Corpus Lettres de la Vendée

5 : lettres XXI à XXII

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LETTRE XXI.

De Mauléon, 17 vendémiaire, an 4 républicain[Par Manon Villanneau] 9 octobre 1795..

Oh ! ma Clémence ! que tu avais raison : imprudente, j’osais douter de la sagesse de tes avis. Qu’ai-je fait ?… où suis-je ?… que vais-je devenir ?… Ah ! fatale journée, le charme est rompu, le voile est tombé ; le passé fait peut-être ma honte, et le présent fait mon désespoir. Funeste[Par Laurene Gilon Meixner]  crédulité[Par Laurene Gilon Meixner] Crédulité : croyance en des affirmations, sans fondement ni vraisemblance. , ma présomption[Par Laurene Gilon Meixner] Présomption : état d'esprit fondé uniquement sur des indices, des apparences, des commencements de preuves. m’a perdue : oh ! ma chère amie, quel récit à te faire ; mais tout s’épure[Par Laurene Gilon Meixner]  en arrivant jusques à toi. Je t’ai dit hier l’heureuse journée que nous avions passée ; on se retira un peu tard ; Maurice était mieux, je t’ai même dit qu’il était plus animé qu’à l’ordinaire. Je crois bien que le vin et les réflexions de l’hôtesse y avaient contribué ; je les suivis et ne rentrai que lorsqu’il fut couché ; son lit est dans une alcôve[Par Laurene Gilon Meixner]  ; le mien est derrière un paravent près de la fenêtre. Pendant la nuit, je l’entendis plusieurs fois dans une agitation violente[Par Laurene Gilon Meixner]  ; il parlait seul, semblait rêver, et prononçait souvent mon nom. Je crus d’abord qu’il était souffrant et qu’il m’appelait : je me levai assise, et j’écoutai : je l’entendis alors qui sanglotait en dormant, avec des soupirs étouffés. Il répétait d’un accent terrible : — jamais… quoi jamais… — Je craignis que ce ne fût un délire. Je ne quitte que ma robe pour me coucher ; je me jetai en bas du lit, je prends la lumière, et vais à lui. — Qu’avez-vous, lui dis-je ? — Sa tête était nue[Par Manon Villanneau] La tête nue indique le négligé de la tenue de Maurice et amplifie l'impression de soudaine folie du personnage. ; son visage animé ; il me regarda un moment sans me répondre, avec des yeux fixes et égarés.

J’eus peur. Je lui répétai encore : — Maurice, qu’avez-vous ? répondez-moi. — Alors, par un mouvement violent, il se leva à demi, me saisit la main dont je tenais la lumière ; elle tomba et s’éteignit ; il porta mon bras à sa bouche ; et l’y tint collé en le pressant de ses lèvres ; je ne cessais de lui dire : — Qu’avez-vous ? Qu’est ce ! vous me faites mourir de frayeur ; — sans me répondre que par des accents[Par Laurene Gilon Meixner] Accent : inflexion particulière de la voix. étouffés, il me serra entre ses bras et m’attira à lui. Je sentais son visage brûlant sur le mien, et ses lèvres pressées sur les miennes, m’ôtèrent quelques temps l’usage de la voix[Par Manon Villanneau] Ce premier baiser n'est pas consenti : de la même façon que dans la scène avec le Commandant, Louise est terrifiée et prise par surprise.. Je parvins à me dégager un moment, et je m’écriai ; — ah ! malheureux,… cruel… vous m’accablez de douleur.[Par Laurene Gilon Meixner] — Ses bras se relâchèrent, et je pus me relever ; alors il se précipita de son lit en s’écriant : — mourir, mourir ensuite. — Dans l’obscurité je m’étais éloignée et retirée derrière le paravent : je l’entendais parcourir la chambre ; un meuble qu’il renversa dans la cheminée, répandit le feu qui était couvert : à cette lueur obscure, il m’aperçut, et s’arrêta ; d’effroi et de faiblesse je me laissai tomber assise sur mes talons, la tête cachée dans mes deux mains appuyées sur mes genoux[Par Laurene Gilon Meixner] Louise se met en boule au sol, sur ses talons, comme pour se sentir davantage en sécurité. , et je m’écriai : — malheureux Maurice, que voulez-vous de moi, est-ce ma mort ?[Par Laurene Gilon Meixner] Je te conjure, au nom de Dieu, aie pitié d’une infortunée.