Corpus Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale

1-III : Paturot gérant de la société du bitume de Maroc.

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III[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National du dimanche 4 septembre 1842, il n'y a pas de titre mais le numéro, en romain, du chapitre: «III». Le titre est inséré dans le texte, comme suit: «Et il continua:/Paturot, gérant de la Société du Bitume de Maroc», tandis que, dans cette édition de 1846, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, on lit : «Et il continua:/Depuis que la porte de Ménilmontant s'était fermée sur moi [...]». PATUROT GÉRANT DE LA SOCIÉTÉ DU BITUME DE MAROC[Par Nathalie Preiss] Le Maroc tient son nom, depuis 1511, de sa capitale « Marrakech », et est dénommé sur les cartes du XIXe siècle comme le « royaume de Maroc », d’où, ici, l’absence de l’article. Si le Maroc possède en effet plusieurs gisements de ce composé d’hydrocarbures qu’est le bitume naturel, appelé à remplacer alors avantageusement le macadam pour le revêtement des rues et à attirer les spéculateurs de tous poils, il est ici convoqué aussi en raison de son actualité, liée à la conquête par la France, depuis 1830, du pays voisin, l’Algérie, où l’émir Abd-el-Kader avait organisé une résistance forte contre l’occupant. Apparu dès le feuilleton du National du 4 septembre 1842, ce titre (alors inséré dans le texte, il devient titre à part entière du chapitre IV, paru dans le feuilleton du 9 septembre), il revêt une actualité, à tous égards brûlante, dans cette édition de 1846, puisque l’émir Abd-el-Kader, figure de la résistance contre les actions et exactions de la France et, notamment du général bientôt gouverneur général de l’Algérie, Bugeaud, est obligé, après la prise de sa smalah le 16 mai 1843 à Taguin (immortalisée par un tableau de commande du peintre officiel de la monarchie de Juillet, Horace Vernet : [https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Prise_de_la_smalah_d_Abd-El-Kader_a_Taguin_16_mai_1843_Horace_Vernet.jpg]) de se réfugier au Maroc où il lève des troupes : il sera battu à la bataille d’Isly, le 14 août 1844 et, en 1847, finira par se rendre au général Lamoricière..

Le récit des aventures du pauvre Jérôme commençait à m'intéresser. Cette nature candide, accessible aux illusions et disposée aux expériences, résumait par plus d’un point l’histoire et la situation d’esprit de la jeunesse actuelle[Par Nathalie Preiss] Condensation, en une phrase, de différentes figures auxquelles le personnage de Paturot est redevable (voir l'Introduction critique): le Candide de Voltaire, le poète devenu petit journaliste, Lucien de Rubempré et ses illusions perdues de Balzac, l'Octave de La Confession d'un enfant du siècle (1836) de Musset, aux expériences désillusionnées, sous les ailes de "l'ange du crépuscule". . Je me montrais donc exact au rendez-vous qu'il me donnait, et je le voyais, de son côté, devenir plus communicatif à mesure qu'il se familiarisait davantage avec moi.

« Quand vous eûtes quitté le saint-simonisme, lui dis-je, quel parti prîtes-vous ? — Ne m’en parlez pas, monsieur : c’est ici que commencent mes plus tristes aventures. »

Et il continua :

Depuis que la porte de Ménilmontant[Par Nathalie Preiss] La communauté saint-simonienne, créée par le « pape » Enfantin, dans sa propriété de Ménilmontant (voir, dans le chapitre II de la Première partie, la note associée à ce mot). s’était fermée sur moi, nous vivions assez tristement. J’avais vu s’effeuiller mes premiers rêves, s’évanouir mes plans imaginaires, se flétrir mon idéal. Quand on entre dans la vie, monsieur, on se la figure volontiers comme une chose éthérée ; on en fait un Eden que l'on peuple de fantômes gracieux, et où il suffit, pour se maintenir en santé et en joie, de contempler la nature et de respirer le parfum des fleurs. Tout est beau, tout est bon ; la pensée ne touche à rien sans l’embellir et le colorer. Il semble que l’humanité a le bonheur sous la main, que la douleur n’est qu’un malentendu. Des besoins, on n’en connaît pas ; des soucis, on n’a que celui d’aimer, d’être aimé, de s’épanouir, de se laisser vivre. Oh ! les illusions de la jeunesse, que c’est beau, mais que c'est court !

