Corpus Lettres de la Vendée

10 : lettres XXXVIII à XLII

Choisir un autre chapitre

chapitre précédent chapitre suivant Editer le texte


LETTRE XXXVIII.

Plouën, 12 frimaire, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 3 décembre 1795..

Explique-moi, je te prie, une conversation que je viens d’avoir avec ma mère ; nous avions déjeuné en famille : Maurice y était ; les hommes sortirent ensuite ensemble. Nous restâmes seules ; nous prîmes chacune notre ouvrage[Par Samia El Harrati] Ouvrage : travail exécuté par des femmes à l'aiguille ou au crochet. ; je brodai, et maman s’établit à son métier de tapisserie. Là, sans lever les yeux de dessus son canevas[Par Samia El Harrati] Canevas: toile servant de support aux ouvrages de tapisserie à l'aiguille., elle m’a fait de suite plusieurs questions, que je vais tâcher de me rappeler, dans leur ordre. — Louise, savez-vous quelque chose des projets de M. Maurice ? il est honnête, et paraît avoir reçu de l’éducation. — J’ignore ses projets, maman ; vous savez qu’après son affaire[Par Matthieu George] Maurice s'est compromis au prés de l'armé républiquaine en blessant le commandant à Mauléon., il ne peut reparaître à son corps, ni à son pays. — Oh ! oui, mais cette affaire doit finir par s’arranger ; … il faut qu’il ait les passions bien vives, pour avoir pris vos intérêts avec tant de chaleur.[Par Matthieu George] La mère de Louise soupçonne la passion de Maurice pour sa fille et cherche à en obtenir l'aveu. — Je n’avais plus d’intérêt, et je pense aussi qu’il eût été plus sage… — Mais plusieurs jours s’étaient déjà passés, depuis cette singulière aventure ; il ne vous prévint donc pas ? vous ne pûtes rien deviner de ses intentions ? — Il ne l’apprit que par hasard, et ne se donna pas un moment de réflexion. — Ici ma voix s’altéra ; je rougis, et ma mère me regardant fixement, me dit : — qu’avez-vous ? êtes-vous incommodée ? — Je l’assurai que non. — Il est extraordinaire, dit-elle, qu’ayant pu lui taire un tel événement, qui selon ce que vous m’avez dit, a dû faire du bruit, vous n’ayez pu prévenir cette saillie[Par Samia El Harrati] Saillie : action impulsive. de jeune homme ; car c’est un coup de tête. — Maman, je suis loin de l’approuver ; cependant le motif était excusable. — Oh ! les jeunes personnes aiment les aventures dont elles sont l’objet. — Maman, je vous assure que j’aurais beaucoup préféré que celle-là n’eut point eu lieu. — Je le crois, d’autant que tant de reconnaissance peut embarrasser. — Il n’a jamais paru la faire valoir. — C’est chez un oncle, curé, je crois, qu’il a été élevé[Par Samia El Harrati] Élevé par un curé, Maurice ne peut pas être accusé de manquer de morale. . — Son père le destinait à cet état. — Je m’en serais doutée ; il est fort bien ; cependant, ne lui trouves-tu pas l’air un peu empesé[Par Samia El Harrati] Empesé : lourd, manquant de naturel. , il marche avec de grands mouvements ; je crains toujours qu’il ne heurte les murailles[Par OlivierRitz] Aux yeux de la mère de Louise, quelqu'un qui n'a pas eu une éducation noble ne peut être que maladroit dans ses gestes et sa démarche.. — Il est peut-être embarrassé ; vous lui en imposez, maman, et le respect ?… — Oh ! le respect ne fait pas marcher plus vite ; d’ailleurs, il doit nous connaître ; sans doute tu lui as sûrement parlé de nous ?… — Sans doute, maman, et c’est une raison pour qu’il vous respecte davantage. — Il ne paraît pas très à son aise, avec votre frère. — Ils se sont vus peu de jours. — À propos, je compte t’envoyer bientôt voir ta cousine Clémence ; tu seras charmée, j’imagine, de la revoir, si elle ne peut quitter sa mère ; pendant ce temps, nous verrons ici à arranger les affaires de ce jeune homme ; à ton retour, tu trouveras cela terminé. Eh bien ! est-ce que cela ne te convient pas ? nous retarderons. — Tout ce que vous déciderez de moi, maman, sera toujours ce qui me conviendra le mieux. — Mais il ne s’agit pas de moi ; tu verras toi-même… Votre père me paraît goûter[Par Samia El Harrati] Goûter : apprécier. beaucoup M. Maurice. — Je crois, maman, que mon père l’estime, et lui sait gré. — Oh ! nous lui savons tous gré ; notre seul embarras est de lui en donner des preuves. Tu lui as bien dit, sûrement, combien nous étions reconnaissants de sa conduite envers toi ; et tu dois l’être aussi ; je serais fâchée de te trouver ingrate. Ce n’est que la manière qui nous embarrasse : lui faire des offres d’argent… — Oh ! maman, je crois être sûre que vous l’humilieriez beaucoup, et qu’il n’accepterait pas. — Je le pense de même ; on pourrait lui acheter un bien, près celui de son père. — Vous savez, maman, qu’il n’y peut pas retourner. — Ou tâcher de l’avancer au service. — Après son affaire, il ne peut plus y rentrer. — Ah ! c’est vrai… C’est vraiment embarrassant. Tu devrais y penser, et m’en parler. — Maman, vous saurez mieux que moi… — Non, tu le connais davantage, et imaginerais mieux que nous ce qui pourrait lui convenir ; penses-y, et parle-moi, ou à ton père… Louise, va me chercher mon étui à aiguille, dans le salons. — Je crois,… je t’avoue, ma chère, que jamais commission ne vint plus à propos. En rentrant, ma mère n’y était plus ; je la vis qui se promenait dans le parterre.