[Par Laurene Gilon Meixner] Importunée : tracassée. — Il vint à moi sans parler, et essaya de me relever ; je me raidis[Par Laurene Gilon Meixner]  dans l’attitude où j’étais, et je m’écriai encore : — malheureux Maurice. — La voix me manqua : je me sentis suffoquée ; je pus dire seulement : — je me meurs. Il me quitta, courut précipitamment à son alcôve, je l’entendis tomber et se débattre ; il poussait par intervalle des gémissements sourds.[Par Laurene Gilon Meixner]  Nous restâmes ainsi près d’un quart d’heure, l’un et l’autre, dans le silence ; je crus alors qu’il n’était plus ; je l’appelai : — Maurice ? — Ne craignez plus, me dit-il, mais ne m’approchez pas. — Le jour commençait à poindre[Par Laurene Gilon Meixner] Poindre : commencer à apparaître. ; j’entendis en même temps du mouvement derrière ses rideaux : je distinguai qu’il s’habillait ; il revint au milieu de la chambre, et me dit : — rassurez-vous ; pardonnez-moi si vous le pouvez, ne me haïssez pas. J’ai été dans un accès de fureur[Par Manon Villanneau] Fureur : dérèglement passager du comportement, accès de folie. Se rapporte aussi à une passion amoureuse impérieuse et démesurée., je ne me connaissais plus ; mais c’en est fait[Par Laurene Gilon Meixner]  ; vous ne me verrez jamais, et je me ferai justice. — Il m’effraya encore plus. Je lui criai : — où vas-tu malheureux ? — Mais sans me répondre, il poussa la porte et descendit ; j’entendis celle de la rue rouler sur ses gonds[Par Laurene Gilon Meixner]  ; ma fenêtre y donne, je l’ouvris ; il était déjà loin, marchant à pas précipités.[Par Laurene Gilon Meixner] Je restai seule, immobile, et je crois que je perdis quelque temps l’usage de mes sens. Je me retrouvai assise sur mon lit, et baignée de larmes[Par Laurene Gilon Meixner]  ; il était jour, j’entendais déjà du bruit dans la maison ; je ne savais que faire, quel parti prendre, que dire ! qu’allait-on penser de moi ?[Par Laurene Gilon Meixner] heureusement l’usage n’est pas d’entrer chez nous le matin, avant que je sorte de la chambre. Je suis restée plus de deux heures dans cet état, sans pouvoir prendre aucune résolution ; enfin, je me détermine à aller chez la femme du vieux cavalier, peut-être, savaient-ils ce que cet infortuné était devenu ; je descends doucement sans être aperçue ; au détour de la rue, je la rencontre ; — vous voilà, dit-elle, j’allais vous chercher ; qu’est-il donc arrivé ?… et Maurice, dis-je ?… — elle voulut me ramener, je préférai de la suivre ; j’appris en chemin, que Maurice était venu chez eux le matin, qu’il leur avait dit, d’un air égaré : — il faut que je parte, prenez soin d’elle ; si à la paix, vous pouvez la reconduire dans sa famille, vous êtes sûrs d’une bonne récompense ; elle n’est pas ma femme ; c’est à elle à vous dire son nom.[Par Laurene Gilon Meixner]  — Mon mari lui a dit : — tu ne partiras pas, je te garde ; où iras-tu ?… — Deux de nos jeunes gens étaient à boire ; l’un d’eux lui a conté toute votre histoire avec le commandant[Par Manon Villanneau] La tentative de viol de Louise par le Commandant, lettre XI. ; tout à coup, il a pris son sabre sous le bras, et a sauté les escaliers ; mon mari l’a suivi ; en arrivant, nous ne trouvâmes personne à la maison ; — on ne sait ce que ceci peut devenir, dit la femme, fermons toujours la porte… — Je me hâte de t’écrire, afin qu’à tout événement, tu aies nouvelles de moi ; je me sens à peine[Par Laurene Gilon Meixner]  ; il est onze heures, et nous n’entendons parler de rien…[Par Laurene Gilon Meixner] La femme du cavalier et Louise n'ont aucunes nouvelles des deux hommes. Oh ! ma chère, quelle scène ! et plût à Dieu encore que ce fut la dernière…[Par Laurene Gilon Meixner] la femme veut sortir et savoir ce qui se passe ; on entend beaucoup de rumeur dans la ville ; des patrouilles armées parcourent les rues. Je ferme ma lettre, et je la lui donne pour la jeter à la boîte de la poste ; elle veut que je m’enferme dans le cabinet jusques à son retour. Oh ! ma Clémence, lève pour moi tes mains au ciel ! si cette lettre te parvient, que ta pitié… ta pitié, ah ! c’est elle dont j’ai besoin. Le désordre de ma lettre, celui de mon âme, lui sert trop d’excuse.[Par Laurene Gilon Meixner]  Adieu, hélas ! peut-être pour jamais, adieu.