Je n’en étais plus là ; je touchais à la seconde période de l’existence. Malvina m’y rappelait souvent ; elle était impitoyable pour tout ce qui touche à la vie matérielle. Elle aimait la galette du Gymnase, le théâtre à quatre sous, le flan[Par Nathalie Preiss] Reybaud joue là, et jusqu’à la fin du paragraphe, sur tous les topoï de la littérature consacrée à la grisette, qui brode sur ses loisirs et plaisirs, notamment ici son goût et pour le théâtre (elle hante le Gymnase, sis boulevard Bonne Nouvelle, dévolu au genre du vaudeville, créé en 1820 par Delestre-Poirson, et le théâtre des Funambules, bâti en 1816 au 68, boulevard du Temple, dit « Boulevard du crime », où se produisait notamment le célèbre mime Deburau, auquel, en 1833, Jules Janin avait consacré un ouvrage intitulé Deburau. Histoire du théâtre à quatre sous) et pour la galette qu’on y vend au kilomètre. Si l’on en croit la Physiologie de la grisette de Louis Huart (1841), vignette de Gavarni à l’appui, la grisette se livre à « des réflexions de haute gastronomie sur le mérite de la galette du Gymnase et de la galette de la Porte Saint-Denis » (p. 36-37), où « le père Coupe-Toujours » « débite chaque jour environ cent cinquante mètres de galette » ! (p. 38), témoin cette lithographie de Bouchot intitulée « Le Boulevard St Denis » (Le Charivari, 3 janvier 1844), où deux grisettes font dans la philosophie gastro-ploutocratique: « Oh ! Joséphine, comme les millionnaires sont heureux !..... toute la journée ils peuvent manger de la galette !.... » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30554442/f3.highres]. Précisons que Paul de Kock, dans La Grande Ville. Nouveau tableau de Paris, souligne que le "pâtissier du Gymnase", avec un débit de neuf cents à mille galettes le dimanche, semble l'emporter sur le père Coupe-Toujours, et attire des chalands plus choisis (Paris, Au bureau des publications nouvelles, 1842, t. I, p. 56). et les socques plus ou moins articulés[Par Nathalie Preiss] Sortes de semelles épaisses en cuir et, le plus souvent, en bois, articulées, que l’on passe sous la chaussure pour éviter l’humidité. Inutile de préciser que, dans les études et caricatures de mœurs du temps, et Reybaud leur emboîte le pas !, les socques se désarticulent, témoin la Physiologie de la grisette, qui, à propos de la grisette nécessiteuse, précise : plutôt que d’avoir recours au prêt sur gages du Mont-de Piété, « elle aime mieux […] un vieux tartan [voir infra] et une paire de socques désarticulés » (p. 31).. Elle se plaignait de la charcuterie, qui formait alors la base de nos repas ; et me tenait pour un être profondément incapable, parce que je ne lui avais pas encore donné un tartan neuf [Par Nathalie Preiss] Étoffe de laine à carreaux d’origine écossaise, le tartan désigne alors, par métonymie, le vêtement lui-même, un plaid ou, pour les dames, un châle qui descend jusqu’aux pieds. C’est à partir de 1820 que la mode écossaise s’était répandue en France, sans doute à la suite de la découverte de l’œuvre de Walter Scott et du succès de La Dame blanche (opéra-comique en trois actes de François Adrien Boiëldieu, livret d’Eugène Scribe d’après Guy Mannering et Le Monastère de Walter Scott, créé le 10 décembre 1825 à l’Opéra-Comique). Aussi, dans le Journal des dames et des modes du 25 décembre 1825, peut-on lire : « […] on veut de l’écossais partout : sur le col, en sautoir ; sur les épaules, la poitrine et le dos, en écharpe ; sur la tête, en turbans, en chiffons, en chapeaux demi-habillés ; enfin en robes de poil de chèvre, et en manteaux