Corpus Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale

1-XVI : Paturot bonnetier.

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XVI[Par Grégoire Tavernier] Le chapitre XVI est d'abord paru en feuilleton dans le National du 07/10/1842. PATUROT BONNETIER

J’ignore, reprit Jérôme[Par Grégoire Tavernier] L'incise sert ici de liant avec le chapitre qui précède. Reprise du roman-feuilleton, mais reprise, aussi, d'un temps fort du récit, laissé inachevé à la fin du chap. XV. Le chap. XVI commence bien in medias res, au cœur de la tentative de suicide du héros, suicide "par désespoir" et "par calcul" (p. 139). , si l'imagination a joué un rôle dans les souvenirs qui me restent de cette crise, et si je n’ai pas pris quelques symptômes nerveux pour des sensations réelles ; mais à peine me fus-je étendu sur mon lit avec la persuasion d’une mort immédiate, que j’éprouvai dans tout mon être une sorte de calme plein de langueur. Il me semblait que les particules éthérées se dégageaient de mon corps pour aller se perdre et se baigner dans un océan de fluide. Il est vrai que, peu de jours auparavant, j'avais lu dans Swedenborg[Par Grégoire Tavernier] : "j'avais lu dans Swedenborg" devient "j'avais lu, dans Swedenborg,".,[Par Grégoire Tavernier] Après avoir pensé la mort comme réincarnation d'après un premier auteur fictionnel (Pierre Biret), derrière lequel se cache Pierre Leroux (voir note supra, chap. XV, p. 141), Jérôme Paturot la pense comme dissolution d'après un autre système mystique, cette fois d'identification transparente. Swedenborg (1688-1772) est un philosophe, ingénieur, mystique et théologien suédois dont les écrits (sur les rêves, l'amour, les "correspondances" entre l'âme et le corps etc.) ont eu une grande influence en France dans la première moitié du XIXè siècle (sur Balzac, Baudelaire notamment). Il a passé, aux yeux de certains, pour fou. Il postule l'existence d'un "monde intermédiaire", peuplé par les esprits impondérables des défunts. quelque chose qui ressemblait à ce phénomène. Un engourdissement graduel s’emparait de mes sens, les perceptions devenaient de plus en plus lentes et confuses. Vivre et penser m’obligeaient à un effort que je me sentis bientôt incapable de prolonger. Je cédai et tombai dans l’anéantissement le plus profond[Par Grégoire Tavernier] Dans ce paragraphe, Reybaud parodie le compte rendu de que nous appellerions aujourd'hui une expérience de mort imminente, affaire d'impressions sensibles et de dépossession progressive (voir le récit d'un "cas" de vie sous hypnose après la mort dans la nouvelle d'E.Poe: "La vérité sur le cas de M.Valdemar" en 1845). Ici la tonalité mystique (l'âme se dégageant graduellement d'un corps-carcan pour rejoindre le "monde intermédiaire") est minée par plusieurs procédés : voir les nombreux modalisateurs, le registre de l'illusion, le défaut de mémoire, la "pollution" littéraire (la lecture de Swedenborg, qui fait écran à l'expérience propre du sujet). .

Un bruit extraordinaire eut seul la puissance de me tirer de celle léthargie. On frappait à la porte de notre chambre à coups redoublés, impossible de mourir par un tel tapage. Malvina ouvrit les yeux et se mit sur son séant :

« Ah ça ! mais c’est indécent, dit-elle ; on ne peut pas seulement trépasser en paix dans celle maison. Vous verrez qu'il faudra donner congé pour s’expédier à l'aise[Par Grégoire Tavernier] "pour avoir du repos" devient "pour s'expédier à l'aise". . — Ouvrez, ouvrez donc ! criait une voix du dehors. — Plus souvent, quand on a déjà un pied dans l’autre monde ! Voisin, vous vous trompez d’étage : laissez-nous pour dix centimes de tranquillité. On est en affaires, entendez-vous ? — Ouvrez, ou j’enfonce la porte. — En voilà une sévère : nous sommes en plein Congo[Par Grégoire Tavernier] Cette région d'Afrique centrale, encore mystérieuse en 1840, possession personnelle ensuite du roi des Belges Léopold II entre 1885 et 1908, deviendra une colonie belge (en 1908) ainsi que française sous la IIIe République. Le nom "Congo" évoque métaphoriquement une localité inconnue sans régulation sociale ou anarchique. Malvina parodie ici le sociolecte défensif du bourgeois propriétaire, partisan de l'Ordre. . Qu’on vienne encore vanter les autorités ! voilà de leurs coups ; on viole les domiciles des citoyens à une heure après minuit. Es-tu mort, Jérôme ? — Non, Malvina, mais peu s’en faut, lui dis-je.

