumé de l’humanité ; la femme avant l’homme, car c'est la femme qui engendre, si c’est l’homme qui féconde. Il fallait l’entendre expliquer son système, ce divin Ma-pa ! Les paroles coulaient de ses lèvres comme le miel[Par Nathalie Preiss] Application, en situation, à celui qui unit en lui et en son système le masculin et le féminin, la vierge Marie et le Christ, des paroles d’amour de l’époux à l’épouse dans le Cantique des Cantiques : « Tes lèvres, ma fiancée,/ distillent le miel vierge. » (4, 11). Son disciple Caillaux, dans une lettre citée par Yriarte, insiste sur l’éloquence du Mapah : « Gannau était prodigieusement éloquent. Sa parole immense faisait passer l’étrangeté de ses néologismes. » (op. cit., p. 111). Aussi peut-on songer également ici à la formule biblique attachée à la parole des prophètes de l’Ancien Testament, témoin le passage du « livre avalé » (la parole de Yahvé) du Livre d’Ezéchiel : « “Fils d’homme ce qui t’est présenté mange-le ; mange ce volume et va parler à la maison d’Israël ”. J’ouvris la bouche, et il me fit manger le volume, et il me dit ; "Fils d’homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne ”. Je le mangeai et il fut dans ma bouche doux comme le miel. » (Ez., 1, 3-4). . Depuis les beaux jours du symbolisme indien et de la mythologie grecque, on n’avait rien connu de plus véritablement hiéroglyphique, cabalistique et hermétique[Par Nathalie Preiss] Pastiche desdits néologismes chers au Mapah (hérités peut-être de sa familiarité avec la verve néologique de la phrénologie, qui cartographie et identifie, à partir des protubérances du crâne, les facultés de l’amativité etc.), mais qui rend bien compte de l’éclectisme de son inspiration et de sa lecture de la révélation progressive du principe divin, de l’Inde primitive (d’où l’adjonction d’un « h » à « Mapah ») au monde moderne, en passant par Israël et la cabale, l’Égypte des hiéroglyphes et la Grèce d’Hermès. Yriarte précise que Caillaux inondait Paris de bas-reliefs hiéroglyphiques destinés à répandre la doctrine du Mapah : « Caillaux […] passait ses jours et ses nuits à modeler des bas-reliefs, contenant en signes hiéroglyphiques, toute l’histoire de sa religion ; il avait symbolisé l’androgynisme et cette notice n’aurait son intérêt qu’en y joignant la reproduction de l’une de ces tables mystiques que, dans cinq-cents ans, on prendra pour des bas-reliefs égyptiens venus de Denderah ou de Louksor. Nous avons fait tous nos efforts pour les retrouver, sans y parvenir, et pourtant, depuis 1844 jusqu’en 1846, le Mapah en inonda Paris. » (op. cit., p. 96).. Oui, monsieur, le Mapa a laissé plus de traces dans mon esprit que tous les réformateurs pris ensemble, sans en excepter Saint-Simon et M. Gustave Drouineau[Par Nathalie Preiss] L’illustration in-texte de Grandville, qui occupe la partie gauche de la page, et repose sur l'harmonieuse union de l'"image-femme" et du "texte-homme", joue sur le langage hiéroglyphique et redouble l’alliance du masculin et du féminin, qui fait l’identité même du Mapah, dont la poitrine arbore, en grandes capitales, un « MA » et « PA », situés de part et d’autre de la frontière des boutons de chemise ; inscription reprise avec variante, juste en dessous, en petites capitales : « MAN » « PA ». Mais, par un savant chiasme androgynique, l’on remarque, en arrière-plan, que, du côté maternel, se trouvent tous les attributs dits masculins, avec, de bas en haut, le sabre pour sabrer et sabler le champagne, situé au-dessus, puis les queues de billard enrubannées, la bourse, et, pour finir, le narguilé, alors que, du côté masculin, selon une exacte symétrie, l’on distingue des attributs dits féminins, avec, de bas en haut : la colombe, bientôt métamorphosée en flèche de l’amour, reliée au corset aguicheur d’un mannequin en vitrine (qui reprend un tableau de l’exposition du « Louvre des marionnettes » d’Un autre monde, placé à côté de la parodie d’une parodie du tableau d’Horace Vernet des amours interdites de Judas et Tamar (sa bru), intitulée « Les deux chameaux » – alors qu’il n’y en a qu’un dans le tableau de Vernet –, qui joue sur le sens de « prostituée » du terme « chameau », dans l’argot d’alors), avant la quenouille et le biberon de Darbo Fils, 6, passage Choiseul, « seul breveté d'invention et de perfectionnement pour les biberons et les bouts de sein » [https://www.britishmuseum.org/collection/term/BIOG222437], qui faisait fureur à la quatrième page des journaux ! Et la composition de la gravure avec pour axe central la silhouette longiligne du Mapah invite aussi à établir des correspondances horizontales, tramant le fil d’une autre histoire : celle de l’amour vénal, précisément à l’horizontale, comme la vie orientale, selon la vignette de la Physiologie de l’Anglais à Paris (Paris, Fiquet, 1842) de Charles Marchal, évoquant le dandy couché, occupé à fumer son narguilé (p. 112. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1034478/f114.highres]), à qui « Dieu a donné le chameau pour […] traverser » le « désert » de la vie (p. 35. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1034478/f37.highres]) (champagne et flèche de l’amour sont sur la même ligne, de même que la bourse et le mannequin), qui peut se terminer en quenouille ou en « mal de mère », selon le style des Physiologies d’alors (narguilé, quenouille et biberon sont situés sur le même plan). .
Ces tentatives ne constituaient pas toutefois une position sociale, les rêves ne font pas vivre longtemps. Malvina y mettait du sien tant qu’elle pouvait, l’excellente fille ; cependant nous n’allions qu’à force de privations. D'ailleurs, dans la force de l'âge, il était honteux de n'avoir pas su encore me ménager des ressources qui me fussent propres. J’en rougissais malgré moi ; mais, quand il s'agissait d’adopter une carrière, des scrupules puérils me retenaient. Mon oncle me fit faire, à l'insu de Malvina, quelques ouvertures. Il était vieux, sans enfants: j’étais son seul héritier : il m’offrit de me céder son commerce de son vivant, de me diriger, de m’initier. L'orgueil, monsieur, fut plus fort que le besoin. Ce mot de bonnetier me révoltait : c’était mon cauchemar. Je me disais qu'il était indigne d’un homme littéraire comme moi de végéter dans la bonneterie, d’être bonnetier, de vendre des bonnets, et de coton encore ! Plus mon oncle se montrait pressant, plus j’éprouvais de répugnance. Un jour le hasard nous mit face à face sur le boulevard du Temple[Par Nathalie Preiss] Si le lieu de la rencontre entre Paturot et son oncle bonnetier n’a rien d’étonnant, puisque le boulevard du Temple (appelé aussi boulevard du crime en raison de la concentration sur ce boulevard de théâtres spécialisés dans le mélodrame) se situe dans le quartier du Marais, celui des rentiers et des petits commerçants, friands de ce type de spectacle, le choix dudit boulevard n’a pas seulement valeur sociologique mais aussi symbolique, placé qu’il est à la fin d’un chapitre consacré aux religions nouvelles, épousées tour à tour par Paturot. En effet, ce boulevard doit son nom à la proximité du monastère des Templiers originels (voir la note associée à ce mot), ordre renouvelé au début du siècle et dans lequel Paturot, en désespoir de cause, pense entrer : aussi, malgré qu’il en ait, l’oncle se voit-il ainsi accueilli au sein des différents temples évoqués (du temple des saint-simoniens à celui des Templiers en passant par celui de l’Église française). L’on touche là à la complexité d’un texte « multifoyers » (voir l’Introduction critique): si, du point de vue de Paturot, l’oncle bonnetier tranche avec les différents systèmes et religions évoqués, selon l’opposition attendue entre matériel et spirituel, terre et ciel, prose et poésie, du point du vue de Reybaud, associer l’oncle, via le boulevard du Temple, aux sectateurs de ces différents « temples », c’est réduire l’opposition et renvoyer dos à dos bonnet de coton et gros bonnets des religions nouvelles, et s’offrir ainsi le luxe, après les Études sur les réformateurs sociaux, d’un discours plurivoque sur ces derniers. . Le digne parent vint à moi, me serra main :
« Eh bien, Jérôme, es-tu décidé ? me dit-il. — Jamais, mon oncle, jamais ! » répliquai-je.
Et je m’enfuis à toutes jambes, comme si je venais d’échapper à un grand péril.
Que d’orages, monsieur, m’attendaient encore sur cet océan parisien, avant que je pusse jeter l’ancre dans le port de la filoselle et du tricot[Par Nathalie Preiss] La filoselle, tissu ajouré, fabriqué à partir de bourre de soie et de coton, servait notamment à la confection de gants et de bas : dans les armoiries du Paturot, figurant sur le premier plat du cartonnage d’éditeur de cette édition illustrée de 1846, à la différence de la vignette représentant ces armoiries au chapitre VIII de la Seconde Partie, ce sont bien des bas de filoselle qui revêtent les deux présentoirs pour bas, deux jambes en l’air (de Malvina ?), situés de part et d’autre du blason de Paturot, qui a pris pour devise bonnetière : « Je n’en fais qu’à ma tête » ! à l’envers, assurément ! ![Par Nathalie Preiss] Reprenant un certain nombre d'éléments du frontispice, le cul-de-lampe qui achève le chapitre montre Jérôme fuyant le fantôme de la bonnetterie, avec son bonnet de coton, ses bas de filoselle, et sa veste en tricot (voir, dans l'"Avant-Propos", la note associée à "édition illustrée").
III[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National du dimanche 4 septembre 1842, il n'y a pas de titre mais le numéro, en romain, du chapitre: «III». Le titre est inséré dans le texte, comme suit: «Et il continua:/Paturot, gérant de la Société du Bitume de Maroc», tandis que, dans cette édition de 1846, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, on lit : «Et il continua:/Depuis que la porte de Ménilmontant s'était fermée sur moi [...]». PATUROT GÉRANT DE LA SOCIÉTÉ DU BITUME DE MAROC[Par Nathalie Preiss] Le Maroc tient son nom, depuis 1511, de sa capitale « Marrakech », et est dénommé sur les cartes du XIXe siècle comme le « royaume de Maroc », d’où, ici, l’absence de l’article. Si le Maroc possède en effet plusieurs gisements de ce composé d’hydrocarbures qu’est le bitume naturel, appelé à remplacer alors avantageusement le macadam pour le revêtement des rues et à attirer les spéculateurs de tous poils, il est ici convoqué aussi en raison de son actualité, liée à la conquête par la France, depuis 1830, du pays voisin, l’Algérie, où l’émir Abd-el-Kader avait organisé une résistance forte contre l’occupant. Apparu dès le feuilleton du National du 4 septembre 1842, ce titre (alors inséré dans le texte, il devient titre à part entière du chapitre IV, paru dans le feuilleton du 9 septembre), il revêt une actualité, à tous égards brûlante, dans cette édition de 1846, puisque l’émir Abd-el-Kader, figure de la résistance contre les actions et exactions de la France et, notamment du général bientôt gouverneur général de l’Algérie, Bugeaud, est obligé, après la prise de sa smalah le 16 mai 1843 à Taguin (immortalisée par un tableau de commande du peintre officiel de la monarchie de Juillet, Horace Vernet : [https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Prise_de_la_smalah_d_Abd-El-Kader_a_Taguin_16_mai_1843_Horace_Vernet.jpg]) de se réfugier au Maroc où il lève des troupes : il sera battu à la bataille d’Isly, le 14 août 1844 et, en 1847, finira par se rendre au général Lamoricière..
Le récit des aventures du pauvre Jérôme commençait à m'intéresser. Cette nature candide, accessible aux illusions et disposée aux expériences, résumait par plus d’un point l’histoire et la situation d’esprit de la jeunesse actuelle[Par Nathalie Preiss] Condensation, en une phrase, de différentes figures auxquelles le personnage de Paturot est redevable (voir l'Introduction critique): le Candide de Voltaire, le poète devenu petit journaliste, Lucien de Rubempré et ses illusions perdues de Balzac, l'Octave de La Confession d'un enfant du siècle (1836) de Musset, aux expériences désillusionnées, sous les ailes de "l'ange du crépuscule". . Je me montrais donc exact au rendez-vous qu'il me donnait, et je le voyais, de son côté, devenir plus communicatif à mesure qu'il se familiarisait davantage avec moi.
« Quand vous eûtes quitté le saint-simonisme, lui dis-je, quel parti prîtes-vous ? — Ne m’en parlez pas, monsieur : c’est ici que commencent mes plus tristes aventures. »
Et il continua :
Depuis que la porte de Ménilmontant[Par Nathalie Preiss] La communauté saint-simonienne, créée par le « pape » Enfantin, dans sa propriété de Ménilmontant (voir, dans le chapitre II de la Première partie, la note associée à ce mot). s’était fermée sur moi, nous vivions assez tristement. J’avais vu s’effeuiller mes premiers rêves, s’évanouir mes plans imaginaires, se flétrir mon idéal. Quand on entre dans la vie, monsieur, on se la figure volontiers comme une chose éthérée ; on en fait un Eden que l'on peuple de fantômes gracieux, et où il suffit, pour se maintenir en santé et en joie, de contempler la nature et de respirer le parfum des fleurs. Tout est beau, tout est bon ; la pensée ne touche à rien sans l’embellir et le colorer. Il semble que l’humanité a le bonheur sous la main, que la douleur n’est qu’un malentendu. Des besoins, on n’en connaît pas ; des soucis, on n’a que celui d’aimer, d’être aimé, de s’épanouir, de se laisser vivre. Oh ! les illusions de la jeunesse, que c’est beau, mais que c'est court !
Je n’en étais plus là ; je touchais à la seconde période de l’existence. Malvina m’y rappelait souvent ; elle était impitoyable pour tout ce qui touche à la vie matérielle. Elle aimait la galette du Gymnase, le théâtre à quatre sous, le flan[Par Nathalie Preiss] Reybaud joue là, et jusqu’à la fin du paragraphe, sur tous les topoï de la littérature consacrée à la grisette, qui brode sur ses loisirs et plaisirs, notamment ici son goût et pour le théâtre (elle hante le Gymnase, sis boulevard Bonne Nouvelle, dévolu au genre du vaudeville, créé en 1820 par Delestre-Poirson, et le théâtre des Funambules, bâti en 1816 au 68, boulevard du Temple, dit « Boulevard du crime », où se produisait notamment le célèbre mime Deburau, auquel, en 1833, Jules Janin avait consacré un ouvrage intitulé Deburau. Histoire du théâtre à quatre sous) et pour la galette qu’on y vend au kilomètre. Si l’on en croit la Physiologie de la grisette de Louis Huart (1841), vignette de Gavarni à l’appui, la grisette se livre à « des réflexions de haute gastronomie sur le mérite de la galette du Gymnase et de la galette de la Porte Saint-Denis » (p. 36-37), où « le père Coupe-Toujours » « débite chaque jour environ cent cinquante mètres de galette » ! (p. 38), témoin cette lithographie de Bouchot intitulée « Le Boulevard St Denis » (Le Charivari, 3 janvier 1844), où deux grisettes font dans la philosophie gastro-ploutocratique: « Oh ! Joséphine, comme les millionnaires sont heureux !..... toute la journée ils peuvent manger de la galette !.... » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30554442/f3.highres]. Précisons que Paul de Kock, dans La Grande Ville. Nouveau tableau de Paris, souligne que le "pâtissier du Gymnase", avec un débit de neuf cents à mille galettes le dimanche, semble l'emporter sur le père Coupe-Toujours, et attire des chalands plus choisis (Paris, Au bureau des publications nouvelles, 1842, t. I, p. 56). et les socques plus ou moins articulés[Par Nathalie Preiss] Sortes de semelles épaisses en cuir et, le plus souvent, en bois, articulées, que l’on passe sous la chaussure pour éviter l’humidité. Inutile de préciser que, dans les études et caricatures de mœurs du temps, et Reybaud leur emboîte le pas !, les socques se désarticulent, témoin la Physiologie de la grisette, qui, à propos de la grisette nécessiteuse, précise : plutôt que d’avoir recours au prêt sur gages du Mont-de Piété, « elle aime mieux […] un vieux tartan [voir infra] et une paire de socques désarticulés » (p. 31).. Elle se plaignait de la charcuterie, qui formait alors la base de nos repas ; et me tenait pour un être profondément incapable, parce que je ne lui avais pas encore donné un tartan neuf [Par Nathalie Preiss] Étoffe de laine à carreaux d’origine écossaise, le tartan désigne alors, par métonymie, le vêtement lui-même, un plaid ou, pour les dames, un châle qui descend jusqu’aux pieds. C’est à partir de 1820 que la mode écossaise s’était répandue en France, sans doute à la suite de la découverte de l’œuvre de Walter Scott et du succès de La Dame blanche (opéra-comique en trois actes de François Adrien Boiëldieu, livret d’Eugène Scribe d’après Guy Mannering et Le Monastère de Walter Scott, créé le 10 décembre 1825 à l’Opéra-Comique). Aussi, dans le Journal des dames et des modes du 25 décembre 1825, peut-on lire : « […] on veut de l’écossais partout : sur le col, en sautoir ; sur les épaules, la poitrine et le dos, en écharpe ; sur la tête, en turbans, en chiffons, en chapeaux demi-habillés ; enfin en robes de poil de chèvre, et en manteaux de madras”. » (p. 568. Sur le sujet, voir Hélène Denis, « L’Imaginaire du goût: Motifs “écossais” dans le paysage parisien au début du XIXe siècle », French Historical Studies, vol. 22, N°4, 1999, Duke University Press).et une chaîne en or. Dîner au restaurant à quarante sous[Par Nathalie Preiss] Un sou vaut alors cinq centimes : il s’agit donc d’un restaurant à deux francs (l'équivalent de cinq euros actuels), peu cher (néanmoins cette somme représente un peu plus que le salaire journalier d’une grisette) et fort chiche. Aussi, dans ses « Prophéties charivariques » (1846), le caricaturiste Charles-Marie de Sarcus, dit Quillembois, ironise-t-il, avec cette légende : « Les restaurants à 40 sous donneront avec les quatre plats, le dessert et la bouteille de Château Margot, un billet de stalles à l’Opéra comique. » [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_carg018143_rec_001.jpg?itok=Bqb_Gq33]. , faire une partie d’ânes à Montmorency[Par Nathalie Preiss] Toutes les études de mœurs du temps soulignent le plaisir dominical de la grisette : les bals champêtres, dont celui, fort prisé, de Montmorency, croqué en 1830 par Victor Adam [https://davidbrassrarebooks.cdn.bibliopolis.com/pictures/05980_606.jpg?auto=webp&v=1720712533], avec ses promenades à dos d’âne : le galop le plus effréné n’est pas forcément celui du cancan, si l’on en croit Chicard et Balochard, les auteurs de la Physiologie des bals de Paris (1841) : « Jeunes filles, allez visiter Montmorency ; vous y danserez, c’est sûr./Vous ne quitterez point la charmante vallée sans avoir fait un pèlerinage quelconque à âne. Trottez, jeunes filles, trottez, mais ne galopez pas ; rien n’est dangereux comme cette sorte de galop » (p. 18) ; quant à la grisette Phrasie, la bien nommée, elle tranche : « Moi je n’aime pas [les ânes] de Montmorency, ils sont trop fringans ; la dernière fois, le mien a pris le mors aux dents… ma robe s’est accrochée, et j’ai fait la culbute. » (A. Dartois, É. Vanderbuch, Ch. Moreau de Commagny, La Grisette mariée, 1829, p. 33)., aller entendre feu Marti à la Gaieté[Par Nathalie Preiss] Il s’agit du comédien Jean-Baptiste Marty (1779-1863), sorti du Conservatoire et entré en 1802 au théâtre de la Gaîté (fondé en 1759 par Nicolet, sis boulevard du Temple, dit « boulevard du crime », à côté du théâtre des Funambules, il avait été reconstruit après l’incendie de 1835), où il franchit ensuite avec succès toutes les étapes de la carrière dramatique, jusqu’à sa « mort », sa retraite du théâtre, en 1834. Il s’était illustré notamment dans les mélodrames de Pixerécourt (avec lequel il partagea la direction du théâtre), tels La Citerne (1809), Marguerite d’Anjou (1810), Le Chien de Montargis ou La Forêt de Bondy (1814), Le Mont Sauvage (1821) (très apprécié de Vautrin qui, dans Le Père Goriot, en fait l'article devant Mme Vauquer : "'Je vais au boulevard admirer M. Marty, dans Le Mont Sauvage [...]. Si vous voulez, je vous y mène ainsi que ces dames"), La Peste de Marseille (1828), les vaudevilles, comme La Fille du portier d’Étienne Arago (1827) ou la comédie, avec La Femme médecin de Pierre Besnard (1806), répertoire de nature à satisfaire les goûts de la grisette. Son dernier rôle fut celui de Léonard dans le drame de Jean-Baptiste Pellissier, Léonard ou Le Pendu (1834), avant de se retirer à Charenton dont il devint maire et bienfaiteur., lui semblait la plus grande somme de plaisirs que Dieu ait pu accorder à ses créatures. Je passe sous silence son goût désordonné pour les pralines, qui souvent prit un caractère ruineux.
Nous vivions donc tous les deux sous le même toit, dans la même chambre ; elle le réel, moi l'idéal ; elle ne rêvant que le macaroni au gratin[Par Nathalie Preiss] Le singulier désigne le mets lui-même et, dans Gastronomie : récits de table, Charles Monselet rend hommage à la recette de Rossini, rival de Dumas en la matière et manière : « Si l’on savait quel coulis de viandes, quelle purée de tomates, quelle fleur de parmesan, quelle crème de beurre, quelle finesse de pâte et quel point de cuisson, quelle surveillance active et quels soins minutieux exige ce mets compliqué, on renoncerait à des contrefaçons pitoyables, qui déshonorent la cuisine française, la première cuisine du monde ! Il faut tout le génie de Rossini, l’auteur de Guillaume Tell, pour composer un macaroni parfait. » (Paris, Charpentier et Cie, 1874, p. 352). Le singulier s’explique aussi par le fait que la pâte des macaroni, comme celle de la galette (voir supra), se fabrique « au kilomètre », avant d’être coupée en « tubes » : c’est ainsi que, dans Un autre monde (1844), Grandville, pour dénoncer la littérature industrielle, fait entrer dans une cornue des tranches de roman feuilleton, sorties d’un dévidoir à coton, qui ressortent, pour le consommateur-lecteur, sous la forme d’un long serpent de galette, étiqueté « style macaronique » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3120537/f360.highres] (l'adjectif est emprunté à l'italien et, à partir du XVe siècle, métaphoriquement, l'expression a désigné, à l'instigation d'Odasi di Bartolemo, un style de vers où se mêlent latin, italien dialectal, terminaisons fantaisistes, avant de signifier un genre burlesque et, péjorativement, un style tout à la fois composite et contourné. Voir Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Paris, Dictionnaires LE ROBERT, 1992, t. II). , moi repu de chimères. Le contraste était grand, la lutte fut vive ; elle se renouvela plus d'une fois : mais je sentais bien en moi-même que le résultat n'en serait pas douteux, que le démon dominerait l’ange, qu’Ève embaucherait Adam[Par Nathalie Preiss] Tout ce passage semble opposer la poésie défunte de Paturot, ex-poète romantique, et la prosaïque Malvina, plus familière des romans de Paul de Kock et du manuel de La Cuisinière bourgeoise que de l’œuvre de Hugo. Mais, plus subtilement, Reybaud, par ce contraste entre l’ange et la bête, joue aussi de et avec l’esthétique de Hugo, fondée, on le sait, sur l’alliance plus dialectique que contrastée entre ange et bête, lumière et ombre, sublime et grotesque (Préface de Cromwell, 1827), et renvoie ainsi les époux dos-à-dos (voir aussi la note suivante). Antithèse et chiasme se conjuguent en effet dans le conjugum Paturot : Malvina « rêvant » idéalement de macaroni quand Jérôme est prosaïquement « repu de chimères ».. Au milieu de tous les mécomptes qui m’assiégeaient, de toutes les déceptions dont j’étais la proie, je ne savais plus où reposer ma pensée [Par Nathalie Preiss] L’illustration hors-texte de la formule du texte : « Elle, ne rêvant que macaroni au gratin ; moi, repu de chimères », avec un Jérôme accablé (gît aux pieds – foulée au pied ?– l’œuvre de l’ex-poète chevelu, Les Fleurs du Sahara) et une Malvina en majesté, La Maison blanche de Paul de Kock (voir la note associée à cette oeuvre au chapitre I) à la main, souligne certes le parallèle et le contraste évoqués dans la note précédente mais la légende proprement dite, « Le socius de Jérôme » (soit, en latin, « l’allié, l’associé, le compagnon », littéralement, « celui qui partage le même pain », de Jérôme), qui ne reprend pas le texte et renvoie à Malvina, insiste bien aussi, ne serait-ce que par le choix d’un substantif masculin, sur la réversibilité et l’égalité des positions, suggérée plus haut. ; et Malvina était là, toujours là, me traitant de cornichon et de serin[Par Nathalie Preiss] « Noms d’oiseau », si l’on peut dire, caractéristiques du vocabulaire de la grisette (voir les notes respectives associées à ces termes dans le chapitre I), vue, elle, par la littérature du temps, comme un « oiseau de passage ». , épithètes qui lui étaient familières, me montrant d’un air moqueur le luxe qui circulait sous nos yeux, ces carrosses qui sillonnent les rues, les savoureux comestibles étalés sous les vitres des traiteurs, les velours, les robes de soie, les dentelles, les bronzes, les ameublements somptueux que la capitale semble déployer sur tous les points comme une insulte à la misère. Ce spectacle, monsieur, c'est pour le pauvre la tentation de Jésus-Christ sur la montagne[Par Nathalie Preiss] Allusion notamment à la deuxième tentation de Jésus par le diable (évoquée par les trois évangiles synoptiques) qui, d’une hauteur, lui fait voir tous les royaumes de la terre et lui dit : « “Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été remise, et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elle t’appartiendra tout entière” ». , et il y est en butte tous les jours.
Dans la maison où nous occupions une mansarde habitait un homme de quarante ans environ, dont la physionomie et la mise m’avaient frappé. Des bagues en brillants à tous les doigts, un luxe énorme de chaînes d'or qui ruisselaient sur sa poitrine, des boutons de chemise éblouissants, des breloques, des tabatières de prix, des gilets merveilleux, des habits coupés dans le dernier genre lui donnaient, pour me servir de l’expression de Malvina, l’aspect d'un homme cossu. L’âge avait un peu dégarni son crâne ; mais un toupet, parfaitement en harmonie avec les cheveux, réparait le ravage des années[Par Nathalie Preiss] Pour les crânes dégarnis, la garniture d’un faux toupet était fort à la mode (comme les fausses nattes pour les femmes), témoin cette réflexion de Paul de Kock: "le faux-toupet enfonce la perruque; on le trouve plus léger, plus jeune, et surtout plus trompeur" ("Les faux-toupets", dans La Grande Ville, éd. cit., t. I, p. 64), et Gavarni de mettre en scène, dans une lithographie de la série « Le Chevalier de Nogaroulet », parue dans Le Charivari du 9 novembre 1839, le malheureux Alcibiade Cliquet, qui s’arrache littéralement les cheveux à rédiger « une réclame pour les faux toupets dans un grand journal » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3053481q/f3.highres]. Notons que ledit faux toupet était devenu non l’insigne royal mais le stigmate caricatural de Louis-Philippe, le roi bourgeois : dans la caricature non signée « L’ordre de Chose dans le plus grand des astres », parue dans Le Charivari du 22 août 1833, la couronne fait place au faux toupet, et le sceptre au parapluie [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_carg045512_001.jpg?itok=Jm7w5HQO]. . Ce toupet, suivant qu’il affectait telle ou telle nuance, telle ou telle forme, avait en outre le privilège de transformer l’individu au point de faire douter de son identité. Du reste, M. Flouchippe [Par Nathalie Preiss] « Nom-valise » alliant le « chipeur » (de « choper, en argot, « prendre ») et le « floueur », « tricheur au jeu », bientôt synonyme d’escroc en tous domaines, selon la Physiologie du floueur de Philipon, fondateur du Charivari, et l’article de Paul de Kock, l’auteur préféré de Malvina !, dans La Grande Ville. Nouveau tableau de Paris (t. I), publiés tous deux en 1842, l’année même de la parution de Jérôme Paturot dans Le National. S’ouvre là un filon (voir aussi l’Introduction critique) – exploité tout au long de l’ouvrage, avec la constitution d’une véritable « famille Flouchippe » (la princesse de Flibustofskoï, Chikapouff, autre mot-valise) –, celui de l’escroquerie moderne, qui passe moins par la dissimulation de malversations et de fonds douteux que par l’exhibition de spéculations coûteuses sur une absence de fonds qui ne fait pas de doute. Elle trouve sa pleine expression dans la blague (terme de l’argot militaire qui s’inscrit dans la langue en 1809), qui, sur le modèle de la blague à tabac se gonflant et se dégonflant à l’envi, désigne une plaisanterie trompeuse non par le mensonge qui cache mais par la hâblerie qui exhibe, et, partant, substitue au couple attendu, illusion-vérité, le couple plein-vide. Synonyme du « puff », la blague engendre le blagueur « puffer » « ou « puffiste » et trouve sa pleine incarnation dans Robert Macaire, pâle escroc dans le mélodrame de L’Auberge des Adrets (1823), et devenu grâce au bouffon et bouffant Frédérick Lemaître (ancien acteur des Funambules), le type du blagueur au XIXe siècle, dont la série de Daumier et Philipon, Les Cent-et-Un Robert-Macaire (Aubert, 1839 et 1840), parus initialement dans Le Charivari (26 août 1836-25 novembre 1838), fera souffler tout au long du siècle le vent de la blague et flotter « le macairisme » « dans l’espace en molécules invisibles » (James Rousseau, Physiologie du Robert- Macaire, Paris, J. Laisné, 1842, p. 94). Et, assurément, avec son art de la montre, évoqué quelques lignes plus haut, et développé plus loin, Flouchippe et Robert Macaire ne font qu’un (voir infra). (il se donnait ce nom) jouissait d'une figure avenante, de manières aisées, d’une prestance heureuse. Tout en lui annonçaient la richesse, la joie et l’expansion. Il occupait le premier[Par Nathalie Preiss] C’est-à-dire, dans l’immeuble bourgeois à cinq étages de l’époque, l’étage dévolu aux plus riches, témoin la fameuse « Coupe d’une maison parisienne le 1er janvier 1845 » de Bertall [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55780382/f125.highres], parue au tome II du Diable à Paris (reprise en première de couverture du numéro 14 du Magasin du XIXe siècle, intitulé Les Etages de la vie, 2024)., avait groom[Par Nathalie Preiss] Nouveau signe extérieur de richesse. Sous le vent de l’anglomanie, le terme qui, en anglais, signifie « petit garçon » puis « valet » (Dictionnaire historique de la langue française, éd. cit.) désigne, à partir de 1826, le « laquais d’un jeune homme élégant » ; sous la monarchie de Juillet, dans le bestiaire de la fashion, de la mode, il est associé au « lion » (le dandy) et prend le nom de « tigre », qui, « orné de son chapeau à cocarde noire, de sa veste jaune et de son grand gilet tigré », assortis de « guêtres en cuir jaune et d’une ceinture de même étoffe, a pour profession spéciale de se tenir perché derrière un cabriolet ou de monter à cheval pour suivre un tilbury à la distance de vingt- cinq pas. » (Louis Huart, Museum parisien, Paris, Aubert, 1841, p. 30, 29) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1025063s/f46.highres]. et cabriolet, et dînait tous les jours en ville[Par Nathalie Preiss] En 1827, avait paru (imprimé par les presses de Balzac et dû à la plume d’Émile Marco de Saint-Hilaire), le satirique L’Art de ne jamais déjeuner chez soi et de dîner toujours chez les autres par M. Le Chancelier de Mangeville », auquel le blagueur chevalier d’industrie Flouchippe n’a rien à envier..
Depuis quelque temps, je m'étais aperçu que, à chacune de nos rencontres dans l’escalier, M. Flouchippe m’honorait de son plus gracieux sourire. Dans l’expression de ses traits se laissait entrevoir on ne saurait dire quelle intention de me faire des avances et d’engager la conversation. Cependant, comme tout se bornait à quelques témoignages de politesse, je me contentais de penser en moi-même que nous avions là un voisin bien élevé. J’en parlai à Malvina : mais, au lieu de me répondre, elle détourna l’entretien. C'est qu’elle méditait alors avec le Crésus du premier[Par Nathalie Preiss] Roi de Lydie (VIe siècle av.-J.C.), à la fortune et l’empire légendaires, fait prisonnier par Cyrus, roi des Perses, qui lui accordera néanmoins les abondants revenus d’une ville proche de la rivière Pactole, riche de sables aurifères – d’où l’usage de son nom, par antonomase, pour désigner tout homme à la richesse colossale et de celui de « pactole » pour désigner une abondante fortune. un plan de campagne dont j'allais bientôt recevoir la confidence, et dont je devais être l'un des héros. Prêtez-moi quelque attention, monsieur : ceci est une des calamités de ma vie ; il faut que vous sachiez comment j'y ai été conduit.
Un soir, nous soupions, Malvina et moi, triste souper, souper d’anachorètes[Par Nathalie Preiss] C’est-à-dire plus que frugal, puisque les anachorètes, dans la religion chrétienne, désignent des ermites retirés dans le désert pour mener une vie ascétique consacrée à Dieu., du fromage et des noix, quand ma fleuriste[Par Nathalie Preiss] Voir, supra, la note associée à ce terme au chapitre I., frappant la table de son couteau, s’écria :
« Ça n'est pas vivre, ça. On n’engraisse pas une femme avec des coquilles de noix ! »
L’apostrophe allait à mon adresse : je le compris et sus me contenir.
« Eh bien, qu’est-ce que ce genre-là ? poursuivit la jeune fille en élevant peu à peu le ton ; vous êtes donc de la race des poissons, que vous ne répondez pas quand on vous parle ? — Mais, Malvina, il me semble... — Il vous semble mal. Vous n’êtes qu’un être insupportable; je ne puis pas vous souffrir. »
J’étais fait à cette gamme; je ne m’en émus pas ; je savais comment se formaient ces orages, comment ils éclataient, comment ils s'apaisaient. Cette fois, pourtant, la recette ordinaire ne fut pas suffisante. Malvina consentit bien à se calmer, mais elle prit un air grave et solennel, et ajouta :
« Jérôme, écoutez-moi et parlons raison. Ça ne peut pas toujours durer ainsi. Vous vous promenez dans la lune, et moi je n’ai aucune espèce d’inclination pour ce météore. Si vous devez toujours circuler dans Paris le nez en l'air, avec l’espoir que les perdreaux tomberont tout rôtis, n, i, ni, c’est fini, il n'y a plus de Malvina. Faites-en votre deuil, et portez vos bottines ailleurs. Je ne vous dis que ça. — Malvina, comme tu le prends ! — Je le prends comme il faut le prendre, mon petit. Mon bon Jérôme, ajouta-t-elle sur un ton plus radouci, n’est-ce pas pitié de voir qu'un garçon comme toi, bien bâti, plein de moyens, agréable au physique, n’a pas la chance de faire son petit magot, de se donner quelques jouissances, de s’amasser des rentes, tandis qu’on voit un tas de pleutres, d’ignorants et de pas grand’chose, entasser des millions et des milliasses, devenir aussi riches que Louis-Philippe[Par Nathalie Preiss] Idée et image reçues de Louis-Philippe qui, à la différence du roi de la monarchie absolue, réputé prodigue et généreux, est vu comme le roi bourgeois qui tout à la fois thésaurise et économise, et fait figure de « père cassette » enrichi., avoir des calèches, des femmes en falbalas, des cochers à perruque et tout le bataclan [Par Nathalie Preiss] D'origine onomatopéique (sur le modèle de "pataclan", "patatra"), selon le Dictionnaire historique d'Alain Rey (op. cit)., le terme désigne un ensemble d'éléments hétéroclites, et l'expression "tout un bataclan" , "tout le reste" et plus! ? N’est-ce pas une honte, dis ! — Sans doute, mais — Il n’y a pas de mais ; ça doit finir. Qu’est-ce qu’il te manque pour faire fortune comme les autres ? voyons ! tu as des pieds, tu as des mains, tu es savant, tu as fait des livres. Il ne le reste plus qu’à t’ingénier, mon garçon, qu’à te pousser de l’avant. — Mon Dieu ! Malvina, est-ce que je n’ai pas cherché à me rendre utile à mes semblables ? Je leur ai parlé la langue des dieux, je leur ai apporté une religion nouvelle[Par Nathalie Preiss] La religion saint-simonienne : voir, supra, le chapitre II de cette Première Partie.. — Ne dis plus de ces bêtises, Jérôme : c’est bon pour des moutards de dix-huit mois. Nous sommes des hommes ; raisonnons comme des hommes[Par Nathalie Preiss] Dans la continuité de ce qui précède, Malvina entend bien se faire l’égale de Jérôme, son « socius ».. Tu as vu le monsieur du premier ? — Tiens !!! tu le connais, Malvina ? — Je ne te demande pas si je le connais, ça ne te regarde pas ; je te demande si tu l’as vu. — Mais oui, dans l’escalier. — Bonne boule[Par Nathalie Preiss] Métaphore familière à la grisette et au gamin de Paris, son double : il s’agit de la tête. L'expression s'est perpétuée sous la forme «bonne bille» («avoir une bonne bille»: inspirer confiance, avoir un visage sympathique, avenant). , n’est-ce pas ? figure respectable. Eh bien, il te protège, il veut te lancer. — Dans quoi ? — C’est son secret ; il veut te lancer; il t'a pris en affection ; ton air lui revient. — Mais encore faut-il savoir de quoi il s’agit. — Il le l'expliquera, mon petit. Je lui ai promis que tu irais le voir. C'est joliment meublé chez lui. — Tu y es donc entrée ? — De quoi ! il faudra vous rendre des comptes, à présent. Eh bien, excusez du peu. Vous irez chez le voisin, monsieur, et ça, pas plus tard que demain matin. »
Qui aurait pu résister à ces manières si folles et si mutines ? Je cédai, monsieur, je promis : on est bien faible, quand une fois on s'est laissé prendre dans des liens pareils. Une concession en amène une autre, et cette chaîne a d'interminables anneaux[Par Nathalie Preiss] Il n’est pas exclu que Reybaud, à l'insu de son personnage, donne ici au terme une fonction dramatique, ou, à tout le moins, programmatique, en jouant sur le double sens du terme "concession": le sens logique et le sens juridique, soit l’octroi par les pouvoirs publics d’un droit d’exploiter, en l'occurrence, des mines de charbon, d’or ou autre, des chemins de fer (voir infra)… . Le jour suivant, je descendis chez M. Flouchippe, qui me reçut dans son cabinet. Malvina avait eu raison de vanter le luxe de cet ameublement : c'était merveilleux, quoiqu’il y régnât un étalage de mauvais goût.[Par Nathalie Preiss] L’on est bien dans la logique de la blague de Robert Macaire, la logique non du « très » mais du « trop » - "les portières de damas étaient surchargées d'ornement de cuivre doré"-, non du plein mais du « plein-vide », du « gonflé », du « puff » (voir supra), indissociable du «chic» (voir la note suivante). On voyait que le propriétaire avait disposé les choses de manière à ce que l'œil fût frappé[Par Nathalie Preiss] La blague, le «puff», qui fait «paf» et «pschitt», «fait un plat» et met à plat, est bien le rire moderne de la Terreur qui rase et arase tout, d'où la nécessité de la recréation d'une distinction, artificielle, le «chic»: l'on ne s'étonnera donc pas, au chapitre X, de l'apparition d'un nouveau nom-valise «Chikapouff» (voir aussi la note du chapitre X de la Première Partie associée à ce nom). Issu , selon le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, du vocabulaire de la peinture, le terme viendrait du nom d'un élève de David, « Chicque », qu'il appréciait beaucoup ; aussi, face à une belle toile, aurait-il pris l'habitude de s'écrier: « c'est du Chicque ». Puis, le terme a désigné, plus qu'un vrai talent, une habileté de pinceau, mais sans originalité, artificielle, témoin le texte de Baudelaire paru dans Le salon de 1846, « Du chic et du poncif ». Le « chique » ou « chicque » ou « chic » associe bientôt à l'idée d'habileté artificielle, celle de l'effet « boeuf » ou « bluff », si l'on ose dire . Le chic c'est ce qui frappe, attire l'oeil, éblouit, c'est-à-dire, à l'instar de la Terreur-Méduse, aussi aveugle et c'est bien «l'effet» que produit sur Malvina et Jérôme l'ameublement «clinquant» du baron. Bref, le chic ne va pas sans le toc ni le choc, comme le souligne Eugène Furpille, dans Paris à vol de canard (1856) : «Toc – Se dit de quelque chose qui est très chique. "La marquise est assez toc n'est-ce pas, cher?" – Mais oui, cher, je la trouve très batte (Acad.)." ».. L’argenterie était toute sur les dressoirs ; les portières de damas étaient surchargées d'ornements en cuivre doré. Quoiqu’on découvrît beaucoup de clinquant parmi ces richesses, beaucoup d’affectation, l'ensemble n’en était pas moins magnifique, et sur des locataires des mansardes l’effet devait en être grand. Aussi fus-je ébloui comme l’avait été Malvina.
M. Flouchippe me reçut avec des façons de prince. Étendu sur un sofa, il était vêtu d’une robe de chambre en soie à ramages, retenue à la ceinture par une cordelière orange d’où pendaient des glands à fils d’or. Un bonnet à broderies d'or était négligemment posé sur sa tête, et il agitait dans ses doigts un binocle qu’il portait de temps en temps à ses yeux. Je trouvai ces manières souverainement impertinentes, mais j’étais engagé vis-à-vis de Malvina, et je voulais faire preuve de bonne volonté. En attendant qu’il daignât m’adresser la parole, j'examinais mon protecteur. Son œil noir, quoique assez bienveillant, prenait de temps à autre une expression sardonique : ses lèvres pincées indiquaient la finesse, et les airs de bonhomie que lui donnait un embonpoint précoce étaient rachetés par le sentiment général qui dominait dans sa physionomie. Malgré mon peu d’expérience, je compris que j'avais affaire à un homme fort rusé.
Le cabinet dans lequel je venais de pénétrer ne renfermait que peu de meubles : le sofa[Par Nathalie Preiss] Dans le feuilleton du National, comme dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844, le « somno » occupait la place du sofa., quelques fauteuils, un bureau à cylindre[Par Nathalie Preiss] Bureau caractérisé par un abattant coulissant en forme de demi-cylindre qui, une fois relevé, laisse place à un plan de travail devant un ensemble de tiroirs. Le lien entre Flouchippe et Robert Macaire est ici encore souligné, puisque, dans certaines des planches des Cent-et-Un Robert Macaire, [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86172154/f65.highres], ce dernier possède ce type de bureau, où il peut ranger les actions fictives de ses différentes entreprises, une bibliothèque garnie de magnifiques reliures, des étagères en acajou suffisaient pour le garnir. Quatre gravures, qui n'étaient ni des morceaux de prix, ni des épreuves de choix, tapissaient les murailles. On voyait que ce cabinet n’était ni celui d’un homme d’étude, ni celui d’un artiste, et peut-être l’aspect en eût-il été énigmatique, si de larges cartons étiquetés n’eussent servi à dissiper les doutes et à préciser la destination du local. Les étiquettes étant tracées en fort grosses lettres, il me fut facile de lire, ici[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, l'on pouvait lire: « ici, mines de Mont-au-Diable, là charbonnages de Perlimpinpin »., Chemin de fer de Brives-la-Gaillarde ; là, Charbonnages de Perlimpinpin[Par Nathalie Preiss] Les appellatifs soulignent bien entendu l’aspect fictif de ces affaires : pas de chemin de fer à l’époque passant par Brives-la-Gaillarde, parangon, dans les études de mœurs du temps, de la province reculée. Dans la version initiale du feuilleton du National, moins subtilement, s’affichaient « les mines de Mont-au-Diable ». Quant au haut lieu de Perlimpinpin (terme d'origine probablement onomatopéïque, à valeur magique, et qui entre dans l'expression matrice de celle-ci: "poudre de Perlimpinpin", soit de charlatan), c’est assurément un « lieu-dit » ! ; plus loin, la Villa-Viciosa, château en Espagne[Par Nathalie Preiss] Reybaud va précisément plus loin avec l’assimilation nette entre le baron Flouchippe et Robert Macaire ou, plutôt, son double. En effet, selon la réversibilité constitutive de la blague (un plein qui est un vide et vice-versa), le blagueur est blagué, et Robert Macaire, dans la pièce co-écrite par Frédérick Lemaître lui-même et créée sur la scène des Folies- Dramatiques le 14 juin 1834, le blagueur Robert Macaire se voit blagué à son tour par un certain baron de Wormspire qui lui promet la main de sa fille Éloa et ses châteaux… en Espagne ! Il y a ici surenchère!, avec l'association entre « château en Espagne » et «la Villa-Viciosa » (Villaviciosa est, en effet, une ville espagnole touristique, située dans les Asturies, au bord de la mer), qui, orthographiée en deux mots, sonne comme le nom d'un lieu-dit (futur complexe touristique?) ou d'une importante demeure, et prend le sens, bien entendu péjoratif, de « Villa » - mot d'origine italienne (1743) qui, à l'époque, désigne une maison de campagne - « Viciosa », défectueuse et déceptive, selon la logique de la blague. Une villa, c'est le grand rêve, réalisé, de Caroline, vite désenchantée, dans le chapitre intitulé « Nosographie de la villa » des Petites misères de la vie conjugale de Balzac (1846): « Caroline en revenant, dit à son pauvre Adolphe : Quelle idée as-tu donc eue là, d'avoir une maison à la campagne? Ce qu'il y a de mieux, en fait de campagne, est d'y aller chez les autres...» (Chlendowski, 1846, p. 131)., au prix de cinq francs le coupon[Par Nathalie Preiss] Le coupon matérialise alors le dividende (la part de bénéfice) que reçoit l’actionnaire d’une société par actions (voir, infra, la note associée à « commandite »). Jusqu’en 1986, date à laquelle ce dispositif sera dématérialisé, l’actionnaire recevait avec chaque action un timbre détachable, ledit coupon, qu’il portait à son établissement bancaire pour percevoir le dividende correspondant (voir : https://www.abcbourse.com/apprendre/1_les_dividendes1.html). Ici, par métonymie, le coupon désigne l’action elle-même, avec l’indication de son prix. et pour être tiré en loterie sous les yeux de la petite reine Isabelle[Par Nathalie Preiss] À la mort du roi d’Espagne, Ferdinand VII, Bourbon de la branche aînée (comme Louis XVIII et Charles X), partisan d’une monarchie absolue, mais, à la fin de son règne, plus ouvert aux idées libérales, l’Espagne avait tenté d’évoluer, en vain, vers le libéralisme sous la régence de la reine Marie-Christine puis sous le règne de sa fille, Isabelle II, montée sur le trône, en 1833, à l’âge de 3 ans ! Dans sa lithographie parue dans La Caricature du 28 août 1834, intitulée « La Quadruple Alliance » (qui réunit le roi Louis-Philippe, le roi Guillaume IV d’Angleterre, la reine Isabelle II d’Espagne et la reine Maria II du Portugal, faisant alliance devant Talleyrand contre les menées des prétendants absolutistes aux trônes d’Espagne et du Portugal), Benjamin Roubaud la représente dans son trotteur [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_87143-12.jpg?itok=2T4_9HMr] ! ; enfin, ailleurs, papier de froment, fer de paille, pavage en caoutchouc, etc.[Par Nathalie Preiss] Satire ici des inventions du temps, source de spéculations. La pénurie de papier chiffon avait entraîné, depuis le début du siècle, avant que ne se répande l’usage du papier issu du bois, force tentatives de papier végétal de tous ordres (voir la troisième partie d’Illusions perdues de Balzac, « Les souffrances de l’inventeur »,1843) dont le papier d’ortie. En outre, l’on s’ingéniait à trouver pour les journaux le papier le plus résistant possible : peut être ici visé celui dont Le Charivari se plaisait à faire un Robert Macaire, Émile de Girardin, fondateur, entre autres, du Voleur (1831) et de La Presse (1836), et, la même année, meurtrier d’Armand Carrel; figure du National où paraîtra Jérôme Paturot, qui vantait alors la découverte du « papier de sûreté ». Avec le « fer de paille », Reybaud joue sur la « paille de fer ». Quant au caoutchouc, dont l’Autrichien Rethoffer avait inventé en 1811 la fabrication à partir de l’hévéa, et dont l’usage, multiple, se répand dans les années 1840, il apparaît en première place dans Les Prodiges de l’industrie ! Revue philosophique, critique, comique et fantastique de l’Exposition de 1844 de Louis Huart (rédacteur en chef du Charivari) : « Des balles, attribut de l’enfance, il s’est élevé aux bretelles, et s’est glissé jusqu’aux jarretières. Le succès ayant couronné ses premiers efforts, il a tout envahi ; rien ne s’est plus trouvé au-dessus de son élasticité ; tout est caoutchouc aujourd’hui, le fer, le marbre, le bois, les tissus. Comme Louis XIV, le caoutchouc pourrait dire : L’état, ou plutôt l’industrie, c’est moi » (Paris, Aubert, 1844, p. 65-66). Les recherches sur le meilleur moyen de paver les rues, avec une lutte entre le macadam, le pavé en bois, le pavé en pierre, le "macadam" et le bitume (voir le chapitre suivant), forment à l'époque un thème à discussions et à satires inépuisable dans la presse de l'époque; elles étaient allées, à Londres du moins, jusqu’à l’idée, en effet, du pavage en caoutchouc ! (Georges Reverdy, « Les techniques routières aux XVIIIe et XIXe siècles », Flaran2. L’homme et la route, Presses universitaires du midi, 1980, p. 295-303 [https://books.openedition.org/pumi/21336?lang=fr]). , etc. Plus d’illusion, j’étais dans le cabinet de ce que l'on nomme vulgairement un homme d’affaires.
C’était le moment, monsieur, où ces industriels [Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, on lisait : "C'était alors le moment où cette caste florissait".florissaient[Par Nathalie Preiss] Sur l’éventail sémantique de l’adjectif et du substantif « industriel », voir la note associée à ce terme au chapitre II. Flouchippe fait bien partie des « chevaliers d’industrie », des floueurs, des blagueurs à la Robert Macaire (et la substitution du terme « industriels » à celui de « cette caste » de la version initiale du feuilleton du National le souligne), et l’illustration hors-texte de Grandville, qui, en 1844, avait placé Un autre monde sous les auspices de la trinité blagueuse, le docteur Puff, Kracqk et Hahbble, achève l’assimilation entre ce type et Flouchippe (voir la note suivante). .[Par Nathalie Preiss] Comme souvent, l'illustration de Grandville excède les données du texte. Si le vêtement du baron et ses accessoires ainsi que le cartonnier, où, sur chaque tiroir, l'on distingue le nom des affaires de "l'industriel"(de façon moins précise que dans le texte, qui renvoie allusivement à celles de Robert-Macaire : voir, supra, la note 40) - « Chemins de fer », « Caoutchouc/pavés », « Bitume/Mogador », « Mines", "Seyssel" »- illustrent fidèlement le texte, en revanche, la composition d'ensemble va au-delà, puisqu'elle reprend celle de nombre de planches de la série Les Cent-et-un Robert-Macaire (1840) de Daumier et Philipon, où Robert Macaire, en robe d’intérieur à ramages, est confortablement installé devant annonces ou tiroirs qui affichent ses affaires-blagues (voir notamment le « Robert Macaire notaire » et le « Robert Macaire journaliste », planches parues respectivement dans les numéros du Charivari du 28 septembre 1836 [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3053623z/f3.highres] et du 10 septembre 1836 [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30536051/f3.highres]). Assurément, le texte et l'image conjugués achèvent le conjugum entre le baron de la blague, Robert Macaire, et le baron Flouchippe. La France était leur proie ; ils disposaient de la fortune publique. Une sorte de vertige semblait avoir gagné toutes les têtes : la commandite régnait et gouvernait[Par Nathalie Preiss] Si le Code du commerce de 1807 crée et les sociétés en commandite par actions et les sociétés anonymes, ces dernières ne se développeront vraiment que sous le Second Empire, avec la loi sur les sociétés à responsabilité limitée (1863), qui autorise la création desdites pour un capital faible. Mais elles reposent sur le même principe : le capital est divisé en « morceaux », « actions, valeurs mobilières (ou titres) négociables en Bourse » (Jean Bouvier, Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains (XIXe- XXe siècles), Paris, SEDES, 1977, chap. II, p. 197). Néanmoins, elles diffèrent en ce sens que les sociétés anonymes mettent sur un pied d’égalité le gérant de la société et les actionnaires, qui ne sont pas responsables sur leur fortune propre (d’où l’anonymat), alors que, dans les sociétés en commandite par actions, le commandité, le gérant, propriétaire d’une partie du capital, a à répondre sur sa fortune personnelle, à la différence de ses commanditaires, les actionnaires. Si, au début du siècle, les actions sont lancées à un prix fort élevé (jusqu’à 10 000 francs) et ne s’adressent donc qu’à quelques-uns, à partir de 1830, elles sont proposées au prix de 500 francs (soit 1250 euros actuels) chacune et attirent les petits épargnants, phénomène à l’origine du développement industriel, dont, notamment, le chemin de fer, qui, en France, prend son essor à partir de 1839 (avec la ligne « pilote », Paris – Saint-Germain).. À l'aide d’un fonds social, divisé par petits coupons, combinaison bien simple comme vous le voyez, on parvint alors à extraire de l’argent de bourses qui ne s’étaient jamais ouvertes, à exercer une rafle générale sur les épargnes des pauvres gens. Tout était bon, tout était prétexte à commandite. On eût mis le Chimborazo en actions[Par Nathalie Preiss] Volcan de l’Équateur, haut de plus de 6000 m, et donc fort peu exploitable !, que le Chimborazo eût trouvé des souscripteurs ; on l’eût coté à la bourse. Quel temps, monsieur, quel temps ! On a parlé de la fièvre du dernier siècle, et de l’agiotage de la rue Quincampoix. Notre époque a vu mieux. Quand Law vantait les merveilles du Mississipi, il comptait sur la distance [Par Nathalie Preiss] Allusion à l’entreprise du banquier écossais John Law (1672-1629), qui, après la mort de Louis XIV, tentera de sauver de la faillite la régence de Philippe d’Orléans, en créant un établissement privé, dénommé Banque générale (1716), devenu en fait banque royale (1720), destiné à émettre du papier-monnaie. Mais c’est avec la Compagnie d’Occident ou Compagnie du Mississipi, bientôt Compagnie des Indes (dont les bureaux, sis d’abord rue Vivienne, se déplacent ensuite rue Quincampoix), qu’en 1720, l’émission d’actions, qui ne sont plus gagées sur rien, s’affole et crée une véritable bulle financière. Les émeutes des actionnaires, floués, se multiplient devant le siège de la Compagnie, et Law sera contraint de s’enfuir à Bruxelles (voir Pierre-Yves Beaurepaire, « La faillite du système Law », Histoire par l’image [en ligne], septembre 2013 [https://histoire-image.org/etudes/faillite-systeme-law]). Si Reybaud établit une différence géographique entre le système de Law et celui des « industriels » à la Robert Macaire, il souligne aussi leur commune dynamique : la circulation de papier monnaie ou d’actions qui, selon la logique plein-vide de la blague, n’est fondée sur rien, ne renvoie à rien d’autre qu’elle-même, véritable bulle de savon financière (voir la caricature commentée par Pierre-Yves Beaurepaire), fermée sur elle-même, qui se nourrit d’elle-même, avant de partir avec et en éclats, telle que pourront la définir les théoriciens contemporains: « logique autoréférentielle totalement coupée d'une quelconque réalité entrepreneuriale », la spéculation se fait « spéculation autoréférentielle » d' opérateurs qui, « au lieu de scruter le monde réel, [...] se contemplent eux-mêmes dans une circularité qui ne mène nulle part », sinon à l'emballement du prix du marché dissocié de sa « référence juste »(Christian Walter, « La spéculation boursière dans un monde non gaussien », dans L'Argent. Croyance, mesure, spéculation, Marcel Drach dir., Paris, La Découverte, 2004, p. 155, 156, 148). ; mais ici, monsieur, c’était à nos portes mêmes qu’on faisait surgir des existences fabuleuses, des richesses imaginaires. Et que pensera-t-on de nous dans vingt ans, quand on dira que les dupes se précipitaient sur ces valeurs fictives, sans s’enquérir même si le gage existait ?
Nous étions au fort de la crise. On venait d’improviser, par la grâce de la commandite, des chemins de fer, des mines de charbon, d’or, de mercure, de cuivre, des journaux, des métaux, mille inventions, mille créations toutes plus attrayantes les unes que les autres[Par Nathalie Preiss] En 1837, débute une crise financière, une crise du crédit, qui éclatera en 1839, liée, en effet, à une inflation de sociétés en commandite par actions (il n’est que de lire la quatrième page des journaux où se pressent les annonces pour les compagnies houillères comme pour les entreprises littéraires, tel le Panthéon littéraire), notamment pour les mines de charbon et les chemins de fer, dénoncée par le propriétaire du journal La Bourse dans un article intitulé « De la fièvre industrielle et de la nécessité d’y mettre un frein » (Bertand Gille, art. cit., p. 19). Inflation assortie d’une spéculation douteuse, avec distribution à de petits épargnants peu regardants, de dividendes qui ne correspondent pas à des bénéfices réels. En 1839, eut lieu, à l’Académie des Sciences morales et politiques un débat entre Guizot (historien, plusieurs fois ministre de Louis-Philippe) et Auguste Blanqui, dans l’opposition, sur les motifs de la crise, conjoncturels pour le premier, structurels, pour le second (Bertand Gille, art. cit., p. 18). La critique de Reybaud passe ici par un pastiche de la blague de Robert Macaire, entrepreneur d’une société d’annonces pittoresques dans la planche n° 82 des Cent-et-Un Robert-Macaire de Daumier et Philipon, parue dans Le Charivari du 20 mai 1838 : « Voulez-vous de l’or, voulez-vous de l’argent, voulez-vous des diamants, des millions, des milliasses ? approchez, faites-vous servir… Baond ! Baound ! bon-bond ! Voici du bitume, voici de l’acier, du plomb, de l’or, voici du ferrrr galllllllvanisé… Venez, venez vite, la loi va changer, vous allez tout perdre, dépêchez-vous, prenez vos billets ! prenez vos billets !! (Chaud, chaud, la musique)/Baound !Baond ! Baond ! Baond !!/Baound-bond-bond, Baond. » Notons que c’est encore une fois Émile de Girardin, ennemi juré du National (voir, supra, la note associée à « pavage en caoutchouc ») où paraît le feuilleton de Jérôme Paturot, comme du Charivari, et visible en filigrane derrière nombre de planches de la série des Cent-et-Un Robert Macaire publié par ledit, qui réunit plusieurs des entreprises évoquées (notamment dans la planche n° 91): des journaux, comme le bien nommé Le Voleur (1831), le Journal des connaissances utiles (1833) ou La Presse (1836), aux mines de charbon de Saint-Bérain, rebaptisées « Saint-Pétrain », en passant par l’Institut agricole du Coëtbo, devenu « archi-colle » ! ou l’invention de la société pour le « papier de sûreté » (voir, supra, la note associée à « caoutchouc ») … pour les voleurs ! . Chacune d’elles devait donner des rentes inépuisables au moindre souscripteur : tout Français allait marcher cousu d’or ; les chaumières étaient à la veille de se changer en palais. Seulement il fallait se presser, car les coupons disparaissaient à vue d’œil : il n’y en avait pas assez pour tout le monde.[Par Nathalie Preiss] Anticipant le texte: « Seulement il fallait se presser, car les coupons disparaissaient à vue d'oeil: il n'y en avait pas pour tout le monde », avec une légère variante dans la légende, « il n'y en avait pas pour tout le monde », amplificatrice du phénomène, et un jeu de mots sur « Versement », puisque les actionnaires, pressés, dans tous les sens du terme, de recevoir leurs dividendes, versent, tombent les uns sur les autres, cette illustration met bien en lumière le principe de la société en commandite d'alors qui divise le capital en autant d'actions d'un faible coût et élargit et divise! ainsi son public. En effet, si, au premier plan, s'étale littéralement le bourgeois cossu, arrivé en tête, l'on remarque dans la foule contenue par les sergents de ville, en arrière-plan l'ouvrier en blouse, brandissant sa bourse, un bousingot à chapeau, et, à terre, des actionnaires plus âgés, au cheveu rare, aristocrates déchus? Mais, aussi divers soient-ils, ces actionnaires montrent tous les crocs, pressés qu'ils sont de toucher leur dû. Grandville reprend ici, sur un mode charivarique, la composition de l'une des planches (parue le 15 décembre 1839 dans La Caricature provisoire) de sa fameuse série, Course au clocher académique où, Vigny en tête, et Hugo au centre, les écrivains romantiques se ruent sur la porte de l'Académie française : les jetons valent assurément coupons!
Je me trouvais donc devant l’un des souverains du moment, l’un des promoteurs de cette grande mystification industrielle. Certes, l’orgueil lui était permis, car il avait eu autant de puissance que Dieu. De rien il avait fait quelque chose : il avait donné une valeur au néant[Par Nathalie Preiss] Avec Flouchippe - Robert Macaire, l’on est bien au cœur de la blague, ce plein-vide, qui exhibe et fait exister une absence.. Aussi le sentiment de sa puissance et de sa position se peignait-il sur son visage; il était content de lui-même, il s’épanouissait. Enfin, il daigna jeter les yeux sur moi, et se souvint que j’étais là.
« Mon cher, me dit-il, excusez ma distraction ; je combinais une affaire. Quatre millions deux cent mille francs ; coupons, deux cents francs ; sous-coupons, cinquante francs[Par Nathalie Preiss] Est parfaitement illustré, par cette combinaison macairienne, le principe des sociétés en commandite par actions d’alors, qui multiplient les épargnants en divisant le capital en autant d’actions possibles (par métonymie, « coupons » – voir, supra, la note associée à ce terme – et « sous-coupons », de plus faible valeur). . C’est cela ; ça doit marcher. Je suis à vous maintenant. Votre nom, s’il vous plaît ? — Jérôme Paturot. — Jérôme ! mauvais nom, s’écria-t-il ; trivial, sans couleur. Nous changerons cela : nous mettrons Napoléon Paturot. — Mais, monsieur... — Jeune homme, pas de mots perdus. Vous m’êtes recommandé comme un sujet docile, prêt à tout. Tâchez d’obéir et de signer ; le reste nous regarde. »
Je compris que Malvina me livrait pieds et poings liés ; je dévorai l’outrage et me tus.
« C’est bien ; voilà que vous devenez raisonnable, ajouta-t-il. Nous ferons votre fortune, mon cher, comptez là-dessus. — Monsieur, croyez bien... — Voici la chose. La mine de charbon baisse, le chemin de fer est usé ; il n’y a plus que le bitume aujourd’hui. Le tour du bitume est arrivé.[Par Nathalie Preiss] En effet, en 1838, quatre concessions sont accordées en France pour l’exploitation du bitume, dont la concession de Seyssel dans l’Ain, qui donne lieu à la fondation de la Société en commandite Pyrimont-Seyssel. La même année sera créée la Compagnie Parisienne du Bitume, destinée à promouvoir l’usage de ce produit pour le revêtement de la chaussée (Sandrine Barle, « La rue parisienne au XIXe siècle : standardisation et contrôle ? », Romantisme, 2016, n° 171, p. 15-28), aux dépens du macadam (voir le chapitre IV de cette Première Partie). En 1838, sera aussi fondée la Compagnie du bitume élastique Polonceau, au capital de 3 millions et aux actions de 500 francs chacune. En parfait blagueur (voir, supra, la note associée au personnage) Flouchippe double, lui, la mise, avec un capital de six millions. Son lien consubstantiel avec Robert Macaire (toujours flanqué de son fidèle compagnon Bertrand) et son parèdre, le baron de Wormspire, éclate dans la planche n° 63 des Cent-et-Un Robert-Macaire de Daumier et Philipon, parue initialement dans le numéro du Charivari du 10 juin 1838, où Robert Macaire expose sa blague en grand : « Entendons-nous bien ! Bertrand va se faufiler dans tous les groupes de la bourse et chauffer les actions du Bitume bitumeux, il les fera mousser, il dira qu’elles s’enlèvent, qu’on se les arrache, qu’elles montent comme des ballons… Vous, Baron, qui avez un certain chic, vous allez en acheter à 200/00, 300/00, 1100/00 d’augmentation, je le ai toutes en portefeuille, on ne pourra donc pas vous les livrer, nous les vendrons et la providence fera le reste. (Bertrand) En avant, marchons, contre les dindons, Volons… etc… » (sur « chic », voir, supra, la note associée à "oeil frappé", et la note associée à Chikapouff, chapitre X, Première Partie). La série ne consacre pas moins de trois planches au bitume : les planches n° 63 et n° 82, déjà citées, et la planche n° 62 « Brevet d’invention, capital 3 millions » (comme en écho à la Société Polonceau), parue dans Le Charivari du 19 août 1838, à laquelle il faut ajouter la foire aux leurres de Girardin – Robert Macaire (planche n° 91), avec, entre autres entreprises, « Bitume coulé » ! Napoléon, décidément, nous vous mettrons à la tête d’un bitume. — Encore faut-il... — Oui, Napoléon Paturot, je vous garde cela : on ne peut moins faire pour votre protectrice. Capital, six millions ; coupons, cinq cents francs : sous-coupons, vingt-cinq francs. C’est parfait, c’est enlevé : revenez me voir demain. »
Je sortis stupéfait de cette entrevue[Par Nathalie Preiss] Ce cul-de-lampe a moins ici valeur de bilan que de programme, puisqu'il associe la figure de Flouchippe et celle de Jérôme Paturot en futur Napoléon du bitume - la nouvelle identité prêtée ! par Flouchippe -, avec l'attitude fameuse de l'Empereur la main dans sa redingote (changée ici en robe de chambre) : à l'image de Flouchippe Robert Macaire, le nouveau Napoléon campe fièrement sur un fonds de coupons où figurent les noms d'« ACTI[ON]», « SOUS COUP[ON]»,« COMMANDIT[E]», « ACTION DE CH DE FER ». .
IV SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Dans le feuilleton du National du vendredi 9 septembre 1842, le titre, « fondu » dans le texte du chapitre précédent, apparaît ainsi: « IV. / PATUROT, GÉRANT DE LA SOCIÉTÉ DU BITUME DE MAROC. ».