LETTRE XXXIX.

Plouën, 14 frimaire, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 5 décembre 1795..

Et tu crois vraiment, ma chère, que ma mère m’a deviné, et que notre conversation à laquelle tu fais une si prompte et obligeante réponse, n’est qu’une épreuve. Mais crois-tu donc, que ma mère eût pris tant de détours avec moi ; elle connaît sa fille ; et si elle voulait tirer un secret de son cœur, elle n’aurait pas besoin de le surprendre. Moi-même, j’ai vingt fois été tentée de tomber à ses pieds, et de lui avouer tout[Par Samia El Harrati] ; la seule crainte d’un empressement trop hâté, m’a retenue ; et puis, tu connais ma mère : sa dignité rassure mais sa bonté en impose ; elle est froidement bonne, et gaîment sévère ; quand elle gronde, elle est si aimable, que l’on ne peut que l’apaiser ; sa sensibilité et ses caresses ont un sang froid, et sont si graves, qu’elles inspirent la réserve avec la reconnaissance. Dans tout cela, l’abandon de la confiance, ne sait où se mettre et ne trouve point de place. Hier, après dîner, pendant sa lecture ordinaire, elle eut, ou feignit, je crois, un affaiblissement dans la vue ; elle passa son livre à Maurice, et le pria de continuer ; il s’en acquitta fort bien, et plaisanta même avec grâce sur les leçons du curé, son oncle ; ma mère parut y prendre plaisir, et le fit causer assez longtemps ; puis elle s’endormit dans son fauteuil. J’étais si contente de la scène, que je craignis de la gâter en la prolongeant. Je fis signe à Maurice de sortir, dans la crainte, lui dis-je, d’éveiller ma mère. Je ne sais si elle me vit ou m’entendit ; il avait à peine fermé la porte, qu’elle me dit, sans ouvrir les yeux : — où va-t-il donc ? — En vérité, ma chère, je suis dans un état d’anxiété que je ne puis te peindre. Il me semble que je suis ici aux ordres et à la merci de tout le monde : je demanderais volontiers aux domestiques que je rencontre : — comment avez-vous trouvé aujourd’hui, M. Maurice ; en êtes-vous content ? — Cet état ne peut pas durer ; mon père me semble celui qui procède le plus rondement : il s’empare de Maurice tous les matins, et le promène du jardin au parc, du parc au bois. Il veut lui faire connaître tout en détail ; il a, dit-il, des vues sur lui ; il lui parle culture, économie ; et mêle tout cela de témoignages d’affection et de confiance qui ne me rassurent point. Il ne lui vient pas même dans l’idée, qu’un soldat puisse aimer sa fille. — J’aime beaucoup ton M. Maurice, me disait-il, dernièrement : ce jeune homme a l’esprit très juste ; je voudrais que nous puissions le fixer[Par Samia El Harrati] Fixer à la maison : le père de Louise apprécie tant Maurice qu'il souhaiterait le voir s'établir définitivement en sa demeure. à la maison ; tu devrais lui en parler ; vous êtes ensemble dans une habitude de confiance, qui le mettrait plus à son aise pour répondre. — Je n’y étais guère, moi-même ; je l’assurais que je croyais Maurice trop attaché à ses parents, pour se séparer d’eux par le seul motif d’intérêt. — Eh bien, dit mon père, à son âge, on pourrait lui trouver ici un établissement ; c’est une idée que j’ai depuis quelque temps ; et si je m’y connais, je crois qu’il n’en serait pas éloigné — Comment, mon père ? — Oui, j’ai remarqué… Tu es trop jeune, pour prendre garde à ces choses-là. Il paraît faire beaucoup d’attention à Agathe. — La fille de notre procureur fiscal[Par Samia El Harrati] Procureur fiscal : dans la justice seigneuriale, le procureur fiscal représente le ministère public et engage les poursuites., ci-devant[Par Samia El Harrati] Ci-devant : nom donné aux nobles dépossédés de leurs titres pendant la Révolution. ? — Oui ; celle qu’on dit qui te ressemble. Il ne la quittait pas des yeux, dimanche, à la messe ; ça lui conviendrait ; je leur donnerai la régie de tout ceci, quand nous retournerons à Bois-Guéraut : elle est de ton âge ; un an de plus, je crois ; c’est sage, bien élevé, cela conviendrait fort. Si tu ne veux pas t’en charger, je lui en parlerai ; je crois même que la jeune Agathe n’en serait pas trop fâchée. — Heureusement, mon frère vint finir ce bel entretien ; pour lui, il est toujours le même : une politesse insouciante et légère, que Maurice lui rend plus gravement. Maman t’a écrit il y a peu de jours ; j’ai vu l’adresse de sa lettre : je n’imagine pas qu’elle te parle de moi. Si cependant… ton amitié ne me laisserait rien ignorer de tout ce qui m’intéresse. Adieu, cousine ; aime-moi pour notre bien commun ; ton amitié sera dans tous les temps, mon bonheur, ou m’en tiendra lieu.

LETTRE XL.

Plouën, 17 frimaire, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 8 décembre 1795..

