Corpus Lettres de la Vendée

11 : lettres XLIII à XLVIII

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LETTRE XLIII.

Plouën, 24 frimaire, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 15 décembre 1795..

Je rouvre les yeux à la lumière ; ma première pensée est à toi. On me dit que j’ai été deux jours absente de moi-même, et je m’éveille d’un sommeil léthargique[Par Samia El Harrati] Sommeil léthargique : sommeil profond et prolongé, état de mort apparente. de seize heures. Mes premiers regards l’ont vu, lui, Maurice[Par Pia Auger] Coup de théâtre : Maurice est déjà revenu. , à genoux auprès de mon lit… J’obtiens avec peine de te tracer ces deux lignes ; on n’a osé me le refuser, mais on me défend d’en jouir plus longtemps… Je revis, ma Clémence ; et je revis pour toi ; pour toi, pour eux tous, pour tout ce que mon cœur aime.

LETTRE XLIV.

Plouën, 25 frimaire, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 16 décembre 1795..

C’est une épouse qui t’écrit ; c’est une heureuse épouse. Je t’ai dit qu’il était là, près de moi, à mon réveil : avec lui, étaient mon père et ma mère, la nourrice, les médecins, tous les domestiques de la maison. J’eus d’abord peine à me retrouver ; le moindre bruit m’affectait : mes yeux étaient ouverts ; je regardais sans voir, ou plutôt, je voyais sans reconnaître. Cet état, je m’en souviens, était doux ; il ne me semblait pas tenir à la terre ; je sens une de mes mains fortement pressée, je tourne la tête, et mes yeux rencontrent ceux de mon ami : je puis dire maintenant de mon époux, de mon amant, de mon mari ; un mouvement prompt me porta vers lui, et je jetai un cri, auquel répondit tout ce qui m’environnait : en même temps cette voix si connue : Louise, ah ! Louise, retentit à mon cœur, et me rappelle tout à fait à la vie. Je ne pouvais encore parler ; mes pensées et mes sentiments se pressaient et ne pouvaient sortir ; j’étais oppressée ; le médecin me fit donner des cordi[Par Pia Auger] Cordiaux : potions qui stimulent le fonctionnement du cœur. aux, et je ne trouvais pas des paroles pour exprimer tout ce que j’éprouvais. Ma mère était assise au chevet de mon lit : — mon enfant, dit-elle, reviens à nous ; ta mère a causé tes souffrances ; elle vient les finir ; pardonne ses torts, elle vient les réparer : voilà celui à qui nous te devons ; qu’il soit notre fils, ton époux, et qu’il n’oublie jamais qu’en te donnant à lui, nous lui rendons tout ce qu’il a fait pour toi et pour nous. — Maurice, apparemment, n’était pas préparé à ce moment de bonheur ; il baisait les mains de ma mère, les miennes, et ne pouvait parler ; mon père le releva et lui dit, en l’embrassant : — mon gendre, je vous ai tenu ma parole ; je ne veux pas vous faire attendre : un ministre de nos autels, est prévenu ; laissons ma fille un moment à elle-même ; elle ne pourrait soutenir tant d’émotions. — Maurice revint à moi ; il sortit les yeux gonflés de larmes, et en me regardant. Deux heures furent données aux soins du médecin. Ensuite il voulut que l’on me levât et qu’on m’habillât : tu le connais, c’est Côte ; celui qui a toujours été embarqué avec mon père. Je vis ensuite faire des préparatifs dans ma chambre ; on apporta un livre sur la table ; on para un autel[Par Samia El Harrati] Autel : l'autel devant lequel, généralement pendant la messe, se célèbre le mariage religieux. ; et pendant ces préparatifs, Côte ne me quitta point : il me fit prendre quelques aliments, et me répéta plusieurs fois que la cérémonie de mon union avec Maurice, allait se faire. Un moment, je fus si émue, que je tombai de mon siège, sur mes genoux, les bras levés vers le ciel ; et la nourrice me les soutenait, car j’étais encore faible ; je dis à haute voix, cette prière : — Ô mon Dieu ! faites que je sois toujours digne du bonheur que vous m’envoyez, en me rendant à la vie. — Peu de temps après, je vis entrer l’auguste appareil : le prêtre, revêtu de ses habits, était suivi de ma famille : Maurice était au milieu d’eux, et les paroles sacr[Par Pia Auger] Sacramentelles : qui accompagnent un sacrement. amentelles de notre union, ont été prononcées sur nous.[Par Pia Auger] L'union religieuse entre Maurice et Louise a été prononcée très vite, dès son réveil. L'union civile, célébrée en grande pompe avec un bal, attendra quelques jours. Je suis à lui, j’appartiens à l’homme que mon cœur a aimé et choisi ; le ciel même en est garant. Ton heureuse amie, ne désire plus que toi. Tout cela s’est passé hier ; cette nuit Maurice est resté dans ma chambre, avec ma mère, la nourrice et le médecin : le calme de l’âme m’a rendu le repos du corps, et des forces. Ils me laissent t’écrire, mais je sens combien de détails te manquent, et que ma tendre amitié a besoin de te donner. Ma mère t’écrit les faits ; mais elle me laisse à te dire les sentiments, les affections, le charme qui les accompagne et qui les anime : demain, on me promet plus de liberté, et de ne plus me compter mes lignes. Clémence, à demain : ah ! quand ne te dirai-je plus à demain ! quand te verrai-je[Par OlivierRitz] ?