Il paraît que l'impatience gagna les personnes qui faisaient le siège de notre chambre ; car j’avais à peine prononcé ces mots que les panneaux de la porte volèrent en éclats. Un homme entra par la brèche, et courut vivement vers la fenêtre, qu’il ouvrit toute grande. Aujourd’hui que j’y songe, je crois, monsieur[Par Grégoire Tavernier] "je crois, monsieur" devient "je crois, Monsieur"., qu’elle n’avait jamais été bien fermée. L’air extérieur, pénétrant avec abondance, me ranima, et je reconnus alors le père Paturot, debout devant mon lit, les bras croisés, et me regardant avec un air de compassion douloureuse. — Comment, mon oncle, c’est vous ? — Oui, c’est moi, mon enfant ; et, par bonheur, je suis arrivé à temps. — Mon oncle, lui dis-je d’une voix caverneuse, je ne vous attendais que demain ; vous me faites manquer mon programme, vous m’obligez à faire les frais d’une nouvelle représentation[Par Grégoire Tavernier] Le suicide de Jérôme, au début de ce chapitre comme à la fin du chap. XV, est l'objet d'une théâtralisation qui en dédramatise la portée. Sa "fenêtre", d'ailleurs, "n'avait jamais été bien fermée" ; Jérôme est à la fois metteur en scène et principal acteur d'une comédie du suicide (il récite une partition, endosse des masques prêt-à-l'emploi), mais il est aussi de cette comédie la dupe. Par un renversement d'alliances, Malvina, qu'il croyait sa complice lors des préparatifs du suicide, s'associe à l'oncle pour dénouer, au moment opportun, cette "représentation". On peut se rappeler que le regard de Malvina, dans l'illustration-clausule du chap. XV (p. 147). se porte vers la porte, de laquelle doit surgir l'oncle. Voir déjà la note du chap. XV à ce sujet. . — Malheureux, répliqua le vieillard, peux-tu parler ainsi ? Ce n’est pas du courage, Jérôme, que d’abandonner la partie, parce qu'on ne se sent pas la force de supporter le poids du jour : c’est de l’égoïsme, et du plus mauvais. Sans que tu en aies rien su, je t’ai suivi dans tes aventures : je comptais qu’enfin tu me reviendrais. Les chimères n'ont qu’un temps, et l’âge emporte bien des rêves ; mais je ne croyais pas que tu pusses jamais songer au suicide. Un Paturot ! — Oncle touchant, vous avez parfaitement raison, dit alors Malvina en adressant au vieillard un sourire dans lequel perçait un soupçon d’intelligence ; mais chacun a sa manière de comprendre la vie. Nous voulions changer d’enveloppe ; c’était notre idée. Nous en avions le droit ; les vers à soie l'ont bien. Tout le monde n’est pas forcé de se contenter de la pelure que le ciel lui a donnée : quand on est délicat et difficile, on tache de s'améliorer au physique et au moral, suivant le procédé d’un marchand de perlimpinpin[Par Grégoire Tavernier] De "perlimpinpin", formule magique parodique, au phrasé redondant et cocasse, en ceci mimétique de l'hermétisme magique, une expression courante a été extraite : la "poudre de perlimpinpin", poudre aux vertus imaginaires vendue par des charlatans. Mais comme complément du nom, "perlimpinpin" permet de multiplier les cibles de l'attaque : ici le "marchand de perlimpinpin" rappelle Pierre Biret, faiseur et vendeurs de phrases dont le héros "a avalé", au chap. précédent, les fumeuses théories (la réincarnation à travers l'Histoire en de nouvelles figures historiques). Voir déjà, sur le même patron syntaxique, la publicité affichée chez Flouchippe : il y vantait des "charbonnages de perlimpinpin" (chap. III, p. 27). dont j’ai avalé le nom. Tel est le fin mot de la chose. — Comment ! et vous aussi, mademoiselle, de gaieté de cœur vous renonciez à la vie ? — Distinguons, oncle éloquent. Moi, cette vie me va, voyez-vous. Qu’est-ce qu'il me faut ? quatre sous de flan[Par Grégoire Tavernier] "quatre sous de flanc" devient "quatre sous de flan". dans les grandes occasions, deux paires de brodequins[Par Grégoire Tavernier] Chaussures qui couvrent le pied et une partie de la cheville. par an, du mouron pour mes oiseaux[Par Grégoire Tavernier] Le mouron blanc, dit aussi "mouron des oiseaux" , est une plante courante possédant des graines dont sont friands les oiseaux. , et Jérôme près de moi. Avec ça, respectable bonnetier, je serai toujours gaie comme une linotte[Par Grégoire Tavernier] La linotte est un petit passereau au chant agréable qui passe pour stupide (voir l'expression: "tête de linotte", pour désigner une personne étourdie, sotte). Dans l'imaginaire stéréotypé de la littérature du temps la grisette est souvent associée aux oiseaux : elle en élève en cage, elle aime chanter, elle est gaie comme un pinson, c'est un vrai "moineau" de Paris, mais elle a souvent une tête de linotte. Au chapitre I, Malvina "gazouille comme une alouette". La linotte alterne avec le serin et la bécasse dans la galerie stéréotypée des oiseaux stupides (voir le serin du mélodrame écrit par Jérôme au chapitre VIII). Sur la linotte, voir aussi la note du chap. VIII.. Mais Jérôme en avait assez de ce monde, il était entiché de le quitter ; alors j’ai réfléchi, et je me suis dit : —Puisqu’il ne veut pas rester avec moi, il faut s’en aller avec lui. Voilà tout l’historique.

Cette leçon indirecte, que je recevais dans un pareil moment et sous l’empire des circonstances antérieures, produisit sur moi une salutaire impression. Je compris que le père Paturot avait raison ; je n’étais qu’un profond égoïste. J’allais sacrifier tout ce qui m’était cher à je ne sais quelle vanité maladive. Le voile qui avait obscurci ma vue se déchira ; je commençai à m’initier aux réalités humaines, à entrevoir que ce monde ne se compose pas seulement d’hommes affamés de célébrité, marchant à la fortune ou à la gloire par le bruit et le charlatanisme[Par Grégoire Tavernier] Sur les charlatans et le charlatanisme, voir la note détaillée du chap. X.. La conversion ne devait s’achever que plus tard ; mais elle était commencée. La maladie avait été grave ; c’était beaucoup que d’entrer en convalescence. Mon oncle obtint de moi la promesse que je ne chercherais plus à attenter à mes jours : le temps devait faire le reste.