de madras”. » (p. 568. Sur le sujet, voir Hélène Denis, « L’Imaginaire du goût: Motifs “écossais” dans le paysage parisien au début du XIXe siècle », French Historical Studies, vol. 22, N°4, 1999, Duke University Press).et une chaîne en or. Dîner au restaurant à quarante sous[Par Nathalie Preiss] Un sou vaut alors cinq centimes : il s’agit donc d’un restaurant à deux francs (l'équivalent de cinq euros actuels), peu cher (néanmoins cette somme représente un peu plus que le salaire journalier d’une grisette) et fort chiche. Aussi, dans ses « Prophéties charivariques » (1846), le caricaturiste Charles-Marie de Sarcus, dit Quillembois, ironise-t-il, avec cette légende : « Les restaurants à 40 sous donneront avec les quatre plats, le dessert et la bouteille de Château Margot, un billet de stalles à l’Opéra comique. » [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_carg018143_rec_001.jpg?itok=Bqb_Gq33]. , faire une partie d’ânes à Montmorency[Par Nathalie Preiss] Toutes les études de mœurs du temps soulignent le plaisir dominical de la grisette : les bals champêtres, dont celui, fort prisé, de Montmorency, croqué en 1830 par Victor Adam [https://davidbrassrarebooks.cdn.bibliopolis.com/pictures/05980_606.jpg?auto=webp&v=1720712533], avec ses promenades à dos d’âne : le galop le plus effréné n’est pas forcément celui du cancan, si l’on en croit Chicard et Balochard, les auteurs de la Physiologie des bals de Paris (1841) : « Jeunes filles, allez visiter Montmorency ; vous y danserez, c’est sûr./Vous ne quitterez point la charmante vallée sans avoir fait un pèlerinage quelconque à âne. Trottez, jeunes filles, trottez, mais ne galopez pas ; rien n’est dangereux comme cette sorte de galop » (p. 18) ; quant à la grisette Phrasie, la bien nommée, elle tranche : « Moi je n’aime pas [les ânes] de Montmorency, ils sont trop fringans ; la dernière fois, le mien a pris le mors aux dents… ma robe s’est accrochée, et j’ai fait la culbute. » (A. Dartois, É. Vanderbuch, Ch. Moreau de Commagny, La Grisette mariée, 1829, p. 33)., aller entendre feu Marti à la Gaieté[Par Nathalie Preiss] Il s’agit du comédien Jean-Baptiste Marty (1779-1863), sorti du Conservatoire et entré en 1802 au théâtre de la Gaîté (fondé en 1759 par Nicolet, sis boulevard du Temple, dit « boulevard du crime », à côté du théâtre des Funambules, il avait été reconstruit après l’incendie de 1835), où il franchit ensuite avec succès toutes les étapes de la carrière dramatique, jusqu’à sa « mort », sa retraite du théâtre, en 1834. Il s’était illustré notamment dans les mélodrames de Pixerécourt (avec lequel il partagea la direction du théâtre), tels La Citerne (1809), Marguerite d’Anjou (1810), Le Chien de Montargis ou La Forêt de Bondy (1814), Le Mont Sauvage (1821) (très apprécié de Vautrin qui, dans Le Père Goriot, en fait l'article devant Mme Vauquer : "'Je vais au boulevard admirer M. Marty, dans Le Mont Sauvage [...]. Si vous voulez, je vous y mène ainsi que ces dames"), La Peste de Marseille (1828), les vaudevilles, comme La Fille du portier d’Étienne Arago (1827) ou la comédie, avec La Femme médecin de Pierre Besnard (1806), répertoire de nature à satisfaire les goûts de la grisette. Son dernier rôle fut celui de Léonard dans le drame de Jean-Baptiste Pellissier, Léonard ou Le Pendu (1834), avant de se retirer à Charenton dont il devint maire et bienfaiteur., lui semblait la plus grande somme de plaisirs que Dieu ait pu accorder à ses créatures. Je passe sous silence son goût désordonné pour les pralines, qui souvent prit un caractère ruineux.

