Corpus Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale

1-II : Paturot saint-simonien.

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II PATUROT SAINT-SIMONIEN[Par Nathalie Preiss] Chapitre paru sous le même titre, mais en minuscules italiques, dans le feuilleton du National du samedi 3 septembre 1842..

Jérôme continua ainsi ses confidences :

Monsieur, quand je me décidai à entrer dans le saint-simonisme, la religion[Par Nathalie Preiss] Si, en raison de ses réalisations pratiques sous le Second Empire (le réseau de chemin de fer notamment), à l’instigation d’un saint-simonien des premières heures, Michel Chevalier, ministre de l’Industrie de Napoléon III, l’on retient l’aspect économique du saint-simonisme, fondé sur le principe physiologique de la circulation de l’argent-sang (voir, supra, la note du chap. I associée à « capacités »), il ne prend sens que par l’aspect, voire le fondement, religieux (au sens de « ce qui relie ») du système : révélateur à cet égard le poème publié par Michel Chevalier en 1832, intitulé « le Temple ». En effet, érigeant ledit principe de la circulation de l’argent, qui trouve sa figure privilégiée dans l’image du réseau, instrument de communication, voire de communion, en principe ultime d’explication de tous les phénomènes, Saint-Simon avait bien constitué sa doctrine en véritable religion laïque, témoin le titre de son dernier ouvrage, Le Nouveau Christianisme (1825). Au lendemain de sa mort (1825), transformant le collège saint-simonien en « Église », ses disciples, Bazard et Enfantin, avaient poursuivi dans cette voie et, le 31 décembre 1829, avaient été élus « Pères suprêmes, tabernacle de la loi vivante » (L’Exposition de la doctrine de Saint-Simon, cité par Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux. La postérité paradoxale de Saint-Simon, éd. cit., p. 180, note 2) ; une fois Bazard évincé (voir, supra, chapitre I, la note associée à « femme libre »), Enfantin était bien devenu le « pape » de la religion saint-simonienne, qui déclarait : « Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui./Nul de nous est hors de lui, mais aucun de nous n’est en lui./Chacun de nous vit de sa vie, et tous nous communions en lui, car il est tout ce qui est. » (L. Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains, éd. cit., p. 76). La communauté de Ménilmontant (voir, supra, chap. I, la note associée à « capacités »), qu’il avait fondée en 1831, comptait une quarantaine de « moines » (voir la planche citée au chapitre I, intitulée « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », juillet 1832), et, le 6 juin 1832, le jour même de la répression des émeutes républicaines du cloître Saint-Merri, il avait organisé une véritable « prise d’habit » : sur le sien, figurait l’inscription « Le Père » (voir, en dépit d’une inexactitude sur la date : http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/3_47.htm). Significatif du caractère religieux du saint-simonisme, le titre de l’ouvrage qu’Enfantin publiera en 1858 : Science de l’homme ou Physiologie religieuse. avait déjà revêtu l’habit bleu-barbeau[Par Nathalie Preiss] de la couleur du bleuet, autre nom du « barbeau ». Voir la planche déjà citée : « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » (juillet 1832) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres ]., inventé par Auguste Chindé[Par Nathalie Preiss] Cet habit est décrit, déjà avec une certaine ironie, par Reybaud lui-même dans son article de 1834, « Les réformateurs du XIXe siècle », paru dans le Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle : « justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, casquette rouge, pantalon de coutil blanc ou de drap garance, sautoir de fantaisie autour du cou. Le reste de la toilette était à l'avenant; cheveux à l'inspiré, rejetés et lissés en arrière, moustache et barbe à l'orientale. » (Paris, Charles Béchet, 1834, t. I p. 190) ; description reprise dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « L’uniforme était simple et coquet : justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, casquette rouge, pantalon de coutil blanc, sautoir autour du cou » (chap. V. « Quatrième époque », éd. cit., p. 114). Voir aussi la planche hors-texte de Grandville dans ce chapitre. Mais Reybaud omet une pièce maîtresse : le gilet, au col bordé de rouge (couleur du travail), qui s’attachait par le dos et que l’on ne pouvait donc agrafer seul, en signe d’union, voire de communion. À partir de 1832, date de la retraite à Ménilmontant, c’est bien Auguste Chindé qui devint le tailleur attitré et breveté des saint-simoniens : « Dès ce moment, la communauté eut ses fournisseurs avec brevet, cordonnier, boucher, boulanger, blanchisseur, et l'on put même lire sur une enseigne du boulevart des Capucines : Auguste Chindé, tailleur saint-simonien. » (Nouveau Tableau de Paris, éd. cit., p.190). Précisons que, si c’est Chindé qui réalise cet habit, le dessin original en revient au père de Rosa Bonheur (voir http://gw.geneanet.org/pdelaubier?lang=fr;pz=pierre;nz=de+laubier;ocz=0;p=prosper;n=enfantin). , tailleur spécial[Par Nathalie Preiss] Dans la version du feuilleton du National du 3 septembre 1842, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, une variante: "tailleur spécial et breveté". du nouveau pape[Par Nathalie Preiss] La substitution de "tailleur spécial du nouveau pape " à la version initiale du feuilleton (reprise par l'édition de 1844 chez Paulin) "tailleur spécial et breveté" met l'accent sur la dimension religieuse du saint-simonisme, évoquée plus haut. . Je me fis culotter par cet artiste, et j’eus toutes les peines du monde à empêcher Malvina d’en faire autant. Ma jeune fleuriste s’était fait une idée exagérée de ses nouveaux devoirs : elle se croyait obligée à tirer vengeance en ma personne de l’oppression que son sexe subissait de temps immémorial[Par Nathalie Preiss] Jeu ironique sur la conception de la femme pour les saint-simoniens et saint-simoniennes, et, notamment, pour « le pape » Enfantin (qui s’opposera néanmoins sur plusieurs points à Bazard, dont la femme, Claire, avait épousé, avec lui, la cause saint-simonienne : voir la note associée à « femme libre » du chapitre I) qui, lors des séances des 19 et 21 novembre 1831, déclarait que le « christianisme […] avait émancipé la femme, mais l’avait tenue dans sa subalternité » et que « le saint-simonisme devait affranchir la femme, et la poser à l’égal de l’homme. » (L. Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains, éd. cit., p. 104)., et il fallut l’intervention d’un de nos Pères en Saint-Simon pour que son zèle de néophyte ne la portât point à des extrémités fâcheuses. Il faut vous dire que Malvina a la main naturellement prompte. Jugez de ce que cela devait être sous l’empire d'un sentiment religieux ! La première période de son émancipation fut rude à passer.

