Corpus Lettres de la Vendée

6 : lettres XXIII à XXV

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LETTRE XXIII.

De Château-Gontier[Par OlivierRitz] Château-Gontier est à soixante kilomètres au nord d'Ingrandes, où les personnages ont traversé la Loire., 21 vendémiaire, an 4 républicain[Par Laurene Gilon Meixner] 13 octobre 1795. .

J’ai encore quelque espoir de te revoir, c’est-à-dire de vivre. Nous sommes ici depuis hier, dans la maison de ma nourrice ; la fatigue, ou plutôt l’épuisement de mes forces, l’a décidée à nous garder deux ou trois jours, et nous y sommes cachés. J’ai dormi ; j’ai un peu réparé mon être physique, et un peu reposé le moral ; je vais essayer de t’écrire, d’autant que je puis faire partir d’ici ma lettre. L’avenir est trop douteux, pour que je m’expose encore à l’incertitude de t’apprendre ma destinée. Oh ! ma Clémence, si jamais nous revoyons des jours plus heureux ; si jamais, comme dans ces temps de félicité[Par Laurene Gilon Meixner] Félicité : bonheur parfait. que nous avons passés ensemble, je puis te raconter tout ce que ton amie a souffert, c’est alors seulement que le plaisir du moment me fera oublier les journées de peine ; alors, seulement, je verrai le passé comme un songe pénible, et ton premier embrassement[Par Manon Villanneau] Embrassement : action de serrer quelqu'un dans ses bras. peut seul être mon premier réveil. J’oublie que ton amitié veut des détails : tu m’as laissée dans notre chaumière[Par Laurene Gilon Meixner]  incendiée ; à l’entrée de la nuit, notre bon fermier vint nous joindre avec un petit cheval de peu d’apparence, équipé d’un bât[Par Laurene Gilon Meixner] Bât : dispositif que l'on attache sur le dos de certains animaux pour leur faire porter une charge. avec deux paniers. Notre bagage fut bientôt près ; je voulus longtemps faire monter le blessé ; mais la dispute perdant un temps précieux, je fus obligée, une heure après, de feindre[Par Laurene Gilon Meixner] Feindre : simuler. Louise fait semblant d'être gênée par la selle ; pour que Maurice blessé ; puisse se reposer à sa place. que la selle me gênait, pour descendre et le mettre à ma place, qu’il céda bientôt à la nourrice. Nous fîmes ainsi six lieues dans les chemins de traverse[Par Laurene Gilon Meixner]  , et dans les bois, laissant toujours la route plus ou moins éloignée à notre droite ; et nous arrivâmes près d’un hameau, où notre guide devait nous quitter. En consultant la montre au tact[Par Manon Villanneau] Montre à tact : montre avec un relief apparent qui permet de lire l'heure avec les doigts., nous trouvâmes qu’il était une heure après minuit ; nous fîmes halte près des maisons. On fit repaître[Par Laurene Gilon Meixner]  notre monture ; ma nourrice nous dit : — il faudrait que cet homme voulut nous laisser son cheval ; en cas de rencontre, il nous serait utile. — Elle lui proposa la montre en échange, ou pour gage. L’honnête homme la refusa ; et nous nous quittâmes en l’embrassant, les larmes aux yeux ; il nous donna les meilleurs renseignements, pour les quatre lieues qui nous restaient à faire. Maurice dit : — le ciel est clair. En marchant toujours au nord, nous ne pouvons manquer d’arriver à la Loire. — Je me sentais fatiguée, sans en convenir, et je me soumis à l’autorité qui me fit remonter dans les paniers. Vers l’aube du jour, nous parvînmes au sommet d’une colline élevée ; et après avoir descendu un quart d’heure par des détours, à travers un bois, les derniers arbres nous découvrirent un spectacle que je te décrirais en d’autres temps, mais auquel je fus cependant sensible, et dont l’image me reste. L’aurore se levait, et la vue se portait au loin sur les bords magnifiques de la Loire. Des bateaux remontaient avec leurs voiles blanches ; à nos pieds le terrain