Le père Paturot demeura une partie de la nuit près de nous. Avec une adresse infinie, il revint à son idée favorite, sut si bien caresser mes faiblesses et ménager mes répugnances, qu’il parvint à me faire envisager la bonneterie à un point de vue tout à fait nouveau. À mesure qu’il en détaillait les avantages, j’étais étonné de les avoir si complètement méconnus ; je me reprochais d’avoir cédé à un préjugé vulgaire, de ne pas m’être tenu en garde contre I’impression défavorable des mots, de n’être pas allé jusqu’au fond des choses.

« Jérôme, me disait mon digne parent, tu as de l’ambition[Par Grégoire Tavernier] "Désir immodéré d’honneur, de gloire, d’élévation, de distinction" (Dictionnaire de l’Académie, éd. 1835), l'ambition est devenue une passion brûlante au moment où écrit Reybaud. Passion "démocratique" (Philippe Dufour, Le Réalisme pense la démocratie, Genève, La Baconnière, 2021, p. 47), elle correspond à un nouvel état des mentalités, issu des décloisonnements postrévolutionnaires. "L’ambition descend du faîte vers la base de la société", écrivent en 1849 les rédacteurs du Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l’âme (Félix-André Poujol et Jean-Paul Migne (dir.), Paris, Aux ateliers catholiques du petit Montrouge, t. XXXIX, p. 154), pour traduire cette massification de l'ambition, en particulier dans la jeunesse masculine de basse ou de moyenne extraction, "appelée" à se manifester (P. Barbéris, Balzac et le Mal du Siècle, Paris, Gallimard, 1870, p. 49). Mais les conditions de son expression (l'article VI de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la création des concours et le développement de l'enseignement, l'essor de secteurs socio-économiques dynamiques comme la presse) sont essentiellement virtuelles. À Paris, au regard du petit nombre des places disponibles, les "appelés" sont nombreux et les "élus" sont rares. Jérôme Paturot, dans la première partie du roman, en a fait la cruelle expérience. L'ambition dépend donc pour l'essentiel d'un effet d'entraînement médiatique, auquel participent en particulier les doctrinaires, dans la sphère politique, en faisant "appel aux capacités" du "pays légal". De ces éléments de langage, l'oncle bonnetier, moins sage qu'il n'y paraît, se fait ici le pernicieux relais. Car la deuxième partie du roman fera de l'ambition politique insufflée à Paturot, représentant de ces classes moyennes capacitaires, un cuisant échec. , rien de mieux ; mais elle sera toujours impuissante, si elle continue à être aussi maladroite. Tu sais mieux l’exalter que calculer, mon garçon. Exemple : tu as fait fi du commerce, sous prétexte qu’on y vend des bonnets de colon et des chaussettes. Eh ! mon ami, c’est le chemin des honneurs[Par Grégoire Tavernier] L'oncle Paturot déploie ici les étapes d'un cursus honorum caractéristique de la monarchie de Juillet, retourné contre elle par ses adversaires. Ce cursus honorum, ouvert aux classes moyennes censitaires, implique le ré-emploi du marchand, d'abord en "notalibilité de clocher ou de quartier" (A. Daumard, Les Bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Paris, Aubier, p. 238), en maire et membre de la garde nationale, puis en homme politique national (député, éventuellement ministre). Chacune de ces fonctions représentative ou politique est chez Reybaud ridiculisée par un attribut métonymique, conformément à la logique de la caricature (ici le "casque à mèche" c'est à dire le bonnet en coton du petit rentier, et le portefeuille du député). aujourd’hui. Qu'est-ce que tu vois à la tête des affaires et au premier rang ? Des marchands de drap et des marchands de chandelles. Prends tous les noms qui comptent dans le gouvernement, parmi les députés, parmi les pairs ; tu y verras une foule d’hommes qui ont commencé par la jarre d’huile et le pain de sucre. Cherche bien, tu y trouveras des bonnetiers[Par Grégoire Tavernier] Dans ce paragraphe, Reybaud fait allusion au renouvellement du personnel politique sous la monarchie de Juillet : aux avocats et grands officiers s'ajoutent désormais les membres d'une bourgeoisie laborieuse, d'origine modeste et issus du corps des négociants, marchands ou fabricants. Reybaud fait référence à quelques personnalités bien identifiables, qu'on trouvera parmi Les Célébrités du juste milieu, galerie de bustes-charges en terre crue modelés par Daumier, et exposés au Musée d'Orsay. Les lecteurs du feuilleton de 1842 ont en tête plusieurs noms. Derrière les "marchands de draps", ils reconnaissent Laurent Cunin, dit Cunin-Gridaine : d'abord simple ouvrier dans une fabrique de draps, puis associé à son patron, Étienne Gridaine, dont il devient le gendre, il entame ensuite une carrière politique, devient député puis ministre à partir de 1837. Derrière les "marchands de chandelles", ils reconnaissent Hippolyte