Après une courte pause, Jérôme reprit son récit :
J'eus beau m’en défendre, monsieur, m’insurger, me désespérer, trois jours après, comme l'avait dit mon protecteur industriel[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Sur les sens du terme « industriel », employé comme substantif ou comme adjectif, voir, supra, la note du chapitre II de la Première Partie qui lui est consacrée. Dans le contexte de la blague, du « macairisme », associé au bien nommé Flouchippe (voir le chapitre précédent), le terme est péjoratif et renvoie au « chevalier d’industrie », où « industrie » désigne une activité tout à la fois lucrative, « juteuse » et frauduleuse ; à un degré moindre, c’est ainsi que le gamin de Paris, toujours à la recherche d’expédients plus ou moins douteux, est dénommé aussi « galopin industriel » dans la Physiologie qu’Émile Bourget lui consacre en 1841. Aussi le substantif « protecteur » résonne-t-il ironiquement et joue sur le sens d’« entreteneur » d’une femme vénale : rien d’étonnant donc à la précision, « Malvina conspirait avec lui »., j’étais à la tête d’un bitume[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] C’est-à-dire d’une concession pour l’exploitation du bitume (voir le chapitre précédent).. Malvina conspirait avec lui ; que vouliez- vous que je fisse contre deux ?[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Parodie de l’interrogation de Julie devant l’indignation du vieil Horace, à l’annonce de la supposée capitulation d’Horace devant les trois Curiace, dans Horace de Corneille : « que voulez-vous qu’il fît contre trois ? » (acte II, scène 6). Assurément, Flouchippe et Malvina en valent trois ! L’héroïsme s’est changé en affairisme : la valeur attend le nombre des abonnés et actionnaires. Je succombai. On m’installa dans un fort bel appartement, meublé à la hâte ; on me donna un caissier, deux commis, enfin tous les dehors d’une administration importante. On lança des circulaires, on rédigea des prospectus[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Début de l’énumération des moyens publicitaires, liés à l’art de la blague, du puff, incarné par Flouchippe – Robert Macaire (le terme « publicité », au sens commercial du terme, apparaît pour la première fois, en 1834, dans le Journal des connaissances utiles, fondé par Émile de Girardin, bien présent précisément dans nombre de planches des Cent-et-Un Robert Macaire de Philipon et Daumier et dans le texte de Reybaud). La « circulaire » (ou « lettre circulaire »), se dit, depuis 1787 (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Paris, Dictionnaires Le Robert, 1992, t. 1) en langage administratif, d’une même lettre adressée à un certain nombre de personnes. Le « prospectus », quant à lui, désigne d’abord, dans le langage de la librairie (édition), le programme d’un ouvrage à venir, vendu, comme c’était l’usage, par souscription, avant de signifier, à partir de 1813 (A. Rey, op. cit.), une annonce publicitaire développée, sous la forme d'une feuille volante., et jugez de ma douleur, lorsque, deux jours après, je lus ce qui suit dans tous les journaux de Paris :
Mort aux Bitumes artificiels !!![Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Rappelons que le bitume, à l’état solide ou liquide (voir la note associée à ce mot dans le chapitre précédent), est présent naturellement dans les régions volcaniques, mais il peut être fabriqué, justement à partir du XIXe siècle, par distillation du pétrole (voir, infra, la note associée à « usine à gaz ») : c’est ce que l’on appelle le bitume artificiel, moins coûteux que le bitume naturel. L’on appréciera ici l’ironie double de Reybaud qui, d’une part, fait tenir le discours du naturel, de l’authenticité, de la vérité, à celui qui, avec éclat, se fait grand artificier, Flouchippe, et, d’autre part, insère dans ce qu’il appelle son « roman » un « faux document vrai », proche des prospectus de l’époque pour ce type de produit. Ironie double et à double fond puisque Reybaud joue aussi de l’intertexte balzacien : Histoire de la grandeur et décadence de César Birotteau, marchand-parfumeur – avatar de Joseph Prudhomme, double de Robert Macaire, et allié par les initiales à Jérôme Paturot (voir l’Introduction critique) –, où Balzac lui-même joue du faux document vrai avec l’insertion dans son roman de « pièces justificatives », le prospectus de la Double Pâte des Sultanes et celui de l’Huile Céphalique, que l’on a pu rapprocher de prospectus publicitaires qu’il a imprimés sur ses propres presses. Ironie à triple fond, en situation ! puisque, si les produits cosmétiques d’un César Birotteau, propriétaire de la Reine des roses, fleurent bon la rose, il n’en va pas de même pour l’odeur du bitume (voir infra). IL N’Y A DE VRAI ET DE NATUREL QUE LE BITUME IMPÉRIAL DE MAROC, Avec privilège de S. M. l’empereur de cette régence[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] « Régence » est à prendre ici au sens étymologique (regere) de gouvernement d’un Etat, d’une ville, et, par métonymie, le territoire administré par ce gouvernement. Le Dictionnaire de l’Académie de 1835 (et le Complément de 1842) précise, en effet, que le terme est surtout employé pour les gouvernements et territoires d’Afrique du Nord, administrés par délégation de la puissance du sultan turc, comme la régence d’Alger, de Tunis, de Tripoli. Aussi, le Maroc ne peut-il être considéré comme une « régence » : il s’agit bien, en 1842, date de la publication du feuilleton de Reybaud, d’un empire, l’empire chérifien, avec à sa tête « Sa Majesté » Moulay Abd ar-Rahman (1778-1859), qui régnera de 1822 à 1859. Delacroix l’immortalisera par une grande composition (esquissée dès 1832 mais présentée au Salon de 1845) : Moulay Abd-Er-Rahman, sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknes, entouré de sa garde et de ses principaux officiers. Flouchippe joue donc peut-être ici, combiné à l’imaginaire oriental propre au romantisme et d’une brûlante actualité dans les années 1840 (voir, dans le chapitre précédent, la note associée à « Maroc »), sur l’imaginaire royal que suppose la régence (pouvoir exercé à place du monarque, avant qu’il n’accède à l’âge requis), dans les monarchies européennes. Selon le même imaginaire royal appliqué ici à l’industrie, le terme « privilège » désigne l’usage ou l’exercice exclusif par une personne ou une communauté d’une activité, en l’occurrence, l’exploitation par Paturot du bitume de Mogador..
« Il y a bitume et bitume[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Jeu sur la réplique de Sganarelle dans Le Médecin malgré lui de Molière: « il y a fagots et fagots » (acte I, scène 6), digne du style des Physiologies, études de mœurs florissantes dans les années 1840-1842, témoin le début de La Physiologie du Bourgeois, écrite et illustrée par Henry Monnier, l’inventeur de Joseph Prudhomme, frère de Jérôme Paturot (voir la note précédente et l’Introduction critique): « Notre bourgeois, à nous, n’est pas le vôtre, ni celui de votre voisin : ce n’est pas non plus le Bourgeois du troupier, ni le Bourgeois du campagnard. De même qu’il y a fagots et fagots, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas également Bourgeois et Bourgeois. » (Paris, Aubert et Cie, 1841, p. 5-6). On voit des bitumes qui se gercent, qui s’écaillent ; on en voit qui se laissent dévorer par la pluie ou fendre par le soleil ; on en voit qui, au lieu de conserver leur niveau, mettent à nu sur-le-champ des aspérités, et forment une suite de vallées et de montagnes[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] On le rappelle (voir la dernière note du chapitre précédent), le bitume est surtout utilisé à l’époque pour le revêtement des trottoirs et des rues qui avaient d’abord connu, à partir de 1820, le macadam (du nom de son inventeur écossais John Loudon MacAdam, 1756-1836), pierres concassées et tassées, accusé, l’été, de se transformer en poussière et, l’hiver, en boue. La difficulté est, en effet, de trouver un matériau suffisamment stable pour qu’il ne se déforme pas au gré des nombreux passages et des aléas météorologiques : l’on ajoute alors au macadam le bitume qui est censé en assurer la stabilité.. Tout cela vient de ce que ces bitumes ne sont point un produit de la nature, mais simplement un résidu d'usines à gaz[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] L’une des premières usines à gaz parisiennes, destiné à l’éclairage public, avait été créée en 1835, rue de Vaugirard, sur l’actuel emplacement du lycée Camille Sée (elle sera fermée en 1909). La définition, péjorative, du bitume ici donnée s’explique par le fait que le bitume artificiel s’obtient notamment par un procédé de distillation fractionnée : l’on chauffe à haute température le pétrole brut d’où, grâce à un soufflage d’oxygène, se dégagent un certain nombre de substances volatiles – le gaz de pétrole liquéfié, l’essence et le diesel – jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le bitume, plus lourd – le résidu – proprement dit. Précisons que l'usage métaphorique d "usine à gaz", pour désigner une entreprise, un système complexe (au risque de l'explosion, comme le puff), est postérieur (le Dictionnaire de l'Académie française n'enregistre ce sens que dans son édition actuelle, la neuvième, alors que cet emploi est attesté au début du XXe siècle)., saupoudré de sable de rivière. Marchez là-dessus, et vos talons de bottes vous en diront des nouvelles[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Comme souvent, l’image excède le texte puisque l’on note la provenance du bitume (ou asphalte : bitume avec granulats) vilipendé : Seyssel, dans l’Ain, importante concession qui, en 1838, avait donné naissance à la société en commandite Pyrimont-Seyssel (voir le chapitre précédent). Grandville, ici, récidive puisque, dans la « Monographie du rentier » de Balzac, parue en 1841 au tome III de la série des Français peints par eux-mêmes, il avait illustré l’enthousiasme dudit rentier, bientôt tari, pour le bitume, par un florissant spécimen du genre, les pieds, sinon enfoncés, du moins, bien ancrés, voire encrés !, dans l’asphalte de Seyssel [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_50436-4.jpg?itok=QfMrQex4] : « […] il n’y a rien de beau comme le bitume, le bitume peut servir à tout ; il en garnit les maisons, il en assainit les caves, il l’exalte comme pavage, il porterait des souliers de bitume ; ne pourrait-on pas faire des beefsteacks en bitume ? La ville de Paris doit être un lac d’asphalte. Tout à coup le bitume, plus fidèle que le sable, garde l’empreinte des pieds, il est broyé sous les roues innombrables qui sillonnent Paris dans tous les sens. "On reviendra du bitume !" dit le Rentier qui destitue le bitume […] ». .
« La préparation de ces bitumes artificiels est l’objet de réclamations universelles. L’air en est vicié : les habitants des maisons voisines inondent leurs appartements de chlorure[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Produit d’entretien destiné au blanchiment et à la désinfection. sans pouvoir se défendre de l'infection. Des fumées empestées remplissent les boulevards et menacent les passants d'asphyxie. Bref, pour parler avec tous les égards qui sont dus à ces compositions, c'est de la drogue[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Chauffé, le bitume dégage, en effet, une forte odeur, celle des différentes substances volatiles (voir, supra, la note associée à « résidu d’usines à gaz ») qui se répandent dans l’air. Il y a un écho troublant entre ce texte de Reybaud-Flouchippe et ce passage des Lettres parisiennes de Delphine de Girardin, alias vicomte de Launay, parues dans le journal La Presse, fondée par son mari, Émile de Girardin, le type même du blagueur selon Le Charivari qui, dès 1837, fait campagne contre lui (son identification avec Flouchippe se confirme donc) : « Il y a plusieurs années, alors que la manie des constructions dominait tous les esprits, on disait que Paris ressemblait à une ville prise d’assaut par les maçons ; aujourd’hui l’on pourrait dire que c’est une ville fantastique envahie par les sorciers. À tout moment, vous êtes étouffé par une odeur infecte, par une épaisse et noire fumée ; à tous les coins des boulevards, vous voyez d’énormes chaudières sur de grands feux qu’attisent de petits hommes à figures étranges. Nous avons compté jusqu’à douze chaudières sur le boulevard ; aussi il fallait entendre tousser les passants, suffoqués par la fumée : c’était un rhume universel ; toutes les voix s’unissaient dans une seule et même quinte, qui commençait rue de Grammont et qui finissait rue Royale. Cela nous rappelle cette bonne pièce des Variétés, la Neige, et dans laquelle Odry disait d’une manière si comique : « Ils toussent tous ! » Le boulevard Montmartre a l’air du chaos ; il n’en est pas encore aux douze chaudières, il est simplement dépavé […] » (lettre XXVII, 22 septembre 1837)..
« Aucun de ces inconvénients ne se retrouve dans le Bitume impérial de Maroc, bitume naturel, bitume dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Hérodote en parle dans les termes les plus avantageux ; le Carthaginois Hannon en prit connaissance dans son premier voyage, et Léon l’Africain lui consacre un chapitre que l’on peut regarder comme un chef-d'œuvre en matière de stratification[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Si Flouchippe use, sous le vent de la blague, de l’hyperbole en invoquant de hautes autorités de l’Antiquité, à l’instar, encore une fois, de César ! Birotteau trouvant son inspiration pour l’Huile Céphalique dans une gravure d’Héro versant de l’huile sur la tête de Léandre, il n’en demeure pas moins que l’existence du bitume – notamment dans la région de l’Euphrate, de la Judée (d’où le nom de lac Asphaltide donné à la mer Morte), de l’Afrique du Nord et de l’Ouest –, et ses multiples usages et qualités (embaumement, isolation, calfatage des navires) étaient connues et reconnues depuis la plus haute Antiquité. Ainsi, en effet, le grand historien grec Hérodote (Ve siècle av.-J.C.) mentionne l’utilisation du bitume pour la construction des murs de Babylone (après que la Bible le mentionne pour celle de la tour de Babel) : « À mesure qu’on creusait les fossés, on convertissait la terre en briques, et lorsqu’il y en eut une quantité suffisante, on les fit cuire dans les fourneaux. Ensuite pour mortier on employa le bitume chaud. » (Histoires, Livre I, chapitre I, section 179); de même, dans le récit de voyage plus ou moins imaginaire, et difficilement datable (Ve siècle av. J.-C.), connu sous le titre de Périple d’Hannon, « roi des Carthaginois », dit « Hannon le Navigateur », est décrite une région volcanique en flamme qui peut évoquer la présence de bitume, facilement, voire spontanément inflammable : « Nous vîmes un pays la nuit, totalement en flammes. Au milieu, il y avait une flamme plus haute que les autres et il nous semblait qu’elle atteignait les étoiles. De jour, cela ressemblait à une grande montagne qui était appelée « le char des dieux » [il s’agirait du mont Cameroun] ; quant à l’ambassadeur musulman fait prisonnier, en 1518, par des pirates siciliens, dit Léon l’Africain, il devint, sous le nom de Jean-Léon de Médicis, un célèbre géographe qui, dans sa Description de l’Afrique, évoque les gisements de goudron-bitume d’origine minérale du Maghreb. L'on peut s'étonner de l'érudition de Reybaud mais ce serait oublier qu'il avait été, en 1831, le rédacteur, avec le marquis Fortia d'Urban et Marcel, des deux premiers tomes de l'Histoire scientifique et militaire de l'expédition française en Egypte, précédée d'une introduction présentant le tableau de l'Egypte ancienne et moderne... (Dénain, 1831): le tome I retrace l'Histoire ancienne de l'Egypte sous les «Pharaons, les Ptolémées, les Grecs et les Romains » et, le deuxième, « depuis Mahomet [...] jusqu'à l'expédition d'Égypte », de Bonaparte. En 1834, il avait également rédigé le Voyage pittoresque autour du monde, résumé des voyages de découvertes de Magellan, Tasman, Dampier... etc., publié sous la direction de Dumont d'Urville (Paris, Tenré, 1834-1835, 2 vol. ).. Cependant ses propriétés essentielles étaient restées inappréciées jusqu’au moment où un accident singulier vint les révéler à l’univers. Voici le fait.
« Un bâtiment[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Un vaisseau, un navire. européen se trouvait en perdition sur les parages de Mogador, où sont situés les lacs de bitume[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Un bel archipel borde la région de Mogador (actuelle ville portuaire d’Essaouira, au sud-ouest du Maroc) mais, si elle regorge de richesses archéologiques et botaniques (argan etc.), il ne semble pas qu’elle se distingue par ses « lacs de bitume ». Effet du blagueur Flouchippe qui donne existence et « valeur au néant » (voir le chapitre précédent) ?. Une voie d’eau s’était ouverte à la hauteur de la flottaison. Or, il se trouve que, par l’action d’un feu souterrain, les bitumes de Maroc se mettent souvent en éruption[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Il est vrai que les gisements de bitume, ou souterrains ou aériens, se trouvent dans les régions volcaniques et peuvent donner lieu à des combustions spontanées. Ici, Flouchippe fait, à tous égards, dans le feu d’artifice ! ; ils y étaient alors, heureusement pour le navire en péril. Déjà le malheureux s’approchait de la côte, faisant eau de toutes parts, quand tout à coup on le voit se redresser, épuiser sa voie d’eau comme par enchantement et reprendre le large. On crie au phénomène : rien de plus naturel, pourtant. Une éruption bitumineuse l’avait sauvé. Lancé au loin, le bitume s’était attaché aux flancs entr’ouverts du bâtiment, les avait goudronnés, calfatés[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Calfater un navire consiste à obturer par des morceaux d’étoupe goudronnée ou bitumée les interstices du pont ou de la coque, afin de les rendre étanches. L’étanchéité, en l’occurrence, est acquise de facto., retapés, conditionnés, mastiqués. C’était un rhabillage à neuf : le brick[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Issu de l’anglais « brig », le terme désigne une goëlette, soit un voilier à deux mâts – un grand, à l’arrière, et un plus petit, à l’avant, dit « mât de misaine » –, armés de voiles carrées auxquelles s’ajoutent, à la proue, les focs, voiles triangulaires. en question a pu faire le tour du monde.
« Voilà comment le Bitume impérial de Maroc s’est fait connaître. Depuis lors, toutes les expériences sont venues confirmer ses qualités agglutinantes et ses propriétés moléculaires. Aucun corps ne renferme plus de principes d’adhésion et de solidification. Un boulet de trente-six[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] C’est-à-dire un boulet de canon de 36 livres, dont les navires seront armés jusqu’en 1838, date d’une réforme de l’artillerie (Source : Wikipédia)., coupé en deux, a été parfaitement recollé au moyen du bitume de Maroc ; ce boulet aujourd’hui sert comme les autres, et a renversé une muraille sans se disjoindre. Un minaret de Mogador menaçait ruine, on l’a ressoudé avec du bitume de Maroc : ce minaret peut désormais défier les âges. Sur les lieux mêmes, on emploie le bitume de Maroc comme mortier, comme mastic, comme ardoise, comme moellon, comme pierre de taille, comme brique, comme chaux, comme ciment, comme pouzzolane[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Emprunté à l'italien (« pouzolanna », de Pouzolles, ville proche de Naples), le mot désigne une roche volcanique poreuse, faite de scories du volcan, qui, agglomérées grâce au bitume, en font un revêtement isolant, notamment en horticulture. Toute l’énumération qui précède semble ressortir à la faconde blagueuse de Flouchippe, mais la malléabilité et la capacité du bitume à s’agglomérer à différentes substances (bois, pierre…), en permettent des usages multiples – notamment dans le domaine du bâtiment où il est utilisé comme liant et imperméabilisant – dont tous ceux ici énoncés.. On en fait des cuvettes, des meulières, des auges[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Instrument en meulière, pierre siliceuse, tout à la fois solide et imperméable, utilisé depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXe siècle, pour confectionner des meules, d’où son nom. Une auge, outre le récipient contenant de la nourriture pour les animaux, désigne le récipient utilisé par les maçons pour gâcher le plâtre. Dans les deux cas, le bitume peut être utilisé comme enduit imperméable. , des plats à barbe[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Accessoire de la toilette masculine, il désigne un plat en faïence ou en étain, de forme circulaire ou ovale, utilisé par les barbiers pour recueillir poils de barbe et mousse lors du rasage de leurs clients (la partie inférieure est découpée, de façon à pouvoir le placer sous le menton)., des fontaines, des statues, et jusqu'à des colonnes monumentales[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Là encore, l’énumération des réalisations aussi diverses que variées à partir du bitume semble relever de la blague de Flouchippe mais, par-delà l’hyperbole qui rappelle celle que Louis Huart manie, dans Les Prodiges de l’industrie (1845), à propos du caoutchouc (voir la note associée à ce mot dans le chapitre précédent), lui aussi d’un « emploi universel », est bien attestée, dès les textes antiques, la présence du bitume dans la composition de divers objets d’art (statues, colonnes), décoratifs (vases, tables), ou non, en raison de son élasticité ! et de la capacité susdite à s’agglomérer à différentes substances : il était alors utilisé comme enduit ou comme colle, témoin des fouilles archéologiques à Mari (capitale mésopotamienne du IIIe siècle av. J.-C.) ou à Suse (ville perse du VIe siècle av. J.-C., dans l’actuel Iran) qui ont permis d’isoler dans les yeux d’une statue de Suse, conservée au Louvre, la présence de bitume, utilisé comme colle (Jacques Connan et Odiel Deschene, « Le bitume à Mari », dans Akh Purattim I, Margueron, Jean-Claude, et al., dir., MOM Éditions, 2007, p. 165-206 [https://books.openedition.org/momeditions/3848]).. Le bitume de Maroc est véritablement d’un emploi universel.
« Du reste, cet ingrédient, à l’opposé de ceux qui usurpent son nom, n'exhale aucune espèce d'odeur désagréable ; liquide, il rappelle le parfum des genêts qui croissent autour des lacs de Mogador ; solidifié, il est inodore au-delà de toute expression[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Bel exemple d’iconotextualité, puisque, si l’illustration de Grandville illustre les ennemis de Flouchippe, producteurs de bitume artificiel, pestilentiel, alors que le bitume de Maroc est censé sentir, sinon la rose, du moins le genêt, elle peut aussi faire mentir les assertions de Flouchippe et renvoyer dos à dos les parties en lice. En effet, elle montre les badauds se bouchant avec force le nez pour échapper à l’odeur de la fumée dégagée par le chauffage du bitume à l’air libre. Et cette illustration illustre précisément le texte précédemment cité (voir, supra, la note associée à « drogue ») de Delphine de Girardin tout autant que celui de Paul de Kock dans son article, paru en 1842, « Le bitume » de La Grande ville. Nouveau tableau de Paris, illustré par Henry Emy : « Le Parisien , qui jadis faisait le voyage de Naples et gravissait le mont Vésuve pour voir bouillonner ce bitume, foule maintenant aux pieds cette matière qu’il ne regardait autrefois qu’avec crainte et respect et, tout en se promenant sur les boulevarts, il peut encore voir bouillonner le bitume, non pas sur la bouche d’un cratère, mais dans une grande chaudière de fer placée sur une espèce de poêle, dans lequel des individus fort noirs entretiennent un grand feu, en ayant soin de remuer avec une pelle le liquide visqueux qui répand au loin une fumée épaisse et une odeur fort désagréable » (t. I, Paris, Au bureau central des publications nouvelles, 1842, p. 333-334), et de citer les savoureuses réactions du provincial ou du gamin de Paris : « – “Qu’est-ce que c’est donc que ce vilain fricot, qui sent si mauvais et qui chauffe dans cette grande chaudière ?”... dit une espèce de provincial à une vieille portière », « “Ohé, ohé ! La friture !... s’écrie un gamin en accourant près de la chaudière. Tiens ! qué que c’est que ça… ça se mange-t-il ? … J’ai envie de laisser tomber mon pain là-dedans et de le lécher ensuite, pour voir si c’est bon…” » (p. 334-335). Ainsi, l’illustration, qui peut aussi faire fonction d’antiphrase et joue sur la mémoire de la planche n° 61 des Cent-et-Un Robert Macaire parue dans Le Charivari du 26 juillet 1838 (« “– Dis-donc, Macaire, qué que c’est que c’thé d’la mère Gibou, que nous faisons là ?/ – Bêta, c’est du bitume ./ De la boue, de la crotte et des cailloux, tu appelles ça du bitume ? excusez… faudra que les actionnaires soient bons enfants s’ils avalent celui-là…/ Bah !ils avalent bien le bitume vitrifié, le bitume coloré, le bitume marbre, y-z-ont les foies chauds ; c’est des vrais poulets dinde, ça digère tout.” ») donne jour (ou a été inspirée par ?), dans la formule « inodore par-delà toute expression », à un jeu de mot sur « expression », pris au sens d’extraction, ici par distillation : à droite, l’on remarque en effet, à terre, des bouteilles, étiquetées « Bitume », surmontées d’un entonnoir, prêtes à être remplies du délicieux et visqueux breuvage et, à gauche, des savons « parfum Bitume » et des flacons d’essence de bitume..
« Ce merveilleux produit naturel serait encore enfoui dans les solitudes de l’Afrique, si un jeune ingénieur civil du plus haut mérite, M. Napoléon Paturot, n’eût résolu, au péril de ses jours, de doter sa patrie d’un bitume qui lui manquait. S’aidant du texte grec d'Hérodote et le complétant avec la version phénicienne du périple d’Hannon[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Voir, supra, la note associée à « chef-d’œuvre en matière de stratification »., il est parvenu à retrouver des lacs qui semblaient perdus depuis l'éboulement de cette fabuleuse Atlantide[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Située à l’ouest des « colonnes d’Hercule » (Gibraltar), île mythique (du grec « Atlas »), symbole de la terra incognita, évoquée par Platon dans Timée (Première Section) et, plus encore, Critias : prospère, cette île offerte à Poséidon à ses fils, aurait été engloutie au Xe siècle av. J.-C., en raison des mœurs corrompues des dernières générations d’Atlantes. L’hypothèse que les fameux lacs de bitume de Mogador retrouvés par Paturot relèveraient de la fable (voir, supra, la note associée à « lacs de bitume »), semble se confirmer ici., qui n’était qu'un promontoire avancé de la Mauritanie Tingitane[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] En 39 ap. J.-C., les Romains avaient annexé la Maurétanie ou Mauritanie (à ne pas confondre avec l’actuelle Mauritanie), à la suite de l’exécution de son roi, Ptolémée, ordonnée par Caligula : c’est Claude, qui, en 40 ap. J.-C., la divisa en deux provinces, la Maurétanie Tingitane (correspondant au nord du Maroc actuel, avec pour ville principale Tanger, qui lui donne son nom) et l’autre la Maurétanie Césarienne (avec pour ville principale Césarée).. Honneur à M. Napoléon Paturot ! Il a plus fait pour son pays, dans un âge encore assez tendre, que d'autres arrivés au déclin de leur vie ; il a bien mérité des trottoirs et a ouvert aux bas côtés des boulevards une nouvelle ère.
«Dans une audience qu'il a obtenue de S. M. l'empereur de Maroc, Muley XXXIV, M. Napoléon Paturot a obtenu de ce souverain le privilège exclusif[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Même si l'expression relève du vocabulaire juridique, reprise par la publicité, l'adjectif a ici un sens hyperbolique et pléonastique (voir, supra, la note associée à « régence »)., avec jouissance de dix-huit cents ans, de tout le bitume que peuvent produire ses États. La concession embrasse deux mille kilomètres carrés ; elle est sans restriction et sans limites. Un Marocain qui toucherait à ce produit, dont Muley XXXIV[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] « Moulay » signifie, en arabe, « seigneur » et précède le nom des empereurs du Maroc. L’empereur Abd ar-Rahman (voir, supra, la note associée à « régence ») ici n’est pas nommé : assurément, il s’agit pour Flouchippe de faire avant tout du « chiffre » ! a fait le généreux abandon, recevrait la bastonnade sur la plante des pieds, et serait assis sur un pal[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] supplice répandu chez les peuples d'Orient, qui consiste à enfoncer un pieu dans le corps d'un condamné. à la récidive. C'est ainsi qu'au Maroc on inspire le respect de la propriété[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Flouchippe ne craint pas les préjugés !, encore perceptibles dans l’adjectif « barbaresque » appliqué aux États de l’Afrique du Nord et de l’Ouest (voir, infra, la note associée à ce terme)..
« Chimiste d’un ordre supérieur[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Les années 1840 sont des années fastes pour la chimie puisqu’est affirmée l’unité de la chimie organique et de la chimie minérale, et que le célèbre chimiste suédois Jons Jakob Berzelius, inventeur de la notion de catalyse, et le chimiste français Joseph-Louis Gay-Lussac travaillent de concert sur l’isomérie (identité atomique de deux substances mais différence de structure, qui leur confère des propriétés chimiques différentes). Au Museum d’Histoire naturelle, c’est l’enseignement de Michel-Eugène Chevreul (1786-1889), professeur de 1836 à 1879, qui s’impose : assistant de Nicolas-Louis Vauquelin (1769-1823), il poursuit ses travaux sur les corps gras et la saponification (d’où, dans l’illustration précédemment étudiée, la présence de savons « parfum Bitume » !) et, en collaboration avec Gay-Lussac, la bougie stéarique (destinée à remplacer la chandelle à l’odeur nauséabonde). Fastes scientifiques et fastes criminels se conjuguent en 1840, puisque le procès de Mme Lafarge, accusée d’avoir empoisonné son mari à grand renfort de petits gâteaux à l’arsenic, met aux prises, au tribunal comme à la tribune des journaux, les chimistes et médecins François Raspail et Mathieu Orfila, accusé de mettre de l’arsenic dans ses réactifs ! L’on ne s’étonnera donc pas que Flouchippe place son entreprise sous les auspices des chimistes et fasse de Paturot un Napoléon de la chimie, sur le modèle, encore une fois, de César Birotteau qui, pour cautionner les qualités de son Huile Céphalique, invoque l’autorité de Vauquelin et le convoque en personne !, M. Napoléon Paturot a dû analyser le bitume dont il voulait faire hommage à sa patrie. Cette analyse a prouvé qu'à la rigueur on pourrait extraire de l’argent et même de l’or de ce produit[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Avec l’évocation, au premier chef, de l’argent et de l’or, jeu et sur le double sens de ces mots, désignant tout à la fois les substances chimiques qui entreraient dans la composition du bitume et les valeurs monétaires et bancaires qui en « découlent », et sur le mot « produit », qui désigne ici tout à la fois le bitume recueilli et analysé et le produit commercial. ; il contient, en outre, vingt-deux parties de silicate, trente et une de phosphate, quarante-trois d’oléine[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Acide oléique, présent dans les huiles et corps gras, qui entre, par exemple, dans la fabrication du savon de Marseille, d’où les savons au bitume dans l’illustration commentée plus haut (voir aussi, supra, la note associée à « Chimiste supérieur »)., sans compter les parties de platine qui y jouent un grand rôle. Dans un laboratoire attenant aux bureaux de l'administration, le jeune savant opérera la décomposition de tous ces éléments, à la volonté des actionnaires.
« Les suffrages des célébrités européennes ne pouvaient pas manquer au Bitume impérial du Maroc. M. de Buch[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Le géologue et paléontologue allemand Leopold von Buch (1774-1853), ami et collaborateur d’Alexander von Humboldt, était, en effet, une célébrité et une autorité, et avait été nommé membre associé de l’Académie des Sciences. Il s’était plus particulièrement intéressé aux volcans – le Vésuve, mais aussi les volcans des Canaries ou d’Auvergne –, terrains favorables aux gisements de bitume. Et il avait mis en évidence la période du Jurassique (de l’ère secondaire), fertile en sédiments bitumineux (notamment le calcaire bitumineux utilisé pour la lithographie, procédé « économique », qui connaîtra, à partir de 1824, ses plus grandes heures de gloire)., le plus grand géologue de l'Allemagne, y a reconnu un bitume de première formation[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] L'échelle des temps géologiques, qui commence à s'élaborer au XVIIIe siècle, permet de classer et dater les événements survenus dans l'histoire de la Terre. Cette échelle repose sur plusieurs divisions: les éons, les ères, les périodes, les époques, les âges et les sous-âges. Il s'agit ici de dater l'apparition de ce bitume pour donner du crédit et une caution scientifique supplémentaire aux propos. Par « première extraction », Flouchippe entend probablement l'ère primaire, tandis que l'expression « produit tertiaire » (voir infra) renverrait à l'ère tertiaire. Ces deux ères sont classées dans le quatrième et dernier éon de la Terre, appelé appelé Phanérozoïque.. M. Ottfried[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844, une variante sur le nom d'Ottfried, orthographié « Ottfriod ».[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Nous n'avons pas identifié ce personnage. n'y voulait voir qu'un produit tertiaire[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] C'est-à-dire un « produit de l'ère tertiaire », laquelle s'étend de -66 millions d'années à -2,58 millions d'années. L'échelle des temps géologiques est subdivisée en différentes unités, dont les ères; longtemps, l'on a parlé d'ères précambrienne, primaire, secondaire, tertiaire, et même quarternaire, selon une nomenclature établie entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle. ; mais sur un échantillon qui lui a été envoyé, il a déclaré, avec la franchise qui le caractérise, que son opinion se modifiait, et a assigné à ce bitume une origine antérieure encore à celle que lui attribuait M. de Buch. Est-il nécessaire, à côté de ces noms, de citer ceux de M. Picksous de Berlin, Godichson de Londres, Lazarilla de Madrid, et Compérano[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Enumération de noms-calembours, dont certains jouent sur celui d’un personnage littéraire, qui ressortissent tous à la famille de la flouerie et de la blague incarnées par Flouchippe. Il en va ainsi pour le transparent « Picksous », mais aussi pour « Godichson de Londres », « Godichon », si l’on prononce à la française, et, selon une traduction littérale, « le fils de Godiche », ou la raison sociale « Godiche et fils », avatar de M. Gogo, la victime de Robert Macaire. Les noms de réclames en -son suivent la mode anglophile et sont fréquents dans les pages publicitaires des journaux (voir, dans Le National d'août 1842, des réclames comme: « Cold cream de Wilson », « Encre royale de Johnson », « Savon balsamique de Thompson » etc.). Quant à « Lazarilla de Madrid », il s’agit d’une « féminisation » du nom du héros du roman picaresque Lazarillo de Tormes (1554), beau représentant du « monde des coquins », dont les aventures et mésaventures ne sont pas sans écho avec celles de Paturot. Quant au nom de « Compérano » , il joue sur l'idée de « compère », de « complice » desdites aventures. de Naples, sans compter les illustrations françaises qui composent le comité de surveillance[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Actuel « conseil de surveillance », composé exclusivement de commanditaires (actionnaires), chargé de contrôler la gestion des commandités et des gérants de la société en commandite par actions (voir la note associée à ce mot au chapitre III)., dont trois députés et dix pairs de France, rappelés seulement pour mémoire ?
« Sans nul doute, M. Napoléon Paturot, cessionnaire de S. M. l'empereur de Maroc, aurait pu mettre seul à profit sa merveilleuse découverte. Il ne l'a pas voulu ; il a préféré associer ses concitoyens aux bénéfices de l'exploitation. Ces bénéfices seront immenses. La concession est inépuisable. On a calculé que les lacs de Mogador suffiraient pour daller en bitume l'Europe entière et toute la Russie asiatique. Sur les lieux, l’extraction se fait presque sans frais, et cet ingrédient étant, comme on l’a vu, bienfaisant pour les navires, il est à croire que le fret sera pour ainsi dire compensé par le séjour de la marchandise à bord. Aucun autre article ne possède cette propriété et ne jouirait de cet avantage.
« Les évaluations les plus discrètes portent à trois cents le nombre des bâtiments qui pourront aller chaque année prendre un chargement complet de bitume. En estimant la moyenne de ces bâtiments à trois cents tonneaux, on a un total de quatre-vingt-dix mille tonneaux. Maintenant quel sera le profit ? Des hommes graves, vieillis dans le commerce et qui ne se payent pas d’illusions, n’hésiteraient pas à le porter au delà de trois cents francs le tonneau. N’admettons pas cette donnée ; faisons la part des éventualités, des dépenses imprévues, des mécomptes de tout genre : n’élevons pas au-dessus de cent francs par tonneau le bénéfice présumé.
« Alors il reste un calcul à faire.
« Cent francs multipliés par quatre-vingt-dix mille tonneaux font une recette de neuf millions. Le capital social est de six millions. Les actionnaires seront donc intégralement remboursés dans le cours de la première année, et auront en outre trois millions à se partager[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Cet affolant et alléchant calcul de Flouchippe rappelle ceux de Robert Macaire dans la série de Daumier et Philipon, Les Cent-et-Un Robert Macaire, témoin, par exemple, la planche n° 82 (parue dans Le Charivari du 20 mai 1838), «"Voulez-vous de l'or, voulez-vous de l'argent, voulez-vous des diamants, des millions, des milliasses? approchez, faites-vous servir..... Baond! Baound bond bond! Voici du bitume, voici de l'acier, du plomb, de l'or, du papier, voici du ferrrr gallllllvanisé. Venez, venez vite, la loi va changer, vous allez tout perdre, dépêchez-vous, prenez vos billets! prenez vos billets [...]" » ..
« S. M. l’empereur de Maroc, Muley XXXIV, a souscrit pour mille actions.
« L’Allemagne[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Si l’Allemagne, comme État-nation, ne naît qu’en 1871, à l’instigation de Bismarck, elle existe culturellement, artistiquement, bien avant (et ceci explique aussi cela), témoin l’ouvrage-clé de Mme de Staël, De l’Allemagne (1813). a demandé qu’on lui réservât cinq cents actions, l'Angleterre six cents, les deux Péninsules[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] La péninsule ibérique (Espagne et Portugal) et la péninsule italienne (étant précisé que, comme l’Allemagne – voir supra –, l’Italie ne deviendra État-nation que plus tard, en 1861). trois cents, la Russie quatre cents, les États Barbaresques[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Issu du terme « Berbère », issu lui-même de « Barbare » (qui parle une langue étrangère), le nom de « Barbaresques » désigne des pirates qui sévissaient, depuis le XVIe siècle, le long des côtes de l’Afrique septentrionale, dénommée dès lors « Barbarie », et composée de quatre « États barbaresques » : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et la Libye. deux cents.
« Il ne me reste plus que huit cents actions à placer en France. Le comité de surveillance en prend la moitié.
« M. Napoléon Paturot est prêt à donner aux personnes qui désireront de plus amples renseignements toutes les explications nécessaires. Dans son dernier voyage au Maroc, il a fait dresser le plan cadastral des territoires compris dans la concession. Les lacs de bitume y sont figurés à l’aqua-tinta[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] C’est-à-dire à « l’aquatinte » : procédé de gravure à l’eau-forte, dont la « morsure » varie selon la quantité de poudre de résine saupoudrée sur les parties à encrer. Elle permet d’obtenir un grand nombre de nuances, dont un effet sépia, caractéristique des cartes anciennes, destiné ici à accréditer l’idée du caractère antique, voire immémorial, de ces lacs de bitume de Mogador., et la profondeur en est indiquée.
« Chaque actionnaire a droit à un échantillon de bitume et à cinq mètres carrés de trottoir.
« Prochainement un essai sera fait rue de la Paix[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Le choix de la rue n’est pas anodin : percée en 1806 sous l’Empire, de la place Vendôme au boulevard des Capucines, et baptisée « rue Napoléon », elle avait été renommée « rue de la Paix » en 1814, sous la première Restauration, à la suite de l’abdication de l’empereur ; achevée au moment où paraît le feuilleton de Reybaud, et remarquable et remarquée pour sa largeur et celle de ses trottoirs, elle ne pouvait que constituer un morceau de choix pour le « renommé » Napoléon Paturot. : le gérant est en instance auprès du préfet de police pour obtenir l’autorisation nécessaire.
« S’adresser rue ……………, n°…
CAPITAL : SIX MILLIONS. Actions : Mille francs. Coupons : Cinq cents francs. — Sous-coupons : Vingt-cinq francs. « Le gérant, NAPOLÉON PATUROT[Par Rose-Lucie Cahoua] L’on est bien face à une société en commandite par actions (voir la note associée à « commandite » dans le chapitre précédent) avec un capital de 6 millions, dont le gérant, ici Paturot, est responsable sur ses biens personnels, mis en actions de mille francs chacune auprès de multiples actionnaires, qui, à la présentation d’un coupon (ou plusieurs) détachable attestant leur apport, peuvent recevoir leurs dividendes (parts de bénéfices faits par la société).. »
Voilà ce que je lus dans un journal, monsieur ; voilà ce qui circulait sous mon nom, avec ma signature, sous ma responsabilité. La foudre tombant à mes côtés ne m’aurait pas glacé de plus d’effroi que ne le fit la lecture de cette pièce infernale.
Monsieur, dans mon enfance, je n’avais eu autour de moi que de bons exemples, que de saines et pieuses leçons. Mon père était un de ces hommes austères que la loi du devoir enchaîne à la pauvreté. Simple et faisant le bien, il avait traversé la vie sans éclat, mais non sans honneur : le nom qu’il me léguait avait la pureté du diamant. Ma mère, digne femme, n’avait eu, dans sa courte carrière, qu’une seule ambition, celle de faire de moi un homme religieux et honnête. C’était le tourment de sa pensée et l’objet de ses prières. Le souvenir de mes premières années ne me retraçait donc que des tableaux pleins de sérénité et éclairés de cette douce auréole qui entoure les gens de bien. Jugez de quel œil je dus envisager la situation nouvelle qui m’était faite, le rôle odieux auquel on me vouait, la part effrayante que l’on m’attribuait dans une œuvre d’iniquité, d’escroquerie et de mensonge ! On avait surpris ma bonne foi, abusé de mon inexpérience. J’aurais voulu mourir de honte.
Je me trouvais sous le coup de cette impression quand M. Flouchippe entra dans le bureau avec un air de fatuité négligente, et, regardant autour de lui :
« Eh bien, mon cher, vous devez être content, me dit-il. On vous a logé comme un prince... Mais il manque encore quelque chose à ce mobilier... On ne m’a pas compris... Il faut des divans ici, il faut des pipes turques. Que diable ! vous venez du Maroc ! il faut que vous ayez des objets du Maroc... Couleur locale, ça en impose ![Par Rose-Lucie Cahoua] Parce qu’après la Révolution et la réflexion sur l’Histoire qu’elle engendre, tout texte ne peut plus se penser qu’en contexte, le romantisme, en peinture comme en littérature, parie pour « la couleur locale » (voir le chapitre I), devenue en 1840 un procédé, exploité ici par Flouchippe, qui joue sur l’actualité non seulement de la conquête de l’Algérie et du conflit avec le Maroc, lié à Abd-el-Kader (voir la note 1 du chapitre précédent) mais aussi de la « question d’Orient », opposant, en 1840, la France, partisane du pacha d’Égypte en conflit avec le sultan turc, et les partisans de ce dernier : l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie et la Russie. D’où la référence à un Orient plus turc (avec le « divan », terme importé, avec son meuble – qui, avec un piètement de bois précieux, peut faire tout le tour d’une pièce –, de Turquie au XVIIIe siècle) que marocain. »
Au lieu de répondre à la pensée de cet homme et de me prêter à sa petite diversion, je m’étais placé en face de lui et je le regardais fixement, les bras croisés, résolu à provoquer une explication. Quand je vis qu’il biaisait, j’attaquai de front :
« Vous savez bien que je ne suis jamais allé dans le Maroc, » lui dis-je.
Cette apostrophe directe parut le réveiller ; il me regarda avec un dédain protecteur.
« C’est juste, mon cher, répliqua-t-il, vous n’êtes point allé au Maroc ; mais vous auriez pu y aller : cela suffit.
Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées m’exaspérèrent. Je ne me contins plus, j’éclatai :
« Monsieur, m’écriai-je, cela peut suffire aux fripons, mais non aux honnêtes gens. — Ah ça, et comment le prenez-vous, mon cher ? Vous êtes singulier, parole d’honneur ! On vous construit une réputation fabuleuse, on fait de vous un chimiste distingué, un savant, un géographe ; on vous ouvre le chemin de la postérité[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Possible allusion à la suite lithographique de Benjamin Roubaud (qui mourra la même année que Grandville, en 1847, à Alger !), Le Grand Chemin de la postérité (1842), caricature du cortège romantique mené par Hugo, avec pour bannière : « Le laid c’est le beau ». Grandville n’a pas cherché ici à rivaliser., on vous porte aux nues, on vous crée une position sociale, et vous n’êtes pas content ? Sur quelle herbe avez-vous donc marché ce matin ? — Vous avez abusé de mon nom, monsieur, répliquai-je ; vous l’avez mis en scène d’une manière qui me compromet, qui révolte ma conscience. — La conscience ! connais pas. Il fallait faire vos réflexions plus tôt, mon cher. Voilà tout ce que j’y vois. — Moi, j’y vois autre chose, monsieur ; j’y vois un démenti public à vous donner. — Allons donc ! pas de mauvaise plaisanterie. — Je plaisante si peu, que je vais de ce pas porter ma déclaration à tous les journaux, dévoiler vos impostures, dénoncer vos bitumes comme chimériques... — Vous ne le ferez pas. — Je le ferai, et sur l’heure. »
En même temps, je saisis vivement mon chapeau et m’apprêtai à sortir. Quand l’industriel vit ce mouvement et ne put douter de ma résolution, il changea de tactique, me prévint et quitta la place. Ce départ m’étonna, mais ne changea rien à mon dessein. Je descendis rapidement l’escalier, franchis la porte de la rue, et allais poursuivre mon chemin, quand je me trouvai en face de Malvina.
« Venez avec moi, Jérôme, me dit-elle, j’ai à vous parler. »
Dans sa retraite, le Parque m’avait lancé son javelot[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Variation sur « la flèche » du Parthe (tiré de derrière par celui qui feint une retraite, le trait que l’on n’attend pas) : ici, Flouchippe use de Malvina en guise de « flèche ». La substitution d’une arme à l’autre accentue la force de ce bras armé, afin peut-être de préparer la justification par Paturot de la scène de violence conjugale qui va suivre., et s’était replié sur le corps d’armée. C’était lui évidemment qui m’envoyait un tentateur. Mon premier mouvement fut de fuir: impossible ! Malvina s’était emparée de mon bras, et, à moins d’un esclandre, il n'y avait pas moyen de se dérober à cette étreinte. Je la suivis, le cœur plein d’angoisse et comme une victime que l’on conduit au sacrificateur. Elle me ramena au logis, ferma la porte à la clef, et là commença une explication des plus orageuses.
Je ne veux pas chercher à pallier mes torts, monsieur ; mais, sur l’honneur, il se livra dans cette chambre un combat de douze heures, mêlé d'imprécations et de larmes, de violences et de prières, comme il est donné à peu d’hommes d’en essuyer. J’essayai de prendre Malvina par les sentiments ; je fis un appel à tout ce qu’il y avait en elle d’instincts honnêtes. Malheureusement cette fille, livrée à elle-même dès l’enfance, ne trouvait dans sa vie, un peu bohémienne[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] L’on sait la fortune du mot « Bohême », orthographié « Bohème » (lorsqu’il s’éloigne du sens géographique), en cette première moitié du XIXe siècle, appliqué notamment à la Bohème artistique, témoin les Scènes de la vie de Bohème d’Henry Murger (1845-1851), et la grisette Malvina vient grossir ici les rangs des Mimi et Musette desdites Scènes. Mais c’est moins la Bohème en gloire que son deuil éclatant – avec ses misères, ses petitesses – qu’évoque Murger, et qui font du bohème un « bohémien » (ou une « bohémienne ») « de Paris », (titre de la série de Daumier, Les Bohémiens de Paris, 1840-1842, contemporaine de Jérôme Paturot), à la vie moins de bohème que « bohémienne »., rien qui pût se mettre à l’unisson de mes scrupules. À mes objections elle répondait par des quolibets, et opposait des ricanements à mon cours de morale. Il fallut le prendre sur un ton plus impératif. Pour la première fois, je montrai de la résolution, de la fermeté. Elle se montra plus ferme, plus résolue que moi, m’accabla de sarcasmes, de reproches, de récriminations. Je m’oubliai alors, j’en vins aux injures, et comme sa résistance ne cessait pas, j’usai de ma force, je méconnus ma dignité, je la battis... Hélas ! monsieur, ce fut ce qui me perdit. Les larmes, les sanglots arrivèrent. J’avais eu de la force contre la menace, je n’en eus pas contre la douleur. J’étais honteux de ma conduite ; je me crus obligé à une réparation, et cette réparation fut l’acquiescement à mon déshonneur. Je consentis à me taire.
Cependant je mis deux conditions à ce silence : la première était que je ne serais pas astreint à jouer le rôle effronté que me réservait le prospectus. Ce rôle, mon patron industriel s’en chargea, et il y avait en lui l’étoffe nécessaire pour le remplir d’une manière plus triomphante et plus fructueuse. La seconde condition était que tous les versements seraient faits entre mes mains et que la clef de la caisse me serait remise. À ma grande surprise, cette clause fut acceptée. Je crus mon honneur à couvert. Dépositaire du fonds social, j'étais toujours le maître, à un moment donné, d’en faire la restitution aux actionnaires et de leur prouver ainsi que, même en trempant dans ces manœuvres, je n'avais agi que dans leurs intérêts.
Est-il maintenant nécessaire de vous dire ce qui survint ? Cette histoire est celle de trente entreprises semblables. Quelques pauvres diables, attirés par l’appât d'un bénéfice exorbitant, éblouis par les amorces du prospectus, se hasardèrent à mettre les pieds dans les bureaux. Ils n’en sortirent qu’allégés de leurs billets de banque. On leur fit voir du bitume, on le décomposa devant eux, on étala les plans figuratifs de la concession, on déroula le parchemin aux armes de l’empereur de Maroc, où se trouvait tracé, en caractères arabes, le firman du privilège[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Un « firman » désigne une ordonnance promulguée par un souverain ottoman, en l’occurrence le sultan Abd ar-Rhaman.. Les ressources du charlatanisme le plus vulgaire ne furent pas négligées[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] L’illustration suit à la lettre le texte avec les divans, les pipes à la turque, le café (turc) servi par un « mulâtre » dans des tasses pas plus grandes que des « coquilles de noix », les malheureux actionnaires floués scrutant le plan, établi par Paturot, de la concession du lac de Mogador, l’appareil à distillation, mais, comme souvent, Grandville y apporte sa touche et surenchérit, blague oblige !, en ajoutant des pains de bitume (bitume oxydé destiné à être fondu directement dans un fourneau), étiquetés "Sucre de bitume", qui renvoient à la question brûlante! à l'époque, des sucres: le conflit entre les producteurs de betterave à sucre et les colons cultivateurs de la canne à sucre, qu'il avait mise en image et en scène dans le chapitre "Une révolution végétale" d'Un autre monde (1844), avec cette légende "Combat de deux raffinés" [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f83.highres]. . Deux mulâtres, servant comme employés, passaient pour des dignitaires de S. M. Muley XXXIV ; les commis avaient tous de longues pipes ; on faisait asseoir les visiteurs sur des divans presque au niveau du sol ; on leur offrait du café à l’orientale dans de petites tasses de la capacité d'une coquille de noix ; bref, on faisait, suivant l’expression de M. Flouchippe, de la couleur locale.
Les dupes, heureusement, ne furent pas nombreuses. Cinquante mille francs environ furent pipés de cette manière. C’était loin des six millions ; mais l’on ne s’attendait pas à une meilleure récolte. Cette somme reposait dans ma caisse, et j’espérais bien qu’elle n’en sortirait qu’à bonnes enseignes[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Dès l’origine de l’expression (XIVe siècle), pluriel et singulier sont employés de façon indifférenciée.. À peine en avais-je distrait quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques. Je regardais le capital comme un dépôt, et, il faut le dire, mon patron n’avait jamais laissé percer l’intention d’y toucher. Cela dura ainsi quatre mois.
Un jour qu’une course assez longue m’avait retenu pendant quelques heures loin de nos bureaux, je fus étonné, en y rentrant, de trouver le local désert. Employés et serviteurs, tout s’était éclipsé. À cette vue, l’idée d’une immense mystification me saisit[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] Est là mise en lumière – et l’illustration, comme de juste, y contribue, avec l’ouverture d’un coffre vide – toute la logique de la blague, qui, fondée sur le jeu plein-vide, ne cache pas une vérité inavouable ni même un rien ineffable mais ne cache rien. Ni énigme, ni mystère, sinon celui de l’absence réelle, toute déceptivité, elle relève bien de la mystification. ; je vis comme un gouffre ouvert sous mes pas. Par un mouvement instinctif, je portai la main à la poche où je tenais la clef de ma caisse : cette clef y était : cela me rassura un peu. J’examinai le coffre : aucune trace de violence ne s’y laissait voir. Je l'ouvris. Monsieur, il était vide !!! Le misérable en avait une double clef.
Éperdu, désespéré, je m'élançai vers ma chambre avec le pressentiment d’un nouveau malheur. J’appelai, je cherchai dans tous les sens, dans tous les coins : personne, personne. Elle aussi, Malvina avait disparu.
Tant de secousses me vainquirent ; un nuage passa devant mes yeux[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] métaphore, semble-t-il, d'« époque », puisque nuage et évanouissement subséquent interviendront dans Le Roman de la Momie (1857) de Gautier. Le nuage seul couve et couvre les yeux dans Mauprat (1837) de George Sand, tandis qu'il se « répand » chez Balzac, par exemple lors de la mort de Mme de Mortsauf : « Quelques moments après, sa respiration s’embarrassa, un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. » (Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, Pl. t. IX, p. 210). ; mon cœur battait au point que je crus qu’il allait se rompre, les oreilles me sifflaient, tous les objets tourbillonnaient autour de moi, je tombai comme un homme ivre, et m’évanouis[Par Rose-Lucie Cahoua et Nathalie Preiss] L’on est bien face à l’effet de la blague, ce puff qui fait « paf » et rend « paf », à penser comme le rire moderne de la Terreur Méduse, derrière laquelle il n’y a rien à voir et qui, dès lors, pétrifie, éblouit, c’est-à-dire aveugle, et sidère..
VIII[Par Pierre Fleury] Dans la version initiale du feuilleton du National du dimanche 21 septembre 1842, le titre est le même que celui du chapitre VII : « Paturot, feuilletoniste » SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
Oui, monsieur, reprit Jérôme, j’étais sur le chemin de la fortune. Comme les maîtres, j'allais battre monnaie avec mon imagination. Encore quelques mois de vogue, et je pouvais prétendre à des prix fabuleux pour ma marchandise, demander vingt, trente, quarante mille francs par volume. Dans le moment, je n’aurais pas aliéné mes œuvres complètes pour un million. J’étais en proie à des tentations incroyables. Avec mes bénéfices futurs, je voulais acheter des maisons de campagne, bâtir des hôtels, remplir l’Europe du bruit de mes voyages, avoir un pied-à-terre à Naples, y gagner un palais en loterie, frayer avec les grands-ducs et les souverains, recevoir d’eux une infinité de tabatières, séduire le prince de Metternich au point de vue d’un panier de johannisberg, recueillir des mots charmants de la bouche même de la czarine de Russie, mener enfin la vie des grandes plumes du temps, avoir des créanciers et les payer aussi peu que possible, promener mes éditeurs, goûter les bienfaits de l’expropriation et de la contrainte par corps, jeter le mouchoir aux reines du théâtre, enfin épuiser cette coupe pleine d’enivrement et d’amertume, un jour à la tête de soixante mille francs, le lendemain à la recherche d’une pièce de cent sous, tantôt au ciel, tantôt dans I’abîme, malheureux de mon bonheur, heureux de mes misères, en butte aux alternatives de cette existence bohème, ornée de cannes fabuleuses, de pipes d’écume de mer, et de rubans de toutes les couleurs. Voilà quels rêves m’inspirait la première heure du triomphe.
Malvina, comme vous le pensez bien, n’était étrangère à aucun de ces projets. Pour la première fois, elle abondait dans mes illusions. Le premier billet de banque, enlevé à la pointe de la plume, l’avait fascinée : elle ne voyait plus de limites à nos profits, ni de bornes à notre ambition. Avec son esprit exact, elle avait déjà fait ce calcul, que si une quantité déterminée de phrases rapporte un millier de francs, il suffisait d’augmenter indéfiniment le nombre des phrases pour augmenter proportionnellement le produit.
« T’es vigoureux, Jérôme, me disait-elle. Tu peux piocher douze heures par jour sans te tuer. C’est tout ce qu’il faut. Une colonne de feuilleton par heure, c’est douze colonnes par jour. Au plus petit pied, 20 fr. la colonne, total 240 fr., ou 86,000 fr. par an. Nom d’un petit bonhomme ! c’est joli. On se donnera des brodequins mordorés et des voitures à discrétion. — Et mieux que cela, repris-je. — C’est égal, faut pas se montrer fiers, Jérôme. Un sapin à la porte, bien ! mais toujours poli avec les cochers. Ça n’est pas de leur faute, s’ils tiennent un fouet au lieu d’une plume. »
J’entrai donc dans ce commerce de colonnes, de phrases et de lignes, moi, monsieur, que vous avez vu si naïf, faisant la guerre à mes dépens, dévorant les débris de mon patrimoine dans l’impression de mes premières poésies. J'avais changé de muse : mon oreille était devenue plus sensible au son du métal qu’à l’harmonie du style. Je comptais en écrivant ; mes idées, malgré moi, inclinaient vers l’addition, et la fable la plus attachante me semblait inséparable d’un chiffre rémunératoire. Hélas ! monsieur, c’est un triste don que de changer en or ce que l’on touche : on a beau faire, on n’échappe pas au destin de Midas. Les côtés délicats, supérieurs du talent, s’y anéantissent d’abord, et il en est bientôt de même des côtés les plus vulgaires. L’esprit ne garde sa puissance que lorsqu’il s’observe et se contient ; les œuvres achevées sont comme les essences précieuses : on ne les compose qu’avec des soins infinis et en dégageant du sein d’éléments grossiers ce qu’ils renferment de parties pures et subtiles.
Dans le travail presque mécanique auquel je m’étais voué, l’essentiel était d’aller vite. Aussi avais-je pris Malvina pour collaborateur. Ne riez pas, monsieur : Malvina a mis du sien dans plus d’une nouvelle qui a fait son chemin, que vous avez peut-être applaudie.
Elle savait lire passablement, c’est plus qu’il n’en fallait. Je la détachai sur la piste des romanciers oubliés, des auteurs anciens ; elle y puisait des canevas qu’elle arrangeait à sa manière en me les racontant. Cela me retrempait, renouvelait mes combinaisons, m’ouvrait d’autres perspectives. Ces emprunts eurent du succès : les sources étaient peu connues, personne ne me soupçonna. On trouva même que mes moyens étaient nouveaux, qu’ils avaient un caractère original. Ainsi excitée, Malvina ne se contint plus, elle dépouilla les cabinets de lecture pour y chercher la matière d’autres triomphes. Malheureusement, elle mit la main sur Ducray-Duminil : cette circonstance nous perdit. Ducray-Duminil a laissé, monsieur, de profondes traces dans la population qui date de l’empire ; on ne peut toucher à ses œuvres sans réveiller des souvenirs nombreux. Aussi les réclamations arrivèrent-elles en foule quand je me pris à recommencer, avec toute la candeur de mon âge, le roman de Cœlina, ou l'Enfant du mystère, cette œuvre dont la fortune fut grande sous le directoire et le consulat. Il n'y avait pas à s’en défendre, le plagiat était flagrant, les noms mêmes étaient conservés. L’aventure fit du bruit ; mes ennemis y virent une indélicatesse, mes amis un trait d’esprit : ce n’était ni l'un ni l’autre ; mais, de toutes les manières, ma position, comme romancier, était détruite. L’ombre de Ducray-Duminil pesait sur moi ; j’expiais ainsi le tort d’avoir porté la main sur un laurier que défendait toute une génération de portières.
Il fallait donc chercher fortune ailleurs : une fois encore ma position sociale était bouleversée. Par bonheur, le feuilleton des théâtres était alors disponible : le titulaire venait de résigner l’emploi. On me l’offrit à l’essai, à titre provisoire : je l’acceptai avec empressement. Mon étoile, cette fois, me servait bien. C’est un si beau sceptre que celui de la critique dramatique. Depuis Geoffroy, qui peut passer pour l’inventeur du genre, que d’esprits souples et exercés, ingénieux, pleins de verve, y ont marqué leur place, fait ou continué leur réputation ! Avoir une loge assurée à chaque première représentation, se promener dans les foyers avec une escorte empressée, effrayer un artiste par un froncement de sourcil, ou lui rendre la vie par un sourire, être l’ange ou le démon de toutes ces femmes épanouies à l’éloge, frémissantes sous le blâme, se jouer de leurs espérances et de leurs craintes, de leurs joies et de leurs douleurs, signaler sa puissance tantôt par d’implacables sacrifices, tantôt par d'hyperboliques ovations, trancher du bon prince ou du sultan blasé, bouder sans raison, revenir sans motif, remplir les couloirs d'une approbation bruyante ou d'un dédain de grand seigneur, rapporter à soi tout ce qui se fait, tout ce qui se dit sur la scène, s’attribuer une souveraineté universelle, y croire et l'imposer, voilà l'idéal du rôle qui m'était échu, et qui mettait à ma discrétion douze directeurs, cent cinquante sujets de premier et de second ordre, sans compter les musiciens, les choristes, les claqueurs, les ouvreuses, les marchands de lorgnettes et même le public. Quel empire et quels justiciables ! Certes, un peu de fierté est permise à qui tient cela sous sa main.
Je vous ai dit, monsieur, combien j’étais naïf, même dans mes écarts. Je sentais que j’allais être placé sur un terrain glissant, entre ma conscience et des influences de toute espèce. Eh bien, je n’eus alors qu'une pensée, celle de me montrer impartial ; qu’un désir, celui de rendre justice au mérite partout où je le rencontrerais. Mettez cette chimère sur le compte de ma jeunesse : l'âge m’en a tout à fait guéri. À mesure que l'on avance dans la vie, on laisse ces illusions dans les buissons du chemin, non sans en emporter quelques blessures. L’impartialité absolue n’est pas permise à la critique : elle a trop d’assauts à essuyer, trop de résistances à vaincre. Ce n’est pas qu’elle exagère la part du blâme : au contraire ; c’est surtout pour l'éloge qu'elle s'abdique, quelle se parjure. Que de fois j'ai vu, dans les foyers, des opinions hostiles, insultantes même pour une œuvre, se convertir le lendemain en panégyriques imprimés ! Que de fois j'ai vu la plume donner des démentis à la parole, et l’appréciation publique former un triste contraste avec l'opinion intime ! Pourquoi cela ? Hélas ! pour mille causes : les unes issues d'un bon sentiment, les autres provenant d’une source moins pure. L’histoire en serait trop longue, et nous détournerait de celle que je vous raconte.
J’avais donc un feuilleton dramatique, c’est-à-dire une arme réelle celle fois. L'Aspic n’avait jamais eu d’importance qu’aux yeux de ses propres rédacteurs ; mon feuilleton en avait une pour le public, et par conséquent pour les théâtres. J’allais être remarqué : il fallait me dessiner. Par une lecture assidue des journaux, j'avais pu m’apercevoir qu’une certaine désinvolture dans le style, qu’une façon délibérée d’envisager les choses manquent rarement leur effet. Les airs lestes et cavaliers vont assez au gros des lecteurs : une manière calme et sensée ne s’adresse qu’à l'élite. Or, je voulais réussir, je voulais me faire accepter. Je pris donc mes modèles dans la région de l’outrecuidance. Un mélodrame en cinq actes représenté au théâtre de la Gaieté devait servir à mon début de critique. J’eus d’abord l’idée d’y tracer ma biographie en remettant l’analyse de la pièce au dimanche suivant, mais le moyen me parut usé. Après bien des essais et des réflexions, voici ce que j’écrivis :
LA CAVERNE MYSTÉRIEUSE, Mélodrame en cinq actes et dix-huit tableaux, par M. ***
« J’ai à vous parler d’un mélodrame en dix-huit tableaux, mais auparavant je vous « demanderai la permission de vous entretenir de mon serin. Quoi ! dira-t-on, le critique a un « serin? Oui, mes belles marquises, mes adorables duchesses, le critique a un serin. Et « pourquoi n’aurait-il pas un serin, le critique ? Sommes-nous donc des parias, pour qu’on « nous refuse le droit d’avoir un serin ? Un serin qui chante quand nous pleurons, qui lisse « avec son bec ses plumes d’or quand nous déchirons le papier avec notre plume de fer ; un « serin heureux, gazouillant, huppé, des Canaries, pour charmer les heures du critique « morose, courbaturé, gémissant, de la mer de l’Ouest. Mais vraiment il ferait beau de nous « refuser ce petit caprice, un serin, quand vous vous les passez tous : vous qui avez lu Ovide, « et Properce et Tibulle sous les bosquets, à l’ombre des grandes futaies, sur les gazons « émaillés de pâquerettes et d'asphodèles, au murmure du ruisseau qui roule des diamants « plus beaux que ceux de votre rivière, madame : donec gratus eram tibi. J’ai donc un serin.
« Il s’agit d’une jeune fille nommée Claire, qui a dénoué trop tôt sa ceinture, comme « Didon avec Enée, speluncam Dido, et qui court à la poursuite de son séducteur. Or, ce « séducteur est un abbé, rien de moins, un abbé rose, perfide, frais, libertin, pomponné « comme un Watteau, un abbé de bergeries, pareil à ceux que madame de Pompadour faisait « asseoir sur ses genoux, delicias domini ; un abbé anodin, coquet, aux ongles finement « coupés, leste dans son petit manteau, remuant, égrillard, souple, avec du jarret, un abbé de « Saint-Sulpice. Mais qu'a donc mon serin ? il me regarde tristement. Regrettes-tu la liberté, enfant des Canaries ? Philomela sub umbrà. Pauvre serin ! pauvre Claire ! »
Il faut vous dire, monsieur, que pour juger de l'effet que devait produire mon feuilleton, j’en fis d’abord la lecture à Malvina. C’est la vieille histoire de Molière consultant sa servante. Impossible de rendre l’attitude de ma fleuriste pendant celle lecture : elle semblait abasourdie, déconcertée. Enfin, elle ne put se contenir :
« Mais qu’est-ce que t’as donc avec ton éternel serin ? s’écria-t-elle. T’as vu un serin dans la pièce, toi ! À moins que ce ne soit Francisque ! Au fait... — Non, Malvina, c’est une manière ingénieuse et détournée que prend un critique pour entretenir le public de son mobilier, de ses petites affaires, de son caniche, de son intérieur ! Nouveau genre : ça pose un homme. — Un tas de bêtises, Jérôme ! Dis-leur tout uniment que la petite qui fait l’amoureuse est une pie-grièche, et que le jeune premier parle du nez. Ça leur apprendra, à ces messieurs de la Gaieté, à nous donner une loge de côté, et aux troisièmes encore. Boutique d’administration ! »
Je résistai à la mauvaise humeur de Malvina, mais je n’en conservais pas moins quelques scrupules sur la valeur de mon travail de début. Après y avoir réfléchi, je compris qu’il valait mieux chercher à me faire une manière plus originale encore, quoique moins littéraire. Une seconde occasion d'éprouver mon talent venait de se présenter. Un théâtre lyrique donnait un opéra en trois actes dont la partition était signée par un de nos plus célèbres compositeurs. C’était le cas de faire preuve de science et de goût. Le feuilleton musical est devenu un assaut de croches et de doubles croches. On le compose avec l’archet, on le touche sur le piano, on l'exécute avec la clarinette. La plume n'y est pour rien. Quelle difficulté pour un musicien de ma force, pour un pauvre diable qui ne savait pas seulement distinguer la clef de fa de la clef de sol, et ne connaissait, en fait de notes, que celles de son tailleur ! Cependant, je ne désespérai pas d’en venir à bout. Il n’y a rien ici-bas dont on ne triomphe avec de la volonté unie à un immense aplomb. J’allai voir l’opéra, et voici comment, dans mon feuilleton, je traitai la partie technique.