Nous vivions donc tous les deux sous le même toit, dans la même chambre ; elle le réel, moi l'idéal ; elle ne rêvant que le macaroni au gratin[Par Nathalie Preiss] Le singulier désigne le mets lui-même et, dans Gastronomie : récits de table, Charles Monselet rend hommage à la recette de Rossini, rival de Dumas en la matière et manière : « Si l’on savait quel coulis de viandes, quelle purée de tomates, quelle fleur de parmesan, quelle crème de beurre, quelle finesse de pâte et quel point de cuisson, quelle surveillance active et quels soins minutieux exige ce mets compliqué, on renoncerait à des contrefaçons pitoyables, qui déshonorent la cuisine française, la première cuisine du monde ! Il faut tout le génie de Rossini, l’auteur de Guillaume Tell, pour composer un macaroni parfait. » (Paris, Charpentier et Cie, 1874, p. 352). Le singulier s’explique aussi par le fait que la pâte des macaroni, comme celle de la galette (voir supra), se fabrique « au kilomètre », avant d’être coupée en « tubes » : c’est ainsi que, dans Un autre monde (1844), Grandville, pour dénoncer la littérature industrielle, fait entrer dans une cornue des tranches de roman feuilleton, sorties d’un dévidoir à coton, qui ressortent, pour le consommateur-lecteur, sous la forme d’un long serpent de galette, étiqueté « style macaronique » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3120537/f360.highres] (l'adjectif est emprunté à l'italien et, à partir du XVe siècle, métaphoriquement, l'expression a désigné, à l'instigation d'Odasi di Bartolemo, un style de vers où se mêlent latin, italien dialectal, terminaisons fantaisistes, avant de signifier un genre burlesque et, péjorativement, un style tout à la fois composite et contourné. Voir Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Paris, Dictionnaires LE ROBERT, 1992, t. II). , moi repu de chimères. Le contraste était grand, la lutte fut vive ; elle se renouvela plus d'une fois : mais je sentais bien en moi-même que le résultat n'en serait pas douteux, que le démon dominerait l’ange, qu’Ève embaucherait Adam[Par Nathalie Preiss] Tout ce passage semble opposer la poésie défunte de Paturot, ex-poète romantique, et la prosaïque Malvina, plus familière des romans de Paul de Kock et du manuel de La Cuisinière bourgeoise que de l’œuvre de Hugo. Mais, plus subtilement, Reybaud, par ce contraste entre l’ange et la bête, joue aussi de et avec l’esthétique de Hugo, fondée, on le sait, sur l’alliance plus dialectique que contrastée entre ange et bête, lumière et ombre, sublime et grotesque (Préface de Cromwell, 1827), et renvoie ainsi les époux dos-à-dos (voir aussi la note suivante). Antithèse et chiasme se conjuguent en effet dans le conjugum Paturot : Malvina « rêvant » idéalement de macaroni quand Jérôme est prosaïquement « repu de chimères ».. Au milieu de tous les mécomptes qui m’assiégeaient, de toutes les déceptions dont j’étais la proie, je ne savais plus où reposer ma pensée [Par Nathalie Preiss] L’illustration hors-texte de la formule du texte : « Elle, ne rêvant que macaroni au gratin ; moi, repu de chimères », avec un Jérôme accablé (gît aux pieds – foulée au pied ?– l’œuvre de l’ex-poète chevelu, Les Fleurs du Sahara) et une Malvina en majesté, La Maison blanche de Paul de Kock (voir la note associée à cette oeuvre au chapitre I) à la main, souligne certes le parallèle et le contraste évoqués dans la note précédente mais la légende proprement dite, « Le socius de Jérôme » (soit, en latin, « l’allié, l’associé, le compagnon », littéralement, « celui qui partage le même pain », de Jérôme), qui ne reprend pas le texte et renvoie à Malvina, insiste bien aussi, ne serait-ce que par le choix d’un substantif masculin, sur la réversibilité et l’égalité des positions, suggérée plus haut. ; et Malvina était là, toujours là, me traitant de cornichon et de serin[Par Nathalie Preiss] « Noms d’oiseau », si l’on peut dire, caractéristiques du vocabulaire de la grisette (voir les notes respectives associées à ces termes dans le chapitre I), vue, elle, par la littérature du temps, comme un « oiseau de passage ». , épithètes qui lui étaient familières, me montrant d’un air moqueur le luxe qui circulait sous nos yeux, ces carrosses qui sillonnent les rues, les savoureux comestibles étalés sous les vitres des traiteurs, les velours, les robes de soie, les dentelles, les bronzes, les ameublements somptueux que la capitale semble déployer sur tous les points comme une insulte à la misère. Ce spectacle, monsieur, c'est pour le pauvre la tentation de Jésus-Christ sur la montagne[Par Nathalie Preiss] Allusion notamment à la deuxième tentation de Jésus par le diable (évoquée par les trois évangiles synoptiques) qui, d’une hauteur, lui fait voir tous les royaumes de la terre et lui dit : « “Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été remise, et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elle t’appartiendra tout entière” ». , et il y est en butte tous les jours.