Ce ne fut pas ma seule épreuve. Vous avez vu, monsieur, quelle figure je faisais dans la phalange romantique. Mon nom avait percé parmi les poëtes chevelus, et je pouvais me flatter de jouir dans leur cénacle d’une certaine réputation. Quand il s’agit de me donner un grade parmi les saint-simoniens, je fis valoir ces titres[Par Nathalie Preiss] Paturot peut d’autant plus les faire valoir auprès du « pape » Enfantin et de ses disciples que le terme de « cénacle », appliqué au cercle formé pas les sectateurs de Hugo mais aussi à celui de ceux qui gravitent autour de Vigny, Nodier et de bien d’autres, est emprunté par les romantiques au vocabulaire chrétien (le cénacle désignant la pièce où se réfugient les apôtres après la mort du Christ), et que certains saint-simoniens s’inspirent du portrait du Jeune-France romantique, pour dessiner celui du poète contemporain, pris entre la ruine du monde ancien et l’attente tout à la fois douloureuse et vigoureuse d’un nouveau monde, régénérateur du lien social perdu, sur le modèle du Moyen Âge chrétien (voir Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 1977 , p. 294-301). , une physionomie heureuse, comme vous le voyez, et une foule d’autres avantages que ma modestie me défend d’énumérer. Je devais croire que les gros bonnets du saint-simonisme[Par Nathalie Preiss] Satire à plusieurs voix et visées : satire de Reybaud à l’égard de Paturot qui, tout en voulant s’affranchir du bonnet de coton, met l’univers sous un bonnet ; satire des saint-simoniens vus par un Paturot désenchanté qui convertit l’auréole des « Pères suprêmes » en coiffure d’industriels nantis ; enfin, à travers lui, satire de Reybaud à l’égard de ceux qui entendent donner le pouvoir politique et social aux producteurs, savants et industriels et qui, s’ils se font les chantres d’une société égalitaire, sous forme d’association, « grâce à la division du travail et à la suppression de la hiérarchie de l’argent et du savoir » (Pierre Musso, op. cit., p. 138) – et l’on se souvient du mot d’ordre : « À chacun selon ses capacités, à chacun selon ses œuvres » (voir la note associée à « capacités » au chapitre I) –, conservent une hiérarchie dans ce qui s’apparente non seulement à un nouvel ordre social mais à un nouvel ordre religieux, avec les « Pères suprêmes », Bazard et Enfantin, et bientôt, à partir de novembre 1831, Enfantin, seul « Père suprême », et, « à côté de son fauteuil, un fauteuil vide, représentant « la femme [encore] absente et appelée », et appelée à devenir « femme-messie » et, « à côté d’Enfantin, mais un peu au-dessous, O[lindes] Rodrigues, nommé chef du culte et de l’industrie, spécialement chargé de l’organisation des travailleurs et des intérêts matériels » (voir l’article "Saint-Simonisme", à charge, du Dictionnaire des erreurs sociales , ou recueil de tous les systèmes qui ont troublé la société[…], par M. le marquis de Jouffroy publié par M. l’abbé Migne, tome 19 de sa Nouvelle encyclopédie théologique, 1852, p. 767). , ceux qu'on nommait les Pères, seraient flattés d’ouvrir leurs rangs à un homme aussi littéraire que je l’étais. J’avais compté, monsieur, sans l’économie politique[Par Nathalie Preiss] L’économie politique, discipline née avec Jean-Baptiste Say, auteur en 1807 d’un Traité d’économie politique réédité d’année en année et, notamment, en 1841, est au cœur du saint-simonisme et fonde la politique, voire s’y substitue. En 1817, année de la troisième édition du Traité, Saint-Simon le cite dans ses Lettres à un américain, afin de distinguer les deux disciplines : « On a longtemps confondu la politique proprement dite, la science de l’organisation des sociétés, avec l’économie politique, qui enseigne comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses. Cependant les richesses sont essentiellement indépendantes de l’organisation politique » (cité par Pierre Musso, op. cit., p. 116), mais, et il parle cette fois en son nom, pour mieux fonder celle-là sur celle-ci : « L’économie politique est le véritable et unique fondement de la politique », voire fondre la première dans la seconde : « La politique est donc, pour me résumer, la science de la production » (Pierre Musso, op. cit., p. 117), dont les maîtres-mots sont la circulation (voir les notes associées respectivement aux mot « capacités » au chapitre I et, supra, « religion ») et la communication. et la philosophie transcendante[Par Nathalie Preiss] Allusion à la philosophie idéaliste allemande, incarnée, entre autres, par l’hégélien Schelling. Le 11 octobre 1835, Enfantin avait répondu à Heine, qui lui dédiait De l’Allemagne, par une lettre, publiée par Duguet en 1836 puis reproduite par L'Artiste, le 6 septembre 1846 (Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, éd. cit., p. 285), où il associait La France à la Religion, l’Allemagne à la Science et l’Angleterre à l’Industrie et, à partir de ces trois fondements du saint-simonisme, plaidait pour une triple alliance. Dans une digression sur Schelling, il lui reproche d’être un philosophe pressé, de ne pas tenir compte de l’importance du temps et de « la vie éternelle », présente chez Lessing : « Chose curieuse, il semblerait que les savants, les théoriciens, hommes de l’esprit, de la pensée, du nombre, du temps, devraient être moins pressés que les praticiens de voir réaliser des théories ; pas du tout. Je crois pourtant qu’il en sera ainsi un jour, mais à une condition, c’est qu’avant toutes choses ils croiront, comme Lessing, à la vie éternelle. « (« P. Enfantin à M. Heine », Duguet, 1836, p. 18).. On me fit subir un examen qui roula sur ces sciences barbares, après quoi les juges me délivrèrent mon brevet de capacité. Le croiriez-vous ? j'étais saint-simonien de quatrième classe[Par Nathalie Preiss] Si les « travailleurs » se divisent, selon leur proximité avec la doctrine, en « visiteurs, aspirants et fonctionnaires » (entrée « Saint-Simonisme » dans le Dictionnaire des erreurs sociales, éd. cit., p. 767), les « fonctionnaires », « sans domestiques », réunis dans la communauté de Ménilmontant, ne se soumettent qu’au mot d’ordre : « À chacun selon ses capacités, à chacun selon ses œuvres », rappelé dans la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes » (juillet 1832) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006219g/f1.highres]. Néanmoins, avec cette improblable "quatrième classe", Paturot commence tout en bas d'une échelle invisible. : on me proposait en second à la rédaction des bandes du journal de la religion[Par Nathalie Preiss] La doctrine saint-simonienne avait été d’abord diffusée, à partir de 1825, année même de la mort de Saint-Simon, par le journal bien nommé qu’il avait conçu, Le Producteur, puis par le journal L’Organisateur, d’août 1829 à août 1831, enfin par Le Globe, journal libéral qui, une fois repris, dans la seconde quinzaine d’octobre 1831, par un disciple, bientôt dissident, de Saint-Simon, Pierre Leroux, avait reçu successivement le sous-titre de « Journal de la doctrine de Saint-Simon » puis de « Journal de la doctrine saint-simonienne » jusqu’au 4 avril 1832, date du dernier numéro (Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, éd. cit., p. 278-279). .

Mon premier mouvement fut de la colère, une colère d’auteur sifflé. Je voulais donner au diable les Pères, et les examinateurs, et le brevet de capacité. On me calma, on me promit de l’avancement. Mes supérieurs me firent l’œil en coulisse, comme c’était leur usage quand ils voulaient magnétiser les récalcitrants. Je me laissai attendrir en pensant que, tôt ou tard, on rendrait justice à un homme de style. Je réfléchis d’ailleurs que je me devais à l’humanité ; j’oubliai ces petites blessures d’amour-propre en songeant à la reconnaissance des générations futures. On m’expliqua, en deux mots, en quoi consistait le saint-simonisme. Nous avions pour mission d'empêcher l’exploitation de l'homme par l'homme ; en vertu de quoi, plus tard, à Ménilmontant, on me fit cirer les bottes de la communauté. Nous nous proposions aussi de mettre un terme à l’exploitation de la femme par l'homme [Par Nathalie Preiss] Dans ses Études sur les réformateurs contemporains, Reybaud avait déjà cité ces formules empruntées au discours d’Enfantin lors de la séance du 21 novembre 1831 : « il déclara d’une façon solennelle que si le saint-simonisme avait combattu énergiquement et rayé de son évangile l’exploitation de l’homme par l’homme, il ne pouvait ni admettre ni tolérer davantage l’exploitation de la femme par l’homme » (op. cit., p. 104). L’on notera néanmoins que si, dans la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », le « Père suprême », Enfantin, « manie vigoureusement la bêche, la pioche et le râteau », il ne travaille que « parfois » au jardin et « entonne » surtout « les cantiques que répètent en travaillant les divers fonctionnaires » !; ce qui explique pourquoi Malvina, dans sa ferveur religieuse, se plaisait à me traiter comme un nègre.

Pendant que mes débuts avaient si peu d’éclat, ceux de ma fleuriste faisaient sensation. Pitié, monsieur, pitié ! Cette jeune fille qui, en littérature, ne pouvait s'élever au-dessus de Paul de Kock, était, en saint-simonisme, un vase d’élection, une nature d’élite. On la reçut de seconde classe[Par Nathalie Preiss] Dans la version du feuilleton du National, la variante suivante: "de première classe"., avec la perspective d'aller plus haut[Par Nathalie Preiss] La nouvelle version (voir la note génétique précédente) atténue le contraste avec la "quatrième classe" de Paturot et lui laisse, à elle, une possibilité de progression ("On la reçut de seconde classe, avec la perspective d'aller plus haut"), et, au texte, la possibilité d'un rebondissement, qui, en effet, vient ensuite, avec la grande scène féministe du chapitre. . On lui trouvait les qualités de la femme forte, d’un esprit sans préjugés. Malvina a ce que l’on nomme vulgairement du bagout [Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National,"bagout" est orthographié "bagou".; ce genre de talent[Par Nathalie Preiss] Selon le Dictionnaire historique d’argot de Lorédan Larchey [Paris, Dentu, 1881] (Paris, Jean-Cyrille Godefroy, 1982, p. 23-24), le terme "bagout", issu de « bagouler », « parler », et qui peut s’orthographier « bagou », « bagout » ou « bagoult », désigne tout à la fois un discours à sens unique et sans sens (Nodier) et un discours habile et volubile, enflé, comme celui de la blague (au sens de l’époque, de plaisanterie trompeuse – non par le mensonge mais par la hâblerie, fondée non sur le couple vrai-faux, mais sur le couple plein-vide), comme le souligne Balzac (cité par Lorédan Larchey), qui joue aussi sur le sens donné par Nodier, et en fait une caractéristique des boutiques (d’où l’usage ici par des grisettes évoluées et délurées, comme les modistes ou les fleuristes !) à propos du mercier Rogron: « Ce détaillant avait pris l’habitude [d]’expliquer [à ses commis] les minuties du commerce de la mercerie […] en les ornant des plates plaisanteries qui constituent le bagout des boutiques. Ce mot, qui désignait autrefois l’esprit de repartie stéréotypée, a été détrôné par le mot soldatesque de blague. […] Rogron, content de lui-même, avait fini par se faire une phraséologie à lui. » (Pierrette, 1842). plaisait aux saint-simoniens, ils en avaient l’emploi, cela entrait dans leur spécialité. Moi-même, quelques jours après, je pus voir quelle précieuse acquisition la religion nouvelle avait faite dans la personne de ma fleuriste. Ce fut comme un coup de théâtre, et malgré moi j’y jouai un rôle. Voici dans quelles circonstances.