tombait en pente douce, couvert de charrues[Par Laurene Gilon Meixner]  qui commençaient leur travail dans la saison des semences. Les deux bords du fleuve sont des prairies, et se couvraient déjà des troupeaux qui arrivaient. Le lointain se prolongeait en long amphithéâtre de terres cultivées, et de forêts, dont les rayons du soleil éclairaient la cime. — Sais-tu quelle fut ma première pensée ? ne la devines-tu pas, ma Clémence, c’est que cette eau qui passait, allait arroser les lieux où tu habites : je savais que nous n’étions qu’à dix lieues de Nantes, et que tu devais y être. Nous tînmes[Par Laurene Gilon Meixner] encore conseil, pour aviser aux moyens de traverser la Loire, lorsque nous la vîmes se couvrir, au loin, sur notre droite, d’une grande quantité de bateaux de différentes grandeurs ; en s’approchant, nous distinguâmes qu’ils portaient des troupes, et bientôt nous aperçûmes sur le chemin qui borde la rive opposée, une longue file de chevaux, de cavaliers, et de chariots d’équipages. Maurice nous dit que c’était une colonne[Par Laurene Gilon Meixner] Colonne : groupe de soldats. qui, sans doute, venait d’Angers, pour renforcer celles qui étaient aux environs de Nantes, où se rassemblait le corps d’armes, destiné à agir contre Stofflet ; tu juges qu’ici mon pouls s’éleva ; notre bonne, car c’est ainsi que je l’appelle, dit : — il ne faut pas songer à descendre à la Loire, jusqu’à ce que tout ceci soit passé. — Nous rentrâmes dans le bois, en choisissant un endroit écarté ; nous établîmes notre campement ; on ôta au cheval ses paniers, où notre hôte avait eu soin de mettre quelques provisions. Maurice étendit sur l’herbe son manteau, c’est-à-dire, celui du cavalier, qu’il lui avait laissé. Hélas ! ma Clémence, croirais-tu que nous fîmes un des plus tranquilles repas que j’aie fait de ma vie ? du moins depuis bien longtemps ; il nous semblait que, séparés du reste du monde, nous n’appartenions plus qu’à nous-mêmes ; et cet isolement de tout, cette indépendance des hommes, anima un moment notre désert. L’infortune a ses intervalles[Par Laurene Gilon Meixner] Intervalle : moment d'interruption., et ces intervalles tiennent un instant lieu de bonheur. Je m’endormis après notre festin plus que champêtre[Par Laurene Gilon Meixner]  ; il était midi quand je m’éveillai ; je me trouvai la tête appuyée dans les genoux de la nourrice, le visage couvert de son tablier ; elle était assise sur le manteau et appuyée contre l’arbre ; elle avait veillé pour nous, car Maurice dormait encore ; sa joue était posée sur mes pieds ; il crut apparemment que je n’étais pas encore éveillée ; je le vis se détourner doucement en me regardant[Par Laurene Gilon Meixner] Ce passage est celui illustré par le frontispice du Tome 2. Il propose aux lecteurs une scène d'échange de regards entre les deux personnages, célèbre topos des histoires sentimentales. Ce choix d'illustrer une scène amoureuse offrant un moment de répit hors du temps, augmente le contraste avec la violente réalité de la Révolution et le danger auquel font face les personnages en fuite. ; nous résolûmes de n’aller à la Loire que le soir, parce qu’on ne la passe point après le coucher du soleil. Nous vîmes encore du mouvement de troupes sur le chemin ; la bonne prit le devant, et nous laissa sur le bord du bois ; et il fut convenu que, si de la hauteur où nous étions, nous la voyons faire quelques pas vers nous, puis retourner à la rivière, c’était signe que nous pouvions descendre en sûreté ; elle avait aperçu des pêcheurs qui travaillaient près de leur bateau ; elle espérait pouvoir convenir avec eux ; les choses s’arrangèrent, et nous gagnâmes l’autre bord sans événement[Par Laurene Gilon Meixner] Sans événement : sans que des problèmes ne surviennent..