LETTRE XLV.

27 frimaire, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 18 décembre 1795..

Le bonheur est un baume, ma douce amie ; les maux de l’âme se guérissent, dès qu’ils cessent, ils ne laissent point de convalescence ; et dès que le cœur ne souffre plus, toutes ses plaies sont fermées. Je me trouvai si bien hier, après la sainte cérémonie du matin, que le médecin voulut que je restasse habillée, et voulut même me faire descendre pour le dîner, et que je me rendisse aux usages habituels de la vie. Tous les cœurs étaient heureux de mon bonheur. Maurice était le fils de la maison ; mon père semblait fier de son ouvrage ; maman était presque aux excuses avec son gendre ; mon frère le traitait en frère ; tous nos gens comme leur jeune maître : il était à table à côté de moi, le docteur de l’autre ; et tout le régime qui m’était prescrit, me semblait doux à suivre. La joie de Maurice était toute dans ses yeux ; ses manières n’étaient changées que pour moi : une aisance aimable avait remplacé la contrainte, et sa reconnaissance, toujours respectueuse et tendre, remerciait nos parents, dans tous ses mouvements et dans toutes ses paroles. Tu as su, par maman, la cause de nos peines ; aurais-tu cru qu’elles pussent me venir de toi ; vois, où la trahison conduit ? et au lieu de te la par donner, il faut que je te rende grâce de ta bienfaisante perfidie, qui a fait nos maux, et qui les a finis. Ton excellent esprit avait deviné juste ; jamais je n’eûsse pu prendre sur moi de faire un aveu, et surtout de l’accompagner des détails et des circonstances qui l’excusaient ; ta savante amitié a tout prévu, et le ciel a béni ta pieuse fraude[Par Pia Auger] Les lettres qui composent le roman participent au dénouement de l'oeuvre puisque Clémence les a toutes envoyées à la mère de Louise. Ces lettres révèlent les sentiments de Louise et surtout elle les justifient.. La collection de mes lettres a appris à maman ce que je n’aurais pu jamais lui dire ; elle a pu juger les circonstances et nous ; sa tendre prudence se prescrivait alors une épreuve, celle d’exiger de Maurice son éloignement ; s’il m’eut désobéi ou trompé, m’a-t-elle dit, ce n’était plus qu’un homme ordinaire, et notre reconnaissance pouvait s’acquitter sans toi ; ou du moins, vous laissant libre de tout engagement, nous remettions aux lois le droit de vous laisser disposer de vous-même ; mais si elle eut lieu d’être satisfaite de la généreuse résignation de Maurice, elle était loin, m’a-t-elle dit, d’en prévoir l’effet. C’est alors que mon père n’écoutant que sa bonté et sa tendresse, partit : en éloignant Maurice, on avait pourvu à sa sûreté, et il avait dû être reçu dans une ferme à nous ; mon père ne l’y trouva point ; il fallut alors des recherches pour découvrir sa route : il avait pris le chemin de la mer ; mon père l’atteignit et le ramena ; ils étaient revenus peu d’heures avant mon réveil, ou plutôt ma résurrection ; il fallut l’emporter de ma chambre, lorsqu’il me vit sans connaissance et sans mouvement.