Le saint simonisme cherchait à faire des conquêtes, et dans ce but il n'épargnait aucun moyen pour agir sur le public. L’un des plus puissants consistait en des conférences qui se tenaient le soir, à la lueur de cent bougies, dans une salle située rue Taitbout[Par Nathalie Preiss] En effet, les saint-simoniens, soucieux de rallier le plus grand nombre à leur foi, pratiquaient le prosélytisme, à travers les conférences des « pères », Enfantin et Bazard, d’abord dans la salle, louée, de l’Athénée, rue Taranne, ensuite rue Taitbout, enfin, à l’apogée du rayonnement de la doctrine avec la constitution de la « famille » et de « l’Église saint-simonienne » en 1831 (avant le schisme entre Enfantin et Bazard), rue Monsigny, à Paris. Comme le précise Reybaud lui-même, dans ses Études sur les réformateurs contemporains (éd. cit., p. 71), les conférences de la rue Taranne s’intitulaient, sans équivoque, Exposition complète de la foi saint- simonienne, et attiraient un public nombreux et varié ; dès 1834, dans son article intitulé « Les réformateurs du XIXe siècle » du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, il insistait sur l’éloquence des saint-simoniens : « M. Barrault soufflait dans le public sa parole chaude et poétique […]. On avait organisé des prédications dominicales, avec accompagnement de petits drames et de conversions publiques ; mademoiselle Julie Fanfernaut s'y révélait comme une illuminée ; l'audience éclatait en sanglots périodiques, et chaque lundi, le Globe, journal de la religion, recueillait une à une toutes ses larmes. » (t. I, p. 187). À partir de 1832, retirés à Ménilmontant autour d’Enfantin, les saint-simoniens continuèrent à vouloir convertir à leur foi, en ouvrant leur porte deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, « aux fidèles et aux curieux, qui les considéraient occupés de travaux domestiques, prenant leur repas, se promenant deux à deux ou réunis en groupes, sereins, rayonnants, les yeux exaltés, ou bien chantant des cantiques sur un ton grave et monotone. » (Dictionnaire des erreurs sociales, art. cit., p. 770), et Reybaud, dans son article cité plus haut du Nouveau Tableau de Paris (1834), d’ironiser : « à l'heure du dîner, le réfectoire s'ouvrait pour le grand tableau, laissa nt voir par toutes ses croisées le père et ses fils groupés à table, tandis que les choristes de la communauté entonnaient, comme un Benedicite, l'hymne du frère David : Soldats, ouvriers, bourgeois,/ Aimez-nous, aimez notre père;/ appel touchant, harmonieux, et d'un bel ensemble; mais dont tous et chacun, bourgeois, ouvriers, soldats, paraissaient, à vrai dire, fort médiocrement touchés. » (p. 192-193).. Comme auditoire, on y voyait des curieux venus de tous les coins de Paris, des ouvriers, des grisettes, des artistes, des gens du monde, une société un peu mêlée, mais fort originale. Là éclataient des professions de foi, des conversions soudaines. Les saint-simoniens qui avaient la parole facile se lançaient dans divers sujets et faisaient assaut d'éloquence. On pleurait, on s’embrassait, en applaudissait, sous la surveillance des sergents de ville et avec l’approbation de l’autorité[Par Nathalie Preiss] En revanche, si l’on en croit l’article du Dictionnaire des erreurs sociales, cité dans la note précédente, les « journées portes ouvertes » attiraient une « foule avide de les voir qui devint si grande que la police lui défendit l’accès de la maison » (p. 770). Créés en 1829 par le préfet de Belleyme, les sergents de ville, ancêtres des gardiens de la paix, étaient chargés de la police municipale et du maintien de l’ordre public.. Quand un spectateur demandait la parole pour une interpellation, on la lui accordait, et alors commençait une sorte de tournoi entre les incrédules et les apôtres saint-simoniens. On sifflait d’un côté, on approuvait de l’autre, on échangeait des apostrophes qui n’étaient rien moins que parlementaires, jusqu’à ce que les municipaux[Par Nathalie Preiss] C’est-à-dire les « gardes municipaux » : succédant à la Gendarmerie de Paris, cet ordre, créé par Napoléon et supprimé en 1812, avait été recréé en 1830 par Louis-Philippe. Dans l’argot du gamin de Paris, le « municipal » devint bientôt le « cipal » ! fissent évacuer la salle et que force restât à la loi. J’ai passé là, monsieur, quelques soirées que je ne retrouverai de ma vie.

Le premier jour où nous parûmes, Malvina et moi, sur le banc des nouveaux catéchumènes[Par Nathalie Preiss] Vocable emprunté à la religion chrétienne par la religion saint-simonienne, le « catéchumène » désignant la personne qui se prépare au baptême et, par là même, à l’accueil dans la communauté chrétienne., la discussion s’engagea au sujet des droits de la femme, de l’émancipation de la femme. Un beau parleur de l'assemblée cherchait à prouver la supériorité de notre sexe sur l’autre, il s’appuyait sur des documents historiques, sur les différences d’organisation, sur les lois de la nature. À diverses fois Malvina avait témoigné son impatience, quand tout à coup, ne pouvant se contenir, elle se leva :

« Mon Père, dit-elle au président, j’éprouve le besoin de répondre à ce muguet[Par Nathalie Preiss] Bel exemple, avec ce qui suit, de l’argot de la grisette (voir, supra, la note associée à « fleuriste », au chapitre I). Le « muguet », par allusion au parfum de la fleur porté par certains hommes, désigne, dans le vocabulaire Jeune France, un homme élégant, raffiné : ainsi, dans La Caricature du 20 octobre 1831 (voir Georges Matoré, Le Vocabulaire et la société sous Louis-Philippe, Genève, Slatkine Reprints, 1967, p. 48), à la rubrique « Caricatures », paraît un article intitulé « Thermomètre intellectuel inventé par un Jeune France, et publié par un Toupet », où « les modifications successives de l’entendement peuvent se classer de cette manière et sous les dénominations suivantes […] : De 15 à 20 ans et au-dessous, l’homme est Jeune France […]/De 20 à 25, l’homme est Muguet […]/De 25 à 30, Toupet […]/De 30 à 35 ans, Crocodile […]/De 35 à 40, Rococo […]/De 40 à 45, Perruque […]/De 45 à 50, Ganache […] ». Ici, le mot est pris en mauvaise part et équivaut à « blanc-bec » ; je demande la parole. — Vous l’avez, ma sœur, dit le président. — À la bonne heure, reprit-elle, je me dégonflerai[Par Nathalie Preiss] Antiphrase argotique : Malvina, précisément, n’entend pas se dégonfler! . Qu’est-ce qu’il vient donc nous chanter, ce linot, que notre sexe est fait pour obéir[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, comme dans la version de la troisième édition, chez Paulin, de 1844, on lisait: "que notre sesque est fait pour obéir"., le sien pour commander [Par Nathalie Preiss] La leçon du feuilleton et de l'édition de 1844 (voir la note précédente) est davantage en harmonie avec la parlure populaire de la grisette (voir la note suivante).? Ils sont tous comme ça, ces serins d'hommes[Par Nathalie Preiss] Bouquet des « noms d’oiseaux » appliqués au « muguet » par Malvina. Si la métaphore du linot, nom de l’oiseau friand de graines de lin, est une création de Malvina, qui, en bonne saint-simonienne, se plaît à jouer sur les genres et masculinise à plaisir l’image attendue de « linotte », qui subsiste dans l’expression « tête de linotte » (et le terme désigne, en ornithologie, aussi le mâle), en revanche, « serin » appartient à l’argot courant de la grisette et de son parèdre, le gamin de Paris, et signifie « naïf », voire « niais » (en lien avec la couleur du cocu, le jaune serin). À travers Malvina, Reybaud joue sur l’inversion des rôles ou, du moins, l’égalité des sexes, prônée par le saint-simonisme, puisque dans les représentations textuelles ou visuelles du temps, c’est la grisette qui est associée à la légèreté (dans tous les sens du terme) de l’oiseau, à l’alouette, la fauvette ou le pinson, témoin la Mimi Pinson. Profil de grisette (Le Diable à Paris, 1845) de Musset.. En public, roides comme des crins ; dans le tête-à-tête, souples comme des gants[Par Nathalie Preiss] Images en situation : Reybaud s’emploie à mettre dans la bouche de la grisette des comparaisons qui relèvent de son monde, celui de la mode et du textile : le crin de la crinoline, inventée par Oudinot sous la monarchie de Juillet, et les gants fabriqués et vendus par les grisettes gantières.. Connu ! connu ! »

À cette sortie, l’assemblée entière fut saisie d’un fou rire. Les grisettes étaient en nombre: le triomphe de Malvina fut le leur.