Nous devions faire onze lieues jusques à Château-Gontier, et nous espérions peu y atteindre au jour ; nous fîmes deux lieues, et nous arrivâmes dans un gros village ; la nourrice nous laissa derrière à l’entrée, et fut avec le cheval renouveler un peu sa provision et la nôtre ; Maurice et moi le traversâmes à pied, et attendîmes à l’autre extrémité ; nous fîmes encore trois lieues en suivant la route, moi toujours sur la monture, car je commençais à souffrir aux pieds ; Maurice nous fit faire halte[Par Laurene Gilon Meixner] Faire halte : faire une pause. à une croisée de chemin ; il observa que cette position nous était favorable, pour nous détourner de celui où nous entendions quelque bruit ; nous entrâmes dans un terrain clos de haies, et après une heure environ de séjour, nous reprîmes la route ; la lune se levait ; nous entendîmes dans l’éloignement un bruit de chevaux ; Maurice écouta un moment, et jugea que c’était une troupe en marche ; la femme voulut retourner sur nos pas, Maurice s’y opposait, en disant que nous ne pouvions éviter d’être joint ; elle n’insista pas, et dit : — laissez-moi faire, et vous autres seulement, répondez comme moi ; — elle me fit descendre, mit sur le cheval Maurice, et l’enveloppa de son manteau. — Vous êtes, nous dit-elle, ma fille et mon gendre, que je ramène de l’hôpital d’Ingrande[Par Laurene Gilon Meixner] Ingrandes est une ancienne commune de l'Ouest de la France, située dans le département du Maine-et-Loire., chez moi ; la troupe n’était plus qu’à vingt pas de nous ; on nous cria : qui vive ?[Par Laurene Gilon Meixner] Qui vive : cri d'un garde provenant d'une sentinelle, qui entend du bruit ou aperçoit quelqu'un ou quelque chose de suspect. Maurice répondit. La première troupe n’était que de quatre hommes, qui nous dirent : — passez, vous parlerez au commandant ; et ils s’arrêtèrent derrière nous. Je te tromperais, mon amie, si je niais que je n’eusse grand'peur. La pâle lumière de la lune m’était sans doute nécessaire, pour déguiser la pâleur de mon visage. La bonne nourrice se mit à la tête du cheval, et s’arrêtant devant le premier de la troupe : — Citoyen, dit-elle, on nous a dit de vous parler. — Elle répondit aux questions comme elle en était convenue. Le commandant, s’adressant à Maurice, lui dit : — où allez-vous ? — vous le voyez, dit-il un peu brusquement, où l’on me mène. Deux cavaliers mirent pied à terre, défirent son manteau, il leur montra son bras ; sa manche fendue et rattachée avec des cordons, répondit pour lui ; ils tâtèrent son bras : — doucement, dit-il, camarades, vous appuyez un peu fort. — On lui demanda ses papiers ; il donna son portefeuille ; grâce à l’obscurité, on le lui rendit sans l’ouvrir[Par OlivierRitz] Maurice n'a pas le passeport qui lui permettrait de se déplacer librement. ; ils fouillèrent dans les paniers et n’y trouvant que des bouteilles et du pain ; ils nous laissèrent aller après quelques questions que le chef fit à Maurice, sur l’état des choses dans le pays[Par Laurene Gilon Meixner] Sur l'état des choses dans le pays : sur la situation politique et militaire de la région d'où il vient. d’où il venait. On dit, ma