LETTRE XXII.

Je t’écris d’un monde nouveau[Par OlivierRitz] L'absence de lieu et de date au début de cette lettre soulignent le trouble de l'héroïne. ; tout me semble changé autour de moi ; après une nuit de marche, presque continuelle, dans une masure[Par Manon Villanneau] Masure : habitation misérable, en ruine. ruinée, au milieu des bois, une solive[Par Manon Villanneau] Solive : pièce de charpente en bois qui soutient les lattes d'un plafond. tombée est mon pupitre ; le chaume arraché du toit nous réchauffe et m’éclaire ; les enveloppes de tes dernières lettres et le crayon du souvenir, que tu m’as donné, voilà ce qui me sert à t’écrire ; le sommeil qui s’est emparé de tout ce qui m’entoure, n’a pu venir jusques à moi ; mes yeux ne connaissent plus que les larmes ; et cependant, loin d’être accablée de fatigues et de mes peines, je me sens une force inconnue au-dedans de moi ; le besoin de fixer mes pensées, m’éveille presque autant que le besoin de te les faire parvenir ; si tu crois mon esprit égaré, si tu lis un jour ces lignes, et si l’histoire de ma vie, depuis deux jours, te paraît le récit romanesque d’une imagination en délire ; est-ce ma faute ? excuse ma destinée qui a rendu la vérité invraisemblable[Par Manon Villanneau] Ce n'est pas tant la fuite romanesque à laquelle sont contraints les personnages qui est invraisemblable que la concrétisation de l'amour entre une noble et un fils de paysan..

Tu m’as laissée enfermée dans le cabinet ; environ une heure après, j’entends ouvrir la porte de l’escalier ; un bruit d’armes, des voix d’hommes, et la femme avec eux, qui leur disait : — Qu’est-ce que vous chercherez ici ? il n’y est pas ; quand vous mettrez tout sens dessus dessous ; tenez, voilà les armoires, regardez ; si votre commandant n’avait pas été un vieux fou, ça ne serait pas arrivé. Dieu est juste ; ils s’en allèrent. — Tu peux penser dans quel état j’étais ; la femme vint m’ouvrir ; — sortez, et n’ayez pas peur, ils ne reviendront pas ; — elle me fit asseoir, et s’assit à côté de moi ; — ah ça, dit-elle, le commandant est mort, et c’est Maurice qui l’a tué[Par Laurene Gilon Meixner] Maurice a voulu venger Louise de la tentative de viol exercée par le Commandant sur elle. ; — je fus prête à me trouver mal ; … — oh ! quand vous vous pâmerez[Par Laurene Gilon Meixner] Pâmer : perdre connaissance., ça ne le fera pas revenir ; ce qui est fait est fait ; faut vous tenir ici jusqu’à ce que mon homme revienne, il ne peut pas tarder ; nous verrons après ce qu’il y a à faire. — Tu es peut-être étonnée de cette présence d’esprit, qui te rend tout, mot pour mot ; eh bien, mon amie, je crois aux grâces d’état[Par Manon Villanneau] Grâce d'état : se dit des illusions qui rendent une situation supportable. Ici, Louise utilise cette expression pour définir la précision extrême de ses souvenirs malgré son trouble. ; j’ai tous les événements devant les yeux ; je te peindrais les visages ; je ne me ressouviens[Par Manon Villanneau]  pas ; je vois… Nous restâmes là jusques à cinq heures du soir ; elle me fit manger, me força de boire même de la liqueur ; — on ne sait ce qui arrivera, dit-elle, il faut du courage ; on ne vous abandonnera pas, soyez tranquille. — Soit accablement, soit peut-être ivresse, je dormais quand le mari rentra ; la nuit tombait. — Allons, dit-il, il n’y a pas de temps à perdre ; femme, vas seller mon cheval et celui de Maurice, tu les conduiras dehors par la petite porte du jardin ; — elle descendit sans rien dire ; — vous… Maurice est en sûreté ; je l’ai laissé dans le bois, à une lieue d’ici, je vais le joindre, nous ferons six lieues cette nuit, il sera hors du Département ; et j’aurai le temps de ramener les chevaux avant le jour ; si vous avez de l’argent, donnez, je lui porterai, vous n’en avez que faire avec nous. — Je restai quelque temps, immobile et muette ; mille pensées se confondaient dans ma tête ; mon destin, ou ce que tu voudras, l’emporta ; je