« Bravo ! bravo ! » criait-on.

Malvina rayonnait ; elle reprit :

« Ah ! voulez-vous voir comment on les éduque, les hommes, quand on s’en donne la peine. Eh bien, on va vous en offrir le spectacle : la vue n’en coûte rien. Ici, Jérôme. »

C’était moi que Malvina apostrophait en y ajoutant un signe de l’index qui ne me laissait aucun doute sur son intention. J’aurais voulu être à cent pieds sous terre. J’allais servir à une exhibition, j’allais poser. Un moment je songeai à désobéir ; mais l’air de Malvina était si impérieux, elle semblait si peu douter de ma soumission, que je n'osai pas intervertir les rôles. Les Pères saint-simoniens paraissaient d’ailleurs enchantés de la tournure que prenait la scène ; c’était pour eux une démonstration vivante, et autour de moi tout le monde m'encourageait à m’y prêter. Je me rendis donc au geste de Malvina. Quand je fus à sa portée, elle me mit la main sur l'épaule, et, se tournant vers l'auditoire, elle ajouta[Par Nathalie Preiss] Ici, une illustration in-texte de Grandville, qui transforme la salle Taitbout (voir supra) en vraie scène de théâtre (Jérôme avait prévenu: "Ce fut comme un coup de théâtre, et malgré moi j'y jouai un rôle"), avec, ici, son parterre de grisettes en tous genres, et, le dominant, Malvina, posée en véritable prima donna du saint-simonisme, qui pointe de l'index (et met à l'index) son malheureux mari, qu'elle entend dresser et redresser! :

« En voici un que j’ai dressé ! il pinçait le vers français, ça ne m'allait pas, j’en ai fait un saint-simonien, j’en ferai ce qu'il me plaira ! Ah ! vous croyez que c’est toujours la culotte qui gouverne ; merci ! Il y en a beaucoup parmi vous qui ne parlent haut que lorsqu’ils sont loin du jupon de leurs épouses. Suffit, je m’entends. Va t’asseoir, Jérôme. »

Vous dire la tempête de bravos qui accueillit cette boutade est impossible. L’essaim des brodeuses, des chamareuses, des lingères, des modistes[Par Nathalie Preiss] Reybaud respecte ici la hiérarchie de la gent grisette : en effet, si l’on en croit J.-B. Ambs-Dalès, dans ses Amours et intrigues des grisettes de Paris (Roy-Terry, 1830), il y a « six principaux ordres de la hiérarchie des grisettes » (p. 80), qu’il répartit par quartiers : après avoir mis à part les doreuses, brunisseuses, doreuses sur porcelaine, découpeuses de schalls, ravaudeuses, cotonnières et éjarreuses, cantonnées aux faubourgs, les brocheuses, satineuses et relieuses, liées spécifiquement à la librairie, quartier de l’Odéon, les culottières, quartier de la Halle, il place, en bas de la hiérarchie, après les chamarreuses ou bordeuses de souliers, quartier de l’Hôtel de Ville, les blanchisseuses, quartier du Panthéon ; au-dessus, les brodeuses, quartier du Marais ; plus haut, les couturières, quartier de l’École de médecine ; plus haut, les fleuristes (ordre auquel appartient Malvina. Voir aussi, supra, au chap. I, la note associée à « fleuriste »), quartier de la rue Saint-Denis ; plus haut encore, les lingères et mercières, quartier du Palais-Royal ; enfin, au sommet, les modistes, quartier du Palais-Royal, l’aristocratie des grisettes, comme en témoigne la planche intitulée « Atelier de modistes » de la série publiée par La Mésangère, Le Bon Genre (1827) [http://histoiredemode.hypotheses.org/files/2016/03/CeZfHWCWwAIMO3H.jpg-large.jpeg]. , qui bourdonnait dans la salle, voulait porter Malvina en triomphe. Jamais Père n'avait obtenu un succès pareil. Séance tenante, cinquante-trois ouvrières confessèrent la foi saint-simonienne : les conversions se succédaient, et c’était Malvina qui en était l’âme. Aussi passa-t-elle, dans cette même soirée, au grade de prêtresse du premier degré[Par Nathalie Preiss] Plaidant pour l’égalité entre hommes et femmes, le « Père » Enfantin assigne à la femme, dans l’église saint-simonienne,le rôle de prêtresse, mieux, il envisage un couple prêtre, et Reybaud, dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840), de le citer : « Quelle est belle la mission du prêtre social, homme et femme ! qu’elle sera féconde ! Tantôt il calmera les ardeurs inconsidérées de l’intelligence, ou il modèrera les appétits déréglés des sens ; tantôt, au contraire, il réveillera l’intelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis […] » (éd. cit., p. 105). Enfantin va même plus loin et appelle de ses vœux une femme messie, à la recherche de laquelle partiront plusieurs saint-simoniens, dont Barrault, qui, abandonnant le nom d’ « Enfantinien » pour celui de « compagnon de la femme », partit la chercher jusqu’en Turquie, où sa quête, suspecte aux autorités, s’arrêta (Dictionnaire des erreurs sociales, éd. cit., p. 771)..

Vous l’avouerai-je ! j’étais confus du rôle que je venais de jouer, et pourtant le succès de ma fleuriste me touchait comme un résultat auquel j'avais concouru. Malvina me comprit, car en rentrant elle me sauta au cou et me dit :

« T'as un bon caractère, Jérôme, je te revaudrai cela, parole de prêtresse. »

En effet, monsieur, son dévouement ne se démentit plus.

Quelques mois se passèrent ainsi. On donna des bals passablement décolletés en l’honneur de la religion : jamais culte ne s’était annoncé plus gaiement. Des femmes, plus ou moins libres, animaient ces fêtes, et je n’étais pas le moins empressé auprès d’elles[Par Nathalie Preiss] Jeu sur l’expression saint-simonienne « femme libre » (voir, supra, au chap. I, la note associée à ce mot). C’est, entre autres chefs d’accusation, pour les mœurs supposées trop libres, à partir de la déclaration d’Enfantin sur le couple prêtre citée plus haut, qu’Enfantin et ses proches furent condamnés en 1832.. Ces assiduités donnèrent à réfléchir à Malvina ; le saint-simonisme commença à lui paraître un peu trop sans préjugés[Par Nathalie Preiss] Variante (déjà présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844), par rapport à la version initiale du feuilleton du National, où l'on pouvait lire : "le saint-simonisme commença à paraître moins attrayant;".. D'un autre côté, quelques Pères voulurent prendre des libertés avec elle, et il fallut qu’elle les mît à la raison à sa manière. On se fâcha, elle se fâcha plus fort ; on la menaça de destitution, elle répondit par des impertinences.