« Il est impossible de détailler ici toutes les qualités précieuses dont abonde cette « partition. On y reconnaît le brio italien combiné avec le smorzato français et empreint on ne « saurait dire de quel schwermutz allemand, allié au sorrow britannique. Un premier morceau « en sixtes diminuées et procédant pianissimo se continue par une quinte avec neuf dièses à « la clef pour se terminer par un adorable cantabile, accompagné d'arpèges de la plus grande « dimension. Le chœur qui vient ensuite est un véritable morceau di prima invenzione, « comme on dit au-delà des monts. C’est un allegro agitato qui passe subitement à l’assai, « incline à l’andante par une cascade en mi bémol, doublée de quartes et de tierces « qu’embellit encore une profusion de bécarres. Ensuite vient en affettuoso, dans lequel on « remarque une phrase d’ut majeur arrêtée sur un point d'orgue en ré mineur ; puis un « commodo que l’orchestre a joué avec une nonchalance admirable, et dans lequel l’auteur a « pris ses aises par une série d’arpèges en fa dièse et de triples croches éblouissantes. « Impossible de rendre l’éclat de ce dernier morceau, qui a failli faire crouler la salle sous les applaudissements.
« Parlons maintenant des chanteurs. On a beaucoup discuté sur le talent de la prima « donna, dont la voix n’a pas encore reçu une définition bien nette. En attendant, constatons « que l’ut de poitrine du ténor n’a pas varié quant au volume et à l’intensité. Cet ut précieux « est ce que nous l’avons connu, toujours le même ut, toujours le grand ut, toujours l’ut « monumental et inaltérable que vous savez. Quant au si du baryton ; il a baissé, à ce que « prétendent les critiques pointilleux, d’un soixantième de ton, dans les sixtes diminuées dont « on connaît la délicatesse. N'importe ! c’est toujours un fameux si, un si rare, un si « particulier ! Passons maintenant à l’organe de la prima donna. On a voulu traiter cette voix « de fausset ou faucet, tandis que c’est tout bonnement une voix de tête. La voix de poitrine « (di petto), qui dans les soprano s’étend d’ordinaire du si grave au fa et au sol (cinq ou six « notes), doit se distinguer de la voix mixte, qui, partant du la, s’élève au ré et au mi aigu. À « partir de ce mi aigu, commence la véritable voix de tête, qui se lie ainsi, sans changer de « registre, à l’aide des tons médiaux, aux sons de la division aiguë de l’instrument vocal. La « prima donna, obligée de filer un cantabile dans le medium, a donc été parfaitement inspirée « de le rendre en voix de tête. C’est la combinaison obligée de la voix de poitrine (di petto) et « du fausset ou faucet (faucetto). Impossible de sortir de là. »
Mon feuilleton continuait sur ce thème pendant six colonnes, avec un déploiement extraordinaire d’érudition musicale puisée aux sources du solfège de Steibelt. C’était si intéressant, qu’à l’entendre lire Malvina s'abandonna à un profond sommeil. Quand elle se réveilla, j’en étais encore à ma critique avec cinq dièses à la clef.
« Mon petit, dit-elle, c'est amusant comme un enterrement de sixième classe, tout ça. Ne va donc pas chercher midi à quatorze heures. Dis-leur qu’ils chantent tous comme des canards. On ne le fait pas ton droit. Le petit Alfred se fait donner une loge par semaine. Quand les directeurs sont des pingres, faut leur tomber dessus : autrement, ils vous mangent la laine sur le dos. »
La seconde épreuve était faite. Je compris que le feuilleton d'érudition musicale n’était pas foncièrement récréatif. Je le tempérai par des souvenirs anecdotiques, et obtins, dans ces conditions, un succès d’estime. Il est vrai que les feuilletons à grand orchestre me tenaient en profond mépris, en me reprochant d’user discrètement du trombone et de passer sous silence le chapeau chinois ; mais je me consolai en pensant que, si tous les cuivres sont dans la nature, il est permis à chacun de n'en prendre que ce qui lui convient pour son usage particulier, et qu’il n'est pas donné à tout le monde d'entretenir un feuilleton sur le pied de deux cents instruments à vent et de quatre cents instruments à cordes.
IX PATUROT PUBLICISTE[Par Anne Geisler] C'est au chapitre VI qu'apparaît le terme « publiciste » (voir note dans ce chapitre). En janvier 1835, avait été fondé le journal Le Publiciste, sous-titré Journal de législation et d’administration publique, qui affichait sa mission dans son premier numéro, le 15 janvier 1835 : « Faire concourir toutes les capacités à la discussion des lois et des règlements de l’administration », et qui définissait les contours de celle du publiciste : « Le cadre du publiciste embrasse tous les éléments de l’organisation sociale ; les lois civiles, criminelles et politiques ; l’ordre judiciaire ; le régime administratif ; l’instruction publique ; la défense du pays et les applications du principe de l’économie politique. » Balzac, dans sa Monographie de la presse parisienne (1843), en reprendra les termes sur un mode satirique (voir la note du chapitre VI citée plus haut). Une revue comme La Revue des Deux Mondes, fondée en 1829, publie des articles de « publicistes ». Reybaud lui-même peut être qualifié de « publiciste ». OFFICIEL.[Par Anne Geisler] Le feuilleton paraît pour la première fois le 27 septembre 1842 dans Le National.
Mon feuilleton dramatique, reprit Jérôme, ramené sur un ton moins ambitieux, aurait pu se soutenir longtemps, si Malvina ne s’était trop directement mêlée de ce travail. Depuis qu’elle tenait les théâtres sous sa main, elle était devenue intraitable. Une soif démesurée de premières représentations, de loges, de coupons[Par Anne Geisler] Le coupon est un billet gratuit. En tant que feuilletoniste dramatique, Paturot-Malvina bénéficie de coupons, notamment pour les premières représentations, et d'un abonnement pour les places les plus prisées, louées parfois à l'année, les loges – particulièrement les loges d'avant-scène –, où l'on peut tout à la fois se montrer et "chauffer" le public (témoin, infra, l'illustration in-texte de Grandville où un directeur de théâtre se présente devant le "grand feuilletoniste" avec des coupons de loges à la main). Sur le rôle des loges et sur leur statut, voir l'article de Jean-Claude Yon : « Les loges de théâtre au XIXe siècle : au carrefour du public et du privé », Sorbonne Student Law Review. Revue juridique des étudiants de la Sorbonne, 2020, vol. 3, p. 21-31. , s'était emparée d'elle. Elle ne manquait pas une reprise, pas une soirée à bénéfice[Par Anne Geisler] Une soirée à bénéfice est une représentation exceptionnelle dont l’intégralité de la recette était versée à l’artiste, exception faite des frais de fonctionnement du théâtre. Comme le précise Catherine Menciassi-Authier, « une représentation à bénéfice » était un privilège dont jouissaient exclusivement les meilleurs premiers sujets. (« La profession de chanteuse d’opéra dans le premier XIXe siècle. Le cas de Giuditta Pasta », Annales historiques de la Révolution française, 2015/1, n° 379, p. 49.) . Quand on lui refusait des billets, il fallait la voir : la lionne du désert ne rugit pas d’une manière plus farouche, ne secoue pas sa crinière[Par Anne Geisler] L’allusion à la lionne a été modifiée au fil des publications. Dans le feuilleton du National du 27 septembre 1842, Reybaud soulignait la grâce de la lionne : « La lionne du désert ne rugit pas avec plus de grâce ». En 1843, « la lionne du désert ne rugit pas avec plus de rage ». Dans l’édition de 1846, Reybaud écrit : « La lionne du désert ne rugit pas avec plus de grâce, ne secoue pas sa crinière avec plus de majesté ». La correction apportée dans l’édition J.J Dubochet, Le Chevalier et Cie de 1846 (« ne secoue pas sa tête avec plus de majesté ») va dans le sens d’un plus grand classicisme.
avec plus de majesté[Par Anne Geisler] La lionne du désert dont on ravit les petits est supposée rugir très férocement. C’est dans ce sens qu’est employée l’expression en 1835 dans « La Tour de Béruges (1241-1242) » de H.B. Girbault : « Le comte [...] s’élance comme la lionne du désert défendant ses petits : elle attaque, elle déchire, elle fait de nombreuses plaies, jusqu’à ce que forcée de céder, elle cherche à les rassembler, va de l’un à l’autre, les chasse devant elle, les suit, revient, menace encore [...]. » (Revue anglo-française, vol. 3, 1835, p. 52-53.) . Quelle pluie d’épithètes pour ces pauvres directeurs ! quelles imprécations sur les théâtres ! Ce n’est pas tout : elle ne renonçait pas ainsi[Par Anne Geisler] Le National du 27 septembre 1842 et Paulin 1844: ce n'est pas tout: elle ne renonçait pas ainsi Paulin 1846 : ce n'est pas tout, elle ne renonçait pas ainsi. Affublée de son plus beau tartan[Par Anne Geisler] Sur ce mot, voir la note associée à « tartan neuf » au chapitre II. On peut lire dans Journal des dames et des modes, n°71, le 25 décembre 1825, p. 568 : « Quelques chapeaux de pluche sont à carreaux écossais ; car on veut de l’écossais par tout [sic] : sur le col, en sautoir ; sur les épaules, la poitrine et le dos, en écharpe ; sur la tête, en turbans, en chiffons, en chapeaux demi-habillés ; enfin en robes de poil de chèvre, et en manteaux de madras. Un manteau de madras écossais doit avoir une doublure rouge. » Sur le sujet voir Hélène Denis, « L’Imaginaire du goût: Motifs “écossais" dans le paysage parisien au début du XIXe siècle » , French Historical Studies, Volume 22, n°4, Duke University Press, 1999. Reybaud ironise ici puisque les « mères d'actrice», fausses mères et vraies marchandes à la toilette, sont figurées, dans la caricature d'alors, affublées d'un tartan (voir, à cet égard, l'illustration hors-texte du chapitre précédent « Petit lever d'un grand feuilletoniste » , où se tient, de dos, agenouillée, enveloppée de son tartan, une mère d'actrice le sollicitant pour sa « débutante », ). , elle se rendait dans les bureaux de l’administration[Par Anne Geisler] Il s'agit du bureau de l'administration du théâtre., appelait familièrement par leurs noms tous les employés, exposait ses griefs, se recommandait à leur bienveillance, leur promettait de parler de leurs services modestes, mais essentiels[Par Anne Geisler] expression-cliché, qu’on trouve aussi bien utilisée pour louer les services de l’administration, que pour parler de la presse, du commerce, du patriotisme ou du service militaire. C'est ainsi, par exemple, qu'on peut lire à propos de la force publique dans « Séance de l'Assemblée nationale législative », Moniteur universel, 16 juin 1850 : « La situation difficile qui est faite à beaucoup de ces agents de la force publique laisse comprendre qu'en sortant un instant de leurs modestes, mais essentielles fonctions, ils s’efforcent de faire parvenir jusqu’à vous, messieurs, leurs vœux.» ; puis, quand rien ne touchait ces hommes, quand toutes les voies parlementaires étaient épuisées[Par Anne Geisler] c’est-à-dire que les voies officielles avaient été tentées, mais sans produire de résultats. Sur le sens de parlementaire, voir la note 1 associée à ce mot dans le chapitre 1. , elle sortait furieuse, hors d’elle-même, en les menaçant de la colère de mon feuilleton. Alors il fallait épouser ses rancunes, satisfaire ses haines et faire passer dans ma plume le fiel de ses petits désappointements.
Malvina avait un autre caprice, plus grave encore. Elle s’engouait de certains acteurs, de certaines actrices, et ne me laissait plus à leur sujet ni liberté ni force d’initiative. Quand un premier sujet[Par Anne Geisler] Le sujet désigne à l’opéra un danseur appartenant au corps de ballet. Le premier sujet est le titre le plus haut donné au « premier danseur » au début du XIXe siècle. Ce nom sera remplacé à la fin du siècle par celui d’ « étoile ». portait bien le pantalon collant[Par Anne Geisler] Le pantalon collant appartient au costume du danseur comme du chanteur d’opéra. Il y a évidemment de l’humour dans l’allusion : Malvina n’est pas insensible à la plastique de l’interprète, non moins qu'elle le sera au corps charpenté de l’actrice. Paul de Kock faisait de cette admiration un trait caractéristique de la grisette dans « Les Grisettes ». Il s’agissait alors du pantalon collant porté par les acrobates : « Moi, je veux que M. Polyte me mène cette semaine chez Franconi… Ah ! ma chère, c’est mon spectacle favori… C’est là qu’ils ont des pantalons collants ! » (Mœurs parisiennes : Nouvelles, 3e partie, Paris, Gustave Barba, 1840, p. 168.), c'était fini : il devenait impossible de dire du mal de sa voix et de son jeu. Cet avantage lui comptait pour tous les autres. Vous comprenez, monsieur, que, soumise à des influences de ce genre, ma justice dramatique ne pouvait être ni sérieuse, ni impartiale ; mais, en général, les caprices de mon Égérie[Par Anne Geisler] Égérie est dans la mythologie romaine antique la nymphe conseillère du roi de l'ancienne Rome, Numa Pompilius. Ici Malvina est la conseillère de Paturot. étaient essentiellement fugitifs et passaient volontiers d’un pantalon collant à un autre. Cette mobilité diminuait beaucoup le danger de ces fantaisies. Malheureusement, il n’en fut pas de même de l’enthousiasme qu’une certaine débutante inspira à Malvina. Il y eut cette fois passion véritable, acharnement, entêtement. La débutante se nommait Artémise[Par Anne Geisler] Artémise, nom d'une ancienne reine d'Halicarnasse, est le personnage éponyme d’une tragédie de Voltaire, représentée pour la première fois en février 1720. Le nom de la chanteuse est, conformément à l’usage, un nom d’emprunt, qui contraste avec son milieu d'origine, présenté comme populaire. ; c’était[Par Anne Geisler] Le texte est accompagné d'une illustration de Grandville. Ce dernier paraphrase ici la description physique de l'actrice, en ajoutant le poignard de la tragédie ou du mélodrame, ainsi que le bouquet de fleurs que le public de ses admirateurs (ou de la claque) jette sur scène pour acclamer le jeu d'une actrice. (« choix des claqueurs et pluie de bouquets » dit le texte.) une personne taillée en force[Par Anne Geisler] note lexicale: c’est-à-dire solidement charpentée., avec un buste vigoureux[Par Anne Geisler] Légère variante par rapport à la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842 : « un buste vigoureux, des formes robustes et un peu villageoises » ; Paulin 1844: « un buste vigoureux, des contours robustes et un peu villageois ». , des contours exubérants et un peu villageois. La physionomie avait une beauté réelle, quoique vulgaire[Par Anne Geisler] Reybaud a corrigé le texte dans la version de 1845 : la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842, ainsi que l'édition Paulin de 1844 présentaient Artémise ainsi : « L’expression de sa tête n’était pas sans beauté, mais d’une beauté vulgaire. Les bras étaient ronds, potelés; mais les attaches manquaient de finesse.». Les bras étaient ronds, potelés ; mais les attaches étaient dépourvues de finesse. Comme morceau de résistance, rien ne lui manquait, ni les pieds posés carrément[Par Anne Geisler] Note lexicale. Les pieds posés carrément, c’est-à-dire bien d'aplomb. (On retrouve ce sens dans l'expression « se carrer ».), ni les hanches développées, ni la taille massive ; du reste, nulle élégance, nulle distinction, rien de ce qui constitue l'idéal de la femme. L’organe[Par Anne Geisler] Note lexicale : L’organe désigne les poumons de l’interprète, qui lui permettent d’avoir une grande puissance vocale. Un peu plus loin il est question des « poumons en compote » des autres tragédiennes. lui-même, vibrant et accentué, n’avait aucune de ces notes sympathiques et caressantes qui créent seules l’émotion[Par Anne Geisler] L'adjectif sympathique est à comprendre dans son sens étymologique, de « vibrer avec », comme le montre la suite de la phrase : « vont jusqu'au fond des cœurs chercher des fibres qui lui répondent » et la référence qui précède à « l'organe ». Tout indique la rudesse et la solidité dans le portrait qui est fait de l'interprète dotée d'une grande puissance vocale, mais incapable de chanter de manière nuancée et sensible. et vont jusqu'au fond des cœurs chercher des fibres qui leur répondent. Malvina s’était pourtant éprise de la solidité qui éclatait dans toute cette personne.
« En voilà une de corsée[Par Anne Geisler] Note lexicale. L’expression « En voilà une » appartient à la syntaxe orale, familière, caractéristique du langage de Malvina, la grisette. L’adjectif corsé signifie qui a du corps, de la consistance, qui est bien charpenté (en parlant souvent d’un vin, d’un aliment, mais parfois aussi d'une femme). On trouve ce dernier emploi par exemple dans la Correspondance de Stendhal (Corresp., t. 2, p. 488), d'après le TLFi., disait-elle, en voilà une de posée sur ses ergots. Parle-moi de ça ; on ne craint pas de lui voir pousser son dernier souffle sur la scène. Au lieu d'un tas de guenuches[Par Anne Geisler] Note lexicale. Terme d'argot peu usité, sans doute dérivé de « guenon » . Une variante est constituée du terme argotique plus usité « greluche » qui désigne péjorativement n'importe quelle femme. Une guenuche désigne habituellement une jeune femme laide et fort parée (Dictionnaire de l'Académie française, 1798, 5e édition). Malvina distingue Artémise, dont le narrateur a signifié plus haut son éloignement de toute coquetterie : « nulle élégance, nulle distinction, rien de ce qui constitue l'idéal de la femme. » qu’on renverserait avec une chiquenaude ! Tiens, Jérôme, ajoutait-elle en me détaillant les avantages de sa protégée, regarde-moi un peu ça : comme c’est ferme, comme c’est établi ! On n’y a pas épargné la façon, au moins. Tas de manches à balais[Par Anne Geisler] La comparaison familière et populaire des tragédiennes avec des manches à balai, c’est-à-dire des femmes très maigres, se retrouve fréquemment dans la critique dramatique satirique. Mademoiselle Raucourt [1756-1815], mentionnée quelques lignes plus loin, était ainsi connue pour sa maigreur. On peut aussi penser ici aux oppositions entre les Georgiens (défenseurs de Mademoiselle George) et les Carcassiens (qui défendaient Mademoiselle Duchesnois, attaquée sur sa maigreur). Sur Mademoiselle Raucourt et Mademoiselle George, voir infra les notes qui leur sont consacrées. L'expression « manche à balai » reviendra au chapitre I de la Seconde partie pour désigner les femmes maigres qui auront recours aux rembourrages de la bonneterie de Jérôme et Malvina. de tragédiennes qu’elles sont, les autres ! avec leurs palpitations de cœur et leurs poumons en compote ! Si ça ne fait pas pitié ! »
Quand Malvina entamait ce chapitre, elle ne tarissait plus. C'était Artémise par-ci, Artémise par-là ; Artémise étudiait le rôle de Phèdre ; Artémise voulait débuter par Camille[Par Anne Geisler] Camille est une des sœurs des frères Horace dans la pièce de Corneille. . Notre chambre était le théâtre de répétitions quotidiennes. On me consultait pour un geste, pour une intonation ; bref, nous étions presque identifiés avec Artémise. Quoiqu’elle eût depuis longtemps une promesse de début, cependant il fallut agir pour hâter l’époque où il aurait lieu. Malvina se chargea de tout ; elle prodigua les promesses et les menaces, toujours au nom de mon feuilleton, me compromit devant des tiers de la façon la plus grave, s’agita si bien et de tant de manières, que le début fut fixé à trois semaines. C’était une victoire : Malvina n’épargna rien pour qu’elle fût complète. Aucun détail ne lui échappa, ni le choix des claqueurs[Par Anne Geisler] Voir la note du chapitre I sur la claque., ni la pluie de bouquets, ni les billets d’amis[Par Anne Geisler] Les billets d’amis sont les billets donnés à des amis pour organiser le succès d’une pièce. Ils vont de pair avec la question des claqueurs. Voir la note sur la claque au chapitre I.. Elle avait la clef de tous ces moyens secondaires qui échappent au public, mais qui contribuent à réchauffer une salle, à l’animer, à rompre la glace. Jamais général d’armée ne prit des dispositions plus savantes et ne se ménagea plus de ressources pour maîtriser la fortune.[Par Anne Geisler] La version initiale du feuilleton du National en date du 27 septembre 1842 ainsi que la 3e édition de 1844 laissaient entendre d'emblée un "four" possible : « pour maîtriser et conjurer la fortune ».
« Jérôme, me dit-elle au moment décisif, jette ton bonnet par-dessus les moulins[Par Anne Geisler] Cette expression ancienne signifie ici : braver les convenances, jeter sa gourme, aller de l’avant, être audacieux. « Pas de si, pas de mais », dit Malvina quelques lignes plus loin. L'expression est plaisante de la part et d'une grisette et de la femme d'un renégat du bonnet de coton! ; il faut qu’Artémise réussisse. Pas de si, pas de mais ; file droit ton chemin et porte-la plus haut que le dôme du Panthéon[Par Anne Geisler] Le Panthéon de Paris est alors le plus haut monument de Paris (83 m.) avec le dôme des Invalides (90 m.). Il restera le plus haut monument parisien jusqu'à l'érection de la Tour Eiffel, en 1889.. Si t’es une autorité, prouve-le pour voir. C’est le cas de donner de la grosse caisse à se démancher le bras. — Si cependant on la siffle, dis-je avec une certaine timidité. — De quoi ! est-ce que tu t’insurrectionnes[Par Anne Geisler] Note lexicale : s’insurrectionner est encore un néologisme de Malvina., par hasard ? quel est ce genre de scrupules, monsieur ? seriez vous vendu à nos ennemis ? je voudrais voir ça. En route, et chaud des mains[Par Anne Geisler] Note lexicale : l’expression a le sens probable de « applaudis fort ». ! — Allons, puisqu'il le faut. — Et demain, chaud la plume, monsieur, chaud, chaud, chaud, tout ce qu'il y a de plus chaud. Je suis impatiente de voir la mine que fera son échalas de rivale. Vilain petit pain d’épice enroué ! »
Nous partîmes, et la soirée fut ce que j’avais prévu. Les admirateurs du lustre donnèrent[Par Anne Geisler] Les claqueurs, installés sous le lustre, donnent de leur personne et ne font pas les choses à moitié (d’après le Trésor de la langue française, Nancy, CNRTL, abrégé par la suite en TLFi). Gautier, dans le compte rendu cité du ballet La Fille du Danube (voir supra), emploie le terme de « Romains du lustre ». Les termes « claqueurs », « Romains », « admirateurs du lustre » et « chevaliers du battoir » sont plus ou moins synonymes (voir la note sur les « claqueurs » du chapitre I). ; mais le public resta froid[Par Anne Geisler] L'édition Paulin de 1846 modifie la ponctuation: Les admirateurs du lustre donnèrent, mais le public resta froid.. Artémise jouait sans inspiration, sans élan. J’attendais toujours qu’il jaillît quelque étincelle pour la recueillir et en faire le foyer de mon panégyrique[Par Anne Geisler] L'édition Paulin de 1846 modifie légèrement le texte : en faire mon panégyrique (et non en faire le foyer de mon panégyrique) ; rien ne se révéla. Ce n'est pas qu’Artémise manquât de chaleur ; elle en avait trop au contraire ; mais c'était une chaleur sans règle, dépourvue de nuances, dénuée d’intentions, une chaleur qui tenait plus au poumon qu’à la pensée, et faisait plus d’honneur à la constitution du sujet qu’à son intelligence. Dans un temps où les cris avaient une puissance scénique, Artémise aurait pu se faire une place assez distinguée au théâtre : elle aurait doublé avec avantage mademoiselle Raucourt[Par Anne Geisler] Marie-Antoinette-Joseph Saucerotte, dite Françoise Raucourt et Mademoiselle Raucourt (1756-1815), est une tragédienne célèbre, qui a joué à la Comédie-Française, et qui, au début de l’Empire, a vu sa gloire décliner du fait de son jeu qui apparaissait alors daté. On lui reproche notamment de trop crier : « […] prenant la fureur pour de la sensibilité, les cris pour des accens, les poumons pour de l’âme, [elle] offre, dans tous ses rôles, au spectateur épouvanté, le tableau de l’enfer en raccourci. » (s.n .[Edme Bovinet?], Quelques semaines de Paris, t. II, Paris, Maradan, an IX, p. 124.) ou mademoiselle Georges[Par Anne Geisler] Mademoiselle George ou Georges (1787-1867), de son vrai nom Marguerite-Joséphine Weimer, est une actrice célèbre pour la puissance de son jeu, qui a joué aussi bien dans des tragédies que dans des drames romantiques, notamment à la Comédie-Française, mais aussi au théâtre de la Porte-Saint Martin, au théâtre de l’Odéon et de la Gaîté, en province et à l’étranger. . Venue plus tard, il ne lui restait qu’à se retirer en reconnaissant qu’elle s’était trompée sur sa vocation.
Ce n’était le compte ni de la débutante ni de Malvina. Celle-ci surtout avait donné, dans le cours de la représentation, des témoignages d’une admiration frénétique[Par Anne Geisler] c’est-à-dire une admiration extrême, sans mesure. Le terme « frénétique » appartient à la langue Jeune France, comme le montre l'emploi qu'en fait Gautier dans son recueil de nouvelles, Les Jeunes France. Cette admiration frénétique est de celle qui se manifesta à la « Bataille d’Hernani », comme le rappelle Gautier dans son « Autoportrait », (L'Illustration, 9 mars 1867).. Elle excellait en ce genre, et, comme on le pense, elle n’y épargna pas l’étoffe cette fois[Par Anne Geisler] Elle s’employa sans réserve à la défense d’Artémise, « elle y employa une grande quantité de matière, ou employa plus de matière qu'il ne fallait », selon le TLFi. Reybaud précise « cette fois ». Un peu plus haut, en effet, dans le même chapitre, Malvina avait déjà employé cette image pour évoquer le corps bien en chair d’Artémise : « On n’y a pas épargné la façon, au moins. » Encore une fois, Reybaud use d'une métaphore en situation pour une grisette qui doit son nom à l'étoffe qui la vêt (voir la note associée à « fleuriste » au chapitre I) et qui exerce son activité dans le domaine de la « façon », la « fashion », la mode.. C’était un délire, une expansion, une ivresse qui me compromettaient au point que je crus devoir essayer quelques remontrances.
« Ne t’épanouis pas tant, lui dis-je, tu nous donnes en spectacle. — Tant mieux, mon petit, ça allume la salle. Dieu ! la belle tragédienne, la belle tragédienne ! Chauffe donc, Jérôme ; tu es froid comme un caillou. En avant les battoirs[Par Anne Geisler] Les battoirs désignent les mains qui applaudissent avec force, d'où la métaphore des « chevaliers du battoir » appliquée aux claqueurs (voir supra la note associée à ce mot et le renvoi à la note associée à « Romains » dans le chapitre I). L'illustration in-texte de Grandville qui suit souligne la métaphore, en jouant sur l'intericonotextualité : elle renvoie en effet à l'illustration hors-texte intitulée « Apocalypse du ballet » d'Un autre monde qui met en scène un parterre de « mains sans yeux, sans esprit et sans goût » : « La première paire était comme des gans jaunes [...], la quatrième des battoirs de chair et d'os » (Paris, Fournier, 1844, p. 53) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f70.item.r=un+autre+monde+grandville.zoom], et tape des pieds en même temps. Coups doubles et vivement ! »
Ainsi se passa cette soirée. Le lendemain, la tâche retombait tout entière sur moi. Avec Malvina à mes côtés, il n’y avait qu’un moyen d’échapper aux conséquences de ma position. Le breuvage était versé ; quelque amer qu’il fût, il fallait le vider jusqu’à la lie. Je m’y résignai donc. Jamais artiste du premier rang, ni Talma, ni mademoiselle Rachel, ni mademoiselle Mars[Par Anne Geisler] Trois acteurs très célèbres dans la première moitié du XIXe siècle qui jouèrent sur la scène française et furent acclamés dans la presse et dans les théâtres : François-Joseph Talma (1763-1826) ; Mademoiselle Rachel (de son vrai nom Elisabeth-Rachel Félix ; 1821-1858) ; Anne-Françoise Hippolyte Boutet, dite Mademoiselle Mars (1779-1847)., n’auraient pu prétendre à une ovation plus hyperbolique que celle dont Artémise devint l’objet. C’était Artémise l'inspirée, la grande Artémise, le talent sans pair, la tragédie même ; c’étaient la puissance, la majesté, la grâce, la distinction, résumées dans une seule personne. Avant elle, rien d’essentiel ; après elle, rien de possible. Qui n’avait pas vu Artémise n’avait rien vu ; ses rivales, si tant est qu’elle en pût trouver, allaient passer comme des fantômes, implorer la faveur de ses leçons, chercher la célébrité à son ombre. Monsieur, je dis tout cela et bien d'autres choses encore : j’empruntai des ressources à la langue figurée, je puisai dans les profondeurs de ma rhétorique, je jonchai le chemin de la débutante de toutes les épithètes que peut imaginer un homme de style[Par Anne Geisler] Un homme de style est un homme qui fait de grandes phrases, comme l’indique la suite de la phrase : « je l’élevai sur un trône de périodes, orné de trophées d'érudition pittoresque ». Reybaud emploie fréquemment l’expression aux chapitres XI et XIV par exemple. Dans l' « Avis de l'Éditeur» qui précède la Seconde partie intitulée « Quelques chapitres des Mémoires de Jérôme Paturot, patenté, électeur et éligible », dans le feuilleton du National, Paturot est défini comme un « homme de style » : « La couverture jonquille dont l'a honoré M. Paulin, la gloire qui s'attache à deux publicités successives ne lui ont plus laissé la force de résister à une expérience personnelle. Cette fois il a pris la plume lui-même ; qu'on lui pardonne cette faiblesse! une revanche était bien due au poète qui a vu ses Fleurs du Sahara épuisées au service des épiciers d'alentour, et sa Cité de l'Apocalypse condamnée à des destinations humiliantes. D'ailleurs, sous l'enveloppe du bonnetier, Paturot a toujours caché une âme foncièrement littéraire. Rien n'est plus indécrottable qu'un homme de style : qu'on le plaigne et qu'on le lise! » (feuilleton du 23 décembre 1842). ; je l’élevai sur un trône de périodes, orné de trophées d'érudition pittoresque, et la conduisis ainsi par la main vers la conquête d'une réputation européenne.
Peines perdues, monsieur ! J'eus beau y revenir, accuser le public d'ignorance, d’aveuglement, d’ingratitude ; les affaires d’Artémise n’en allaient pas mieux. Jusqu’alors, grâce à quelques ménagements, j’avais conservé une certaine influence sur les choses du théâtre. Cette équipée ébranla mon crédit. Au lieu de revenir sur mes pas et de faire à temps une de ces volte-face qui sauvent les hommes d’esprit, je m'obstinai, c’est-à-dire que Malvina s'obstina. Nous eûmes la prétention d’imposer Artémise à la presse, au public, à l'Europe, à l’univers. Chaque jour je recommençai l'éloge de la tragédienne, tantôt sur le mode ionien, tantôt sur le mode dorique[Par Anne Geisler] Paturot joue sur les deux principaux modes opposés, le mode ionien qui correspond en musique au mode majeur et le mode dorique qui correspond au mode mineur, afin de se montrer érudit, d'où la réaction de son entourage : « Mais qu'il devient donc ennuyeux, ce pauvre Jérôme [...] .» , sans me lasser, sans me rebuter. Autour de moi, j'entendais mes amis se dire:
« Mais qu’il devient donc ennuyeux, ce pauvre Jérôme, avec son éternelle Artémise ! Dieu de Dieu, baisse-t-il ! »
Malgré ces avertissements indirects, je ne voulus pas en démordre : la cause d’Artémise était désormais inséparable de la mienne ; Malvina d’ailleurs n’entendait pas plaisanterie sur ce chapitre. Il fallait de nouveau se battre les flancs, parler d’Artémise la divine, de l’inimitable Artémise, qui seule avait la grandeur, la carrure, la parole des héroïnes de Corneille. Corneille et Artémise ! Artémise et Corneille ! deux noms inséparables, destinés à traverser les âges, l’un par l’autre, l'un portant l’autre ! J’ai fait, monsieur, vingt-quatre feuilletons là-dessus. Dans l’origine, cela parut aux propriétaires du journal qui recevait mes communications un paradoxe peu récréatif, mais ne tirant point à conséquence. On croyait que j’allais abandonner cette gamme comme j’en avais abandonné d'autres : mais quand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée[Par Anne Geisler] Jérôme Paturot refuse de rendre hommage aux actrices reconnues pour louer les médiocres performances d'Artémise, seul contre tous., et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m’abstenir désormais de toute espèce d’Artémise, et d’envisager le théâtre à un autre point de vue que celui de la tragédienne préférée. Je fis le fier, monsieur, je m’obstinai et donnai ma démission. Malvina me dit :
« Jérôme, je suis contente de toi. »
Et je me trouvai de nouveau en butte aux incertitudes de la destinée.
Le hasard nous vint encore en aide. Au théâtre, et comme un meuble obligé[Par Anne Geisler] Le vieux monsieur occupe une place en permanence aux représentations, il est inamovible. des premières représentations, nous avions vu un monsieur â cheveux blancs qui venait invariablement s’asseoir à l’orchestre. Je me trouvai un jour placé â ses côtés, et la conversation, engagée d’abord sur des objets indifférents, finit par prendre un caractère plus intime. À diverses reprises, nous nous rencontrâmes, et une liaison s'ensuivit. Je le présentai à Malvina, qui lui trouva l’air respectable. Autant que j'avais pu en juger, ce monsieur appartenait au gouvernement par quelque fonction de confiance : il écoutait attentivement les pièces et surveillait l’attitude du public. Quand le chapitre des allusions prenait un caractère orageux, il fronçait le sourcil comme un homme mécontent et officiel. Du reste, le meilleur garçon du monde et acceptant de Malvina toutes sortes de pâtes de jujube et de boules de gomme[Par Anne Geisler] Le jujube est le fruit du jujubier commun, originaire de l'Asie orientale et cultivé dans les pays méditerranéens. De la taille d'une olive le jujube est aussi appelé « date rouge ». Les grisettes sont présentées comme avides de pâte de jujube dans le chapitre « Le pharmacien » (Les Français peints par eux-mêmes, t. III, Paris, L. Curmer, 1841, p. 307). De nombreux articles dénonçaient le fait qu’il n’y eût pas de guimauves ni de jujubier dans les gommes de ce nom. (Voir le même article « Le pharmacien », p. 308).. Plus d’une fois, il m'avait entrepris sur le compte de l’autorité.
« Vous qui êtes un homme de style, me dit-il en me tâtant par mon faible[Par Anne Geisler] jouant sur mon point faible. , vous feriez joliment votre chemin de ce côté. Nous avons le bureau de l'esprit public[Par Anne Geisler] S'est dit d'une division du ministère de l'intérieur ou de la police où l'on s'occupe de faire ou de diriger l'esprit public par des pièces de théâtre, des fêtes, par la presse, etc. » (Littré). qui vous irait comme un gant[Par Anne Geisler] Reybaud continue à jouer des images propres à séduire Malvina la grisette (et son bonnetier de mari), puisque les gantières appartiennent au genre grisette. . À moins, pourtant, que vous ne préfériez un petit coin au bureau de la censure théâtrale. Cela rentre dans vos études ; cela vous chausserait[Par Anne Geisler] Ayant déjà utilisé l'expression « comme un gant », l' « homme-meuble » varie ; après le gant, la chaussure !. Un métier de roi, de pacha, jeune homme. Vous êtes auteur, je suppose : vous portez une pièce à ces messieurs. Eh bien, ils peuvent en faire ce que bon leur semble, des cure-dents, des cornets de tabac[Par Anne Geisler] Feuilles de papier roulées en forme de cornet, de manière à pouvoir contenir quelque chose, ici du tabac (Dictionnaire de l'Académie française, 7e édition)., des enveloppes..., ce qu’ils veulent. Autre privilège. Il y a un mot dans votre pièce que vous aimez, auquel vous tenez. Ils vous diront : « Rayez-moi ce mot-là, » et il faudra le rayer. Quelle puissance ! Celle de Venise n'était pas plus mystérieuse[Par Anne Geisler] Allusion à la constitution d’état qui régit la république de Venise pendant plusieurs siècles. Édouard Alletz écrit à ce sujet en 1842 : « La constitution, quand elle fut éprouvée par plusieurs siècles, parut d’autant plus respectable, qu’elle ne semblait plus appuyée par personne. L’individu s’accoutumait à être vaincu par la force mystérieuse de la société ; et cette habitude établie dans les esprits, y surmontait, comme fait la religion même, l’inconstance naturelle à l’homme./ C’est donc par les côtés qui le recommandent le moins à la justice et à l’humanité, que le gouvernement de Venise fait reluire le mieux sa force et sa stabilité. Ainsi s’explique l’étonnante durée de cette puissante oligarchie qui subsista treize cents ans. » (Discours sur la puissance et la ruine de la République de Venise, Paris, Librairie de Parent-Desbarres, 1842, p. 3-39.) ! Les cadis[Par Anne Geisler] Dans la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842 et dans l'édition Paulin de 1844, on trouve une variante: « les pachas de l'encre rouge ». Dans la mesure où Reybaud avait déjà utilisé le terme quelques lignes plus haut, dans la publication en volume, il a affiné. de l’encre rouge[Par Anne Geisler] Un cadi est un juge dans le système administratif musulman (Empire turc). Les « cadis de l'encre rouge » désignent les censeurs qui utilisent l'encre rouge pour corriger les manuscrits des auteurs qui sont soumis. On peut lire par exemple dans « Carillon » (Le Charivari, 12 janvier 1841), consacré à la censure : « La censure se sert d'encre rouge. On sait que c'est la couleur de la livrée anglaise. » Théodore Langlois dans la rubrique « Causeries » (Le Tintamarre, 4 février 1849) écrit encore : « Car vous le savez, on va vous la rendre, cette chère censure, avec tous ses agréments préventifs, accessoires et dépendances, encre rouge, ciseaux et autres instruments de castration! Jouez de votre reste, messieurs les auteurs dramatiques ! » ne rendent de compte à personne, pas même au ministre, car il ne lit pas ! Les jugements sont sans appel : on exécute un vaudeville entre deux portes, et tout est dit. Et bien, que vous en semble, monsieur ; cette vie vous conviendrait-elle ? »
Plus d'une fois le petit vieillard était revenu à la charge ; heureusement j'étais alors dans une position à n’avoir besoin de personne. Ce n’est pas que j’eusse le moindre scrupule de me rallier au gouvernement. J’avais eté saint simonien, cela vous dit tout. Les saint-simoniens ont toujours été des hommes très-accommodants en fait de convictions politiques[Par Anne Geisler] Reybaud fait allusion aux retournements de vestes des saint-simoniens. Voir supra le chapitre II, consacré à la satire du saint-simonisme.. Je n’avais, d’ailleurs, jamais arboré de drapeau[Par Anne Geisler] Reybaud joue probablement sur le sens propre et figuré. On rappellera la lithographie de Benjamin Roubaud intitulée « Grand chemin de la postérité » [1842] où l'on voit Victor Hugo, arborant un drapeau portant le slogan « Le laid c'est le beau », suivi par de nombreux auteurs romantiques, dont Gautier, Dumas, Balzac, Sue. , et la polémique par allégories à laquelle s’était livré l’Aspic[Par Anne Geisler] Voir le chapitre VI, « Suite du chapitre précédent » : « la politique pouvait y être abordée, mais avec des noms supposés et sous des formes allégoriques. » n’avait rien de bien acerbe et de bien caractérisé. Jusqu’à un certain point, j’étais donc libre. Cependant il me répugnait de m’engager d’une manière formelle, et je m’étais dit que, tant que je le pourrais, je conserverais intacte l'indépendance de ma plume. C’est toujours un grand poids que celui d’une servitude directe ; et, quelque bien nourri que l’on soit dans une position pareille, les traces du collier[Par Anne Geisler] Reybaud fait allusion à la fable de La Fontaine « Le loup et le chien » (vers 32-36). ne s’en laissent pas moins apercevoir. C’est moins le fait de l’esclavage qui est pesant que la pensée de l’esclavage. La liberté est une chose plus belle et plus sainte encore comme faculté que comme usage[Par Anne Geisler] L'aphorisme semble bien de la main de Reybaud. L'année 1842 s'inscrit dans un moment clef des débats et réformes préparatoires qui mèneront quelques années plus tard à l'abolition de l'esclavage dans plusieurs pays d'Europe et en France en 1848. Le journal Le National, dans lequel paraît le livre de Reybaud, rend compte des débats à la chambre des députés durant toute l'année (voir par exemple, les numéros du 25 janvier et du 3 mars ou du 29 mai), qui portent sur le sujet du « droit de visite » (cadre légal dans lequel la marine anglaise s'autorisait l'inspection de tout navire pour arrêter les trafiquants d'esclaves, qui rencontrait de nombreuses oppositions dans le monde des affaires), mais aussi sur celui des retards pris par la commission instituée dès 1840 pour s'occuper de la question de l'esclavage. L'année 1842 voit aussi la parution de nombreux livres importants défendant l'abolition de l'esclavage (par exemple ceux de Victor Schoelcher, Des colonies françaises : abolition immédiate de l'esclavage, Paris, Pagnerre, 1842, ou de René de Semallé, Mémoire sur l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, Paris, H. Fournier, 1842. Reybaud, lui-même, fait paraître en 1842 Étude sur les réformateurs contemporains, ou socialistes modernes: Saint Simon, Charles Fourier, Robert Owen, 3e édition, Paris, Guillaumin, 1842, dans lequel il décrit la « communauté des Esséniens chez qui l'esclavage n'existait pas" et ajoute « Ce code essénien est plein de reflets évangéliques [...]. » (p. 59) .
J’hésitai donc longtemps ; le besoin seul pouvait me contraindre à prendre un parti. Aujourd’hui, monsieur, que tous mes rêves se sont envolés, je conviens sans peine qu’il eût cent fois mieux valu pour moi aller m’enfouir dans la boutique de bonneterie où le père Paturot m’attendait toujours, plutôt que de devenir publiciste ministériel ; mais alors, j’avais encore l’ambition d’un rôle bruyant, d’une situation en évidence. Je m’étais, d’ailleurs, promis d’éblouir mon oncle, de le rendre fier de son neveu, et il eût fallu retourner vers lui, honteux, confessant mes torts, désappointé, confus. La vanité l’emporta de nouveau, et de deux maux je choisis le plus grand. Encore, ne fut-ce pas sans peine que je parvins à me faire le commensal du budget. Les émargements sont une rémunération si régulière en retour de si peu de besogne, qu’il y a toujours abondance de postulants, même pour des places de censeur. Toutes, d’ailleurs, étaient prises : le bureau de l’esprit public avait également son grand complet[Par Anne Geisler] Note lexicale: expression qui signifie que le bureau de l’esprit public était au complet. ; de sorte que, malgré la protection de mon vieillard , je ne trouvais pas une porte qui s’ouvrît devant moi, et pas une case qui ne fût garnie. J’avais donc à la fois, et le regret de m'être offert, et celui de n’avoir pas réussi.
Heureusement, une circonstance exceptionnelle vint me donner un emploi inattendu. On allait faire des élections générales qui motivaient la création d’une nouvelle feuille au service du gouvernement, avec des allures plus vives, moins réservées que celles de ses organes habituels. La rédaction et la gérance de ce journal étaient vacantes ; on me proposa au ministre, et je fus agréé. J’avais donc à fonder le Flambeau, journal quotidien[Par Anne Geisler] Il n'existe pas à notre connaissance de journaux de ce titre antérieurs à la publication de Jérôme Paturot. Les mentions sont plus tardives, que l'on pense au Fanal de Rouen dans Madame Bovary de Flaubert [1857] dans lequel écrit Homais, ou au Flambart que crée le personnage d'Hussonnet dans L'Éducation sentimentale., recevant les inspirations officielles, les communications des divers ministères. Une subvention suffisante était allouée pour faire marcher la feuille. J'avais le choix des écrivains qui devaient concourir à la rédaction. C’était une position souveraine à un certain point de vue, et, dans tous les cas, une existence sûre.
À peine eus-je signé mon pacte avec l’administration, que je songeai à mes amis. J’avais besoin d’un compte rendu de l’Académie des sciences[Par Anne Geisler] Rappelons que l'Académie des sciences constitue une des cinq Académies regroupées dans l'Institut de France. : je le conservai pour le docteur Saint-Ernest. Valmont devait me faire une chronique des tribunaux, et Max, le prosateur chevelu[Par Anne Geisler] Nouvelle allusion à la « chevelure » qui se poursuivra comme un leitmotiv dans tout le roman de Reybaud chaque fois que sera introduit un « artiste » ou un écrivain. Max est ainsi désigné par la périphrase de « prosateur chevelu » au chapitre VI (voir la note supra)., des articles de genre[Par Anne Geisler] Un article de genre est un article portant sur la vie quotidienne (à comparer, en peinture, avec l'appellation « tableau de genre »). Dans le journal Le Compilateur (2e semestre, 1844) dans la section « Variété-Articles de genre », on trouve des articles intitulés « Une polka », « Le créancier ». Sur l'histoire de l'article de genre, on peut se reporter à l'article d'Alfred Busquet, « Les transformations du journalisme. I. L'article de genre », Le Vert-Vert, 27 juillet 1857 : « L'article de genre ne comporte qu'une idée ingénieuse, habilement développée, d'un intérêt général, complètement dépourvu de scandaleuses révélations. [...] l'article de genre se soutint pendant le gouvernement de Juillet. Il eut pour favoris Gozlan, Janin, Méry, Alphonse Karr, et tant d'autres qui se sont transformés. [...] L'article de genre avait poussé à bout ses amis par le peu de soin qu'ils prenaient de sa réputation. Il avait des formules toutes faites. On le servait chaud dans des moules tout préparés. Parmi ces moules de formes identiques nous citerons: 1° Le printemps, l'hiver, l'automne et l'été, qui donnaient lieu dans chaque journal à quatre articles par an ; / 2° Le retour des hirondelles ; / La pêche des poissons rouges du jardin des Tuileries au moment des glaces ; / 4° Les vacances des comédiens sous l'arbre du Palais-Royal; /5° Les cavalcades de Montmorency, le lac d'Enghien [...]. / Avec des quinze formules habilement entremêlées, un journaliste de quelque talent pouvait tenir son public en haleine. [...] Nous le regrettons, parce qu'il fut bienveillant et sans fiel. Ses héritiers ne lui ressemblent guère. ». Depuis que Malvina m’avait entraîné dans le monde du théâtre, j’avais perdu de vue mes anciens collaborateurs, mais une occasion se présentait de les réunir de nouveau, et je m’empressai de la saisir. Il ne me restait plus qu’à les rejoindre, car, dans ce tourbillon de Paris où tant d’existences se mêlent, un tour de roue[Par Anne Geisler] Notons le jeu de mots très approprié entre le tour de roue de la voiture (« il ne me restait plus qu’à les rejoindre ») et le tour de roue de la fortune. suffit pour rompre et disperser les relations. C'est au point que j’ignorais même où logeaient alors le docteur, l’avocat et l'homme de lettres qui avaient concouru à la glorieuse apparition de l’Aspic. Je pris un cabriolet de remise[Par Anne Geisler] aussi appelé « cabriolet de régie », le cabriolet de remise est un « cabriolet de louage qui au lieu de stationner sur la voie publique, se tient sous une remise ou sous une porte cochère. » (TLFi). La fin du chapitre est accompagné par un cul de lampe, représentant un cabriolet, tiré par un cheval, dans les rues de Paris., et m’élançai à leur découverte.[Par Anne Geisler] Reybaud a modifié son texte dans un souci de correction, remplaçant « et m'élançais à leur découverte » (Dubochet, 1846) par « et je m'élançai à leur poursuite » (Paulin, 1846)
X PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI LE DOCTEUR.
Jérôme poursuivit le récit de ses aventures.
Mes recherches furent longues avant de pouvoir retrouver Saint-Ernest. Il me fallut frapper de porte en porte, de logement en logement, suivre pour ainsi dire sa piste. Quatre fois il avait déménagé depuis que nous nous étions perdus de vue, et, dans un intérêt facile à deviner, chaque déménagement le transportait d’un pôle à l’autre de Paris. Enfin, rue Saint-Pierre-Montmartre, un bienheureux concierge me répondit :
« Le docteur Saint-Ernest ! c’est ici, monsieur ; au premier, la porte en face. »
Au premier ! Saint-Ernest au premier ! Je croyais rêver. À coup sûr il avait fait quelque héritage[Par Anne Geisler] Le premier étage est dit « étage noble » (Piano nobile) dans les immeubles modernes parisiens. Les pièces y sont plus grandes et ont une plus grande hauteur sous plafond. Seuls les gens riches et les classes aisées y ont accès en propriété ou en location. Cet étage « bourgeois » s'oppose à la mansarde du dernier étage de l'étudiant, de la grisette ou du « poète chevelu » famélique. Si Flouchippe habite au premier étage, Jérôme et Malvina habitent au 7e étage, dans les mansardes de service et ils ont pour voisin un jeune carabin (chapitres III et V). Sur la distribution sociale des habitants dans un immeuble parisien, on peut consulter les coupes d'immeuble bourgeois par Bertall dans Le Diable à Paris (Hetzel, 1846) et par Karl Girardet dans Le Magasin pittoresque (n° 51, 1847). . Lui, docteur novice et dépourvu de toute espèce de malades, se loger au premier et dans une maison magnifique, à six croisées de façade, avec un escalier ciré ! c’était à ne pas le croire. Le concierge, en prononçant son nom, avait pris un accent caressant ; il s’était montré serviable, honnête. Évidemment une révolution s’était opérée dans la fortune de mon ami. Les journaux venaient de parler d’un étudiant qui avait gagné un château à la loterie de Francfort-sur-le-Mein ; peut-être était-ce lui : le sort est si bizarre[Par Anne Geisler] Paulin 1844 et Dubochet 1846 : Le sort est si bizarre. Changement de ponctuation Paulin 1846 : Le sort est si bizarre! Paulin 1846 : tous les titres sont en majuscule: Éperon, Aigle, Faucon, Épervier..
Ces réflexions m’accompagnèrent jusque sur le palier de son logement. La porte était d’un fort beau bois, avec des ornements du meilleur goût ; mais dans le panneau le plus vaste et à la hauteur de l’œil se trouvait un écusson fatal, un écusson en cuivre poli qui donnait la clef de ce luxe et expliquait cette soudaine opulence. On y lisait[Par Anne Geisler] Fac-simile aux annonces ronflantes et patronymes tout aussi ronflants en imitation de la plaque en cuivre que tout médecin appose à sa porte. Le nom de « Saint-Ernest » est celui d'un auteur dramatique et comédien, qui jouait au Théâtre de l'Ambigu-Comique (1802-1860) ; le choix de ce nom exprime donc le caractère théâtral de l'escroc illusionniste. L'écusson en cuivre poli accroché à la porte utilise le langage emphatique et dithyrambique de la « réclame » qui accumule les références les plus prestigieuses et les plus invérifiables à des académies, à des décorations et à des cours étrangères ; on peut se reporter à ce sujet à la Physiologie du médecin de Louis Huart (Paris, Aubert, 1841). Ce chapitre X sur la médecine et cette plaque témoigne aussi des vifs débats de l'époque sur le statut du médecin en France, sur la crise d'identité de la profession, le type d'études qui peuvent leur être demandées, ainsi que sur le statut des médecins formés à l'étranger. Cette réflexion sur le statut flou des professions de santé à l'époque (réglementées par une loi du 19 Ventôse -an XI qui ne fut amendée, actualisée et précisée qu'en 1893) coïncide et culmine avec le très important Congrès médical de France , sorte d'États généraux d'une profession encore incertaine d'elle-même, tenu à Paris en 1845 sous l'égide du ministre de l'Instruction publique Salvandy, congrès qui a publié ses actes la même année, et qui regroupait vétérinaires, médecins, pharmaciens et officiers de santé venus de toute la France. Sur le sujet, on peut se reporter à Lucie Bourquelot, « Le congrès médical de France : défense d'une profession libérale sous la Monarchie de Juillet », Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, Année 1979, 86-2, p. 301-312. :
Consultations gratuites LE DOCTEUR SAINT-ERNEST MÉDECIN DE LA FACULTÉ DE PARIS, Maître en pharmacie, professeur de médecine et de botanique, breveté du roi, honoré de récompenses et de médailles nationales, décoré de l’éperon d’or, de l’aile d’argent de Bavière, du faucon de Bade et de l’épervier de Suède, autorisé de toutes les cours de l’Europe, membre des académies de Pesth, de Cucuron, de Cuba et de Curaçao, etc., etc. VISIBLE TOUS LES JOURS de 10 À 4 HEURES. (Affranchir.)
C’en était assez, je comprenais tout ; Saint-Ernest s’était fait empirique[Par Anne Geisler] Le mot « empirique » désigne celui qui exerce la médecine sans la connaître, faute de se tourner vers la théorie (« empirisme médical, pratique qui ne tient aucun compte de la théorie », É. Littré, Dictionnaire de langue française, Paris, Hachette, 1874, t. II, p. 1356). Le mot sera employé à nouveau par Reybaud par la suite (chapitre X Seconde partie, note 16). L'allusion aux empiriques renvoie à un vieux débat, qui remonte à l'Antiquité, entre l'école des médecins empiriques, fondée par Philinos de Cos et incarné par Sextus Empiricus, qui s'en tiennent à l'observation de cas, à l'expérience, sans jamais remonter aux causes ni s'élever à la théorie (à la différence de la médecine expérimentale définie par Claude Bernard, à partir de 1847) et les autres écoles qui usent de la déduction logique. et charlatan[Par Anne Geisler] Le mot empirique est associé ici au mot charlatan, dont il est plus ou moins synonyme. Sur la satire de ces charlatans, on peut se reporter encore une fois à la Physiologie du médecin de Louis Huart, en particulier au chapitre sur les « Empiriques-Voyageurs » (chapitre XIII) : « Depuis une vingtaine d'années, la police correctionnelle française, se montrant infiniment plus susceptible que la Faculté de Médecine, poursuit avec sévérité tous les empiriques, plus vulgairement nommés charlatans, qui se permettent de guérir les maux de l'humanité souffrante, sans avoir préalablement reçu d'une faculté de médecine le brevet en vertu duquel ils peuvent désormais saignare, purgare et expediare un chacun. » (p. 96-97). L'empirique habite au premier étage, signe d'une perturbation dans la distribution des espaces, soulignée par Balzac dans La Fausse Maîtresse (roman paru en 1841 dans Le Siècle) : « Toutes les fortunes se rétrécissant en France, les majestueux hôtels de nos pères sont incessamment démolis et remplacés par des espèces de phalanstères où le pair de France de Juillet habite un troisième étage au-dessus d’un empirique enrichi. » (La Fausse Maîtresse, Scènes de la vie privée, Pl., II, p. 200) L'association entre médecine et charlatanisme, si elle relève du cliché littéraire, est aussi abordée au début du XIXe siècle dans le cadre d’ouvrages fort sérieux, notamment sous la plume de médecins dénonçant les pratiques de l’époque (Voir A. Richerand, Des erreurs populaires relatives à la médecine (1810), Paris, chez Caille et Ravier, 1812, p. 308). La limite est d’ailleurs parfois floue entre ces deux approches de la médecine, dans un contexte où se multiplient les discours à visée commerciale vantant les succès de praticiens cherchant à se constituer une clientèle. (Voir Matthew Ramsey, « Trois enquêtes sur les charlatans au XIXe siècle », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 27, juillet-septembre 1980, p. 485-500). La médecine illégale s’inscrit dans des pratiques populaires et traditionnelles. Le succès de ces médecines parallèles tient non seulement aux limites et aux incertitudes de la science officielle, mais aussi au fait qu’elles se préoccupent de questions relativement négligées par cette dernière, en revendiquant non seulement de soigner les maladies mais aussi de soulager les douleurs. Nicole Edelmann, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », Les Tribunes de la santé, 2017/2 (n° 55), p. 21-27. En ligne. URL : https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2017-2-page-21.htm., marchand de panacées, d’onguent pour la brûlure. Autrefois, les industriels de cette espèce endossaient l’habit rouge à galons d’or[Par Anne Geisler] Reybaud utilise une illustration traditionnelle de la caricature. La grosse caisse et la clarinette ainsi que l'évocation de la place publique font évidemment penser aux charlatans dans les foires. Dans le chapitre III de sa Physiologie du médecin intitulé « Des différents moyens de se rendre célèbre », Huart souligne que le médecin peut arriver à la célébrité par deux voies, le travail et le charlatanisme, et il associe à cette explication, l'image due à Trimolet, d'un paillasse à grosse caisse (p. 19) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62044825/f24.item.zoom], se coiffaient du chapeau à panache, montaient dans une calèche en compagnie d’une grosse caisse et d’une clarinette, et allaient offrir leur baume, leur élixir sur les places publiques. Ils opéraient des cures en plein vent et débitaient le spécifique[Par Anne Geisler] D'après le Trésor de la langue française, le spécifique est un « médicament dont les effets contre telle ou telle maladie ont été constatés en thérapeutique, mais dont la manière d'agir est inconnue ». On peut lire ainsi dans L'Hermite de la Chaussée d'Antin : « Ces opérateurs de carrefour qui, sans autre examen, sans autre guide qu'une routine meurtrière, distribuent à tout venant leur spécifique banal ; [...] ce n'est qu'après avoir pris en considération l'âge, le caractère, l'éducation, les habitudes du malade, [...] que je me déciderai sur le traitement. » (Jouy, L''Hermite de la Chaussée d'Antin ou observations sur les mœurs et les usages parisiens au commencement du XIXe siècle, t. 2, Paris, Pillet, 1814, [5e éd.], p. 370). Certains traitements qui font l'objet de publicité dans la presse sont présentés comme n'ayant rien à voir avec des spécifiques : ainsi, la publicité pour l'eau balsamique du Docteur Jackson commence par ces mots : « L'Eau du Docteur Jackson ne ressemble en rien à tous les spécifiques que la mode inconstante adopte ou délaisse tour à tour. [...] on doit se défier de toutes les préparations vendues par les parfumeurs et autres personnes étrangères à la médecine. Ces prétendus spécifiques, prônés par le charlatanisme, sont loin de justifier les éloges outrés qu'on leur prodigue [...]. » (Le National, 1er octobre 1842). qui devait guérir la colique ou les maux de reins, au choix des personnes. Aujourd’hui, plus rien de pareil : le salon tendu en damas a remplacé la calèche, la publicité la clarinette ; il n’y a plus ni élixir, ni baume, mais le traitement végétal[Par Anne Geisler] On trouve de nombreux traitements végétaux dans les journaux, en particulier le traitement végétal dépuratif de Giraudeau de Saint-Gervais : « traitement végétal pour guérir soi-même radicalement les dartres et maladies », La Quotidienne, 12 octobre 1832 ; Figaro, 6 octobre 1832 ; Le Charivari, 11 juillet 1837, etc. y pourvoit. Rarement les Fontanaroses des carrefours[Par Anne Geisler] Fontanarose est un personnage de charlatan dans un opéra en 2 actes de Scribe et Auber, Le Philtre (1831). parvenaient-ils à amasser de quoi finir leurs jours dans le village natal ; les Fontanaroses à domicile sont des millionnaires : ils ont des hôtels, des maisons de campagne, tiennent table ouverte, donnent à danser. Ce sont les heureux d’un monde où l’argent pèse plus que l’honneur. Que leur manque-t-il ? Électeurs, éligibles, ils seront députés d’un bourg-pourri[Par Anne Geisler] « Bourg-pourri se disait en Angleterre de certaines localités qui, ayant conservé malgré leur petit nombre d’habitants le droit d’envoyer des députés au Parlement, en trafiquaient ou ne l’exerçaient que sous le bon plaisir de quelques grands propriétaires » (Dictionnaire de l'Académie française, 8e édition). Cette pratique, dénoncée par plusieurs écrivains comme Dickens, avait été abolie en 1832 en Angleterre. La référence est le plus souvent employée dans un sens métaphorique. Ainsi, on peut lire dans La Muse du département, à propos de l'arrondissement de Sancerre : « Aussi la ville de Sancerre est-elle très fière d'avoir vu naître une des gloires de la Médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre, Étienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués. L'arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit grands propriétaires, les hauts barons de l'élection, essaya de secouer le joug électoral de la Doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. » (Balzac, La Muse du département (1843), Pl, p. 631) On retrouve une autre occurrence transposée de l'Angleterre à la France dans Le Député d'Arcis, paru à titre posthume en 1854 (La Comédie humaine, VIII, éd. établie par Colin Smethurst, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1977, p. 722). quand ils voudront s'en passer la distraction. Oui, le traitement végétal entrera à la chambre, soyez-en certain, et peut-être faudra-t-il que le pays reçoive cette leçon pour se convaincre de la nécessité d’une réforme électorale[Par Anne Geisler] L'idée de réforme électorale, qui trouvera sa pleine expression dans la campagne des banquets, de 1847 (l'interdiction de l'un d'eux provoquera la révolution de 1848), s'impose en 1842 : il s'agit d'élargir le pays légal en abaissant le cens (montant de l'impôt direct qui donne le droit de vote, passé déjà, avec la Charte de 1830, de 300 à 200 francs) et en faisant entrer dans le corps électoral des citoyens qui ne paient pas le cens exigé mais se recommandent par la qualité de leur instruction et de leur réflexion politique soit, selon la formule de Guizot, ministre de l'Instruction publique de Louis-Philippe et président du Conseil, les « capacités ». On trouve de nombreux développements sur cette réforme électorale dans la presse au début de l'année 1842 (voir par exemple Le Journal des Débats du 11-15 février 1842 ou La Presse du 15 février 1842. .
La lecture du fatal écusson me fit faire quelques pas en arrière. Que me restait-il à apprendre ? que pouvais-je demander à Saint-Ernest ? c’était désormais une carrière à part que la sienne ; aucune liaison intime ne pouvait plus subsister entre nous. Cependant un sentiment de curiosité me retint ; je voulus savoir comment Saint- Ernest, qui ne manquait ni de sens ni d’esprit, s’était laissé entraîner dans une industrie pareille, en limitant sa carrière de son plein gré, en s’interdisant tout avenir de considération et de gloire médicales. Peut-être n’était-il pas engagé sans retour, et quelques conseils d’ami, pressants, désintéressés, suffiraient-ils pour le faire renoncer à cette exploitation de la crédulité publique. Sur cette réflexion, je pressai le bouton de sa porte, et j’entrai, un domestique à livrée vint à moi, me débarrassa de mon manteau, et m’introduisit dans une salle d’attente. Le docteur était en consultation ; on ne pouvait m’introduire sur-le-champ auprès de lui. Je m’armai de patience, et passai en revue les détails du local. La pièce où je me trouvais était richement garnie : les bronzes, les dorures la surchargeaient ; le meuble en velours ponceau relevé par des clous dorés[Par Anne Geisler] Le velours se démocratise au cours du XIXe siècle. On le retrouve comme accessoire pour les coiffures féminines, les gilets et les meubles. Le velours recouvre ainsi la table sur laquelle écrit l'héroïne des Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac [1841]. Lorsqu'il est de couleur ponceau, c'est-à-dire rouge coquelicot, et associé comme ici au doré, il est un signe de richesse destiné à en imposer. Ainsi dans le roman de Paul Féval, Les Belles de nuit ou les Anges de la famille, le personnage de Bibandier, qui n'est qu'un menteur sans le sou, boutonne « par-dessus son pantalon d’un bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau, à boutons brillantés » (Méline, Cans et Compagnie, 1850, Tome III, p. 201.) avait plus d’éclat qu’il ne témoignait de goût ; mais cette apparence de richesse, ces couleurs voyantes étaient parfaitement assorties avec le public qui passait dans ce salon. Une grande table, recouverte d’un tapis vert, occupait le milieu de la pièce, et des prospectus, des imprimés de diverses sortes y étaient étalés. Une station obligée reportait naturellement l’attention des curieux vers ces factums qui tous avaient trait à l’industrie locale, et constituaient autant d’amorces ou directes ou indirectes. Je parcourus ces monuments d’effronterie, et dans le nombre, j’en trouvai d’incroyables[Par Anne Geisler] Toute la suite du chapitre X constitue une satire de l'envahissement de la vie quotidienne de la réclame sur différents supports (journaux, affiches murales, prospectus, vitrines des magasins etc.), par le recours à la rhétorique emphatique des slogans et des affiches de la publicité commerciale. Rappelons que la réclame, synonyme de publicité commerciale, naît en 1834, avec une connotation de tapage et d'enflure, d'où son lien avec le « Puff » (voir, à cet égard, ci-dessus, la note du chapitre III associée à Flouchippe) . Le sous-titre du journal satirique fondé en 1843 Le Tintamarre est d'ailleurs « Critique de la réclame, satire des puffistes ». (Sur ce phénomène, voir le numéro spécial de la revue Romantisme « La réclame » (n° 155, 2012), et en particulier, l'article de Nathalie Preiss : « Un autre monde ou "Puff, Paf!" une révolution à l'œil? ») Les voies du charlatanisme médical contemporain passent par ces réclames insérées dans les journaux, Dans le chapitre III de sa Physiologie du médecin, intitulé « Des différents moyens de se rendre célèbre », Huart précise : « l'un des moyens les plus à la mode depuis quelque temps consiste dans la lettre de reconnaissance écrite au directeur d'un journal par le particulier qui doit la vie aux bons soins du docteur qui cherche à devenir célèbre. Voici comment se rédige presque invariablement cette épître, insérée au nom de l'humanité et au prix de 1fr. 50 c. la ligne: « Monsieur le Rédacteur, / Permettez-moi d'emprunter la voie de votre estimable journal pour que je puisse remercier publiquement un homme que je ne crains pas de qualifier de bienfaiteur de l'humanité [...] - j'étais réellement dégoûtant et dégoûté de la vie, quand la Providence m'a fait découvrir le docteur Falempin, qui, en moins de trois semaines m'a totalement délivré de ces horribles maladies [...] ». L'épître est signé « POTARD, / rue de la Grande-Truanderie. » (éd. cit.,p. 24-25) Il semble que ce passage et cette Physiologie aient inspiré Reybaud, auteur de César Falempin ou les idoles d'argile, Paris, Michel Lévy frères, 1845..