Ses premiers élans furent de la frénésie ; son emportement alla jusques à dire à ma mère : — madame, voilà votre ouvrage ; — et ma bonne mère lui a pardonné ; nous avons passé ainsi hier le reste de la journée, dans les doux épanchements de l’amour et de l’amitié. Le soir, je ne me sentais point faible ; je voulus rester, on me ramena dans ma chambre après souper, et il fut décidé que la nourrice, le médecin et mon mari, y passeraient la nuit, comme hier. Je fus un peu surprise d’un mouvement de Maurice ; au moment où ma mère se retirait, il mit un genou en terre, devant elle, et lui demanda, sa bénédiction ; vers le milieu de la nuit, je me suis réveillée ; Maurice était resté seul. Mon amie, ce matin, il était déjà assez tard lorsque mon père est entré dans notre chambre, et il a béni ses enfants… Mais toute cette félicité t’appelle, te demande, te réclame : tu y ajoutes encore, en pensant que je te le dois, ma Clémence ; viens le partager, l’embellir ; la santé de ta mère est meilleure, et mon bonheur ne peut plus se passer de toi.

LETTRE XLVI.

Plouën, 4 nivôse, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 25 décembre 1795..

Mon cœur me reproche d’avoir été deux jours sans causer avec toi. Ils ne m’ont laissé aucun instant ; ils craignaient encore une rechute ; mais je sens bien que tout le danger est passé avec les causes du mal ; d’ailleurs, ma Clémence, j’aurais tant de choses à te dire, à t’exprimer, que pour la première fois, je sens qu’il me sera difficile de te peindre tout, cousine ; j’aimerais bien mieux que tu fusses avec moi ; rien ne te serait échappé, et peut-être ne serais-je pas aussi précise que tu le voudrais. Comment pouvoir te rendre toute la félicité dont je jouis : entourée des soins de ma famille entière, de ceux d’un amant avoué, d’un époux qui m’est si cher : je ne vois rien, je n’ai pas une pensée qui ne soit du bonheur ; et si je n’étais forcée de répondre à celui qu’ils éprouvent tous, je crois que je m’abandonnerais, sans retour sur moi-même, à la religieuse sensibilité que je dois à l’Éternel, pour tant de bienfaits. Malgré cet enchantement, mon ange, je te cherche ; ta tendre amitié, absente, laisse une place, qu’aucun sentiment ne peut remplir ; jusqu’à présent mes chagrins, mes souffrances, m’avaient tellement resserré l’imagination, que n’osant penser devant moi, j’étais assez occupée du moment présent, pour être morte à tout le reste. Je te désirais, mais ce n’était pas ici ; j’aurais voulu être dans une solitude avec toi, pour oublier tout, pour m’oublier moi-même. Comment aurais-je pu voir ta tendre pitié, tes tendres soins (repoussés peut-être), sans mourir de douleur ; aujourd’hui que le jour est si beau pour moi, je ne puis m’empêcher de remercier la providence de ce qu’elle a arrangé ; ce que j’ai souffert en augmente le prix ; ceux que j’aime m’en tiennent compte aujourd’hui ; tous les plus tendres sentiments viennent m’en dédommager : je vois père, mère, frère, époux, s’empresser de me faire oublier mes chagrins ; ils m’accablent de soins et de bontés ; les expressions de ma reconnaissance ne me suffisent pas ; mon cœur même ne me semble plus pouvoir contenir tout mon bonheur ; il me faut le tien, ma chère, il faut qu’il le partage ; que la douceur de ton amitié vienne affermir celle de la familiarité et de l’innocence dont nous commençons à jouir : nous avons aussi besoin de tes grâces touchantes, pour recevoir les hôtes que nous attendons. Mon père a écrit aux parents de Maurice ; mon frère est allé porter lui-même la lettre ; il doit se détourner, à son retour, pour aller prendre les cousines de Mauléon ; c’est maman, c’est moi et Maurice qui les prions, avec les plus tendres sollicitations, de se rendre ici pour la fête de mon mariage. Ma famille voudrait que tout cela soit arrêté ; pour moi, ma chère, je les laisse faire, je n’ai plus le droit de rien exiger ; et malgré tout mon désir de t’y voir, je serai peut-être forcée de prendre les engagements civils, sans que tu sois ici, si tu tardes encore à t’y rendre. Maurice n’ose me presser ; mais mon père assure que la décence et les convenances l’exigent.