D’ailleurs, les fonds saint-simoniens marchaient vers une baisse, et Malvina pressentait une déconfiture prochaine. Déjà on s’était retiré sur les hauteurs de Ménilmontant[Par Nathalie Preiss] Après la rupture avec Bazard, et l’éloignement d’autres disciples, Carnot, Leroux, Pereire, Enfantin réunit la communauté dans sa propriété de Ménilmontant, évoquée en 1834 par Reybaud lui-même dans son article, déjà cité, du Nouveau Tableau de Paris : « À Ménil-Montant, au point culminant de la côte, M. Enfantin avait une propriété patrimoniale, une vaste maison, avec jardin d'un demi-arpent. Belleville à droite, le Père Lachaise à gauche, et Paris rampant aux pieds. Quel site pour un monastère ! Là on pouvait s'inspirer dans la solitude, oublier les tracas du monde, attendre la venue de la femme, essayer en petit l'association contemplative et partielle, jusqu'à ce que l'heure eût sonné de l'association universelle et laborieuse. Ainsi pensa le père, il parla ; et toute la famille accourut se recueillir dans cette retraite. » (p. 189). pour y vivre d’économie. Le régime des raisins verts et du haricot de mouton allait arriver. Cependant je ne voulus pas abandonner la partie au moment où elle se gâtait ; je résolus de faire preuve de dévouement en restant à mon poste. Je me cloîtrai comme les autres et pris l’habit, le fameux habit saint-simonien. On m’assigna mon emploi, mes fonctions. Hélas ! monsieur, ce fut la dernière humiliation qui m'était réservée. Ma capacité m'avait valu le soin des bottes de la communauté. Pendant deux mois je vécus dans le cirage ; chaque jour je lustrais quarante paires de bottes religieusement[Par Nathalie Preiss] Légende de la planche hors-texte de Grandville « Apôtres dans l’exercice de leurs fonctions sacerdotales », qui illustre cette scène et donne tout son sens à « religieusement » avec un Paturot auréolé, cirant avec vigueur (tandis que d’autres apôtres s’affairent à d’autres tâches domestiques), devant le « Père Enfantin », en effet quarante paires de bottes, puisque « les moines de Ménilmontant » étaient au nombre de quarante. Précisons que cette fonction n’a rien d’une invention de Paturot et, selon la planche déjà citée, « Les moines de Ménilmontant ou Les capacités saint-simoniennes », était tenue, en juillet 1832, par « Émile Barrault, ancien Professeur, auteur d’une comédie en cinq actes et en vers. — Auguste Chevalier, ancien Professeur de Physique. — Dugied, ancien Avocat à la Cour royale », et, dans la perspective d’une égale répartition des tâches, n’avait pas moins de valeur que celle de « fonctionnaire pour le nettoyage des chandeliers et l’enlèvement des ordures ». Dans le même esprit que celui de la planche de Grandville, ladite fonction avait donné lieu à une caricature non signée et numérotée 27 de la série « Capacités saint-simoniennes », où est campé, au premier plan, un saint-simonien cireur de bottes dont la brosse est actionnée par une languette que l’on tire, tandis qu’au second plan, la « femme libre » prend du bon temps avec le « Père » [https://books.openedition.org/pul/docannexe/image/7922/img-6.jpg]. Planche reproduite par Philippe Régnier,« Le saint-simonisme entre la lettre et l’image : le discours positif de la caricature », dans La Caricature: entre république et censure, Ph. Régnier, R. Rütten et alii dir, P. U. Lyon, 1996, p. 22).. Par exemple, je n’ai jamais pu me rendre compte du service que je rendais en cela à l'humanité, et quel intérêt mon coup de brosse pouvait avoir pour les générations futures. C’est un problème qu’aujourd'hui encore je me pose sans pouvoir le résoudre.

Autant, monsieur, la première période de notre vie religieuse avait été remplie de joies et de succès, autant la seconde fut pleine de tristesse et de revers. Le jardin dans lequel nous nous étions volontairement cloîtrés abondait en raisins qui n’ont jamais pu mûrir. La détresse s’en mêlant, nous en fîmes la base de notre ordinaire, et Dieu sait ce qu’il en résulta. Malvina, qui avait repris son travail en ville, venait à mon secours en m’apportant quelques côtelettes supplémentaires ; mais cela ne suffisait pas pour balancer l’affreux ravage des fruits verts. Vous dire dans quel état se trouvait alors la religion serait chose impossible. Enfin, un jour ma fleuriste me vit si pâle et si défait, qu’elle fit acte d’autorité.

« Mon petit, dit-elle, ça ne peut pas durer comme ça ; jamais le verjus n'a fait de bons estomacs. Puisqu’on te fait brosser les bottes des camarades, faut qu’on te nourrisse. Quiconque travaille doit manger. — C’est bon à dire, Malvina : mais là où il n’y a rien, le plus affamé perd son droit. — Eh bien, alors, mon chéri, on leur dit adieu et l’on va décrotter ailleurs. Au fait, tu as maintenant un joli talent de société. »

Je suivis le conseil de Malvina; je quittai Ménilmontant : mais, que devenir ? Faut-il l’avouer ! malgré les mécomptes de cette vie un peu aventureuse, malgré les souffrances physiques, les privations de tout genre, je ne me séparai qu'à regret des illusions qu’une année d’apostolat avait fait naître en moi ! Sérieusement, monsieur, il y eut un moment où je me crus appelé à régénérer le monde, à lui prêcher un évangile nouveau. J’avais cette foi robuste qui, au dire de l’Apôtre, peut déplacer les montagnes [Par Nathalie Preiss] Allusion aux paroles du Christ rapportées par les évangélistes Marc (11, 23-24) et Matthieu (21, 21-22) : « En vérité je vous le dis, si vous avez une foi qui n’hésite point […] si vous dites à cette montagne : “Soulève-toi et jette-toi dans la mer”, cela se fera. »: je croyais que nous apportions aux classes souffrantes la parole du salut, que nous allions donner de la manne à tous les estomacs, de l’ambroisie à toutes les bouches arides. Tous, nous nous imaginions avoir dérobé à Dieu son secret pour en faire hommage à la terre. L'orgueil, sans doute, entrait pour beaucoup dans tout cela ; mais au fond de nos cœurs dominaient pourtant une compassion véritable pour nos semblables, un désir ardent du bien, un dévouement sincère, un désintéressement réel.

Voilà pourquoi, monsieur, nous soutînmes sans faiblir un rôle souverainement ridicule. Ces fonctions grossières auxquelles chacun de nous savait se soumettre, l’abstinence souvent pénible qui signala notre vie en commun, ne trouvent leur explication que dans la conviction ardente qui nous animait. Aussi, restai-je longtemps sous le coup de cette impression. L'idée que notre globe n’avait d’avenir que dans une transformation complète me poursuivit sans relâche ; la régénération humaine m’assiégeait sous toutes les formes. De quelque côté que je visse luire ce feu trompeur, on était sûr de me voir accourir : je craignais que ce grand travail ne s'accomplît sans moi : et, comme l'on dit, j’étais jaloux d’apporter ma pierre à ce monument.

Hélas ! monsieur, ce ne sont pas les occasions qui me manquèrent. À aucune époque, l'humanité n’eut plus de sauveurs que de notre temps. Quelque part que l’on marche on met le pied sur un messie : chacun a sa religion en poche, et entre les formules du parfait bonheur on n’a que l’embarras du choix[Par Nathalie Preiss] En effet, comme le souligne Paul Bénichou dans Le Temps des prophètes, face à une société post-révolutionnaire atomisée, qui a perdu sa tête et la tête, penseurs et artistes, partis de prémisses différentes, du néo-catholicisme à « l’utopie pseudo-scientifique » de Fourier ou Saint-Simon, se rejoignent néanmoins dans leur volonté de restaurer le lien social, « religieux » (selon le faux sens étymologique de « ce qui relie »), et empruntent à la religion chrétienne son vocabulaire, dont les termes fondamentaux de « messie » et de « régénération », tout en infléchissant, voire en trahissant,leur sens, jusqu’à « l’hérésie humanitaire » d’un Pierre Leroux, disciple dissident de Saint-Simon (op. cit., chap. IX). C’est bien pourquoi, lorsque Reybaud dit que « quelque part que l’on marche on met le pied sur un messie », il se plaît à renverser la proposition de Chateaubriand, dans le Génie du christianisme, qui juge inférieur au merveilleux chrétien le merveilleux païen parce qu’il peuple la nature d’êtres mythologiques, sur lesquels on risque de marcher ou avec lesquels on ne cesse de se trouver nez à nez : « Le poète |…] ne rencontrait que des faunes, il n’entendait que des dryades : Priape était là sur un tronc d’olivier […] » (Génie du christianisme, IIe partie, livre IV, chap. II).. Je ne choisis pas, car j’essayai de tout. Il était fort question de l’Église française[Par Nathalie Preiss] François-Ferdinand Châtel (1795-1857), dit l’abbé Châtel, avait fondé au lendemain de la révolution de Juillet la schismatique Église française, qui se recommandait notamment par la volonté révolutionnaire et populaire de dire la messe en français. Dans un article du Livre des Cent-et-un (repris dans Les Catacombes, en 1839), Jules Janin, s’en prenant aux religions nouvelles, dont le saint-simonisme, épingle aussi l’Église française dont il résume la réforme ainsi : « elle consiste en trois choses principales : d’abord à donner les sacrements, au plus bas prix possible, à tous ceux qui les demandent ; ensuite à donner les sacrements à tous ceux à qui l’Église les refuse ; enfin à remplacer la langue latine par la langue vulgaire, à dire en français : Gloria Patri, et allez-vous-en, la messe est dite, au lieu de ite, missa est », et dont il évoque le sanctuaire, rue Saint-Honoré, en ces termes : « Quel sanctuaire, grand Dieu ! tout le ménage équivoque d’un garçon parisien : le rideau jadis blanc, le carreau froid et ciré, le buffet en noyer, les chaises en méchant acajou, la carafe d’eau jaunâtre, le briquet phosphorique sur la cheminée, et sur les murs, presque humides, des gravures d’un blanc pâle suivies de quatre lignes d’explication. C’était en ce lieu que se disait la sainte messe ! » (« L’abbé Châtel et son Église », dans Paris, ou Le Livre des Cent-et-un, Paris, Ladvocat, 1831, tome II, p. 177). Et Reybaud lui-même, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, crucifie l’abbé Châtel en ces termes : « il a rompu cavalièrement avec le pontife romain, il a ouvert boutique sur le pavé de Paris, malgré notre archevêque ; il a exploité son commerce de messes, d’enterremens, sans contrôle ni patente ; il s’est posé primat des Gaules, il a béni, ordiné, purifié, canonisé ; il eût sacré un roi s’il en eût trouvé sur sa route d’assez stupides pour le souffrir, il eût sacré en français, oint en français, baisé en français, le monarque eût-il été Chinois, Samoïède, Otahitien ou Charrua ! » (p. 204-205). , je donnai dans l'Église française : je faillis devenir sous-primat. Malvina, qui est une fille de sens, m’arrêta fort à propos, entre une messe en français et un sermon sur la bataille d'Austerlitz.