Dans la maison où nous occupions une mansarde habitait un homme de quarante ans environ, dont la physionomie et la mise m’avaient frappé. Des bagues en brillants à tous les doigts, un luxe énorme de chaînes d'or qui ruisselaient sur sa poitrine, des boutons de chemise éblouissants, des breloques, des tabatières de prix, des gilets merveilleux, des habits coupés dans le dernier genre lui donnaient, pour me servir de l’expression de Malvina, l’aspect d'un homme cossu. L’âge avait un peu dégarni son crâne ; mais un toupet, parfaitement en harmonie avec les cheveux, réparait le ravage des années[Par Nathalie Preiss] Pour les crânes dégarnis, la garniture d’un faux toupet était fort à la mode (comme les fausses nattes pour les femmes), témoin cette réflexion de Paul de Kock: "le faux-toupet enfonce la perruque; on le trouve plus léger, plus jeune, et surtout plus trompeur" ("Les faux-toupets", dans La Grande Ville, éd. cit., t. I, p. 64), et Gavarni de mettre en scène, dans une lithographie de la série « Le Chevalier de Nogaroulet », parue dans Le Charivari du 9 novembre 1839, le malheureux Alcibiade Cliquet, qui s’arrache littéralement les cheveux à rédiger « une réclame pour les faux toupets dans un grand journal » [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3053481q/f3.highres]. Notons que ledit faux toupet était devenu non l’insigne royal mais le stigmate caricatural de Louis-Philippe, le roi bourgeois : dans la caricature non signée « L’ordre de Chose dans le plus grand des astres », parue dans Le Charivari du 22 août 1833, la couronne fait place au faux toupet, et le sceptre au parapluie [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_carg045512_001.jpg?itok=Jm7w5HQO]. . Ce toupet, suivant qu’il affectait telle ou telle nuance, telle ou telle forme, avait en outre le privilège de transformer l’individu au point de faire douter de son identité. Du reste, M. Flouchippe [Par Nathalie Preiss] « Nom-valise » alliant le « chipeur » (de « choper, en argot, « prendre ») et le « floueur », « tricheur au jeu », bientôt synonyme d’escroc en tous domaines, selon la Physiologie du floueur de Philipon, fondateur du Charivari, et l’article de Paul de Kock, l’auteur préféré de Malvina !, dans La Grande Ville. Nouveau tableau de Paris (t. I), publiés tous deux en 1842, l’année même de la parution de Jérôme Paturot dans Le National. S’ouvre là un filon (voir aussi l’Introduction critique) – exploité tout au long de l’ouvrage, avec la constitution d’une véritable « famille Flouchippe » (la princesse de Flibustofskoï, Chikapouff, autre mot-valise) –, celui de l’escroquerie moderne, qui passe moins par la dissimulation de malversations et de fonds douteux que par l’exhibition de spéculations coûteuses sur une absence de fonds qui ne fait pas de doute. Elle trouve sa pleine expression dans la blague (terme de l’argot militaire qui s’inscrit dans la langue en 1809), qui, sur le modèle de la blague à tabac se gonflant et se dégonflant à l’envi, désigne une plaisanterie trompeuse non par le mensonge qui cache mais par la hâblerie qui exhibe, et, partant, substitue au couple attendu, illusion-vérité, le couple plein-vide. Synonyme du « puff », la blague engendre le blagueur « puffer » « ou « puffiste » et trouve sa pleine incarnation dans Robert Macaire, pâle escroc dans le mélodrame de L’Auberge des Adrets (1823), et devenu grâce au bouffon et bouffant Frédérick Lemaître (ancien acteur des Funambules), le type du blagueur au XIXe siècle, dont la série de Daumier et Philipon, Les Cent-et-Un Robert-Macaire (Aubert, 1839 et 1840), parus initialement dans Le Charivari (26 août 1836-25 novembre 1838), fera souffler tout au long du siècle le vent de la blague et flotter « le macairisme » « dans l’espace en molécules invisibles » (James Rousseau, Physiologie du Robert- Macaire, Paris, J. Laisné, 1842, p. 94). Et, assurément, avec son art de la montre, évoqué quelques lignes plus haut, et développé plus loin, Flouchippe et Robert Macaire ne font qu’un (voir infra). (il se donnait ce nom) jouissait d'une figure avenante, de manières aisées, d’une prestance heureuse. Tout en lui annonçaient la richesse, la joie et l’expansion. Il occupait le premier[Par Nathalie Preiss] C’est-à-dire, dans l’immeuble bourgeois à cinq étages de l’époque, l’étage dévolu aux plus riches, témoin la fameuse « Coupe d’une maison parisienne le 1er janvier 1845 » de Bertall [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55780382/f125.highres], parue au tome II du Diable à Paris (reprise en première de couverture du numéro 14 du Magasin du XIXe siècle, intitulé Les Etages de la vie, 2024)., avait groom[Par Nathalie Preiss] Nouveau signe extérieur de richesse. Sous le vent de l’anglomanie, le terme qui, en anglais, signifie « petit garçon » puis « valet » (Dictionnaire historique de la langue française, éd. cit.) désigne, à partir de 1826, le « laquais d’un jeune homme élégant » ; sous la monarchie de Juillet, dans le bestiaire de la fashion, de la mode, il est associé au « lion » (le dandy) et prend le nom de « tigre », qui, « orné de son chapeau à cocarde noire, de sa veste jaune et de son grand gilet tigré », assortis de « guêtres en cuir jaune et d’une ceinture de même étoffe, a pour profession spéciale de se tenir perché derrière un cabriolet ou de monter à cheval pour suivre un tilbury à la distance de vingt- cinq pas. » (Louis Huart, Museum parisien, Paris, Aubert, 1841, p. 30, 29) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1025063s/f46.highres]. et cabriolet, et dînait tous les jours en ville[Par Nathalie Preiss] En 1827, avait paru (imprimé par les presses de Balzac et dû à la plume d’Émile Marco de Saint-Hilaire), le satirique L’Art de ne jamais déjeuner chez soi et de dîner toujours chez les autres par M. Le Chancelier de Mangeville », auquel le blagueur chevalier d’industrie Flouchippe n’a rien à envier..