Voici celui qui intéressait plus particulièrement Saint-Ernest :
Le docteur Saint-Ernest à ses concitoyens. AVIS QU’IL FAUT LIRE.
« Voici peu de temps que j’ai mis en pratique ma méthode curative, et déjà il est « universellement reconnu que c’est, avec la vapeur, la plus belle découverte des temps « modernes. La Russie m’a fait faire des propositions, mais le patriotisme dont je suis animé « ne me permettait pas de priver la France, la belle France, du fruit de mes travaux et de « mon génie.
« Aussi, n’ai-je pas été surpris d’apprendre que des médicastres cherchent à « s’approprier ma méthode curative. On me vole, on me pille, on me dévalise. Sort inévitable « des grandes inventions ! La bande des plagiaires se les arrache ; le troupeau des imitateurs « s'en empare. Vous voyez en moi une victime de cette intrigue.
« Depuis que j’habite la rue Saint-Pierre-Montmartre, plusieurs guérisseurs sont « successivement venus dans mes environs tendre leurs pièges à la crédulité des malades « dont j’avais fixé l’attention. Cette manœuvre ne pouvait réussir qu’auprès des esprits « bornés, et ce grossier charlatanisme ne m’inspirait que du dédain. Cependant, enhardie par « mon silence, l’intrigue continue à lever la tête, et il faut la démasquer. L’un de ces « médicastres[Par Anne Geisler] « Péj. Médecin médiocre, ignare, inexpérimenté; guérisseur imposteur ». Le Trésor de la langue française cite en exemple César Birotteau : « Le vieux Haudry était un médecin de l'école de Molière, grand praticien et ami des anciennes formules de l'apothicairerie, droguant ses malades ni plus ni moins qu'un médicastre, tout consultant qu'il était. » (Balzac, C. Birotteau, 1837, p. 235.) plagiaires est venu dresser ses tréteaux porte à porte, profitant de ce que la « rue Montmartre est voisine de la rue Saint-Pierre-Montmartre. Abusant de l’erreur d'un « malade insouciant qui se trompe d’adresse, il s’est même emparé de mes écrits, a copié « mes prospectus ; et, se prétendant docteur de toutes les facultés, académicien, professeur, « il les distribue de sa propre main dans Paris et dans la banlieue. Je dénonce au procureur du « roi de Paris cette violation flagrante de la propriété.
« Le fait est que mon domicile est plus que jamais rue Saint-Pierre- Montmartre (ne pas confondre[Par Anne Geisler] Le charlatan habite la rue Saint-Pierre-Montmartre, aujourd'hui rue Paul-Lelong dans le 2e arrondissement de Paris. Les mentions de l'adresse précise d'un commerce sont fréquentes dans la publicité du milieu du XIXe siècle, avec injonctions aux acheteurs à ne pas confondre tel magasin à telle adresse avec tel autre à une adresse voisine : voir par exemple la formule « la maison n'est pas au coin du quai » qui accompagne la publicité d'une grande maison de confection, « La maison du Pont Neuf », dont l'affiche est reproduite par gallica: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530158885/f1.item.r=pont-neuf+paris.langFR.item. La formule « la maison n'est pas au coin du quai », devient ensuite une locution populaire, reprise comme une « scie ». Plus globalement les publicités mettent l'accent sur l'authenticité de leur marque et appellent à la vigilance de l'acheteur, qui risque d'être trompé par des imitateurs. Voir par exemple dans le journal du National, du 14 août 1842 cet encart : « Avis important. La véritable pommade du Lion, breveté par ordonnance du roi, dont l'efficacité pour conserver et faire pousser les cheveux, moustaches et favoris, est suffisamment prouvée par dix années d'existence et de succès ne craint aucune concurrence. Toutefois, dans l'intérêt général, M. François, seul dépositaire de cette pommade (rue et terrasse Vivienne, n°2, à Paris), croit devoir prémunir le public contre les usurpations de titre et les contrefaçons d'une coupable industrie. Chaque pot sortant de son magasin est revêtu de sa signature à la main et de son cachet deux fois répété sur l'étiquette principale et sur la bande circulaire. »), et que le public dont on insulte la bonne foi m’y trouvera tous les jours, de dix à quatre heures. Je lui conseille d’éviter ces pièges que l’un de mes clients a justement caractérisés de guet-apens, et de bien prendre note de mon nom et de mon adresse. »
À la suite de cet exposé, le docteur Saint-Ernest énumérait les maladies justiciables de sa méthode curative. Comme on le devine, rien ne se dérobait à l’action souveraine de cette panacée ; et, par respect pour vos oreilles, je m’abstiendrai de nommer les impuretés dont ce prospectus contenait l’énumération.
Voilà le métier que faisait Saint-Ernest. Monsieur, la police de Paris a, dans ses attributions, la grande et la petite voirie ; elle est chargée de nous débarrasser des immondices qui obstruent nos places et nos rues, et voici des industriels qui peuvent, sans qu'elle l’empêche, nous poursuivre de leurs spéculations infectes, inonder nos domiciles de prospectus impurs, les faire distribuer sur la voie publique, tapisser les murailles de mots et d'images obscènes, dévoiler le mal en proposant le remède, attirer la curiosité des enfants vers des choses qu'ils apprendront, hélas ! trop tôt. Vraiment, à voir le nombre toujours croissant des empiriques, la position qu'ils prennent et la nature des offres qu'ils font au public, ne dirait-on pas que nous vivons dans une léproserie immonde, au milieu d’une population cariée jusqu’à la moelle des os !
Parmi les pièces étalées sur la table du docteur, on en pouvait lire de plus récréatives que son prospectus. Dans le nombre, j’en remarquai une surtout dont la conclusion était des plus originales. En voici quelques extraits :
L’ESCULAPE DE L’UKRAINE[Par Anne Geisler] Esculape est le dieu de la médecine dans le panthéon mythologique gréco-latin. Il donne son nom à un journal des années 1840 L'Esculape, journal des spécialités médico-chirurgicales (1839), dont le sous-titre devient à partir du 2 août 1840, « gazette des médecins praticiens ». Après avoir pastiché un prospectus industriel Reybaud pastiche la prose dithyrambique du prospectus médical. La syntaxe imite le style des prospectus médicaux qui se veulent sérieux, comme le montre par exemple la phrase qui commence par « Que, dans l'intérêt de la sainte cause de l'humanité et de la leur individuellement [...] ». Politiquement, la Russie du tzar Nicolas premier, qui règne à l'époque, n'a pas très bonne presse (Custine publiera en mai 1843, quasiment donc en même temps que Reybaud son Jérôme Paturot, ses Lettres de la Russie en 1839, très critiques à l'égard d'un pays où règnent le servage, l'autocratie et la barbarie). Le souvenir des cosaques de 1814 campant sur les Champs-Elysées reste très présent dans la mémoire des parisiens (voir ci-après note 8 du Chapitre I de la Seconde partie) et toute référence aux cosaques et à leur pays, l'Ukraine, est empreinte d'exotisme et de mystère (ainsi Le Magasin pittoresque de 1839 publie une série d'articles sur « Les cosaks du Don » , N° 2 et suiv.). Mais la référence à l'Ukraine et à la Russie appartient aussi et surtout à l'imaginaire du puff et de la blague. On le voit par exemple à propos d'un récit que fait paraître Le Sémaphore de Marseille sous le titre « La jeune fille de l'Ukraine » en octobre 1842 et aux développements qui vont suivre dans différents journaux. Les journaux de Paris reprennent à l'envi le détail de ce récit et Le Globe du 28 octobre 1842 crie à la mystification. Trois jours plus tard, le 31 octobre 1842, c'est au Charivari de feindre qu'il s'est trompé, sous le titre « Un canard municipal ». Dans la suite de Jérôme Paturot, on rencontrera d'autres russes, dont le nom sera toujours associé à l'idée d'escroquerie (voir par exemple la fausse princesse palatine dont le nom signale le caractère faux « Flibustofskoï », le « feld-maréchal Tapanowich » aux « poignées de mains à la Tartare », « l'archiduchesse de Poupoulakowen, la margrave de Chiroukalich, l'ambassadrice comtesse de Marmelada » (Seconde partie, chap. IV-V).. ou MÉDECINE À LA TARTARE[Par Anne Geisler] Il est beaucoup question des combattants tartares dans les journaux de 1841, 1842, le Tartare étant décrit comme un homme barbare : ainsi, dans « Les Anglais dans l'Asie » (La Gazette de France, 12 juin 1842), on peut lire par exemple: « Le Tartare, l'homme des montagnes, est actif, entreprenant, audacieux, dur à la fatigue, sobre quand la nécessité l'y contraint, mais intempérant et débauché quand il peut l'être impunément. [...] le Tartare galope à cheval, assis sur un quartier de chair saignante qu'il dévore ensuite toute crue. » L'expression « Médecine à la tartare » rappelle aussi évidemment une recette de cuisine! En effet les recettes « à la tartare » sont contemporaines de Jérôme Paturot. Le Dictionnaire de la langue française donne les exemples suivants : « Loc. adj. À la tartare. Servi grillé ou pané avec une sauce tartare. Quant au souper, il se composait d'un faisan rôti entouré de merles de Corse, d'un jambon de sanglier à la gelée, d'un quartier de chevreau à la tartare (Dumas père, Monte-Cristo, t. 1, 1846, p. 398). Une assez grande tourte aux quenelles et une anguille à la tartare (Balzac, Les Petits Bourgeois, 1850, p. 108.) » (1)Tout ce qui suit est textuel. Le nom seul a été changé[Par Anne Geisler] Reybaud présente le prospectus du docteur Chikapouff comme textuel, c'est-à-dire comme un document réel et non comme une fiction de son invention. Faut-il le croire? On peut vérifier, par sondage dans les journaux de l'époque, que leurs dernières pages sont en effet encombrées de réclames pour des médicaments miracles, baumes ou pilules aux noms exotiques guérissant à peu près toutes les maladies, ou pour des ouvrages de médecins aux titres ronflants. La prose de ces réclames est effectivement très proche de celle de Chikapouff. (Voir par exemple les réclames pour le sirop de Thridace, l'eau O'Meara, les pastilles Vichy, les pilules stomachiques, l'eau balsamique Jackson, l'eau des princes pour l'hygiène de la peau, etc. dans Le Charivari, en janvier 1842). Sur le « faux document vrai », voir la note associée au prospectus au chapitre VI...
« Le docteur Chikapouff[Par Anne Geisler] Ce chapitre sur deux médecins charlatans (Saint-Ernest et Chikapouff) s'inscrit dans une longue tradition satirique de la médecine, de Molière et de Swift au Knock de Jules Romains (1923) en passant par Les Morticoles de Léon Daudet (1894). Le mot-valise de « Chikapouff », collusion entre « chic » et « puff » ou « pouff », introduit une nouvelle dimension, celle de la blague (terme qui s'inscrit dans la langue en 1809), qui désigne une plaisanterie trompeuse non par le mensonge, mais par la hâblerie, l'enflure. Le « chic », terme de rapin issu du nom d'un élève de David, talentueux, Chicque, est pris d'abord en bonne part, avant de désigner péjorativement une habileté artificielle et facile (voir l'article de Baudelaire du Salon de 1846 qui l'associe au poncif), un « coup de patte ». Le chic donnera naissance au type du Chicard auquel Charles Marchal, en 1841, consacrera une Physiologie, – nom d'un personnage de carnaval, et par métonymie, de son costume immortalisé par Gavarni dans sa série Souvenirs du bal chicard, parue dans Le Charivari de 1839 à 1842 [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_53141-12.jpg?itok=n9mv0hACqui ], qui fera des « petits » : « chicandard », « chicocandard », « déicichicocandard », « chosnosogue », « chocnosoff », « Kosnoff ». (voir Georges Matoré, Le Vocabulaire et les mœurs sous la monarchie de Juillet, Genève, Slatkine Reprints, 1967). C'est seulement dans la seconde moitié du siècle que le chic retrouvera son lustre : « avoir du chic » pour une femme signifiera avoir du cachet, du « chien », jusqu'au « bon chic bon genre » du XXe siècle). , médecin-praticien des bords du Don, fait connaître « généralement à tous les citoyens de cette capitale et de la France entière, comment il a « prouvé, au moyen des soins qu’il a donnés, dans l’espace de trois mois, à environ cent « cinquante incurables et par conséquent abandonnés par tous les médecins de la ville, et « que les hôpitaux même ont expulsés ne pouvant arriver à la guérison desdits incurables ; « que lui, Chikapouff, avait pénétré dans le vrai de la médecine, et que, par un nouveau « procédé, guérissant ce qui avait été inguérissable jusqu’alors, donnant ainsi un démenti « formel à tous les hommes de l’art ; pour tout dire, enfin, que lui, Chikapouff, avait triomphé « de tous les obstacles, au point de pouvoir dire : L'humanité a gagné sa cause, et tant de « maux ne décimeront plus désormais la société humaine ! Preuve, les cent cinquante malades entrepris par l'exposant, desquels pas un seul n’a péri !
« Rien ne manque à Chikapouff pour mieux prouver la réalité des faits qu’il dénonce « courageusement à la face du public que l'appui tout puissant des hommes qui sont au « pouvoir. Que, dans l’intérêt de la sainte cause de l'humanité et de la leur individuellement, « ils veuillent autoriser le sieur Chikapouff à entreprendre[Par Anne Geisler] (note lexicale) « entreprendre un grand nombre de malades incurables » a le sens de s'occuper de ces malades. (TLFi) un grand nombre de malades « incurables de toute espèce que le gouvernement ou la faculté de médecine concentrerait « dans l’un des nombreux hôpitaux de la capitale, où le sieur Chikapouff stationnerait pour « administrer les remèdes qui lui appartiennent, et qui sont le fruit de longues et pénibles « recherches, et pour surveiller les traitements, comme directeur de cet hôpital spécial.
« Refuser à Chikapouff le moyen de rendre la vie à tant de malheureux, d'alléger la « société des maux qui l'accablent et la déciment, et baser ce refus sur l’injuste et « inadmissible motif que Chikapouff n’est pas un médecin théoricien, comme le veut la loi « enfantée par la faculté de médecine, il y aurait de la barbarie, chose qui ne doit pas exister « sous l'empire de toutes les régénérations du dix-neuvième siècle[Par Anne Geisler] Allusion sans doute à la fois aux promesses de miracles que l'on trouve dans les annonces publicitaires et aux palingénésies. On peut penser ainsi aux essais de Ballanche, Essais de palingénésie sociale, 1827-1829 et de Nodier, De la Palingénésie humaine et de la Résurrection (publiés entre 1831-1832 dans la Revue de Paris).
« Chikapouff est âge de cinquante-trois ans. Il exige, en échange de la richesse qu’il « apporterait annuellement au trésor de l'administration des hospices, pour avoir réduit et « comprimé les frais et le mal, qu'il lui soit payé par ladite administration des hospices, sa vie « durant, les 10 pour 100 des capitaux économisés d’année en année ; et si une telle « proposition n'est pas conciliable avec la nature du fait dénoncé publiquement par moi « Chikapouff, l’auteur de la proposition s’en rapporterait à la générosité du gouvernement et « de l'administration des hospices. Dès aujourd’hui Chikapouff se met à la disposition du « gouvernement et de la faculté de médecine.
« Les hommes qui ont le pouvoir d’accepter et qui n’accepteraient pas la proposition de Chikapouff, ces hommes trahiraient la sainte cause de l’humanité, et l’on pourrait leur dire avec raison : Vous voulez que le mal règne et se perpétue dans la société ; vous voulez voir vos familles décimées par le fléau du mal ; vous vous plaisez enfin à subir le martyre et à éprouver sans cesse les angoisses de mille morts prématurées.
« Ivan Chikapouff. »
Temps nécessaire pour guérir les maladies suivantes[Par Anne Geisler] Chkapouff se présente comme capable de guérir les maladies les plus éloignées les unes des autres. Or, certains procédés présentés comme miraculeux dans la presse en font de même. Il en est ainsi de l'élixir purgatif du docteur Lavolley, supposé soigner les affections de sang comme les maladies de la tête et du système nerveux. (Le National, 24 septembre 1842.) Il est fréquemment indiqué des durées de traitement pour guérir des maladies, pour accrocher l'attention (par exemple la pâte pectorale et le sirop balsamique au Mou de veau, dits trésor de la poitrine, supposés « guérir les maladies de poitrine en 2 mois » dans Le National, 22 septembre 1842), ou le copahu qui « guérit dans une moyenne de 10 jours » (« Copahine-mège », Le National, 2 octobre 1842). La manière de disposer les informations dans le tableau reproduit comiquement les informations qu'on trouve dans la presse pour présenter toutes les statistiques, médicales aussi bien qu'économiques. L'association entre médecine et statistiques est présente dans les titres mêmes des supposés inventeurs: ainsi, Giraudeau de Saint-Gervais, « Docteur-médecin de la Faculté de Paris » et « membre de la Société de Géographie, de la Société de la Stastistique universelle »! (Le National, 22 septembre 1842). :
« Les fièvres intermittentes : 1 jour. (Ces maladies sont ordinaires lorsque, dans l’été, il arrive de voyager et de passer près des lieux marécageux et autres endroits méphitiques.) « La phtisie[Par Anne Geisler] La phtisie, autre nom de ce qui sera ensuite appelé la tuberculose, est une maladie qui occupe les journaux dans les années 1830-1840. L'orthographe du mot n'est pas fixée : « phthisie » avec un h est attesté (voir par exemple H. Siquot, Dissertation sur la phthisie pulmonaire, 1836). Tout ce passage est humoristique, Reybaud qualifiant les maladies par des adjectifs fort peu savants (« sans enlever un cheveu », « la plus dévergondée ») ou très à la mode (« invétérées »). ordinaire : 8 jours. « La phtisie du Ier au 2e degré : 9 id. « La phtisie au 5e degré : 50 id. « La teigne sans enlever un seul cheveu : 15 id. « L’épilepsie : 30 id. « L’asthme le plus invétéré : 15 id. « La folie la plus dévergondée : 8 id. « Les tumeurs quelconques : 50 id. « Les inflammations des yeux : 1 id. (Combien il est utile aux armées, spécialement dans l’été, quand elles font des marches forcées dans les moments de guerre, d'obtenir une aussi prompte guérison) « La diarrhée la plus obstinée : 1 id. (Cela arrive aux armées dans les voyages forcés, soit en été, soit en hiver. Napoléon a perdu une grande armée en Egypte à cause de cette maladie[Par Anne Geisler] Les troupes françaises ont eu beaucoup à souffrir de graves problèmes digestifs dans les différentes campagnes napoléoniennes, en particulier en Égypte et en Russie (Voir à ce sujet, par exemple, Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et campagne, 4 volumes, Paris, J. Smith, 1812-1817 (en particulier, vol. I, p. 293 ou la thèse de Jean-Marie Milleliri, L'Hygiène des armées pendant la campagne d'Égypte et de Syrie sous le commandement de Bonaparte (1798-1799), le chapitre « Le rôle du service de santé pendant l’expédition d’Égypte (diarrhées, peste, paludisme) ». https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/le-role-du-service-de-sante-pendant-lexpedition-degypte/ Le thème des armées décimées par la diarrhée des soldats (maladies, ingestion de raisins trop verts, d'eau croupissante, etc.) est un topos des récits historiques attachés à souligner le rapport entre petites causes et grands effets.. ) « La migraine invétérée : 1 heure. « Les douleurs de tête : 1 minute. « Le rhumatisme : 1 heure. « — nerveux[Par Anne Geisler] Il est question des variétés de rhumatisme, dont le « rhumatisme nerveux », dans les années 1830. Voir Revue médicale, française et étrangère, tome II, 1835, p. 258 : « Le rhumatisme qui s'est propagé à des troncs nerveux doit, quelle que soit l'analogie qu'il présente avec les affections névralgiques, en être distingué avec soin. [...]/ 2. Le rhumatisme aigu semble différer essentiellement du rhumatisme chronique. Le premier présente tous les caractères de l'inflammation, le second semble dû à une perturbation spéciale dans la partie affectée. M. de Renzi dit que dans beaucoup de cas on pourrait admettre l'existence d'une substance déposée sur la partie, laquelle substance y produirait de l'irritation. Si cette irritation s'étend à un filet nerveux, elle ne change pas pour cela de nature, mais elle est toujours une maladie spécifique et constitue le rhumatisme nerveux. 3. Le rhumatisme nerveux a pour caractère propre de s'accompagner de douleurs très-violentes, qui ne cessent ni par les déprimants, ni par les calmants, et que les purgatifs ne font pas plus céder que les évacuations sanguines. » (Reybaud respecte donc la proportion de la durée des traitements!) : 15 jours. « La gangrène : 1 jour. « La goutte : 1 id. « Les varices : 15 id. « Les palpitations de cœur : 15 id. Au bout de cette nomenclature un plaisant avait ajouté, à la plume, comme bouquet, les deux articles suivants : « Les pendus : 1 minute. « Les guillotinés : 1 seconde. « Nota bene. Le sieur Chikapouff s'engage, à la volonté des gouvernements, et sous leur garantie, d’aller « porter ses remèdes dans toutes les parties du monde, afin de guérir et détruire la peste et toutes autres maladies dangereuses, s’offrant personnellement responsable des résultats qu’il assure.»
Cette pièce bouffonne n’était pas seule, monsieur, qui fût étalée sur cette table. Saint-Ernest n’était ni envieux, ni jaloux ; il donnait l’hospitalité aux publications de ses confrères. Je trouvai là les éléments d’une guerre civile entre le copahu et le poivre cubèbe : des mémoires pour et contre avaient été lancés, et les expressions ne m’en parurent pas complètement parlementaires. Le poivre cubèbe disait dans son exorde : — Le copahu n’est qu’un vil intrigant ; et le copahu répliquait : — J'ai déjà prouvé au cubèbe qu’il n’est qu’un drôle[Par Anne Geisler] Ces réclames font évidemment penser à la fin de la préface de Mademoiselle de Maupin dans l'édition originale parue chez Renduel et qui sera ensuite édulcorée dans l'édition de Gervais Charpentier en 1845, retenue par la Bibliothèque de la Pléiade : « Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les Débats et le Courrier français, entre les pessaires élastiques, les cols en crinoline, les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre les fleurs blanches. » Gautier rapproche déjà toutes les publicités et finit par celle qui est la plus directement suggestive. (édition établie par A. Geisler-Szmulewicz, Champion, 2004, p. 122). (L'allusion aux « fleurs blanches » sera remplacée par une allusion au « mal de dents ». Romans, contes et nouvelles, I, éd. Claudine Lacoste, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2002, p. 244) Le copahu et le poivre cubèbe sont deux végétaux exotiques qui passent pour avoir toutes sortes de vertus (astringeantes, anti-inflammatoires, tonifiantes, digestives, etc.). On trouve dans les journaux de l'époque des publicités pour un « Baume de capahu » qui guérit à peu près toutes les maladies, y compris les « maladies secrètes » (par exemple dans Le Charivari du 6 janvier 1842). Les publicités qui paraissent dans la presse de l'époque entrent souvent dans le détail des effets secondaires désagréables du copahu et du cubèbe. Dans Le Charivari du 12 novembre 1841, on peut voir, sur la même page, d'une part une allusion au pharmacien Degenetais installé rue du faubourg Montmartre, qui vend des pâtes pectorales balsamiques, d'autre part des critiques adressées aux capsules copahu et une promotion des capsules Dariès. De même dans La Presse du 10 juin 1842, « traitement de la blenorrhagie », il est question du copahu et du cubèbe et préféré un autre traitement par la « copahine-Mège », dont le procédé est déposé chez Jozeau, pharmacien rue Montmartre. Mais Reybaud semble faire écho, dans ce dialogue entre le copahu et le cubèbe plus précisément aux publicités vantant des produits où le premier se voit délivré du second. C'est le cas des publicités pour le « Copahine-Mège, dépouillé de ses éléments nuisibles » (à savoir le cubèbe), qui paraissent à intervalles réguliers dans Le National au moment même de la parution de Jérôme Paturot. Voir par exemple Le National, 1er septembre 1842. . À côté des deux astringents qui se gourmaient ainsi gisait la série des inventions aspirantes et refoulantes, toute l’hydraulique de la médication usuelle et intime. Dieu sait sur combien de tons chante cet orchestre, et que de tuyaux divers compte l'orgue des rafraîchissements internes ! L’habileté humaine semble s’épuiser dans les modes de distribution de cette rosée ! Chaque jour c’est un nouveau détail[Par Anne Geisler] Toute cette tirade exploite, à grand renfort de métaphores et de périphrases pudiques, la référence à un élément indispensable depuis Molière à toute satire de la médecine, le lavement (clystère) administré par voie rectale par divers types de canules et de seringues. Ces seringues à lavements, devenues les quasi emblèmes de la médecine dans toutes les caricatures et dans la littérature scatologique, sont dessinées par Grandville dans la vignette adjacente (voir l'entrée « Clystère » dans le Dictionnaire littéraire de la scatologie de M-A. Fougère et Philippe Hamon, Paris, Garnier, 2024). On trouve souvent le terme pudique d'« irrigateur » dans les réclames à la quatrième page des journaux., un perfectionnement inattendu. Plongeants, continus, mobiles, verticaux, obliques, combien en voilà coup sur coup, et, certes, ceux qui aiment cette note doivent être dans le ravissement.
Je ne m’arrêtai pas à ces révélations hydrodynamiques : une brochure venait de frapper mes yeux. C’était une pièce de vers. L’usage s'est répandu, monsieur, parmi les poètes, de venir au secours des Chikapouff et des Saint-Ernest, pour célébrer des maladies, des topiques, des moyens de médication. Oui, la Muse en est là : elle a accepté la collaboration de la Clinique. On va mettre les fièvres en couplets, les gastrites en dithyrambes[Par Anne Geisler] Il existe de nombreuses publicités emphatiques dans la presse pour soigner les maux d'estomac. Par exemple la publicité pour les « chocolats ferrugineux » (Le National, 24 septembre 1842) « contre les pâles couleurs, les maux d'estomac, les pertes, la faiblesse et les maladies de l'enfance » ou encore celle pour les « pilules de lactate de fer », employées pour la « leucorrhée, les langueurs d'estomac, et chez les individus épuisés par les excès, les travaux, les maladies ou les saignées [...]. ». Je ne vous parle pas du reste : il est des mots qui demeurent exclus du vocabulaire des gens de goût. La brochure qui me tomba sous la main était une Épître au Vésicatoire[Par Anne Geisler] Le vésicatoire est une sorte de cataplasme. La saveur du titre de cet épitre, qui semble inventé par Reybaud, tient au jeu de mots amusant avec « épitre dédicatoire ». Sur le vésicactoire, voir Jacques Nauroy : « Une forme médicamenteuse aujourd'hui délaissée: le vésicatoire » dans la Revue de l'Histoire de la pharmacie n°265, 1985. Il existe de nombreuses publicités sur le vésicatoire qui paraissent dans les journaux au moment de la rédaction de Jérôme Paturot. Voir par exemple Le National du 25 septembre : « Chez Allaize, pharmacien rue Montorgueil, 53, à Paris : « Élixir purgatif avec une instruction du docteur Lavolley, médecin de la faculté de Paris : Cet élixir purgatif, préparé avec le plus grand soin, d'après les règles du Codex, est d'un goût et d'un arôme fort agréables [...]. On le prescrit, 1° pour donner issue à des humeurs viciées ; 2° pour supprimer une excrétion visible ; un vésicatoire, un cautère, ou, quand on veut faire sécher des plaies, des ulcères, etc.; [...]. » ! C’était à la portée de tous les âges et de tous les sexes. Jugez-en plutôt :
« Permets-moi d’être ici le chantre de ta gloire, « Noble dérivatif ! puissant vésicatoire, « Pour qui le pharmacien nommé Leperdriel « Créa des serre-bras plus légers qu’Ariel[Par Anne Geisler] Le nom de Leperdiel (ou Le Perdiel), cité dans l'épitre, est le nom d'une officine parisienne spécialisée dans les vésicatoires et bas pour varices. La pharmacie Leperdriel était située au n°78 du faubourg Montmartre. Dès l'année 1834 on peut lire dans les journaux de nombreuses réclames sur les produits mis au point par cette pharmacie, dont ceux présentés par Reybaud : les serres-bras, ou les taffetas épispastiques, « taffetas en rouleaux roses » utilisés pour l'entretien des vésicatoires. (Voir par exemple les publicités pour « Vésicatoires. cautères Leperdiel », dans Figaro, le 26 novembre 1834 et dans Vert-vert, le 19 août 1834.) Au moment même de la parution en feuilletons du livre de Reybaud dans Le National, de nombreuses publicités pour Leperdriel sont publiées : ainsi, Le National, 26 août 1842 : « Vésicatoires. Cautères. Taffetas Leperdriel. (En rouleaux, jamais en bottes), adoptés depuis longtemps par la généralité des médecins pour entretenir convenablement les exutoires. Compresses en papier lavé, Serre-bras perfectionnés, etc. Faubourg Montmartre, 78, et dans beaucoup de pharmacies. Refusez les contrefaçons ».) Voir aussi les numéros du journal du 16 septembre 1842 ou encore du 28 septembre 1842, où paraît le chapitre X. Si on n'a pas retrouvé de poème à proprement parler publiés par le pharmacien Leperdriel, en revanche on peut remarquer les slogans en italique qui se font écho à la rime et par le rythme dans les réclames du National. La réclame découvre, en Angleterre et en France, les vertus de la versification pour produire des slogans destinés à faciliter la mémorisation du nom et les vertus de leurs produits. Dickens, dans Les Aventures de Mr.Pickwick (1836-1837, chapitre 4, tome 2, Paris, Archipoche, 2017) fait dire à un personnage que plus personne n'écrit en vers excepté « les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar ». (Sur le sujet, voir l'article de Hugues Marchal: « Photo-réclames: poésie scientifique et boniment publicitaire (1800-1850) » dans Littérature et publicité , de Balzac à Beigbeder (Laurence Guellec et Françoise Hache-Bissette dir., Editions Gaussen, 2012) et Paul Aron, Les poètes de métier : Une brève histoire des métromanies professionnelles, Bruxelles, édition Université de Bruxelles, 2024.) Surtout, le nom de Leperdriel se voit associer au puff. Le journal Le Tintamarre, après Reybaud, publie des parodies des inventions de Le Perdriel ou Leperdriel : ainsi l'article signé C., « M. Broquillard et son fils visitant l'exposition à l'orangerie » (Le Tintamarre du 27 juin 1846) se termine par « les industriels académiciens sus-nommés ont été immédiatement inscrits par le blagographe du Tintamarre, membres de la Société du Puff ». (Voir également « La batte d'Arlequin », Le Tintamarre, 21 sept. 1851). Dans les années 1850, le nom du pharmacien apparaît dans des parodies versifiées. On peut lire dans « L'annonce chantée » (Le Tintamarre, 22 décembre 1850, troisième couplet) : « Jusques dans les grands journaux/ Tu nous gliss's tes vilains mots, /Espérant qu'en déjeunant/L'abonné mordra dedans./ Quel taf t'as/ Quel taf't'as/ De ne pas vendre des taff'tas ». Rimbaud lui-même s'en souviendra dans son poème « Paris », poème composé du collage de noms de commerçants, de noms de marques et de slogans publicitaires paru dans l'Album Zutique collectif (1871).. « Non ! Tu n’engendres point un tourment sédentaire « Comme le fait, hélas ! l'implacable cautère ; « Tu n'as pas les rigueurs de l'austère séton, « Qui larde les humains de mèches de coton. « Avec un simple apprêt de toiles vésicantes « Tu fais sortir du corps bien des humeurs peccantes, « Et sous l’abri sauveur du plus mince oripeau, « Tu soulèves le derme et fais gonfler la peau. « Qui ne connaît à fond ton emploi domestique, « Magique révulsif, aimable épispastique ! « Que de fois une mère au bras de ses enfants « Appliqua ces papiers, emplâtres triomphants, « Qui, sur des corps chétifs et sur des chairs arides, « Mordent par la vertu de quelques cantharides. »
Tel était, le début du premier chant : je ne saurais vous dire, monsieur, de quoi se composait la table des matières ; vous pouvez facilement y suppléer. J’en étais là de mes lectures, quand un léger bruit qui se fit dans la pièce voisine me donna à penser que la consultation du docteur tirait à sa fin et que j’allais être introduit. En effet, l’une des portes latérales s’ouvrit, et Saint-Ernest parut en robe de chambre avec un air digne, sérieux, compassé, que je ne lui avais jamais vu. Quand il m’eut reconnu et qu’il se fut assuré que j’étais seul dans la pièce, ce masque tomba :
« Tiens, c’est toi, Jérôme, me dit-il en me prenant familièrement par le bras : que ne te nommais-tu ? — Je te croyais en affaires. — Bah ! répliqua-t-il, il y a plus d’une heure que je suis seul[Par Anne Geisler] Saint-Everest fait attendre dans sa salle d'attente pour faire croire qu'il est en consultation. Or, dans les publicités qui paraissent dans les journaux, il est fréquent que le médecin indique un créneau de consultation pour paraître affairé. Ainsi, Giraudeau de Saint-Gervais « Chez l'auteur, rue Richer, n° 6, visible de dix à cinq heures. Consultations gratuites par correspondance. » (Le National, 22 sept. 1842, publicité pour les produits vendus par Saint-Gervais pour les maladies syphilitiques de la peau.). »
Et il m’entraîna en riant dans son cabinet[Par Anne Geisler] Le cabinet du médecin renvoie à un nouveau rapport à la médecine, beaucoup plus présente dans la vie sociale. Le cabinet séparé du domicile du médecin se développe progressivement au début du XIXe siècle, dans la foulée de la loi de 1803 qui distingue les statuts du médecin et de l'officier de santé. (Voir Olivier Faure, Les Français et leur médecine au XIXe siècle, Paris, Belin, 1993 ; Patrice Pinell, « The Genesis of the Medical Field : France, 1795-1870 », Revue française de sociologie, 52(5), 2011. En ligne : https://doi.org/10.3917/rfs.525.0117. Ou encore Jacques Léonard, La Vie quotidienne du médecin de province au XIXe siècle, Hachette, 1977.).
XI[Par Marc Vervel] Le chapitre XI est d'abord publié en feuilleton dans le National du 29/9/1842. SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
Le cabinet[Par Marc Vervel] Sur le « cabinet », voir supra, Chapitre X de la Première Partie. où m'introduisit Saint-Ernest, reprit Jérôme, était fort agréablement meublé[Par Marc Vervel] L’intérêt de Paturot pour les intérieurs est bien en phase avec une époque qui prête une grande attention à la décoration intérieure, et au confort d’espaces envisagés comme autant d'« étuis » (Walter Benjamin) à destination de la bourgeoisie. Mario Praz, Histoire de la décoration d’intérieur. La philosophie de l’ameublement, Paris, Thames & Hudson, 1994 ; voir aussi Romantisme, « Intérieurs », 2015/2. ; mais un singulier ornement[Par Marc Vervel] « Ce qui sert à parer une chose, quelle qu’elle soit » (définition de L’Encyclopédie, 1751-1772, voir la page consacrée à ce terme sur le site de l’Académie des Sciences. On peut noter l’importance du rapport à l’ornement dans l’histoire de l’esthétique, tout autant que les enjeux idéologiques susceptibles de se rapporter à la notion. Au terme d’un XVIIIe siècle éminemment sensible à l’ornement, Marat s’était opposé avec « vigueur » à l’ornement, envisagé comme ce qui vise à occulter ce qu’il appelait les « chaînes de l’esclavage ». Alors que le néo-classicisme s’était fait le relais de cette défiance à l’égard de l’ornement, le romantisme put au contraire y voir un lieu d’expression de l’imaginaire ; voir Friedrich Schlegel et la Lettre sur le roman, à propos notamment du grotesque et de l’arabesque. Ici, l’ornement renvoie plus prosaïquement à l’idéologie bourgeoise d’un intérieur envisagé sous le signe du confort et de l’agrément. frappait la vue dès qu’on y mettait les pieds. Des médaillers[Par Marc Vervel] Le médailler est un meuble vitré à multiples tiroirs qui sert à exposer des médailles. à glaces[Par Marc Vervel] L'édition Paulin de 1844 donne « médaillier » (contrairement à l'édition en feuilleton), version corrigée dans l'édition Paulin de 1846., montés avec soin, étalaient des pièces anatomiques en cire[Par Marc Vervel] L’utilisation de la céroplastie à des fins de représentation anatomique remonte au XVIe siècle. Cette pratique est très répandue au XIXe siècle. En 1835 a notamment été créé le musée Dupuytren par Matthieu Orfila (rue de l’École-de-Médecine, dans des locaux appartenant désormais à Université Paris Cité), dédié à l’exhibition de pièces céroplastiques. La mode est aussi à la représentation de célébrités par le biais de mannequins en cire depuis que Curtius a installé son cabinet d'exhibition sur le boulevard du Temple dans les années 1770., figurant les diverses phases des maladies sans nom qui dévorent l’humanité[Par Marc Vervel] Notons l'utilisation de l'hyperbole qui va de manière générale dans le sens de la blague tel qu'elle se présente dans le chapitre. Plus globalement, la formule mêle ici l’approche scientifique - l’époque est aux traités et ouvrages médicaux assortis de gravures visant à représenter les diverses pathologies connues – à une rhétorique pompeuse implicitement attribuée au corps médical. Ces « maladies sans nom » peuvent renvoyer à ce qu'il est convenu d'appeler « les maladies secrètes », inavouables, auxquelles la Physiologie du médecin fait allusion (voir supra, le Chapitre X de la Première Partie). Elles concernent surtout ce qu’on appelle usuellement les maladies rares. Il s’agit de pathologies mal connues. Le XIXe siècle se préoccupe beaucoup de ces affections qui renvoient la science de l’époque à ses propres limites, et prennent l’allure d’un défi lancé à l’idéologie positiviste, d’autant que cette catégorie recouvre par nature des phénomènes sans grand rapport les uns avec les autres. L’article « cas rares », du Dictionnaire des sciences médicales, Paris, Panckoucke, 1812-1822, t. IV, p. 135-256, détaille sur plus d’une centaine de pages toutes sortes de ces « affections », en évoquant aussi bien l’albinos ou l’hermaphrodite que tel individu mort à cent-soixante-quinze ans après avoir connu la puberté à la cinquantaine. Au carrefour de la science et de la pseudo-science, selon un nouage propre à la médecine du début du siècle, les « maladies rares » renvoient à ce qui trouble et déstabilise les catégories du savoir établi. Les soigner relève de la gageure, sinon dans le cadre de discours pseudo-scientifiques relevant de la vaine promesse, et ce jusque tard dans le siècle. En atteste une brochure publiée chez Dentu en 1877 : « Les maladies sans nom. Leur guérison facile et radicale. Conseils aux malades désespérés par le docteur Charles-Antoine Richard. Chacun peut se traiter soi-même » - tout cela pour seulement 60 centimes. C’est aussi en se confrontant à ces maladies que la médecine conforte ses assises scientifiques tout au long du XIXe siècle et s’ouvre progressivement à de nouveaux domaines d’étude. L’avènement progressif de la « médecine mentale », à la suite notamment des travaux de Cabanis, de Bichat ou d’Esquirol, procède pour partie de la confrontation à ces cas étranges qui mettent en échec la médecine traditionnelle. . Cette exhibition[Par Marc Vervel] Le terme relève prioritairement du lexique juridique (exhibition de pièces, de documents à valeur de preuve, etc.), mais peut renvoyer aussi à l’idée d’étalage et de mise en spectacle, en lien avec la vogue céroplastique. Il s'agit ici probablement d'une allusion au Musée d'Anatomie pathologique de Dupuytren. provoquait on ne saurait dire quelle crainte, quel dégoût[Par Marc Vervel] Avec l'adjectif « singulier » et l'idée de « frapper » et d'« étaler », Reybaud met d'emblée ce chapitre sous le signe de la blague pleine de vide qui souffle sur tout le texte, de la « montre », du « puff » qui fait un plat et met à plat - elle est bien le rire moderne de la Terreur, évoquée précisément plus loin -, d'où le lien avec le chic, cette habileté (voir supra le personnage de Chickapouff), ce « coup de patte », qui recrée sur cette tabula rasa une distinction artificielle, qui frappe : le chic ne va pas sans le choc ni le toc. D'où aussi la référence, ensuite, à l'exhibition monstre, au musée des horreurs, en quelque sorte, de Dupuytren. L'on a là affaire à Robert Macaire médecin et, indéniablement, Reybaud, comme Grandville, s'inspire de la série de Daumier et Philipon et de la Physiologie du médecin de Louis Huart, Paris, Aubert et Cie/Lavigne, 1841 (qui, avec Alhoy, donne une édition commentée des Cent-et-Un Robert Macaire), où la blague est omniprésente et renouvelle la critique moliéresque du médecin ignorant et charlatan. involontaire. Les malheureux qui venaient là pour confesser leurs douleurs devaient en être remués jusqu’au fond des entrailles. La terreur exclut la lésinerie[Par Marc Vervel] « Exclure la lésinerie » est une périphrase ironique qui souligne le goût du lucre du médecin usant de cette « exhibition » pour soutirer le maximum d'argent à ses patients. : tel était sans doute le calcul du docteur[Par Marc Vervel] Tout au long de ce chapitre, Reybaud renverse le cliché du « médecin par vocation » agissant pour le bien de l’humanité. Il s’agira bien plutôt ici de présenter le médecin comme un marchand, voire un charlatan. La satire de Reybaud va largement se fonder sur la Physiologie du médecin de Louis Huart déjà citée, dont elle suit pratiquement l'ordre des chapitres. Voir supra, au Chapitre X de la Première Partie, la note associée à « charlatan »., qui connaissait ses justiciables[Par Marc Vervel] Reybaud mêle le lexique de la médecine, de la religion (« confesser ») et de la justice voire de la guerre (« tribut ») pour faire de Saint-Ernest une figure de pouvoir bien ambiguë. En mêlant vocabulaire religieux, vocabulaire juridique et vocabulaire médical, Reybaud joue ici sur ce que Balzac appelle, dans Le Médecin de campagne, « les trois robes noires » : le prêtre, l'homme de loi (le chapitre suivant lui est précisément consacré) et le médecin (qui n'est pas encore « l'homme en blanc »).. Il arrachait ainsi à ses patients un tribut forcé, comme autrefois on arrachait des aveux aux criminels par le spectacle des apprêts de la torture.
A peine fûmes-nous entrés dans ce sanctuaire de l’empirisme[Par Marc Vervel] Sur l'empirisme et les empiriques, voir supra, le Chapitre X de la Première Partie., que me tournant vers Saint-Ernest :
« Comment ! toi aussi ? lui dis-je. — Oui, Jérôme, tu quoque, moi aussi [Par Marc Vervel] Pour « tu quoque, mi fili » (« Toi aussi, mon fils! »), fameuse phrase de reproche que César aurait adressée à Brutus au moment de son assassinat. Saint-Ernest s’approprie la phrase de Paturot pour aller au-devant de ses accusations.: les destins l'ont voulu ! sic fata voluêre[Par Marc Vervel] « Sic fata volvere » (« ainsi l'ont voulu les destins »), Adage très répandu dans l'antiquité romaine chaque fois que l'on veut évoquer ou commenter quelque enchaînement fatal de causalités. La tournure fait notamment écho au « sic volvere parcas » du début de l’Énéide, I,22. Saint-Ernest, au lieu de traduire une phrase latine en français, procède à l’inverse et va du français au latin – on peut y voir un signe de son rapport au savoir, et plus sûrement de sa pédanterie., me répliqua-t-il. J’ai donné dans le Van-Swiéten[Par Marc Vervel] Liqueur antiseptique à base de mercure destinée à traiter la syphilis, mise au point par le médecin hollandais Gerard van Swieten. Elle est de plus en plus contestée au cours du siècle, et Raspail y voit dans les années 1860 un poison – avec raison. et dans le bol d’Arménie[Par Marc Vervel] « Bol d’arménie, bol oriental, bol de Sinope : terre argileuse, ocreuse, rouge, grasse, qui passait pour tonique et astringente, et que les Orientaux emploient encore comme médicament. On l’appelle aussi terre bolaire et terre sigilée », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand Dictionnaire, 1866-1890, t. II, p. 896. Il s’agit d’une argile rouge notamment utilisée au Moyen Âge et jusqu’au XVIIIe siècle contre la peste. Cette substance cesse peu à peu d’être utilisée à des fins médicales au cours du XIXe siècle. ; j'ai inventé une drogue[Par Marc Vervel] La « drogue » renvoie à un médicament de la façon de Saint-Ernest, qui avoue ici la « débiter », c’est-à-dire la vendre au détail, en bon charlatan qu’il est. « Les médecins ont leur traitement secret ; on en connaît qui font payer d’avance, jusqu’à cinq francs, l’espoir d’être guéri d’une gastrite, que notre médication guérit en deux jours pour une obole ! », F.V. Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et les animaux en général, et en particulier chez l’homme, Paris, A. Levavasseur, t. I, 1843, p. LV., et je la débite. — Est-il permis, Saint-Ernest, de plaisanter de choses pareilles ? Toi, docteur d'hier, tu romps avec le corps médical[Par Marc Vervel] Saint-Ernest trahit en effet sa corporation, et s’adonne à des pratiques illégales. Mais le reproche de Paturot est surtout moral : les attentes sociales à l’égard du médecin sont devenues très fortes au début du XIXe siècle, comme en a notamment témoigné l’épisode de l’épidémie de choléra de 1832. La profession est dès lors associée à l’idée d’un véritable sacerdoce : « Celui qui veut devenir médecin, prendre au sérieux sa profession et en accomplir tous les devoirs, doit se préparer à tous les sacrifices et renoncer à l’avance à la vie commune. Le médecin ne s’appartient pas ; pour lui pas de joie pure, car il partage chaque jour des douleurs ; pas de douce quiétude, pas de repos, car il se doit le jour et la nuit, à quiconque réclame son ministère », Claude-Benoît Chardon, Des devoirs du médecin, Paris, 1852, p. 4, cité dans Hervé Guillemain, « Devenir médecin au xixe siècle », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest. C’est un tel idéal qui guide Paturot, quand Saint-Ernest lui rappelle la réalité de la profession - la condition de médecin peut aussi être précaire au XIXe siècle., tu méconnais ton grade[Par Marc Vervel] La loi de 1803, toujours en vigueur sous la monarchie de Juillet (elle le sera jusqu’en 1892), reconnaît deux corps de médecins, les docteurs et, au-dessous d’eux car pourvus d’une moindre formation, les officiers de santé, dont les études sont plus courtes et qui n’ont le droit de prescrire que certains actes (c’est le cas de Charles Bovary). Ensuite viennent les guérisseurs en tous genres, qui exercent illégalement. Saint-Ernest est ici passé de la première à la troisième de ces catégories. pour descendre au niveau des marchands de vulnéraire suisse[Par Marc Vervel] « Vulnéraire », de vulnus (blessure) ; décoction à base de plantes des montagnes vendue chez les apothicaires, dit aussi « vulnéraire de Suisse », ou « Thé suisse ». Un vulnéraire est un remède destiné à guérir des blessures. Les « vulnéraires suisses » étaient des produits à base d’herbes censément venues de Suisse, et réputés comme particulièrement efficaces. A Paris, c’est « Barberisse, dit le Grand Suisse » qui en fait notamment commerce au début du XIXe siècle. « Le citoyen Barberisse, dit le Grand Suisse (...) prévient les habitants, tant de la capitale que des départements, de se mettre en garde contre les annonces trompeuses de certains individus qui parcourent toute la république pour vendre des vulnéraires, et qui, pour les accréditer, se disent ses frères ou ses parents. C’est une insigne fausseté qu’il s’empresse de faire connaître à tous ceux qui s’intéressent vraiment à leur propre santé et à leur guérison. Ce n’est que chez le citoyen Barberisse, à l’adresse ci-dessus, que l’on pourra trouver les vrais vulnéraires suisses ou autres herbes des montagnes. Le citoyen Barberisse prévient encore ses concitoyens que l’on trouve chez lui un officier de santé pour le traitement des maladies vénériennes, et qu’on y reçoit des pensionnaires », L’Observateur des spectacles, 24 décembre 1803, p. 3. ? — Fallait-il aller à Clichy[Par Marc Vervel] Fameuse prison pour dettes créée à Paris en 1834 et supprimée en 1867, qui avait inspiré à Gavarni - lui-même, incarcéré en 1835 pour dettes - une série de 21 caricatures (parues en 1840-1841 dans Le Charivari à l'exception de la dix-neuvième, parue dans La Caricature) intitulée « Clichy ». , mon cher ? M'en aurais-tu tiré, toi qui me sermonnes[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait « qui me sermones » ; coquille corrigée à partir de l'édition Paulin 1844. ? La vie est une loterie[Par Marc Vervel] Si la phrase a l’allure d’un proverbe un peu creux, elle renvoie aussi allusivement à un célèbre mémoire du XVIIIe siècle de Charles-Marie de La Condamine sur l’inoculation : « Tel est le sort de l’humanité. Un tiers de ceux qui naissent sont destinés à mourir dans les deux premières années de leur vie par des maux incurables ou inconnus ; échappés à ce premier danger, le risque de mourir de la petite vérole devient pour eux inévitable, il se répand sur tout le cours de la vie ; c'est une loterie forcée, où nous nous trouvons intéressés malgré nous, chacun y a son billet, et tous les ans il en sort un certain nombre. La mort en est le lot. Que fait-on en pratiquant l’inoculation ? On change les conditions de cette loterie , on diminue le nombre des billets funestes. Un de sept, et dans les climats les plus heureux un sur dix était fatal ; il n'en reste plus qu'un sur trois cents, un sur cinq cents, et bientôt il n'en restera pas un sur mille ; nous en avons déjà des exemples. Tous les siècles à venir envieront au nôtre cette découverte. La nature nous décimait ; l'art nous millésime », Mémoire sur l’inoculation de la petite vérole, Paris, Chez Durand, 1754, p. 58. La petite vérole était en effet encore au XVIIIe siècle un véritable fléau. La mise en œuvre de l'inoculation, puis de la vaccination à la suite des travaux d'Edward Jenner, permettra d'y mettre largement fin au début du XIXe siècle. La Condamine est par ailleurs à l’origine de l’escroquerie à la loterie qu’il mit au point avec Voltaire, et qui leur valut leur fortune. La référence est bien faite pour plaire à Saint-Ernest. ; j'y ai pris ce billet-là. Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais[Par Marc Vervel] François Broussais (1772-1838), médecin très célèbre de son vivant, réputé peu carriériste ; plutôt que de s’installer, il préfère notamment après l’obtention de sa thèse suivre les campagnes napoléoniennes. « Entraîné par la partie la plus noble et la plus élevée de la science, il en avait négligé l’application et dédaigné les profits ; il avait surtout exercé dans les camps, au milieu des ravages de la guerre et des épidémies, n’ayant eu de la pratique médicale que les dangers et l’héroïsme. Aussi, le médecin qui couvrait la France de ses disciples, et remplissait l’Europe de son nom, après trente ans d’exercice et de gloire, est mort pauvre », Mignet, « Broussais », Revue des deux mondes, période initiale, t. 23, 1840 (p. 118-143), p. 143. C’est ici le modèle du scientifique désintéressé., on fait sa fortune comme un Leroy[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (29/9/1842) donnait « Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais, on fait sa fortune comme un Laffecteur ». Denis Laffecteur, de son vrai nom Pierre Boyveau, avait prétendu à la fin du XVIIIe siècle être en mesure de guérir la syphilis (voir supra, le Chapitre X de la Première Partie) au moyen d'un remède à base de plantes, le « rob de Laffecteur ». Le changement pourrait tenir au souci de choisir un nom de médecin - ce que n'était pas Laffecteur. [Par Marc Vervel] Alphonse-Louis-Vincent Leroy (1742-1816), médecin considéré de son côté comme peu scrupuleux, qui s’est notamment approprié une découverte de Sigault : « exploitant à son profit l’enthousiasme avec lequel on avait accueilli la découverte de la symphyséotomie pubienne, opération qu’il donna en quelque sorte comme sienne, pour avoir été le premier à la pratiquer sous les yeux de l’inventeur, il eut de vives discussions avec plusieurs de ses contemporains, entre autres Piett, Baudelocque et Lauverjat. Il fit preuve, dans maintes circonstances, du plus honteux charlatanisme ; aussi doit-on s’étonner qu’il ait occupé à la Faculté de médecine de Paris la première chaire d’accouchement à côté de Baudelocque », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, op. cit., t. 10, p. 399. Saint-Ernest revendique donc le droit d’adopter une conduite peu scrupuleuse pour faire fortune.[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais, on fait sa fortune comme un Laffecteur », leçon également retenue dans l'édition Paulin de 1844. L'expression « comme un Leroy » apparaît en revanche également dans l'édition Paulin de 1846.. — Tu étais jeune, tu pouvais attendre, Saint-Ernest. La célébrité ne vient pas en un jour. — Et les gardes du commerce[Par Marc Vervel] « Garde du commerce : officier subalterne chargé d’exécuter les contraintes par corps », article « garde », TLFi. Les gardes du commerce s’occupaient en particulier d’arrêter les personnes endettées. auraient-ils attendu ? Jérôme, tu ne connais pas ton siècle : il est peu casuiste[Par Marc Vervel] Ici, le terme est plus ou moins l’équivalent de « sans nuances », ou encore de « peu compréhensif ». La casuistique, ou science des cas, concerne la théologie morale. Les jésuites enseignaient en particulier l’étude des « cas de conscience ». De nombreux dictionnaires de cas de conscience (souvent en latin) servant d'appui à cet enseignement sont encore publiés au XIXe siècle. . Qu’on soit riche, c’est tout ce qu’il veut. A-t-on jamais demandé aux millions d’où ils viennent[Par Marc Vervel] Ici commence un passage consacré à l’ivresse de spéculation du XIXe siècle, aux délits financiers et aux escroqueries en tous genres qui prospèrent alors. Le thème a déjà été abordé dès le début de l’ouvrage ; il est alors déjà largement présent en littérature, notamment chez Balzac, avec par exemple La Maison Nucingen paru en 1837, où Nucingen, banquier peu scrupuleux, manipule les cours boursiers, distille les fausses informations et met en place des montages financiers complexes à la limite de la légalité. Voir à ce sujet la question du puff, avec par exemple supra, au Chapitre III de la Première Partie, la note associée à Flouchippe. , s’ils sont le fruit de cinq ans de prison passés à la Conciergerie[Par Marc Vervel] La Conciergerie, qui se trouve sur l’île de la Cité, a d’abord fait partie de l’ancien palais royal avant de devenir une prison au XIVe siècle – elle l’est encore au XIXe siècle : Louis-Napoléon Bonaparte y a été enfermé en 1840 après une tentative ratée de soulèvement de la ville de Boulogne-sur-Mer. , s’ils se composent de la dépouille des joueurs ruinés au biribi[Par Marc Vervel] Jeu de hasard, proche dans l’esprit du loto, importé d’Italie au XVIIe siècle, et qui connaît une certaine vogue dans la première moitié du XIXe siècle. Il fait partie des jeux d’argent interdits entre 1836 et 1838. François Guillet, « Le temps suspendu : les jeux d’argent en France de la Révolution à la monarchie de Juillet », Revue d’histoire culturelle, 2021. Le mot est ensuite réinvesti, y compris dans sa variante « biribiri » , selon diverses acceptions (« j'ai été chargé, il y a trois semaines, d'aller saisir ce brigand-là au milieu des forêts, des marécages et des fausses savanes, ou biri-biri », Eugène Sue, Aventures de Hercule Hardi, 1840) en lien avec les bagnes dits « de Biribi », ce réseau de camps disciplinaires (bagnes) pour l'armée française (déserteurs, réfractaires etc.) en Afrique du Nord, créé en 1818, sans que la logique d'un tel transfert de sens soit claire : « L’origine du terme est aisée à repérer, de l’italien biribisso, un jeu de hasard attesté en France dès 1648 dans les allées du Palais-Royal [...] les raisons de son emploi pour désigner les bagnes militaires d’Afrique du Nord ne sont pas très sûres : certains évoquent l’homologie entre les billes du jeu et les cailloux que l’on casse à Biribi, d’autres y voient une allusion au mauvais tirage, au mauvais numéro, à ce qui peut vous envoyer pour un rien au pénitencier ou à la Discipline. », Dominique Kalifa, Biribi, Paris, Perrin, 2009. ou à la roulette, s'ils dérivent de dépêches télégraphiques exploitées dans la primeur[Par Marc Vervel] Le XIXe siècle connaît le délit d’initié. Au cours des années 1830, les frères Blanc, basés à Bordeaux, ont frauduleusement utilisé le système télégraphique de Chappe normalement réservé à l’administration pour connaître précocement les valeurs des marchés parisiens et investir en conséquence sur le marché local. La question du délit d'initié joue un rôle important dans le Lucien Leuwen de Stendhal écrit en 1835. , de négociations d’emprunt pour le compte d’états obérés[Par Marc Vervel] Les emprunts publics sont une importante source de spéculation au XIXe siècle, dans un moment où se conforte le modèle de l’État-Nation. Quand rien ne garantit que l’État pourra reverser les rentes prévues, il y a encore là une occasion de spéculation, comme ce fut le cas en France au moment de la Restauration. Pour un exemple à propos des spéculations sur l'emprunt national de 1821, Claudio Jannet, Le Capital, la Spéculation et la Finance au XIXe siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1892, p. 400. La question de la dépense publique est dès lors très sensible dans les débuts de la monarchie de Juillet et fait l’objet de débats passionnés à la Chambre des députés. Hélène Emesle, « Réglementer l'achat public en France (XVIIIe-XIXe siècle) », Genèses, 2010/3 (n° 80), p. 8-26. Voir aussi Isabelle Rabault-Mazières, « Discours et imaginaire du crédit dans la France du premier XIXe siècle », Histoire, économie & société, 2015/1 (34e année), p. 48-64., de remboursements américains, de vaisseaux de carton, de fournitures sans contrôle, d’adjudications sans concurrence[Par Marc Vervel] « Adjudication : Acte par lequel sont mis en libre concurrence soit des personnes qui désirent acquérir un bien meuble ou immeuble, soit des entrepreneurs qui s'offrent à prendre en charge des travaux ou des fournitures », TLFi. La formule est donc oxymorique., de commandites[Par Marc Vervel] « Société commerciale comprenant d'une part des associés gestionnaires solidairement et personnellement responsables, d'autre part un ou plusieurs associés bailleurs de fonds, responsables jusqu'à concurrence de leurs apports », TLFi. La « commandite imaginaire » vise à l’évidence à capter des fonds destinés à être gérés par une société qui n’existe pas. Là encore, Flouchippe n’est pas loin. Voir supra la note associée à « commandite » dans le chapitre III. imaginaires, de banqueroutes particulières[Par Marc Vervel] La liste des manœuvres frauduleuses continue. Paturot a lui-même été confronté plus haut, avec Monsieur Flouchippe (voir supra, Chapitre III de la Première Partie), à un aventurier sans scrupules inventant de chimériques sociétés étrangères dont on retrouve ici l’évocation indirecte. Comme on a pu le souligner d'emblée, le chapitre est placé sous le vent, la blague de Robert Macaire, dont Flouchippe (voir la note associée à ce nom et au terme de « commandite » au Chapitre III de la Première Partie) est l'une des incarnations ; blague consubstantiellement liée au phénomène de la bulle financière, fondée précisément sur l'absence de fonds et de fondement des titres financiers. Précisons que « les emprunts américains » peuvent renvoyer à la crise financière de 1837, liée à une spéculation de la Banque des Etats-Unis sur le coton, spéculation sur des capitaux qu'elle n' a pas ! (voir Bertrand Gille, « Les crises vues par la presse économique et financière (1815-1848) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 11/1, 1964, p. 5-30.). ou publiques[Par Marc Vervel] « Banqueroute : impossibilité déclarée de faire face à ses engagements et de payer ce qu'on doit. », TLFi. La banqueroute est associée à l’idée de fraude. En mettant sur le même plan l’individu et l’État, Saint-Ernest renvoie à un rapport généralisé à la tromperie et à l’escroquerie. Dans le droit de l'époque, régi par le Code du commerce de 1807, même si l'on distingue la banqueroute simple (le failli n'a pas commis de malversations et peut être réhabilité. Voir César Birotteau) de la banqueroute frauduleuse, la faillite est pensée comme une faute (et c 'est bien le cas de César Birotteau). Voir également infra, dans le Chapitre XII de la Première Partie, la note associée au mot « banqueroute ». ? Les millions sont là, c’est l'essentiel. Pourvu que le code pénal[Par Marc Vervel] Il s’agit du Code pénal de 1810, en vigueur jusqu’en 1994. L’expression renvoie dans le sillage de Balzac à l’idée que la société est plus attentive aux normes et aux formalités sociales qu’aux questions de morale en tant que telles. C’est aussi la question de la criminalisation de nouvelles pratiques spéculatives et financières dont le caractère frauduleux apparaît au cours du siècle qui est en jeu. Matthieu Oliveira, « Fraudeurs, faussaires et faillis : étude sur la criminalité d’affaires au XIXe siècle », dans Gérard Béaur (éd.), Fraude, contrefaçon, contrebande de l'Antiquité à nos jours, Genève, Librairie Droz, « Publications d'histoire économique et sociale internationale », 2007, p. 295-308. n’ait rien à y voir, le monde les respecte sans s’inquiéter quelle en est l’origine. Soyons donc riches, et nous serons toujours assez considérés[Par Marc Vervel] Cette tirade contre les divers types d'escroqueries sera poursuivie par Reybaud dans César Falempin, ou les idoles d'argile, par l'auteur de Jérôme Paturot (Michel Lévy, 1845), récit d'une vaste escroquerie pour la construction d'un chemin de fer en Espagne (voir aussi supra, le chapitre III et le chapitre X de la Première Partie sur cette question). . — Saint-Ernest, tu fais le fanfaron de vice[Par Marc Vervel] « Vieilli. Un fanfaron de + subst. Personne qui affecte avec ostentation des qualités ou des défauts qu'elle n'a pas. Ce seroit ce jour-là, s'écrie-t-il [Guez de Balzac], que le monde connoîtroit que je ne fais point le fanfaron de philosophie (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 2, 1842, p. 66). Roland était un vrai fanfaron de vices (Ponson du Terr., Rocambole, t. 4, 1859, p. 350) », TLFi ; « Un fanfaron de vice, se dit de celui qui se vante d’être plus corrompu qu’il ne l’est en effet. », Dictionnaire de l’Académie française. On touche ici à la définition même du blagueur, du « puffer », qui trompe non par le mensonge mais par la hâblerie, la fanfaronnade (voir supra la note associée à Flouchippe dans le chapitre 3), « preuve », s'il en était besoin, que tout ce chapitre (et bien d'autres) participent de cette logique (voir supra l'Introduction critique). . — Non, Jérôme, j'ai tout raisonné. Tu as pu voir ce qu’il en est de la profession de médecin. L’encombrement y est grand et le succès difficile[Par Marc Vervel] A la décharge de Saint-Ernest, son constat n’est pas absolument erroné. La profession est très hiérarchisée, et la situation des médecins est loin d’être toujours enviable. Stanis Perez, Histoire des médecins, Paris, Perrin, 2015. On trouvera sur le sujet des éléments chiffrés intéressants dans le chapitre III de l'ouvrage de Jacques Léonard, La Vie quotidienne du médecin de province au XIXe siècle, op. cit. . On court vingt ans après une clientèle[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « clientelle ». L'édition Paulin de 1844 retient l'orthographe "clientèle". , et le travail arrive à l’âge où il faudrait se reposer. Qu’irai-je faire dans cette foule où l'on se coudoie ? Affronter la chance laborieuse des concours[Par Marc Vervel] Le recrutement des médecins d’hôpitaux se fait sur concours depuis 1811, et la pratique de l’internat se répand ensuite progressivement, dans un souci de professionnalisation du métier. Les concours pour les chaires avaient été supprimés sous Louis XVIII à la suite de révoltes d’étudiants soutenus par leurs professeurs (les médecins tendaient de manière générale à être regardés avec défiance comme des « voltairiens » par les pouvoirs publics sous la Restauration) ; le concours pour les chaires de Faculté a été rétabli sous Louis-Philippe par l’ordonnance du 5 octobre 1830. Ce que déplore en tout état de cause Saint-Ernest, c’est l’évolution de fond d’une profession de plus en plus cadrée et institutionnalisée - on notera au passage l'oxymore « chance laborieuse », qui témoigne de son peu de goût pour le travail de préparation des concours. Voir l'ouvrage de Jacques Léonard, op. cit., p. 31, pour des statistiques sur les reçus à l'internat (25 à l'internat des hôpitaux de Paris par an pour la période envisagée) et au doctorat (une moyenne « de 400 par an, avec un fort "clocher" entre 1832 et 1840 et une dépression entre 1844 et 1850 ») qui éclairent la phrase de Saint-Ernest. ; concours pour un hôpital, concours pour une chaire ; monter ainsi d’échelon en échelon, me tuer pour avoir le droit de guérir les autres ? C'est un métier de dupes, Jérôme ! — C’est-à-dire que tu aimes mieux faire ton chemin par le charlatanisme[Par Marc Vervel] Voir supra la note associée à ce terme au Chapitre X de la Première Partie.. — Le charlatanisme, voilà un singulier mot. Et dis-moi, Jérôme, où il n’est pas, le charlatanisme ? C'est du plus au moins seulement[Par Marc Vervel] Saint-Ernest veut dire que le charlatanisme concerne à des degrés différents la pratique médicale en général. . Dans notre état, par exemple, veux-tu que je te fasse la récapitulation des charlatans ? — Tu vas arranger cela à ta manière. — Non, je n’exagérerai rien : d’ailleurs, les exemples sont là. On voudrait inventer, mon cher, qu’on resterait au-dessous de la réalité. — Eh bien, je t’écoute. — Je ne te parlerai pas, Jérôme, des petits stratagèmes fréquents entre docteurs pour se supplanter mutuellement, pour s’enlever la clientèle des grandes maisons. C’est l’histoire de tous les métiers, et le nôtre ne saurait faire exception. Il est inutile aussi de recommencer, après Molière[Par Marc Vervel] Allusion en particulier au Malade imaginaire. Les « pièces à médecins » de Molière sont largement représentées sous la monarchie de Juillet (Patrick Berthier, « Images du médecin dans le théâtre de la monarchie de Juillet », Épistémocritique, « Théâtre et médecine », 2016, p. 53-72., la liste des déceptions[Par Marc Vervel] « Déception » a ici le sens de « tromperie ». de notre art, de ces affections imaginaires entretenues avec le plus grand soin, de ces ordonnances inoffensives, mais inertes[Par Marc Vervel] Terme spécialisé, qui renvoie à l’absence d’effet d’une substance donnée. En contexte, inutiles, inefficaces., multipliées dans l’intérêt et quelquefois avec la complicité du pharmacien[Par Marc Vervel] Reybaud reprend le thème de la collusion entre médecin et pharmacien, présente par exemple chez Huart, lequel met notamment en scène une figure de médecin « philanthrope » qui refuse de se faire payer mais dont les ordonnances sont extrêmement coûteuses. Louis Huart, Physiologie du médecin, op. cit., p. 58-63. Une vignette de Trimolet, p. 63, montre le médecin et le pharmacien faisant leurs comptes au terme de leurs opérations. ; de ces consultations fantastiques[Par Marc Vervel] « Fantastiques » : sans rapport avec la réalité, et donc absurdes. où il est question de tout, excepté du malade ; de ces opérations aventureuses où la vie d’un homme[Par Marc Vervel] Si la figure du médecin évolue au XIXe siècle, des connotations inquiétantes ne manquent pas de s'y rattacher obstinément. Le personnage du docteur hérite de traits imaginaires tenant à l’ancienne association du médecin au bourreau ou encore au boucher. Le savoir propre dont il dispose (quand on lui reconnaît un tel savoir), mais aussi l’indifférence à la douleur voire à la vie dont on peut le taxer (puisqu’il se situe au carrefour du soin et d’un rapport à l’expérimentation s’exerçant sur les corps) tout autant que les accusations de charlatanerie en font une figure ambiguë, voire potentiellement menaçante. Le motif traditionnel en littérature du médecin peu scrupuleux, véritable danger pour le malade, peut se voir dès lors réinvesti à nouveaux frais. On peut penser par exemple au pamphlet visant la figure de Broussais, Les Médecins Vampires, Poème anti-phlogistique, dédié aux modernes Sangrado, Paris, chez les libraires du Palais-Royal, 1826, qui met en scène la vaine polémique entre un médecin établi et un empirique sous les yeux d’un patient impuissant, victime de leurs querelles. Alexandre Wenger, « Imposteurs ou demi-dieux ? Les médecins dans la littérature », Les Tribunes de la santé, 2023/1 (N° 75), p. 17-24. Les médecins peuvent eux-mêmes invoquer ces critiques pour démarquer leurs propres pratiques de celles des charlatans : « L’homme le moins éclairé, atteint d’un mal incurable, a bientôt deviné l’opinion de son médecin. Étonné de l’inefficacité des remèdes, fatigué de la longueur du traitement, peu satisfait des réponses évasives que l’on fait à ses questions, il quitte l’emploi des palliatifs, et s’abandonne avec confiance au charlatan qui lui promet hardiment de le guérir. Heureux lorsque les remèdes qu’on lui administre, au lieu de substances inertes, incapables de nuire, ne recèlent pas des poisons dangereux ! », A. Richerand, Des erreurs populaires relatives à la médecine (1810), Paris, chez Caille et Ravier, 1812, p. 313. sert d’enjeu à la gloriole[Par Marc Vervel] Gloriole, « petite gloire qu’on tire de petites choses », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863-1874, t. II, p. 1885. La quête de gloire n’est pourtant ici pas toujours absurde - le XIXe siècle connaît nombre de médecins célèbres, de Bichat ou Laennec à Pasteur ou Claude Bernard. du praticien. Tout cela n’est pas nouveau : oublions-le. Négligeons aussi cette invention plus moderne de bals et de concerts donnés à une clientèle ou convoitée ou acquise, et les festins, ornés de vins mousseux, qui réunissent de loin en loin les dispensateurs de l’éloge et les organes de la publicité[Par Marc Vervel] Au XVIIIe siècle est apparue la figure du médecin mondain, faisant montre de son savoir dans le cadre des salons. Au XIXe siècle, la spectacularisation de la profession s’accentue et revêt de nouvelles formes, avec en particulier les démonstrations médicales. Le docteur est une figure publique, et doit faire montre de son savoir pour asseoir sa légitimité. Mais il peut aussi s’engager dans les stratégies médiatiques de l’époque, dont témoignent les publicités médicales et pharmaceutiques - comme en témoigne le chapitre 3 de la Physiologie du médecin de Louis Huart sur « les différents moyens de se rendre célèbre ». Claude Sachaile, dans Les médecins de Paris jugés par leurs œuvres, Paris, chez l’auteur, 1845, dresse le catalogue des pratiques de ses confrères, en dénonçant vertement ceux qui cherchent le succès en usant de telles méthodes au risque de déroger aux règles déontologiques du métier, à l’image de l’officier de santé Bésuchet : « M. Bésuchet est encore un des hommes que l’exemple des Giraudeau et des Charles-Albert a séduits, c’est-à-dire qui trouvent qu’on a tort de chercher le succès par la science quand la publicité offre un moyen tout aussi légal, mais infiniment plus commode pour quiconque a le courage de s’y engager », p. 107. (voir supra, dans le chapitre X de la Première Partie, la note sur « gastrite »).. C’est du charlatanisme, sans doute, mais celui-là n’a jamais tué personne. — Au contraire. — Nous voici aux véritables charlatans. D’abord les homœopathes[Par Marc Vervel] Commence ici la satire de l’homéopathie, inventée par Samuel Hanehmann (1755-1843) à la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit bien d’une « médecine atomistique » et d’une « médecine des semblables », le principe étant de soigner les maladies par injection ou absorption à doses infinitésimales de drogues qui provoquent les mêmes symptômes que ceux de la maladie que l'on veut soigner.. « Similia similibus curentur » est sa devise (« le semblable est guéri par le semblable). Cette méthode thérapeutique, lointainement inspirée d’Hippocrate et dont les principes s’opposent à ceux de la médecine moderne, est alors à la mode, comme en témoignent les manuels alors consacrés à ce sujet et les diverses traductions de l’Organon de Hanehmann régulièrement publiées au cours du XIXe siècle. Mais elle est aussi très décriée, notamment par des scientifiques dénonçant les « rêveries qui occupent en ce moment quelques esprits oisifs, une partie du public, et enfin quelques personnes qui ont besoin pour obtenir une certaine considération, de recourir à des moyens au-dessus de l’intelligence humaine, et que par conséquent ils ne comprennent pas eux-mêmes », Alexis Bompard, Lectures sur l’histoire de la médecine depuis les temps reculés jusqu’à nos jours. Homéopathie, Paris, chez l’auteur, Rouvier et Le Bouvier, 1835, p. 4. Voir notamment sur ce sujet Olivier Faure, Praticiens, patients et militants de l’homéopathie en France et en Allemagne (1800-1940), Presses universitaires de Lyon-Boiron, 1992. Cette médecine sera également l'objet de nombreuses critiques humoristiques. On se reportera à la planche n° 60 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 5 novembre 1837, ou encore à la Physiologie du médecin de Louis Huart et, plus tard, au personnage de Pellerin dans L'Education sentimentale - figure typique de l'imposteur/suiveur, de la blague et du vide. Un hôpital homéopathique sera fondé à Paris en 1870 dans le quartier de Vaugirard.