Quand tu auras lu ceci, bonne Clémence, tu te moqueras de moi, et regretteras de n’avoir pas été témoin : ta malice se serait bien exercée. Je vais te raconter ; mais je ne te promets pas d’être aussi vraie que mon visage l’était alors, ou plutôt que tu m’aurais devinée. Je crois, ma chère, qu’il y a peu de cœurs à l’abri de petites faiblesses ; nous autres femmes, nous savons les cacher, la fierté de notre sexe nous aide souvent ; mais nous souffrons encore plus. J’en juge par quelques moments dont je ris aujourd’hui, mais qui, pourtant, ont été pénibles. Mon père, comme je te l’ai dit, avait parlé un peu devant Maurice, de sa filleule Agathe ; et tu sais qu’ordinairement tous ses projets, hors ceux de bâtiments, ont peu de suite ; mais comme il porte beaucoup d’affection à Maurice, et désire le fixer près de lui ; que d’ailleurs, il aime Agathe presque autant que moi, j’oserais dire, si je ne craignais que tu ne m’accuses d’être jalouse[Par Samia El Harrati] , même de l’amitié paternelle ; cette jalousie pourtant, serait la plus raisonnable : comme j’avais oublié tout ce qu’il avait dit à ce sujet, hier soir, il proposa d’aller faire un déjeuner chez le maire ; il me reprocha même de n’y avoir point encore été. — Agathe est ton aînée, me dit-il, et c’était à toi à faire la première visite ; je les ai vus ce matin, et toute la famille m’a dit de te gronder : il faut y aller demain. — Ma mère dit qu’il faisait un peu froid pour elle ; et il fut convenu que nous les ramènerions dîner. Je ne sais pourquoi, mais je passai la nuit à m’inquiéter de cette journée : j’étais triste ; et l’aspect d’un beau jour, dans les premiers froids ces beaux lointains bleuâtres, dorés d’un soleil voilé par la rosée ; ce tableau, qui tant de fois rendit mes promenades délicieuses, me trouva insensible ; c’est peut-être le seul jour, où une course champêtre, faite dans ce temps, n’ait pas exalté mon âme ; mais alors j’étais tranquille. Te dire avec quel plaisir nous fûmes reçues, est inutile. Tu connais ces bonnes gens, et l’aimable harmonie qui règne entre le père et les enfants ; Agathe, depuis la mort de sa mère, quoiqu’elle était bien jeune encore, a tenu la maison, avec une prudence bien au-dessus de son âge ; il y règne un ordre qui annonce le bonheur tranquille dont ils jouissent ; et l’honnêteté du père a paru si irréprochable, que le démon révolutionnaire[Par Samia El Harrati] Manière de louer l'intégrité du père d'Agathe, qui n'a pas profité de sa fonction de maire pour poursuivre une quelconque ambition politique. n’a pu l’atteindre. De l’aveu de ses concitoyens, il remplit sa charge, aux vœux de tous, et en est le plus digne, sans cependant avoir jamais dérogé à sa charge d’honnête homme. Aussi mon père a-t-il pour lui une parfaite estime, jointe à l’amitié qu’il a toujours porté à cette famille ; car tu sais combien il a regretté la mère, et quel chagrin lui a donné sa perte. Je lui en ai toujours entendu parler avec attendrissement ; j’ai même cru apercevoir que maman ne partageoit pas son amitié, ni ses tendres souvenirs. Je te dis cela, ma chère, parce que toi et Louise, ne peuvent avoir une pensée au-delà de ce qu’elle doit être ; et comme ma mère a toujours été l’épouse la plus chérie et la plus honorée, je la crois un peu injuste ; mais ma Clémence, je crains d’avoir un moment, partagé ses torts, et je veux te dire tout, afin que tu aies le droit de me gronder ; peut-être me guériras-tu pour toujours ; je dis pour toujours, ne pouvant répondre de l’avenir ; car, pour le