Depuis quelque temps, je m'étais aperçu que, à chacune de nos rencontres dans l’escalier, M. Flouchippe m’honorait de son plus gracieux sourire. Dans l’expression de ses traits se laissait entrevoir on ne saurait dire quelle intention de me faire des avances et d’engager la conversation. Cependant, comme tout se bornait à quelques témoignages de politesse, je me contentais de penser en moi-même que nous avions là un voisin bien élevé. J’en parlai à Malvina : mais, au lieu de me répondre, elle détourna l’entretien. C'est qu’elle méditait alors avec le Crésus du premier[Par Nathalie Preiss] Roi de Lydie (VIe siècle av.-J.C.), à la fortune et l’empire légendaires, fait prisonnier par Cyrus, roi des Perses, qui lui accordera néanmoins les abondants revenus d’une ville proche de la rivière Pactole, riche de sables aurifères – d’où l’usage de son nom, par antonomase, pour désigner tout homme à la richesse colossale et de celui de « pactole » pour désigner une abondante fortune. un plan de campagne dont j'allais bientôt recevoir la confidence, et dont je devais être l'un des héros. Prêtez-moi quelque attention, monsieur : ceci est une des calamités de ma vie ; il faut que vous sachiez comment j'y ai été conduit.

Un soir, nous soupions, Malvina et moi, triste souper, souper d’anachorètes[Par Nathalie Preiss] C’est-à-dire plus que frugal, puisque les anachorètes, dans la religion chrétienne, désignent des ermites retirés dans le désert pour mener une vie ascétique consacrée à Dieu., du fromage et des noix, quand ma fleuriste[Par Nathalie Preiss] Voir, supra, la note associée à ce terme au chapitre I., frappant la table de son couteau, s’écria :