[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « D'abord, les oméopathes ». L'édition Paulin de 1844 corrige déjà pour "homeopathes". . Tu ne connais pas. Jérôme, la médecine atomistique, la médecine des semblables. Se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d’une brûlure : c’est, comme tu le vois, le procédé de Gribouille[Par Marc Vervel] « Gribouille, usité seulement dans cette locution : Fin comme Gribouille qui se jette dans l’eau crainte de pluie, se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. II, p. 1933. Il s'agit à l'origine d'un personnage de conte populaire, équivalent à certains égards du « trickster » anglais, et dont on trouve la trace à partir du XVIe siècle pour désigner une figure de jeune fou ou de doux naïf bien particulière ; voir François Sigaut, « Les techniques dans la pensée narrative », Techniques & Culture, 2004/43-44. George Sand publiera une Histoire du véritable Gribouille en 1850. élevé à la hauteur d’une théorie. Un homme a la fièvre : le remède est indiqué ; il faut lui administrer ce qui la lui donnerait s’il ne l’avait pas. Similia similibus[Par Marc Vervel] « similia similibus curantur », soit littéralement « les semblables sont soignés par les semblables ») : formule liée à la théorie des signatures, et qui devient l’étendard de l’approche homéopathique. Elle est reprise d’Hippocrate et de Paracelse. Voir la planche n° 60 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 5 novembre 1837, où le principe homéopathique est celui de la blague elle-même, en vertu de la réversibilité et de la circularité qui la caractérisent (voir supra la note associée à « châteaux en Espagne » dans le Chapitre III de la Première Partie). Robert Macaire s'adresse à son fidèle acolyte Bertrand: « Tu vas porter cette note aux journaux./- Un provincial, ayant par mégarde avalé une blague, devient subitement chauve et insolvable. Le célèbre Dr Robert Macaire en conclut que les blagues ruinant les uns doivent d'après le système homéopathique enrichir les autres. Ce traitement médical lui a complètement réussi. Avis aux perruques./Et comme je suis nommé dans cet article, demain, en vertu de la loi du 9 7bre 1835, je réclamerai l'insertion de la lettre que voici:/Monsieur le rédacteur,/Je vous prie de déclarer que vous ne tenez pas de moi l'article dans lequel vous m'avez nommé hier; je m'occupe il est vrai de guérir la Calvitie (rue Belle-Charge, N° 1), mais je la traite par un autre moyen que celui dont vous parlez. /J'ai l'honneur, etc./ Robert-Macaire (rue Belle-Charge, N° 1). ». Mais comment administrer la drogue ? voilà où est la découverte. Les onces, les gros[Par Marc Vervel] La mise en place du système métrique sous la Révolution n’a pas mis fin à l’ancienne approche, qui reposait notamment dans le domaine de la pharmacopée sur la référence à l’once (environ 30 grammes) et au gros (environ 4 grammes). En 1837 a été promulguée une loi visant à imposer définitivement le nouveau système et à mettre fin à la confusion ambiante. Elle ne sera appliquée qu'au 1er janvier 1840, et inspirera à Daumier cette caricature intitulée « Poids et mesures » de la série « Actualités », parue dans La Caricature du 2 février 1840: « Dites-moi donc: Mme Gavin en v'là des inventions ! j'vas m'acheter une robe et on me parle étranger, ils me baragouinent des Mètres, des Thermomètres et des Baromètres!... a-t-on vu ça. - Et moi donc, la fruitière au lieur de quatre onces de beurre elle m'emberlificote avec des grammes ! des Filagrammes et des Programmes ! »., ancien style ; les décagrammes, nouveau style, sont supprimés : il n’y a plus que des millionièmes. Tout médicament se dose par millionièmes : moins il y en a, plus il agit, d’après la logique de tout à l’heure. Qu’en résulte-t-il ? un avantage immense, celui de concentrer la nature entière dans une boîte portative, de favoriser le cumul de la pharmacie et de la médecine, du remède et du conseil, de la potion et de l’ordonnance. Que les paralytiques marchent, que les sourds entendent, que les pulmoniques respirent[Par Marc Vervel] Le passage joue du contraste entre la référence biblique à la guérison du paralytique (Luc, 5, 17-23) ou de l’aveugle (Marc, 10, 46-52) et le jargon scientifique moderne (le pulmonique souffre d’une affection des poumons). C’est la croyance quasi-religieuse dans les pouvoirs d’une pseudo-médecine d’époque qu’il s’agit de moquer. ; avec un simple atome, tous ces miracles vont s’opérer. Seulement, il importe que l’atome soit spécifique[Par Marc Vervel] « Médicaments ou remèdes spécifiques, ceux qui guérissent, constamment et par un mécanisme inconnu, certaines maladies, comme le quinquina pour les fièvres intermittentes », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. IV, p. 2029., parfaitement préparé, consciencieusement pesé, et pour cela il faut qu'il sorte de la boîte du docteur. Coût : quinze francs l’atome, cinq francs la visite. Total, vingt francs. Lâchez le napoléon[Par Marc Vervel] La pièce de monnaie à l'effigie de Napoléon a une valeur de vingt francs. A titre de repère, un franc 1820 correspond à 4,5 euros (la monnaie se dévaluant progressivement au cours du siècle). Source : fiche pratique d'Erik Leborgne sur Fabula. Sur ces questions, voir aussi supra l’avertissement., et le tour est fait. Vous êtes guéri par la méthode des semblables, et vous rendez heureux l’un de vos semblables[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : le médecin homéopathe tend à ses malades une minuscule pilule destinée à guérir tous les maux. Il est présenté ici comme l'homme de la parade (sur son estrade), comme le banquiste, indissolublement lié au puffer, au blagueur. La formule « Lâchez le napoléon, le tour est fait » renvoie au motif récurrent de la caricature qui dénonce la blague politique. L’homéopathe est en outre présenté ici comme un prédicateur – homme du sacerdoce, il a même sa « Bible » à la main, ici l’Organon de Hahnemann - autant que comme un guérisseur. Sur la table près de lui, un mortier et une balance renvoient au pesage infinitésimal des substances à administrer. Le discours, bien plus que les substances, semble constituer en soi une voie de guérison pour des malades en proie au délire à l’audition de la bonne parole, et les béquilles désormais inutiles sont jetées en l’air, même s’y mêle aussi le bonnet de coton dont Paturot voudrait bien se débarrasser, mais qui continue malgré tout à encombrer tel personnage dans l’image. Si toutes sortes d'invalides sont présents, ils ne sont pas au même degré sensibles à la bonne parole, comme en témoignent les figures du sourd ou du chien impavide du mendiant aveugle.[Par Marc Vervel] Le feuilleton ajoute après « vous rendez heureux l'un de vos semblables » : « On peut en mourir, mais le docteur en vit : c'est le but de l'institution ». La phrase est conservée dans l'édition Paulin 1844. Elle disparaît dans l'édition Dubochet et dans Paulin 1846.. — Mais tu me cites des exceptions, Saint-Ernest. — Des exceptions ! elles dominent la règle[Par Marc Vervel] Reformulation paradoxale de l’adage « l’exception confirme la règle ». L’expression originale remonte au droit latin (voir la maxime traditionnelle « exceptio firmat regulam in casibus non exceptis »), et renvoie à la nécessité de délimiter clairement le périmètre de la loi en rappelant qu’hors certains cas bien précis, c’est bien elle qui s’applique. Si l’exception domine la règle, c’est l’idée même de loi qui se trouve subvertie.. Aux magnétiseurs[Par Marc Vervel] Saint-Ernest poursuit le catalogue des pseudo-sciences à la mode, selon une approche qu’on trouve dans les diverses satires et physiologies d’époque. Il attaque maintenant le « magnétisme animal » inventé par Franz Anton Mesmer (1734-1815), selon lequel les maladies sont dues au blocage du fluide universel dans lequel baigne toute existence. Le marquis de Puységur (1751-1825), a remis à la mode le magnétisme au tournant du XIXe siècle en l’associant à des techniques d’hypnose inédites et d’allure spectaculaire. Nicole Edelman, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », Les Tribunes de la santé, 2017/2 (n° 55), p. 21-27. Dans les années 1840, divers rapports et études ont largement mis en évidence les limites du magnétisme, qui garde néanmoins ses défenseurs tel Dupotet de Sennevoy, et reste pratiqué. Il est vrai qu’il permet de mettre en évidence l’existence de phénomènes tels que le somnambulisme, le sommeil hypnotique ou l’autosuggestion, dont la médecine officielle peine à rendre compte, et que divers courants s’en revendiquent, dont certains entendent s’en tenir à une approche scientifique quand d’autres revendiquent d’en appeler à des forces d’allure quasi surnaturelle. , maintenant. Avec quel organe lis-tu, Jérôme? — Belle question ! avec les yeux. — Ancien procédé : nous avons changé cela. Quand tu le voudras[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : les séances de magnétisme revêtent un caractère spectaculaire, qui peut frapper les esprits et sembler à la limite du surnaturel (voir la séance de magnétisme dans Ursule Mirouet de Balzac, paru en 1841 en feuilleton, où la référence à Swedenborg est omniprésente) mais dont les résultats sont aussi régulièrement dénoncés ou moqués, notamment par les caricaturistes de l’époque – Daumier imagine sans surprise Robert Macaire en magnétiseur. La gravure de Grandville reprend de son côté et comme à l’habitude des motifs du texte de Reybaud : la jeune femme lit un texte grec, sans doute au moyen de « l’épine dorsale ». La mèche de cheveux qui se trouve sur ses genoux est selon la tradition mesmérique particulièrement chargée en magnétisme. On notera le petit tablier et la collerette de la jeune femme qui renvoient à sa condition (voir la planche n° 83 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 26 août 1838, où Grandville féminise et rajeunit Bertrand déguisé en Gothon). Des termes grecs se devinent malaisément et renvoient au passage au caractère cryptique et vide du savoir mobilisé par les charlatans - on distingue le mot « ophtalmos » (œil) ou encore « empeirikos », adjectif utilisé par Galien qui donne directement notre « empirique » et se voit largement mobilisé ici., je te ferai connaître d'intéressants sujets qui voient l’heure par l'estomac, et, pour leur agrément particulier, lisent par l’épine dorsale[Par Marc Vervel] Reybaud exagère à peine. Le magnétisme est utilisé pour guérir les malades, mais aussi pour toutes sortes d’expériences spectaculaires où le patient peut par exemple faire preuve de divination, s’avérer soudainement doté d’un savoir dont il ne dispose pas en temps normal, ou encore se montrer en mesure d’utiliser les pouvoirs insoupçonnés de sens secrets. Dans le cadre des démonstrations magnétiques, on peut tout à fait voir des sujets lire un texte les yeux fermés ou déchiffrer des langues inconnues. Le corps médical dénonce régulièrement ces pratiques : « dans le long espace de six ans, les premiers magnétiseurs de la capitale n’ont pu montrer […] qu’un ou deux exemples de la fameuse clairvoyance magnétique, qui permet de voir, dit-on, à travers les paupières fermées, et ces exemples, examinés de près, se réduisent à une jonglerie de la part d’un magnétisé plus fin que les commissaires [destinés à statuer sur la validité de leurs expériences]. À ceux-ci, du moins, on n’a pas osé produire des lectures faites par l’occiput, par l’épigastre, par les doigts. Cette fameuse jonglerie, bonne pour les gens du monde, a sans doute paru impraticable devant tant de médecins », Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi, Traité du magnétisme animal, Toulouse, Chez Senac et l’auteur, Toulouse, 1839, p. 43.. On se soulage ainsi la vue. Ce n’est pas tout : le magnétisme applique au corps humain cette méthode de lecture. Il ouvre les individus, les feuillette jusque dans le moindre recoin, et dresse la carte de leur intérieur avec une précision fabuleuse[Par Marc Vervel] Les sujets auraient de fait accès de manière directe, dans le cadre de la transe magnétique, à l’intérieur de leur corps. « Face à la médecine conventionnelle, le somnambulisme magnétique demeure un sujet particulièrement problématique puisque son existence est même niée par une commission académique française en 1837… Il est vrai que cet état modifié de conscience a fabriqué des formes neuves et inédites de charlatanisme puisque, comme le jeune valet de ferme de Puységur, les êtres mis en état de somnambulisme magnétique disent voir l’intérieur de leur corps mais aussi celui des autres et de facto deviennent des guérisseurs », Nicole Edelmann, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », art. cit.. Ordinairement c’est une simple jeune fille[Par Marc Vervel] Là encore, Reybaud fait référence à une pratique attestée, et qui remonte aux expériences de Puységur : en 1784, après qu’il avait procédé à des passes magnétiques sur un valet malade, ce dernier avait affirmé connaître sa maladie et être en mesure de la guérir. Les démonstrations de magnétisme mettent souvent en scène de jeunes femmes ignorantes, soudain capables de lire, et même de déchiffrer l’avenir. Ce trait est particulièrement critiqué par les adversaires du magnétisme. « Les magnétisés sont donnés comme des oracles, des précepteurs, des êtres supérieurs au reste du genre humain, et qui n’ont besoin ni de sens, ni d’études, ni de science, pour voir mieux ce que l’Institut et l’Académie de Médecine ont tant de peine à savoir ! Voilà un échantillon du progrès et de la philosophie de notre époque. La postérité le croira-t-elle ? Le monde éclairé se trouverait donc jeté au milieu des infirmes ? Le moyen de croire que la sagesse humaine trouve précisément sa lumière et ses règles parmi les rêveurs, les visionnaires, les fous, les jongleurs ? », Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi, Traité du magnétisme animal, op. cit., p. 129-130., une villageoise naïve qui se livre à cette autopsie intuitive sur la nature vivante. L’enfant des champs dort du sommeil magnétique, et y puise le don de la technologie[Par Marc Vervel] « Technologie » : « explication des termes propres aux différents arts et métiers », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. IV, p. 2159. médicale, la connaissance des simples[Par Marc Vervel] Plantes médicinales., la science du Codex[Par Marc Vervel] Il s’agit du Codex Medicamentarius sive Pharmacopoea Gallica de Foucroy et Vauquelin, datant de 1818, qui est la première pharmacopée officielle s’appliquant sur l’ensemble du territoire. Une seconde édition est parue tout récemment, en 1837, au moment où écrit Reybaud., enfin des particularités thérapeutiques et pathologiques qui font crier au miracle. Où a-t-elle appris ces secrets de l'art[Par Marc Vervel] « L’art » renvoie ici à la médecine., la pauvre innocente ? Qui lui a révélé le diagnostic et dévoilé les formules ? Il ne s’agit plus d'atomes celle fois, mais de fluide[Par Marc Vervel] « Fluide » : le fluide universel, qui constitue le principe explicatif de fond du système de Mesmer.. Il y a échange de fluide, et cela suffit pour communiquer à l'intelligence la plus grossière une faculté de seconde vue[Par Marc Vervel] La faculté de « seconde vue » peut se découvrir chez les patients les plus doués, qui dépassent par là leur seul savoir subjectif, et peuvent même à l’occasion voir l’avenir. Pour Hegel, qui se penche sur la question du magnétisme dans L’Encyclopédie des sciences philosophiques (1817), cette faculté existe bel et bien, et renvoie au moment où l’individu s’ouvre à l’âme universelle. Nicole Edelman, « Un savoir occulté ou pourquoi le magnétisme animal ne fut-il pas pensé «comme une branche très curieuse de psychologie et d’histoire naturelle»? », Revue d'histoire du XIXe siècle, 38/2009. Sur le motif du don de seconde vue, voir aussi Facino Cane de Balzac, paru en 1837.. Quelques passes, quelques attouchements opèrent la transfiguration[Par Marc Vervel] Les « passes », les « attouchements » renvoient aux manipulations du magnétiseur sur le corps du sujet. La « transfiguration » concerne l’entrée en transe hypnotique du patient. Le terme est aussi porteur d’une connotation religieuse, voire mystique.. Plus de baquet de Mesmer[Par Marc Vervel] Mesmer utilisait un baquet, sorte de cuve en bois autour de laquelle plusieurs personnes pouvaient prendre place, pour faire circuler entre elles le fluide universel et entraîner ainsi leur guérison., ni d’ustensile de ce genre : la médication magnétique a renoncé à sa batterie de cuisine. Cela est simple, comme bonjour[Par Marc Vervel] Expression récente au moment où écrit Reybaud. Elle semble attestée à partir des années 1820. « Nous disons que le péché originel est un péché dans lequel nous sommes conçus ; que diable, c’est simple comme bonjour… », Le Mercure de France, 1er janvier 1828, p. 141 ; « avoir soin de ses chevaux, souffrir quelquefois la faim, la soif, se battre quand il faut, voilà toute la vie du soldat. C’est simple comme bonjour », H. de Balzac, Le Médecin de campagne (1833), Paris, Werdet, 1834, t. II, p. 114-115. et supprime toute étude et tout travail. Prenez donc vos grades, aspirez à devenir membre de la docte faculté, pour vous voir éclipsé par une Gothon[Par Marc Vervel] Ce nom propre, diminutif du prénom Marguerite (Margot/ Goton/Gothon), désigne une fille de ferme ou une servante de cuisine, une femme sale et négligée, voire de mauvaise vie. « Diminutif populaire de Margoton ou Marguerite, signifiant le plus souvent une fille de campagne, une servante », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. II, p. 1897. qui ne sait pas lire, si ce n’est dans le corps humain. Luttez avec vos yeux contre des sujets qui changent leurs doigts en verres translucides et leur estomac en binocles[Par Marc Vervel] Le binocle est un double lorgnon qui se porte à la main., qui devinent un tempérament [Par Marc Vervel] Renvoie à la médecine des tempéraments, fondée sur l’antique théorie des humeurs. Elle est alors en passe, sinon de disparaître, au moins de se transformer considérablement, un « tempérament » n’étant plus rattaché à une humeur donnée mais plutôt à une disposition organique. La notion continue cela dit à informer les catégories de pensée de l’époque, et L'Anthropologie d'Antonin Bossu (1882) lui donne encore une large place. Voir Frédéric Le Blay, « Des tempéraments à l’idiosyncrasie : évolution et permanence d’une définition physiologique de l’individu », Cahiers François Viète, III-4/2018. Dans la volonté générale de rendre le réel lisible, on assiste notamment à l'époque à une combinaison entre théorie des tempéraments actualisée, physiognomonie de Lavater, et phrénologie de Gall et Spurzheim (d'où peut-être l'enchaînement avec la phrénologie), témoin le Nouveau Lavater complet ou réunion de tous les systèmes pour juger les dames et les demoiselles [...] publiés par Messieurs Cabanis, Porta, Spurtzheim, Gall, Broussais, et autres savants, Paris, Terry, 18XX.sur une mèche de cheveux, suivent un homme à deux cents lieues de distance, pénètrent dans la pensée, et s’établissent d’une manière souveraine dans les replis du cœur. Conclusion : il n'y a plus d'autre médecine possible que le magnétisme ; l’univers appartient à la science du fluide animal et aux initiés qui possèdent l'art d’endormir le public. Et de deux ! — Soit ; je passe condamnation sur ceux-là. — Arrivons aux phrénologues[Par Marc Vervel] La phrénologie, d’abord appelée cranioscopie, preudo-science qui prétend étudier la psychologie et les fonctions du cerveau à partir de la configuration de la boite crânienne. Elle prend naissance au début du XIXe siècle avec les travaux de Franz Joseph Gall (1758-1828) et Johann Gaspar Spurzheim (1776-1832), qui se penchent plus précisément sur les « bosses crâniennes », ou protubérances ; elle tend progressivement à se combiner à la physiognomonie (qui la précède et se centre de son côté sur les traits et la forme du visage) dans le but de penser le rapport entre le corps et l'esprit humains. Concrètement, la phrénologie prétend inférer du développement de telle protubérance du crâne le développement correspondant de telle faculté du cerveau. En France, la phrénologie connaît un grand succès pendant la première moitié du siècle – sans faire pour autant l’objet d’un consensus scientifique –, et dans les années 1830 paraissent encore le Cours de phrénologie de Broussais en 1836, ou les Caractères phrénologiques et physiologiques des contemporains les plus célèbres, selon les systèmes de Gall, Spurzheim, Lavater, etc., de Théodore Poupin en 1837. Elle est volontiers qualifiée de « système des bosses » et Gavarni, en 1838, lui consacre, dans Le Charivari, une série précisément intitulée « Les Bosses ». Balzac mobilise volontiers la phrénologie ; dans Le Père Goriot, publié en 1834, Bianchon dit déjà de Goriot : « je lui ai pris la tête : il n’y a qu’une bosse, celle de la paternité, ce sera un père Éternel » ; et dans Splendeurs et Misères des courtisanes, Vautrin, « grand médecin des âmes » (p. 933), dira encore : « "L’homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l’amour." » Si la phrénologie se voit peu à peu contestée dans le champ scientifique à partir des années 1840, elle n'en continue pas moins à informer l'imaginaire collectif. Chez Flaubert, le modeste officier de santé Charles Bovary se fait offrir pour sa fête une superbe « tête phrénologique » ; ce détail confirme la nullité professionnelle du personnage mais dit aussi la persistance des discours ambiants. Sur l’histoire de la phrénologie, Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie (2000), Paris, La Découverte, 2020. : c'est encore une nuance[Par Marc Vervel] De fait, ces différents « courants » ne s’opposent pas les uns aux autres. L’homéopathie et le magnétisme se combinent par exemple dans nombre de manuels plus ou moins sérieux. Voir encore dans les années 1850 par exemple Emmanuel Rebold, La Médecine du pauvre et du riche, problème résolu par le triple-électro-galvanique, Paris, chez l'auteur, 1853.. La phrénologie embrasse un plus vaste dessein ; elle poursuit l'identification du monde moral et du monde physique. C'est le crâne qui nous fait courageux, aimables, bons, moraux, incorruptibles. Si la vertu descendait sur la terre, elle prendrait son siège dans les protubérances[Par Marc Vervel] Saint-Ernest reprend ici implicitement, contre les phrénologues, une conception médicale d’inspiration spiritualiste à l’image de celle mise en avant par Jean-Louis Alibert dans sa Physiologie des passions en 1827 : « C’est, en effet, au fond de l’âme que se trouvent les plus hautes comme les plus sublimes doctrines de la philosophie humaine. Les fondements de la morale humaine y reposent ; les principes immuables de nos devoirs y sont écrits en caractères sacrés », cité dans Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit., p. 238. La phrénologie est notamment attaquée pour son immoralité et son caractère matérialiste et areligieux.. Donnez au phrénologue le crâne d'un homme, et il vous dira ce qu’il est. Portez-lui toute saignante la tête d’un supplicié, et à l’instant il vous fera toucher du doigt la bosse du crime[Par Marc Vervel] Expression tirée des travaux de physiognomonie. La criminologie naissante se fonde pour partie sur des considérations phrénologiques, qui prendront toute leur ampleur à partir des années 1860 avec les travaux de Cesare Lombroso (1835-1909). Dans sa série de 1838 intitulée « Les Bosses » et publiée dans Le Charivari, Gavarni consacre une planche à « La bosse du vol ». L'expression s'est alors déjà largement vulgarisée.. Voilà son ambition, voilà sa gloire. Une supposition : un homme est curieux de connaître les facultés qui le distinguent ; il se rend chez un phrénologue et lui dit : « Prenez ma tête, et jugez-moi[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National donne simplement "Prenez ma tête", leçon également retenue pour l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 retient la nouvelle version.. » Celui-ci accepte l’offre et promène ses doigts sur la pièce de conviction avec une gravité scientifique. Quand il a bien vérifié l’objet, constaté les dépressions et étudié les éminences[Par Marc Vervel] « Constaté les dépressions et les éminences » : avec le mot « saillie », ces termes relèvent du vocabulaire spécialisé de la phrénologie. : « Monsieur, dit-il, voici une saillie qui me laisse croire que vous avez du penchant pour le vol. » Naturellement le[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : le patient et le modèle de tête dont se sert le phrénologue ne semblent pas avoir grand-chose en commun. Le caractère très marqué de cette tête phrénologique paraît notamment renvoyer aux représentations d’époque des criminels. Voir par exemple la description d’un voleur par Gall et Spurzheim : « Les organes supérieurs n’avaient qu’un développement défectueux ; l’organe d’une qualité malfaisante, au contraire, avait acquis un haut degré de développement et d’énergie, et cette qualité malfaisante était encore secondée par l’activité de la ruse. Cet homme était petit et trapu ; son front était très bas, déprimé en arrière, immédiatement au-dessus des sourcils très échancrés, latéralement au-dessus ses yeux, mais large et saillant vers les tempes. Sa physionomie n’annonçait aucune attention pour les choses raisonnables ; l’on n’y découvrit que la ruse et la malice. Était-il donc bien difficile de conclure, de l’organisation de cet imbécile, qu’il devait être incorrigible », F.J. Gall et G. Spurzheim, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, Paris, F. Schoell, t. II, 1812, p. 186. Quant au phrénologue, il pourrait évoquer François Broussais (1772-1838), qui avait créé la Société phrénologique de Paris en 1831 et publié un Manuel de phrénologie en 1836, voire Franz Joseph Gall lui-même. visiteur se révolte ; mais le savant ne s'en émeut pas. « Oui, monsieur, ajoute-t-il, et, en tenant compte de ce brusque enfoncement, vous iriez même au besoin jusqu’à l’assassinat. Du reste, vous devez être gourmand, jaloux, brutal et même un peu ivrogne. Voilà ce que m’indique parfaitement votre périphérie osseuse. » Telles sont les aménités de la phrénologie. Le crâne est une ruche où les péchés capitaux et les vertus théologales ont leurs cases assignées : ici la sobriété, là l’intempérance ; la probité à deux lignes de l'escroquerie ; la galanterie près de la fidélité[Par Marc Vervel] La phrénologie utilisait un vocabulaire codifié, avec « l'amativité », la « bienveillancivité »... (voir le catalogue de l'exposition L'Ame au corps, Paris, RMN, 1993).. L’équilibre des diverses cases constitue l’ensemble des qualités, des facultés, des sentiments de l'individu. Vive Dieu ! comme cette découverte simplifie le gouvernement des races humaines[Par Marc Vervel] On retrouve ici l’accusation d’irréligion portée à l’égard de la phrénologie. Un tournant spiritualiste s’observe d’ailleurs dans certains courants phrénologiques du début des années 1840, comme en témoignent les positions de Marchal de Calvi. Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit. p. 268. ! Avec un bureau des bosses[Par Marc Vervel] Ancien bagnard devenu chef de la Sûreté, Vidocq a bien recours à la phrénologie, dans Les Voleurs. Physiologie de leurs moeurs et de leur langage (1837) : « Je ne sais si les phrénologistes ont remarqué sur le crâne de certains voleurs qu’ils ont étudié, la bosse de l’imitation. Quoi qu’il en soit, l’imitation est le trait le plus caractéristique de la physionomie des voleurs de profession. Lorsqu’un des grands hommes de la corporation a adopté un costume remarquable, tous les autres s’empressent de l’imiter, et ils achètent chez les fournisseurs du voleur en renom les objets qui doivent servir à leur toilette ; cela est si vrai que très souvent le costume, les manières d’un homme, ont été un diagnostic qui me l’a fait reconnaître pour un voleur de profession. » Moreau-Christophe, ancien inspecteur général des prisons, va plus loin encore qui réunit l’antique théorie des tempéraments rajeunie par Cabanis, la phrénologie, la physiognomonie, la chirognomonie, et envisage les « signes constitutionnels », les « signes crânioscopiques », les « signes physiognomoniques », les « signes chirognomoniques », les « signes plastiques » et les « signes mimiques », pour répondre à la question : « À quels signes peut-on reconnaître un coquin ? » (L.-M. Moreau-Christophe, Le Monde des coquins. Physiologie du monde des coquins, Paris, Dentu, 1864 (2e éd.), chapitre VI). Il n’oublie pas, dans cette sémiologie du crime, les odeurs et souligne, entre autres traits, l’odeur reconnaissable entre toutes de Vidocq : « […] il portait fièrement sur un cou court et nerveux, une forte tête, légèrement penchée à gauche, ombragée d’une chevelure épaisse, de couleur fauve. Son front était large comme sa poitrine. Il avait le nez épaté, les narines ouvertes et velues, les oreilles séparées de la tête, la bouche grande et gaillarde, les lèvres contractées et gouailleuses, les joues pleines et fermes dans l’âge mûr, flasques et pendantes dans la vieillesse, les pommettes saillantes. Ses yeux étaient ronds, verts, petits, perçants. Ils brillaient parfois, comme des escarboucles, sous des sourcils fournis, arqués, proéminents. Son ventre était rondelet, ses épaules larges, son pied petit, ses bras courts et terminés par des mains nerveuses et poilues. Sa physionomie mobile prenait l’expression et la teinte qu’il voulait lui donner. Il y régnait plus de ruse encore que d’intelligence. Sa parole était enrouée. En colère, il rugissait. Son rire était moins un rire qu’un ricanement. Il marchait vite, et, quoique infatigable, il transpirait facilement. L’odeur qu’il exhalait alors vous montait moins au nez qu’à la gorge. Le cabinet du chef de la lre division, M. Le Crosnier, auquel ressortissait le service des prisons, et où, dès lors, j’ai eu souvent l’occasion de rencontrer le personnage, en 1832, avait besoin de fumigations guitoniennes chaque fois qu’il en sortait. » (op. cit., p. 229). On notera cela dit que dès le début des années 1840, Louis-Francisque Lélut conduit une série d’expériences qui lui permettent de récuser l’idée que les cerveaux criminels auraient des caractéristiques particulières. De manière générale, les expériences phrénologiques du début des années 1840 sont peu concluantes, et les attaques se feront de plus en plus virulentes au cours du temps - ce qui n'empêche pas les discours ambiants, on le voit, de continuer à y faire référence. Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit., p. 249-283., la police s’exerce à coup sûr, et la justice n’est plus que l’examen des boîtes osseuses. Les aptitudes sont tout de suite connues, les penchants signalés, et chaque année le prix Monthyon[Par Marc Vervel] Jean-Baptiste de Montyon (1733-1820), philanthrope à l’initiative de trois prix, dont le prix de vertu, remis chaque année par l’Académie française pour récompenser un acte ou un ouvrage particulièrement édifiant du point de vue de la morale. Balzac, qui aspirait à l’obtenir, y fait régulièrement allusion. « Il y a des mouvements de jupe qui valent un prix Montyon », Balzac, Théorie de la démarche, La Comédie humaine, Paris, Pléiade, t. XII, 1981, p. 288-289. Reybaud a lui-même obtenu ce prix en 1841. Ce prix est peu à peu tourné en dérision, et fréquemment cité sur le mode satirique pour se moquer de toute forme de morale officielle et traditionnelle. va chercher la plus belle protubérance du royaume dans la case du cerveau qui répond au mot de vertu. Tout se mesure au compas[Par Marc Vervel] La mesure du crâne se fait au moyen d’un instrument appelé « compas phrénologique »., et l'on moule les plus beaux crânes[Par Marc Vervel] Gall et Spurzheim avaient commencé à mettre en place une collection de moulages de têtes, en donnant une place importante aux hommes célèbres. La vogue phrénologique avait entraîné le développement de cette pratique, et certains, tel Lacenaire, ont légué d’eux-mêmes leur tête à des fins de moulage. Les « collections de têtes » peuvent être montrées au public – c’est tout l’objet du musée de la Société phrénologique de Paris. Ces crânes, très prisés des caricaturistes ou de sculpteurs qui avaient leur propre musée phrénologique, pouvaient même être commercialisés. On en trouvait par exemple chez Dantan, sculpteur et auteur de statuettes-charges des célébrités d'alors (dont celles de Balzac). pour l'instruction de la postérité. Et de trois ! — Le tableau est un peu chargé, mais n’importe. — Nous ne sommes pas au bout, Jérôme. Voici les hydropathes[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : l’image illustre l’idée exprimée quelques lignes plus loin selon laquelle « l’essentiel est de servir [l’eau claire] à froid, en douches, en bains, en couvertures mouillées, en boissons et en lotions ». La référence au canard est illustrée par le biais des pattes du buveur d’eau. Le médecin à l’arrière-plan contrôle les opérations sans avoir visiblement l’intention de se mouiller.[Par Marc Vervel] L’hydropathie est inventée par Vincent Priessnitz (1799-1851). Outre le traitement par eau froide, ce dernier prône l’exercice et la diète. Ses principes, qui se rattachent à un courant néo-hippocratique et vitaliste, apparaissent dans la littérature médicale des années 1830 avec par exemple une Notice sur l’hydrosudopathie, publiée chez Mansut en 1838 sons nom d’auteur, ou l’ouvrage d’Eudore Baldou, L’Hydropathie, traitement rationnel par la sueur, l’eau froide, le régime et l’exercice, Paris, Baillière, Dentu, 1841. L'hydropathie se voit très rapidement attaquée. Arnaud Baubérot, « Les vicissitudes de l’hydrothérapie en France », dans Histoire du naturisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 61-80. On notera que Reybaud suit ici le même ordre de présentation que celui adopté par Louis Huart.dans sa Physiologie du médecin., nouvelle invention, école de Priessnitz l’Allemand[Par Marc Vervel] Vincent Priessnitz (1799-1851), fondateur de l’hydropathie. . En tombant d’une montagne, mon brave Priessnitz se brise trois côtes[Par Marc Vervel] Priessnitz aurait effectivement inventé l’hydropathie à la suite d’un accident de jeunesse, au sujet duquel circulaient plusieurs versions. Sussana Czeranko, « Vincent Priessnitz (1799-1851) », dans Integrative Medicine: A Clinician’s Journal, 18(4)/25, 2019., et il invente l'hydropathie, c’est-à-dire l’art de guérir les humains avec de l’eau claire. L’eau claire, dont on n’avait pas jusqu’ici apprécié l’importance, reprend tout à coup le rang qui lui est dû. Priessnitz l’applique d’abord à sa charpente détériorée et se confectionne une membrure neuve à l’aide de l’élément méconnu, puis il étend si bien cette invention, qu’aucune maladie ne lui échappe. L’humanité a trouvé dans l’eau claire une nouvelle vie : l’essentiel est de la servir à froid, en douches, en bains, en couvertures mouillées, en boissons et en lotions. Des savants ont avancé que l’homme, dans les temps primitifs, tenait un peu du canard : si Priessnitz réussit, cette hypothèse pourra redevenir une vérité. Hors de l’eau claire, plus de salut[Par Marc Vervel] Reprise de l’expression traditionnelle « hors de l’Église, point de salut », que l’on trouve à l’origine sous la plume de Cyprien de Carthage. ! Et de quatre ! — Ceci, Saint-Ernest, est encore peu répandu. Ou sont les hydropathes[Par Marc Vervel] La remarque est juste – au regard du magnétisme ou de l’homéopathie, l’hydropathie est très peu répandue. ? — Je t’en citerai alors qui ont plus de célébrité : par exemple, les aigles de la médecine légale[Par Marc Vervel] La médecine légale prend peu à peu son essor au XIXe siècle. Les médecins mais aussi les officiers de santé peuvent assurer cette mission et produire une expertise médico-légale. Pour autant, Alphonse Devergie regrette encore le manque de connaissances pratiques des professionnels requis de produire une expertise, Médecine légale, théorique et pratique, Bruxelles, H. Drumont, 1837. Sur les limites de la médecine légale du XIXe siècle et les difficultés que rencontrent les praticiens, Sandra Menenteau, « L'art d'improviser. La pratique des autopsies médico-légales au XIXe siècle », Histoire des sciences médicales, XLVI/2, 2012, p. 151-162.. Voilà des chimistes infaillibles et bien rentés : on leur apporte un linge taché de sang : « Ceci, disent-ils, est du sang de femme, du sang de jeune homme, ou de vieillard , ou d’homme fait ; » le tout avec un imperturbable aplomb et au risque de laisser la vie d’un pauvre diable au fond de leur cornue[Par Marc Vervel] Ce passage, qui renvoie au rôle de l'analyse visuelle dans la pratique médicale, fait référence à la mise en place du « paradigme indiciaire », pour reprendre la formule de Carlo Ginzburg dans Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire (1986), Paris, Flammarion, 1989. Ce paradigme, notamment associé à la mise en place des techniques d’investigation policière modernes, triomphera dans la seconde moitié du siècle, mais ses prémisses se mettent en place plus tôt. La symptomatologie médicale repose intrinsèquement sur cette approche, et joue un rôle fondamental dans sa mise en place. Elle est rattachée ici à un savoir arbitraire, détaché des réalités et indifférent à la vie humaine. C’est indirectement la défiance à l’égard de la médecine légale naissante qui se donne à lire ici.. Pour l’empoisonnement par l’arsenic que n’ont-ils pas essayé? Un instant on a pu croire que la race des caniches allait disparaître[Par Marc Vervel] L’expérimentation animale n’a pas attendu le XIXe siècle pour exister, mais elle se développe considérablement avec François Magendie (1783-1855) – avant que Claude Bernard (1813-1878), dans les décennies qui suivent, n’en théorise et systématise l’usage. Magendie utilisait notamment de jeunes chiens pour ses expériences, qui portaient par exemple sur les nerfs rachidiens. ; la consommation en devenait effrayante. Trente caniches par jour, voués d’heure en heure à la boulette vénéneuse, à la chaudière d’eau bouillante et à l’appareil de Marsh[Par Marc Vervel] Les boulettes de viande données aux animaux visent à leur faire ingérer diverses substances. Des animaux pouvaient être plongés dans l’eau bouillante afin par exemple d’évaluer la température à laquelle ils décédaient. Le test de Marsh, rendu public par James Marsh (1794-1836) en 1836, vise à déceler la présence d’arsenic dans une substance donnée. Le passage fait ici plus particulièrement allusion à la fameuse affaire Lafarge : Marie Lafarge avait été accusée en 1840 d'avoir empoisonné son mari, maître de forges en Corrèze, avec des gâteaux à l'arsenic, et l'affaire avait donné lieu à une passe d'armes entre les médecins Orfila et Raspail ; l'appareil de Marsh, permettant de mesurer la dose d'arsenic dans les cheveux, avait été au centre des débats. A la fin des Peines de coeur d'une chatte anglaise (1842) de Balzac, qui voit l'empoisonnement du malheureux chat Puff, Grandville avait figuré cet appareil. ! Quelle moisson de victimes offertes au problème de l’intoxication et des taches arsenicales[Par Marc Vervel] L’appareil de Marsh vise notamment à détecter de telles traces. ! Mais les grandes gloires ne se font qu’ainsi : il faut joncher le terrain de morts pour devenir le héros des réactifs[Par Marc Vervel] Nom donné aux corps qui, par leur énergie et par divers phénomènes, décèlent, en peu de temps l’existence de quelques autres corps inaperçus », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. IV, p. 1494. et l’oracle des cours d’assises[Par Marc Vervel] C’est toujours la médecine légale, et de manière générale l’importance croissante du rôle des médecins dans le cadre judiciaire, qui fait l’objet de la charge.. — Vraiment, tu n’épargnes personne. — Mon cher, il y a un peu de jonglerie[Par Marc Vervel] « Tour de passe-passe et de prestige […] toute fausse apparence ayant pour but de tromper, d’en imposer », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 193. partout, en haut comme en bas de l’échelle. Nous jouons une comédie[Par Marc Vervel] Reprise du stéréotype littéraire traditionnel associant la vie au théâtre. ou chacun choisit son rôle : je n’ai pas voulu de celui de niais. C’est une spécialité trop ingrate, et, d’ailleurs, elle est prise. J’aurais pu abonder dans la lithotritie[Par Marc Vervel] Aussi dite lithotripsie. Méthode visant à guérir les calculs, que Jean Civiale (1792-1867) expérimente à l’hôpital Necker à partir des années 1820. Elle fait d’abord l’objet de débats, et peut donner lieu à l’accusation de charlatanisme dans le courant des années 1830. Voir par exemple M.P. Doubovitzki, Reproduction fidèle des discussions qui ont eu lieu sur la lithotripsie et la taille, Paris, Imprimerie de Ducessois, 1835., qui est un charlatanisme assez récent, travailler le corps humain comme un puits artésien[Par Marc Vervel] Les puits artésiens permettent d’accéder à l’eau de nappes souterraines captives. Certains sont créés au cours du XIXe siècle dans le souci d’améliorer l’accès à l’eau potable, par forage dans des nappes sous pression. Un puits artésien (Puits de Grenelle) est notamment foré en 1831 par l'ingénieur Mulot. En 1840, date à laquelle l'eau jaillit enfin du puits, surgissent un ensemble d'ouvrages et de caricatures sur le puits de Grenelle forgé par ce bien nommé Mulot ; voir par exemple Le Charivari du 7 mars 1841., inventer mon petit système de ferraille, broyer ou percuter, me bâtir une réputation européenne avec mes extractions, lutter enfin, réussir et marquer ma place[Par Marc Vervel] On mettait notamment dans les baquets de Mesmer de l’eau et de la ferraille. Saint-Ernest met en avant le caractère dérisoire des méthodes thérapeutiques en usage.. Je ne l'ai pas voulu, ce rôle d’opérateur[Par Marc Vervel] « Charlatan qui vend des drogues en place publique », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. ct., t.III, p. 829. est trop chanceux[Par Marc Vervel] Risqué.. J’aurais pu me faire embaumeur[Par Marc Vervel] Autour des années 40, l’embaumement connaît une certaine vogue, dans un moment où le rapport à la mort et aux morts se transforme. Le développement de l'hygiène, mais aussi de nouvelles normes morales et d'un dégoût de la putréfaction et de la dégradation du corps, alors même que se répandent diverses exhibitions de cadavres, participe largement de cette évolution. De nouvelles techniques d'embaumement se développent à partir des années 1830, entraînant de multiples querelles de brevets. Anne Carol, L’Embaumement. Une passion romantique, Paris, Champ Vallon, 2015. et courir la pratique[Par Marc Vervel] Démarcher, solliciter les clients potentiels. ; orthopédiste et disloquer des corps[Par Marc Vervel] L’orthopédie s’est largement développée depuis le début du siècle. Mais elle est régulièrement accusée de faire violence aux corps. « De nos jours, il y a eu comme une fièvre générale de vouloir guérir les difformités à l’aide des machines, alors qu’il était impossible de calculer au juste le degré de force que l’on doit y employer, machines dont un non moins grand défaut était l’application qu’on en faisait à tous les cas, quelle que fût d’ailleurs la cause qui donnât lieu à la difformité : mais pouvait-il en être autrement puisque, s’il n’y avait pas ignorance complète des phénomènes de la vie, qui est aussi étroitement liée à l’organisme que l’ombre l’est au corps, il y avait avant tout soif d’argent », s.n., De l’orthopédie, Nantes, Imprimerie Merson, 1841, p. 2. ; strabiste et déranger des yeux[Par Marc Vervel] Johann Dieffenbach (1792-1847) est parvenu à pratiquer la première opération de chirurgie du strabisme en 1839, en suivant les suggestions de Georg Stromeyer (1804-1876). ; renouveler le miracle de saint Denis[Par Marc Vervel] Après avoir subi la décapitation, Saint-Denis, évêque de Paris au IIIe siècle, aurait récupéré sa tête qu’il aurait portée entre ses mains. et rajuster la tête d’un mouton après la lui avoir coupée ; obtenir un déplacement artificiel du sang au moyen de la machine pneumatique[Par Marc Vervel] La machine pneumatique permet d’évacuer l’air d’un contenant. Dans La Recherche de l’absolu (1834) de Balzac, elle fait partie des drôles de machines qu’utilise Claës. ; enfin me lancer dans une de ces mille innovations qui font leur chemin par le bruit, s’imposent à l’aide d’une notoriété coûteuse, mais n’ont jamais des racines profondes dans le public. Entre les divers charlatanismes, j’ai préféré celui qui offre les chances les plus étendues et les plus constantes. J’ai pour moi la jeunesse et le plaisir, deux éléments de succès aussi vieux que le monde, et qui ne le quitteront pas de sitôt. — Tu te fais anacréontique[Par Marc Vervel] « Qui pour le fond, la forme ou le goût s'apparente aux odes d'Anacréon. […] Qui chante avec grâce et légèreté toutes sortes de voluptés », TLFi. Le propos de Saint-Ernest est ouvertement cynique, mais Paturot semble se repérer en littérature à partir de quelques mots-clés, tels ici « jeunesse » ou « plaisir », qui suffisent à convoquer la référence en question. Le terme « anacréontique » sera à nouveau utilisé par Reybaud (infra, chapitre XIII)., Saint-Ernest : c'est pour me gagner. Tu le souviens que je suis un homme de style[Par Marc Vervel] Cette locution est déjà apparue sous la plume de Reybaud à propos de Jérôme ( voir supra, Chapitres V et VI de la Première Partie.). — Non, mon cher ; mais je ne comprends pas pourquoi l’on nous jette la pierre[Par Marc Vervel] L’expression vient de l’épisode biblique de la femme adultère, Jean, 8, 7.. Tu viens de voir si nous sommes les seuls à exploiter la crédulité publique[Par Marc Vervel] La dénonciation de la « crédulité publique », et de la manipulation de la population par des exploiteurs de toutes sortes, est un lieu commun de l’époque. L’expression, appelée à être utilisée dans le champ du politique, s’insère largement dans le contexte des années 1830 et 1840 dans des propos visant à dénoncer le charlatanisme. « Quant aux remèdes vantés comme préservatifs du choléra, il n’en est aucun de positif, tous ceux que de pompeuses annonces ont fournis à l’occasion ne sont qu’un tribut levé par le charlatanisme sur la crédulité publique », Encyclopédie des sciences utiles, Paris, Bureau de l’Encyclopédie, 1832-1837, t. XV, article « choléra », p. 190. La crédulité est incarnée au théâtre (vaudeville) et dans la caricature (Daumier) dans le personnage de « Monsieur Gogo », victime naïve de tous les Macaire du temps.. Eh bien, c’est sur nous principalement qu’on se déchaîne. Nous sommes des parias, des excommuniés. Quel mal faisons-nous, après tout ? Nos consultations sont gratuites. — Et où est alors votre bénéfice ? — Quelques drogues de dix, quinze, vingt francs ; une misère. Ce n’est pas plus mauvais que chez le pharmacien : seulement, c’est beaucoup plus cher[Par Marc Vervel] « Seulement, c'est beaucoup plus cher ». Le feuilleton de 1842 donne « seulement c'est un peu plus cher », leçon également retenue dans l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 passe à la nouvelle formulation.. — Saint-Ernest, repris-je alors, je t’ai écouté[Par Marc Vervel] « Saint-Ernest, repris-je alors, je t'ai écouté... ». Le feuilleton de 1842 donne « Saint-Ernest, je t'ai écouté », leçon également retenue dans l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 passe à la nouvelle formulation. jusqu’ici sans t’interrompre. Tu as pu croire que j’étais converti à tes idées[Par Marc Vervel] Paturot reprend un ton de sermon, usuel dans les discours d’époque dénonçant l’état des institutions, et notamment la corruption du corps médical. « Considérez donc, du fond de vos consciences d’honnêtes gens, l’état de délabrement dans la fange duquel gisent vos institutions médicales. Comparez la générosité des sentiments de l’élève avec la sordide cupidité du médecin parvenu […] La santé des malades est au pillage ; on s’arrache la clientèle comme un morceau de pain ; on rançonne le riche, on pressure le pauvre ; on soigne au prorata de la fortune ; qui n’a rien à donner n’a pas de secours à attendre ; et s’il arrive que quelques médecins se dévouent, dans l’expansion de leur zèle, aux consultations gratuites, on les prendrait volontiers pour de faux confrères et des gâte-métiers. […] Désordre et anarchie dans l’institution, cupidité dans l’exploitation, impuissance quand on veut faire le bien, toute-puissance et à l’abri de tout contrôle, sous le couvert d’un diplôme, quand on veut faire le mal. », F.V. Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et les animaux en général, et en particulier chez l’homme, Paris, A. Levavasseur, t. I, 1843, p. LIV-LV. : détrompe- toi. Quel que soit le siècle[Par Marc Vervel] Le siècle : l'époque. où l’on vive, quelque compromise que puisse être une profession, l’honnête homme ne se détourne pas du chemin du devoir. Rien ne peut justifier le déshonneur, ni l’excuse du besoin, ni la tentation de l’exemple. Comme les anges déchus, tu as calomnié ce qui t’entoure, tu voudrais prouver que tout le monde s’est donné à Satan. Il n'en est rien : le corps médical compte encore plus de cœurs dévoués, plus de belles âmes que tu ne le dis, que tu n’affectes de le croire. Ce qu’une profession renferme de plus pur est précisément ce qui se voit le moins. Dans une population aussi considérable, au milieu de tant d’angoisses et de douleurs, le mal frappe les yeux, les bonnes œuvres restent ignorées. Pendant que tu spécules ici sur les fruits du vice, plus d’un jeune confrère va s’asseoir au chevet de l’ouvrier, le soigne, le console, l’aide de sa bourse quand il peut. D’autres poursuivent dans les hôpitaux et les amphithéâtres l’étude des mystères de la vie, et cherchent à pousser la science au-delà des limites qu’elle a atteintes[Par Marc Vervel] Paturot, véritablement déchaîné, accumule dans ce qui relève ici du pastiche appuyé les lieux communs associés à des discours d’époque usant d’une rhétorique à visée moralisante. Il a déjà dénoncé l’immoralité de l’époque et prêché la bienfaisance, il en vient naturellement aux « mystères de la vie » dont l’étude participe du caractère sacré de la médecine. C’est que le lexique religieux imprègne, là comme ailleurs, la rhétorique des propos à visée argumentative. « Si la médecine, jadis si révérée et digne de l’être, rencontre aujourd’hui |…] des gens tout prêts à la flétrir ou à la rabaisser, la faute en est surtout à ceux qui sont admis à fréquenter ses autels. Ainsi, d’un côté, ce sont des hommes à peine initiés aux mystères de la vie qui plaisantent sur la science qu’ils ont embrassée sans trop savoir pourquoi ; de l’autre, ce sont des professeurs ou des médecins encore, entourés de considération comme savants, hommes à la mode peut-être, ou hommes d’esprit, qui rabaissent par des mais perfides ou des mots équivoques l’importance incontestable de la religion médicale qui, cependant, les fait vivre », T.A., Auber, Coup d’œil sur la médecine, envisagée sous le point de vue philosophique, Paris, Chez Lecouvey, 1835, p. 17-18. . Crois-le bien, Saint-Ernest, ce n'est pas une bonne vie que celle où tu t’es engagé. S’il en est temps, renonces-y : tu as du savoir et de l’activité, il est impossible que tu ne parviennes pas. Mais, de grâce, tire-toi de cette fange. — Tu prêches comme un dominicain, Jérôme ; l’abbé Lacordaire[Par Marc Vervel] Lacordaire (1802-1861), prédicateur et journaliste restaurateur de l'ordre des dominicains et tenant d'un catholicisme libéral. Il a rétabli en France l’ordre dominicain, aussi appelé Ordre des Prêcheurs. Enseignement et prédication sont au cœur de leurs missions. serait jaloux de toi. Mon bon ami, chacun son métier. Fais des sermons, moi je fabrique des juleps[Par Marc Vervel] Potion pharmaceutique faite d'un mélange d'herbes ayant des propriétés calmantes. « julep : potion adoucissante ou calmante dans laquelle il n’entre ni huile, ni substances purgatives, ni poudres ou substances extractives, mais qui est composée simplement d’eau distillée et de sirops », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 212.. — Décidément tu ne veux pas rompre avec cette ignoble industrie[Par Marc Vervel] « Profession mécanique ou mercantile, art, métier que l’on exerce pour vivre », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 80. Il y a ici un jeu sur le sens d'activité trompeuse . Voir supra, la note associée au mot « industriel » dans le chapitre II de la Première Partie et celle associée au mot « Flouchippe » dans le chapitre III de la Première Partie. ? — Impossible, mon cher, ma signature est donnée[Par Marc Vervel] La formule exprime l’idée d’un engagement sans retour.. Viens avec moi, ajouta-t-il en me prenant par le bras, je vais te faire voir nos magasins, notre pharmacie. Nous ne sommes pas des industriels de second ordre : nous manipulons en grand. On drogue[Par Marc Vervel] Possible jeu sur le sens argotique de « droguer », tromper. le public ici, mais on le drogue en conscience. »
Je n’avais plus à insister : évidemment Saint-Ernest avait pris son parti. Après un coup d’œil rapide jeté sur son établissement, je le quittai plein de regret de n’avoir pas réussi, et décidé à apporter désormais une grande réserve dans nos relations[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : la gravure de fin de chapitre donne à voir l'attirail du médecin-charlatan, avec ses boîtes de pilules, ses flacons où apparaissent divers prix, ses substances suspectes telle la poudre de « demi-kaifa »..
XII PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI L’HOMME DE LOI[Par Nathalie Preiss] Chapitre paru sous le même titre (mais en minuscules) dans Le National du vendredi 30 septembre 1842..
En quittant le laboratoire de Saint-Ernest, poursuivit Jérôme, je me mis à la recherche de Valmont. De tous les collaborateurs de l’Aspic[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Voir le chapitre VI de la Première Partie. , celui-ci s’était montré le plus sensé, le plus grave. Associé à nos illusions sans les partager, il n'avait jamais considéré cette époque de sa vie comme sérieuse, et probablement il avait pris depuis lors un parti définitif au sujet de sa carrière. Je tenais beaucoup à le revoir, car c’était à la fois un garçon d’un commerce sûr et un homme d’un bon conseil. L’étude du droit lui avait donné l’habitude de peser le pour et le contre, et d’appliquer à sa propre conduite cette méthode de controverse. En toutes choses, il ne se déterminait que d’une manière dogmatique et n’accordait rien à l’entraînement[Par Nathalie Preiss] Valmont ne se laisse jamais aller à un coup de tête.. C’était un esprit essentiellement réfléchi, calculateur et pointilleux, qui apportait dans ses entretiens la méthode d’un mémoire à consulter, et ne quittait un sujet qu’après en avoir épuisé les éléments.
Je cherchai Valmont au palais de justice, je demandai son adresse aux avoués[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Les avoués doivent leur existence au décret des 29 janvier et 20 mars 1791 (supprimés par la loi du 24 octobre 1793, ils seront rétablis par celle du 18 mars 1800) : officiers ministériels, nommés par le roi, ils ne peuvent prétendre à ce titre qu’à partir de vingt-cinq ans et à condition d’avoir obtenu un certificat de capacité auprès d’une faculté de droit (à Paris, ils doivent être licenciés) et d’avoir prêté serment. Ils remplacent les anciens procureurs, chargés de représenter les plaideurs en justice et « ont le droit exclusif de postuler et de conclure pour les parties devant les Cours et Tribunaux » (Almanach royal et national pour l’an M DCCC XLII, Paris, A. Guyot et Scribe, 1842, section VII, « Officiers publics et ministériels », p. 434. Voir aussi, infra, la note associée à avoués dispensateurs de procès"). Aussi, un an avant la publication du feuilleton de Reybaud, l’auteur anonyme de la Physiologie de l’homme de loi par un homme de plume (Paris, Aubert et Cie, 1841), soulignant l’art de l’avoué à faire ainsi fortune sur le dos du justiciable, peut-il écrire : « Jamais on ne traitera de la chicane sans parler de l’avoué, car dans la hiérarchie judiciaire il occupe absolument la même place que l’agent de change en hiérarchie financière […] » (chap. XII, « De l’Avoué », p. 82)., je consultai le tableau des stagiaires[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Supprimé par la Révolution, puis rétabli par le décret du 14 décembre 1810, arraché de haute lutte à Napoléon, l’ordre des avocats (« confrères », en souvenir de la compagnie qu’ils formaient sous l’Ancien Régime, et non collègues) se dote, à partir de 1830, pour chaque cour, d’un conseil de discipline (jusqu’alors nommé par le procureur général), qui établit chaque année, pour chaque juridiction, un tableau des avocats, institué par l’article 29 de la loi du 13 mars 1804, où figurent les avocats stagiaires (à l’issue de ses trois années de licence de droit, l’aspirant avocat doit effectuer un stage de trois ans auprès d’un avoué avant titularisation) : en cas d’incompétence ou d’insuffisance professionnelle avérée, le conseil de discipline peut interdire leur inscription au tableau., rien ne me remit sur sa trace. Le hasard seul m’apprit qu’il s’était, depuis un an, enterré dans l’étude d’un notaire. Cependant il avait eu quelques succès de plaidoiries[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans ce chapitre, Reybaud se livre à la satire de trois métiers que recouvre l’expression liminaire « homme de loi » : ceux d'avocat, d'avoué et de notaire, envisagés successivement par Valmont. Ces métiers touchent au fondement même de la société bourgeoise du temps et fournissent ample matière à intrigue et récit : actes de propriété, héritages, testaments, contrats de mariage, attestations de dettes, droit des affaires etc. deviennent des ressorts dramatiques exploitables à l'infini par le roman de mœurs, et, notamment, par le roman qui se veut « Histoire des mœurs en action », celui d’un Balzac, par exemple, qui avait fait précisément ses classes chez l’avoué Guillonnet-Merville, puis chez Me Passez, notaire, après avoir « fait son droit » (du moins, jusqu’au premier examen du baccalauréat en droit, en 1819). « Faire son droit », tel est bien, dans les romans dits « d’éducation », le programme des jeunes provinciaux ambitieux, à l’instar de Rastignac dans Le Père Goriot ou de Deslauriers (qui l’invoque comme modèle) et de Frédéric Moreau, dans L’Éducation sentimentale (1869) de Flaubert, roman dont le temps de l'histoire se rapporte aux années 1840. ; ses jeunes confrères de la conférence [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’enseignement des facultés de droit, rétablies par la loi du 13 mars 1804, pêchait par l’absence de cours d’éloquence, d’où la création de « conférences », c’est-à-dire de réunions où les futurs avocats se mesurent (se comparent : c’est le sens premier de « conférer ») en de savantes joutes oratoires, sur des sujets juridiques ou politiques. Dans son étude, « L’étudiant en droit » paru dans Les Français peints par eux-mêmes, Émile de la Bédollière se moque de l’enflure des discours mais concède : « Malgré cette enflure, les conférences façonnent l’avocat stagiaire à l’improvisation ; il a l’agrément d’y être à tour de rôle juge, président, ministère public, demandeur ou défendeur ; il apprend à plaider le pour et le contre de la première question venue, ce qui ne laisse pas que d’être d’une application journalière. » (Paris, Curmer, 1840, t. I, p. 24). Il y eut, à Paris, sous l’Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet, plusieurs « conférences » de droit, dont l’une, fort célèbre, celle de la « Société des Bonnes Études » (voir Anne-Martin Fugier, « La formation des élites : les “conférences” sous la Restauration et la monarchie de Juillet », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1989, n° 36-2, p. 221-244), sous la houlette du fameux avocat, Pierre-Antoine Berryer, dit Berryer fils (voir, infra, la note associée à « privilège des célébrités »). À l’issue d’un concours, étaient retenus chaque année, à Paris, les douze orateurs les plus talentueux, qui recevaient (et encore aujourd’hui) le titre de « secrétaire de la conférence » : en 1842, en avaient été distingués : Édouard Allou, Henri Cauvain, Charles Demiannay, Gilbert-Désirat, baron Desmaroux-Gaulmain, Charles Fauvre, Charles Goussard, Jean-Baptiste Lançon, Pierre-François Mandaroux-Vertamy, Louis Philippon, André Roux, Charles Sapey, Auguste Tarry [Conférence des Avocats du barreau de Paris : https://www.laconference.net/la-conference/les-promotions/]. Dans L'Education sentimentale (1869) de Flaubert, roman qui évoque les années 1840, Frédéric, qui « fait son droit » (voir, infra, la note associée à « quelques succès de plaidoiries »), se rêve en avocat, à l'éloquence digne desdites conférences: « Il se voyait dans une cour d’assises, par un soir d’hiver, à la fin des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et sentant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque geste, le couperet de la guillotine, suspendu derrière lui, se relever [...] » (première partie, chap V, Pl., p. XXX).n’en parlaient qu’avec les plus grands éloges ; on regrettait de tous côtés qu’il eût quitté le barreau, où immanquablement il se serait assuré une belle position. Le premier jour où on lui donna la parole, il l’avait gardée pendant trois heures, ce qui est au palais un signe de force : encore quelques essais, et il aurait pu plaider cinq heures durant, sans faiblir, sans demander grâce. Or, cinq heures consécutives, soutenues d’un seul trait, semblent être la limite de l’art oratoire, les colonnes d’Hercule de la discussion judiciaire.[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Expression consacrée pour signifier l’extrême limite. Elle fait référence à l’un des douze travaux d’Hercule : le transport du troupeau de Geryon du Maroc vers l’Espagne, grâce à l’ouverture, dans le mont Atlas, du détroit de Gibraltar, formant les fameuses colonnes, au-delà desquelles s’étend une terra incognita. Deux heures d’haleine constituent l’avocat médiocre ; cinq heures le parfait avocat. On pourrait évaluer de tels mérites avec le dynamomètre.[Par Nathalie Preiss] Appareil à ressort, inventé par Edmé Régnier (1751-1826), qui permet de mesurer une force de traction ou de compression et, notamment, la force musculaire. Heureux les poumons favorisés ! ils sont sur le chemin de la gloire et de la fortune.