chère, que la peur donne des ailes[Par Laurene Gilon Meixner] , je te puis certifier, au moins, qu’elle donne des jambes ; car, toute fatiguée que j’étais, je fis deux lieues sans m’en apercevoir et sans vouloir remonter à cheval, où nous établîmes la nourrice. Un peu avant le jour, nous quittâmes la route, et le bois le plus voisin fut quelque temps notre asile accoutumé[Par Laurene Gilon Meixner] Asile accoutumé : refuge habituel. ; il nous restait près de deux lieues à faire ; et selon l’avis de notre guide, nous n’osions entrer à Château-Gontier, de jour ; — je craindrais, dit-elle, si vous étiez vus en entrant, je suis trop connue, et je n’aurais rien de bon à dire ; j’aurai assez à faire d’expliquer comment je quitte mon mari à vingt lieues d’ici ; pour aujourd’hui, voici ce que nous pouvons essayer : nous devons être assez près d’un couvent de moines, qui a été acheté par un riche marchand de chez nous, et dans lequel il a établi une manufacture[Par Laurene Gilon Meixner] Manufacture : usine. de cuivre battu[Par Laurene Gilon Meixner] Au début de le Révolution, en 1789, les biens du clergé ont été nationalisés puis vendus à des particuliers. ; il n’y a là ni bourg[Par Laurene Gilon Meixner]  ni village, et ses ouvriers sont à lui. Mon mari lui a rendu quelques services dans la révolution, et je le connais pour un brave homme[Par Laurene Gilon Meixner]  ; quand nous serons près, j’irai sonder[Par Laurene Gilon Meixner] Sonder le terrain : vérifier que le lieu est sûr. le terrain. — Nous repartîmes, l’homme n’était pas chez lui ; nous entendîmes alors un bruit de cognée[Par Laurene Gilon Meixner] Cognée : hache utilisée par les bûcherons et les charpentiers. dans le bois et peu loin de nous ; Maurice y alla et revint ; — j’ai trouvé notre gîte, dit-il, moins brillant à la vérité qu’une abbaye[Par Laurene Gilon Meixner] de moines, mais plus sûr peut-être ; nous le suivons et nous arrivons à une clairière ; au milieu étaient bâties deux huttes[Par Laurene Gilon Meixner]  en bois, servant de demeures à deux ménages[Par Laurene Gilon Meixner]  ; c’était un établissement de sabotiers[Par Laurene Gilon Meixner] , qui, selon l’usage du pays, achevaient leur campagne d’été dans leur manufacture.

Les bonnes gens[Par Laurene Gilon Meixner]  furent un peu effrayés à notre arrivée, et les enfants se sauvèrent ; l’habit et le sabre[Par Laurene Gilon Meixner] Sabre : arme blanche à longue lame pointue. de Maurice en imposaient ; on nous fit peu de questions, et l’on crut ce que nous voulûmes dire ; nous sûmes bientôt que nous n’étions qu’à une lieue de Château-Gontier ; notre vin, partagé avec nos hôtes, aida la connaissance et la confiance ; et sans l’habit de Maurice, l’un d’eux nous eût, je crois, avoué qu’il avait fait quelques mois de campagne ; la bonne et moi dormîmes trois ou quatre heures dans une des huttes, et Maurice resta de garde. Vers le soir, elle nous quitta pour aller chez elle ; il fut convenu qu’elle viendrait nous prendre à la nuit, pour nous y introduire ; et nous y sommes.

LETTRE XXIV.

De Château-Gontier, 25 vendémiaire, an 4 républicain.[Par Laurene Gilon Meixner] 17 octobre 1795.