« Ça n'est pas vivre, ça. On n’engraisse pas une femme avec des coquilles de noix ! »

L’apostrophe allait à mon adresse : je le compris et sus me contenir.

« Eh bien, qu’est-ce que ce genre-là ? poursuivit la jeune fille en élevant peu à peu le ton ; vous êtes donc de la race des poissons, que vous ne répondez pas quand on vous parle ? — Mais, Malvina, il me semble... — Il vous semble mal. Vous n’êtes qu’un être insupportable; je ne puis pas vous souffrir. »

J’étais fait à cette gamme; je ne m’en émus pas ; je savais comment se formaient ces orages, comment ils éclataient, comment ils s'apaisaient. Cette fois, pourtant, la recette ordinaire ne fut pas suffisante. Malvina consentit bien à se calmer, mais elle prit un air grave et solennel, et ajouta :

« Jérôme, écoutez-moi et parlons raison. Ça ne peut pas toujours durer ainsi. Vous vous promenez dans la lune, et moi je n’ai aucune espèce d’inclination pour ce météore. Si vous devez toujours circuler dans Paris le nez en l'air, avec l’espoir que les perdreaux tomberont tout rôtis, n, i, ni, c’est fini, il n'y a plus de Malvina. Faites-en votre deuil, et portez vos bottines ailleurs. Je ne vous dis que ça. — Malvina, comme tu le prends ! — Je le prends comme il faut le prendre, mon petit. Mon bon Jérôme, ajouta-t-elle sur un ton plus radouci, n’est-ce pas pitié de voir qu'un garçon comme toi, bien bâti, plein de moyens, agréable au physique, n’a pas la chance de faire son petit magot, de se donner quelques jouissances, de s’amasser des rentes, tandis qu’on voit un tas de pleutres, d’ignorants et de pas grand’chose, entasser des millions et des milliasses, devenir aussi riches que Louis-Philippe[Par Nathalie Preiss] Idée et image reçues de Louis-Philippe qui, à la différence du roi de la monarchie absolue, réputé prodigue et généreux, est vu comme le roi bourgeois qui tout à la fois thésaurise et économise, et fait figure de « père cassette » enrichi., avoir des calèches, des femmes en falbalas, des cochers à perruque et tout le bataclan [Par Nathalie Preiss] D'origine onomatopéique (sur le modèle de "pataclan", "patatra"), selon le Dictionnaire historique d'Alain Rey (op. cit)., le terme désigne un ensemble d'éléments hétéroclites, et l'expression "tout un bataclan" , "tout le reste" et plus! ? N’est-ce pas une honte, dis ! — Sans doute, mais — Il n’y a pas de mais ; ça doit finir. Qu’est-ce qu’il te manque pour faire fortune comme les autres ? voyons ! tu as des pieds, tu as des mains, tu es savant, tu as fait des livres. Il ne le reste plus qu’à t’ingénier, mon garçon, qu’à te pousser de l’avant. — Mon Dieu ! Malvina, est-ce que je n’ai pas cherché à me rendre utile à mes semblables ? Je leur ai parlé la langue des dieux, je leur ai apporté une religion nouvelle[Par Nathalie Preiss] La religion saint-simonienne : voir, supra, le chapitre II de cette Première Partie.. — Ne dis plus de ces bêtises, Jérôme : c’est bon pour des moutards de dix-huit mois. Nous sommes des hommes ; raisonnons comme des hommes[Par Nathalie Preiss] Dans la continuité de ce qui précède, Malvina entend bien se faire l’égale de Jérôme, son « socius ».. Tu as vu le monsieur du premier ? — Tiens !!! tu le connais, Malvina ? — Je ne te demande pas si je le connais, ça ne te regarde pas ; je te demande si tu l’as vu. — Mais oui, dans l’escalier. — Bonne boule[Par Nathalie Preiss] Métaphore familière à la grisette et au gamin de Paris, son double : il s’agit de la tête. L'expression s'est perpétuée sous la forme «bonne bille» («avoir une bonne bille»: inspirer confiance, avoir un visage sympathique, avenant). , n’est-ce pas ? figure respectable. Eh bien, il te protège, il veut te lancer. — Dans quoi ? — C’est son secret ; il veut te lancer; il t'a pris en affection ; ton air lui revient. — Mais encore faut-il savoir de quoi il s’agit. — Il le l'expliquera, mon petit. Je lui ai promis que tu irais le voir. C'est joliment meublé chez lui. — Tu y es donc entrée ? — De quoi ! il faudra vous rendre des comptes, à présent. Eh bien, excusez du peu. Vous irez chez le voisin, monsieur, et ça, pas plus tard que demain matin. »