Avec les indications que l’on me donna je parvins à rejoindre Valmont. L’étude dans laquelle il travaillait était l’une des meilleures de Paris. Quand j’y entrai, toute la cléricature achevait gaiement un déjeuner frugal en se livrant à des espiègleries d’assez mauvais goût vis-à-vis du petit clerc, le souffre-douleur du lieu[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La « cléricature », soit, ici, l’ensemble des clercs de notaire ou d’avoué, répond à une hiérarchie stricte : tout en haut, le premier ou principal clerc, qui, si l’on croit l’étude de Balzac, « Le notaire », paru dans Les Français peints par eux-mêmes, se pense « demi-notaire » et n’hésite pas à « tyranniser » son patron ; au-dessous, le second clerc, « caissier de l’étude », responsable de la signature, « sent déjà sur ses épaules le petit manteau officiel » ; au-dessous encore, le troisième clerc, âgé de vingt ans, « commence à pâlir devant les contrats de vente » et « aperçoit dans la discrétion et la probité l’élément de son état » ; enfin, tout en bas de l’échelle, mais agile à la gravir, le petit clerc, dit « saute-ruisseau » car il doit traverser la ville pour apporter les actes au bureau de la légalisation des signatures ou aux clients de l’étude, est un « petit garçon de dix à douze ans », « l’espoir de sa famille » (Paris, Curmer, 1840, t. 2, p. 110,108,109). Reybaud joue ici sur un topos des romans et études de mœurs du temps (voir l’évocation de l’étude de l’avoué Derville dans Le Colonel Chabert de Balzac ou celle du notaire Ferrand des Mystères de Paris d’Eugène Sue, 1843, seconde partie, chap. X) qui laisse entendre que toute cette cléricature, une fois le maître parti, fait éclater en saillies « l’esprit français, comprimé par les cartons poudreux du Minutier » et « recule les limites du drolatique » (Balzac, « Le notaire », éd. cit., p. 108). Si le « saute-ruisseau », petit nouveau d’une étude, est l’objet de ces saillies, il en est aussi le sujet, et forme avec ses pairs un « télégraphe singulier qui transmet dans les Études et au même moment toutes les nouvelles du notariat. La femme d’un notaire a-t-elle mis un bas à l’envers […] le bas, le haut, le milieu, tout se sait par les cent petits clercs du notariat parisien, en rapport au Palais avec les cent petits clercs des avoués » (ibid., p. 109). . Valmont m’aperçut, imposa silence à ses subordonnés, et me conduisit dans la pièce où se trouvait son bureau. Il était deuxième clerc de l’étude, heureux de son sort, l’ayant préféré à tout autre, par goût comme par calcul. Évidemment, notre jeune stagiaire n’avait dû se déterminer qu’avec sa logique habituelle, et j’étais jaloux de savoir comment aux honneurs bruyants du barreau il avait préféré cette condition plus obscure. Je l’interrogeai là-dessus.
« Mon cher Jérôme, me dit-il, il existe ici-bas, une illusion bien fâcheuse : c'est que le titre d’avocat équivaut à une profession[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Même désillusion chez Émile de La Bédollière, dans son étude parue dans Les Français peints par eux-mêmes, « L’étudiant en droit » ; au père qui déclare : « ‟Le titre d’avocat mène à tout” », il réplique : « O bourgeois candide et patriarcal ! le titre d’avocat ne mène à rien ! Où vont ces milliers d’élèves qui s’asseyent chaque année sur les bancs de l’école de droit ? sont-ils tous pourvus d’emplois honorables et lucratifs ? les voit-on primer au barreau ou dans la magistrature ? Hélas ! non ; la majorité ne met jamais les pieds au palais. Quelques-uns deviennent notaires, avoués ou huissiers ; le reste se répartit dans diverses professions. » (op. cit., p. 17).. Les familles font à l’envi de grands sacrifices pour pousser les enfants jusque-là. Les plus belles années du jeune homme, les épargnes de la maison s’y engloutissent, et qu’en reste-t-il ? le droit de porter la robe et la toque,[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Avec le prêtre et le médecin, l’homme de loi est l’une des « trois robes noires », selon la formule de Balzac, qui président aux destinées de la société d’alors. La robe de l’avocat est faite d’étamine de laine noire, complétée par la chausse bordée d’hermine, la toque noire, et le rabat blanc, témoin les nombreuses caricatures de Daumier consacrées aux « gens de justice » et à l'avocat, dont celle de sa série « Types parisiens », parue dans Le Charivari du 17 octobre 1841 (er reprise dans Paris-Comique, Aubert, [1842]), où s'entretiennent deux avocats matois, avec la légende « Vieux scélérat!!...» [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3048850t/f3.highres] de s’essayer aux joutes de la conférence, de figurer sur l’interminable tableau qui décore les salles d’audiences du ressort. Voici quatre ans bientôt que j’ai pris mes grades et marqué ma place parmi les débutants. — Je le sais, Valmont, on vous rend justice parmi vos confrères ; on a su apprécier ce que vous valez. — Eh bien, Jérôme, dans quatre ans il m’a été impossible d’obtenir une affaire, d’avoir un seul dossier[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La Physiologie de l’homme de loi (1841) va dans le même sens et consacre un chapitre à « L’Avocat sans causes et la chasse aux clients » : « se voir condamné à un silence éternel par l’absence de clients… voilà un supplice qui nous rappelle les malheurs de l’infortuné Tantale/Telle est pourtant la destinée inévitable des cinq-huitièmes des licenciés qui après l’expiration des trois années de stage, se font inscrire au tableau des avocats. » (op. cit., chap. III, p. 23-24). Selon l’Almanach royal et national pour 1842, la Cour royale de Paris compte alors plus de 880 avocats contre 60 avoués (Almanach royal et national pour l’an M DCCC XLII, op. cit.). Reybaud avait déjà abordé la question au chapitre V, « Paturot journaliste », lorsque Paturot, assommé par la fuite de Flouchippe avec le capital de la Société du Bitume impérial de Maroc, cherche un nouvel emploi à son ambition : « Le bel avantage vraiment d’avoir une foule inquiète de postulants pour des places déjà prises : écrivains sans éditeurs, avocats sans clients, médecins sans malades […] population improductive, presque parasite, que les atteintes de la misère ne guérissent pas toujours des inspirations de l’orgueil », et Grandville, joignant l’image au texte au chapitre V, avait bien mis au premier plan de ladite population l’avocat sans causes, véritable mendiant avec, en guise de sébille, sa toque, assortie de cette supplique : « Clients pour l’Amour de Dieu » (voir, supra, l'illustration du chapitre V). . Je ne suis ni plus paresseux, ni plus fier qu’un autre : j'ai vu, j’ai sollicité les avoués, qui sont les dispensateurs des procès [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] On l’a vu (voir, supra, la note associé à ce mot), les avoués remplacent les procureurs de l’Ancien Régime et, à ce titre, représentent les plaideurs au tribunal, sans, pour autant, être habilités à plaider, à la différence des avocats, sauf dans les cas suivants : « ils ont le droit de plaider dans toutes les causes où ils occupent, comme avoués, s’ils ont obtenu le grade de licencié en droit, avant le décret du 2 juillet 1812 : les avoués non licenciés, ou qui ne l’ont été que depuis le décret précité, ne peuvent plaider que dans les tribunaux où le nombre des avocats inscrits sur le tableau ou stagiaires, exerçant ou résidant dans le chef-lieu, serait jugé insuffisant pour l’expédition des affaires » (Almanach royal et national pour l’an M DCCC XLII, éd. cit., Section VII, « Officiers publics et ministériels », p. 434-435). L’avoué semble donc ne pas faire une concurrence déloyale à l’avocat. Nonobstant – et c’est ce que dénonce ici Valmont –, cheville ouvrière du procès, il peut orienter son client vers tel ou tel avocat et nouer, pour lui-même, de fructueuses alliances, comme le laisse entendre Agénor Altaroche (l'un des trois rédacteurs en chef du Charivari) dans l’article des Français peints par eux-mêmes qu’il lui consacre : l’avoué de Paris fait du bal qu’il organise « un prétexte de politesses à faire mensuellement , sous forme d’invitations, aux avocats dont on exploite la confraternité, et aux magistrats dont on choie la connaissance. » (« L’avoué », op. cit., p. 140). : ils ont tous des avocats à leurs gages, et cumulent ainsi les bénéfices des deux professions. J'ai visité successivement les présidents des assises, afin d’obtenir quelques nominations d’office dans les procès criminels : ils ont leurs protégés, que soutiennent des noms élevés dans la magistrature et des recommandations puissantes. Repoussé de deux côtés, j'ai encore réduit mes prétentions, j’ai suivi les audiences de la police, correctionnelle, espérant y trouver un accusé sans défenseur, et me signaler par une improvisation triomphante. Vain espoir ! la police correctionnelle est envahie comme le reste : les avocats des prisons ne laissent pas toucher à leur clientèle[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du National, « clientèle des prisons » est orthographiée « clientelle ». La correction intervient dès la troisième édition, chez Paulin, en 1844.. Ils connaissent d’avance le travail du jour, et vont relancer les prévenus jusque dans les cachots. Ainsi, tout est pris d’assaut, civil[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Selon un parallèle balzacien entre deux des « robes noires », le médecin et l’homme de loi, Grandville, dans cette gravure in-texte, met en scène trois avocats et leur « prisonnier », dans tous les sens du terme, à l’image des trois médecins de la consultation contradictoire, au chevet de leur client-patient (voir La Peau de chagrin). L’on distingue d’ailleurs à l’arrière-plan, sur le mur de la prison, le dessin d'une tombe et d'un couperet de guillotine avec une inscription difficile à déchiffrer, mais dont la clé est donnée dans un dessin préparatoire: il s'agit de « Poulmann » (Pierre), dit Durand, dit Legrand, condamné à mort, à l'âge de 35 ans, par la cour d'assises de la Seine, en 1844, pour l'assassinat de l'aubergiste Jeanton, à Nangis. Le Charivari du 12 mai 1842, dans sa série "Petites plaies sociales. XVIII", avait publié un article consacré au type de « L'avocat de prison », qui, avec la complicité du guichetier et d'autres employés de la prison, s'attire les bonnes grâces, mais pas à titre gracieux!, des voleurs, en leur promettant gain de cause, grâce à son éloquence., criminel, correctionnel ; il n’y a plus de place à aucune barre ; dix années d’attente et de postulation ne suffisent pas pour assurer du travail[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Inutile de préciser que, si aucun texte de loi n’interdit à l’avocat de solliciter ou directement ou indirectement un futur client, la déontologie, en revanche, l’interdit, et les conseils de discipline sont fort pointilleux à cet égard et, semble-t-il, contrairement à ce que dénonce Valmont, les écarts seraient exceptionnels dans la première moitié du siècle, à la différence de la fin du siècle (voir Marie Lamarque, « L’avocat et l’argent », thèse de droit, Bordeaux, 2016, p. 309). . Mon cher Jérôme, croyez-moi bien, c’est la plus ingrate des carrières. — Si elle est comme vous le dites, Valmont, il est certain que la perspective n’est pas engageante. — Plus nous irons[Par Nathalie Preiss] De « “Plus nous irons” », jusqu’à « "Il fallait devenir avoué” », très importante variante par rapport à la version initiale du feuilleton du National (elle perdure dans la troisième édition de 1844, chez Paulin), qui présente de façon synthétique ce que Reybaud détaille dans cette édition de 1846 : « Plus nous irons, moins cela sera tolérable. Autrefois, il se créait encore des cabinets d’avocat. Une couleur politique décorait certains noms et y ajoutait une auréole que les hommes d’affaires étaient obligés de respecter. Les célébrités du barreau datent encore de ce temps ; à peine en reste-t-il sept ou huit qui aient une valeur acquise. Aujourd’hui le moyen de parvenir est usé ; la politique ne conduit plus à une clientelle. Nous voici au règne des gens d’affaires dans la plus froide et la plus triste acception du mot. Les avoués disposent des avocats ; l’argent commande au talent ; la charge domine le grade ; la procédure éclipse la plaidoirie. C’est un triste aveu, mais il faut savoir le faire. Qu’en résulte-t-il ? que les services de l’avocat sont au rabais, et que le choix du défenseur dépend presque toujours de l’agent instrumentaire. Entre le client et l’avocat, les relations d’autrefois ont disparu ; tout se fait par l’intermédiaire de l’avoué ou du notaire. Les procès même ont pris le caractère de l’époque ; on se les dispute ; on en fait trafic ; on les met aux enchères ou on s’en charge au rabais. Jamais simonie pareille ne fut donnée en spectacle. » , moins ce sera tolérable. Sur mille avocats, à peine en compte-t-on quarante qui prospèrent. Là, comme partout, les gros poissons dévorent les petits. Trois ou quatre cabinets battent monnaie et dépassent quatre-vingt mille francs de produit ; c’est vendre cher la parole. Dix autres roulent entre trente et soixante mille francs, et ainsi de suite jusqu’au fretin. Quand un titre politique s’attache au nom, l’éloquence est plus chère, il faut payer l’auréole. On sait, à quelques francs près, le tarif des aigles du barreau : pour la même affaire, c’est mille francs chez l’un, deux mille, trois mille francs chez l’autre. En matière criminelle on passe même des conventions aléatoires : par exemple, cinq mille francs si la tête reste sur l’échafaud, trente mille francs si elle y échappe, ce qui fixe le prix de la tête, marché ferme, à vingt-cinq mille francs. Dans des cas pareils, l’avocat intéressé au succès sert naturellement ce qu’il a de mieux ; il s’identifie avec son client, il se passionne, il va jusqu’aux larmes. C’est ce qu’on appelle la plaidoirie avec prime ; elle est le privilège des célébrités[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans cette édition, Reybaud se fait davantage comptable que dans la version initiale du feuilleton du National, et les chiffres qu’il avance (un franc de 1840 est équivalent à 2,50 euros environ) vont dans le sens de recherches récentes sur le dernier quart du XIXe siècle (à cette nuance près que les chiffres desdites concernent les individus et non les cabinets et qu’un franc de 1880 équivaut à 3,80 euros environ): « sur 300 avocats exerçant réellement, plus d’une dizaine atteignent régulièrement 100 000 francs par an. Le montant le plus élevé pour un seul avocat est de 230 000 francs pour une année, mais cela reste exceptionnel. En dessous de cette élite pécuniaire se trouve une quinzaine d’avocats dans la tranche entre 50 000 et 100 000 francs de revenus annuels et une trentaine entre 30 000 et 50 000 francs. Pour ce qui est des 250 avocats restants, une soixantaine perçoit entre 10 000 et 30 000 francs, le reste se situe en dessous de 10 000 francs (Marie Lamarque, « L’avocat et l’argent (1790-1972) », op. cit., p. 109). Reybaud semble avoir en tête certaines personnalités lorsqu’il évoque l’avocat politique ou celui des criminels célèbres. Pour celui-là, l’on peut penser, aux Berryer, père et fils - Pierre-Nicolas Berryer (mort en 1841), défenseur du maréchal Ney, avec l'assistance de son fils, Pierre-Antoine, qui, légitimiste, défendra Chateaubriand, et à qui, en octobre 1836, Louis-Napoléon Bonaparte avait offert 25 000 francs, qu'il refusera, pour plaider sa cause, après sa tentative de soulèvement de la garnison de Strasbourg contre le régime de Juillet (Marie Lamarque, op.cit., p. 109, qui s'appuie sur l'ouvrage d'André Damien, Les Avocats du temps passé, Versailles, H. Lefebvre, 1973, p 337) -, ou à Dupin aîné, conseiller privé du futur Louis-Philippe puis président du conseil, que Daumier, dans ses « Célébrités du Juste Milieu » (1832) représente la bouche ouverte, symbole de son éloquence ; et, pour celui-ci, l’on peut penser à Gustave Brochant de Villers, avocat de Lacenaire, médiatique assassin, guillotiné le 9 janvier 1836, qui, écrivain et ennemi public distingué, auteur de Mémoires, avait dédié un poème à son défenseur. Quant à l’avocat capable de pleurer sur le sort de son criminel client, l’on songe à Charles Lachaud, défenseur d’une autre célébrité des assises dont les pleurs l’avaient touché, Mme Lafarge, elle aussi auteur de Mémoires, accusée d’avoir empoisonné son mari à coup de gâteaux à l’arsenic, et condamnée en 1841 aux travaux forcés. . — Et les autres, que leur reste-t-il, Valmont ? — Il leur reste, Jérôme, la compassion des avoués. L’avocat de second ordre est à la merci des hommes de procédure. Quand le choix du défenseur dépend de l’agent instrumentaire[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans le vocabulaire juridique, « instrumenter » signifie « établir un droit, une convention » (voir le Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Paris, Dictionnaires Le Robert, 1992, t. 1). Ici, l’avoué, homme de la procédure, est bien l’agent qui « instrumente ». , à l’instant la plaidoirie est mise au rabais. Souvent même les procès s’enlèvent à l’enchère, on se les dispute, on en fait trafic ; on cède le plaideur, on vend la clientèle, comme s’il s’agissait d’une marchandise. Nous vivons sous le règne des gens d'affaires[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Selon Altaroche, dans l’étude qu’il lui consacre dans Les Français peints par eux-mêmes, l’avoué « offre ses services en dehors de ses fonctions spéciales. Le client a-t-il des fonds à placer, l’avoué se charge de lui trouver un placement avantageux. A-t-il besoin, au contraire d’emprunter, l’avoué lui procurera la somme nécessaire. Bref, de proche en proche, l’avoué devient véritablement un directeur des intérêts temporels » (op. cit., p. 140 ). . — Il fallait alors devenir avoué, Valmont, puisque c’est l’avoué qui occupe[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : au lieu de « devenir avoué », « se faire avoué », et, au lieu d’ « occupe la position » : « tient la position souveraine. » La leçon de cette édition de 1846 est déjà celle de la troisième édition de 1844, chez Paulin. la position souveraine[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La variante (voir la note précédente), qui substitue « occupe » à « tient », accentue ladite position et à l’égard de ses « confrères », avocats et magistrats, et à l’égard des clients (voir, supra, les notes associées respectivement à « dispensateurs de procès » et à « gens d’affaires »). . — J’y ai songé ; mais la profession a d’autres écueils. Le prix élevé des charges a rendu le poste difficile à tenir[Par Phiippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « la position » au lieu de « le poste ». La leçon de cette édition de 1846 est déjà celle de la troisième édition, chez Paulin, en 1844. . Mon bon Jérôme, j’ignore vers quel avenir nous marchons, mais il ne se présente pas sous de beaux auspices. Dans le cours de quarante ans[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « trente » au lieu de « quarante ans », version qui est encore celle de la troisième édition, chez Paulin, en 1844., les offices ont presque décuplé de valeur, et l’on ne saurait prévoir où s’arrêtera cette hausse. Les situations privilégiées sont des abris commodes pour la nonchalance et la médiocrité ; les heureux du siècle s’y réfugient. Mais là aussi une expiation se prépare, et vous voyez déjà le sol se joncher de victimes. On ne rougit pas de demander aujourd’hui d’un office d’avoué, trois cent, quatre cent, cinq cent mille francs[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La version initiale du feuilleton du National : « en trois cents, quatre cents, cinq cent mille francs » a été corrigée dans cette édition de 1846 (comme dans la troisième de 1844) en « trois cent, quatre cent, cinq cent mille francs ».. Qui paye l’intérêt de ce capital énorme ? Hélas ! le client, que l’on exploite de toutes les manières[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Altaroche, dans son article des Français peints par eux-mêmes déjà cité, précise que l’avoué, ce « directeur des intérêts temporels de son client », ne manque pas de prélever pour chaque « service » une prime et invite à ses bals des clients, « qui s’empressent […] de tournoyer aux sons de l’orchestre dont ils payent les violons » (op. cit., p. 140). Quant à l’anonyme auteur de la Physiologie de l’homme de loi, il se livre à cette satire à la Boileau, à propos de l’avoué moderne : « Jamais boudoir mignon de petite maîtresse/N’étala la recherche et la douce mollesse/De ce réduit musqué, luisant, pimpant, coquet,/Qu’un moderne avoué nomme son cabinet./C’est là, qu’enveloppé dans sa robe de chambre,/Couché dans un fauteuil qui sous son poids se cambre,/ Il exerce à loisir l’agréable métier/De plumer les clients sans les faire crier. » (op. cit., p. 86). , malgré les tarifs, malgré la taxe du tribunal, en dépit des précautions que la loi a prises pour protéger les plaideurs. Mon Dieu ! n’accusons pas trop les hommes ; c’est la position qui est mauvaise. Il faut trouver, avant tout bénéfice, trente à quarante mille francs de frais que supporte le titulaire, tant en intérêts qu’en débours[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] ’est-à-dire les intérêts des emprunts pour acheter sa charge et les frais avancés par le notaire pour le compte de son client (documents, déplacements)., et sa part à lui n'arrive que lorsque ce prélèvement est fait. On veut être honnête, sincère, désintéressé ; on ne le peut pas : le poste est écrasant pour tout homme qui n’y est point arrivé avec ses propres deniers, et qui voit toujours, suspendu sur sa tête, le chiffre de l’emprunt ou du restant de prix auquel il est redevable de l’investiture. — En effet, ce n’est pas là une possession sérieuse. — Malgré ces inconvénients, j’en aurais couru les chances [Par Nathalie Preiss] « Chance » (du latin « cadere », tomber) est à prendre ici au sens, attesté au XVIIIe siècle (Dictionnaire historique de la langue française, éd. cit.), de « possibilités qu’advienne tel événement », de « risques ».comme un autre, si je n’avais dû perdre à cela un de mes avantages les plus précieux. Vous le voyez, Jérôme, je suis assez joli garçon : je mets de côté une modestie puérile. Comme agréments extérieurs, la nature m’a assez bien pourvu : taille, figure, tournure, tout peut s’avouer. Ma naissance est convenable aussi ; nous sommes de bonne noblesse de province. Eh bien, tout cela dans une étude d’avoué est enfoui : on ne demande à un procureur aucune des qualités de l’homme du monde. Qu’il sache grossoyer [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans l’argot du droit, une « grosse » est une « copie », ou « expédition », en caractères plus gros que ceux de l’original (la « minute ») d’un acte juridique. « Grossoyer » consiste donc à « expédier » (copier) ledit acte, en vue de son exécution.convenablement, c’en sera assez pour qu’il inspire de la confiance à un titulaire qui veut se retirer. Le reste dépend de la manière dont il saura conduire le chapitre des taxations et l’article des honoraires. Ainsi, quant au physique, latitude entière, et quant au moral, science des additions et des subtilités de la procédure, tel est l’avoué modèle. Tout cela m’était incompatible. — Je le crois bien. — Voilà pourquoi, Jérôme, j’ai songé au notariat. Ici, du moins, la figure sert à quelque chose, et la distinction de la personne n’est pas sans emploi. On nous sait gré de nous tenir avec une certaine élégance, d’avoir des gants propres, du linge fin, des habits coupés avec quelque goût[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Reybaud, comme il le fait à plusieurs reprises dans son ouvrage (voir, notamment, le chapitre XIV : « Grandeur et décadence politiques de Jérôme Paturot »), semble emprunter à Balzac le portrait du notaire moderne, tel que l’auteur de La Comédie humaine le dresse, à travers Solonet, opposé au notaire de vieille roche, Mathias, dans Le Contrat de mariage (1835): « Quand le mince et blond Solonet, frisé, parfumé, botté comme un jeune premier du Vaudeville, vêtu comme un dandy dont l’affaire la plus importante est un duel, entra précédant son vieux confrère, retardé par un ressentiment de goutte, ces deux hommes représentèrent au naturel une de ces ces caricatures intitulées JADIS et AUJOURD’HUI, qui eurent tant de succès sous l’Empire. » (Pl., t. III, p. 561). En fait, Balzac se réfère surtout à la série, datée de 1829 et publiée chez Delpech, de son ami Henry Monnier, connu lors de sa collaboration à La Caricature, intitulée Jadis et aujourd'hui, qui, en 18 planches, met en regard XVIIIe siècle et XIXe siècle, dont, notamment, les planches consacrées à « L'étude d'avoué » et aux « Banqueroutiers». . Le notaire préside aux deux actes essentiels de la vie, le mariage et le testament : il est en contact avec le monde ; non avec le monde à part des plaideurs, comme l’avoué, mais avec la société entière[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’avoué, en effet, est considéré, selon la formule de Balzac, dans son article déjà cité, « Le notaire », comme un « parrain judiciaire », alors que le notaire « est le souffre-douleur des mille combinaisons de l’intérêt, étalé sous toutes les formes sociales » et « tient du prêtre, du magistrat, du bureaucrate, de l’avocat » (op. cit., p. 105). En effet, dans l’exposé de la loi du 16 mars 1803, qui régit le notariat, le conseiller d’État Réal définit les notaires comme des « conseils désintéressés des parties, aussi bien que rédacteurs impartiaux de leurs volontés, leur faisant connaître toute l’étendue des obligations qu’elles contractent, rédigeant les engagemens avec clarté, leur donnant le caractère d’un acte authentique, et la force d’un jugement en dernier ressort, perpétuant leur souvenir et conservant leur dépôt avec fidélité [qui] empêchent les différends de naître entre les hommes de bonne foi, et enlèvent aux hommes cupides, avec l’espoir du succès, l’envie d’élever une injuste contestation » (Paris, Imprimerie de Decourchant, 1829, p. 4). Aussi, le Dictionnaire des professions (Paris, Vve Lenormand, 1842) d’Édouard Charton peut-il affirmer : « le notariat est une des premières professions dans notre ordre social [...]. Le règlement des plus graves intérêts des citoyens lui est confié; il est le dépositaire des secrets les plus importants et les plus intimes des familles; son intervention salutaire maintient la concorde dans la société. Des fonctions de cet ordre, pour être parfaitement remplies, imposent de lourds devoirs, exigent de nombreuses et éminentes qualités » (p. 449). Dès lors, le notaire, dans toutes ses nuances, devient un personnage, sinon à clé, du moins « clé », du roman de la première moitié du XIXe siècle, de Balzac (Pierquin dans La Recherche de l’Absolu, 1834 ; Mathias et Solonet dans Le Contrat de mariage, 1835 ; Roguin, Crottat, Cardot dans César Birotteau, 1837 ; Chesnel dans Le Cabinet des Antiques, 1838 ; Dionis dans Ursule Mirouët, 1842 etc.), de Sand (Simon, 1836), en passant par Gozlan (Le Notaire de Chantilly, 1836. Voir, à cet égard, l’article d’Emily Teising : « "Il est la loi qui marche": représentations de l'homme de loi chez Balzac, Sand et Gozlan », L’Année balzacienne 2014, Paris, Puf, p. 133-146) et Sue (Ferrand dans Les Mystères de Paris, 1843). . Il est donc essentiel qu’il plaise, s’il veut réussir. »
Au moment où Valmont achevait sa phrase, un individu entrouvrit la porte, et, après avoir jeté à son interlocuteur un sourire amical, il la referma avec précaution. Pendant ce court intervalle, j’eus le temps de remarquer une figure joviale et épanouie, quoique déjà sur le retour. Les cheveux étaient blancs, les traits poupards, et des lunettes vertes achevaient de donner à cette physionomie un singulier caractère. La manière dont il s’était retiré témoignait son respect pour Valmont et la crainte qu’il avait de le déranger.
« Vous le voyez, Jérôme, c’est le premier clerc de céans[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Le premier clerc de cette étude : sur la hiérarchie des clercs d’avoué ou de notaire, voir, supra, la note associée au « saute-ruisseau ». : il a vu déjà passer trois titulaires. Il mène l'étude ; mais il est condamné à[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Grandville suit ici fidèlement le texte avec cette gravure in-texte, portrait en pied du premier clerc, qui, symboliquement, une minute à la main, frappe à la porte, fermée, du titulaire: tout « principal» qu'il est, il ne deviendra jamais titulaire de la charge de notaire ou d'avoué, avec son embonpoint et ses lunettes rédhibitoires - « Des lunettes, un ventre trop prononcé, voilà ce qui borne sa carrière.» être premier clerc à perpétuité. Des lunettes, un ventre trop prononcé, voilà ce qui borne sa carrière. Célibataire et premier clerc, il obéit à son destin et le prend avec gaieté. Sa consolation est celle de Rabelais, il épouse chaque soir la dive bouteille[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Soit « la divine bouteille » : allusion à « l’oracle de la dive bouteille », qu’après une véritable épopée, découvrent enfin Panurge et ses compagnons dans le Cinquiesme Livre de Rabelais (ouvrage posthume, 1564). , et s'endort là-dessus. Du reste, il connaît ses devoirs ; les habitudes de la maison lui sont familières. Il sait déjà qu’avant peu d’années je serai titulaire ici, et il me traite avec la déférence que mérite un titulaire en perspective. Pas un mot n’a été prononcé, et pourtant tout le monde pressent dans l’étude que c’est moi qui succéderai. Le titulaire actuel a été deuxième clerc comme moi, je serai titulaire comme lui. — Prenez garde, Valmont, on dit que la profession devient chanceuse[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Du latin « cadere », « tomber », la chance (voir aussi, supra, la note associée à ce mot) désigne l’avènement d’un événement autant malheureux qu’heureux et, ici, l’adjectif est pris en mauvaise part et signifie « risquée ». : de tristes catastrophes l'ont compromise. — Je ne suis point un enfant, Jérôme, j'ai tout pesé. Je sais que le notariat a eu des Vincent de Paul[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une double variante, dont la variante orthographique, attestée à l’époque : « des Saint-Vincent de Paule ». La troisième édition de 1844, chez Paulin, ne garde que la première variante: « des Saint-Vincent de Paul ». qui ont ébranlé son autorité[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’antonomase « des Vincent de Paul », associée à l’idée de malversation, semble incongrue quand on se souvient que Vincent de Paul (1581-1660), canonisé en 1737, incarnait la charité chrétienne désintéressée et avait fondé une congrégation éponyme et créé de multiples œuvres. Mais elle prend tout son sens à la lecture du numéro du 28 novembre 1842 du Charivari (c’est le 30 septembre que paraît le feuilleton de Reybaud dans Le National), qui publie un article satirique et parodique des Mystères de Paris d’Eugène Sue, intitulé « Les Mystères de la ville de Paris/Lettre d'un Saint-Vincent-de-Paule administratif/A Bois-Rouge/ogre au tapis-franc des Champs-Elysées », où le blagueur floueur Robert Macaire, au fondement de l’ouvrage de Reybaud (voir les notes des chapitres III et IV), est dit « rococo » et bientôt dépassé par les « Saint-Vincent-de-Paule » du notariat, de la Bourse, de la voirie, dont le nom s’explique ainsi : « Vincent-de-Paule, me direz-vous, était un saint homme, qui prenait plaisir à élever des petits enfants. Précisément ; nous ne sommes pas des saints, mais nous avons de petits amours de vols que nous mijotons jusqu’à ce qu’ils soient en état de marcher tout seuls ; en un mot, comme vous dites en argot, nous nourrissons le poupard. C’est en cela, mon brave, que nous sommes des Saints-Vincent-de-Paule. » N’en déplaise au Charivari, il semble que James Rousseau, dans sa Physiologie du Robert Macaire, parue la même année, soit plus éclairant encore, précisément à propos du Robert Macaire notaire qui offre à son client de se faire son coffre-fort – « c’est ici la vraie banque de France ! » – et ledit client de s’écrier : «“Quel digne homme !... C’est saint Vincent de Paul égaré dans le notariat !…” », mais « [u]n mois après saint Vincent de Paul est en police correctionnelle sur la plainte d’une centaine de clients auxquels il a enlevé […] une petite somme de dix millions ! » (Paris, J. Laisné, 1842, p. 36). Le « Vincent de Paul » allie donc antonomase et antiphrase, et Eugène Sue, dans son feuilleton des Mystères de Paris, paru le 24 décembre 1842 dans le Journal des débats, joue de cette nouvelle alliance avec le vertueux notaire Ferrand, un « saint homme » !, en fait, totalement véreux… par les plus honteuses banqueroutes[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] En toute rigueur, c’est le terme de « déconfiture » qui convient : ceux de « faillite » et de « banqueroute » s’appliquent à un commerçant ou un entrepreneur (mais c’est aussi l’évolution du métier que suggère Reybaud). Rappelons, en effet, que le droit de la faillite d’alors est régi par le Code du commerce du 18 mars 1807, modifié par la loi du 28 mai 1838, qui arrache la faillite à la notion de faute, en distinguant la « faillite » (« liquidation des biens d’un commerçant qui ne peut faire face à son passif ») de la « banqueroute simple », liée à une négligence et passible du tribunal correctionnel, et de la « banqueroute frauduleuse », liée à des malversations notoires et passible des assises (voir le Traité des faillites et banqueroutes ou commentaire de la loi du 28 mai 1838, en 3 tomes, par Jassuda Bédarride, Paris, Durand, 1844). C’est à la banqueroute simple et frauduleuse que fait ici allusion Valmont (voir Anne-Elisabeth Andréassian, « L'état de faillite après la Monarchie de Juillet: discours romanesque, flétrissure sociale et sentiment de vol des créanciers », dans « Au voleur! », Fr. Chauvaud et A. D. Houte dir., Éditions de la Sorbonne, 2014). Tout le drame du personnage éponyme de Balzac, ce « martyr de la probité », César Birotteau, tient, selon la loi de 1807 (le roman est publié un an avant la réforme de 1838), à la confusion chez lui entre faillite et faute : aussi sa réhabilitation finale, juridique, est-elle vécue (si l’on ose dire, puisqu’il cède au coup de l’Idée Probité qui le tue), comme une résurrection, digne de celle de Lazare ! L'ami de Balzac, Henry Monnier, dans sa série lithographique de 1829, Jadis et aujourd'hui (voir, supra, la note associée à "quelque goût") oppose bien les banqueroutiers de jadis, soumis au carcan et exposés en place publique [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105342935/f1.highres], aux banqueroutiers d'aujourd'hui qui font bombance [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10534613c/f1.highres]. . Le notariat est devenu, comme toutes les professions de notre temps, la proie des hommes d’affaires : à côté des actes on y fait des spéculations, des entreprises. On y a dressé des sociétés par actions pour des existences imaginaires[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’on retrouve bien ici l’idée de la blague de Robert Macaire qui « donne de la valeur au néant » et qui endosse toutes les professions dans Les Cent-et-Un Robert Macaire de Daumier et Philipon (1836-1838 : voir, à cet égard, les notes des chapitres III et IV), dont celle de notaire. La planche de « Robert-Macaire notaire », parue dans Le Charivari du 28 septembre 1836, figure au numéro 23 de la publication en volume chez Aubert (1840) et est suivie par celle de Robert Macaire à la tête d’un bureau de charité (à distinguer du « Robert-Macaire philanthrope »), sous-entendant l’identité, évoquée plus haut, entre le type de Robert Macaire et celui de Vincent de Paul. , et l’officier public a pu s'oublier jusqu’à se faire le complice des clients. Ici, c'est un notaire qui débute dans la profession par un faux et qui va finir sa vie au bagne chargé de onze cents faux[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « faux en écriture publique ». en écriture authentique[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans le domaine juridique, les deux adjectifs, « public » et « authentique » (voir la noté génétique précédente) sont employés indifféremment et qualifient le fait qu’un document officiel est écrit et signé par un officier public (quant à « l’acte authentique », l’article 1317 de la loi du notariat du 16 mars 1807, le définit ainsi : « l'acte authentique est celui qui a été reçu par l'Officier Public ayant droit d'instrumenter dans le lieu où l'acte a été rédigé et avec les solennités requises »). Mais la substitution d’ « authentique » à « publique » dans cette édition (et dès la troisième, datée de 1844) est heureuse, puisqu’elle ménage un effet oxymorique (« faux en écriture authentique »). Si le faux en écriture authentique est passible du bagne, c’est que, selon l’article 441-4 du Code pénal, il s’agit d’un délit, actuellement puni d’une peine de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende. Rappelons que c’est précisément pour faux en écriture que Jacques Collin alias Vautrin, « colonne vertébrale » de La Comédie humaine, commence sa carrière criminelle par le bagne. . Ailleurs on voit des vieillards confiants flétrir par des dispositions judiciaires un notaire qui a escroqué leur fortune[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, importante variante pour cette phrase : « Ici des vieillards ruinés flétrissent par des dépositions accablantes l’officier public qui les a ruinés ». : sur tous les points il s’élève des plaintes, et l'honneur de la profession souffre des crimes de quelques-uns de ses membres. — Vous le voyez, il serait peut-être prudent de s’abstenir. — Que faire alors [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante :« – Que voulez-vous faire alors ? », encore présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844. ? Toutes les carrières n’en sont-elles pas là ? En est-il qui soient pures aujourd’hui, depuis le petit commerce qui falsifie et mélange les denrées jusqu'aux fonctions parlementaires érigées en véritables agences à l’usage des électeurs ? Quoique le notariat ait eu à passer de mauvais jours, c’est encore, entre tous les privilèges civils[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « Le notariat a eu à passer de mauvais jours ; mais entre tous les privilèges civils, c’est celui qui a le plus de conditions de durée [...] », encore présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844., celui qui a le plus de conditions de durée et dont le maintien peut le mieux se défendre. La fièvre industrielle, qui a fait tant de ravages, l'a atteint comme tout le reste ; n’importe : ceci n’a qu’un temps, et l’institution rentrera bientôt dans des conditions régulières. Un seul élément destructeur la menace, c’est l’élévation du prix des charges[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Voir, infra, la note associée à « vingt-cinq mille francs ». Le futur titulaire de la charge devra donc courir après la dot (voir infra). ; mais ce vice lui est commun avec tous les privilèges, et il est indélébile comme le ver dans les mauvais fruits. — Ah çà ! et vous, Valmont, comment pourrez-vous payer cette somme énorme ? — Ici est le secret du métier, mon cher, et je ne devrais pas vous le livrer, quoique ce soit un peu le secret de la comédie. — Comptez sur ma discrétion. — Je vous en dispense, on a fait des vaudevilles là-dessus[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Si nombre de comédies ou vaudevilles (voir, infra, la note associée à « crispins ») mettent en scène un notaire, peu, en revanche, en font leur personnage principal : notons néanmoins Le Notaire, comédie-vaudeville en un acte, par MM*** [Édouard Mazères et Gabriel de Lurieu], créée sur la scène du Gymnase le 25 avril 1822. Il faudra attendre Labiche et sa comédie-vaudeville en trois actes, Un notaire à marier, créée sur la scène du théâtre des Variétés le 19 mars 1853, pour que soit abordée la question, qui occupe Reybaud, du jeune notaire coureur de dots afin de payer sa charge.. Vous savez que je suis joli garçon, Jérôme : eh bien, je payerai avec ma bonne mine. — C’est une monnaie qui n’a pas généralement cours. — Plus que vous ne croyez. Les trois derniers titulaires qui ont exploité cette étude ne se sont pas acquittés autrement. — Expliquez-moi cette énigme, Valmont. — Volontiers. Il est presque passé en usage, Jérôme, que le titulaire d'un office en demande à peu près le capital représentatif de ce qu’il rend : ainsi, par exemple, cinq cent mille francs d'une étude qui rapporte bien net, année moyenne, vingt-cinq mille francs.[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Les revenus du notaire représentent donc 5% du prix de l’étude. Valmont n’exagère pas et rend bien compte de l’élévation du prix des études en vingt ans puisque le notaire Lehon (voir supra), lui, avait acheté à Paris, le 24 janvier 1826, pour 400 000 francs [soit environ 100 000 euros : actuellement, à Paris, le prix d’une étude est en moyenne de 500 000 euros mais peut aller jusqu’à plusieurs millions] une charge dont les revenus étaient de 40 000 francs (Gazette des tribunaux, 23 et 24 mai 1842), soit 10% du prix de l’étude. Or vous comprenez qu’un homme qui a cinq cent mille francs à lui ne les applique pas à un placement pareil, où il faut ajouter sa peine et sa responsabilité pour obtenir un revenu de cinq pour cent[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, tous les sommes et pourcentages évoqués dans ce paragraphe sont écrits en chiffres. La correction est déjà présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844.. À ce prix donc l'étude est cédée à un jeune clerc qui n’a rien, si ce n’est les avantages extérieurs dont je vous parlais. — Je commence à comprendre. — Le patron sait bien qu’il vend le poste à son employé plus cher que cela ne vaut ; l’employé sait encore mieux qu’il le paye bien au-dessus de sa valeur ; cependant, des deux parts, voici le calcul. Le titre de notaire est une position sociale. La femme d’un notaire peut figurer partout avec avantage, même à la cour du roi des Français. À ce titre quand on joint de la grâce, de la distinction, un nom qui sonne bien, on a presque l’option entre les héritières. Les dossiers des fortunes sont dans l’étude même. Il n’y a plus qu’à choisir celle de toutes qui est la plus liquide, la plus ronde. La femme sera toujours assez belle, pourvu que la dot le soit[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Ce portrait des riches héritières, futures notaresses, fait écho à celui que Balzac dresse dans l’étude déjà citée, « Le notaire », « qui se marie pour son état et non pour lui-même » : « De quelque boutique qu’elle procède, la femme du notaire veut devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe : il y en a qui ont voiture, elles vont alors à l’Opéra-Comique. […] Généralement dénuées d’esprit, très-rarement passionnées, se sachant épousées pour leurs écus, sûres d’obtenir une tranquillité précieuse grâce aux occupations de leurs maris, elles se composent une petite existence égoïste très-enviable ; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir un Turc. Il est néanmoins possible de trouver des femmes charmantes parmi les notaresses. » (op. cit., p. 112).. Quand le choix est fait, on attaque à la fois le père et la fille. L’ancien titulaire s’empare de l’un : le nouveau titulaire se charge de l’autre [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’illustration in-texte de la page qui suit montre fort bien ce chiasme avec, au premier plan, debout, le notaire ex-titulaire de la charge, avec sa robe de chambre à ramages, entreprenant le père, assis, de façon à lui cacher ainsi le second plan, occupé par le jeune et élégant nouveau titulaire, en conversation « utilitaire » avec la fille, riche et timide héritière, qu’il « se charge » ! de séduire. ; et, au bout d’un mois, le contrat se signe. Le patron se désintéresse sur la dot, et le nouveau notaire élèvera à son tour, dressera de ses mains un autre second clerc pour se débarrasser de son étude à des conditions fabuleuses. C’est une navette qui roule : il faut la prendre au bond et la lâcher à temps[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Métaphore empruntée au vocabulaire du tissage : il s’agit d’une « navette volante », outil à tisser en bois, de la forme d’un bateau (« nef », d’où « navette »), contenant une bobine de fil de trame que le tisserand lance entre les fils de chaîne et qu’il faut en effet savoir rattraper « au vol » !avec habileté pour confectionner tissu ou tapisserie. . — Et c'est ce que vous ferez, Valmont ? — Oui, mais les temps deviennent durs. Il y a rareté d'héritières et concurrence dans les rangs du notariat. On achète à bas prix les études de la banlieue pour venir dans Paris exploiter les clients à domicile, faire le courtage des actes, abaisser l'institution jusqu’à la postulation directe. On offre des remises aux intermédiaires qui procurent du travail. — Est-ce croyable ? — Quelle différence, Jérôme, de ce notariat au notariat d'autrefois ! On s’est beaucoup moqué de ces tabellions d’opéras qui n’ont qu’une fonction, celle de déployer un papier, et de tirer de leur poche une écritoire de corne. Leur entrée est presque toujours accompagnée d’un évanouissement[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Avant le XVIe siècle, les fonctions du notaire étaient réparties entre le « notaire », qui rédigeait les minutes, le « tabellion » (du latin, « tabella », tablette à écrire) qui en délivrait les « grosses » (copies), et le « garde-notes », qui les archivait. C’est sous le règne d’Henri IV qu’il y eut fusion dans la fonction de notaire des deux autres. À partir de la fin du XVIIIe siècle (Dictionnaire historique de la langue française, éd. cit.), le terme de « tabellion », ressenti comme archaïque, est employé, péjorativement et plaisamment, comme ici, pour désigner un notaire, convoqué au théâtre et à l’opéra à l’occasion de la signature d’un contrat de mariage ou de l’ouverture d’un testament, source de possibles évanouissements de joie ou de dépit ! C’est à la fin de l’acte II de l’opéra-bouffe du Cosi fan tutte de Mozart, sur un livret de Da Ponte (1790) que le notaire lui-même !, la servante des deux sœurs (dont la fidélité est mise à l’épreuve par leurs fiancés respectifs), Despina, déguisée en tabellion, manque de s’évanouir à la découverte de l’imbroglio dont elle est l’ignorant instrument. Donizetti avait donné la part belle au tabellion dans son opéra-bouffe, La Fille du régiment (décembre 1841), et récidivera en 1843 dans Don Pasquale. , à la suite duquel ces dignes personnages rengainent leurs ustensiles et se retirent paisiblement avec leurs perruques bouclées, leurs Crispins noirs[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Issu de la Comedia dell arte, le personnage de Crispin, valet tout à la fois fanfaron et fripon, est créé par le comédien Raymond Poisson, en 1654, dans la tragi-comédie de Scarron, L’Écolier de Salamanque (Grand dictionnaire universel…, de P. Larousse, éd. cit.). Il reparaîtra dans de multiples comédies, dont Crispin rival de son maître de Lesage (1707). C’est pourquoi son nom, par métonymie, en vient à désigner une partie de son costume : un petit manteau noir à capuchon (complété par un chapeau noir à petits bords, un justaucorps noir avec une rapière, et une collerette blanche) et devient nom commun. Au XIXe siècle, le « crispin » est porté par les femmes autant que par les tabellions d’opéra. Si, dans La Cousine Bette de Balzac, la lorette Carabine (proche du monde des actrices), en rentrant chez elle après un souper au Rocher de Cancale, va, tout naturellement, « se débarrasser de son crispin en velours », l’on conçoit l’étonnement et l’indignation de Mme Cibot, la portière, dans Le Cousin Pons, devant les allures de la femme de chambre de Camusot : « "une vieille mijaurée à qui j’avais envie d’épousseter son crispin en velours avec el manche de mon balai ! A-ton jamais vu n’une femme de chambre porter n’un crispin en velours !” ». et leurs culottes courtes. Le tabellion aurait pu être envisagé à un autre point de vue, celui d’une probité irréprochable. Autrefois, le notaire était le confident des familles, le dépositaire des épargnes de ses clients. Des sommes considérables étaient religieusement conservées dans ses coffres, et il n’est pas d’exemple que cette confiance ait été trompée[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] C’est bien pourquoi César Birotteau confie tous ses avoirs et, notamment, la dot de sa fille, au notaire Roguin, qui, en 1818, a vingt-cinq ans de notariat derrière lui, et qu’il déclare : « "Roguin était la Banque pour moi” ». Mais, comme le suggère Valmont plus loin, Roguin est rattrapé par « aujourd’hui » et la spéculation sur les terrains de la Madeleine et s’enfuit avec la caisse en Suisse ! La Physiologie de l'homme de loi s'en souviendra, qui achève le chapitre consacré au notaire (chap. XIV), par cette « charge de notaire » : la fuite, non en Belgique (autre patrie des coureurs et voleurs de fonds!) mais en Suisse, illustrée par un cul-de-lampe de Trimolet et Maurisset (op. cit., p. 93) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530293g/f103.highres].. Soyons justes, d’ailleurs. Si, à Paris et dans quelques grandes villes, l’institution a reçu de rudes atteintes, nos provinces ont encore conservé et maintenu intactes les vieilles traditions du notariat[Par Nathalie Preiss] Reybaud ici se fait l’émule de Balzac qui oppose le notaire d’aujourd’hui au notaire de de jadis (voir, supra, la note associée à « quelque goût ») – souvent de province –, probe, et fidèle à une famille, de génération en génération, tel, à Alençon, le notaire Chesnel, dans Le Cabinet des Antiques, attaché à la famille d’Esgrignon, et qui, au prix de ses propres biens et de sa vie, tente de sauver le fils de famille, le jeune Victurnien, des appâts de la capitale et des assauts de la bourgeoisie nouvelle. . On y voit encore ce que l’on ne voit plus à Paris, des notaires qui restent en exercice toute leur vie et lèguent leurs études à leurs fils ; on y trouve des familles qui comptent plusieurs générations de notaires. Ici, Jérôme, tel office que je pourrais citer a changé dix fois de titulaire en vingt ans. On n’est plus notaire aujourd’hui ; on traverse le notariat[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Même constat dans l’étude des Français peints par eux-mêmes, déjà citée, que Balzac consacre au notaire : « Aujourd’hui les notaires parisiens ne sont plus autant liés qu’autrefois, ils se connaissent moins, leur solidarité s’est dénouée avec les transmissions trop répétées des offices. Au lieu d’être notaires quelque trente ans, la moyenne des exercices est de dix ans au plus. Un notaire ne pense qu’à se retirer, ce n’est plus le magistrat des intérêts, le conseil des familles, il a tourné beaucoup trop au spéculateur. » (op. cit., p. 111). . »
Valmont termina là ses confidences ; un vieillard assez vert et d’un extérieur distingué venait d’ouvrir la porte de son cabinet ; une jeune fille charmante marchait à côté de lui[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Voir, supra, la chute du portrait balzacien de la notaresse.. Quand le clerc eut aperçu les deux visiteurs, il se leva vivement, alla vers eux, les invita à entrer et à s’asseoir. En même temps, il me fit un signe que je compris. J’étais de trop, je pris mon chapeau et battis en retraite. Valmont m’accompagna pendant quelques pas et eut le temps de me glisser dans le canal auditif quelques mots que je fus seul à recueillir[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Variante dans la version initiale du feuilleton du National : « entendre ». La leçon de cette édition de 1846 est déjà celle de la troisième édition, chez Paulin, en 1844..
« Une héritière de cinquante mille livres de rente, mon cher. — À vos affaires, Valmont, lui dis-je, nous nous reverrons à loisir. »
Et je descendis l’escalier, la tête remplie de ce que je venais d’entendre. Évidemment, Valmont était un garçon avisé : ne pouvant réformer son siècle, il cherchait à marcher avec lui. De toutes les manières, il ne pouvait plus m’être utile dans le sens que j’avais espéré ; sa carrière était désormais nettement tracée. Sur trois collaborateurs auxquels j'avais songé, deux m'échappaient déjà ; il ne me restait plus qu’à faire des ouvertures à Max, le prosateur chevelu.
Je remontai en cabriolet, et continuai mes courses.
XIII[Par Marc Vervel] Le chapitre XIII est d'abord publié en feuilleton dans le National du 2/10/1842. PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI L'HOMME DE LETTRES.
Dans mon entretien avec Valmont, poursuivit Jérôme, j’avais eu des renseignements sur la destinée de Max[Par Marc Vervel] « La destinée de Max ». Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 indiquent : « la destinée de Max, notre prosateur chevelu ».. Après avoir, pendant quelques mois, végété sur les avenues du feuilleton[Par Marc Vervel] Alors que la « librairie » occupait traditionnellement de manière privilégiée le Quartier latin puis le Palais Royal, on assiste alors au déplacement progressif des organes de presse du côté de la Bourse, de la Chaussée d’Antin et des Grands Boulevards. La formule renvoie également métaphoriquement au feuilleton-roman, ce « rez-de-chaussée » du journal, qui, alors en plein essor, avec Sue, Dumas et Reybaud lui-même (Jérôme Paturot paraît d’abord en feuilleton dans Le National, et un chapitre inédit de la Seconde Partie sera publié dans Le Constitutionnel, qui avait accueilli Le Juif errant de Sue en 1843), ouvre bien sinon un boulevard, du moins des avenues, même si elles sont sans issue pour Max. Sur les différents sens à l'époque du mot « feuilleton », voir la note associée à ce mot supra, Chapitre VII de la Première Partie., notre prosateur chevelu[Par Marc Vervel] « Notre prosateur chevelu venait d'obtenir ». Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 donnent « Max venait d'obtenir ». venait d’obtenir une place dans les bureaux de l’instruction publique[Par Marc Vervel] On trouve tout au long de ce chapitre une satire de la bureaucratie administrative, thème inépuisable qu'a déjà exploité Balzac (Les Employés, 1838), et que reprendra Reybaud au chapitre XIII de la Seconde Partie ainsi qu'au Chapitre I de son Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques, où son héros est employé de bureau. Le ministère de l’Instruction publique, ancêtre du ministère de l’Education Nationale, a été créé en 1828.. Il était employé, ou, pour me servir d’un mot plus sonore[Par Marc Vervel] L’expression « mot sonore », associée à l’usage rhétorique du langage, est assez usuelle au XIXe siècle, et peut notamment se charger comme ici de connotations négatives pour désigner le caractère artificiel d’expressions creuses. Voir déjà le numéro du 12 décembre 1791 des Annales patriotiques et littéraires de la France de Louis-Sébastien Mercier : « Extorquer un secret par toutes sortes de voies, pressurer la pensée humaine, et violer tous les sanctuaires de la confiance, c’était naguère le système de cette pétaudière qu’on appelait ici "gouvernement". Un mot sonore, la "raison humaine", justifiait, ennoblissait toutes ces turpitudes », ou encore, plus près de la date de parution de Jérôme Paturot : « La vengeance ! Mot joyeux et sublime lorsqu’il est prononcé par une bouche vivante ; mot sonore et vide prononcé sur une tombe qui, si haut qu’il retentisse, ne réveille pas le cadavre endormi dans le tombeau », Gaillardet et Dumas, La Tour de Nesle, Paris, Barba, 1832., fonctionnaire public[Par Marc Vervel] Reybaud joue ici sur la nuance, d’ordre économique, entre employé et fonctionnaire, après Balzac qui dans son roman Les Employés (intertexte bien présent dans ce chapitre et qui éclaire le titre balzacien, emprunté à Grandeur et Décadence de César Birotteau, du chapitre suivant), paru en 1843, fait précisément dire à Bixiou : « Où finit l’employé commence le fonctionnaire, où finit le fonctionnaire commence l’homme d’État. » : il émargeait[Par Marc Vervel] Emarger, « recevoir d’un organisme le traitement affecté à un emploi », en donnant précisément comme exemple ce passage de Jérôme Paturot, TLFi, ATILF, CNRS et Université de Lorraine.. C’était une position sociale[Par Marc Vervel] La formule fait explicitement écho au titre de l’ouvrage : Paturot semble envieux ou admiratif d’un camarade qui, contrairement à lui, paraît avoir enfin touché au but..
En un clin d'œil, mon cabriolet me déposa à la porte du ministère de la rue de Grenelle[Par Marc Vervel] Il s’agit de l’hôtel de Rochechouart, au 110 rue de Grenelle, où s’installe le ministère de l’Instruction publique en 1829 : « Une ordonnance de Charles X, en date du 4 janvier 1828, publiée dans un des derniers numéros du Bulletin des lois, autorise l’Université à acquérir, moyennant une somme de 450.000 francs, l’ancien hôtel de Rochechouart, rue de Grenelle Saint-Germain, nᵒ116, pour le logement du grand-maître et le placement du conseil royal et des bureaux de l’Université », Gazette des écoles, 6 janvier 1831 (le nom et la numérotation de la rue ont changé en 1838). C’est encore aujourd’hui le siège du ministère de l’Education Nationale., véritable palais élevé au faste universitaire[Par Marc Vervel] « Université, corps enseignant établi par l’État » (Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand dictionnaire, 1866-1890, t. 15). Au XIXe siècle, le mot ne désigne pas spécifiquement l’enseignement supérieur, mais renvoie au monde éducatif dans son ensemble.. Au fond et à la suite d'une double cour, l’hôtel du personnage en possession du portefeuille[Par Marc Vervel] Il s’agit du ministre de l’Instruction publique. Dans les années 1830, de nombreuses personnalités occupent successivement ce poste, dont Guizot, de manière presque continue, entre 1832 et 1837. ; sur les ailes et répartis dans quatre ou cinq corps de logis, les bureaux de l'administration ; l'ensemble est complet, le local heureusement choisi ; rien n’y manque, si ce n’est l’âme, l’inspiration, la vie[Par Marc Vervel] Ici commence la satire de l’Education nationale, qui va revêtir dans le texte une multitude de formes. Au vocabulaire romantique convoqué ici va notamment s’opposer l’idée d’un univers éducatif profondément matérialiste.. Le souffle de la spéculation[Par Marc Vervel] L’expression « souffle de la spéculation » se retrouve de loin en loin tout au long du XIXe siècle pour désigner un moment d’emballement financier. « Comment détruire ces valeurs, que le souffle de la spéculation aurait créées, sans enterrer le crédit même sous leurs débris », Le Courrier français, 10 juillet 1840. Le mot « spéculation », s’il est évidemment porteur comme ici de connotations négatives au moins depuis Balzac, renvoie aussi de manière plus neutre aux activités financières (voir par ex. L. Borel, Traité de la bourse et de la spéculation, Paris, chez l’auteur rue Mazarine, 1835). En tout état de cause, ce « souffle de la spéculation » « souffle » précisément sur l’ensemble de Jérôme Paturot, avec les floueurs-blagueurs-Robert-Macaire (voir le chapitre III), le baron Flouchippe qui trône en majesté dans le cul-de-lampe final, la princesse Flibustofskoï, ou encore Tapanowich Karostokorff, spécialistes des sociétés sans fonds et de la spéculation et circulation à vide, de la moderne bulle financière qui fait « pschitt » et rime, en effet, non plus avec inspiration mais expiration. a aussi passé par là : l’enseignement s’est fait industriel[Par Marc Vervel] La charge paraît porter prioritairement sur la place de la spéculation dans l'enseignement privé. Dans la dynamique du « souffle de la spéculation » des floueurs et blagueurs de toutes farines, Reybaud joue aussi sur la connotation de tromperie, flouerie par le « puff » et la blague attachée au substantif et à l’adjectif « industriel », témoin la justification du titre « Galopin industriel » dans la Physiologie du Gamin de Paris (Paris, Aubert, 1842, chap. IX, p. 41).. Sous un régime basé sur l’intérêt, il n’y a plus de place pour le dévouement ; le calcul envahit tout[Par Marc Vervel] Quasi-citation de Balzac, Physiologie de l’employé : « Quoique la statistique soit l’enfantillage des hommes d’État modernes, qui croient que les chiffres sont le calcul, on doit se servir de chiffres pour calculer. Calculons ? Le chiffre est d’ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l’intérêt personnel et l’argent, où tout est si mobile que les administrations [les ministères] s’appellent 1er mars, 29 octobre, 15 avril, etc. Puis rien ne convaincra plus les masses intelligentes qu’un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d’état, en définitive, se résout par des chiffres. » (Paris, Aubert, 1841, p. 13).. Dans les institutions en vogue[Par Marc Vervel] Reybaud reprendra l’expression dans La Vie à rebours, où son héros Armand Courtenay, au début de la monarchie de Juillet, est placé « dans une institution en vogue où rien ne devait être négligé pour en faire un savant, selon toutes les règles de l’art. Le vieux Courtenay avait déclaré qu’il ne regarderait pas au chiffre des mémoires, pourvu qu’on lui en donnât pour son argent. Le digne père fut servi au-delà de ses vœux ; tous les trois mois des additions terribles vinrent lui prouver qu’il était compris », La Vie à rebours, Paris, Michel Lévy frères, 1854, p. 51. On voit que la charge peut porter aussi, au passage, sur la mode de l'enseignement des sciences., on a des élèves qui figurent comme montre, dont on fait étalage pour attirer les chalands[Par Marc Vervel] La satire des institutions privées d'enseignement est fréquente au début du XIXe siècle, par exemple chez un Dickens (Dombey et fils, 1846-1848). Elle peut viser aussi bien les institutions pour jeunes enfants, qu'elles soient laïques ou religieuses, que ce qu’on n’appelle pas encore les « grandes écoles », avec en particulier l’École polytechnique ou Saint-Cyr. Des préparations publiques mais aussi privées forment notamment les étudiants afin qu’ils puissent passer les concours d’entrée, et ces « maisons d’éducation » sont alors très courues, au point qu’une véritable concurrence se met en place. « On ne compte à Paris que 7 ou 8 institutions au plus dans lesquelles on ait établi des cours spéciaux de mathématiques. Deux seulement, celles de Mayer et Laville, sont exclusivement destinées à préparer les jeunes gens pour les diverses écoles. La maison de Mayer est pleine. Il est obligé de refuser des élèves. Celle de Laville a 40 élèves, nombre auquel il se borne », Rapport de l’inspecteur Bourdon, 12 février 1829, cité dans Bruno Belhoste, « La préparation aux grandes écoles scientifiques au XIXe siècle : établissements publics et institutions privées », Histoire de l’éducation, 90/2001. On retrouvera le problème de l'instruction et des écoles au chapitre XXIV de la Seconde partie de l'œuvre de Reybaud (« L'instituteur chevelu - La bosse du thème grec ») quand Jérôme mettra à son tour son fils Alfred dans « une institution en vogue ».. Le génie du charlatanisme[Par Marc Vervel] Stendhal utilisait l’expression pour se moquer de la figure de Chateaubriand, écrivain selon lui maniéré et artificiel, voir Œuvres intimes, Paris, Pléiade, II, 1982, p. 237. Il s’agit plutôt ici pour Paturot de dénoncer une époque oublieuse des leçons du Génie du christianisme. n'a pas respecté l’asile de l’enfance et de la jeunesse. Tout concours annuel ramène une sorte de pugilat entre les maisons d'éducation : chacune d’elles ourdit ses trames dans les collèges, hors des collèges ; défend ses sujets par la brigue, et ambitionne les honneurs d’une publicité bruyante. C’est à qui éclaboussera le mieux son voisin, à qui fera le plus de chemin sur le corps de ses concurrents, à qui prendra l’allure la plus triomphante et la plus souveraine. Voilà pourtant où nous en sommes venus en toutes choses. Le relief, la vogue, l’éclat, tels sont les grands mobiles. On sacrifie au succès, et c’est l’honneur qui est la première victime de ce culte. La réserve et la dignité ne sont possibles qu’en se résignant à une position effacée et secondaire[Par Marc Vervel] La tonalité moralisante du passage, qui n’est pas sans évoquer à certains égards la rhétorique du sermon convoquée au moyen d'une suite de métaphores fonctionnant comme autant de clichés (ex. du « culte » renvoyant au veau d’or), trouve ici son sens profond : Paturot semble dénoncer un arrivisme qu’il s’agit en réalité d’endosser, puisqu’il n’y aurait à l’en croire pas d’autre choix pour qui veut comme lui atteindre une « position ».. L’empirisme est le roi du monde[Par Marc Vervel] En philosophie, l'empirisme considère, à l'encontre du rationalisme, que toute connaissance dérive de l'expérience et se rapporte à elle. Ce courant d'origine essentiellement anglo-saxonne (même si, en France, on peut par exemple citer Gassendi ou Condillac), est notamment illustré par Locke, Berkeley ou Hume, et, au XIXe siècle, aboutira en particulier à la reformulation utilitariste proposée par Bentham. L'empirisme est étroitement lié à des théories économiques d'inspiration libérale (pensons, au XVIIIe et au XIXe siècles, aux Physiocrates, à Adam Smith, à David Ricardo ou encore à Jean-Baptiste Say). Il s'agit dès lors ici moins de critiquer le courant philosophique en tant que tel que le libéralisme économique qui s’en réclame. : il faut subir ce joug, ou périr[Par Marc Vervel] Paturot a mobilisé dans tout ce passage des lieux rhétoriques et des stéréotypes de langue renvoyant à cette formation classique dont il évoque le déclin. Le tour évoque irrésistiblement ici la tragédie classique (voir l’adresse de Pyrrhus à Andromaque : « Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :/Je vous le dis, il faut ou périr ou régner »)..
Le bureau que Max honorait de sa présence[Par Marc Vervel] Tour burlesque. L’expression « honorer de sa présence » est le plus souvent réservée au XIXe siècle à l’évocation de visites officielles par des personnalités de haut rang. Elle relève notamment du langage parlementaire. était situé dans le premier corps de logis. Le concierge me fournit les indications nécessaires et je montai. Au moment d'entrer, il me sembla entendre à l'intérieur comme un choc de verres. Je prêtai l’oreille : en effet, il y avait gala[Par Marc Vervel] Le « gala » désigne une fête de cour ou une grande fête officielle.. Je reconnus la voix de Max, mêlée à plusieurs autres. Ces messieurs servaient à leur manière le gouvernement, et, pour le moment, travaillaient au profit de l’impôt des boissons[Par Marc Vervel] L’impôt des boissons constitue au XIXe siècle un sujet sensible : les impôts indirects, et en particulier ceux portant sur les boissons alcoolisées, sont alors extrêmement impopulaires et donnent lieu à de multiples révoltes à l’échelle de l’ensemble du territoire national, en dépit des allègements successifs qui jalonnent les premières décennies du siècle (Didier Nourrisson, Le Buveur du XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1990). L’expression permet ici, tout autant que d’évoquer pudiquement une scène de beuverie, de thématiser l’idée d’une administration vouée au gaspillage de l’argent public.. J’allais me retirer de peur d’être indiscret, mais un mouvement imprimé au bouton de la porte avait trahi ma présence, et Max l’ouvrit au moment où je battais en retraite.