ne vis que l’horreur de la situation d’un homme qui m’avait sauvée ; ses services furent présents, ses torts oubliés[Par Manon Villanneau] La fuite de Maurice et le danger pour sa vie pousse l'héroïne à lui pardonner le baiser forcé de la scène précédente pour ne se rappeler que de sa dette envers lui. ; je me levai du siège où j’étais ; — je vous suis, lui dis-je, menez-moi, je ne le laisserai pas seul. — Il me regardait… — C’est décidé, lui dis-je, et mon parti est pris, ou le sauver, ou finir avec lui[Par Laurene Gilon Meixner] Louise confirme qu'elle éprouve des sentiments pour Maurice, malgré les écarts de celui-ci. . — Sa femme rentrait ; … — elle veut venir, dit-il, — elle a raison, dit la femme, j’en ferais autant à sa place ; eh bien, s’ils ne sont pas mariés, ils le seront ; — et prenant mon bras : — viens, mon enfant, je vous aiderai peut-être ; tu la prendras en croupe[Par Laurene Gilon Meixner] Prendre en croupe : prendre avec soi sur un cheval., et je monterai l’autre cheval ; — en disant cela, elle pliait une serviette en quatre, y jetait du linge et des hardes[Par Manon Villanneau] Hardes : ensemble de vêtements., qu’elle mit ensuite dans le portemanteau de son mari. — Allons, dit-elle, les, minutes sont des heures ; prends ta montre, tu nous la laisseras. — Il fallut desseller les chevaux, pour leur faire passer la porte du jardin ; le trajet se fit au galop à travers champs, et sans rencontrer personne. Maurice était couché au pied d’un arbre, dans le fort du bois ; il se leva sur son coude au bruit des chevaux, et dit : — vous prenez bien de la peine. — Il ne m’avait pas aperçu d’abord : dès qu’il me vit, il se leva et resta debout sans me rien dire. J’étais embarrassée[Par Laurene Gilon Meixner] C'est la première fois que Louise et Maurice se retrouvent face à face depuis la nuit du baiser volé. pour descendre de cheval ; la femme sauta en bas du sien, et me prit dans ses bras : — allons, dit-elle, la voilà ; à présent, où allons-nous ? — Maurice était toujours immobile ; moi, muette. Le vieux cavalier nous regardait et tenait les chevaux ; enfin Maurice, sans quitter la place où il était, me dit : — vous avez donc voulu que je vous voie encore une fois avant que je meure. — Ma Clémence, mon amie, que ta tendre indulgence justifie ce que tu vas lire ; il n’est plus temps de me blâmer : si tu me condamnes, qui m’excusera. Un sentiment irrésistible me commandait ce que j’ai fait ; il n’était sans doute pas en mon pouvoir de ne pas le faire ; et si mon cœur suivit un penchant, conviens qu’il acquitta une dette ; juge-moi.[Par Laurene Gilon Meixner] La destinataire des lettres est placée dans la position d'un juge. La culpabilité amoureuse est l'un des thèmes caractéristiques du roman sentimental. — Je m’avançai vers lui ; et prenant sa main, j’y joignis la mienne, et je lui dis : (ma voix était assurée et tranquille,) je lui dis : — vivre ou mourir avec vous, Maurice, je lie mon sort au vôtre ; si ceux dont je dépends y consentent, je suis à vous : s’ils me refusent, je ne serai jamais à personne. — Je pressai sa main dans les miennes, et j’ajoutai : — ce ciel pur qui nous voit, a reçu mon serment[Par Manon Villanneau] Par ce geste et ce serment solennel, Louise accorde sa main à Maurice.. — Il était comme un homme frappé de la foudre[Par Laurene Gilon Meixner]. Sa main même n’avait pas répondu à la mienne. Tout à coup, il me pressa fortement contre sa poitrine, et je sentais les battements rapides de son cœur ; sa respiration était courte et précipitée ; ses yeux, élevés, peignaient un sentiment céleste ; il s’écria d’une voix éteinte : — Dieu, mon Dieu. — En même temps ses bras se serrèrent autour de moi, et ses genoux tremblants fléchissaient ; je craignis un moment, il me sembla prêt à tomber en faiblesse[Par Laurene Gilon Meixner] Tomber en faiblesse : s'évanouir. : ses bras se relâchèrent, et je m’en dégageai doucement. La femme levait les mains en haut, et le vieux cavalier souriait. Dès que Maurice fut sorti de ce que j’appellerais presque son extase[Par Laurene Gilon Meixner] Extase : sentiment intense et incroyable correspondant à une joie extraordinaire teintée d'angoisse, qui fige le sujet dans une quasi immobilité., il me saisit le bras dans ses deux mains. — Dieu m’est témoin, dit-il, en nous regardant tous, que je n’ai jamais espéré le bonheur qui vient de m’être promis ; mais à présent, je sens que je ne pourrais le perdre qu’avec la vie.