Ganneron, neveu d'un riche marchand de chandelles. Ayant repris et développé le commerce de son oncle, il devient un homme politique parisien de premier plan, député, conseiller général et membre du Conseil municipal de Paris, fonctions occupées tout au long de la monarchie de Juillet.. — Au fait, interrompit Malvina, j'ai connu des bonnetiers cossus et très-bon genre. Il y en a un dans Sœur Anne qui est un vrai bijou[Par Grégoire Tavernier] D'abord nom d'un personnage dans le conte de Perrault, La Barbe Bleue (1697), Soeur Anne (1829) est un roman de Paul de Kock, l'auteur de prédilection de Malvina, cité encore au chapitre XV pour son roman Mon Voisin Raymond (p. 145). Sur ce romancier populaire, voir la note détaillée au chap. I. . — Te voilà, je suppose, installé demain dans mon commerce de détail. Moi, je prends mes invalides[Par Grégoire Tavernier] Expression familière pour "prendre sa retraite". Issue de la "cité des Invalides", corps de bâtiments que Louis XIV fait bâtir à Paris à l'intention des anciens membres de l'armée royale. Les premiers vétérans y entrent comme pensionnaires en 1674. , je me retire. Le temps de te mettre au fait ; puis je vais planter mes navels à Meudon. Alors tu entres en exercice. Dès le lendemain, tu es électeur ; tu payes 310 francs de patente[Par Grégoire Tavernier] La "patente" est un ancien impôt annuel direct auquel étaient assujettis les membres de diverses professions, comme les commerçants (on parlerait aujourd'hui de "taxe professionnelle"). et de personnel, plus 405 francs de foncier pour la maison qui l'appartient[Par Grégoire Tavernier] Le système électoral sous la monarchie de Juillet. est un système censitaire où ne votent que les hommes de plus de 25 ans payant plus d'une certaine somme de contributions directes. Voir la note du chap. X liée à la "nécessité d'une réforme électorale".. Donne le champ libre à ton ambition, tu peux prétendre à tout : tu nommes les députés, tu concours aux élections municipales et départementales, tu es garde national[Par Grégoire Tavernier] La garde nationale est une unité composée de bourgeois de 20 à 60 ans payant l'impôt (ses membres doivent payer leur armement et leur uniforme), dirigée en 1830 par Lafayette, puis par le général Mouton de Lobau. Elle est chargée du maintien de l'ordre. En faire partie, porter un bel uniforme, est le rêve du petit bourgeois, et en gravir les grades un signe d'ascension sociale, de notabilité (Voir la Physiologie du garde national par Louis Huart, 1841). On retrouvera Jérôme devenu garde national et bientôt élu officier par ses pairs dans les premiers chapitres de la deuxième partie. et membre du jury. Ta voix acquiert de l’importance ; tu te lances[Par Grégoire Tavernier] Ici insérée, l'illustration évoque assez précisément la planche parue dans La Caricature du 6 juillet 1832 : on y voit un groupe de ministres munis de leurs portefeuilles bondissant allègrement d'une rive (la "Charte" et ses principes fondateurs) à une autre (celle du "Bon Plaisir" individuel et des promesses démocratiques récemment bafouées - notamment lors de la répression des républicains rassemblés dans la rue du Cloître-Saint-Merri en juin). Ce bond est déprécié dans la légende, jouant sur deux homophones : "quel saut ! quels sots !!!!!!!!!!" (planche n°175 du numéro 97 de La Caricature). Dans la reprise de cette caricature, Grandville illustre au pied de la lettre le texte de Reybaud, l'"arrivisme" du bonnet de coton franchissant d'un bond les écueils qui le séparent du "banc des ministres" et d'un portefeuille (on peut deviner : "Ministère du commerce" sur le portefeuille). Mais le grand écart (jusqu'au déséquilibre ?) est celui d'un fantoche, être de vêtements sans substance, manière pour Grandville de dépersonnaliser les nouveaux bourgeois capacitaires qui entrent en politique. Ce sera à peu près la trajectoire du héros dans la seconde partie du roman, à la réserve près qu'il s'arrêtera au seuil du ministère, dont il rapportera le sacerdoce en donnant la parole à un ministre de passage (voir chap. XXIV-XXV). , tu deviens meneur, tu travailles ton quartier ; tu te fais nommer capitaine de ta compagnie. Bien, c’est un premier pas. On t'invite au château, et tu y jouis de la conversation du roi des Français. Ce n’est rien ; on va renouveler le conseil municipal : avec de la souplesse et du temps, Paturot, tu peux être maire, ceindre l'écharpe, présider aux mariages et aux naissances de la localité. De maire à député, il n’y a que la main, et de député à ministre que la parole. Du casque à mèche, tu aboutis au portefeuille par le chemin le plus court. Ce ne serait, certes, pas une nouveauté : plus d’un bonnet de coton a passé au pouvoir[Par Grégoire Tavernier] On a là le résumé prophétique du destin de Jérôme dans la Seconde partie du roman.. »