Nous avons prolongé notre séjour ; l’aisance, la sûreté, et aussi un peu ma santé, en sont causes. Mon loisir te vaudra le plaisir de recevoir une lettre plus tranquille : tu vois que je te juge avec ma tendre confiance ; tu dois connaître notre bonne hôtesse ; car elle te connaît parfaitement, et dit, t’avoir vu plusieurs fois. Elle est née ici : son père était un bon artisan[Par Laurene Gilon Meixner] Artisan : personne exerçant un art mécanique ou un métier manuel qui exige une certaine qualification professionnelle.. Elle fut de bonne heure orpheline, et ses parents la marièrent jeune. Son mari, qui est du même lieu, servait alors dans un régiment[Par Laurene Gilon Meixner]  qui fut embarqué pour l’Amérique ; elle le suivit, étant grosse[Par Laurene Gilon Meixner] Grosse : enceinte., et accoucha à Rennes, où elle fut obligée de rester. Son enfant mourut ; et ma mère, qui était venue de Bois-Guéraut, à Rennes, pour ses couches[Par Laurene Gilon Meixner] Ses couches : son accouchement., l’ayant connue, la prit pour nourrice, et l’emmena. Elle resta chez nous, deux ans, jusqu’au retour de son mari, qui ayant eu son congé, se plaça cavalier de maréchaussée[Par Laurene Gilon Meixner] Maréchaussée : corps de cavaliers chargé de maintenir l'ordre et la sécurité publique sous l'Ancien Régime.. Alors, son service n’exigeant pas de déplacements éloignés, elle put continuer un commerce de mercerie[Par Laurene Gilon Meixner] Commerce de mercerie : boutique dans laquelle se vend l'ensemble des articles qui servent pour l’habillement et la parure., qu’elle tient encore. Les événements de la guerre, dans la Vendée, ayant fait rassembler les gendarmes aux armées, elle voulut le suivre. Il paraît qu’ils sont aimés et estimés dans leur pays : il vient chez eux beaucoup de monde, que nous ne voyons pas ; car nous sommes au secret[Par Laurene Gilon Meixner] Les fugitifs dissimulent leur présence. ; elle a reçu ce matin, une lettre de son mari, qui m’a fait grand plaisir : sans entrer dans des détails, il lui apprend d’abord que le commandant n’est pas mort[Par Laurene Gilon Meixner] Le fait que le commandant ne soit pas mort rend possible une fin heureuse au moment où s'achève le premier tome : Maurice n'est pas un meurtrier et peut être pardonné. ; on le porta chez lui, après le coup. Si comme on le croit, il en revient, cela rend l’affaire de Maurice un peu moins mauvaise. La scène s’était passée dans une rue étroite, et peu habitée ; le commandant avait été forcé de mettre le sabre à la main ; le vieux cavalier, qui suivait Maurice, arriva à temps, pour l’entraîner hors de la ville, et le mettre en sûreté, dans le bois où nous le trouvâmes. Ce bon cavalier a vu aussi nos hôtesses, et les a instruites et rassurées. Elles ont promis qu’elles m’écriraient, dès que cela serait possible ; elles lui ont remis notre mince bagage. Nous comptons passer ici encore un jour, peut-être deux, pour quelques arrangements de marche[Par Laurene Gilon Meixner] Pour quelques arrangements de marche : pour organiser la suite de leur voyage., dont je te ferai part. À demain, ma chère, je continuerai, avant l’heure de la poste.

Fin du Tome premier.

LETTRE XXV.

De Château-Gontier, 26 vendémiaire, an 4 républicain.[Par Laurene Gilon Meixner] 18 octobre 1795.