« Tiens, c’est Jérôme Paturot, s’écria-t-il. Comme il arrive à propos, ce brave Jérôme ! entre donc, il y a place pour toi. Un verre, un couteau, et ouvre-moi une brèche dans ce pâté de Chartres[Par Marc Vervel] Pâté en croûte, à base de gibier et de foie gras ; produit assez coûteux. Il figurera plus tard dans le Dictionnaire de cuisine (1873) de Dumas. Le pâté de Chartres a déjà été mentionné plus haut, au chapitre VI, parmi les cadeaux que fait l'éphémère journal de Jérôme à ses lecteurs (page 58).On trouve de manière plus générale un certain nombre de références à ce mets dans la littérature de l'époque ; ainsi de L'Education sentimentale et de l'évocation par Frédéric de Chartres, dont il vante à Madame Arnoux « sa cathédrale et ses pâtés ». Voir aussi la chanson du temps « Le Pâté de Chartres », répertoriée dans La Clé du Caveau : « Le pâté de Chartres est un mets / Du plus agréable fumet ! / Aussi les gourmandes phalanges / Hautement chantent ses louanges, / De Paris à Saint-Pétersbourg, / Autant que pour ceux de Strasbourg. / Et moi j'en aurais tous les jours sur ma table / Si son prix était un peu plus abordable, / Si son prix était abordable !... / Le temps ouvre les appétits / Chez les grands et chez les petits ! / Et les citoyens de la butte Montmartre / Veulent, à leur tour, mordre au pâté de Chartre, / "Veulent mordre au pâté de Chartre !..." », ou encore le vaudeville de Grangé d'octobre 1840 intitulé « Le Pâté de Chartres ». qui est sur le poêle[Par Marc Vervel] Le poêle en fonte se généralise au XIXe siècle, en particulier dans les années 1840, suite à des progrès techniques majeurs concernant cet objet au XVIIIe siècle (avec par exemple les découvertes du comte Rumford) et au début du XIXe siècle. A cette révolution est notamment attaché en France le nom de l'industriel fouriériste Jean-Baptiste Auguste Godin (1817- 1888), qui prit un brevet pour ces poêles en 1840. Il est d'abord réservé aux classes populaires. Dans Les Scènes de la vie de bohème de Murger, la cheminée et le poêle jouent un rôle d'autant plus important que les pauvres héros ne peuvent s'en servir qu'avec parcimonie : « Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'étaient les invités qui arrivaient ; ils parurent étonnés de voir du feu dans le poêle » (Paris, Michel Lévy, 1851, p. 87). Si, dans un contexte populaire et domestique, le poêle, qui occupe fréquemment une place fondamentale dans la pièce à vivre, sert à toutes sortes d'usages, il est censé être réservé, dans le contexte institutionnel où se déroule notre passage, à des fins de chauffage.. Que je suis enchanté de te voir, mon camarade ! »
En même temps, il me poussait vers son cabinet, dont il referma soigneusement la porte.
« Messieurs, dit-il en s’adressant à ses trois jeunes convives, permettez que je vous présente Jérôme Paturot, mon ami, un poète chevelu de la première distinction. Il a eu tous les genres de succès ; il ne lui a manqué qu’un public qui le comprît[Par Marc Vervel] La formule d’allure contradictoire peut renvoyer à la « stratégie de l’échec » associée à la figure de l’écrivain romantique. José-Luis Diaz, « "Perte d’auréole". La mort de la gloire (1829-1862) », Orages, no 9, mars 2010, « Devenir un grand écrivain », p. 169-188. Le topos de l'écrivain maudit, ou plus largement de l'intellectuel ou de l'homme de lettres cherchant vainement à conquérir une position sociale, est alors prégnant, comme en témoigne Z Marcas (1840) de Balzac.. C’est notre histoire à tous[Par Marc Vervel] Débute ici la satire de diverses formes d’érudition présentées comme gratuites et vaines – c’est la figure du savant qui va être en jeu dans ce passage. Seront notamment moquées aussi bien la vogue orientaliste que des disciplines telles que l’archéologie ou la philologie.. Jérôme, je te présente M. Édouard Triste-à-Patte[Par Marc Vervel] Triste-à-patte : terme dépréciatif, d'usage rare, utilisé par exemple pour désigner des militaires ou des policiers peu gradés et de piètre allure. L’effet comique tient aussi à l’expression « de la plus belle espérance », la paléographie ne paraissant guère de nature à ouvrir sur quelque perspective d’ascension sociale comme la formule pourrait le donner à penser., paléographe de la plus belle espérance ; M. Gustave Mickoff, professeur de kalmouk comparé[Par Marc Vervel] Le développement de l’étude des langues au XIXe siècle va être plus particulièrement moqué par le biais de ce personnage. L’école des langues orientales, fondée à la fin du XVIIIe siècle et dont l’influence s’accroît alors, paraît notamment visée. Le choix du kalmouk n'est d'ailleurs pas innocent. Dans les troupes alliées à l’origine de la chute de Napoléon, en 1815, il y avait des Kalmouks ou Kalmuks, originaires de Mongolie, aux yeux bridés, d’où les comparaisons à visée satirique que l'on trouve dans la littérature du temps. Voir par exemple M. Moris, Voyage de Benjamin Bergman chez les Kalmouks traduit de l'allemand, Châtillon, Cornillac, 1822 ; cet emploi comique du terme se retrouve aussi chez Balzac (Virginie Tellier, « Que nous apprennent les "Kalmouks" de Balzac ? », Revue Balzac, n°6, 2024) comme dans la description du maître de poste Minoret-Levrault dont les yeux « gris, agités, enfoncés, cachés sous deux buissons noirs, ressemblaient aux yeux des Kalmouks venus en 1815 ; s’ils brillaient par moments, ce ne pouvait être que sous l’effort d’une pensée cupide », Ursule Mirouet, Paris, Hippolyte Souverain, 1842, t. I, p. 15., et M. Anatole Gobetout, commentateur de palimpsestes[Par Marc Vervel] Si ce « Gobetout » évoque les géants rabelaisiens, et permet ainsi de signaler l’appétit de savants bien loin de se préoccuper des seules réalités intellectuelles, l’expression « commentateur de palimpsestes » reprend quant à elle à sa manière la formule bien connue des Essais de Montaigne : « il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre sujet : nous ne faisons que nous entregloser » (exemplaire de Bordeaux, 1595, III). L’idée d’un langage tournant à vide (« Palimpseste : manuscrit sur parchemin ou sur papier dont on a fait disparaître l' écriture, pour y écrire de nouveau », Dictionnaire de l’ Académie française, 1835) et fait de strates successives ouvrant sur le néant, permet de donner corps à la satire du savant, vu comme un personnage creux et inutile. Le patronyme de Gobetout qui clôt le trio inscrit par ailleurs l'ensemble dans la dynamique de la flouerie et de la blague, qui infuse l’ensemble du texte : Gobetout renvoie à M. Gogo, floué par Robert Macaire, l’homme de la blague, qui brouille les signes et remet ainsi en cause la possibilité du déchiffrement herméneutique. Dans l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux (Paris, Delangle, 1830), Nodier proposait déjà une satire de l’Académie et, plus largement, du monde savant, avec l’académie de Tombouctou et ses deux savants, le naturaliste qui comme Max met en conserve (plus qu’il ne conserve), et l’antiquaire (au sens d’archéologue) qui analyse les bandelettes de la momie de l’Alma Popocamba (grand-mère de Popocambou-le-chevelu). . Tous les trois aimables comme des archéologues, et gais comme des élèves de l’école des chartes[Par Marc Vervel] Est ici évoquée l’image topique de l’homme de science sinistre associé à un savoir mort. L’école des Chartes, créée en 1821, a par ailleurs pu être considérée à l’occasion comme du côté de courants réactionnaires. Laurent Ferri, « Le chartiste dans la fiction littéraire (XIXe et XXe siècles) : une figure ambiguë », Bibliothèque de l’École Des Chartes, vol. 159, no2, 2001, p. 615–29. Voir à cet égard l'article de Louis Derville dans La Caricature du 17 janvier 1833 contre l’École des Chartes (selon Derville, l'école ne sert à rien, sinon à gaspiller l’argent des contribuables et à exhumer de vieilles lois liberticides). Béranger se moque de son côté des chartriers dans « L'enfant de bonne maison », Œuvres complètes, Paris, H. Fournier, t. II, 1839, p. 46-49.[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2 octobre 1842) donne « école des Chartes ». Cette leçon est aussi celle de l'édition Paulin 1844. L'édition Paulin 1846 donne « école des chartes ».. Maintenant, en avant l’eau de Seltz et le vin à douze[Par Marc Vervel] Nos personnages sont dépensiers tout en se trouvant du côté d’un rapport vulgaire au monde. L’eau de selz, eau gazeuse naturelle, est alors considérée comme une boisson relativement luxueuse. « Derrière la salle commune était pratiquée une salle réservée aux repas de corps, un cabinet de société qu’occupait l’aristocratie des clients, et qui ouvrait sur un jardinet d’une pente assez forte, distribué en berceaux et en tonnelles où l’on servait du vin, de la bière et même de l’eau de Seltz ou de la limonade gazeuse pour les raffinés », Théophile Gautier, à propos du Petit Moulin-Rouge dans les années 1830, dans Histoire du Romantisme, Paris, G. Charpentier et Cie, 1874, p. 47. L’expression « vin à douze » désigne le vin à douze sous, de mauvaise qualité. « Les goguettiers ne ressemblent guère, il faut bien en convenir, à messieurs les membres du Caveau, et la pairie, probablement, ne s’ouvrira jamais pour eux, ni l’Institut, ni la Chambre des députés ; ceux-ci faisaient jabot et portaient le frac, les goguettiers lavent quelquefois leur chemise bleue, et ils n’ont qu’une blouse ou une redingote ; les membres du Caveau sablaient le champagne frappé, les goguettiers boivent du vin à douze sous le litre, et Dieu sait quel vin !… », Louis-Agathe Berthaud, Le Goguettier, L. Curmer, 1841, p. 358-367.. Jérôme, au moment où tu es entré, le professeur de kalmouk nous pinçait une nuance de cancan véritablement inédite et essentiellement comparée[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : si notre professeur danse le cancan, son visage évoque sa discipline de spécialité. Le Kalmouk (voir note 28) peut revêtir les contours d’une figure fascinante aussi bien que répulsive, et ouvrir à des analyses de type physiognomonique. Dans Illusions perdues, Fendant est présenté comme « porteur d’une sinistre physionomie : l’air d’un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés [...] enfin tous les dehors d’un fripon consommé ». Voir aussi « Figure du Calmouk d’après un dessin du célèbre Camper, au simple trait », gravure signée J. B. Racine, dans Histoire naturelle du genre humain de Julien Joseph Virey, 1800, Paris, Imprimerie de F. Dufart, an IX, I, p. 148.[Par Marc Vervel] Si notre professeur danse le cancan, son visage évoque sa discipline de spécialité. Le Kalmouk (voir note 28) peut revêtir les contours d’une figure fascinante aussi bien que répulsive, et ouvrir à des analyses de type physiognomonique. Dans Illusions perdues, Fendant est présenté comme « porteur d’une sinistre physionomie : l’air d’un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés [...] enfin tous les dehors d’un fripon consommé ». Voir aussi « Figure du Calmouk d’après un dessin du célèbre Camper, au simple trait », gravure signée J. B. Racine, dans Histoire naturelle du genre humain de Julien Joseph Virey, 1800, Paris, Imprimerie de F. Dufart, an IX, I, p. 148.[Par Marc Vervel] Notre professeur est un adepte des bals populaires, d’où il tient sa science dans ce domaine. Le cancan est une sorte de quadrille « échevelé » (nom issu de la démarche des « canards ») et qui a pour synonyme « le chahut » et la « chaloupe orageuse », voire la « Saint-simonienne » ou la « Robert Macaire », d’où l’idée du cancan comparé. Le cancan se donnait notamment dans les bals publics (particulièrement en temps de carnaval), par exemple ceux où se pressaient étudiants et grisettes, comme la Chaumière, dirigé par le sourcilleux père Lahire (voir la note du chapitre II sur la grisette « fleuriste ».) Voir les chapitres XI et XIII de la Physiologie de l’Opéra, du carnaval, du cancan et de la cachucha par un vilain masque, Bocquet, 1842. Nos fonctionnaires sont présentés comme des noceurs qui s’adonnent à des plaisirs peu recommandables.. — Allons. Max, un peu de décorum[Par Marc Vervel] « Décorum. s. m. (On prononce Décorome.) Terme emprunté du latin. Il n'est guère usité que dans ces phrases : Garder, observer le décorum, Garder les bienséances. Blesser le décorum, Choquer les bienséances », Dictionnaire de l'Académie française, 1835, op. cit., t. 1., dit le commentateur de palimpsestes. — Il est toujours le même, ajouta gravement le paléographe. — Du décorum et du champagne à dix sous[Par Marc Vervel] Nos personnages sont apparemment quelque peu empêchés dans leurs velléités dépensières., s’écria Max en débouchant une bouteille d’eau de Seltz. Honte et pitié ! voilà comme le gouvernement abreuve ses serviteurs ! Messieurs, à la santé de Jérôme, et vive le gaz acide carbonique[Par Marc Vervel] Max fait preuve ici de pédantisme scientifique. ! »
Comme on le pense, je me trouvai vite à l’aise au milieu de ces joyeux compagnons. On acheva gaiement le déjeuner en l’animant de plaisanteries qui n’étaient pas toutes de très-bon goût. En mon honneur, Max fit monter du café et du kirsch[Par Marc Vervel] Eau-de-vie à base de cerise ; boisson marquée sociologiquement au XIXe siècle, plutôt associée à la petite bourgeoisie. Voir Henry-Melchior De Langle (dir.), Le Petit Monde des cafés et débits parisiens au XIXe siècle. Évolution de la sociabilité citadine, Paris, Presses Universitaires de France, « Histoires », 1990., afin que la fête fût complète. Cela dura pendant plus de deux heures, et je ne pouvais trop m’émerveiller de cette manière de remplir des fonctions publiques. Les collègues de Max avaient l’air tout aussi occupés que lui de leur besogne. Le professeur de kalmouk parlait du personnel de l’Opéra[Par Marc Vervel] Le monde de la danse est souvent associé à la prostitution mondaine au XIXe siècle. C’est évidemment ce qui est visé ici par le biais de la référence à la « compétence » du personnage. avec un luxe de détails qui ne permettait pas de récuser sa compétence ; le paléographe cherchait une pointe à un couplet de vaudeville et I’érudit en palimpsestes contrefaisait Arnal dans Passé Minuit et le Grand Palatin[Par Marc Vervel] Le vaudeville désigne à l’origine des chansons légères et volontiers satiriques ou licencieuses. Le genre évolue peu à peu et désigne une forme dramatique légère et comique, où le « couplet », du côté de la déclamation satirique, conserve au cours du début du XIXe siècle une place importante. Arnal renvoie à Étienne Arnal (1794-1872), célèbre acteur comique spécialisé dans le vaudeville. C'est d'ailleurs le premier comique du théâtre du Vaudeville (voir Louis Huart, La Galerie de la presse, Aubert, 1839, t. I, et Le Musée Dantan, Aubert, 1839). Les pièces dont les noms suivent appartiennent évidemment au genre. Passé Minuit, de Lockroy et Anicet-Bourgeois, est représenté en 1839 au théâtre du Vaudeville (et repris en 1842), et semble avoir dépassé tous les succès. Le Grand Palatin, de Duvert, est représenté en 1842 au théâtre du Vaudeville. Les références renvoient plutôt au contexte de l’écriture de l’œuvre qu’au moment où se situe l’action.. Ces petits talents de société me paraissaient un peu hors de leur place au ministère de l’instruction publique ; mais ce qui piquait encore plus ma curiosité, c’était de savoir à quel titre mon ami Max figurait[Par Marc Vervel] On retiendra ici les sens de « jouer son rôle » mais aussi de « faire le métier de figurant » (Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand dictionnaire, 1866-1890, t. V). et émargeait dans cette administration.
« Et toi, lui dis-je en abordant directement la question, quel est ton emploi ici, qu’y fais-tu ? — Ce que j’y fais, belle demande ! tu ne l’as pas vu depuis que tu es entré ? — À moins que ce ne soit manger et boire, répliquai-je ; mais il n’y a rien d'administratif là-dedans. — Pas encore, plus tard on verra. — Mais que fais-tu donc alors ? — Vraiment, tu ne l’as pas vu ; je ne fais pourtant pas autre chose du matin au soir. Mon cher, ajouta-t-il avec une certaine emphase, je conserve les monuments. Nous sommes dix gaillards céans[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « nous sommes dix gaillards »., qui n’avons pas d’autre besogne : nous conservons les monuments. — Ah çà ! et comment donc, et où ? — Ici, partout, en te parlant, en mangeant, en causant. Quoi que je fasse, je conserve des monuments[Par Marc Vervel] C'est en réalité tout un pan de la politique culturelle de la première moitié du XIXe siècle en France qui se voit évoqué ici. Préparé par la fondation de l’École des Chartes en 1821 (qui prépare à un diplôme d’ « archiviste paléographe », très axé sur l’étude des textes du Moyen Âge), par de nombreux travaux de sociétés d’« antiquaires » et par un goût de plus en plus vif des historiens pour le patrimoine national (voir les travaux et le Cours d’antiquités monumentales de 1830 du « père » des études médiévales, Arcisse de Caumont, en 1801-1873), un poste d’inspecteur général des Monuments historiques appartenant à l’État, qui sera tenu par Ludovic Vitet puis par Prosper Mérimée, est créé au ministère de l’Intérieur en 1830. Un comité de savants et de personnalités est ensuite créé en 1834 par Guizot et rattaché au ministère de l’Instruction publique, avec une mission plus large d’inventaire et d’étude du patrimoine écrit et bâti, ce qui aboutit en 1840 à la première liste de monuments à préserver et à subventionner pour leur intérêt artistique ou pour leur intérêt historique. Les crédits sont votés par la Chambre en 1843. Les premiers grands chantiers de Viollet-Le-Duc, encore peu connu à l’époque de la rédaction du Jérôme Paturot, commencent au début de la décennie 1840. Ici comme dans l’ensemble du chapitre, on peut voir Guizot comme une cible privilégiée de la charge – même si d’autres figures, telles que Thiers, Mérimée ou Champollion, sont également implicitement visées. Guizot a non seulement joué un rôle privilégié dans la mise en place de la politique patrimoniale sous la monarchie de Juillet, mais a dirigé le ministère de l’Instruction publique à plusieurs reprises. Mais au-delà de cette figure, c’est toute la sensibilité de l’époque pour l’histoire, et la mise en place d’une politique nationale sur le sujet, qui sont mises en cause par le biais d’un tour rhétorique où la notion de « conservation » est prise à la lettre : conserver, c’est tout simplement ici rester dans les lieux sans rien faire, et aussi mettre en conserve, en bocal.. C’est ma spécialité. Tous les jours, de dix à deux heures, tu peux venir dans mon bureau ; tu me verras occupé à conserver des monuments. Quelle besogne, mon cher, quelle besogne ! Il y a des moments où je tremble quand je pense à la responsabilité qui pèse sur nous. C’est si fragile un monument ! Mais nous y veillons. — Ah ! vous y veillez ! — Oui, ils sont tous là, étiquetés[Par Marc Vervel] Le texte renvoie à la réalité d’un classement centralisé et accéléré des monuments par l’inspection des Monuments historiques et la commission des Monuments historiques : de 1840 à 1849, l’on passe de 934 à 3000 monuments classés (voir Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, Paris, Éditions du Seuil, 1992). : le garçon y a l’œil ; il en répond sur sa tête[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « le garçon de bureau en répond sur sa tête ».. — Tu m’en diras tant ![Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent en lieu et place de cette phrase : « Je commence à comprendre ton affaire. » — Avant la création de ce bureau, quelle était, mon cher, la situation des monuments ? Quelque chose de précaire, d’aventuré. Ils n’étaient pas représentés, ils n’avaient pas de tribune. Aujourd’hui ils ont un personnel à eux, ici, à l’intérieur, aux cultes, partout. Leur position est magnifique : ils doivent en rendre grâce à la nature[Par Marc Vervel] L’argumentaire absurde et confus de Max touche à son comble avec cette notation, le « patrimoine » se pensant par définition sur un horizon culturel, contre l’ordre auquel renvoie cette expression. Voir par exemple à cet égard l’introduction, assez caractéristique dans sa manière de thématiser les choses, d’un article du Magasin pittoresque du 1er janvier 1838 consacré à l’Acropole : « Si par ses charmes incomparables l’Attique l’emportait sur les autres provinces de l’homme, elle n’en devait pas rendre grâce à la nature : toute sa beauté était l’œuvre de l’homme » (p. 8).. — Et à leurs employés, n’est-ce pas ? — Tout en ce séjour est dans le même goût, Jérôme. C’est comme le kalmouk[Par Marc Vervel] Si Reybaud écrit à un moment de grands débats sur la question de l’archéologie nationale et sur la question patrimoniale, il restreint de fait « comiquement » ici aux langues étrangères, aux palimpsestes et aux littératures étrangères la notion de « monument » à conserver et la profession d’archéologue. La satire de Reybaud reprend l’esprit d’un pamphlet signé Louis Derville publié par La Caricature du 24 avril 1842, « Les floueurs scientifiques », qui critique violemment archéologues et spécialistes des langues mortes considérés comme des représentants de la réaction monarchique en général. Pour l'histoire de la préservation des monuments historiques, voir Françoise Bercé, Des monuments historiques au patrimoine du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Flammarion, 2000. !... qui se douterait du kalmouk, cette langue slave et immortelle, si Gustave ne l'avait pas inventée, en même temps que la chaire de ce nom[Par Marc Vervel] Si les chaires de langues étrangères connaissent un succès réel au XIXe siècle, le contexte des années 1830 n’est guère propice aux langues slaves, sinon pour ce qui concerne le polonais – c’est pour Adam Mickiewicz qu’est créée la chaire de langue slave au Collège de France en 1840. L’allusion porte peut-être de manière plus générale sur les chaires de littérature étrangère créées à partir de 1838, et qui mène au milieu du XIXe siècle au développement d’études de langues et de littératures jusque-là négligées. Michel Espagne, Le Paradigme de l’étranger. Les chaires de littérature étrangère au XIXe siècle, Paris, Cerf, 1993. ? Voilà ce que j’appelle des créations, de véritables créations. — Au fait, c’est vrai[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnaient : « - Sans nul doute. ». — Et les palimpsestes, on les oubliait, ces pauvres palimpsestes ! Qu’a fait Anatole ? un véritable coup d'État[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « coup d'état ». ; il a joué sa tête. « Le gouvernement est perdu, s’est-il écrié, si l'on n’organise pas un bureau spécial pour la vérification des palimpsestes. Je ne réponds pas de l’avenir, je ne crois plus à rien, ni à juillet[Par Marc Vervel] La monarchie de Juillet. Dans le contexte du XIXe siècle, où la question de l’instabilité politique occupe une place importante, les propos d’Anatole fonctionnent comme une reprise parodique de discours politiques à tonalité alarmiste et grandiloquente., ni aux lois de septembre[Par Marc Vervel] Dites aussi « lois scélérates », les lois de septembre 1835, mises en place peu après l'attentat de Fieschi, sont considérées comme associées à un tournant autoritaire du régime, car réduisant drastiquement les droits de la presse et de l’opposition. Avec notamment l’article 18, elles vont jusqu’à concerner les lithographies, les estampes et par ce biais les journaux à caricatures, les « petits journaux » tels que L’Aspic. La caricature politique, où Grandville s’était notamment illustré dans La Caricature et Le Charivari de Philipon (avec ses portraits de Louis-Philippe en roi-poire volontiers jugés responsables de l’attentat à la vie du roi), se voit désormais soumise à l’autorisation préalable (et donc à une censure préventive). Voir aussi supra, la note 1 du Chapitre V de la Première Partie., ni à l’infaillibilité de l'université[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « l'infaillibilité de l'Université ».[Par Marc Vervel] « L’infaillibilité de l’université » renvoie notamment aux prétentions à l’autonomie d’un monde de l’enseignement cherchant à s’émanciper de tout rapport à la religion, selon une approche censément favorisée par le pouvoir en place. « Les saint-simoniens et les précepteurs du Journal des Débats se sont chargés de faire tête aux évêques ; c’est à eux qu’a affaire tout prélat qui ne reconnaît pas l’infaillibilité de l’Université et l’excellence de l’enseignement philosophique », Gazette de Metz, 29 mars 1842. , si les palimpsestes ne reprennent pas, dans l’ordre social, le rang qui leur appartient. » Quand on a vu Anatole si parfaitement décidé, et à la veille de passer à l’opposition avec sa science et ses papyrus, le pouvoir a capitulé. Il a créé une direction des palimpsestes. C’est ainsi que l’on sauve les empires. — Oui, Max, et que l’on épuise le budget. — C’est le but de l’institution[Par Marc Vervel] Paturot s’inscrit notamment dans le sillage des critiques libérales à l’égard du développement de l’administration publique, de l’augmentation du nombre de fonctionnaires, et de l’accroissement des dépenses publiques qui en découle. Le motif, récurrent, se retrouve dans Les Employés (1838) de Balzac.. Ah çà ! et tu crois, Jérôme, que la paléographie, dans toutes ses branches ; que l’archéologie, avec ses accessoires ; que les documents historiques, que les chaires supplémentaires de province, que les voyages scientifiques aient eu leur contingent d’émargements et d'honneurs sans que les intéressés y aient mis la main ? Je t’ai parlé de kalmouk comparé, cette langue dont l’étude est si précieuse pour la France ! il y a encore le kirguis, il y a le pandour, il y a le malais[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « il y a encore le kirguis, il y a le pandour ! », il y a le dialecte patagon dans toutes ses variétés, l’idiome si harmonieux des Papous et des Botocudos ; celui des Poyais et des Tungouses qu’on croit être la langue du paradis terrestre[Par Marc Vervel] La charge à l’égard de la philologie comparée se poursuit. Comptent cela dit surtout, ici, les jeux phonétiques. La mention du « poyais » est quant à elle loin d’être anodine, puisqu’elle renvoie à un État fictif ayant donné lieu à une célèbre escroquerie. ( voir David Sinclair, The Land That Never Was. Sir Gregor MacGregor and the Most Audacious Fraud in History, Cambridge (Mass.), Da Capo Press, 2004). Quant aux Tounguouses, il s’agit d’une peuplade de l’Extrême-Orient russe dont le mode de vie est alors considéré comme primitif.. Eh bien, ce sera l’honneur du budget français que d’instituer des chaires pour tous ces dialectes. La France est essentiellement généreuse et polyglotte ; elle se doit à tous les larynx de l’univers. J’en suis fier pour ma patrie. — Tu as raison, Max : je retiens une chaire de yolof. — Mais autour de nous-mêmes que de vides ! On a ouvert une issue aux littératures du Nord, et, par un chef-d’œuvre d’à-propos, on a donné la chaire de littérature du Nord à celui qu’on présumait initié aux littératures du Midi, et la chaire des littératures du Midi à celui qu’on croyait versé[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « qu'on présumait versé ». dans les littératures du Nord[Par Marc Vervel] On trouve ici un jeu sur la géopoétique du romantisme (voir l'opposition entre la littérature romantique du nord et la littérature romantique du sud selon Mme de Staël, De l’Allemagne). Xavier Marmier, spécialiste et vulgarisateur des littératures du Nord (surnommé « l’étoile du nord »), auteur en 1840 de Lettres sur le nord, n’avait pu obtenir quelque chaire que ce fût, sinon à la faculté de Rennes, avant d’être nommé bibliothécaire au ministère de l’Instruction publique. ! C’est bien, je reconnais là ce bonheur de main qui distingue nos chefs suprêmes ! C’est ainsi qu’il faut envisager les chaires comparées. Mais croit-on avoir tout fait ? N’y a-il-il pas encore quarante créations à y ajouter, toutes plus urgentes les unes que les autres ? — Dis cinquante. — Je te dirai cent si tu me pousses, et je les nommerai. On lésine sur tout, témoin l'archéologie. Est-il possible de trop faire pour cette science ? Paturot, tu vois ces trois amis, ils sont tous plus ou moins archéologues ; moi aussi, Jérôme, je suis un peu archéologue ; et qui ne l’est pas? Que fait-on pour nous ? Rien, ou presque rien ; quelques rognures de budget détournées, subreptices, quelques billets de mille francs donnés de mauvaise grâce, voilà tout[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « voilà tout ce qu'on nous accorde ».. Dans la commission des documents historiques[Par Marc Vervel] Jeu sur la « commission des monuments historiques » créée le 10 août 1837, mais avec un effet de télescopage avec le « comité des Travaux historiques », créé en 1830 et chargé par le ministère de l’Instruction publique non seulement « d’inventorier et de décrire les monuments de France » mais aussi de « publier les “Documents inédits de l’histoire de France” » (Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, op. cit., p. 229, note 49)., dans la sphère de la linguistique et des manuscrits, même parcimonie. Les gouvernements représentatifs, Jérôme, périront par l’excès de leur principe : ils sont trop regardants[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : sur la cheminée de ce cabinet de travail public qui, avec ces bons vivants, fait figure de cabinet particulier, les maquettes des quatre monuments dessinés à l’arrière-plan sont mises ironiquement « sous cloche », sous les cloches de verre qui protègent en général les pendules, les couronnes de mariées et les reliques des saints. Ces monuments, comiquement, sont des monuments « modernes » : on peut reconnaître, de gauche à droite, l’Arc de Triomphe de l’Étoile (terminé en 1836), la colonne Vendôme avec la statue de Napoléon installée en 1833, l’obélisque de Louxor de la place de la Concorde (installée en 1836), les deux tours de Saint-Sulpice (église reconnaissable au télégraphe optique Chappe installé sur une des tours et à sa tour inachevée), et l’église de la Madeleine (longtemps en travaux, achevée en 1842, et dont le style néo-grec a suscité la verve de nombreux caricaturistes). Les monuments historiques et publics de la monarchie de Juillet deviennent ainsi, en réduction (selon le procédé Colas de l’époque), des ornements privés, placés, comme c’est l’usage dans les appartements bourgeois d’alors (dans les campagnes - on se souvient de Madame Bovary -, ce sont les couronnes de mariées en fleurs d’oranger), sous globe, sur la cheminée. Plus largement se retrouve ici la satire de la monarchie bourgeoise. Le 9 février 1832, Grandville et Forest avaient publié dans La Caricature, à propos de la loi sur le divorce, une caricature intitulée dans la table des matières « Le divorce d’Harpagon et de la Liberté », représentant Louis-Philippe en mari violentant sa femme, la République. Sur cette image, on voit aussi au mur ce qui aurait dû rester tableaux d’histoire, les batailles de Valmy et de Jemmapes, auxquelles Louis-Philipe se targuait d’avoir participé et qu’il voudra voir figurer dans le musée historique de Versailles - ici, ces épisodes destinés à s’inscrire dans l’histoire nationale deviennent des scènes d’intérieur pour tableaux de chevalet ; un pavé de la révolution de Juillet trône sur la cheminée, sous globe, à côté, à titre d’ornement, de l’Hôtel de Ville en réduction (allusion au fameux « programme de l’Hôtel de Ville », d'inspiration nationale et libérale, et désormais défunt).[Par Marc Vervel] Il ne semble pas que le gouvernement ait été aussi regardant que cela puisque Vitet, premier inspecteur des Monuments historiques, avait été aussi président de la Commission des finances de la chambre des députés et, de 1831 à 1840, avait fait passer le budget des monuments historiques de 8000 à 200000 francs (Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, op. cit., p. 223, note 48) ! Mais ce qui est en jeu ici, et que met en lumière l’illustration de Grandville, c’est, par-delà la mise en conserve et en bocal de l’histoire nationale, la critique récurrente à l’égard de Louis-Philippe - non de sa supposée avarice en soi, mais du rabattement, avec la monarchie constitutionnelle et la fin du double corps du roi, des « qualités royales » telles que la générosité et la prodigalité publiques, sur des vertus ou vices relevant de l'ordre du privé, avec l’économie ou la parcimonie domestiques.. »
Cette sortie, débitée avec beaucoup de sang-froid, provoqua les applaudissements de toute la compagnie. Max avait défendu l’honneur du corps, et traduit la pensée de ses collègues. Le professeur de kalmouk voulut bien, en l’honneur de ce succès, donner une répétition de son cancan comparé et inédit ; le commentateur des palimpsestes joua une scène des Saltimbanques[Par Marc Vervel] Les Saltimbanques, comédie de Dumersan et Varin représentée en 1838 au théâtre des Variétés. Cette comédie-parade fameuse, avec les saltimbanques banquistes Bilboquet et son paillasse Gringalet, auxquels font écho Robert Macaire et Bertrand, banquiers banquistes qui font sauter la banque, s’inscrit dans la satire récurrente dans ce chapitre et l’ensemble du texte de la flouerie macairienne., et le paléographe chanta un couplet de facture[Par Marc Vervel] « Couplet de facture, couplet composé pour l'effet, et qui se distingue par la richesse et le redoublement des rimes », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863-1873, t. II.. Ces divers exercices administratifs nous conduisirent jusqu’à deux heures, et il était temps de songer à quitter les bureaux. La vie des employés peut se résumer par deux préoccupations : arriver le plus tard possible, partir le plus tôt possible ; et, si Tony ajoute travailler le moins possible, on obtient les trois termes de l’existence administrative.
Cependant, avant de quitter le local, Max se montra jaloux de m’en faire les honneurs. Nous nous rendîmes d’abord à la bibliothèque. Certes, s’il est au monde une bibliothèque qui dût concentrer les chefs-d’œuvre de toutes les époques, c’est celle d’un ministère de l’instruction publique. Des fonds sont alloués, il n'y aurait qu’à en faire un bon emploi. Au hasard, je pris quelques livres dans les rayons : c’étaient les Gerbes choisies, de madame Poupard ; les Sentimentales, de mademoiselle Trottemenu ; le Miroir du Cœur, de la baronne Amanda de Crapouski ; partout des poésies et des noms de femmes, toutes éminemment obscures[Par Marc Vervel] Critique d’une littérature sentimentale et légère, présentée comme superficielle – à l’encontre de ce que l’on attendrait de trouver au ministère de l’Instruction Publique. Satire au passage de la littérature « bas-bleu », faite par des femmes, littérature qui est souvent la cible de la satire misogyne et satirique du temps. On retrouvera les « bas-bleus » au Chapitre XIV ( le salon littéraire de Malvina) de la Première Partie et au Chapitre VI de la Seconde Partie (les « Corinnes » du salon littéraire de la princesse Flibustofskoï)..
« C’est dans l’ordre, me dit Max ; cela doit être ainsi. Nous avons toujours eu des ministres foncièrement anacréontiques[Par Marc Vervel] « Anacréontique » : renvoie au poète grec de l'Antiquité Anacréon (-575-495). On se rappelle l’opposition entre les odes pindariques, traitant de sujets élevés au moyen d’un style lyrique, et les odes anacréontiques, légères et voluptueuses. On trouvait déjà le terme au chapitre XI.. La femme règne et gouverne en ces lieux. Leurs livres ont le droit de préséance surtout quand elles sont jeunes et jolies. Il y a pourtant une condition. — Laquelle, Max ? — Il ne faut pas que le mari soit l'intermédiaire de la demande. Cela veut être traité directement. — Méchante langue ! — Cependant, Jérôme, nous ne faisons pas toujours acception[Par Marc Vervel] « Acception : égard, préférence », Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel, op. cit., t. I. de sexe quant à l’achat des bouquins. Les hommes y ont quelques droits. Seulement il est essentiel qu’un député intervienne. On ne tient pour bons que les livres recommandés par des députés. Encore s’ils les lisaient ! »
Nous sortîmes, et déjà l’essaim des employés sortait aussi, en bourdonnant, de la ruche bureaucratique. Depuis une heure, on brossait les chapeaux, les paletots et les pantalons ; on essuyait la poussière des pupitres, on rangeait dans les casiers les papiers épars[Par Marc Vervel] Il s’agit d’une institution poussiéreuse au sens propre comme au sens figuré – la syllepse rhétorique joue à l’occasion le rôle de matrice d’écriture pour Reybaud. Tout ce passage, depuis « essaim » jusqu’à la fin de la description du défilé des employés par Max, détourne (devise de Paturot : « je n’en fais qu’à ma tête ») l’arrivée des employés, dans le roman de Balzac du même nom, alors qu'Antoine, le portier du ministère, les regarde en plongée, ce qui permet à Balzac des considérations sur leur hiérarchie.. La taille[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : l’illustration fait signe vers celles de Trimolet dans Balzac, Physiologie de l’employé, Paris, Aubert/Lavigne, 1841. Ces illustrations sont elles-mêmes tributaires des Mœurs administratives de Monnier (Paris, Delpech, 1828). des plumes était généralement suspendue, et le mot commencé remis au lendemain. Les employés défilèrent devant nous, les supérieurs comme les inférieurs, Max me les nomma, en me mettant au courant de leurs fonctions, à peu près aussi lourdes que les siennes, en me récapitulant leurs chances et me nommant leurs protecteurs. Les députés jouaient encore un grand rôle dans cette hiérarchie : les bureaux étaient peuplés de leurs créatures. Fils de député, cousin de député, neveu de député, filleul de député, voilà ce qui retentissait à mon oreille. D'autres fois, l’influence était indirecte sans être moins active. C’était un électeur considérable qui recommandait au député, lequel recommandait à son tour au ministre. Ces ricochets allaient à l’infini ; de sorte qu’on pouvait, à la rigueur, dire que pas un employé ne se trouvait là à cause de son propre mérite et pour ses services personnels. La faveur dominait, et avec elle l’impéritie[Par Marc Vervel] Dans le feuilleton du National et l'édition Paulin de 1844, après cette phrase : « C'est, du reste, le lot de toutes les administrations d'aujourd'hui ». .
Hors de l'hôtel du ministère, nous rencontrâmes les trois convives du déjeuner, vêtus avec la dernière élégance. Le professeur de kalmouk comparé voulait entraîner ses collègues du côté du boulevard des Italiens, afin de se rapprocher de l’Opéra[Par Marc Vervel] On retrouve le goût du personnage pour les danseuses.. Le paléographe préférait demeurer dans le quartier latin, où les biftecks sont plus économiques ; l’artiste en palimpsestes hésitait entre les deux directions.
« Je te promets une soirée charmante, disait le professeur de kalmouk. Tu verras la figure de madame Stoltz[Par Marc Vervel] La célèbre cantatrice Rosine Stolz, qui fait ses débuts à l’Opéra de Paris en 1837. Il s'agit dans les années 1840 d'une personnalité clivante, qui peut tout aussi bien susciter l'admiration (« Semblable à la Pythonisse, debout, palpitante sur le trépied sacré, vous rendez aussi vos oracles, l'harmonie vous inspire, et le public attentif, idolâtre, recueille avec amour les sublimes accents que laissent échapper vos lèvres », Eugénie Pérignon, Madame Stolz, Paris, Impr. de Maulde et Renou, 1844, p. 3) que les critiques, du fait notamment de sa liaison avec le directeur de l'Opéra, Léon Pillet, et de sa tendance à écarter ses concurrentes. En 1846, une représentation malheureuse de Robert Bruce, adapté de Rossini, cause le scandale : « Quelques injures de la plus abjecte espèce lui avaient été, dit-on, jetées à bout portant de l'orchestre. Outrée de colère, elle dit, assez haut pour être entendue, de toute la salle, tournée vers la loge directoriale : "Mais vous entendez bien qu'on m'insulte !... C'est intolérable! Je suis brisée!" Puis, en se dirigeant vers la porte du fond, elle déchira son mouchoir dans un accès de rage silencieuse et en jeta violemment les morceaux par terre. La pièce continua néanmoins, mais au milieu d'une émotion facile à comprendre », Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, Bruxelles, Hetzel, p. 8-9. Elle quitte l'Opéra en 1847, bientôt suivie par Léon Pillet ; « La lutte a duré dix ans, et l'artiste se retire pour laisser le champ libre à ses ennemis, à ses détracteurs, et pour faire tomber cette ridicule accusation : qu'elle était le principal obstacle à la prospérité et à la splendeur du théâtre dont elle a, au contraire, soutenu la gloire avec un talent et un courage qui feront époque dans ses annales », Corneille Cantinjou, Les Adieux de Madame Stolz, Paris, Breteau, 1847, p. 10. Sur Madame Stolz, voir notamment la page de la Société d'histoire du Vésinet consacrée au personnage.. C’est un type de la cinquième olympiade[Par Marc Vervel] L'expression pourrait renvoyer à l’âge de Mme Stolz, d'une vingtaine d’années, tout en évoquant la tragédie grecque antique.. — Ne passe pas les ponts[Par Marc Vervel] Le paléographe entend rester rive gauche, rive de la Sorbonne et du Collège de France, répliquait le paléographe. Nous irons voir quel rapport comparatif il peut exister entre les Nuées d'Aristophane et les trognons de pommes de Bobino[Par Marc Vervel] Les Nuées, pièce comique d'Aristophane . « Bobino » est le surnom dont les gamins de Paris avaient affublé Urbain Pérès, un cul-de-jatte joueur de tours, qui « embobinait » le public. Un directeur de théâtre de marionnettes, situé à l’extrémité du jardin du Luxembourg, rue de Fleurus, avait engagé Pérès sous l’Empire pour faire de son théâtre un théâtre de pantomime (d’où la référence à la « mimoplastique »), nom donné au futur théâtre du Luxembourg, où, sous la monarchie de Juillet, se jouaient drames et vaudevilles. C'était là le paradis (dans tous le sens du terme) des gamins de Paris, qui, à l’époque, à défaut de tomates, lançaient des trognons de pomme - de Bobino, donc -, ce qui avait exigé dans les salles qu’ils fréquentaient la présence d’un employé aux trognons de pommes (Maximilien Perrin, Biographie historique de tous les théâtres de Paris depuis leur origine jusqu’à nos jours, Paris, Dechaume, 1850, p. 52-54). On voit que notre érudit poseur préfère tout de même les comédies, et s’amuse visiblement de pièces où l’on jette sur la scène des tomates - ou « trognons de pomme de Bobino » - pour moquer les acteurs.. C’est de la haute mimoplastique[Par Marc Vervel] « Se dit de tableaux formés par des personnes vivantes immobiles », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel, op. cit., t. XI, p. 275.[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) donne « c'est de haute mimoplastique ». Paulin 1844 corrige déjà.. »
Nous les laissâmes dans cette indécision. Je pris Max dans mon cabriolet, et, chemin faisant, je lui expliquai comment il pouvait se faire une position dans la feuille semi-officielle que j’allais créer. Il accueillit avec enthousiasme cette ouverture.
« Mais sans doute que cela me va, Jérôme, s’écria-t-il. On ne les conduit que la plume à la main, les ministres. Il faut, dans notre condition, se faire aimer ou se faire craindre. Avec un journal, on peut l’un et l'autre. Pour ton premier numéro, je t’enverrai, mon cher, trois colonnes sur les œuvres complètes de mon ministre. Je veux le déifier, le porter au-dessus du dix-neuvième firmament[Par Marc Vervel] Hyperbole appuyée – le « firmament » étant traditionnellement considéré comme le « huitième ciel » (ou le dixième, selon les traditions). [Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) propose « dix-huitième firmament », leçon également retenue dans Paulin 1844. L'édition Paulin de 1846 donne comme l'édition Dubochet « dix-neuvième firmament ».. O mon ministre, je te tiens, je puis le parfumer[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 donnent ; « O mon ministre, je te tiens enfin ! je puis te parfumer... ». des pastilles du sérail[Par Marc Vervel] Pastilles censées venir de Constantinople, qui répandent une odeur agréable et dont on fait différents bijoux. Les références exotiques sont habituelles dans la « réclame » du temps , notamment pour les cosmétiques , certains médicaments ou encore les parfums (voir la « pâte des sultanes » du parfumeur César Birotteau chez Balzac). Ces pastilles faisaient fureur dans les annonces publicitaires à la quatrième page des journaux. Elles étaient destinées à purifier et à parfumer l’air, mais étaient aussi présentées comme dotées de vertus aphrodisiaques. Dans Splendeurs et misères des courtisanes, Nucingen, amoureux fou d’Esther, en absorbe une double dose avant de la retrouver. de l’éloge, t’embaumer avec un panégyrique de ma préparation ! C’est toisé[Par Marc Vervel] C'est toisé : c'est terminé., Jérôme, dans trois semaines, je suis sous-chef. Comment appelles-tu ton journal ? — Le Flambeau[Par Marc Vervel] A côté des titres de la petite presse qui affectionnent la référence au bruit (Le Charivari, Le Tintamarre, Le Grelot, Le Carillon, etc.), on trouve des titres qui évoquent la lumière (Le Fanal, Le Phare, La Lanterne, etc.). Flaubert, dans Madame Bovary, inventera un Fanal de Rouen, et dans L’Éducation sentimentale se souviendra de Reybaud, avec son blagueur Hussonnet, fondateur du journal Le Flambard. ! — Eh bien, le Flambeau luira pour mon avancement. C’est clair comme le jour. »
Le cabriolet s’arrêtait : Max descendit après avoir pris rendez-vous pour le lendemain. Je rentrai fatigué de mes courses et n’ayant réussi qu’à moitié dans ce que je me proposais[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National donne « dans ce que je poursuivais ». Paulin 1844 passe déjà à « ce que je me proposais »..
XIV GRANDEUR ET DÉCADENCE POLITIQUES DE PATUROT[Par Nadia Fartas] Parodie du titre de Balzac (lui-même parodique du titre de Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence), fort présent et dans ce chapitre (voir l’illustration hors texte : « Et vous, Honoré, en voulez-vous une tasse? », infra) et dans l’ensemble de l’ouvrage de Reybaud : Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, marchand-parfumeur... (1837), personnage qui, comme Jérôme Paturot, vise haut et veut sortir de sa spécialité, et tombe bas (il ne cesse de se hisser sur la pointe des pieds et de redescendre). Tous deux sont des « hommes de tête » puisque, si Paturot veut s’affranchir du commerce du bonnet de coton, pour y revenir, Birotteau, lui, lance « l’huile céphalique », censée multiplier les cheveux, au risque d’en perdre son bonnet. Quant à l’aspect politique, bien présent dans le texte balzacien, il l’est aussi ici : en effet, par le jeu du texte et de l’image, le Flambeau n’est pas sans faire penser au quotidien La Presse, réputé, par son titre même, ne s’inféoder à aucune opinion politique, mais, accusé, dans les années 1840, par Le Charivari, de se faire le séide de Guizot, ancien ministre de l’Instruction publique et des Cultes et alors président du conseil, tandis que son fondateur, Émile de Girardin, assimilé à Robert Macaire (voir le chapitre III), est mis en coupe réglée. S’éclairerait alors, dans l’illustration hors texte, « Thé artistique assaisonné de grands hommes », l’identification de Malvina avec la femme d’Émile de Girardin, Delphine Gay, auteur de Lettres parisiennes, parues dans La Presse, de 1836 à 1839, sous le pseudonyme du vicomte de Launay, et animatrice d'un célèbre salon. .
Monsieur, poursuivit Jérôme, nous touchons à l'un des dénoûments de mon Odyssée aventureuse. J'étais donc directeur du Flambeau, journal dévoué au gouvernement et puisant ses moyens d’existence dans une subvention annuelle[Par Nadia Fartas] Dans le feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, il s’agissait d’une subvention « mensuelle ».. C’était un rôle difficile à soutenir. Du côté du succès, rien à espérer ; le public ne tient pas compte des feuilles qui enchaînent leur indépendance : du côté de la position, rien d'assuré, rien de stable ; un caprice ministériel pouvant détruire ce qu’un autre caprice a fondé. On vitupère les écrivains officiels ; on devrait plutôt les plaindre. Leur besogne, semble aisée ; il n’en est pas de plus difficile. Un valet sait ce qu’il doit faire quand il n’a qu’un maître ; en étudiant ses goûts, en flattant ses manies, il sera certain de faire agréer son service et d’approprier son zèle aux exigences de l’individu ; mais ici il s’agissait de contenter neuf maîtres[Par Nadia Fartas] Le terme « maîtres » désigne les ministres., et quels maîtres !
Vous n’êtes pas, monsieur, sans avoir entendu parler de ce que l'on nomme, dans tous les articles bien pensants[Par Nadia Fartas] La première attestation du mot date de 1798 et recouvre le sens suivant, en bonne part : « Qui a la pensée juste ». L’adjectif est véritablement attesté au XIXe siècle. Les acceptions revêtent alors un sens péjoratif et ironique, qui vise le conformisme : « Qui pense “comme il faut”, c'est-à-dire en conformité avec un système traditionnel de caractère religieux, social, politique ». Aucune entrée ne correspond à cette locution figée dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1835 comme dans le Littré. Quand ce terme apparaît, sa valeur péjorative sert essentiellement à discréditer le domaine de l’écrit, qu’il soit journalistique ou littéraire. Il en est ainsi dans La Comédie humaine. L’unique mention du mot se trouve dans la bouche de la marquise d’Espard dans un dialogue d'Illusions perdues avec de Marsay et Madame de Bargeton : « — Hé ! bien, faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec monsieur de Rubempré, vous causerez plus à l’aise qu’ici des affaires littéraires ; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la littérature et les célébrités qui la protègent, l’auteur d’Ourika et quelques jeunes poètes bien-pensants ». (Honoré de Balzac, La Comédie humaine, édition publiée sous la direction de Pierre-Georges Castex, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1976-1981, 12 vol., p. 278). Le Charivari du 24 août 1837 publia un bref article attribué au ministre de l’Instruction publique d’alors qui ne comporte pas moins de cinq emplois de l’adjectif principalement dans ce sens : « un littérateur bien pensant », « les feuilles bien pensantes et bien pansées de Paris, le Journal des Judas, la Charte, la Presse, le Temps-monstre, la Paix (à tout prix) », « la presse bien pensante ». , l'unanimité du conseil[Par Nadia Fartas] Dans la version du feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, « conseil », à chaque occurrence du mot, est assorti d'une majuscule à l’initiale.. Aucune des chimères connues n'est aussi chimérique que celle-là. Les existences les plus notoirement fabuleuses, celles du programme de l’hôtel de ville[Par Nadia Fartas] Allusion au « programme », énoncé par La Fayette, selon ses propres dires, le 31 juillet 1830, pendant les Trois Glorieuses, au lendemain de son accolade au futur Louis-Philippe, sur le balcon de l’Hôtel de Ville : « un trône populaire entouré d’institutions républicaines ». L’article 1er stipule en effet que « la souveraineté nationale est reconnue en tête de la constitution comme le dogme fondamental du gouvernement » (Voir Élisabeth Liris, « Lafayette ou le long périple du "Héros des deux Mondes" entre républicanisme et démocratie royale des vrais constitutionnels », dans La République en voyage, Pierre Serna et Gilles Bertrand dir., Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, p. 361-375. [En ligne : https://books.openedition.org/pur/135270?lang=fr]).
La Fayette rappellera ce principe, le 27 décembre 1831, lors de sa démission du commandement en chef des gardes nationales du royaume : « Nous connaissons tous ce programme de l’Hôtel-de-Ville, un trône populaire entouré d’institutions républicaines. Il a été accepté, mais nous ne l’entendons pas tous de même. Il ne l’a pas toujours été des conseillers du Roi comme par moi, qui suis plus impatient que d’autres de le voir réalisé ». Mais, dès 1832, l’opposition à Louis-Philippe dénonçait une promesse illusoire. Ainsi de Peytel, dans sa Physiologie de la poire, qui n’a rien de botanique et tout de monarchique et de satirique : « [...] programme est un mot tout moderne, à peine âgé de deux ans au moment où nous écrivons, et dont on trouve l’étymologie, je crois, dans un vieux mot gaulois presque oublié, qui signifie "Hôtel-de-Ville" », comme de Daumier qui, dans Le Charivari du 23 février 1832, publie une lithographie intitulée Le Cauchemar figurant La Fayette assoupi, écrasé par une grosse poire, et laissant tomber de sa main un « Programme de l’hôtel de ville », tandis qu’au mur trône un tableau rappelant son accolade au futur roi sur le balcon dudit, avec la légende, dans tous les sens du terme: : « La meilleure des républiques » [En ligne : https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_87135-7.jpg?itok=sErY5MdU]., de Renaud de Montauban[Par Nadia Fartas] Les adaptations de la chanson de geste anonyme Renaut de Montauban ou Les quatre fils Aymon (XVe siècle) connurent un grand succès sur les scènes théâtrales au XIXe siècle. Au lendemain de la Révolution, le Moyen Âge est alors considéré comme un miroir tendu pour comprendre le présent. Leuven et Brunswick en proposèrent un opéra-comique en 1844, lequel fut chroniqué par Gautier. Selon Florence Naugrette et Jean Maurice, la dimension comique de cette adaptation permet d’y intégrer « quelques amorces de critique sociale et anticléricale » (Voir Florence Naugrette et Jean Maurice, « Renaut de Montauban ou Les quatre fils Aymon. De la Bibliothèque bleue aux scènes populaires parisiennes du XIXe siècle », Études littéraires, volume 37, n° 2, 2006, p. 99-112, ici p. 109. [En ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2006-v37-n2-etudlitt1420/013674ar/]. Le caractère légendaire de chaque référence (objets, personnages, événements) dans l’énumération qui suit entre en contraste avec l’intérêt grandissant pour l’histoire qui a alors cours à l’époque de Reybaud. Le caractère hétérogène de l’énumération – des éléments de statuts différents sont mis sur le même plan – produit un effet de liste comique et contribue à la tonalité polémique du propos. , du mot de Cambronne à Waterloo[Par Nadia Fartas] Le fameux « mot de Cambronne », « merde! », qui aurait été adressé aux Anglais à la fin de la bataille de Waterloo par le général français sommé de se rendre a été célébré longuement sur le mode épique par Victor Hugo dans Les Misérables (II, 1, chapitres XIV-XV) qui en a fait un quasi emblème identitaire du courage français., du masque de fer[Par Nadia Fartas] « L’homme au masque de fer » était, à la fin du XVIIe siècle, un prisonnier de la Bastille. Le mystère qui l’entoure inspira nombre d’écrivains dont Alexandre Dumas avec son roman Le Vicomte de Bragelonne paru en feuilleton entre 1847 et 1850.[Par Nadia Fartas] Dans le feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, il y avait une majuscule à l’initiale, qui accentuait le caractère fabuleux du personnage.
, de la croix de Migné [Par Nadia Fartas] La Croix de Migné est une croix miraculeuse apparue dans le ciel dans un petit village près de Poitiers le 17 décembre 1826.et d'Amadis des Gaules[Par Nadia Fartas] Amadis (« Aimé de Dieu ») relève bien des existences « fabuleuses » évoquées par Reybaud : héros éponyme du roman espagnol de Garci Rodriguez de Montalvo (1508), il est le fils du roi fabuleux de France, Périon, et de la fille du roi de la Petite-Bretagne, Elisène, et, à l'instar d'Arthur, protégé par la fée Urgande, il part sur le chemin de l'aventure, afin de gagner le coeur et la main d'Oriane, fille du roi du Danemark. Le roman (13 livres qui se multiplieront!), traduit en français dès le XVIe siècle, donnera naissance à un opéra de Lulli (1684). Par antonomase, « Amadis » désigne au XIXe siècle un amoureux courageux et fougueux., et Balzac, qui convoque à plusieurs reprises le roman dans son œuvre, ira jusqu'à créer, dans les Petites misères de la vie conjugale, le fabuleux « Amadis-omnibus »!, ne sont pas des objets plus fantastiques que l'unanimité dans le conseil. Voici, en thèse générale, de quoi se compose ce mythe. Un conseil unanime comprend d’ordinaire deux ministres essentiels qui voudraient s’évincer l’un l'autre, et plusieurs ministres secondaires qui sont perpétuellement en désaccord. Les Affaires étrangères sont en délicatesse avec l'Intérieur ; le Commerce prétend que la Marine usurpe ses attributions ; les Travaux publics se plaignent de la lésinerie des Finances ; l’Instruction publique échange d’incessantes récriminations avec la Justice et les Cultes[Par Nadia Fartas] Sous le Concordat (1801-1905), l’administration des cultes revêt diverses modalités : si elle relève en général du ministère de l’Intérieur, elle dépend au début de la monarchie de Juillet et sous la Deuxième République du ministère de l’Instruction publique, fondé en 1828 [En ligne : https://www.education.gouv.fr/le-ministere-de-l-education-nationale-de-1789-nos-jours-41534]. Pendant la monarchie de Juillet, trois ministères se distribuent la responsabilité de la direction des Cultes, qui conserve par ailleurs une autonomie budgétaire et fonctionnelle : Justice, Intérieur, Instruction publique. [En ligne : http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/pdf/sm/F19_2007.pdf].
Dans son Histoire de la monarchie de Juillet, publiée en 1884 et 1885, l’historien et publiciste Paul Thureau-Dangin (1837-1913) a rendu compte de la valse des ministères et des conflits qui traversèrent ce régime politique [En ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2071222.image]. ; enfin, la Guerre[Par Nadia Fartas] Le ministère de la Guerre (1791-1946) est l’ancêtre du ministère de la Défense et du ministère des Armées, chaque dénomination alternant avec l’autre depuis la seconde moitié du XXe siècle. rudoie tout ce monde avec une brutalité militaire, et jure par tous les souvenirs de l’empire qu'on n’empiétera pas impunément sur son espécialité[Par Nadia Fartas] Prononciation populaire du mot « spécialité » avec son « e prothétique » (cf. « estatue » pour le mot statue). En moyen français, le sens premier du mot désigne le « caractère de ce qui est particulier, qui se distingue de l’ordinaire, de la généralité ». Le recours à cette forme archaïque dans des lignes consacrées à la « Guerre » et à la « brutalité militaire » signale une volonté de se moquer de la façon de parler de certains soldats (les soudards et les grognards).. Telle est l’unanimité du conseil vu de près et à l’œuvre.
Faites-vous, maintenant, une idée de la tâche d'un homme obligé, en vertu de l’émargement[Par Nadia Fartas] (voir supra note 5 du chapitre XIII)
Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle précise que « dans la pratique administrative, on appelle émargement une signature, une quittance donnée en marge d’un état de payement par la personne ou les personnes qui doivent toucher les sommes énoncées dans ledit état, quels que soient leurs appointements et leur grade ». L’émargement correspond à un paiement. Selon Larousse, cette pratique implique un risque : c’est « le plus sûr moyen de corruption »., de satisfaire ces neuf têtes qui veulent avoir chacune un bonnet particulier. Passez-moi l’image ; c’est le métier qui me la suggère[Par Nadia Fartas] Si, par ce « métadiscours », Paturot fait ressortir son fonds de commerce (le commerce du bonnet de coton), Reybaud, lui, joue sur une double référence intericonotextuelle (la variante, par rapport à la version initiale du National, est « parlante » à cet égard : « Passez-moi l’image : elle sent le métier »). D’une part, il fait signe vers l’illustration, due à Grandville, du cartonnage d’éditeur de cette édition de 1846 qui, sur le plat postérieur, fait figurer une trinité de bonnets, couvrant des chefs tous chevelus, image de la destinée de Paturot : autour du dieu bonnet de coton, le chapeau du poète romantique, du bousingot, à gauche, et le shako du garde national, à droite. D’autre part, en ancien collaborateur de la Nemesis de Barthélemy (voir l’« Introduction critique »), il fait mémoire de la caricature politique, non signée, parue dans La Caricature du 10 mai 1832, intitulée « Énigme./Plusieurs têtes de fous dans un bonnet de coton blanc formant la poire..................devinez!/c’est le juste milieu », où se pressent, sinon neuf, du moins sept ministres, plus ou moins en délicatesse, dont, précisément, le ministre des Finances, le baron Louis, et le ministre de la Guerre, Soult. Bref, Jérôme Paturot ou la politique en boutique.. La Guerre voudrait, par exemple, que l’on plaidât ouvertement la réforme du bouton de guêtre ou l’amélioration du sabre-poignard, mais les Finances pressentent où va conduire la thèse, et quelle menace affreuse elle renferme contre le Trésor : il y a donc opposition de leur part, demande d’ajournement indéfini. Que fera le rédacteur officiel placé entre ces deux prétentions contraires ? S’il se déclare pour la réforme du bouton de guêtre, le voilà mis à l’index du ministre de la rue Rivoli[Par Nadia Fartas] Il s’agit du ministre des Finances. ; s’il éloigne la question comme inopportune, toutes les sabretaches de la rue Saint-Dominique[Par Nadia Fartas] Le Ministère de la guerre a son siège rue Saint-Dominique (actuel 7e arrondissement de Paris).
Attesté depuis 1835, le terme désigne un « sac plat en forme de poche, faisant partie de l’équipement des cavaliers, en particulier des hussards, et que l’on suspendait à la ceinture à côté du sabre », et, par métonymie, « celui qui porte une sabretache; hussard, soldat, officier de cavalerie ».
parleront d’aller lui couper les oreilles. Ainsi du reste : ce que l’on fait pour l’un mécontente l’autre ; si l’on célèbre les louanges de celui-ci, celui-là se formalise ; chaque vanité ministérielle se croit lésée de ce que l’on accorde à la vanité d’un collègue. Où se réfugier, où chercher un abri ? Dans le silence ? Il est pris en mauvaise part. Dans la polémique, elle a huit chances sur neuf de déplaire[Par Nadia Fartas] Ici, et plus généralement dans ce chapitre, Paturot insiste sur l’instabilité politique, la constitution législative et les divisions politiques au sein du nouveau régime parlementaire (entre légitimistes, bonapartistes, républicains, socialistes du côté de l’opposition, entre parti du mouvement et parti de la résistance du côté de l’orléanisme) caractéristiques de la monarchie de Juillet. Dirigée par Louis-Philippe, la monarchie de Juillet dite du « juste milieu », c’est-à-dire centriste, est à dominante libérale et conservatrice, elle repose sur la Charte du 14 août 1830. Le début de la décennie 1830 est particulièrement marqué par la répression, dont celle des canuts de Lyon, restée la plus connue. Associé au « parti de la résistance », François Guizot, qui fut ministre de l’Intérieur et des Cultes, puis ministre de l’Instruction publique, est de 1840 à 1848, le chef du gouvernement de facto aux côtés du maréchal Soult, président du Conseil, à qui il succèdera en 1847. Son refus des réformes électorales conduit à la révolution de 1848 qui s’ouvre, le 24 février, sur la proclamation de la IIe République après l’abdication de Louis-Philippe. Comme cela est déjà évoqué aux chapitres V et VI, durant la monarchie de Juillet, le rôle de la presse n’est pas étranger au jeu d’opposition entre les différents courants politiques : « Il faut en effet différencier : une gauche dynastique autour de Barrot, Laffitte et du journal Le Siècle disciple d’un libéralisme réformateur favorable à la petite bourgeoisie ; un centre gauche autour de Thiers et du Constitutionnel défendant une politique libérale quelquefois conservatrice et une politique extérieure parfois agressive ; un centre du centre, le tiers parti de l’avocat Dupin, affublé lui-même de juste-milieu ou encore de marais, alternativement libéral ou conservateur selon ses intérêts ; enfin, un centre droit autour de Perier, Broglie, Guizot et du Journal des Débats, adepte d’un conservatisme accessoirement libéral, qui évolue progressivement vers la droite, provoquant ainsi la désolidarisation de son aile la plus modérée autour des conservateurs progressistes du marquis de Castellane à partir de 1846. Ces nuances sont en fait celles d’une seule et même culture politique, résolument plurielle, qui disparaissent d’ailleurs après la révolution de 1848 lorsque les orléanistes rejoignent en masse le très œcuménique parti de l’ordre » (Gwénael Lamarque, « La Monarchie de Juillet : une monarchie du centre ? Le "juste-milieu" : évolutions et contradictions de la culture orléaniste juillet 1830-février 1848 », dans Le Centrisme en France aux XIXe et XXe siècles : un échec ?, Sylvie Guillaume dir., Pessac, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2005, p. 13-28). [En ligne : https://books.openedition.org/msha/17947?lang=fr]..
Telle est, monsieur, la position de l’écrivain qui a aliéné son indépendance. Avais-je tort de dire qu’il est plus à plaindre qu’à blâmer ? Tout à l’heure, je vous parlais de neuf maîtres : outre ceux-là, il en a trois cents[Par Nadia Fartas] Il est ici fait allusion à la Chambre des députés qui connut plusieurs dissolutions. Le nombre de députés indiqué ne semble pas correspondre au nombre de députés accueillis à la Chambre (autour de cinq cents).. Chaque député ministériel élève sa prétention et présente sa requête. Ce sont des plaintes sans fin, des assauts continuels. L’orateur le plus obscur se croit en droit d’exiger l’insertion littérale et intégrale de ses élucubrations de tribune. Encore est-il rarement satisfait ! On a omis, à l’en croire, des passages essentiels, altéré la ponctuation, dénaturé le sens d’une phrase. L’assaisonnement n’est jamais ce qu’il devrait être. On a ménagé les très-bien, éparpillé les marques d’approbation, lésiné sur les sensations, et oublié complètement les acclamations universelles[Par Nadia Fartas] Il est d’usage, dans les retranscriptions officielles des débats à la chambre des députés, de noter les réactions de l’assemblée (bruits, applaudissements, huées etc.) aux discours des orateurs.
. De là, des réclamations, quelquefois des menaces, et il faut se taire, parce que les députés tiennent les cordons de la bourse. Est-ce vivre, monsieur, que d’être ainsi en butte à toutes les vanités, à toutes les exigences ?
En temps ordinaire, la position est encore tenable, mais quel enfer à la veille d’une dissolution ! J’ai traversé des élections générales, et aujourd’hui encore, lorsque j'y songe, je me demande comment j’y ai pu résister. Quel spectacle, et combien, vues de près, ces ambitions sont petites ! Tout devient grave, la réparation d’un clocher, la création d’un haras, la nomination d’un garde champêtre. Il faudrait couvrir la France de bureaux de poste et de bureaux de tabac[Par Nadia Fartas] La culture et la fabrication du tabac, la vente, l’ouverture et la tenue d’un bureau de tabac sont l’objet d'un monopole en France depuis le Premier Empire. L’attribution d’un bureau de tabac se fait à la discrétion du ministre ou des préfets, et est théoriquement réservée à des anciens militaires blessés, à des veuves de guerre, ou à des fonctionnaires méritants. Pierre Larousse note, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (entrée « Tabac ») : « Le pouvoir exécutif, à qui appartient le droit de donner les bureaux de tabacs, s’en est fréquemment servi pour se faire des créatures, pour rémunérer des services ou des complaisances inavoués ». Cette charge de Paturot énoncée au discours direct s’inscrit dans une charge plus longue sur la politique. La charge sur la charge tourne à vide puisqu’aucune cible n’est clairement définie. Réversibles, les valeurs se subvertissent les unes les autres, elles participent d’une poétique de l’indigestion., canaliser toutes les rivières et les orner de ponts, abaisser partout les droits en augmentant le revenu. C’est le jour des largesses universelles, des inépuisables promesses. Un arrondissement veut une route, il en aura deux ; un autre demande à être traversé par un chemin de fer, il aura chemin de fer et canal. Qui se plaint encore ? qui éprouve le moindre besoin ? Point de fausse honte : le budget est là ; les censitaires[Par Nadia Fartas] Le substantif désigne au XIXe siècle « celui qui est électeur ou éligible en vertu du cens qu’il paye » selon le TLFI qui donne en exemple une citation extraite de Jérôme Paturot (version de 1842) : « La voix d’un censitaire montagnard vaut, au dépouillement du scrutin, vingt-cinq voix de censitaires parisiens ». Avant que le suffrage universel masculin, revendiqué par les républicains du côté de l’opposition gouvernementale, ne soit promulgué en 1848, le cens correspondait à la somme nécessaire pour pouvoir voter comme pour pouvoir être élu. n'ont qu’à y plonger les bras jusqu’aux aisselles. 0 métamorphose prodigieuse ! toute administration est souriante : l'enregistrement n’est plus tracassier, les contributions indirectes se montrent polies, la douane elle-même est affable. C’est court, mais c'est beau. Oui, c’est beau pour le pays légal[Par Nadia Fartas] Un pays où l’on peut voter, suivant le régime censitaire alors en vigueur., mais non pour la presse officielle. Elle ne s’appartient plus ; elle est envahie. Le zèle des rédacteurs paraît tiède ; ils ne manient pas l'éloge avec assez de dextérité, ne prodiguent pas l’injure avec assez de violence. Ils sont trop froids et trop mesurés : on les soupçonne d’être vendus à l'ennemi, d'entretenir des intelligences dans l’autre camp. Les députés menacés se plaignent, les ministres s’inquiètent, toutes les existences politiques tremblent sur leurs bases.