Ces perspectives inattendues captivaient mon attention et imprimaient un nouveau cours à mes idées. Evidemment, j'avais été injuste vis-à-vis de la profession de mes pères : elle avait des côtés séduisants et glorieux, elle pouvait me servir de marchepied plus direct que les vaines carrières dont je m'étais follement engoué. Malvina ne se contenait plus : des larmes de bonheur coulaient de ses paupières ; elle se voyait lancée dans les grandeurs.

« Oncle bienfaisant[Par Grégoire Tavernier] ajout d'un alinéa entre "[...] grandeurs" et "Oncle bienfaisant !" ! disait-elle, vous pouvez dormir tranquille ; nous sommes convertis à la culotte de tricot. Votre neveu vous fermera les yeux : c’est une satisfaction qui vous est bien due. Donnez-nous votre bénédiction, et allez vous mettre au lit. Adieu, oncle adoré, amour d’oncle ! il est de toute évidence que le détail des objets de coton ne déprave pas le cœur….. Je vais prendre le rat[Par Grégoire Tavernier] Le "rat", ou "rat de cave", est une longue bougie dont on se sert pour descendre dans une cave ou dans tout local ou escalier non éclairé. pour vous reconduire. »

Le père Paturot se retira en me faisant promettre que le lendemain j’irais déjeuner chez lui avec Malvina. Il était trois heures du matin : à peine nous restait-il le temps de prendre un peu de repos. Cependant, avant de m’endormir, une idée me traversa l'esprit. L'oncle Paturot n’aurait dû, à la rigueur, connaître mon dessein que lorsqu’il aurait été accompli. Pourquoi était-il arrivé le soir même, ma lettre à la main ? Tout était, néanmoins, calculé pour que cette lettre ne lui fût rendue que le jour suivant. Par quel moyen extraordinaire l’avait-il reçue ? Cette circonstance me semblait si inexplicable, que je ne pus pas fermer l’œil. Je fis part de ma préoccupation à Malvina.

« Comment diable a-t-il été prévenu[Par Grégoire Tavernier] "Pourquoi diable a-t-il été prévenu ?" devient "Comment diable a-t-il été prévenu ?".  ?[Par Grégoire Tavernier] L'adverbe interrogatif de manière finalement retenu ("comment") déplace l'enquête du côté de l'identification des complices de l'oncle bonnetier, et confirme la duplicité de Malvina. lui dis-je. —Tu m’ennuies, me répondit-elle, laisse-moi dormir. Est-ce que tu vas rêver éveillé, à présent ? — Qui lui a remis ma lettre ? — Parbleu, la poste aux pigeons, service extraordinaire[Par Grégoire Tavernier] Référence aux pigeons voyageurs, utilisés depuis le XVIè siècle pour le courrier par certaines entreprises commerciales, ou par les armées en certaines occasions historiques particulièrement critiques (guerres ou sièges, comme lors du siège de Paris par les Prussiens en 1870). D'où l'association, ici, du pigeon voyageur à un "service exceptionnel", car il n'existe pas de service officiel ou régulier à Paris pour ce genre de courriers dans les années 1840. La référence est décalée : elle est utilisée ironiquement par Malvina, sur le mode de l'absurde, pour se dédouaner à peu de frais des accusations de complicité avec l'oncle.. Voyons, finissons-en, et ferme l’œil[Par Grégoire Tavernier] "Voyons, tais ta langue et tape de l’œil" devient "voyons, finissons-en, et ferme l’œil".. Tu demanderas une explication à ton traversin. »

Elle me tourna le dos, et ne me répondit plus. Après quelques minutes d’insomnie, la fatigue me vainquit, et je ne me réveillai qu'au grand jour. J’avoue que le premier rayon qui frappa ma vue m’inonda d’une joie intérieure. Je ne croyais plus revoir le soleil, et depuis longtemps mon âme ne se plaisait qu’aux ténèbres. Ce bonheur, ce tressaillement étaient un symptôme de guérison. Déjà, en effet, j’avais repris des forces, et il m’avait suffi de faire un retour vers la vie pour que la vie affluât de nouveau en moi. La nature généreuse sut réparer en peu de jours les ravages d’une longue période de douleurs. J’étais résigné à mon sort, et presque heureux de ma résignation.

Comme nous l’avions promis au père Paturot, nous nous rendîmes chez lui dans la matinée. Il s’était dit qu’il tuerait le veau gras[Par Grégoire Tavernier] Il a déjà été fait allusion à la parabole biblique du veau gras (Luc 15:11-32 ) aux dernières lignes du chap. V, épisode illustré par le cul-de-lampe de ce chapitre V par Grandville. Prévoyant le retour de son neveu dans le droit chemin, son oncle projetait de "tu[er] le veau gras" à cette occasion. Mais ce repas pour fêter le retour du fils prodigue n'est pas que de réjouissance ; il a aussi des enjeux matériels concrets : passation du fonds de commerce, héritage anticipé, accord matrimonial. le jour de mon retour : en effet, son déjeuner fut splendide. La massive argenterie de la maison, les porcelaines vrai Japon[Par Grégoire Tavernier] Le Japon a déjà été mobilisé par Reybaud au chap. I. L'archipel est strictement fermé aux étrangers jusqu'au début des années 1850, et cette politique isolationniste vise en particulier les Européens. Sa production de porcelaines (vases, vaisselle) est pourtant connue depuis le XVIIe siècle. Les "porcelaines vrai Japon" sont ici une rareté, passée entre les mailles du filet commercial japonais, et authentifié par l'adjectif, qui donne un prix supplémentaire au décor de cette scène festive. qui, de temps immémorial, se transmettaient dans la famille, les cristaux, le linge damassé[Par Grégoire Tavernier] L'adjectif est dérivé du "damas", indiquant en son sens textile une étoffe à motifs apparents sur les deux faces, lui-même dérivé de la ville syrienne de Damas, place commerciale importante au Moyen Âge. Le linge de table (nappe, serviettes...) qu'on devine ici évoque un repas en grande pompe chez l'oncle, bourgeois enrichi. , rien n’y manquait. Malvina trouvait tout cela très-cossu, très-bon genre. Cependant, il n’y eut pas de conviés ; ce fut un repas de famille. Mon oncle avait compris ma position vis-à-vis de Malvina : et, à la manière dont il s’exécuta sur ce point, je vis qu’il avait la conscience de ce que valait celle fille. Il y a même eu là-dessous une sorte de connivence dont je n’ai jamais eu complètement le secret. Peu importe : Malvina était agréée, c’était l'essentiel. Après tous les événements où elles s’étaient trouvées confondues, nos destinées étaient inséparables. Je sus un gré infini à mon oncle d’aller au-devant de cette explication et d’accepter les faits accomplis auxquels il ne manquait plus que la sanction légale.

