Corpus Firmin ou le Jouet de la fortune

Chapitre I-7

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CHAPITRE VII.

Je me trouve engagé dans un Comité révolutionnaire. On y amène Sophie et son père. Je me dispose à les sauver.

Je remerciai tendrement ce généreux jeune homme ; j’acceptai ses offres sans répugnance, et je me déterminai à suivre ses conseils, après l’avoir prié d’assurer mademoiselle de Stainville, que l’absence n’affaiblirait jamais l’impression qu’elle avait faite sur mon cœur. Je me séparai de lui, et je me rendis à Orl…, sans autre recommandation que mes malheurs et ma bonne volonté. Je ne tardai pas à m’y faire remarquer. Les vrais partisans de la liberté étaient alors estimés, considérés et recherchés avec soin ; aussi, peu de temps après, je fus employé par une des premières autorités de cette ville. J’y vécus assez paisiblement jusqu’au commencement de l'année mille sept cent quatre-vingt-treize [Par Lise Ripoche] Première date du récit. Avec la Révolution, le roman est désormais ancré dans l'histoire. L'année 1793 marque le début de la période la plus violente de la Révolution, nommée a posteriori la « Terreur ».. Je recevais fort souvent des nouvelles de Sophie. Elle m’avait appris son rétablissement : sa blessure n’avait pas été dangereuse, et dans mes réponses, j’avais toujours le soin de l’engager à la patience. Notre correspondance ne languissait jamais ; nos sentiments n’en devinrent au contraire que plus vifs et plus violents. Les obstacles nourrissent la passion de l’amour, et deux années d’éloignement et d’inquiétudes, ne firent qu’accroître ma tendresse pour elle. Je supportai patiemment les chagrins de l’absence, jusqu’au moment où un malheur bien grand sans doute, mais dont les suites furent heureuses, me réunit à ma chère Sophie.

Depuis quelque temps, ce système affreux, qui, par la suite, versa à grands flots le sang des Français, étendait ses ravages sur la surface entière de la France. Une troupe de brigands s’était emparée de l’autorité judiciaire[Par Lise Ripoche] L'autorité judiciaire désigne l'ensemble des institutions chargée de faire appliquer la loi et comprend les tribunaux. , et la plupart d’entre eux, organisés sous la dénomination de Comité révolutionnaire[Par Lise Ripoche] Les Comités révolutionnaires sont des institutions révolutionnaires créées par décret de la Convention nationale le 21 mars 1793 dans l'ensemble des communes. Ils sont chargés d'établir la liste des étrangers présents sur leur territoire., faisaient consister leur gloire à s’attirer la haine de leurs concitoyens et de leurs frères. Les listes de proscriptions devenaient, pour ces anthropophages, le plaisir le plus doux. Le plus grand nombre était composé de gens sans aveu, toujours altérés de sang, et ennemis de toute espèce de gouvernement. Quoique le ciel, sage dans ses décrets, en eût placé parmi eux quelques-uns de probes, d’instruits et d’humains, et cela, sans doute, pour tempérer leur barbarie ; la plupart étaient de féroces agents de la terreur. L’innocent, comme le coupable, succombait sous la hache[Par Manon Armengaud] La hache fait référence à la guillotine utilisée pour l'application officielle de la peine de mort. de ces cannibales, et rarement la vertu parvenait à se faire entendre[Par Olivier Ritz] Ce paragraphe sur la «Terreur», plein d'hyperboles et de lieux communs, est typique de la littérature thermidorienne..

Ce fut cependant parmi ces hommes farouches que le sort me plaça. Mon sincère attachement pour la cause de la liberté leur parut être un entier dévouement pour leurs principes ; ma haine pour l’inégalité des droits, dont j’éprouvais moi-même les pernicieux effets, leur parut une approbation tacite de leurs affreux désordres ; ils m’investirent d’autant plus volontiers de toute leur confiance, que la plupart d’entre eux savaient à peine signer les féroces arrêtés qu’ils prenaient. Ils me chargèrent donc exclusivement, de leur correspondance. La facilité que cela me procurait d’être utile à une foule d’infortunés me détermina à supporter les désagréments de mon emploi, et, au risque de me compromettre, je parvenais toujours à porter des secours aux malheureux qui gémissaient dans les fers.