[Par Laurene Gilon Meixner]  — Je le crois bien, dit la femme ; mais parlons, que faire ? — Le cavalier dit : — du chemin, d’abord, et puis nous verrons. — Sa femme proposa de gagner la maison d’un fermier qui leur avait vendu du vin. — Il n’y a que quatre lieues, dit-elle à son mari, tu y as été, c’est une métairie[Par Manon Villanneau] Métairie : domaine agricole. éloignée des villages ; il a été content de nous, peut-être pourra-t-il nous aider, ou du moins nous cacher un jour ; tu nous y laisseras, et tu ramèneras les chevaux. Elle m’aida à monter derrière le cheval de Maurice, et se plaça sur celui de son mari. Nous marchâmes longtemps dans la forêt, par des chemins peu pratiqués[Par Laurene Gilon Meixner] Peu pratiqués : peu empruntés. ; nous rejoignîmes la route, nous la quittâmes ensuite ; et après avoir suivi un chemin de traverse[Par Laurene Gilon Meixner] Chemin de traverse : raccourci. environ une demi-lieue, nous vîmes une lumière ; le cavalier dit : — c’est là ; attendez-moi ici, je vais d’abord entrer seul. — Il revint quelque temps après, et nous dit : — venez, on nous recevra. — Onze heures sonnaient au village voisin ; nous trouvâmes un ménage de deux vieilles gens, qui nous reçurent avec cordialité. On attacha les chevaux dans la grange, on ferma les portes de la maison ; la fermière dressa une table, y laissa du pain, du vin, du lard et des fruits, et se recoucha. On mangea en silence, et chacun sentait au dedans de soi, la nécessité d’ouvrir le conseil[Par Laurene Gilon Meixner] Ouvrir le conseil : entamer la discussion. . La femme du cavalier parla la première : — ah ça, dit-elle, ce n’est pas tout ; et demain n’est pas loin ; on peut tout dire ici ; nous sommes chez de braves gens. Vous, (me fixant) il faut bien que nous vous demandions qui vous êtes, et d’où vous êtes ; ce jeune homme ne peut ni retourner chez lui, ni dans la troupe, son affaire[Par Laurene Gilon Meixner] Le fait que Maurice se soit battu en duel avec le commandant et l'ait tué.   a fait trop de bruit. — Je me nommai ; elle regarda Maurice, qui lui fit un signe d’assurance. — Mademoiselle de K*** ? Et d’où êtes-vous ? — De Rennes. — De Rennes ? Êtes-vous née à Rennes ? — Non, dans notre terre, à Bois-Gueraut[Par OlivierRitz] Peut-être Bois-Giraud, dans les environs de Cholet.. — Elle laissa tomber ses deux mains sur la table. — Et votre âge ? — Dix-neuf ans. — Et vos noms de baptême ? — Louise–Marie-Joséphine. — Ses yeux s’étaient remplis de larmes ; elle se lève brusquement, fait le tour de la table, vient à moi, abaisse le collet de mon habit, relève ma cravate, me met le cou à nu, jette un cri[Par Manon Villanneau] La scène de reconnaissance est permise grâce à un signe. Ici, nous n'en connaissons pas la nature : cicatrice, tâche de naissance ? ; et me prenant dans ses bras : — mon enfant, je t’ai élevée ; voilà ta nourrice ; je la regardais, et tous les yeux étaient fixés sur elle. — Est-ce que vous ne vous ressouvenez plus de la Binete[Par Manon Villanneau]  Cet étrange surnom, déformation du substantif "binette", peut avoir plusieurs significations. Une binette est un outil de jardinage, et peut donc avoir été choisi pour marquer l'origine paysanne de la nourrice. Mais une binette est aussi un mot d'argot désignant une perruque, et par glissement une "figure comique" ou une "drôle de tête". ? — Elle s’était assise à la place de Maurice, et me tenait les mains. — Je vous ai pourtant revue, que vous aviez déjà six ans. — Le nom, et une idée confuse de ses traits, me revinrent : je me jetai à son cou, tout le passé se retraçait à ma mémoire, et je pleurai longtemps la tête penchée sur son sein. Maurice avait le visage appuyé sur la table, tenant une de mes mains sous ses yeux, et je la sentais mouillée. — Vous êtes toujours libre, me dit-il. — La main qu’il tenait, lui répondit, et l’assura trop, peut-être, que je ne l’étais plus. Il ajouta : — mais, deux femmes passeraient plus aisément seules.