Au dessert, le père Paturot se fit apporter par son garçon de magasin quelques livres de comptoir[Par Grégoire Tavernier] Du "comptoir", le Dictionnaire de la conversation et de la lecture dit que c'est "la table sur laquelle les négociants débitent leurs marchandises, font leurs comptes, leurs payements et leurs recettes" (2e édition, 1861, t. VI, p. 198). L'expression "livres de comptoir", qui n'est pas lexicalisée, désigne sans doute les livres de comptes que tient l'oncle-marchand au fil des années. C'est à partir de ces registres que l'oncle peut tirer un bilan financier de sa boutique, et calculer ce qu'il lègue à son neveu. ; et, après avoir mis ses lunettes, il en ouvrit un :

« Jérôme, dit-il, depuis dix ans que ton père est mort, je t’ai, à ton insu, associé à mon commerce, et je te dois des comptes. Ta part de bénéfice est de cent quatre-vingt mille francs, sur lesquels il y a cinquante mille francs à déduire ; on les a passés par profits et pertes au compte du bitume impérial de Maroc[Par Grégoire Tavernier] Allusion à l'escroquerie du baron Flouchippe racontée aux chapitres III et IV.. Restent cent trente mille francs qui constituent ton fonds de roulement pour le magasin. Maintenant, j’y joins, en avancement d'hoirie[Par Grégoire Tavernier] en avance sur ton futur héritage., cent mille autres francs et la suite de la maison. Provisoirement, tu te tireras d’affaire avec cela : à ma mort, tu trouveras encore une petite poire pour la soif[Par Grégoire Tavernier] L'expression, familière, évoque comme par euphémisme le capital surnuméraire trouvé par l'héritier à la mort du défunt (il sera question d'une "réserve" de "cent mille francs" trouvée à sa mort, p. 155).. C’est ma pension de retraite : tu n’attendras pas longtemps le capital. — Mon oncle, lui dis-je. — J’en mouillerai vingt-deux mouchoirs, ajouta Malvina. — Mon enfant, que voulais-tu que je fisse en ce monde si je ne m’étais pas occupé de toi ? Tu es le dernier des Paturot, le portrait vivant de mon pauvre frère. Ma vie s’est concentrée dans cette seule idée : travailler pour ton avenir, te faire une position quand tu t’égarais dans mille expériences ou dangereuses ou folles. De tous les moyens qui conduisent à la fortune, les deux plus sûrs sont la persévérance et le travail. Je les ai pratiqués pour toi, à ton intention[Par Grégoire Tavernier] "Je les ai eus pour toi, à ton intention" devient "Je les ai pratiqués pour toi, à ton intention". ; j’ai vécu de privations et d’économies. Tu en recueilleras le fruit, mon neveu[Par Grégoire Tavernier] "Tu en recueilleras le fruit, mon garçon" devient "Tu en recueilleras le fruit, mon neveu"., ajouta le vieillard en essuyant une larme, et si notre nom n’est pas destiné à s’éteindre, si tu as des enfants, tu leur parleras quelquefois du père Paturot qui a veillé sur toi comme une providence, et t’a sauvé du désespoir. Te voilà heureux, mon garçon : maintenant, je puis partir : j’irai porter de bonnes nouvelles à ton père. »