Je passai ensuite en revue les diverses sectes de néo-chrétiens dont Paris était inondé. Chacun, monsieur, voulait interpréter le christianisme à sa manière. Il y avait les néo-chrétiens du journal l’Avenir[Par Nathalie Preiss] Si Reybaud s'en prend plus particulièrement ici aux néo-chrétiens, notons que, dans cette époque en quête de régénération sociale (voir, supra, la note associée à "dans le saint-simonisme, la religion"), la mode est au "néo", avec reprise, mais sur un autre mode (jusqu'à l'hérésie ou religieuse ou philosophique ou artistique), de courants d'idées (ou de styles anciens: Baudelaire, dans son Salon de 1845, parlera de "néo-Michel-Angélisme"); et, dans Un autre monde, illustré par Grandville (1844), Taxile Delord, par la voix de Puff (voir le chapitre III de Jérôme Paturot) s'en prend à cette frénésie "néo-logique": "Le procédé pour créer un culte est simple comme bonjour. Ajoutez n'importe quoi à la syllabe néo, et vous avez une théogonie toute fraîche." ("Apothéose du docteur Puff", Paris, Fournier, 1844, p. 11). Est fait allusion ici aux sectateurs de Félicité de Lamennais (1782-1854), qui, comme tous ses contemporains, profondément bouleversé par la Révolution, avait d’abord épousé la cause contre-révolutionnaire, avant d’exprimer la volonté d’harmoniser volonté divine et libre-arbitre, providence et progrès, et avait créé, en octobre 1830, avec Montalembert et Lacordaire, le journal L’Avenir, dont la devise était « Dieu et liberté », et qui prônait la liberté d’enseignement et la séparation de l’Église et de l’État. Une liberté mal entendue par les autorités religieuses d’alors et, si le pape Léon XII avait bien accueilli en 1820 son ouvrage De l’indifférence en matière de religion, en revanche, le pape Grégoire XVI condamna le journal et ses positions, qui cessa de paraître en 1832. En 1834, Lamennais avait exprimé son désarroi et son éloignement de l’Église officielle, au profit de la seule vraie, l’humanité, dans Paroles d’un croyant : c’est la même année que Reybaud, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, se montre fort critique et ironique à son égard et en fait, avec l’abbé Châtel, un « nain », auprès du « colosse » Saint-Simon : « Où veut en venir […] cet émancipateur du libre arbitre dévot, quand il demande d'appliquer aux choses du culte le laisser faire, laisser passer des économistes? Pourquoi plaider à la fois deux thèses qui semblent s'exclure, celle de l'autorité en haut, et celle de la liberté en bas? […] Y a-t-il dans tout cela […] une doctrine assez précise, qu'on puisse classer cet homme et lui donner un nom? Est-ce un orthodoxe? est-ce un schismatique? Un moment on a pu croire au schisme quand le saint père décocha l'un de ses foudres contre le journal l'Avenir, où M. de Lamennais plaidait ses idées; mais quand on vit ensuite l'apôtre de la liberté religieuse […] faire humblement le pèlerinage de Rome pour désarmer la sévérité pontificale, […] supplier et se résigner ensuite, partir sans avoir rien obtenu, pour vivre dans l'isolement et le silence, on comprit qu'il n'y avait pas dans le prêtre écrivain l'étoffe d'un réformateur, et que sa portée était tout au plus celle d'un controversiste de conciles. » (p. 203-204). , les néo-chrétiens de M. Gustave Drouineau[Par Nathalie Preiss] Autre « nain » selon Reybaud, Gustave Drouineau, romancier, dramaturge qui, dans la préface de son roman Résignée (Paris, Gosselin, 1833), expose sa doctrine néo-chrétienne. S’inspirant de Saint-Simon et jouant christianisme contre catholicisme, il envisage l’histoire de l’humanité selon différentes époques : à l’époque morale du christianisme a succédé l’époque catholique, qui a cédé la place à l’époque critique de la révolution de 1789, qui doit elle-même céder la place à une époque organique, restauratrice du lien social perdu, celle du néo-christianisme défini ainsi : « La société néo-chrétienne, fidèle à la loi de progrès, devra prendre pour bases l’extension des doctrines de l’Évangile, le respect de la pensée, l’égalité fraternelle, la tolérance, la liberté de conscience, le dévouement, la soumission au supérieur légal, l’humilité restrictive des ambitions sans frein », et Drouineau de parier notamment pour une police, qui, « au lieu d’être immorale, sera morale » (p. 27)! Mais Reybaud, dans l’article déjà cité du Nouveau Tableau de Paris, refuse au néo-christianisme toute influence : « Si vous saviez quel mal j'ai pris à chercher de Montmartre à Montrouge, de l'arc de l'Étoile à la barrière du Trône un néochrétien, si chétif, si petit qu'il fût. J'ai tout vu, croyez-moi, tout fouillé » (p. 206). , les néo-catholiques[Par Nathalie Preiss] Dans la mouvance de Lamennais (voir, supra, la note associée à « l’Avenir »), les abbés Philippe Gerbet et Antoine de Salinis avaient fondé la revue le Mémorial catholique, suivie bientôt par d’autres, comme La France catholique, organes du néo-catholicisme, qui cherchait à allier providence, libre-arbitre et progrès social, et mettait notamment l’accent sur la vocation de l’art chrétien à régénérer la société, à amener le peuple à la beauté, et, par là, à un Dieu d’amour et de liberté. Si les néo-catholiques pouvaient ainsi se réclamer de Chateaubriand puis de Lamartine, ils trouvèrent aussi une figure de choix en la personne de Frédéric Ozanam (1813-1853), historien, titulaire de la chaire des littératures étrangères à la Sorbonne, féru de Dante, et fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul, qui fait passer d’un catholicisme libéral à un catholicisme social. et une foule d’autres, tous possédant le dernier mot du problème social et religieux, tous déclarant l’univers perdu si l'on n'adoptait pas leurs maximes. J’allai des uns aux autres, cherchant la vérité, cherchant surtout à prendre position quelque part. Hélas ! je ne trouvai que chaos et impuissance, jalousies entre les sectes naissantes, schismes dans le schisme, mots sonores sans signification, prétentions exagérées, orgueil immense, confusion des langues plus grande que celle dont les ouvriers de Babel donnèrent le spectacle[Par Nathalie Preiss] Allusion, en situation, à l’épisode de la Genèse (11, 1-9) où, après le Déluge, les hommes parlent tous une même langue et décident de construire une ville et une tour à la hauteur de leur orgueil (le « sommet » doit « pénétre[r] ») les cieux »), que Yahvé détruit, entraînant confusion des langues et dispersion des hommes sur terre, d’où le nom de « Babel » (dérivé du verbe hébreu qui signifie « confondre, mélanger »).. De guerre lasse, monsieur, je me fis templier [Par Nathalie Preiss] L’ordre chrétien des Templiers, à vocation tout à la fois religieuse et militaire, s’était formé en 1095 sous le règne de Philippe Ier : son siège se trouvait au nord de Paris, d’où les noms de la « rue du Temple » et du « boulevard du Temple » » (Théodore Faucheur, Histoire du boulevard du Temple depuis son origine jusqu’à sa démolition, Paris, Dentu, 1863, p. 3). De France, l’ordre avait essaimé dans toute l’Europe. Fondé par des gentilshommes, qui s’étaient donné le nom de « Pauvres Chevaliers du Christ », il s’était assigné pour mission l’accueil et la défense des pèlerins en Terre Sainte et la protection des lieux saints (le nom de « templier » venant du temple de Salomon où Jésus Christ enseignait). Mais, issu des rangs de la noblesse, il avait aussi une ambition politique qui pouvait faire de l’ombre au souverain en place, et, né sous Philippe Ier, il fut interdit par Philippe le Bel, qui fit arrêter en 1307 son grand maître et d’autres chevaliers (voir la note suivante), soutenu par le pape Clément V, qui prononça la dissolution de l’ordre, le 3 avril 1312. Si Reybaud se fait « templier », c’est que cette dissolution ne signe pas la disparition de l’imaginaire de l’ordre, entretenu au XVIIIe siècle par la franc-maçonnerie, et nourri, au XIXe siècle, par le lien privilégié du romantisme avec le Moyen Âge chrétien. C’est ainsi que, sous l’Empire, le franc-maçon Bernard-Raymond Fabré-Palaprat, crée un nouvel ordre du Temple (et s’en proclame grand maître), qui vacille dès la Restauration, et s’éteint, après bien des vicissitudes, en 1870 (voir Philippe Josserand, « Les Templiers en France : histoire et héritage », Revue historique, 2014/1, n° 669, p. 179-214. [https://www.cairn.info/revue-historique-2014-1-page-179.htm]). Reybaud se fait l’écho ironique de cette difficile résurrection dans son article déjà cité du Nouveau tableau de Paris au XIXe siècle, qu’il termine (et en termine) avec les Templiers ainsi : « La résurrection des Templiers est plus sérieuse. Vous avez là M. Jacques Molay, je me trompe, M. Barginet de Grenoble, qui ne baisserait pas le regard devant Philippe-le-Bel. L’ordre mondain a repris le manteau blanc et la croix rouge, la toque doublée d’hermine et les bottes molles à longs éperons d’or. Nous sommes au quatorzième siècle ; nous jouons au costume et à la cérémonie, comme si nous n’avions pas assez de la comédie bourgeoise et des loges maçonniques ! » (p. 207). : c’était un remède héroïque. Si l’ordre avait vécu cinquante jours de plus, peut-être devenais-je le soixante et dixième successeur de Jacques Molay[Par Nathalie Preiss] Dernier grand maître des Templiers (voir la note précédente), Jacques de Molay fut arrêté, ainsi que tous les autres chevaliers de France, sur l’ordre de Philippe le Bel, le 13 octobre 1307, et sommé d’avouer péchés et crimes de l’ordre. Parce qu’il s’était rétracté – « J’ai trahi ma conscience, il est temps que je fasse triompher la vérité. Je jure donc, à la face du ciel et de la terre, que tout ce qu’on vient de lire des crimes et de l’impiété des Templiers est une horrible calomnie ; c’est un ordre saint, juste, orthodoxe ; je mérite la mort pour l’avoir accusé à la sollicitation du pape et du roi… » (cité par Théodore Faucheur, op. cit., p. 6) –, il fut condamné au supplice du feu, à Paris, le 18 mars 1314. Considéré comme un martyr, sa mémoire avait été entretenue par le nouvel ordre du Temple qui, à partir de 1808, célébrait tous les ans l’anniversaire de sa mort, jusqu’à l’extinction dudit ordre (voir Philippe Josserand, art. cit.), d’où le regret de Paturot ! .