Je continue ma lettre, chère amie ; et avant d’entreprendre, je crois que, te faire part d’avance de nos projets, c’est fortifier nos espérances ; c’est appeler sur nous les regards de la providence ; c’est mettre la fortune de notre côté[Par Laurene Gilon Meixner] . Nous avons eu quelques moyens ici, d’être instruits des événements qui règlent notre destinée ; nous avons su, d’abord, que la paix de Charette[Par Laurene Gilon Meixner] François de Charette (1763-1796) : l'un des principaux généraux vendéens, signataire du traité de La Jaunaye en février 1795. est signée définitivement. On nous parle ici, de celle de Stofflet ; mais ils ont eu une grande affaire, près de Dol[Par Laurene Gilon Meixner] La paix de Charette est signée le 17 février 1795. Celle de Stofflet le 2 mai 1795. L’affaire de Dol date de 1793. Les dates indiquées dans le roman sont en décalage avec la chronologie historique. En octobre 1795, les deux traités de paix sont signés depuis plusieurs mois... et déjà rompus. , où ils ont perdu, dit-on, beaucoup de monde. Me voilà sous le poids de nouvelles inquiétudes, pour mon frère. Cependant, il n’y a pas à balancer[Par Laurene Gilon Meixner] Balancer : être dans l'incertitude, hésiter. ; ce parti est le seul pour nous[Par Laurene Gilon Meixner] Seuls les contre-révolutionnaires accepteront les fugitifs. : ni Maurice, ni moi, ne pouvons retourner en arrière : notre sort est écrit ; et nous ne pouvons le lire, que là où nous allons. Après bien des incertitudes, et des variantes, voici ce que nous avons résolu : tu te souviens que lors de notre halte, chez les sabotiers, je t’ai dit que l’un d’eux, paraissait assez au fait de cette guerre, et y avait pris part ; au milieu de nos irrésolutions, le souvenir de cet homme revint à Maurice ; il voulut y aller ; notre hôtesse s’en chargea ; il s’est trouvé que nous avions deviné juste ; et cet homme, moitié comptant, moitié promesses, s’est déterminé à venir avec nous, et nous servir de guide ; il connaît le pays. Nous ne pouvons plus penser à aller à Mayenne ; ils n’y sont plus. On présume qu’après leur affaire de Dol, ils se sont retirés plus loin, sans trop s’éloigner de la mer. Notre marche est de suivre la rive droite de la rivière de Mayenne ; il y a peu de troupes réglées de ce côté, et si nous rencontrons quelques bandes des gens de Stofflet, notre ressource[Par Laurene Gilon Meixner] Ressource : moyen permettant d'améliorer une situation difficile. est de nous y réunir, pour tâcher de gagner le lieu où il est. Vraisemblablement, mon frère sera resté près de lui, avec le gros de leurs troupes ; du moins, nous pouvons espérer d’apprendre là, de ses nouvelles. Notre séjour, ici, ne peut se prolonger plus longtemps ; et nous partons demain, à l’entrée de la nuit[Par Laurene Gilon Meixner] L'entrée de la nuit : la tombée de la nuit, le crépuscule. . Ce temps, qui me reste, t’appartient ; je l’emploie, et je le prolonge à la fois, en te le consacrant. Qui sait, si cette lettre, n’est pas la dernière que tu recevras de moi ? Qui sait, si ces lignes, ne sont pas les dernières que tracera ma main, et que mon cœur t’adressera ? Je te parle encore, et je me hâte de mettre au profit de notre amitié, tous les instants qui lui restent. Me voilà, pourtant, avec une perspective devant moi ; l’espérance commence à rentrer dans mon âme : il y a bien longtemps que je n’ose plus penser à l’avenir. Ah ! si jamais la tranquillité me ramène les heureux jours que je passai dans le sein de ma famille, c’est alors que mon âme renaîtra pour jouir du bonheur ; les peines que j’ai souffertes, y mettront un nouveau prix encore, ma chère. Quel réveil, ce sera pour ta Louise, que de se retrouver dans tes bras, depuis que je suis loin de toi. Que de moments affreux, où je crus tout anéanti pour moi ; où ton souvenir, celui de ma mère, de mon père, me déchirait par le sentiment de ce que j’avais perdu ; je me retrouve aujourd’hui ma force et mon courage ; toutes mes facultés cherchent, dehors de moi, un point où s’arrêter[Par Laurene