moment, le mal est passé, bien passé. Je ferais volontiers amende honorable ; et la bonne Agathe, je suis sûre, me pardonnerait. Le croirais-tu, Clémence, en entrant dans sa maison, en voyant la tendre affection de mon père, les louanges, qu’il lui donnait, et plus encore la surprise de Maurice, de trouver tant de simplicité et de vertus réunies dans une personne, du reste, toute charmante et remplie de grâces ; car si Agathe me ressemble, c’est en beau : de grands yeux noirs relèvent son teint, qui pour être un peu brun, n’en est pas moins uni et moins frais : le reste du visage, à peu près semblable au mien, si l’on peut se juger soi-même. Mon frère prétend qu’elle est près de moi, le modèle dont je ne suis que l’image soignée par un habile artiste, qui a négligé les premières beautés, pour embellir les détails, et rendre son ouvrage plus délicat et plus achevé. Tu conviendras que cette idée est trop galante, surtout pour un frère ; mais, tout en lui en sachant gré, je m’arrête au sentiment que j’éprouvai ; je crois qu’il ne nous trompe jamais ; je me sentais petite, et Agathe, Agathe, avec son simple vêtement, qui va si bien à la candeur de son maintien, et au noble emploi de ses journées, me rappelait la belle Rachel[Par Samia El Harrati] Rachel est un personnage de la Genèse (premier livre de la Bible). Jacob accepte de travailler deux fois sept ans pour obtenir de son père, Laban. , pour qui Jacob n’avait pas craint de servir sept années, et puis sept années encore, pour obtenir d’être son époux : tableau charmant de la pureté des mœurs antiques ! tout ce qui nous y ramène, nous laisse de douces impressions. Je ne pus éloigner les réflexions sur moi ; je me voyais si loin d’Agathe, que je me persuadai que tout ce que j’avais dans l’esprit, Maurice l’éprouvait aussi ; et je ne saurais te dire combien j’étais peinée. Pour elle, sa confiance était la même que dans ces jours de notre enfance, où nos jeux nous faisaient sentir le besoin d’être ensemble. Avec quelle gaîté, quelle bonne amitié elle m’entraînait avec elle dans son héritage ; me montrait les endroits où ses souvenirs nous revoyaient. Celui de sa mère, mêlé à nos anciens plaisirs, prêtait tous les charmes de la sensibilité à l’expression de sa physionomie[Par Samia El Harrati] Physionomie : ensemble des traits, aspects du visage et expressions d'une personne reflétant un trait de caractère ou un sentiment. ; elle était plus jolie encore. Ce mélange de gaîté et de peine, dans des yeux où brillent quelques larmes, ne peut jamais se voir avec indifférence. Maurice étudiait ses mouvements, et semblait vouloir suivre leur rapidité, pour ne rien échapper. Agathe lui faisait oublier ses chagrins ; jamais, je crois, ne l’avoir vu avec autant de sérénité. À cet examen, mon cœur se serrait si fortement, que j’eus beaucoup de peine à m’empêcher de pleurer. Pendant le déjeuner, il voulut absolument partager avec elle, le petit service. Jamais mon rôle de demoiselle, ne me fut si incommode ; il fallait que je me tinsse sur ma chaise, bien tranquillement, tandis que je les entendais rire avec mon frère, en faisant leurs petites courses ; car alors, je représentais maman, pour monsieur le maire, qui ne voulait pas que je prisse la moindre peine. J’étais si mal à mon aise, que quand ils furent revenus, il me fut impossible de manger ; je dis que j’avais un grand mal de tête, et couvris ainsi la peine secrète qui me tourmentait ; combien j’étais folle ; je rougis dans ce moment d’avoir été capable d’une pareille erreur.