[Par Laurene Gilon Meixner]  Allez ensemble à Nantes, ou à Rennes. — Maurice, lui dis-je, croyez-vous que je sois venue ici pour moi ? — Ne pensons pas à cela, dit ma nourrice, vous ne pouvez être en sûreté à Nantes, ni à Rennes, ni dans votre pays ; est-ce que votre nom n’est pas sur les listes[Par Manon Villanneau] Les listes de proscriptions établies en Vendée par les révolutionnaires correspondent davantage à la situation des des années 1793 et 1794 qu'à celle de 1795. ; vous ne seriez pas vingt-quatre heures en liberté ! si cette paix de Charrette[Par Manon Villanneau] Le traité de paix dit de La Jaunaye, entre Charette et les républicains, a été signé le 17 février 1795. La mention de ce traité, rompu en juin 1795, est anachronique dans cette lettre datée d'octobre 1795. se faisait ? je vous mènerais chez nous, je suis de Château-Gontier[Par Laurene Gilon Meixner] Château-Gontier est une commune située dans le département de la Mayenne.. — Le fermier dit : — Je suis revenu d’Angers hier, on disait la capitulation de Charrette, signée à Paris ; on a même arrêté à Saumur[Par Laurene Gilon Meixner] Saumur est une communedu département de Maine-et-Loire., des troupes qui étaient en marche ; — quand cela serait, dit le cavalier, c’est bon, pour ici, mais du côté de Rennes, Stofflet y est toujours : — ce mot de Stofflet, me fit penser à mon frère. — Et où est-il ? dis-je, maintenant, Stofflet ?… On a parlé d’une affaire qu’il a eu depuis peu, près de Mayenne[Par Manon Villanneau] Mayenne est une ville située dans le département de la Mayenne, à environ deux cent kilomètres de Mauléon, d'où sont partis Louise et Maurice au début de leur fuite., dit le fermier. — Et combien comptez-vous d’ici à Mayenne ? — Guère moins de trente lieues. — Je réfléchis un moment. — Mes amis, leur dis-je, je vous dois toute ma confiance ; vous avez tant fait pour moi : j’ai été séparée de mon frère à Cholet, et je sais qu’il est avec Stofflet, maintenant. — Je m’arrêtai en voyant pâlir[Par Laurene Gilon Meixner]  Maurice. Ma nourrice me demanda si j’étais sûre que mon frère y fut encore ? — Eh bien, dit-elle, il n’y a pas à balancer ; vous n’avez que ce parti l’un et l’autre. Quand je vous dirais de vous séparer ; vous n’en feriez rien. Je prévois bien d’autres embarras dans votre famille ; mais ceci est le plus pressé. — Tu n’as pas d’autre parti à prendre, dit le cavalier, après ton affaire du commandant ; dans trois jours, ton signalement sera à vingt lieues à la ronde, et dans huit jours à toutes les armées ; si tu es pris, tu es perdu. Nous regardions tous Maurice, qui ne répondait rien. — Eh bien ! lui dis-je, à quoi vous décidez-vous ? — À vous suivre jusque là, dit-il, ne m’en demandez pas plus. — C’est assez, dit la nourrice, elle a été assez longtemps votre prisonnière ; vous serez le sien. Mais, nous n’y sommes pas ; voyons, combien avons-nous d’ici à la Loire. — Il se trouva dix lieues jusqu’à Ingrande[Par OlivierRitz] Ingrande, aujourd'hui Ingrandes - Le Fresne sur Loire, se trouve à soixante-dix kilomètres au nord de Mauléon., seul endroit où nous pouvions espérer de la passer, à cause de la quantité de mariniers[Par Laurene Gilon Meixner] Marinier : personne naviguant pour son travail. qui remontaient jusque-là, et dont nous pouvions espérer de gagner quelques-uns[Par Manon Villanneau] Gagner : obtenir leur aide pour traverser la Loire, soit en les ralliant à la cause de Maurice et Louise soit en les soudoyant..