Mes regrets augmentent, en apprenant dans ta dernière, que bientôt ta mère pourra se livrer à nos soins, et que ce voyage, tant désiré, ne peut tarder plus de quinze jours. Tu nous annonces encore quelques petits embarras à terminer, que tu nous diras à ton retour ; ah ! ma chère, s’il était vrai que des motifs plus que raisonnables, aient en effet, éloigné nos plaisirs, si cela est, je n’ai pas besoin de te dire combien j’en serais heureuse : je n’oserais même me fâcher de ta réserve ; ma pauvre tête te semblait sûrement si malade, que peut-être, tu ne m’as pas cru digne de t’entendre, cousine ; tu jugeais fort mal. Si quelque chose pouvait, en m’éloignant de ma situation, anéantir mes chagrins, c’était de m’occuper de toi ; mais tu veux avoir tous les avantages : tu veux que je reconnaisse toujours que tu vaux mieux que moi, ta scrupuleuse vanité ne se contente pas que je le sente, et veut m’en donner des garants que je ne puisse jamais oublier. Je me soumets avec respect à tout ce que tu as voulu, à tout ce que tu voudras encore ; songe seulement qu’aujourd’hui, j’ai changé de rôle ; et que si je ne suis pas, comme toi, le mentor qui te guidera, au moins, je suis l’amie qui a partagé tes inquiétudes, qui les partagera, si elles existent encore, et si, comme je crois le deviner, elles cessent bientôt, et ne mettent plus d’obstacles aux désirs de ta famille ; songe à tes promesses, et ne fais pas languir notre bonheur, qui ne peut être complet qu’avec le tien : depuis si longtemps, c’est le vœu de tous ceux qui t’aiment, que ta raison même doit être d’accord avec nos cœurs, et le tien, chère cousine… je ne veux pourtant pas prêcher le censeur[Par Samia El Harrati] Censeur : cersonne qui critique avec sévérité la conduite, l'opinion ou les écrits d'autrui. ; mais je ne puis croire ton cœur étranger à aucun des sentiments que tu fais naître, et que tu es sûre de conserver toujours.

LETTRE XLVII.

Plouën, 9 nivôse, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 30 décembre 1795..