La leçon fut complète, ma chère, et la journée ne s’acheva pas, sans que je sentisse mes torts ; je fus assez heureuse pour que personne ne s’en aperçut, pas même Maurice. Il est bien loin de craindre de pareilles inquiétudes ; je t’avoue qu’il me serait affreux d’avoir à rougir avec lui : combien il me trouverait petite. Le cœur dit tout à l’amitié ; elle peut tout entendre et tout pardonner ; son caractère saint et sublime ne s’altère jamais que par le manque de confiance ; mais il n’en est pas ainsi de l’amour ; sa délicatesse est si grande, qu’une lumière trop vive le blesserait, si un moment il n’a pas son bandeau ; il faut que le demi-jour qui l’éclaire, lui en fasse l’illusion et qu’il ne puisse s’apercevoir de ce qu’il a perdu.

Revenue à moi, tu juges bien qu’Agathe a retrouvé son amie ; avant de nous quitter, elle a repris tous ses droits. Je trouvai du bonheur à lui faire le sacrifice du petit chagrin qu’elle m’avait donné. Sa franchise se livra a mes caresses ; son bon cœur, sûrement, ignore encore le mal qu’elle peut faire.

Voilà, chère Clémence, la confession entière de ta pauvre amie ; conviens au moins que je sais réparer mes torts ; pour toi, qui n’en eus jamais de cette espèce, ne sois pas trop fière ; il est beau d’avoir de l’indulgence pour des faiblesses qu’on n’a point ; mais je te promets de n’être plus jalouse que pour toi : oh ! cela, je ne pardonnerais à personne de vouloir occuper ma place dans ton cœur ; fut-ce un mari ; et tu m’entends ; c’est que jamais dans le mien, la tienne ne sera prise. Oui, ma chère, si ma destinée me rend épouse et mère, je me souviendrai toujours de ce que tu fus pour moi, dans ma jeunesse ; et la seconde mère de mes enfants n’aurait qu’un titre de plus, qui resserrerait encore des nœuds si chers. Adieu, ma bonne cousine, ange de mes affections ; que le ciel veille sur toi, comme je t’aime.