Gilon Meixner] L'héroïne ne croit plus que tout est anéanti pour elle, elle se sent capable d'agir et cherche à le faire.. Je me sens fatiguée physiquement ; mais ma pensée est dans une activité continuelle[Par Laurene Gilon Meixner] Son esprit reste toujours éveillé. . Je suis presque contrariée, de voir ceux qui m’entourent, ne pas partager mes craintes et mes espérances ; ma bonne nourrice, arrange ses affaires tranquillement, et dit, froidement : — il faut faire cela, et puis, nous verrons. — Maurice, l’écoute d’un air accablé : il paraît être dans une situation d’âme[Par Laurene Gilon Meixner] Son état d'esprit est contraire à celui de Louise, il est découragé., absolument contraire à la mienne ; il semble craindre, à mesure que j’espère, et, par des mots qui lui échappent, décidé à me quitter, et à s’éloigner, dès que je serai arrivée au terme[Par Laurene Gilon Meixner] Arrivée au terme : arrivée à son but, qui est de retrouver son frère puis ses parents.. Tu juges, si je dois lui laisser cette offensante idée. D’autres fois, je le vois impatient de partir ; les délais le tourmentent ; sa situation le fatigue ; il évite nos tête-à-tête, et paraîtrait vouloir s’accoutumer[Par Laurene Gilon Meixner]  à mon absence. Je le suis des yeux, et il ne se doute pas que je le devine. Je le connais, maintenant, et pas un mouvement de son cœur ne m’échappe[Par Laurene Gilon Meixner] Louise semble connaître Maurice par cœur. Il est vrai que depuis le début de l'histoire, ces deux personnages ont passé beaucoup de temps ensemble, que ce soit dans l'ancienne chambre où Louise résidait après avoir été sauvée par Maurice ou bien sur la route ou encore chez la nourice. Ce ne sont plus des étrangers. De plus, l'amour partagé est ce qui permet la connaissance du coeur de l'autre. : hier au soir, comme nous étions tous trois, seuls, auprès du feu, je causais, avec ma nourrice, de ma famille ; elle se rappelle mon frère, qu’elle dit avoir vu bien petit ; cet entretien, que je prolongeais de mes souvenirs et de mes espérances, donnait beaucoup de charmes à cette soirée : je me sentais à l’aise, chez cette bonne femme, qui m’avait nourrie ; je me retrouvais dans les bras de celle à qui mes parents m’avaient confiée, dans mon enfance. Maurice, même, avec lequel je n’avais plus cette contrainte, suite de celle où j’étais forcée de le tenir avec moi, je t’avoue, ma chère, que depuis ce que je lui ai dit, mon cœur est plus tranquille ; il me semble que j’ai rempli, et ce que je lui devais, et ce que je me devais à moi-même. Après ce qui s’était passé, les expressions qui lui échappèrent, les mouvements, où son âme paraissait s’exalter, tout m’a dû faire croire qu’il en était heureux ; et cependant, je me trouve aujourd’hui, presque suppliante, pour qu’il ne nous quitte pas, et qu’il ne s’expose pas aux dangers qu’il ne pourrait éviter. — Maurice, lui disais-je, mon cher Maurice, voudriez-vous laisser votre tâche imparfaite ? Ne m’avez-vous pas promis de me remettre à ma famille ? et n’est-ce pas là, où vous devez jouir de toute la reconnaissance que nous vous devons tous ? Songez-vous au bonheur que vous leur donnerez, en leur rendant leur fille ; et, les peines de celle que vous avez sauvée, ne vous sont-elles plus rien ? mon cœur n’est-il plus, pour vous, une assez douce récompense ? — En achevant ces mots, je serrais sa main dans les miennes. — Bonne nourrice, aidez-moi ; que deviendra-t-il s’il nous quitte ? — Il n’importe, dit-il ; tranquille sur votre vie, le reste m’inquiète peu. — Quoi ! ajoutais-je, m’abandonneriez-vous, dans ce moment, où… — Oh ! jamais, jamais ; je vous remettrai dans les bras de votre famille ; mais après, n’en exigez pas davantage.