Tous nos amis sont arrivés, ma Clémence ; rien n’a dérangé nos desseins : le père de Maurice, avec sa fille ; ma bonne cousine de Parthenay[Par Pia Auger] La bonne dévote de Parthenay (en vérité de Mauléon) est la femme qui a recueilli Louise et Maurice à leur sortie de l'hôpital. , avec les siennes. Si tu étais ici, les murs qui m’environnent, renfermeraient tout ce que j’ai de plus cher au monde ; rien au-delà, n’appellerait mon cœur ; leur enceinte serait l’univers pour moi : hâte-toi, ma chère, de venir réunir toutes les félicités du ciel, dans un petit coin de la terre : tu y trouveras d’anciens amis, de nouveaux, qui s’empresseront tous de te faire aimer leur séjour. Je ne te parle pas de ta Louise ; point de joie pure, point de plaisir pour elle, si tu ne le partages ; aussi, ma chère, la grande fête ne se fera qu’à ton retour ; elle ne sera qu’en famille. Tous les cœurs s’entendront ; l’aimable simplicité, compagne de l’aisance et de la douce familiarité, donnera tous les charmes à notre bonheur : tu sais combien ces fêtes nous plaisaient ; j’imagine qu’aujourd’hui elles nous seront encore plus chères. Jamais, ma Clémence, nous n’avons été réunies, sans que la bonté de mes parents n’ait arrangé ces journées selon les désirs de mon cœur ; et cette fois, ce sera encore pour toi, mon ange ; et la modeste cousine sera forcée de reconnaître combien sa présence est nécessaire à la joie commune, et combien elle l’augmente. Avec tous tes retards, méchante, il faut pourtant, sans toi, faire demain, toutes les cérémonies ; car c’est demain que je vais promettre civilement à Maurice, de le reconnaître pour mon seigneur et maître[Par Pia Auger] Par le mariage, le simple gendarme devient "seigneur et maître". L'expression était parfois utilisé dans le droit coutumier pour parler de la propriété des biens du ménage. Elle est ici utilisée de façon plaisante.. Mon frère, ce matin, en plaisantant, l’engageait à prendre un ton plus grave, et à n’être plus tant aux petits soins ; tu vois, ma chère, que si je ne t’ai pas bientôt, pour me défendre, il faudra tout à fait abandonner mon rôle. C’est hier que la famille de Maurice est arrivée ; nous étions encore à déjeuner, quand nous les aperçûmes qui traversaient la terrasse : tout le monde fut aussitôt levé. Maurice était sorti un moment avec mon frère ; ainsi il ne fut pas présent au tendre accueil de mes parents ; je vis que les siens y étaient sensibles : en un instant ils furent de la famille, et le ton de la bonne confiance existait déjà entre nous, quand mon mari et mon frère revinrent ; après leurs embrassements, Maurice me prit la main, et me présenta à son père, qui lui dit : — mon fils, vous m’avez bien de l’obligation de vous avoir mis au monde, et de vous avoir fait un honnête homme ; nous en recevons aujourd’hui la récompense, et je bénis le ciel de m’avoir donné un fils qui rend mes derniers jours si beaux. — Madame, en s’adressant à ma mère, vous permettez que j’embrasse ma fille, et que je vous présente celle que j’ai élevée dans ma chaumière. — Je reçus son embrassement paternel, dans toute la sensibilité de mon cœur, et partageai, avec ma mère, les plus tendres caresses à la jeune sœur, qui d’abord, embarrassée et timide, n’osait les recevoir. Maurice était aux cieux ; tous ces mouvements, prompts et vifs, montraient l’émotion de son âme, partagée entre son père et moi : ses yeux me disaient : — tu es bonne, et je suis bien heureux. — Ah ! ma chère, je l’étais bien aussi, et je jouissais doublement de son bonheur. La journée se passa délicieusement ; mes cousines m’aidèrent à dissiper la timidité de ma petite belle-sœur, qui, à la fin de la journée, était, parfaitement liée avec la plus jeune des cousines : il paraît même s’être établie, entre elles, une grande amitié : pour l’aînée, mon frère se charge de la distraire ; le voyage l’a mis en connaissance ; et depuis trois jours qu’elles sont arrivées, il ne nous a presque pas quittées ; les séances de famille ne l’ennuient plus : il reste même souvent assis, près d’un quart d’heure, quand il est auprès d’elle. Qu’en dis-tu, cousine, si elle allait faire la grande métamorphose, et que mon frère devienne raisonnable ; j’aurais bien de la peine à ne pas me venger un peu de ce qu’il m’a fait souffrir, et d’être à mon tour, la sœur qui ferait acheter son appui ; mais je crois qu’il n’aurait pas besoin de nos leçons ; et que la chère impérieuse s’en acquitterait fort bien sans nous ; il règne, dans toute sa personne, une dignité dont je suis bien sûre qu’elle ne rabattra rien ; et mon pauvre frère sera tout étonné de craindre sa cousine. Surtout, garde le secret de cette découverte. Quand tu seras ici, tu reprendras ton rôle, et je crois, ma chère, que tous les plus tendres intérêts te seront confiés.