LETTRE XLI.

Plouën, 17 frimaire, an 4 républicain[Par Samia El Harrati] 8 décembre 1795..

Tiens, cousine, il se trouve ici quelque chose contre moi, et je ne sais quel instinct me dit que tu es complice [Par Samia El Harrati] Louise se doute que quelque chose se trame entre sa confidente Clémence et sa mère; et que cela a un lien avec Maurice.; qu’est-ce, je te prie, qu’un gros paquet que ma mère a reçu de toi ? j’ai très bien reconnu ta main sur l’enveloppe, malgré tes lettres majuscules. Maman a mis le paquet dans sa poche ; et quand je lui ai demandé si ce n’était pas de tes nouvelles, elle m’a répondu de lui approcher son métier de tapisserie ; je ne veux point m’inquiéter : puisque c’est de toi, c’est bien ; ma curiosité cependant est piquée, et maintenant j’aime mieux dérober ton secret, que de te le devoir. Je ne sais si c’est l’effet de ta lettre : ma mère, depuis, semble rechercher davantage Maurice : ce matin, elle prit son bras, l’a mené au potager, et s’y est promenée longtemps avec lui. Tu penses bien que je n’ai pas manqué, au retour, d’interroger le promeneur : tout s’est passé, m’a-t-il dit, en choses générales ; beaucoup de questions sur lui, sur sa famille, sur l’emploi de sa jeunesse ; ensuite elle lui a beaucoup parlé de moi, du temps que j’avais été avec lui, de notre genre de vie ; elle sait cependant tous ces détails par moi ; enfin, cette phrase singulière, qu’il m’a rendue mot pour mot : — il est heureux pour une jeune personne, d’être tombée aux mains d’un honnête et galant homme ; mais cela même pourrait devenir dangereux pour elle. — Voulait-elle encourager sa confiance, ou pressentir et préparer son éloignement ? je ne puis le croire ; que deviendrait-il ? où irait-il ? Ma mère n’ignore pas qu’il ne peut encore reparaître ; elle a fini par le presser beaucoup sur les motifs qui l’avaient engagé à me demander à la municipalité de Cholet[Par Samia El Harrati] Maurice a profité de la possibilité qui lui était donnée d'épouser une captive. : il est extraordinaire, disait-elle, que sans raison antérieure, sans la connaître, vous vous soyez tout à coup décidé à cette démarche ; Maurice a longtemps parlé humanité, bienfaisance[Par Samia El Harrati] Bienfaisance : qualité de celui, celle qui prodigue ses bienfaits à autrui, comme une tendance à faire du bien. ; enfin, pressé par elle, il lui a répondu, m’a-t-il dit, et même un peu brusquement : — je vous avoue, madame, que je la crus alors, une jeune fille abandonnée de ses parents, sans naissance et sans fortune. — En disant cela, il a pris congé d’elle, prétextant que mon père l’attendait. Que dis-tu de cette réponse, cousine ? je ne puis m’en fâcher, d’autant qu’il m’a semblé que ma mère ne lui en faisait pas plus mauvaise mine. Je t’ai oui dire que les mamans aiment toujours que l’on soit amoureux de leurs filles. Tu vois que mon pauvre cœur, prêt à se noyer, s’attache aux moindres branches.

Depuis ce moment, je ne sais si mon imagination fait tous les frais de mon inquiétude ; mais il me semble que l’on se cache de moi ; mon père n’a plus cette bonne et douce familiarité qui me mettait si à l’aise avec lui. Je le vois souvent qui me regarde avec des yeux étonnés et secs, qui font baisser les miens ; plusieurs fois il m’a semblé qu’au moment où j’entrais, les trouvant ensemble, l’entretien finissait ou changeait. On ne m’observe, ni ne me surveille assurément, mais je parais de trop entre eux : hier ils restèrent longtemps enfermés dans leur chambre ; tu sais que la mienne est à côté, et je te confesse que je n’ai pu sortir, de peur d’être tentée de prêter l’oreille : mon père parlait d’un ton vif et animé, et ma mère, froidement, et par longs discours ; je n’ai rien pu distinguer. Mon père, en sortant, est entré chez moi ; il avait l’air préparé, mais il a fait cinq ou six tours dans la chambre, et est sorti sans me rien dire. Oh ! que n’es-tu ici ? quoi ! nul moyen, nulle espérance de te voir ?