Le président de ce redoutable comité, surnommé Britannicus[Par Lise Ripoche] Il était commun pour les révolutionnaires d'utiliser un nom antique pour se défaire des connotations chrétiennes de leur propre nom. Britannicus, assassiné par son frère d'adoption Néron, est une figure de victime des luttes de pouvoir au sein de la dynastie julio-claudienne. Le personnage le plus tyrannique a donc choisi le nom d'une victime., était un ancien garçon boucher, qui n’était parvenu à ce poste qu’à force de dénonciations : ne voulant point changer de métier, cherchant seulement à ennoblir ses fonctions, il s’était décidé à exercer ses talents sur l’espèce humaine. Il calculait, avec un effroyable plaisir, le nombre des victimes qu’il sacrifiait. Il n’était aucune sorte de vexations qu’il n’exerçât sur elles avant de les envoyer à l’échafaud : il faisait assister la fille au supplice du père, il forçait le frère à contempler celui de la sœur. Ses désirs étaient des ordres, ses ordres étaient des arrêts de mort. Il visitait les prisons avec un raffinement de jouissance digne de lui. Lorsqu’un détenu expirait de misère avant sa condamnation, ce misérable rugissait comme un lion qui laisse échapper sa proie. Ses parents, ses amis, ses bienfaiteurs, tous avaient succombé sous le poids de son affreuse autorité. Cet homme abominable était lié avec un garçon cordier qu’il avait appelé auprès de lui pour le seconder dans ses travaux, et plus encore pour être témoin de sa puissance. Ce dernier, moins méchant, et par conséquent moins dangereux que son maître, s’appelait Simon, surnommé Caton d’Utique[Par Lise Ripoche] Caton d'Utique était un homme politique romain, resté dans l'histoire pour son intégrité et son stoïcisme. : Simon, voulant comme les autres se décorer d’un nom pompeux, avait d’abord choisi celui d’Auguste[Par Lise Ripoche] Auguste est le nom que prend Octave lorsqu'il devient le premier empereur romain et fonde un régime autocratique. ; mais on était parvenu, quoiqu’avec beaucoup de peine, à lui faire entendre qu’Auguste n’était point du tout un nom républicain, mais, bien au contraire, celui du fondateur de la monarchie romaine ; alors se rendant, quoiqu’avec peine, à des observations aussi judicieuses, il s’en était tenu au sobriquet de Caton.

Cet homme sans caractère, comme sans méchanceté, était une véritable machine : il était pourtant, après son collègue Britannicus, le membre du comité le plus instruit et le plus énergique. Malgré cela, j’avais assez d’empire sur son esprit pour en faire ce que je voulais : lorsqu’il s’agissait de signer l’élargissement de quelques proscrits[Par Olivier Ritz] La situation de Firmin est ambiguë : il est membre du Comité révolutionnaire, mais il profite de sa position pour faire libérer le plus de personnes possible., je m’y prenais avec tant d’adresse, que je parvenais presque toujours à mon but.

Cependant, malgré le plaisir que j’éprouvais à être utile aux malheureux, il me manquait encore une autre satisfaction, celle de voir ma chère Sophie. Je n’étais même pas sans inquiétude sur son compte ; il y avait longtemps que je n’avais reçu de ses nouvelles, lorsqu’un jour Britannicus entra dans la salle des séances, en annonçant, avec un sourire farouche, qu’il venait de faire saisir un excellent gibier. Il s’agit, dit-il à ses confrères, d’un ci-devant Comte qui s’avisa de vivre tranquille dans son château, en s’imaginant échapper à nos recherches ; je viens de le faire pincer[Par Manon Armengaud] pincer : arrêter, prendre en faute. Les italiques soulignent la familiarité de l'expression, qui constraste avec les noms romains choisis par les personnages., dit-il à son collègue Caton, d’une voix basse, on va le conduire ici avec sa fille, qui est, ma foi, gentille ; tu vas en juger par toi-même.

Cette dernière phrase me fit trembler. Je songeai aussitôt à mademoiselle de Stainville ; je me la représentai aux prises avec ces scélérats, et faisant en vain valoir son innocence. Sans connaître celle dont il était question, je me promis bien intérieurement de la servir autant qu’il serait en mon pouvoir, et même de l’arracher, s’il m’était possible, au danger qui la menaçait. Déjà même je roulais dans ma tête le projet de la délivrer, lorsque je vis paraître Sophie elle-même et son malheureux père, les mains liées, et escortés des farouches agents du comité. Sophie me reconnut aussitôt ; je n’eus que le temps de lui faire comprendre la nécessité où elle était de se contraindre, et de ne pas avoir l’air de me connaître. J’en fis autant au Comte qui m’avait pareillement reconnu, et qui s’était cru perdu en tombant entre mes mains. Ah ! s’il eût pu lire dans mon âme, ce que je souffrais eût bien suffi pour le rassurer. — Eh bien ! qu’en dis-tu Caton, lui dit Britannicus, t’ai-je menti ? n’est-il pas dommage qu’un aussi joli minois soit la fille d’un conspirateur ? Ensuite ils se parlèrent tout bas, je ne pus les entendre, mais je jugeai à leur air que ces monstres méditaient un nouveau crime. L’honneur de Sophie me parut aussi en danger que sa vie. La fureur se glissa dans mes veines ; j’éprouvai un moment de rage qui pensa me trahir, mais réfléchissant qu’au lieu de les sauver, j’allais peut-être hâter leur perte, j’eus la force de me contraindre : je ne laissai rien éclater de ma juste colère, ni de mon indignation. Afin de parvenir à découvrir leur complot, je pris le parti de dissimuler, mais deux jours se passèrent, sans que je pusse rien apprendre d’eux : ils me parurent au contraire moins confiants et plus réservés qu’à l’ordinaire. Je fis de vains efforts pour pénétrer leurs projets, mes tentatives furent infructueuses ; je m’aperçus que je leur paraissais suspect : j’en frissonnai, mais je ne me décourageai point. J’étais parvenu à faire tenir à monsieur de Stainville et à sa fille, un billet par lequel je les invitais à ne point se laisser décourager, en leur assurant que je m’occupais de leur délivrance, mais je leur recommandai surtout de feindre et de ne point avoir l’air de me connaître ; c’était sur cette fausse ignorance que je fondais toutes mes espérances.


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