Monsieur, j’ai traversé avec le Flambeau une crise de ce genre, et je ne saurais vous faire l’énumération des couleuvres que l’on m’y prodigua. Quand les vanités et les ambitions se combinent dans une même effervescence, quand le succès est une affaire d’amour-propre et de calcul, on ne sait jusqu’où peut aller l’activité humaine, et quel chemin elle fait dans les voies de l'intrigue ! Les plus honnêtes s’en défendent d’abord, puis finissent par s’y laisser entraîner. Il en est de cette cuisine comme de toutes les autres, il ne faut pas la voir de trop près. Quant à moi, j’en sortis passablement dégoûté du mécanisme représentatif et des petits ressorts sur lesquels il repose.
Pendant que je devenais ainsi une autorité dans les régions de la haute politique, Malvina installait ailleurs sa souveraineté. Elle présidait à la littérature du journal, et tirait un parti fort avantageux des études qu’elle avait faites dans Paul de Kock. Depuis qu’elle se croyait partie intégrante du gouvernement, ma fleuriste ne se possédait plus. Elle s’était donné un maître d’équitation, et parlait le langage de cheval à l’usage de nos dames du grand monde. Aucun genre de succès ne lui était étranger. Au moyen du Flambeau, j’étais parvenu à établir des relations suivies avec les hommes de lettres et les artistes en vogue. Malvina leur faisait les honneurs de quelques thés assaisonnés de musique. Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des femmes auteurs, des rapins, des croque-notes [Par Nadia Fartas] Le Dictionnaire de l’Académie française (6e édition, 1835) donne la définition suivante : « Il se dit, par dénigrement, d’un musicien qui lit couramment la musique, mais qui l’exécute sans expression, sans goût. On dit aussi, Croque-sol. L’un et l’autre sont familiers ».mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau. Il fallait voir Malvina s’y promener en reine, appelant nos célébrités littéraires par leurs noms de baptême, dictant des oracles au troupeau des bas-bleus[Par Nadia Fartas] Emprunté à l’anglais « blue-stocking » (1757), appellatif appliqué à « B. Stillingfleet, homme peu élégant de sa personne qui fréquentait le salon littéraire de Mrs Montague vers 1750 et portait des chaussettes de laine bleue au lieu des bas de soie noire qui étaient de rigueur » (Dictionnaire historique de la langue française, A. Rey dir., op. cit., p. 187) puis, ironiquement, aux femmes (accusées de ne pas l’être!) à prétentions littéraires, témoin la Physiologie du Bas-bleu de Frédéric Soulié et la série de caricatures « Les bas-bleus » de Daumier parue dans Le Charivari en 1844... L’expression « bas-bleu », péjorative sous la plume des publicistes, satiristes et caricaturistes (hommes) du temps, désigne à l'époque toute femme « intellectuelle » qui se consacre à un travail littéraire et qui, de ce fait, néglige ses « devoirs » de mère de famille et d’épouse. Le personnage et mot « bas-bleu » reparaîtront dans le chapitre VI de la Seconde Partie consacré à l’évocation d’un salon littéraire féministe. Delphine de Girardin, qui se profile derrière la nouvelle Malvina (voir supra), pouvait entrer dans cette catégorie, d’où le pseudonyme de « Vicomte de Launay » dont elle signera ses Lettres parisiennes parues de 1836 à 1839 dans La Presse d’Émile de Girardin, son mari. , leur promettant sa protection pour des feuilletons à 5 francs la colonne, élevant un petit bataillon de prosateurs chevelus entre 18 et 22 ans, afin d’avoir toujours sous la main des hommes de style et des collaborateurs fidèles[Par Nadia Fartas] Les plus célèbres salons littéraires ont été, dans la première moitié du XIXe siècle, celui de Madame de Staël, celui de Juliette Récamier, celui de Madame de Girardin, celui de Charles Nodier à la Bibliothèque de l’Arsenal, et celui de la princesse Mathilde sous le Second Empire.
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« Que le diable vous massacre[Par Nadia Fartas] Les expressions contenant le mot « diable » sont légion au XIXe siècle, mais celle-ci n’est pas recensée. Cette hyperbole – dans la version initiale du National, Reybaud s'en tient à « emporte » – vient souligner le ton, et le caractère, bien trempé, de Malvina qui ne se « possède plus » et apparaît ensuite plus en guerrière qu'en écuyère, et promet de « donner cinq cent dix-neuf coups de cravache à quiconque ne trouverait pas le Flambeau le premier journal de l’univers ». ! disait-elle à l’un d’eux ; vous avez manqué d'haleine dans votre dernier feuilleton, Jules. Votre héroïne n’a pas de jarret ; votre héros reste sur le flanc. Félicien prend de l’avance sur vous ; prenez-y garde ! »
Malvina parcourait ainsi le salon en distribuant çà et là des reproches et des encouragements. Elle touchait la main aux auteurs en renom, en affectant de les traiter sur le pied d’une familiarité un peu chevaleresque :
« Eh ! bonjour, Frédéric, comment ça vous va-t-il, vieux ?... Ah ! c’est ce diable d’Eugène ! Bonjour, Eugène ! comment se portent vos chiens anglais ? Parbleu, voici le grand Victor... le sombre Victor, le ténébreux Victor... Tiens, et vous, Honoré, voulez-vous une tasse de thé, mon gros bonhomme ? ajoutait-elle en lui frappant amicalement sur le ventre. Que le diable me massacre, je ne vous avais pas encore aperçu[Par Nadia Fartas] Les prénoms ici cités renvoient à des célébrités littéraires du temps bien identifiables : Jules (Janin), Frédéric (Soulié), Eugène (Sue), Victor (Hugo), Honoré (de Balzac). Cette identification est corroborée par l’illustration de Grandville en regard où sont portraiturés ces écrivains. Dans la version initiale du feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, Reybaud insistait davantage sur le culte de Paul de Kock chez la grisette Malvina, qui donne en modèle deux des romans de ce dernier : « Que le diable vous emporte, disait-elle à l’un d’eux dans son idiôme hippique et littéraire ; vous n’avez pas assez tenu la corde dans votre dernier feuilleton, Jules. Lisez donc Jean, de Paul de Kock : voilà un gaillard qui pose ses personnages. Votre héroïne n’a pas de jarret ; parlez-moi de Georgette : les événements y vont au galop. Jules, Jules, il faudra vous remettre au vert, mon garçon. Félicien prend de l’avance sur vous […] ». Cet effacement peut s’expliquer par le fait que l’illustration de Grandville métamorphose Malvina en Delphine de Girardin, qui n’a rien d’une grisette, et il y a, semble-t-il, distorsion entre l’invitation de cette dernière à Balzac dans l’illustration : « Et vous, Honoré, en voulez-vous une tasse? » et celle, beaucoup plus cavalière, du texte : « Tiens, et vous, Honoré, voulez-vous une tasse de thé, mon gros bonhomme? ajoutait-elle en lui frappant amicalement sur le ventre ». Distorsion liée, en fait, à l’ambivalence des « grosses têtes » du Panthéon charivarique (1838-1842) de Benjamin Roubaud, modèle des « bonhommes » du thé de Grandville [En ligne : https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/maison-de-victor-hugo/oeuvres/pantheon-charivarique-poetes-victor-hugo-1#infos-principales]. Le Panthéon charivarique sonne la fin de l’homme illustre (auréolé de gloire divine), sous le règne du fils de Philippe Égalité, qui, en signant la mort du roi, a signé la mort de son « double corps » (humain et divin). L’on passe de l’homme illustre, du
grand homme que l’on respecte et vénère à distance, à l’illustration, à la célébrité qui se répand et que l’on fréquente : dans la caricature, l’on raccourcit les têtes devenues grosses, grasses et plates têtes. Il donne aussi le signal de la promotion au Panthéon de nouvelles illustrations, dont, notamment, les journalistes et caricaturistes !. »
Les choses marchaient de la sorte depuis quelques mois sans qu’aucun incident fût venu changer ma situation. J’étais chaque jour dans mon cabinet à la disposition des ministres, et Malvina continuait à tenir dans son salon un cours de littérature d’hippodrome[Par Nadia Fartas] Dans la version initiale du feuilleton du National, Reybaud continuait à broder sur le goût de Malvina pour Paul de Kock : « avec un cours de littérature au profit de Paul de Kock ». Il choisit ici d’étoffer le registre hippique et épique, puisque Malvina est présentée comme « l’une des amazones les mieux caractérisées de Paris » (version initiale : « lionnes », au sens de la femelle du « lion », du dandy) – qui, en souvenir, lointain !, des cavalières guerrières de la mythologie, sont définies ainsi dans le dictionnaire de Jean Hyacinthe Adonis Galoppe (dit Galoppe d’Onquaire) Hommes et bêtes, Physiologies anthropozoologiques mais amusantes (Paris, Amyot, 1862), entrée « Amazone » : « L’amazone porte éperons et cravache ; si elle ne porte pas moustache, c’est que ses fournisseurs ordinaires n’en tiennent pas ; mais elle se dédommage en portant les culottes dans son intérieur. » En précisant que Malvina vient au bureau du journal en « habit d’écuyère », Reybaud fait aussi un nouveau clin d’œil à Balzac, cette fois à La Fausse Maîtresse et vraie écuyère de cirque (ancêtre de l’hippodrome) Malaga, maîtresse créée de toutes pièces par le personnage de Paz, qui se déguisera en Robert Macaire, d’où peut-être, dans l’économie du texte, le retour du filon de la blague et du puff, inauguré au chapitre III.[Par Nadia Fartas] Dépréciative, l’expression pourrait renvoyer au spectacle, le cirque (circus), ancêtre de l’hippodrome, étant dans la Rome antique l’édifice public où se tenaient courses de chars et exercices d’équitation. Mais Malvina développe littéralement dans le journal une « littérature d’hippodrome » puisqu’un peu plus loin est indiqué qu’elle est « versée dans la science du cheval » et qu’elle dicte « l’article des courses du Champ de Mars ». Habillée en amazone elle incarne la « littérature d’hippodrome » et n’hésite pas à surjouer son rôle en menaçant de coups de cravache cuisinier, garde municipal ou auteur de la dépêche. Il est aussi peut-être fait allusion à une étiquette d’époque, le « roman steeple-chase », ouvrage collectif écrit à la manière d’une course d’obstacles hippique, tel La Croix de Berny (1845), roman épistolaire collectif à succès réunissant Théophile Gautier, Joseph Méry et Jules Sandeau aux côtés de Delphine de Girardin. . Chacun de nous se maintenait dans les limites de son empire. En recueillant mes souvenirs, je ne trouve rien qui se rattache à cette époque, si ce n'est une rencontre assez singulière. J’étais un jour dans la partie des bureaux où le public vient traiter pour l’insertion des annonces, quand deux personnages y entrèrent. L’un était porteur d’une grande barbe noire : l'autre avait les cheveux d’un blond fade et des yeux bleus pleins d’une finesse extrême. Quoique ces hommes n’eussent en aucune manière affaire à moi, involontairement je m’arrêtai : il me semblait que j'avais vu quelque part au moins l’un de ces inconnus. Je m'avançai vers eux.
« Que voulez-vous ? » leur dis-je un peu brusquement.
Cet accueil parut intimider le porteur de la barbe noire ; cependant il se remit.
« Ne vi fâchez pas, mossiou, dit-il. Zé soins l'inventour de la pommade dou léopard[Par Nadia Fartas] Jeu sur la fameuse « pommade du lion » (jeu lui-même sur la double acception du terme, voir supra), destinée à faire pousser les cheveux, dont la quatrième page des journaux d’alors font la réclame et qui inspirera Gavarni pour sa série « Revers des médailles » (1840) : « Un enfant terrible qu’on eut l’imprudence de laisser jouer avec la pommade du lion » (et qui se retrouve avec une crinière dudit lion) [En ligne : https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_cargmoe018865_001.jpg?itok=1L2BxW9W]. Assurément, le chapitre est bien coiffé et placé sous le double signe balzacien de César Birotteau, le promoteur de l’huile céphalique, et de Robert Macaire-Girardin (voir la note associée au titre, supra)., et zé venais l’annoncer dans votre estimable zournal. Ma, si zé vi déranze, scouzez. Moun ami qué vi voyez est Iou baronnet Crakson[Par Nadia Fartas] Avec ce nom et ceux qui vont suivre, et consonnent, réouverture du filon de la blague, ouvert au chapitre III (voir la note associée au nom « Flouchippe ») : dans Un autre monde, illustré par Grandville (1844), le docteur Puff aura pour complice, outre Hahblle, Krackq., inventour de toutes les maravilles[Par Nadia Fartas] Déformation dans la prononciation à l’italienne du mot « merveille ». Dans la version initiale du National, on lisait : « de tous les maraviglis ». Ce changement « italianisant » permet de mieux caractériser, et distinguer, l’Italien et l’Anglais. en son. — Yes, sir, reprit l'homme blond ; jé poui offrir a vo lé coldcreame Blagson, lé élixir Puffson, lé onguent Gripson, lé moutarde Pattson, lé savon Dickson, lé rasoirs Fichson, lé plat à barbe Mattison, lé poudre Fricasson, lé papier Gobson[Par Nadia Fartas] Cette liste de noms de marques fantaisistes de produits miracles joue sur des noms déjà bien exploités par la satire des mœurs industrielles et par la caricature anti « réclame » et « anti-Puff » du temps : « blague », « gober », « craques », « gripsou », « flouer » etc. Voir ci-dessus l’épisode Flouchippe (notes des chapitre III et IV où l’on retrouve ce type de noms (« Picksous », « Godichson »). Voir aussi ci-dessus l’épisode du « Docteur Saint-Ernest » (chapitres X et XI). L’effet burlesque produit par l’homéotéleute fondée sur la répétition de la syllabe finale « son » dans l’accumulation des noms de marques – les fameuses « maravilles en son » – est renforcé par le nom du vendeur et inventeur (le baron « Crackson ») et par l’épithète « blond ». Le personnage est réduit à son apparence extérieure comme l’indiquent les produits d’hygiène et de beauté masculins. ... — Assez, monsieur l’Anglais, je suis approvisionné en tout genre. — Jé poui encore offrir à vo… — Et moi, mossiou, interrompit l’italien, zé vi donnerai oun petit arbouste qui vient dou Monomotapa[Par Nadia Fartas] Ancien royaume d’Afrique australe plus ou moins mythifié cité dans une fable de La Fontaine (« Les Deux amis »). Les noms exotiques sont fréquents dans le langage de la « réclame » au XIXe siècle (voir le César Birotteau de Balzac). et qu’oun peut appeler l’orgueil de I’Afrique. Il fournit sour la même branche des ananas, des pois en primour, des cerises et des confitoures sèches. — Jé poui offrir à vo, reprit l’imperturbable Anglais, des aiguilles Rabson, des crayons Marcasson, des ploumes Plattson… — Assez, messieurs, assez. — Sé vi voulé, zé vi retroverai la graine dou chou colossal… — Jé poui offrir à vo… — Oui, dou chou colossal, dont la semence il semblait perdou. Ma pardoun, messiou, ajouta l’Italien, zé vois que nous vi déranzons. Scousez ! scousez ! et en disant ces mots il se dirigeait vers la porte : nous reviendrouns oune altre fois. Vi êtes trop occupé per lé moument. Baronnet Crakson, andiamo, andiamo, andiamo… — Yes, yes. Jé poui offrir à vo… »
Pour couper court aux offres de cet abominable Anglais, il ne me restait plus qu’un moyen, celui de la retraite. Je sortis et poussai brusquement la porte ; mais à peine m’étais-je éloigné de quelques pas, qu’une révélation soudaine m’éclaira. « C’est lui, » me dis-je.
Et je rentrai vivement dans le bureau des annonces ; mes deux industriels avaient disparu. Je me précipitai vers l’escalier : personne ; je courus sans chapeau dans la cour : elle était vide ; je les cherchai dans toute l’étendue de la rue : impossible de retrouver leurs traces. Monsieur, cet homme que je venais de laisser échapper, c’était Flouchippe, le créateur du bitume impérial de Maroc[Par Nadia Fartas] Sur cette escroquerie dont a été victime Jérôme, voir ci-dessus chapitres III et IV : « Paturot gérant de la Société du bitume du Maroc ».. Sa barbe, son accent italien, tout avait pu d’abord dérouter mes souvenirs ; mais je n’en pouvais pas douter, c’était lui, son œil narquois, sa figure à la fois hautaine et hypocrite. Quel regret ! avoir eu mon fripon sous la main, et avoir manqué cette occasion de le punir ! Malvina était furieuse : elle détacha à sa recherche tous les commissaires de la ville de Paris, les sergents de ville, la police secrète et la garde municipale. Peine perdue ! Flouchippe ne reparut plus, et la pommade du léopard s’évanouit avec lui.
Décidément, j’étais devenu un publiciste officiel dans toute la rigueur du mot. Une crise de cabinet vint mettre à l’épreuve mon talent pour les volte-face. Justement, j'avais la veille cruellement déchiré le chef du ministère qui triomphait. Mon aplomb ne se démentit pas : avec la même plume et la même encre, sur le même bureau, dans la même feuille, je fis à sa gloire un éloquent article ; je célébrai son intelligence, et félicitai le pays de son avènement. Notre polémique, de belliqueuse qu’elle était, devint sur-le-champ pacifique : nous prîmes toutes les questions à un autre point de vue, et réfutâmes d’une manière victorieuse les thèses que nous soutenions depuis six mois. Ce tour de force me fit le plus grand honneur : on vit que j’étais un écrivain véritablement officiel, et que je m’exécutais de bonne grâce. Ma position en parut consolidée. Notre subvention fut portée au double, et je pus prendre une existence presque princière.
Ce fut l’apogée de notre gloire. Malvina, de plus en plus versée dans la science du cheval, devenait l’une des amazones[Par Nadia Fartas] Le mot désigne autant la personne, une femme, à l’attitude guerrière, qui monte à cheval, que la tenue portée par ces cavalières, une « robe ordinairement de drap » (Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, 1835). Les Amazones sont des guerrières de la mythologie grecque. La réalité historique de ces combattantes est aujourd’hui attestée. Voir note supra (après « un cours de littérature d’hippodrome »). les mieux caractérisées de Paris. Elle ne parlait que de donner cinq cent dix-neuf coups de cravache à quiconque ne trouverait pas le Flambeau le premier journal de l’univers ; elle venait s’asseoir, en habit d’écuyère, dans les bureaux de la rédaction, et dictait l’article des courses du Champ de Mars. Du reste, elle s’était parfaitement dressée à toutes les habitudes de son nouveau rôle. Elle fumait des panatellas[Par Nadia Fartas] Cigare de la Havane, très long et mince. L’entrée « Amazone » de Jean Hyacinthe Adonis Galoppe dans son dictionnaire Hommes et bêtes, Physiologies anthropozoologiques mais amusantes (op. cit.) signale ce cigare comme attribut de l’amazone : « Elle est de toutes les chasses à courre ; elle boit du kirsch et fume des panatellas ». , culottait des pipes avec un bonheur particulier, portait des pantalons, des bottes de maroquin rouge et un sautoir noué en cravate autour du cou. On ne jurait pas avec plus de grâce qu’elle. On ne brisait pas les services de porcelaine avec plus de succès. C’était merveille de la voir quand elle avait du champagne dans la tête, accompagné de cinq ou six petits verres de quoi que ce fût. Elle enlevait la compagnie, et produisait toujours un effet miraculeux.
Un jour, nous donnions dans nos salons une fête extraordinaire à toute la rédaction. Max, alors sous-chef, comme il l’avait prévu, en était ; Valmont y assistait aussi, malgré sa gravité de notaire en titre ; nos anciens comme nos nouveaux amis se trouvaient réunis à la même table. En fait de femmes, nous avions des bas-bleus dépourvus de toute espèce de préjugés, ce qui ne changeait rien au caractère de la fête, qui était un déjeuner de garçons. Malvina avait fait préparer des pipes pour toute la société. Le repas fut des plus gais. Quoique ce ne soit plus de genre, Malvina n’avait voulu que du champagne frappé ; point d’eau : ce liquide était exclu. On arriva ainsi au dessert, et la maîtresse avait déjà parlé vingt fois de casser cinq cent dix-neuf cravaches sur la figure du cuisinier, du glacier, du confiseur, du marchand de tabac. Elle venait même de donner le signal de la débâcle des ustensiles en brisant un compotier, quand un domestique annonça une dépêche du ministre qu’apportait un garde municipal à cheval.
« À demain les affaires sérieuses, m’écriai-je en vidant mon verre. — Du tout, du tout, répliqua Malvina, dont la tête était en proie aux ravages des spiritueux, je veux que l'estafette entre et qu’on lui donne à boire. Garçon, apportez-moi le guerrier avec son cheval. Allez, et vivement. »
On eut beau faire des objections, il fallut obéir. Le garde municipal, qui attendait que l’on visât sa feuille, résista d’abord, puis il finit par se rendre.
« Vertueux militaire, lui dit Malvina quand il entra dans la salle à manger, approchez de confiance. Vous allez boire ce verre de champagne à la santé du gouvernement, ou je vous casse cinq cent dix-neuf cravaches sur la figure. Je ne sors pas de là. »
Le municipal prit gaiement l'affaire, but trois verres de champagne, et me remit son pli.
« Maintenant, guerrier, ajouta Malvina, acceptez cette pipe et culottez-la en mon honneur. Allez. »
Quand le porteur de la dépêche fut parti, la compagnie se montra curieuse de savoir ce qu’elle contenait…
« Bah ! dis-je, quelque niaiserie, quelque avis d'adjudication. — N’importe, il faut communiquer cela à ces messieurs, reprit Malvina, et puis nous en allumerons nos pipes. Silence et attention. » Je décachetai la missive, et lus ce qui suit :
« Monsieur, le ministre me charge de vous informer que, par suite d’insuffisance dans les allocations du budget, la subvention qui vous était comptée cessera de courir à partir de demain.
« Croyez, monsieur, au regret que j'éprouve, etc. »
La lecture de cette lettre nous terrassa. C’était le Mané, Thecel, Pharès, du festin de Balthazar[Par Nadia Fartas] Balthasar est le fils du dernier roi de Babylone, Nabonide, considéré comme un usurpateur du trône. Il est aussi appelé « fils de Nabuchodonosor », ce dernier l’ayant fait roi. Dans le « festin de Balthasar », récit de l’Ancien Testament, « sont célébrés les faux dieux et profanés les vases sacrés dérobés au Temple de Yahvé. Un prodige interrompt la fête : trois mots énigmatiques sont tracés sur le mur du palais par une main mystérieuse : Mené, Teqèl, Pèreç. Termes qu’interprète le prophète Daniel : c’est l’annonce de la fin de l’Empire babylonien dont le temps est compté ; de la fin de son "roi", pesé pour sa valeur morale et trouvé trop léger ; de la fin d’un pouvoir qui sera désormais divisé entre les Mèdes et les Perses. […] Il demeure que le récit biblique […] reflète [l’histoire] dont font état Hérodote et Xénophon, selon laquelle le conquérant perse était déjà aux portes de Babylone alors qu’on festoyait encore au palais » (André-Marie Gérard, « Balthasar », Dictionnaire de la Bible, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1989, p. 129). Cet épisode de la Bible (Livre de Daniel, V) a inspiré de nombreux peintres [En ligne : https://utpictura18.univ-amu.fr/notices/sujet/histoire-sacree/ancien-testament/histoire-sacree-festin-balthasar].. Personne n’eut la force d’ajouter un mot à ce texte si expressif : la compagnie était dégrisée. Malvina seule, se levant comme une lionne, et brandissant le poignet, s’écria :
« Si je tenais le polisson qui a écrit ce billet doux, je lui donnerais cinq cent dix-neuf coups de cravache à travers la figure. »
XVI[Par Grégoire Tavernier] Le chapitre XVI est d'abord paru en feuilleton dans le National du 07/10/1842. PATUROT BONNETIER
J’ignore, reprit Jérôme[Par Grégoire Tavernier] L'incise sert ici de liant avec le chapitre qui précède. Reprise du roman-feuilleton, mais reprise, aussi, d'un temps fort du récit, laissé inachevé à la fin du chap. XV. Le chap. XVI commence bien in medias res, au cœur de la tentative de suicide du héros, suicide "par désespoir" et "par calcul" (p. 139). , si l'imagination a joué un rôle dans les souvenirs qui me restent de cette crise, et si je n’ai pas pris quelques symptômes nerveux pour des sensations réelles ; mais à peine me fus-je étendu sur mon lit avec la persuasion d’une mort immédiate, que j’éprouvai dans tout mon être une sorte de calme plein de langueur. Il me semblait que les particules éthérées se dégageaient de mon corps pour aller se perdre et se baigner dans un océan de fluide. Il est vrai que, peu de jours auparavant, j'avais lu dans Swedenborg[Par Grégoire Tavernier] : "j'avais lu dans Swedenborg" devient "j'avais lu, dans Swedenborg,".,[Par Grégoire Tavernier] Après avoir pensé la mort comme réincarnation d'après un premier auteur fictionnel (Pierre Biret), derrière lequel se cache Pierre Leroux (voir note supra, chap. XV, p. 141), Jérôme Paturot la pense comme dissolution d'après un autre système mystique, cette fois d'identification transparente. Swedenborg (1688-1772) est un philosophe, ingénieur, mystique et théologien suédois dont les écrits (sur les rêves, l'amour, les "correspondances" entre l'âme et le corps etc.) ont eu une grande influence en France dans la première moitié du XIXè siècle (sur Balzac, Baudelaire notamment). Il a passé, aux yeux de certains, pour fou. Il postule l'existence d'un "monde intermédiaire", peuplé par les esprits impondérables des défunts. quelque chose qui ressemblait à ce phénomène. Un engourdissement graduel s’emparait de mes sens, les perceptions devenaient de plus en plus lentes et confuses. Vivre et penser m’obligeaient à un effort que je me sentis bientôt incapable de prolonger. Je cédai et tombai dans l’anéantissement le plus profond[Par Grégoire Tavernier] Dans ce paragraphe, Reybaud parodie le compte rendu de que nous appellerions aujourd'hui une expérience de mort imminente, affaire d'impressions sensibles et de dépossession progressive (voir le récit d'un "cas" de vie sous hypnose après la mort dans la nouvelle d'E.Poe: "La vérité sur le cas de M.Valdemar" en 1845). Ici la tonalité mystique (l'âme se dégageant graduellement d'un corps-carcan pour rejoindre le "monde intermédiaire") est minée par plusieurs procédés : voir les nombreux modalisateurs, le registre de l'illusion, le défaut de mémoire, la "pollution" littéraire (la lecture de Swedenborg, qui fait écran à l'expérience propre du sujet). .
Un bruit extraordinaire eut seul la puissance de me tirer de celle léthargie. On frappait à la porte de notre chambre à coups redoublés, impossible de mourir par un tel tapage. Malvina ouvrit les yeux et se mit sur son séant :
« Ah ça ! mais c’est indécent, dit-elle ; on ne peut pas seulement trépasser en paix dans celle maison. Vous verrez qu'il faudra donner congé pour s’expédier à l'aise[Par Grégoire Tavernier] "pour avoir du repos" devient "pour s'expédier à l'aise". . — Ouvrez, ouvrez donc ! criait une voix du dehors. — Plus souvent, quand on a déjà un pied dans l’autre monde ! Voisin, vous vous trompez d’étage : laissez-nous pour dix centimes de tranquillité. On est en affaires, entendez-vous ? — Ouvrez, ou j’enfonce la porte. — En voilà une sévère : nous sommes en plein Congo[Par Grégoire Tavernier] Cette région d'Afrique centrale, encore mystérieuse en 1840, possession personnelle ensuite du roi des Belges Léopold II entre 1885 et 1908, deviendra une colonie belge (en 1908) ainsi que française sous la IIIe République. Le nom "Congo" évoque métaphoriquement une localité inconnue sans régulation sociale ou anarchique. Malvina parodie ici le sociolecte défensif du bourgeois propriétaire, partisan de l'Ordre. . Qu’on vienne encore vanter les autorités ! voilà de leurs coups ; on viole les domiciles des citoyens à une heure après minuit. Es-tu mort, Jérôme ? — Non, Malvina, mais peu s’en faut, lui dis-je.
Il paraît que l'impatience gagna les personnes qui faisaient le siège de notre chambre ; car j’avais à peine prononcé ces mots que les panneaux de la porte volèrent en éclats. Un homme entra par la brèche, et courut vivement vers la fenêtre, qu’il ouvrit toute grande. Aujourd’hui que j’y songe, je crois, monsieur[Par Grégoire Tavernier] "je crois, monsieur" devient "je crois, Monsieur"., qu’elle n’avait jamais été bien fermée. L’air extérieur, pénétrant avec abondance, me ranima, et je reconnus alors le père Paturot, debout devant mon lit, les bras croisés, et me regardant avec un air de compassion douloureuse. — Comment, mon oncle, c’est vous ? — Oui, c’est moi, mon enfant ; et, par bonheur, je suis arrivé à temps. — Mon oncle, lui dis-je d’une voix caverneuse, je ne vous attendais que demain ; vous me faites manquer mon programme, vous m’obligez à faire les frais d’une nouvelle représentation[Par Grégoire Tavernier] Le suicide de Jérôme, au début de ce chapitre comme à la fin du chap. XV, est l'objet d'une théâtralisation qui en dédramatise la portée. Sa "fenêtre", d'ailleurs, "n'avait jamais été bien fermée" ; Jérôme est à la fois metteur en scène et principal acteur d'une comédie du suicide (il récite une partition, endosse des masques prêt-à-l'emploi), mais il est aussi de cette comédie la dupe. Par un renversement d'alliances, Malvina, qu'il croyait sa complice lors des préparatifs du suicide, s'associe à l'oncle pour dénouer, au moment opportun, cette "représentation". On peut se rappeler que le regard de Malvina, dans l'illustration-clausule du chap. XV (p. 147). se porte vers la porte, de laquelle doit surgir l'oncle. Voir déjà la note du chap. XV à ce sujet. . — Malheureux, répliqua le vieillard, peux-tu parler ainsi ? Ce n’est pas du courage, Jérôme, que d’abandonner la partie, parce qu'on ne se sent pas la force de supporter le poids du jour : c’est de l’égoïsme, et du plus mauvais. Sans que tu en aies rien su, je t’ai suivi dans tes aventures : je comptais qu’enfin tu me reviendrais. Les chimères n'ont qu’un temps, et l’âge emporte bien des rêves ; mais je ne croyais pas que tu pusses jamais songer au suicide. Un Paturot ! — Oncle touchant, vous avez parfaitement raison, dit alors Malvina en adressant au vieillard un sourire dans lequel perçait un soupçon d’intelligence ; mais chacun a sa manière de comprendre la vie. Nous voulions changer d’enveloppe ; c’était notre idée. Nous en avions le droit ; les vers à soie l'ont bien. Tout le monde n’est pas forcé de se contenter de la pelure que le ciel lui a donnée : quand on est délicat et difficile, on tache de s'améliorer au physique et au moral, suivant le procédé d’un marchand de perlimpinpin[Par Grégoire Tavernier] De "perlimpinpin", formule magique parodique, au phrasé redondant et cocasse, en ceci mimétique de l'hermétisme magique, une expression courante a été extraite : la "poudre de perlimpinpin", poudre aux vertus imaginaires vendue par des charlatans. Mais comme complément du nom, "perlimpinpin" permet de multiplier les cibles de l'attaque : ici le "marchand de perlimpinpin" rappelle Pierre Biret, faiseur et vendeurs de phrases dont le héros "a avalé", au chap. précédent, les fumeuses théories (la réincarnation à travers l'Histoire en de nouvelles figures historiques). Voir déjà, sur le même patron syntaxique, la publicité affichée chez Flouchippe : il y vantait des "charbonnages de perlimpinpin" (chap. III, p. 27). dont j’ai avalé le nom. Tel est le fin mot de la chose. — Comment ! et vous aussi, mademoiselle, de gaieté de cœur vous renonciez à la vie ? — Distinguons, oncle éloquent. Moi, cette vie me va, voyez-vous. Qu’est-ce qu'il me faut ? quatre sous de flan[Par Grégoire Tavernier] "quatre sous de flanc" devient "quatre sous de flan". dans les grandes occasions, deux paires de brodequins[Par Grégoire Tavernier] Chaussures qui couvrent le pied et une partie de la cheville. par an, du mouron pour mes oiseaux[Par Grégoire Tavernier] Le mouron blanc, dit aussi "mouron des oiseaux" , est une plante courante possédant des graines dont sont friands les oiseaux. , et Jérôme près de moi. Avec ça, respectable bonnetier, je serai toujours gaie comme une linotte[Par Grégoire Tavernier] La linotte est un petit passereau au chant agréable qui passe pour stupide (voir l'expression: "tête de linotte", pour désigner une personne étourdie, sotte). Dans l'imaginaire stéréotypé de la littérature du temps la grisette est souvent associée aux oiseaux : elle en élève en cage, elle aime chanter, elle est gaie comme un pinson, c'est un vrai "moineau" de Paris, mais elle a souvent une tête de linotte. Au chapitre I, Malvina "gazouille comme une alouette". La linotte alterne avec le serin et la bécasse dans la galerie stéréotypée des oiseaux stupides (voir le serin du mélodrame écrit par Jérôme au chapitre VIII). Sur la linotte, voir aussi la note du chap. VIII.. Mais Jérôme en avait assez de ce monde, il était entiché de le quitter ; alors j’ai réfléchi, et je me suis dit : —Puisqu’il ne veut pas rester avec moi, il faut s’en aller avec lui. Voilà tout l’historique.
Cette leçon indirecte, que je recevais dans un pareil moment et sous l’empire des circonstances antérieures, produisit sur moi une salutaire impression. Je compris que le père Paturot avait raison ; je n’étais qu’un profond égoïste. J’allais sacrifier tout ce qui m’était cher à je ne sais quelle vanité maladive. Le voile qui avait obscurci ma vue se déchira ; je commençai à m’initier aux réalités humaines, à entrevoir que ce monde ne se compose pas seulement d’hommes affamés de célébrité, marchant à la fortune ou à la gloire par le bruit et le charlatanisme[Par Grégoire Tavernier] Sur les charlatans et le charlatanisme, voir la note détaillée du chap. X.. La conversion ne devait s’achever que plus tard ; mais elle était commencée. La maladie avait été grave ; c’était beaucoup que d’entrer en convalescence. Mon oncle obtint de moi la promesse que je ne chercherais plus à attenter à mes jours : le temps devait faire le reste.
Le père Paturot demeura une partie de la nuit près de nous. Avec une adresse infinie, il revint à son idée favorite, sut si bien caresser mes faiblesses et ménager mes répugnances, qu’il parvint à me faire envisager la bonneterie à un point de vue tout à fait nouveau. À mesure qu’il en détaillait les avantages, j’étais étonné de les avoir si complètement méconnus ; je me reprochais d’avoir cédé à un préjugé vulgaire, de ne pas m’être tenu en garde contre I’impression défavorable des mots, de n’être pas allé jusqu’au fond des choses.
« Jérôme, me disait mon digne parent, tu as de l’ambition[Par Grégoire Tavernier] "Désir immodéré d’honneur, de gloire, d’élévation, de distinction" (Dictionnaire de l’Académie, éd. 1835), l'ambition est devenue une passion brûlante au moment où écrit Reybaud. Passion "démocratique" (Philippe Dufour, Le Réalisme pense la démocratie, Genève, La Baconnière, 2021, p. 47), elle correspond à un nouvel état des mentalités, issu des décloisonnements postrévolutionnaires. "L’ambition descend du faîte vers la base de la société", écrivent en 1849 les rédacteurs du Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l’âme (Félix-André Poujol et Jean-Paul Migne (dir.), Paris, Aux ateliers catholiques du petit Montrouge, t. XXXIX, p. 154), pour traduire cette massification de l'ambition, en particulier dans la jeunesse masculine de basse ou de moyenne extraction, "appelée" à se manifester (P. Barbéris, Balzac et le Mal du Siècle, Paris, Gallimard, 1870, p. 49). Mais les conditions de son expression (l'article VI de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la création des concours et le développement de l'enseignement, l'essor de secteurs socio-économiques dynamiques comme la presse) sont essentiellement virtuelles. À Paris, au regard du petit nombre des places disponibles, les "appelés" sont nombreux et les "élus" sont rares. Jérôme Paturot, dans la première partie du roman, en a fait la cruelle expérience. L'ambition dépend donc pour l'essentiel d'un effet d'entraînement médiatique, auquel participent en particulier les doctrinaires, dans la sphère politique, en faisant "appel aux capacités" du "pays légal". De ces éléments de langage, l'oncle bonnetier, moins sage qu'il n'y paraît, se fait ici le pernicieux relais. Car la deuxième partie du roman fera de l'ambition politique insufflée à Paturot, représentant de ces classes moyennes capacitaires, un cuisant échec. , rien de mieux ; mais elle sera toujours impuissante, si elle continue à être aussi maladroite. Tu sais mieux l’exalter que calculer, mon garçon. Exemple : tu as fait fi du commerce, sous prétexte qu’on y vend des bonnets de colon et des chaussettes. Eh ! mon ami, c’est le chemin des honneurs[Par Grégoire Tavernier] L'oncle Paturot déploie ici les étapes d'un cursus honorum caractéristique de la monarchie de Juillet, retourné contre elle par ses adversaires. Ce cursus honorum, ouvert aux classes moyennes censitaires, implique le ré-emploi du marchand, d'abord en "notalibilité de clocher ou de quartier" (A. Daumard, Les Bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Paris, Aubier, p. 238), en maire et membre de la garde nationale, puis en homme politique national (député, éventuellement ministre). Chacune de ces fonctions représentative ou politique est chez Reybaud ridiculisée par un attribut métonymique, conformément à la logique de la caricature (ici le "casque à mèche" c'est à dire le bonnet en coton du petit rentier, et le portefeuille du député). aujourd’hui. Qu'est-ce que tu vois à la tête des affaires et au premier rang ? Des marchands de drap et des marchands de chandelles. Prends tous les noms qui comptent dans le gouvernement, parmi les députés, parmi les pairs ; tu y verras une foule d’hommes qui ont commencé par la jarre d’huile et le pain de sucre. Cherche bien, tu y trouveras des bonnetiers[Par Grégoire Tavernier] Dans ce paragraphe, Reybaud fait allusion au renouvellement du personnel politique sous la monarchie de Juillet : aux avocats et grands officiers s'ajoutent désormais les membres d'une bourgeoisie laborieuse, d'origine modeste et issus du corps des négociants, marchands ou fabricants. Reybaud fait référence à quelques personnalités bien identifiables, qu'on trouvera parmi Les Célébrités du juste milieu, galerie de bustes-charges en terre crue modelés par Daumier, et exposés au Musée d'Orsay. Les lecteurs du feuilleton de 1842 ont en tête plusieurs noms. Derrière les "marchands de draps", ils reconnaissent Laurent Cunin, dit Cunin-Gridaine : d'abord simple ouvrier dans une fabrique de draps, puis associé à son patron, Étienne Gridaine, dont il devient le gendre, il entame ensuite une carrière politique, devient député puis ministre à partir de 1837. Derrière les "marchands de chandelles", ils reconnaissent Hippolyte Ganneron, neveu d'un riche marchand de chandelles. Ayant repris et développé le commerce de son oncle, il devient un homme politique parisien de premier plan, député, conseiller général et membre du Conseil municipal de Paris, fonctions occupées tout au long de la monarchie de Juillet.. — Au fait, interrompit Malvina, j'ai connu des bonnetiers cossus et très-bon genre. Il y en a un dans Sœur Anne qui est un vrai bijou[Par Grégoire Tavernier] D'abord nom d'un personnage dans le conte de Perrault, La Barbe Bleue (1697), Soeur Anne (1829) est un roman de Paul de Kock, l'auteur de prédilection de Malvina, cité encore au chapitre XV pour son roman Mon Voisin Raymond (p. 145). Sur ce romancier populaire, voir la note détaillée au chap. I. . — Te voilà, je suppose, installé demain dans mon commerce de détail. Moi, je prends mes invalides[Par Grégoire Tavernier] Expression familière pour "prendre sa retraite". Issue de la "cité des Invalides", corps de bâtiments que Louis XIV fait bâtir à Paris à l'intention des anciens membres de l'armée royale. Les premiers vétérans y entrent comme pensionnaires en 1674. , je me retire. Le temps de te mettre au fait ; puis je vais planter mes navels à Meudon. Alors tu entres en exercice. Dès le lendemain, tu es électeur ; tu payes 310 francs de patente[Par Grégoire Tavernier] La "patente" est un ancien impôt annuel direct auquel étaient assujettis les membres de diverses professions, comme les commerçants (on parlerait aujourd'hui de "taxe professionnelle"). et de personnel, plus 405 francs de foncier pour la maison qui l'appartient[Par Grégoire Tavernier] Le système électoral sous la monarchie de Juillet. est un système censitaire où ne votent que les hommes de plus de 25 ans payant plus d'une certaine somme de contributions directes. Voir la note du chap. X liée à la "nécessité d'une réforme électorale".. Donne le champ libre à ton ambition, tu peux prétendre à tout : tu nommes les députés, tu concours aux élections municipales et départementales, tu es garde national[Par Grégoire Tavernier] La garde nationale est une unité composée de bourgeois de 20 à 60 ans payant l'impôt (ses membres doivent payer leur armement et leur uniforme), dirigée en 1830 par Lafayette, puis par le général Mouton de Lobau. Elle est chargée du maintien de l'ordre. En faire partie, porter un bel uniforme, est le rêve du petit bourgeois, et en gravir les grades un signe d'ascension sociale, de notabilité (Voir la Physiologie du garde national par Louis Huart, 1841). On retrouvera Jérôme devenu garde national et bientôt élu officier par ses pairs dans les premiers chapitres de la deuxième partie. et membre du jury. Ta voix acquiert de l’importance ; tu te lances[Par Grégoire Tavernier] Ici insérée, l'illustration évoque assez précisément la planche parue dans La Caricature du 6 juillet 1832 : on y voit un groupe de ministres munis de leurs portefeuilles bondissant allègrement d'une rive (la "Charte" et ses principes fondateurs) à une autre (celle du "Bon Plaisir" individuel et des promesses démocratiques récemment bafouées - notamment lors de la répression des républicains rassemblés dans la rue du Cloître-Saint-Merri en juin). Ce bond est déprécié dans la légende, jouant sur deux homophones : "quel saut ! quels sots !!!!!!!!!!" (planche n°175 du numéro 97 de La Caricature). Dans la reprise de cette caricature, Grandville illustre au pied de la lettre le texte de Reybaud, l'"arrivisme" du bonnet de coton franchissant d'un bond les écueils qui le séparent du "banc des ministres" et d'un portefeuille (on peut deviner : "Ministère du commerce" sur le portefeuille). Mais le grand écart (jusqu'au déséquilibre ?) est celui d'un fantoche, être de vêtements sans substance, manière pour Grandville de dépersonnaliser les nouveaux bourgeois capacitaires qui entrent en politique. Ce sera à peu près la trajectoire du héros dans la seconde partie du roman, à la réserve près qu'il s'arrêtera au seuil du ministère, dont il rapportera le sacerdoce en donnant la parole à un ministre de passage (voir chap. XXIV-XXV). , tu deviens meneur, tu travailles ton quartier ; tu te fais nommer capitaine de ta compagnie. Bien, c’est un premier pas. On t'invite au château, et tu y jouis de la conversation du roi des Français. Ce n’est rien ; on va renouveler le conseil municipal : avec de la souplesse et du temps, Paturot, tu peux être maire, ceindre l'écharpe, présider aux mariages et aux naissances de la localité. De maire à député, il n’y a que la main, et de député à ministre que la parole. Du casque à mèche, tu aboutis au portefeuille par le chemin le plus court. Ce ne serait, certes, pas une nouveauté : plus d’un bonnet de coton a passé au pouvoir[Par Grégoire Tavernier] On a là le résumé prophétique du destin de Jérôme dans la Seconde partie du roman.. »
Ces perspectives inattendues captivaient mon attention et imprimaient un nouveau cours à mes idées. Evidemment, j'avais été injuste vis-à-vis de la profession de mes pères : elle avait des côtés séduisants et glorieux, elle pouvait me servir de marchepied plus direct que les vaines carrières dont je m'étais follement engoué. Malvina ne se contenait plus : des larmes de bonheur coulaient de ses paupières ; elle se voyait lancée dans les grandeurs.
« Oncle bienfaisant[Par Grégoire Tavernier] ajout d'un alinéa entre "[...] grandeurs" et "Oncle bienfaisant !" ! disait-elle, vous pouvez dormir tranquille ; nous sommes convertis à la culotte de tricot. Votre neveu vous fermera les yeux : c’est une satisfaction qui vous est bien due. Donnez-nous votre bénédiction, et allez vous mettre au lit. Adieu, oncle adoré, amour d’oncle ! il est de toute évidence que le détail des objets de coton ne déprave pas le cœur….. Je vais prendre le rat[Par Grégoire Tavernier] Le "rat", ou "rat de cave", est une longue bougie dont on se sert pour descendre dans une cave ou dans tout local ou escalier non éclairé. pour vous reconduire. »
Le père Paturot se retira en me faisant promettre que le lendemain j’irais déjeuner chez lui avec Malvina. Il était trois heures du matin : à peine nous restait-il le temps de prendre un peu de repos. Cependant, avant de m’endormir, une idée me traversa l'esprit. L'oncle Paturot n’aurait dû, à la rigueur, connaître mon dessein que lorsqu’il aurait été accompli. Pourquoi était-il arrivé le soir même, ma lettre à la main ? Tout était, néanmoins, calculé pour que cette lettre ne lui fût rendue que le jour suivant. Par quel moyen extraordinaire l’avait-il reçue ? Cette circonstance me semblait si inexplicable, que je ne pus pas fermer l’œil. Je fis part de ma préoccupation à Malvina.
« Comment diable a-t-il été prévenu[Par Grégoire Tavernier] "Pourquoi diable a-t-il été prévenu ?" devient "Comment diable a-t-il été prévenu ?". ?[Par Grégoire Tavernier] L'adverbe interrogatif de manière finalement retenu ("comment") déplace l'enquête du côté de l'identification des complices de l'oncle bonnetier, et confirme la duplicité de Malvina. lui dis-je. —Tu m’ennuies, me répondit-elle, laisse-moi dormir. Est-ce que tu vas rêver éveillé, à présent ? — Qui lui a remis ma lettre ? — Parbleu, la poste aux pigeons, service extraordinaire[Par Grégoire Tavernier] Référence aux pigeons voyageurs, utilisés depuis le XVIè siècle pour le courrier par certaines entreprises commerciales, ou par les armées en certaines occasions historiques particulièrement critiques (guerres ou sièges, comme lors du siège de Paris par les Prussiens en 1870). D'où l'association, ici, du pigeon voyageur à un "service exceptionnel", car il n'existe pas de service officiel ou régulier à Paris pour ce genre de courriers dans les années 1840. La référence est décalée : elle est utilisée ironiquement par Malvina, sur le mode de l'absurde, pour se dédouaner à peu de frais des accusations de complicité avec l'oncle.. Voyons, finissons-en, et ferme l’œil[Par Grégoire Tavernier] "Voyons, tais ta langue et tape de l’œil" devient "voyons, finissons-en, et ferme l’œil".. Tu demanderas une explication à ton traversin. »
Elle me tourna le dos, et ne me répondit plus. Après quelques minutes d’insomnie, la fatigue me vainquit, et je ne me réveillai qu'au grand jour. J’avoue que le premier rayon qui frappa ma vue m’inonda d’une joie intérieure. Je ne croyais plus revoir le soleil, et depuis longtemps mon âme ne se plaisait qu’aux ténèbres. Ce bonheur, ce tressaillement étaient un symptôme de guérison. Déjà, en effet, j’avais repris des forces, et il m’avait suffi de faire un retour vers la vie pour que la vie affluât de nouveau en moi. La nature généreuse sut réparer en peu de jours les ravages d’une longue période de douleurs. J’étais résigné à mon sort, et presque heureux de ma résignation.
Comme nous l’avions promis au père Paturot, nous nous rendîmes chez lui dans la matinée. Il s’était dit qu’il tuerait le veau gras[Par Grégoire Tavernier] Il a déjà été fait allusion à la parabole biblique du veau gras (Luc 15:11-32 ) aux dernières lignes du chap. V, épisode illustré par le cul-de-lampe de ce chapitre V par Grandville. Prévoyant le retour de son neveu dans le droit chemin, son oncle projetait de "tu[er] le veau gras" à cette occasion. Mais ce repas pour fêter le retour du fils prodigue n'est pas que de réjouissance ; il a aussi des enjeux matériels concrets : passation du fonds de commerce, héritage anticipé, accord matrimonial. le jour de mon retour : en effet, son déjeuner fut splendide. La massive argenterie de la maison, les porcelaines vrai Japon[Par Grégoire Tavernier] Le Japon a déjà été mobilisé par Reybaud au chap. I. L'archipel est strictement fermé aux étrangers jusqu'au début des années 1850, et cette politique isolationniste vise en particulier les Européens. Sa production de porcelaines (vases, vaisselle) est pourtant connue depuis le XVIIe siècle. Les "porcelaines vrai Japon" sont ici une rareté, passée entre les mailles du filet commercial japonais, et authentifié par l'adjectif, qui donne un prix supplémentaire au décor de cette scène festive. qui, de temps immémorial, se transmettaient dans la famille, les cristaux, le linge damassé[Par Grégoire Tavernier] L'adjectif est dérivé du "damas", indiquant en son sens textile une étoffe à motifs apparents sur les deux faces, lui-même dérivé de la ville syrienne de Damas, place commerciale importante au Moyen Âge. Le linge de table (nappe, serviettes...) qu'on devine ici évoque un repas en grande pompe chez l'oncle, bourgeois enrichi. , rien n’y manquait. Malvina trouvait tout cela très-cossu, très-bon genre. Cependant, il n’y eut pas de conviés ; ce fut un repas de famille. Mon oncle avait compris ma position vis-à-vis de Malvina : et, à la manière dont il s’exécuta sur ce point, je vis qu’il avait la conscience de ce que valait celle fille. Il y a même eu là-dessous une sorte de connivence dont je n’ai jamais eu complètement le secret. Peu importe : Malvina était agréée, c’était l'essentiel. Après tous les événements où elles s’étaient trouvées confondues, nos destinées étaient inséparables. Je sus un gré infini à mon oncle d’aller au-devant de cette explication et d’accepter les faits accomplis auxquels il ne manquait plus que la sanction légale.
Au dessert, le père Paturot se fit apporter par son garçon de magasin quelques livres de comptoir[Par Grégoire Tavernier] Du "comptoir", le Dictionnaire de la conversation et de la lecture dit que c'est "la table sur laquelle les négociants débitent leurs marchandises, font leurs comptes, leurs payements et leurs recettes" (2e édition, 1861, t. VI, p. 198). L'expression "livres de comptoir", qui n'est pas lexicalisée, désigne sans doute les livres de comptes que tient l'oncle-marchand au fil des années. C'est à partir de ces registres que l'oncle peut tirer un bilan financier de sa boutique, et calculer ce qu'il lègue à son neveu. ; et, après avoir mis ses lunettes, il en ouvrit un :
« Jérôme, dit-il, depuis dix ans que ton père est mort, je t’ai, à ton insu, associé à mon commerce, et je te dois des comptes. Ta part de bénéfice est de cent quatre-vingt mille francs, sur lesquels il y a cinquante mille francs à déduire ; on les a passés par profits et pertes au compte du bitume impérial de Maroc[Par Grégoire Tavernier] Allusion à l'escroquerie du baron Flouchippe racontée aux chapitres III et IV.. Restent cent trente mille francs qui constituent ton fonds de roulement pour le magasin. Maintenant, j’y joins, en avancement d'hoirie[Par Grégoire Tavernier] en avance sur ton futur héritage., cent mille autres francs et la suite de la maison. Provisoirement, tu te tireras d’affaire avec cela : à ma mort, tu trouveras encore une petite poire pour la soif[Par Grégoire Tavernier] L'expression, familière, évoque comme par euphémisme le capital surnuméraire trouvé par l'héritier à la mort du défunt (il sera question d'une "réserve" de "cent mille francs" trouvée à sa mort, p. 155).. C’est ma pension de retraite : tu n’attendras pas longtemps le capital. — Mon oncle, lui dis-je. — J’en mouillerai vingt-deux mouchoirs, ajouta Malvina. — Mon enfant, que voulais-tu que je fisse en ce monde si je ne m’étais pas occupé de toi ? Tu es le dernier des Paturot, le portrait vivant de mon pauvre frère. Ma vie s’est concentrée dans cette seule idée : travailler pour ton avenir, te faire une position quand tu t’égarais dans mille expériences ou dangereuses ou folles. De tous les moyens qui conduisent à la fortune, les deux plus sûrs sont la persévérance et le travail. Je les ai pratiqués pour toi, à ton intention[Par Grégoire Tavernier] "Je les ai eus pour toi, à ton intention" devient "Je les ai pratiqués pour toi, à ton intention". ; j’ai vécu de privations et d’économies. Tu en recueilleras le fruit, mon neveu[Par Grégoire Tavernier] "Tu en recueilleras le fruit, mon garçon" devient "Tu en recueilleras le fruit, mon neveu"., ajouta le vieillard en essuyant une larme, et si notre nom n’est pas destiné à s’éteindre, si tu as des enfants, tu leur parleras quelquefois du père Paturot qui a veillé sur toi comme une providence, et t’a sauvé du désespoir. Te voilà heureux, mon garçon : maintenant, je puis partir : j’irai porter de bonnes nouvelles à ton père. »
Le vieillard succombait à son émotion : nous nous jetâmes dans ses bras, et il s’ensuivit une scène d’effusion que Malvina animait avec son originalité habituelle. Dès le jour même, l’oncle nous investit des fonctions dont il avait si longtemps porté[Par Grégoire Tavernier] L'accentuation pathétique, d'un verbe à l'autre ("remplir" devient "porter un fardeau"), joue dans le même sens que la variante précédente ("avoir" devient "pratiquer") : il désigne le sacerdoce du commerçant, sacerdoce accompli avec probité par l'oncle (exemplarité morale), mais bientôt trop lourd pour le héros. le fardeau[Par Grégoire Tavernier] "des fonctions qu'il avait si longtemps remplies" devient "des fonctions dont il avait si longtemps porté le fardeau".. Il se contenta de diriger nos premiers pas, et l’initiation fut aussi prompte que facile. Les formalités qui manquaient à notre union furent remplies : Malvina devint madame Paturot. Elle est aujourd’hui, monsieur, l’une des bonnes têtes du commerce de détail. Personne ne possède à un plus haut degré qu’elle l’art de décider l'acheteur : elle a le génie de la vente. Aussi le père Paturot vit-il promptement que sa surveillance était inutile. Dans le cours de trois mois d’exercice, Malvina avait surpris tous les secrets du métier. Alors l’excellent oncle n’eut plus qu'une idée fixe, celle de se confiner à Meudon[Par Grégoire Tavernier] "celle de se retirer à Meudon" devient "celle de se confiner à Meudon". pour[Par Grégoire Tavernier] Situé à l'ouest de Paris, Meudon est sous la monarchie de Juillet un paisible et cossu village d'un peu plus de 3000 âmes. Il bénéficie de son emplacement sur la ligne de chemin de fer reliant Paris à Versailles, inaugurée en 1839. y cultiver son petit jardin. Hélas ! il lui arriva ce qui arrive à tous les marchands retirés. La transplantation lui fut fatale[Par Grégoire Tavernier] La métaphore végétale, pour dire la mort expresse du jeune retraité, a été préparée, dans les pages qui précèdent, par le projet agronomique du personnage ; "planter [ses] navets à Meudon", "cultiver son petit jardin" (p. 151). Ces images d'époque, variations sur l'image topique "planter ses choux", renversent l'usage qu'en fait Montaigne ("je veux que la mort me trouve plantant des choux", Essais, I, 19). Elles n'indiquent plus un modèle d'ataraxie retrouvée, mais l'enkystement du bourgeois en petit rentier campagnard (voir aussi la Monographie du rentier de Balzac). Ces images préliminaires ont préparé cette "transplantation fatale" : le retraité-cultivateur est devenu homme-légume, et légume mort-né.. À cet âge, on ne change pas impunément de milieu : les habitudes, l’air que l’on respire, les conditions de logement et de nourriture font partie des facultés vitales, surtout quand elles sont arrivées à leur dernier période[Par Grégoire Tavernier] "à leur dernière période" devient "à leur dernier période". .[Par Grégoire Tavernier] Le changement de genre de "période", habituellement féminin, est admis dans certains emplois, vieillis et littéraires, du terme. Ici, l'ethos de moraliste que prend le narrateur, renversant le rapport pédagogique (le héros moralisé se fait narrateur moralisant) justifie sans doute, par l'effet de sérieux, l'archaïsme. Nous vîmes le père Paturot décliner peu à peu, puis s’éteindre : sa mémoire survit seule aujourd’hui parmi nous pour y être à jamais bénie. Avant sa mort, il put embrasser un petit Paturot dont la vue remplit d’ivresse le cœur du vieillard[Par Grégoire Tavernier] Ici insérée, une gravure pseudo-conclusive illustre la "douceur du foyer", et la paix des générations heureusement réunies en son sein. Cette gravure met en regard deux visages riants, celui de la vieillesse (l'oncle sur son fauteuil Voltaire, caractéristique de la monarchie de Juillet) et celui de la prime enfance (le "petit Paturot", muni d'un hochet au côté). Une telle illustration justifie la symbolique traditionnelle des âges de la vie, réunis dans des estampes de la première moitié du XIXe siècle : l'aïeul passe le témoin au nouveau-né, dans une promesse de renouvellement des âges.. Il nous laissait cent mille francs, ce qu’il appelait sa réserve, sa poire pour la soif.
J'étais donc riche, heureux et bonnetier ; je ne rougis plus du mot. J’ai compris ce qu’il y a de précaire dans des existences en apparence plus brillantes. Certainement, monsieur, le régime des castes de l’Inde qui oblige le fils à suivre nécessairement la carrière du père est une loi sauvage, propre à étouffer le progrès et à faire dévier les aptitudes ; mais il y a aussi un grand péril dans cette mobilité inquiète qui jette les enfants hors des chemins où leurs aïeux ont passé[Par Grégoire Tavernier] Ce développement digressif, légèrement emphatique, livre les réflexions (et les hésitations) du héros-narrateur comme —sans doute—de Reybaud. La voie libérale-conservatrice, inconfortablement médiane, réagit ici à deux écueils : au strict cloisonnement de l'Ancien Régime (le système des ordres, de la reproduction sociale, du "tel père, tel fils") ; au décloisonnement, à la libre expression des talents prônée par les réformateurs sociaux, qui laisserait chacun se placer librement sur l'échiquier socio-professionnel. Sur ce débat d'actualité, voir par exemple la position traditionnaliste d'Édouard Charton, pourtant saint-simonien, dans son Dictionnaire des professions ou guide pour le choix d'un état (1842), et les commentaires de Théodore Zeldin dans Histoire des passions françaises (1848-1895), Paris, Payot, 1994, t. I, p. 114-116 notamment. ; dans ces ardeurs mal réglées, dans ces besoins de gloire précoce qui tourmentent les générations actuelles. On ne cherche pas à mériter les positions : on veut les prendre d’assaut ; on demande à la fortune plus qu’elle ne peut donner, à l’imagination plus qu’elle ne peut produire. Le temps n’entre pour rien dans les calculs : on ne sait ni lutter, ni attendre ; partout on veut jouir vite et n’importe par quels moyens. C'est ainsi que tout se perd, facultés, sentiments, honneur. Comme un autre, j'ai cédé à l’entraînement général. Il y avait en moi l’étoffe d'un bonnetier, j’ai voulu être poëte, saint-simonien, industriel, journaliste, écrivain politique, philosophe, et que sais-je encore[Par Grégoire Tavernier] On a là le résumé succinct des chapitres précédents. Ce catalogue montre combien ce dernier chapitre de la première partie est ambivalent. Comme porte fermante, il énumère les différentes casquettes portées par le héros au cours de cette première série d'épisodes picaresques. Mais ce chapitre fonctionne aussi comme porte ouvrante. "Que sais-je encore ?". Cette question, en attente de nouveaux compléments, rappelle que le discours de remobilisation de l'oncle Paturot contient aussi de futurs jalons (notamment politiques), bientôt explorés dans la deuxième partie du roman. ? Combien en est-il, dans ces professions diverses, qui ont méconnu, comme moi, leur véritable vocation, et privé le pays d’épiciers et de chaudronniers de premier ordre !
Jérôme en était là de ses confidences, et peut-être eût-il poussé plus loin sa sortie irrévérencieuse contre d’anciens confrères, lorsque je vis entrer dans le magasin une jeune femme d’une figure heureuse et joviale. Elle portait deux enfants dans ses bras, et montrait en souriant les dents les plus blanches du monde. Jérôme me présenta à elle.
« Madame Paturot, dit-il, voici le client dont je t’ai parlé. Il me demande la permission de raconter nos aventures au public[Par Grégoire Tavernier] Retour au récit cadre, fin du récit enchâssé de Jérôme Paturot, et reprise de la parole par le narrateur premier (le client dans la boutique des Paturot). Nous est rappelée en fin de partie la fiction romanesque qui l'a introduite (Jérôme raconte son histoire à un narrateur). Voir ci-dessus le préambule à la Première partie (p. 1-3).. — Soit, monsieur, me répondit gracieusement la jeune femme : mais dites-lui bien qu’ après avoir été bonne fille, Malvina met toute sa gloire aujourd’hui à être une bonne mère. »[Par Grégoire Tavernier] Une illustration suit, et propose une nouvelle variation sur une imagerie édifiante. Après avoir fixé les traits du vieillard, sujet d'un repos mérité auprès de ses petits-enfants, la présente gravure fige le rôle social de Malvina en bonne mère de famille, portant sur ses bras ses deux enfants.
Ici[Par Grégoire Tavernier] Le texte qui suit réécrit très largement le texte donné par Reybaud en ouverture de la seconde partie de son récit, lorsqu'il reprend le feuilleton dans le National deux mois et demi plus tard. Voici ce qu'on lisait le 23 décembre 1842, dans un texte préliminaire non dissocié du chapitre qui suit ("Paturot à la tête d'une compagnie modèle", premier chapitre de la seconde partie), exploitant, en guise de prétexte à la relance narrative, le même motif de la "rechute" d'ambition : « QUELQUES CHAPITRES DES Mémoires de Jérôme Paturot, PATENTÉ, ÉLECTEUR ET ÉLIGIBLE Avis de l'Éditeur Dans l'opuscule qui a pour titre: Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, on a pu voir l'honnête industriel de ce nom, à la suite de diverses tentatives orageuses, trouver enfin un abri tutélaire dans ce débit des bonnets de coton. Le poëme semblait arrivé au dernier chant; mais les Paturot sont sujets à des rechutes. Quand l'ambition règne sur le coeur d'un homme, elle peut changer d'objet, mais elle ne périt pas. Paturot, bonnetier patenté, a donc eu ses aspirations inquiètes, ses souffrances ignorées comme Paturot gérant du bitume impérial de Maroc. Seulement le public n'eût jamais été initié à cette nouvelle confidence, si le bruit qu'ont fait ses premières aventures n'eût jeté Jérôme Paturot dans un accès d'orgueil difficile à décrire. La couverture jonquille dont l'a honoré M. Paulin, la gloire qui s'attache à deux publicités successives ne lui ont plus laissé la force de résister à une expérience personnelle. Cette fois il a pris la plume lui-même; qu'on lui pardonne cette faiblesse! une revanche était bien due au poète qui a vu ses Fleurs du Sahara épuisées au service des épiciers d'alentour, et sa Cité de l'Apocalypse condamnée à des destinations humiliantes. D'ailleurs, sous l'enveloppe du bonnetier, Paturot a toujours caché une âme foncièrement littéraire. Rien n'est plus indécrottable qu'un homme de style: qu'on le plaigne et qu'on le lise! » semble s’arrêter le récit des aventures de Jérôme Paturot : après bien des épreuves il a trouvé un abri contre les déceptions de la jeunesse, et a tout l’air d’un bonnetier résigné et désabusé. Hélas ! que les apparences sont trompeuses ! La vanité est un mal opiniâtre et sujet aux rechutes. Je croyais Paturot à jamais guéri des fumées de l'ambition, et déjà un nouveau vertige s’emparait de lui. On vient de voir quelles illusions égarèrent son adolescence ; l’âge mûr lui réservait d’autres mécomptes, d’autres vicissitudes, d’autres douleurs. Ce fut plus tard qu’il me fit ses dernières confidences et m’ouvrit son cœur pour la seconde fois. Le théâtre a changé : il ne s’agit plus de souffrances obscures, mais d’infortunes éclatantes. Paturot a franchi d’un bond tous les degrés de l’échelle sociale ; il n’est rôle si haut auquel il n’aspire. On va l’entendre raconter lui-même cette nouvelle phase de sa vie et l’expiation qui en fut la suite[Par Grégoire Tavernier] Cette page de conclusion de la première partie, mais aussi de transition vers la seconde, s'appuie sur une rhétorique racoleuse : un effet de gradation hisse les "futures infortunes" de Jérôme Paturot, à un niveau inédit, tout en haut de "l'échelle sociale". Ce texte charnière, typographiquement centré, est encadré par deux vignettes. En haut, le texte est placé sous l'égide d'une vignette-blason : un bonnet de coton et deux bas croisés représentent schématiquement une figurine réduite à sa plus simple expression (une tête, une croix qui figure deux bras et deux jambes). Le "bonnetier résigné" qu'est Paturot à la fin de la première partie est devenu fantoche, bourgeois sans entrailles. En bas, une vignette montre Jérôme, coiffé d'un bonnet de coton, assis devisant et racontant son histoire, reprise à l'identique et da capo de la vignette de cul de lampe du Préambule..