Le vieillard succombait à son émotion : nous nous jetâmes dans ses bras, et il s’ensuivit une scène d’effusion que Malvina animait avec son originalité habituelle. Dès le jour même, l’oncle nous investit des fonctions dont il avait si longtemps porté[Par Grégoire Tavernier] L'accentuation pathétique, d'un verbe à l'autre ("remplir" devient "porter un fardeau"), joue dans le même sens que la variante précédente ("avoir" devient "pratiquer") : il désigne le sacerdoce du commerçant, sacerdoce accompli avec probité par l'oncle (exemplarité morale), mais bientôt trop lourd pour le héros. le fardeau[Par Grégoire Tavernier] "des fonctions qu'il avait si longtemps remplies" devient "des fonctions dont il avait si longtemps porté le fardeau".. Il se contenta de diriger nos premiers pas, et l’initiation fut aussi prompte que facile. Les formalités qui manquaient à notre union furent remplies : Malvina devint madame Paturot. Elle est aujourd’hui, monsieur, l’une des bonnes têtes du commerce de détail. Personne ne possède à un plus haut degré qu’elle l’art de décider l'acheteur : elle a le génie de la vente. Aussi le père Paturot vit-il promptement que sa surveillance était inutile. Dans le cours de trois mois d’exercice, Malvina avait surpris tous les secrets du métier. Alors l’excellent oncle n’eut plus qu'une idée fixe, celle de se confiner à Meudon[Par Grégoire Tavernier] "celle de se retirer à Meudon" devient "celle de se confiner à Meudon". pour[Par Grégoire Tavernier] Situé à l'ouest de Paris, Meudon est sous la monarchie de Juillet un paisible et cossu village d'un peu plus de 3000 âmes. Il bénéficie de son emplacement sur la ligne de chemin de fer reliant Paris à Versailles, inaugurée en 1839. y cultiver son petit jardin. Hélas ! il lui arriva ce qui arrive à tous les marchands retirés. La transplantation lui fut fatale[Par Grégoire Tavernier] La métaphore végétale, pour dire la mort expresse du jeune retraité, a été préparée, dans les pages qui précèdent, par le projet agronomique du personnage ; "planter [ses] navets à Meudon", "cultiver son petit jardin" (p. 151). Ces images d'époque, variations sur l'image topique "planter ses choux", renversent l'usage qu'en fait Montaigne ("je veux que la mort me trouve plantant des choux", Essais, I, 19). Elles n'indiquent plus un modèle d'ataraxie retrouvée, mais l'enkystement du bourgeois en petit rentier campagnard (voir aussi la Monographie du rentier de Balzac). Ces images préliminaires ont préparé cette "transplantation fatale" : le retraité-cultivateur est devenu homme-légume, et légume mort-né.. À cet âge, on ne change pas impunément de milieu : les habitudes, l’air que l’on respire, les conditions de logement et de nourriture font partie des facultés vitales, surtout quand elles sont arrivées à leur dernier période[Par Grégoire Tavernier] "à leur dernière période" devient "à leur dernier période". .[Par Grégoire Tavernier] Le changement de genre de "période", habituellement féminin, est admis dans certains emplois, vieillis et littéraires, du terme. Ici, l'ethos de moraliste que prend le narrateur, renversant le rapport pédagogique (le héros moralisé se fait narrateur moralisant) justifie sans doute, par l'effet de sérieux, l'archaïsme. Nous vîmes le père Paturot décliner peu à peu, puis s’éteindre : sa mémoire survit seule aujourd’hui parmi nous pour y être à jamais bénie. Avant sa mort, il put embrasser un petit Paturot dont la vue remplit d’ivresse le cœur du vieillard[Par Grégoire Tavernier] Ici insérée, une gravure pseudo-conclusive illustre la "douceur du foyer", et la paix des générations heureusement réunies en son sein. Cette gravure met en regard deux visages riants, celui de la vieillesse (l'oncle sur son fauteuil Voltaire, caractéristique de la monarchie de Juillet) et celui de la prime enfance (le "petit Paturot", muni d'un hochet au côté). Une telle illustration justifie la symbolique traditionnelle des âges de la vie, réunis dans des estampes de la première moitié du XIXe siècle : l'aïeul passe le témoin au nouveau-né, dans une promesse de renouvellement des âges.. Il nous laissait cent mille francs, ce qu’il appelait sa réserve, sa poire pour la soif.

J'étais donc riche, heureux et bonnetier ; je ne rougis plus du mot. J’ai compris ce qu’il y a de précaire dans des existences en apparence plus brillantes. Certainement, monsieur, le régime des castes de l’Inde qui oblige le fils à suivre nécessairement la carrière du père est une loi sauvage, propre à étouffer le progrès et à faire dévier les aptitudes ; mais il y a aussi un grand péril dans cette mobilité inquiète qui jette les enfants hors des chemins où leurs aïeux ont passé[Par Grégoire Tavernier] Ce développement digressif, légèrement emphatique, livre les réflexions (et les hésitations) du héros-narrateur comme —sans doute—de Reybaud. La voie libérale-conservatrice, inconfortablement médiane, réagit ici à deux écueils : au strict cloisonnement de l'Ancien Régime (le système des ordres, de la reproduction sociale, du "tel père, tel fils") ; au décloisonnement, à la libre expression des talents prônée par les réformateurs sociaux, qui laisserait chacun se placer librement sur l'échiquier socio-professionnel. Sur ce débat d'actualité, voir par exemple la position traditionnaliste d'Édouard Charton, pourtant saint-simonien, dans son Dictionnaire des professions ou guide pour le choix d'un état (1842), et les commentaires de Théodore Zeldin dans Histoire des passions françaises (1848-1895), Paris, Payot, 1994, t. I, p. 114-116 notamment. ; dans ces ardeurs mal réglées, dans ces besoins de gloire précoce qui tourmentent les générations actuelles. On ne cherche pas à mériter les positions : on veut les prendre d’assaut ; on demande à la fortune plus qu’elle ne peut donner, à l’imagination plus qu’elle ne peut produire. Le temps n’entre pour rien dans les calculs : on ne sait ni lutter, ni attendre ; partout on veut jouir vite et n’importe par quels moyens. C'est ainsi que tout se perd, facultés, sentiments, honneur. Comme un autre, j'ai cédé à l’entraînement général. Il y avait en moi l’étoffe d'un bonnetier, j’ai voulu être poëte, saint-simonien, industriel, journaliste, écrivain politique, philosophe, et que sais-je encore[Par Grégoire Tavernier] On a là le résumé succinct des chapitres précédents. Ce catalogue montre combien ce dernier chapitre de la première partie est ambivalent. Comme porte fermante, il énumère les différentes casquettes portées par le héros au cours de cette première série d'épisodes picaresques. Mais ce chapitre fonctionne aussi comme porte ouvrante. "Que sais-je encore ?". Cette question, en attente de nouveaux compléments, rappelle que le discours de remobilisation de l'oncle Paturot contient aussi de futurs jalons (notamment politiques), bientôt explorés dans la deuxième partie du roman. ? Combien en est-il, dans ces professions diverses, qui ont méconnu, comme moi, leur véritable vocation, et privé le pays d’épiciers et de chaudronniers de premier ordre !