À propos, n’oublie rien dans tes emballages[Par Samia El Harrati] Emballages : bagages. ; cette campagne[Par Samia El Harrati] Cette campagne : ce séjour. sera plus longue que les autres ; et malgré la noce, je n’ai point perdu le goût de nos ouvrages, ou plutôt de nos plaisirs : rapporte la collection de tes recherches[Par Samia El Harrati] Il s'agit sans doute de recherches botaniques, dont il a été questoin plus haut dans le roman.  ; nous les classerons avant la fin de l’hiver ; et ce printemps, nous apprendrons à Maurice à nous être utile, à moins que tu ne veuilles l’exclure, comme profane ; mais, cousine, je t’avertis, j’aurai le même droit, et j’en userai peut-être ; je crois cependant que tu seras moins sévère ; car ce n’est pas toi qui peux jamais craindre que l’habitude use le bonheur. Vas, Clémence, fais partager tout à ton époux, tes amis ; plus ils seront près de toi, plus cette douce habitude deviendra un besoin ; et tu sais bien que celui qui serait assez fou pour t’obéir, te ferait un grand sacrifice ; et tous tes beaux secrets, pour conserver l’amitié conjugale, dont tu débites les maximes avec tant de grâces, ne te serviront jamais ; oserai-je dire, à moi aussi. Oui, oui, ma chère, j’ai de l’orgueil ; mais il n’est pas enveloppé si adroitement que le tien, je pense ; tout haut, je te dis que mon mari me verra tous les jours, partagera mes amusements, et recevra encore comme une grâce, d’y être admis ; que je l’aimerai de tout mon cœur, qu’il en sera persuadé ; et que cependant, il me trouvera aimable, et me rendra tout ce que je ferai pour lui. Adieu, cousine ; à toutes les leçons de froideur, je suis ton maître aujourd’hui, et ne fais peut-être que te deviner ; et comme tu fus la plus tendre amie, tu seras la plus tendre épouse ; ton cœur ne fera jamais rien à demi.

LETTRE XLVIII.

Plouën, 10 nivôse, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 31 décembre 1795..