LETTRE XLII. [Par Samia El Harrati] L’absence de date et de lieu est une manière de marquer le trouble de l’héroïne, en proie à une grande tristesse après le départ de Maurice.

Maurice est parti ; il est parti ce matin ; je l’ai appris à mon réveil : hier j’ai lu dans ses yeux un sentiment pénible, et je l’ai interrogé inutilement ; en se retirant, le soir, comme il montait l’escalier avec nous, il prit furtivement ma main et le pressa sur ses lèvres ; ce mouvement m’étonna ; je le regardai, et lui répondis par un serrement de main ; il resta en arrière, redescendit, et je ne l’ai plus revu ; peut-être ne le reverrai-je jamais. C’est la nourrice qui me l’a appris ce matin : elle était chargée, par lui, de me dire seulement, qu’il était obligé de s’éloigner, et que je le plaindrais et l’approuverais, s’il lui était permis de me dire ses motifs. La nourrice l’a questionné inutilement, sur le terme et la durée de son absence ; elle n’a pu en savoir davantage. Ce départ secret a l’air d’une fuite. Pourquoi m’en inquiéterai-je ? apparemment qu’il a ses raisons ; rebuté, peut-être, des incertitudes et des délais, il m’accuse, sans doute ; qu’importe s’il a tort ; ai-je rien à me reprocher ? oh ! non, mon cœur était à lui, ah ! tout à lui : puisse-t-il être heureux ; puisse mon souvenir l’accompagner ; je garderai le sien ; il me restera ; des jours si heureux passés ensemble ! mais, tout cela est fini ; conserve mes lettres ; je serai peut-être bien aise un jour de les revoir. Je regrette la prairie de Cholet, l’hôpital de Mauléon, la forêt, le voyage, la maison de la nourrice, le camp ; si jamais je revois ces lieux, je rechercherai les places ; je veux m’y reposer, m’y asseoir. J’avais du plaisir à m’entretenir avec toi, et voilà que l’on m’importune ; ma mère me fait dire de descendre : qu’ont-ils besoin de moi ? il faut que je me lève. Je t’écris dans mon lit… la nourrice s’est en allée… je remonterai dès que je serai libre, et je t’écrirai… Je vais cacher ma lettre ; on me l’ôterait peut-être, et je veux l’achever… la tête me fait mal… Me voilà libre, enfin… comme ils me regardaient tous… si je suis incommodée ? ce que j’ai… je n’ai rien… les yeux rouges, l’air abattu ; … et pourquoi ?… j’ai fort bien dormi… Je ne déjeune pas ; … hé bien, je souffre,… je souffre de la tête, voilà tout… Maurice est à la chasse avec mon père ; … hé bien, ils reviendront… Je suis bien aise d’être seule… ah ! voilà ma mère qui monte, je l’entends,… je cache mon papier ; mais dès que je serai libre, je reviens à toi, ma Clémence, mon amie ; c’est toi qui as un cœur d’ange ; tu sais aimer, toi ; tu ne quittes pas ceux qui t’aiment… La voilà…