Cependant c'est à cette époque de notre vie que nous devons, Malvina et moi, l’une de nos plus vives satisfactions. Nous connûmes alors le grand Mapa[Par Nathalie Preiss] Nom que Gannau (né vers 1805, mort vers 1850), joueur ruiné qui officiait sur un galetas d’un atelier de sculpture de l’île Saint-Louis où il confectionnait des « plâtras », figurines destinées à incarner sa théorie (d’où le nom donné aux feuilles volantes où il exposait sa doctrine. Voir Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, op. cit., p. 430), s’était donné lui-même, en raison de sa conception – tout à la fois inspirée par le christianisme et fort éloignée de lui théologiquement –, d’un Dieu androgyne, Évadah, incarné dans le couple improbable de la Vierge Marie et du Christ, lui-même incarné dans le couple Peuple-Liberté : « Et le Verbe s’est fait Homme dans un homme du nom de Jésus ; et le Verbe s’est fait Peuple dans un peuple du nom de France ; et le Verbe unité Homme s’est fait chair dans le sein d’une Vierge du nom de Marie ; et le Verbe unité Peuple s’est fait chair dans le sein d’une Vierge du nom de Liberté. » (cité par P. Bénichou, op. cit., p. 431). Son disciple le plus fervent fut L.-Ch. Caillaux, auteur de L’Arche de la nouvelle alliance, mais l’auteur dramatique Félix Pyat ou l’éditeur Hetzel furent aussi de ses fidèles, si l’on en croit Charles Yriarte dans son Paris grotesque. Les Célébrités de la rue (1864). Singulière, cette religion s’inscrit néanmoins dans ce large mouvement de pensée, évoqué plus haut, qui, face à l’atomisation de la société révolutionnée, cherche à lui redonner une unité, à la « régénérer » et emprunte au christianisme, au risque de l’hérésie, ses concepts. Et, si Jérôme et Malvina, après avoir épousé la cause saint-simonienne, adhèrent si facilement à celle du Mapah, c’est qu’Enfantin, on l’a vu (voir, supra, la note associée à « prêtresse »), appelait de ses vœux un couple prêtre, voire un Messie féminin, sans toutefois aller jusqu’au Dieu androgyne, comme le souligne Reybaud lui-même dans ses Études sur les réformateurs contemporains (1840) : « Cette venue de la femme, cette attente d’un Messie de l’autre sexe fut le long rêve de la dernière période saint-simonienne. » (op. cit., p. 107).. Le Mapa, monsieur, fut l’idéal de tous ces pontifes nouveaux. Il les dépassait comme le chêne dépasse les bruyères. Figurez-vous une barbe vénérable, une élocution facile, un air avenant : tel était le Mapa[Par Nathalie Preiss] Portrait fort proche de celui que dessine Charles Yriarte dans son Paris grotesque : « Le Mapah avait nécessairement dépouillé le vieil homme, il avait laissé croître sa barbe, se coiffait d'un feutre gris, revêtait sa blouse et chaussait des sabots./Celui qui fut Gannau avait été l'un des plus beaux hommes de son temps ; sa tête était restée belle et avait contracté, sous l'empire de la maladie, et par suite des jeûnes et des macérations forcés, une certaine noblesse qui affirmait sa divinité. Le teint était pâle et la face émaciée, le tissu avait pris une transparence ascétique, les yeux s'étaient voilés et le front, qui se dépouillait chaque jour, s'était ennobli en se découvrant. » (op. cit., p. 98).. Il séduisit Malvina au premier abord. Sa religion était dans son nom, formé de l’initiale de maman et de la finale de papa, c’est-à-dire ma-pa : un mythe, un symbole, l’homme et la femme, la mère et le père, le résumé de l’humanité ; la femme avant l’homme, car c'est la femme qui engendre, si c’est l’homme qui féconde. Il fallait l’entendre expliquer son système, ce divin Ma-pa ! Les paroles coulaient de ses lèvres comme le miel[Par Nathalie Preiss] Application, en situation, à celui qui unit en lui et en son système le masculin et le féminin, la vierge Marie et le Christ, des paroles d’amour de l’époux à l’épouse dans le Cantique des Cantiques : « Tes lèvres, ma fiancée,/ distillent le miel vierge. » (4, 11). Son disciple Caillaux, dans une lettre citée par Yriarte, insiste sur l’éloquence du Mapah : « Gannau était prodigieusement éloquent. Sa parole immense faisait passer l’étrangeté de ses néologismes. » (op. cit., p. 111). Aussi peut-on songer également ici à la formule biblique attachée à la parole des prophètes de l’Ancien Testament, témoin le passage du « livre avalé » (la parole de Yahvé) du Livre d’Ezéchiel : « “Fils d’homme ce qui t’est présenté mange-le ; mange ce volume et va parler à la maison d’Israël ”. J’ouvris la bouche, et il me fit manger le volume, et il me dit ; "Fils d’homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne ”. Je le mangeai et il fut dans ma bouche doux comme le miel. » (Ez., 1, 3-4). . Depuis les beaux jours du symbolisme indien et de la mythologie grecque, on n’avait rien connu de plus véritablement hiéroglyphique, cabalistique et hermétique[Par Nathalie Preiss] Pastiche desdits néologismes chers au Mapah (hérités peut-être de sa familiarité avec la verve néologique de la phrénologie, qui cartographie et identifie, à partir des protubérances du crâne, les facultés de l’amativité etc.), mais qui rend bien compte de l’éclectisme de son inspiration et de sa lecture de la révélation progressive du principe divin, de l’Inde primitive (d’où l’adjonction d’un « h » à « Mapah ») au monde moderne, en passant par Israël et la cabale, l’Égypte des hiéroglyphes et la Grèce d’Hermès. Yriarte précise que Caillaux inondait Paris de bas-reliefs hiéroglyphiques destinés à répandre la doctrine du Mapah : « Caillaux […] passait ses jours et ses nuits à modeler des bas-reliefs, contenant en signes hiéroglyphiques, toute l’histoire de sa religion ; il avait symbolisé l’androgynisme et cette notice n’aurait son intérêt qu’en y joignant la reproduction de l’une de ces tables mystiques que, dans cinq-cents ans, on prendra pour des bas-reliefs égyptiens venus de Denderah ou de Louksor. Nous avons fait tous nos efforts pour les retrouver, sans y parvenir, et pourtant, depuis 1844 jusqu’en 1846, le Mapah en inonda Paris. » (op. cit., p. 96).. Oui, monsieur, le Mapa a laissé plus de traces dans mon esprit que tous les réformateurs pris ensemble, sans en excepter Saint-Simon et M. Gustave Drouineau[Par Nathalie Preiss] L’illustration in-texte de Grandville, qui occupe la partie gauche de la page, et repose sur l'harmonieuse union de l'"image-femme" et du "texte-homme", joue sur le langage hiéroglyphique et redouble l’alliance du masculin et du féminin, qui fait l’identité même du Mapah, dont la poitrine arbore, en grandes capitales, un « MA » et « PA », situés de part et d’autre de la frontière des boutons de chemise ; inscription reprise avec variante, juste en dessous, en petites capitales : « MAN » « PA ». Mais, par un savant chiasme androgynique, l’on remarque, en arrière-plan, que, du côté maternel, se trouvent tous les attributs dits masculins, avec, de bas en haut, le sabre pour sabrer et sabler le champagne, situé au-dessus, puis les queues de billard enrubannées, la bourse, et, pour finir, le narguilé, alors que, du côté masculin, selon une exacte symétrie, l’on distingue des attributs dits féminins, avec, de bas en haut : la colombe, bientôt métamorphosée en flèche de l’amour, reliée au corset aguicheur d’un mannequin en vitrine (qui reprend un tableau de l’exposition du « Louvre des marionnettes » d’Un autre monde, placé à côté de la parodie d’une parodie du tableau d’Horace Vernet des amours interdites de Judas et Tamar (sa bru), intitulée « Les deux chameaux » – alors qu’il n’y en a qu’un dans le tableau de Vernet –, qui joue sur le sens de « prostituée » du terme « chameau », dans l’argot d’alors), avant la quenouille et le biberon de Darbo Fils, 6, passage Choiseul, « seul breveté d'invention et de perfectionnement pour les biberons et les bouts de sein » [https://www.britishmuseum.org/collection/term/BIOG222437], qui faisait fureur à la quatrième page des journaux ! Et la composition de la gravure avec pour axe central la silhouette longiligne du Mapah invite aussi à établir des correspondances horizontales, tramant le fil d’une autre histoire : celle de l’amour vénal, précisément à l’horizontale, comme la vie orientale, selon la vignette de la Physiologie de l’Anglais à Paris (Paris, Fiquet, 1842) de Charles Marchal, évoquant le dandy couché, occupé à fumer son narguilé (p. 112. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1034478/f114.highres]), à qui « Dieu a donné le chameau pour […] traverser » le « désert » de la vie (p. 35. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1034478/f37.highres]) (champagne et flèche de l’amour sont sur la même ligne, de même que la bourse et le mannequin), qui peut se terminer en quenouille ou en « mal de mère », selon le style des Physiologies d’alors (narguilé, quenouille et biberon sont situés sur le même plan). .