Personne n’avait dormi, et personne ne s’en plaignait ; le lever du soleil, annonçait une belle matinée d’hiver ; la gelée blanchissait encore la terre, lorsque nous nous réunîmes tous au salon, pour le déjeuner : tu sais que c’est chez nous un repas de famille ; cette fois elle était beaucoup augmentée, et cependant elle était loin d’être complète ; on t’y désirait, ma Clémence ; ta place était vide, et je la voyais partout ; je te ferais une relation imparfaite : tu me manquais, et partout je me trouvais seule ; j’étais partout sans toi. Mes bonnes hôtesses de Mauléon, arrivées, comme je te l’ai annoncé, étaient tout bonheur et toute joie ; les deux filles ne touchaient pas la terre, et leur mère semblait nous avoir mariées. Ce qui s’était pu rassembler de nos voisins, prenait part à la joie commune, et l’augmentait. Chacun avait l’air heureux du bonheur des autres ; et le plaisir partagé, doublait pour tous. Vers midi, on vint nous avertir que tout était prêt à la maison commune : on avait d’abord voulu nous traiter avec une indulgente distinction[Par Pia Auger] Selon les lois révolutionnaires, le mariage doit être prononcé publiquement, mais les autorités sont prêtes à dispenser les personnages de cette obligation. ; et nous apporter les registres : mon père s’y était absolument opposé. Tu sais qu’il aime assez les représentations publiques, et qu’il ne hait pas le cérémonial[Par Samia El Harrati]  ; il était revêtu de son grand uniforme de la marine, et sa noble gravité sut donner le ton de dignité convenable. Tu t’attends à des détails ; je ne te ferai grâce d’aucuns ; mon cœur en a autant besoin que ta curiosité : tu penses bien que la marche fut ouverte par le tambour et les cornemuses[Par Samia El Harrati]  du canton : venait ensuite mon père, donnant le bras à la mère des cousines ; puis mon mari, qui me donnait le bras d’un côté, et son père de l’autre ; mon frère et les deux nouvelles cousines ; nos parents et amis suivaient ; ensuite les domestiques de la maison, dans leur plus belle parure, et autour de nous, tous les enfants du pays, je crois, tenant des branches vertes de sapin, et criant : au gui, l’an neuf[Par Pia Auger] Au gui, l'an neuf : exclamation marquant la joie du passage à la nouvelle année, dont l'origine serait l'expression celtique « o ghel an heu » (que le blé lève)., comme tu sais l’usage ; car notre fête se trouvait ce même jour, le premier de l’an[Par OlivierRitz] Le roman s'achève le premier jour de l'année... dans le calendrier grégorien. Pourtant, la narratrice utilise toujours le calendrier républicain au début de ses lettres.. Nous trouvâmes les officiers civils assemblés à la municipalité, dans un ordre très décent et très digne : notre maire, à cheveux blancs, prononça les paroles de la loi, et remplit les fonctions civiles avec beaucoup de révérence et de majesté : nous signâmes tous, et fûmes reconduits, dans le même ordre, par tous les officiers municipaux, malgré les instances de mon père, qui les retint tous à dîner : tous les chefs de famille de la commune, y étaient aussi invités. Je vois que tu me demandes où se trouvait maman, ma Clémence, elle était un peu incommodée dès la veille, et ne put venir : ne fais plus de question, et contente-toi de sourire, si tu le veux. Elle nous reçut tous au retour, avec cette grâce que tu lui connais, et fit placer à table le maire à côté d’elle avec mon beau-père. Le dîner a été aussi splendide que le permettent les circonstances. Nous étions environ cinquante convives. La gaîté, l’aisance, la satisfaction, y ont régné ; je crois même m’être aperçu que la circonstance n’y a pas nui ; un instinct civil et politique voyait avec plaisir la noce du gendarme et de la demoiselle[Par Pia Auger] La noce du gendarme et de la demoiselle : cette union ravit les proches car il s'agit d'un mariage entre une noble et un roturier. Dans ce contexte post-révolutionnaire, cela mène à un climat de réconciliation, d'entente, ce qui est un des thèmes notables de l'oeuvre.  ; mais je dois dire aussi que la réserve, loin d’y perdre quelque chose, y gagnait beaucoup ; le vin et la danse n’ont pas occasionné un seul moment de cette bruyante familiarité, qu’exclu ce que nous appelons le bon ton, et que les mœurs honnêtes n’admettent pas. On a bu beaucoup de santés : on a toasté à la paix et à la fraternité républicaine : nos têtes bretonnes, se sont réchauffées, ont maudit les anglais et juré leur mort, s’ils osaient toucher nos côtes. Mon père a sagement annoncé le bal à propos : Maurice, et moi, l’avons ouvert, suivant la coutume ; il danse avec beaucoup d’aisance ; ensuite on s’est mêlé et pris indistinctement : je n’ai pas été épargnée ; et sans le docteur, je l’eusse été encore moins. Après la contredanse, les bourrées du pays ont eu leur tour ; deux jeunes paysans, citoyens voulais-je dire, ont demandé la place, pour exécuter des danses de caractères et du pays telles que : la Matelote, le Moissonneur, le Gagne-petit, et autres ; maman a voulu fermer le bal avec le maire, qui s’en est acquitté avec les applaudissements de l’assemblée. Elle s’est terminée à dix heures ; et nous avons reçu les bénédictions, les compliments, les remerciements, les témoignages de bienveillance et de cordialité de tous nos convives. Nous nous sommes bien appelés citoyens ; et je t’assure que je trouve ce mot très commode ; le Monsieur étonne toujours les gens de village ; le nom propre, tout court, sied mal, dans la bouche des femmes ; le mot citoyen, sauve tout cela, et se prête à tout[Par Pia Auger] La défense du mot "citoyen" par Louise est un signe fort de sa conversion aux idées révolutionnaires. . Je n’ai pas fini mes remarques, et je te les dois : d’abord, mon jeune frère n’a dansé qu’avec l’aînée des cousines ; il s’en est despotiquement emparé, dès le commencement du bal ; et si je m’y connais, il serait préféré au prétendu de Mauléon ; elle ne serait point du tout effarouchée d’un beau-frère gendarme. Leur bonne mère n’a pas quitté la mienne, qui lui répondait juste assez, pour ne pas la priver du plaisir de causer. Elles doivent nous rester huit jours, et mon frère a déjà parlé de les reconduire ; les parents de Maurice passent un mois avec nous ; tu penses bien qu’il a été question d’eux, lui absent ; ils ne veulent point quitter leur ferme ; et comme elle vient d’une abbaye religieuse d’Angers, il a été à peu près conclu qu’à leur retour, ils la trouveront devenue leur propriété[Par Samia El Harrati] Le père de Louise va racheter la ferme des parents de Maurice pour que ceux-ci en deviennent les propriétaires. Ils pourront travailler pour leur propre compte. L'écart entre les deux familles se réduit. . La jeune sœur de Maurice, âgée de 12 à 13 ans, est bien la plus jolie villageoise et la plus aimable enfant que j’aie vue : nous la gardons ; le ciel et le temps feront le reste. La bonne nourrice, comme tu penses bien, a joui de la fête, autant que moi ; elle était à table, près de Maurice, et ne mangeait pas d’aise. Nous voudrions bien qu’elle pût ne pas nous quitter ; mais ce mari n’est pas libre. Maurice, qui est tout prévoyance, la destine déjà, dans le temps, à l’éducation de ses enfants ; et Lapointe, qui a renforcé l’orchestre, pendant tout le bal, est établi ici, garde-chasse, par l’autorité de mon père. Selon les arrangements pris, cette terre-ci, qui vient de ma mère, nous reste ; et nous y demeurerons tous, jusqu’à ce que Bois-Guéraut soit réparé : personne ne se pressera, j’espère. Enfin, chère amie, toutes les félicités de ce monde sont réunies ici ; celles du ciel y seraient, si tu y étais ; mais si tu tardes trop, nous irons à toi ; et bientôt, outre le besoin de mon cœur, je craindrais de perdre tout le bonheur que la Providence[Par Samia El Harrati] Providence : puissance supérieure, divine, qui gouverne le monde, qui veille sur le destin des individus. m’a accordé, et par une juste punition, si je pouvais plus de quinze jours en jouir, sans t’avoir vu. Maurice, qui me voit écrire, se joint à moi, et me prendrait ma plume, si je pouvais la céder à quelqu’un au monde, quand je t’écris. Nous sommes toujours, Maurice et Louise, l’un pour l’autre ; j’aime en lui un sentiment qui le met au niveau de son bonheur ; car j’ai la prétention de lui en supposer beaucoup : il laisse voir cette noble estime de soi, qui sait qu’elle mérite ce qu’elle a obtenu ; et je ne t’ai pas encore dit que nous sommes à peu près tranquilles sur cette malheureuse affaire[Par Samia El Harrati] . Les cousines nous ont appris, d’après leurs informations, que le commandant, pénitent, sans doute, mais par un mouvement généreux, a répondu, dans les poursuites judiciaires, qu’il n’avait pas reconnu le cavalier qui l’avait attaqué[Par Pia Auger] Maurice avait attaqué et blessé le commandant, après avoir appris que celui-ci avait tenté de séduire et agressé Louise.  . Il a été récompensé, ont-elles dit, par l’approbation et l’estime de tout son corps, et il en avait besoin.

Au faîte du bonheur, viens, ma chère, viens nous aider à n’en pas descendre ; ta main seule, qui nous y a conduits, peut nous y soutenir ; et si nous éprouvons le sort commun des choses humaines, nos souvenirs nous resteront toujours ; et ton amitié, que nous ne pouvons perdre, nous dédommagerait encore longtemps.


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