Jérôme en était là de ses confidences, et peut-être eût-il poussé plus loin sa sortie irrévérencieuse contre d’anciens confrères, lorsque je vis entrer dans le magasin une jeune femme d’une figure heureuse et joviale. Elle portait deux enfants dans ses bras, et montrait en souriant les dents les plus blanches du monde. Jérôme me présenta à elle.

« Madame Paturot, dit-il, voici le client dont je t’ai parlé. Il me demande la permission de raconter nos aventures au public[Par Grégoire Tavernier] Retour au récit cadre, fin du récit enchâssé de Jérôme Paturot, et reprise de la parole par le narrateur premier (le client dans la boutique des Paturot). Nous est rappelée en fin de partie la fiction romanesque qui l'a introduite (Jérôme raconte son histoire à un narrateur). Voir ci-dessus le préambule à la Première partie (p. 1-3).. — Soit, monsieur, me répondit gracieusement la jeune femme : mais dites-lui bien qu’ après avoir été bonne fille, Malvina met toute sa gloire aujourd’hui à être une bonne mère. »[Par Grégoire Tavernier] Une illustration suit, et propose une nouvelle variation sur une imagerie édifiante. Après avoir fixé les traits du vieillard, sujet d'un repos mérité auprès de ses petits-enfants, la présente gravure fige le rôle social de Malvina en bonne mère de famille, portant sur ses bras ses deux enfants.

Ici[Par Grégoire Tavernier] Le texte qui suit réécrit très largement le texte donné par Reybaud en ouverture de la seconde partie de son récit, lorsqu'il reprend le feuilleton dans le National deux mois et demi plus tard. Voici ce qu'on lisait le 23 décembre 1842, dans un texte préliminaire non dissocié du chapitre qui suit ("Paturot à la tête d'une compagnie modèle", premier chapitre de la seconde partie), exploitant, en guise de prétexte à la relance narrative, le même motif de la "rechute" d'ambition : « QUELQUES CHAPITRES DES Mémoires de Jérôme Paturot, PATENTÉ, ÉLECTEUR ET ÉLIGIBLE Avis de l'Éditeur Dans l'opuscule qui a pour titre: Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, on a pu voir l'honnête industriel de ce nom, à la suite de diverses tentatives orageuses, trouver enfin un abri tutélaire dans ce débit des bonnets de coton. Le poëme semblait arrivé au dernier chant; mais les Paturot sont sujets à des rechutes. Quand l'ambition règne sur le coeur d'un homme, elle peut changer d'objet, mais elle ne périt pas. Paturot, bonnetier patenté, a donc eu ses aspirations inquiètes, ses souffrances ignorées comme Paturot gérant du bitume impérial de Maroc. Seulement le public n'eût jamais été initié à cette nouvelle confidence, si le bruit qu'ont fait ses premières aventures n'eût jeté Jérôme Paturot dans un accès d'orgueil difficile à décrire. La couverture jonquille dont l'a honoré M. Paulin, la gloire qui s'attache à deux publicités successives ne lui ont plus laissé la force de résister à une expérience personnelle. Cette fois il a pris la plume lui-même; qu'on lui pardonne cette faiblesse! une revanche était bien due au poète qui a vu ses Fleurs du Sahara épuisées au service des épiciers d'alentour, et sa Cité de l'Apocalypse condamnée à des destinations humiliantes. D'ailleurs, sous l'enveloppe du bonnetier, Paturot a toujours caché une âme foncièrement littéraire. Rien n'est plus indécrottable qu'un homme de style: qu'on le plaigne et qu'on le lise! » semble s’arrêter le récit des aventures de Jérôme Paturot : après bien des épreuves il a trouvé un abri contre les déceptions de la jeunesse, et a tout l’air d’un bonnetier résigné et désabusé. Hélas ! que les apparences sont trompeuses ! La vanité est un mal opiniâtre et sujet aux rechutes. Je croyais Paturot à jamais guéri des fumées de l'ambition, et déjà un nouveau vertige s’emparait de lui. On vient de voir quelles illusions égarèrent son adolescence ; l’âge mûr lui réservait d’autres mécomptes, d’autres vicissitudes, d’autres douleurs. Ce fut plus tard qu’il me fit ses dernières confidences et m’ouvrit son cœur pour la seconde fois. Le théâtre a changé : il ne s’agit plus de souffrances obscures, mais d’infortunes éclatantes. Paturot a franchi d’un bond tous les degrés de l’échelle sociale ; il n’est rôle si haut auquel il n’aspire. On va l’entendre raconter lui-même cette nouvelle phase de sa vie et l’expiation qui en fut la suite[Par Grégoire Tavernier] Cette page de conclusion de la première partie, mais aussi de transition vers la seconde, s'appuie sur une rhétorique racoleuse : un effet de gradation hisse les "futures infortunes" de Jérôme Paturot, à un niveau inédit, tout en haut de "l'échelle sociale". Ce texte charnière, typographiquement centré, est encadré par deux vignettes. En haut, le texte est placé sous l'égide d'une vignette-blason : un bonnet de coton et deux bas croisés représentent schématiquement une figurine réduite à sa plus simple expression (une tête, une croix qui figure deux bras et deux jambes). Le "bonnetier résigné" qu'est Paturot à la fin de la première partie est devenu fantoche, bourgeois sans entrailles. En bas, une vignette montre Jérôme, coiffé d'un bonnet de coton, assis devisant et racontant son histoire, reprise à l'identique et da capo de la vignette de cul de lampe du Préambule..


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