[Par Laurene Gilon Meixner] Maurice explique implicitement à Louise que leur mariage sera impossible. La différence de naissance entre les deux personnages paraît être un obstacle insurmontable pour le révolutionnaire tandis que la jeune noble aura toujours la pensée la plus moderne sur ce point. Louise fait preuve d'une volonté inaltérable et c'est elle qui incarne le changement des mentalités pendant la Révolution. Je n’aurai plus que mes souvenirs ; ils me resteront jusqu’au temps où il n’y aura plus rien pour moi. Un moment, un éclair de bonheur a passé ; la réflexion m’a rendu à ce qui m’entoure. Il faut subir son sort. — Je ne sais, ma chère, si le ton de ces paroles, ou l’expression triste qu’il y mit, fit changer ma pensée ; car, voyant alors tout ce qui me restait à faire pour réaliser les espérances que je lui avais données, mon cœur se serra ; des pressentiments douloureux me faisaient prévoir des obstacles qui détruiraient peut-être tous mes projets ; je n’osais lui en parler ; je le regardais sans rien dire ; je me sentais les yeux humides. Cette triste pensée de le quitter, d’avoir fait son malheur, soulevait mon âme et l’accablait. Cette cruelle ingratitude, à laquelle mes parents pouvaient me condamner, et qui ne m’était pas encore venue à l’esprit, ou plutôt que j’en avais éloignée, se représentait avec une force qui m’ôtait presque le courage d’aller chercher tant de peines. J’eus un moment où je désirais l’anéantissement pour ne plus voir l’avenir ; c’est alors que je sentis tout le mal que j’avais fait, en flattant la passion de ce jeune homme. Je n’écoutai que mon cœur, il me mena trop loin ; je vois aujourd’hui tous les chagrins et tout le malheur qui nous restent à souffrir… Chère Clémence ! que sont les hommes ? que leur cruel orgueil a fait de victimes… Ne crois pas que je rougisse jamais de ce que j’ai fait, ma raison l’approuvait, et mon cœur n’a marché qu’avec elle ; si j’étais seule, je serais fière de mes sentiments[Par Laurene Gilon Meixner] Louise prend Clémence, sa cousine, comme confidente prête à écouter le récit de sa vie, de son histoire. C'est un procédé type du roman sentimental qui est un "roman confession" à partir du XVIIIe siècle. ; je les lui devais tous ; je ne pourrais supporter l’idée qu’il me crut capable d’un calcul odieux, qui l’éloignerait de moi. Non, non, ma chère, toi, qui es ma seule amie, toi la seule, à qui je puisse montrer ce cœur tel qu’il est, entends ses serments : jamais un seul moment il ne sera coupable à son égard ; je ne serai point sa femme malgré ma famille ; jamais mes respectables parents n’ont eu à se plaindre de moi, et j’espère mourir comme j’ai vécu[Par Laurene Gilon Meixner] L'obstacle amoureux prend ici la forme d'un dilemme moral : Louise ne veut ni rompre son serment envers Maurice d'être sa femme, ni se marier sans l'accord de ses parents qui risquent de désapprouver cette union. ; mais, ma Clémence, jamais une autre union ne me rendra ce que je perdrais, jamais d’autres liens ne me donneront un bonheur qui ne serait plus fait pour moi ; j’aime à penser, qu’au milieu de ses peines, il ne m’en accusera pas ; qu’il sentira que je suis autant leur victime que lui ; je partagerai tout, et rien ne me coûtera pour le faire parvenir à ce qu’il désire, et qu’il a si bien mérité. Sans plus lui en parler, je ne néglige rien de ce qui peut lui prouver que je n’ai point changé ; et pour lui ôter ces inquiétudes, je lui peins la joie où seront mes parents en me revoyant, et combien ils sont bons et sensibles. Il m’écoute avec attendrissement ; je le vois s’efforcer de me cacher ses doutes, craindre même de détruire ce qu’il croit une erreur, et me savoir gré[Par Laurene Gilon Meixner] Savoir gré : être reconnaissant envers quelqu'un. de ce que j’imagine faire pour lui ; mais il reçoit tout cela avec une tristesse concentrée, qu’il veut me cacher, et que je ne devine que trop bien. Ô ! ma chère, je suis prête à tout ; j’ignore ce que je dois souffrir encore ; j’élève mon âme pure vers Dieu ; il écoutera peut-être mes prières. Et toi, toi sur la terre, à qui j’envoie les vœux de mon cœur, rends justice à ta Louise, et que l’aveu du tien m’assure que je suis toujours digne de t’aimer, et me console de celui que je n’obtiendrai peut-être jamais[Par Laurene Gilon Meixner].


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