Nous voulions d’abord nous déguiser et faire quitter à Maurice son habit de gendarme. — Je n’ai point de passeport, dit-il, je serai arrêté à la première rencontre ; mon habit, au moins, peut m’en servir, au besoin, je dirais que je vais d’ordonnance à Nantes[Par Manon Villanneau] Je vais d'ordonnance à Nantes : j'ai reçu l'ordre d'aller à Nantes., ou ailleurs, et que j’ai été obligé de laisser derrière mon cheval estropié[Par Laurene Gilon Meixner] Estropié : privé de l'usage normal d'un, de plusieurs de ses membres pour cause de blessure, mutilation. . — Le plus sûr est d’éviter les rencontres, nous mentirons mal. — Le fermier s’offrit à nous conduire à moitié chemin d’Ingrande. Le pays lui était connu[Par Laurene Gilon Meixner] , et il fut décidé que nous irions par les bois et par les chemins de traverse. Le cavalier regarda sa montre. — Je n’ai que le temps, dit-il. — Il la laissa sur la table.

Je lui fis promettre de passer chez mes bonnes hôtesses. J’étais peinée de l’opinion que notre fuite leur laissait de nous[Par Laurene Gilon Meixner]. Sa femme lui dit : — écris-moi à Château-Gontier. — Ils s’embrassèrent, et il partit[Par OlivierRitz].

Nous nous mîmes à compter notre argent : le reste de ton envoi[Par Laurene Gilon Meixner] Le reste de ton envoi : l'argent que sa cousine lui a fait parvenir auparavant. , ce que ma nourrice trouva dans ses poches, nous parut suffire, et nous n’eûmes pas besoin d’un petit sac que notre hôte avait tiré de son buffet. — Ah ça, nous dit-il, la nuit s’avance, il ne faut pas rester ici, la troupe est dans les alentours ; à tout instant il en vient, vous seriez vus ; nous ne pouvons pas non plus marcher demain, pendant le jour ; ça ne serait pas sûr. Il y a ici près, à l’entrée du bois, une métairie qui a été brûlée l’an dernier, par les volontaires[Par Laurene Gilon Meixner] Volontaires : pendant la période révolutionnaire, les volontaires nationaux étaient des hommes et femmes appelés pour défendre certain territoires. ; elle est abandonnée : il faut que vous y passiez la journée de demain, vous risqueriez trop de marcher de jour. Emportez des vivres ; à l’entrée de la nuit j’irai vous prendre avec un cheval, et nous partirons. — Avant de sortir, je voulus visiter la blessure de Maurice ; elle n’était pas rouverte, je la bandai de mon mieux avec une manche de ma chemise ; il s’en trouva deux dans le paquet. Nous sommes vers trois heures du matin avec l’hôte qui portait les vivres, le bagage et une couverte[Par Laurene Gilon Meixner] Couverte : couverture. ; et c’est de cette grotte[Par Manon Villanneau] La grotte est typique dans les récits de fuite pendant la Révolution. que je t’écris, ma Clémence ; le fermier, j’imagine, pourra se charger de mettre au retour, ma lettre à la poste de Mauléon. Je t’écrirai encore en chemin, de quelque lieu où nous aurons trouvé à reposer nos têtes, si Dieu nous les conserve ; sinon, prie-le pour le repos de mon âme, mon corps, au moins, alors, reposera en paix.


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