Ces tentatives ne constituaient pas toutefois une position sociale, les rêves ne font pas vivre longtemps. Malvina y mettait du sien tant qu’elle pouvait, l’excellente fille ; cependant nous n’allions qu’à force de privations. D'ailleurs, dans la force de l'âge, il était honteux de n'avoir pas su encore me ménager des ressources qui me fussent propres. J’en rougissais malgré moi ; mais, quand il s'agissait d’adopter une carrière, des scrupules puérils me retenaient. Mon oncle me fit faire, à l'insu de Malvina, quelques ouvertures. Il était vieux, sans enfants: j’étais son seul héritier : il m’offrit de me céder son commerce de son vivant, de me diriger, de m’initier. L'orgueil, monsieur, fut plus fort que le besoin. Ce mot de bonnetier me révoltait : c’était mon cauchemar. Je me disais qu'il était indigne d’un homme littéraire comme moi de végéter dans la bonneterie, d’être bonnetier, de vendre des bonnets, et de coton encore ! Plus mon oncle se montrait pressant, plus j’éprouvais de répugnance. Un jour le hasard nous mit face à face sur le boulevard du Temple[Par Nathalie Preiss] Si le lieu de la rencontre entre Paturot et son oncle bonnetier n’a rien d’étonnant, puisque le boulevard du Temple (appelé aussi boulevard du crime en raison de la concentration sur ce boulevard de théâtres spécialisés dans le mélodrame) se situe dans le quartier du Marais, celui des rentiers et des petits commerçants, friands de ce type de spectacle, le choix dudit boulevard n’a pas seulement valeur sociologique mais aussi symbolique, placé qu’il est à la fin d’un chapitre consacré aux religions nouvelles, épousées tour à tour par Paturot. En effet, ce boulevard doit son nom à la proximité du monastère des Templiers originels (voir la note associée à ce mot), ordre renouvelé au début du siècle et dans lequel Paturot, en désespoir de cause, pense entrer : aussi, malgré qu’il en ait, l’oncle se voit-il ainsi accueilli au sein des différents temples évoqués (du temple des saint-simoniens à celui des Templiers en passant par celui de l’Église française). L’on touche là à la complexité d’un texte « multifoyers » (voir l’Introduction critique): si, du point de vue de Paturot, l’oncle bonnetier tranche avec les différents systèmes et religions évoqués, selon l’opposition attendue entre matériel et spirituel, terre et ciel, prose et poésie, du point du vue de Reybaud, associer l’oncle, via le boulevard du Temple, aux sectateurs de ces différents « temples », c’est réduire l’opposition et renvoyer dos à dos bonnet de coton et gros bonnets des religions nouvelles, et s’offrir ainsi le luxe, après les Études sur les réformateurs sociaux, d’un discours plurivoque sur ces derniers. . Le digne parent vint à moi, me serra main :

« Eh bien, Jérôme, es-tu décidé ? me dit-il. — Jamais, mon oncle, jamais ! » répliquai-je.

Et je m’enfuis à toutes jambes, comme si je venais d’échapper à un grand péril.

Que d’orages, monsieur, m’attendaient encore sur cet océan parisien, avant que je pusse jeter l’ancre dans le port de la filoselle et du tricot[Par Nathalie Preiss] La filoselle, tissu ajouré, fabriqué à partir de bourre de soie et de coton, servait notamment à la confection de gants et de bas : dans les armoiries du Paturot, figurant sur le premier plat du cartonnage d’éditeur de cette édition illustrée de 1846, à la différence de la vignette représentant ces armoiries au chapitre VIII de la Seconde Partie, ce sont bien des bas de filoselle qui revêtent les deux présentoirs pour bas, deux jambes en l’air (de Malvina ?), situés de part et d’autre du blason de Paturot, qui a pris pour devise bonnetière : « Je n’en fais qu’à ma tête » ! à l’envers, assurément ! ![Par Nathalie Preiss] Reprenant un certain nombre d'éléments du frontispice, le cul-de-lampe qui achève le chapitre montre Jérôme fuyant le fantôme de la bonnetterie, avec son bonnet de coton, ses bas de filoselle, et sa veste en tricot (voir, dans l'"Avant-Propos", la note associée à "édition illustrée").


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