La nourrice reste seule avec moi ; je reprends ma lettre ; ils ne l’ont pas vue… On m’a fait coucher ; … à la bonne heure ; je puis t’écrire au lit, et la nourrice, la bonne nourrice, m’a bien promis de t’envoyer ma lettre ; elle me donnera aussi ta réponse ; car tu m’écriras ; je n’ai plus que toi, et Maurice ; comme il était doux ; comme il me soignait dans la route. Je t’ai tout dit ; tout ce que mon cœur a éprouvé ; le tien est le dépositaire de tous mes secrets… Cela me fait du bien, de t’écrire, ma bonne Clémence… Il avait l’air triste, la dernière fois que je l’ai vu ; ses yeux brillaient à travers un voile humide ; je crois qu’il avait pleuré ; tu le verras ; tu reviendras avec lui ; prends garde ; tu sais bien qu’il y a danger pour lui, s’il était reconnu : c’est moi qui en suis cause ; sans moi, il n’eût jamais été exposé ; que d’embarras je lui occasionne ; mais il n’y a point de regret ; son cœur est si bon, si pur, si honnête… — Oh ! ma mère, quand vous le connaîtrez, vous l’aimerez aussi ; j’aurais été si heureuse ! qu’il le soit, du moins… On m’inquiète, on me tourmente ; je ne puis être seule un instant… Pourquoi tant de monde autour de mon lit ?… Toujours cacher mon papier, et le reprendre ; c’est le seul repos que j’aie, de t’écrire, ma Clémence ; de causer avec toi : mon cœur se dilate, ma tête se repose ; je suis mieux, quand je t’ai parlé. Crois-tu que nous nous revoyons bientôt ? combien de temps s’est passé depuis que je ne t’ai vue ; et combien de choses ? j’en ai pour longtemps à te dire : tu m’écouteras, tu m’entendras, tu me sentiras ; je n’ai plus que toi… ils ne m’entendent plus… Ma mère est toujours là ; elle y était encore tout à l’heure ; mais elle ne m’entend pas ; je n’ose lui parler ; j’aurais eu tant de plaisir cependant à lui ouvrir mon cœur ; mais je n’ose. Qui sait ? elle s’en prendrait peut-être à Maurice ; cependant, tu le sais, ce n’est pas sa faute : il ne me connaissait pas quand il m’a pris ; il m’a sauvée, sans savoir qui : il me croyait une pauvre fille, délaissée, condamnée ; je suis sûre qu’il s’afflige. Où est-il allé ? il m’aimait tant ! oh ! il m’aimait ! il ne m’aurait pas quittée, malade, souffrante, malheureuse ; il serait là ; il me consolerait, il me soignerait, comme je le soignais à l’hôpital. Je vois tant de monde autour de moi, et je ne le vois pas ; il est peut-être avec mon père ; car je ne le vois pas non plus, et cependant il aime sa fille… La tête me brûle ; je me sens fatiguée, affaissée, comme engourdie ; je crains que tu ne trouves pas mes idées nettes ; j’ai tant souffert ; tout à l’heure encore, ma mère pleurait auprès de moi. Pourquoi pleure-t-elle ? je ne lui ai pas causé de peine ; je ne lui ai pas parlé de Maurice ; elle ignore tout ; s’il faut lui en faire le sacrifice, hé bien ! j’en mourrai ; mais je ne l’affligerai pas ; elle doit me plaindre, elle ne doit pas me haïr. La nourrice pleure aussi ; qu’est-ce donc qu’il y a ? tout est malheureux autour de moi ; qu’ai-je fait ? je suis la seule à plaindre ; je souffre, mais je ne me plains pas, je n’accuse personne[Par Samia El Harrati] . Oh ! si tu étais ici, tout s’arrangerait ; tu leur dirais tout ; cela te serait bien plus aisé qu’à moi : je n’ai rien à cacher ; mon cœur est à lui ; mais mon cœur est pur. Je t’avouerais de tout ce que tu dirais : on te croirait, et je ne te démentirais pas. Oh ! pourquoi n’es-tu pas venue… Un nuage couvre tout ce qui m’environne : mes yeux voient à peine ce que je t’écris ; mes doigts quittent ma plume ; je fais des efforts pour achever ; je ne puis. Je crois que je vais dormir : à mon réveil, je t’écrirai,… si je m’éveille : je me sens appesantie[Par Samia El Harrati] : je t’aime… j’aime…[Par Samia El Harrati] L'héroïne termine sa lettre en adressant un "je t'aime" à sa cousine suivi d'un "j'aime..." comme soufflé inconsciemment qu'on devine destiné à son amant envolé.


chapitre précédent chapitre suivant Editer le texte