Première partie. LETTRE PREMIÈRE.
La Baronne de CotytoLe nom de Cotyto fait référence à Kotys, déesse grecque de l'impudence, associée à la frivolité et décrite comme vulgaire et obscène. à la Marquise d’Hersilie.
De Paris.
Je ne puis, ma chère Marquise, me refuser au désir de vous donner des conseils, et de vous faire part de tous les mécontentements que M. d’HersilieHersilie : nom propre, Gacon-Dufour a pris le nom de ce personnage dans l'histoire romaine, où Hersilie était l'épouse de Romulus et l'une des Sabines enlevées par les Romains. C'est elle qui met fin aux combats entre les Sabins et les Romains. nous a occasionnés ; tout le monde vous blâme, et vraiment on a raison ; votre douceur et votre résignation à suivre les volontés de votre Mari, sont d’un fort mauvais exemple. Si le mien s’avisait jamais de me faire pareille proposition, il ne me trouverait pas aussi soumise ; d’honneur, on n’a pas d’idée d’un caprice semblable. Quoi ! parce qu’il plaira à ces Messieurs de s’amuser, de se ruiner, il faudra nous exiler dans nos Terres ? Et qu’ils prononcent cet arrêt avec une tranquillité despotiqueDespotique : qui révèle un caractère autoritaire, tyrannique. qui révolte tous les gens sensés. Je vous conseille fort de quitter votre antiqueAntique : dont l’usage, le goût ou la mode sont passés depuis longtemps. Château, et de revenir bien vite orner la Capitale. Si vous ne suivez pas mon avis, je vous vois déjà dans le fond de l’AuvergneAuvergne : terre dans laquelle la Marquise d'Hersilie se fait exiler par son mari plus tard., où l’on dit que votre digne Mari a une Terre, et où je suis fort étonnée qu’il ne vous ait pas enjoint de vous rendre, connaissant combien vous êtes dévouée à ses fantaisies. Je soupai hier chez la Vicomtesse de Thor, vous fûtes l’entretien de toute la société. J’ai été réellement contente du Chevalier d’Ernest, il a pris votre parti avec chaleur contre cet étourdi de Marquis de Lubeck. Je ne sais pourquoi la compagnie de ces papillonsPapillons : ici au figuré, personnes ayant un caractère léger, inconstant, volage. m’amuse ; je n’en aime aucun, et pourtant je ne puis m’en passer ; ils me contrarient quelquefois. M. de Cotyto ne peut pas les souffrir, je crois que c’est la raison qui me les fait aimer ; car il est important pour notre bonheur de n’être pas de l’avis de nos Maris, et vous m’affermissez dans cette résolution. Si vous eussiez été un peu moins complaisante, M. d’Hersilie n’eût pas été aussi exigeant. J’espère, ma chère Belle, que vous suivrez mon avis, et que vous vous moquerez des ordres de votre SultanSultan : titre de dignité de certains souverains musulmans, ici employé par plaisanterie pour qualifier le comportement autoritaire et despotique du Marquis d'Hersilie. L'imaginaire convoqué rappelle celui des Lettres Persanes de Montesquieu. . J’avais mille choses à vous raconter, mais votre départ m’a brouillé la cervelle. Adieu, je vous attends d’aujourd’hui en huit D'aujourd'hui en huit : dans une semaine. Expression utilisée pour parler d’une date qui se situe la semaine suivante, huit jours après le jour que l'on prend comme référence.; je donne un bal charmant à ma maison de Saint-Maur, et je veux que ce soit vous qui en fassiez les honneurs.
LETTRE II.
La Marquise d’Hersilie à la Baronne de Cotyto.
Du Château d’Hersilie.
Quand serez-vous donc raisonnable, ma chère Baronne ? C’est sans doute une question bien indiscrète à vous faire ; mais, puisque vous prenez la peine de me donner des conseils, c’est m’autoriser à vous dire franchement ce que je pense. Je suis encore à comprendre comment, avec des goûts si différents, nous avons pu former une liaison aussi intime. Vous cesseriez de me plaindre si vous saviez combien la vie que je mène ici est agréable, et combien elle a de charmes et d’attraits pour moi. Le Château d’Hersilie est on ne peut pas plus heureusement situé ; d’un côté l’on découvre une étendue de pays immense, arrosé par l’AllierAllier : dans la suite du roman, des précisions sont données sur le lieu de résidence de la Marquise d'Hersilie. Elle séjourne près de la ville de Moulins, située à environ 330 kilomètres de Paris. . De grandes prairies toujours nouvelles et rafraîchies par les eaux qui descendent des collines voisines, une quantité prodigieuse de hameaux et de villages, un passage continuel de bateaux, offrent sans cesse à mes yeux un tableau bien plus riant que vos fêtes de Paris, où le luxe et la magnificence éblouissent les yeux sans toucher le cœur : l’autre côté est orné de monuments utiles, et que vous ne connaissez qu’en peinture. Une immense basse-cour dans laquelle se trouvent renfermées des étables, des bergeries et une grande tourUne grande tour : l'édifice mentionné ici est un pigeonnier. Le peuple libre désigne ainsi les pigeons domestiques de la basse-cour et les pigeons voyageurs. qui, au lieu de prisonniers, contient un peuple libre, revenant de lui-même chaque jour à son gîte ; des poulaillers, et des granges spacieuses pour renfermer les récoltes. De jeunes paysans gais et robustes, au temps de la moisson, y entassent, en chantant, des gerbes de bléCette description rappelle la pastorale, thème littéraire en vogue au 18e siècle. La pastorale peint la vie champêtre et les idylles des bergers de manière idéalisée. Par la suite, le rapport à la campagne qu'entretient Madame d'Hersilie va devenir plus pratique. . On ne reconnaît pas là nos Acteurs, qui, avec de petits chapeaux blancs et des rosettesRosettes : nœuds d'un ruban qui ornent un vêtement. de toutes couleurs, imaginent nous faire illusion, et nous donner une image vraie des bons laboureurs qui nous nourrissent à la sueur de leurs corps. Ce n’est pas la beauté du lieu qui m’enchante : quand je serais au fond d’un désert, il suffirait que ma présence y fût nécessaire, pour que j’y trouvasse ma satisfaction. Mes occupations sont si multipliées, que je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Je me suis fait un plan de vie différent de celui auquel j’étais obligée de me conformer souvent malgré moi à Paris. L’éducation de mes enfants m’occupe la plus grande partie du jour ; depuis qu’ils ne sont plus renfermés, qu’ils courent et respirent librement, ils ne sont pas reconnaissables. Ma petite Lise, qui est partie languissante, reprend à vue d’œil ; cela me fait un plaisir que je ne puis vous exprimer. Adieu, car je vous écrirais plus longuement avec l’envie que j’ai de moraliser ; vous feriez de ma Lettre ce que vous prétendez qu’on doit faire d’un Mari, c’est-à-dire, le laisser parler sans l’écouter.