Qui aurait pu résister à ces manières si folles et si mutines ? Je cédai, monsieur, je promis : on est bien faible, quand une fois on s'est laissé prendre dans des liens pareils. Une concession en amène une autre, et cette chaîne a d'interminables anneaux[Par Nathalie Preiss] Il n’est pas exclu que Reybaud, à l'insu de son personnage, donne ici au terme une fonction dramatique, ou, à tout le moins, programmatique, en jouant sur le double sens du terme "concession": le sens logique et le sens juridique, soit l’octroi par les pouvoirs publics d’un droit d’exploiter, en l'occurrence, des mines de charbon, d’or ou autre, des chemins de fer (voir infra)… . Le jour suivant, je descendis chez M. Flouchippe, qui me reçut dans son cabinet. Malvina avait eu raison de vanter le luxe de cet ameublement : c'était merveilleux, quoiqu’il y régnât un étalage de mauvais goût.[Par Nathalie Preiss] L’on est bien dans la logique de la blague de Robert Macaire, la logique non du « très » mais du « trop » - "les portières de damas étaient surchargées d'ornement de cuivre doré"-, non du plein mais du « plein-vide », du « gonflé », du « puff » (voir supra), indissociable du «chic» (voir la note suivante). On voyait que le propriétaire avait disposé les choses de manière à ce que l'œil fût frappé[Par Nathalie Preiss] La blague, le «puff», qui fait «paf» et «pschitt», «fait un plat» et met à plat, est bien le rire moderne de la Terreur qui rase et arase tout, d'où la nécessité de la recréation d'une distinction, artificielle, le «chic»: l'on ne s'étonnera donc pas, au chapitre X, de l'apparition d'un nouveau nom-valise «Chikapouff» (voir aussi la note du chapitre X de la Première Partie associée à ce nom). Issu , selon le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, du vocabulaire de la peinture, le terme viendrait du nom d'un élève de David, « Chicque », qu'il appréciait beaucoup ; aussi, face à une belle toile, aurait-il pris l'habitude de s'écrier: « c'est du Chicque ». Puis, le terme a désigné, plus qu'un vrai talent, une habileté de pinceau, mais sans originalité, artificielle, témoin le texte de Baudelaire paru dans Le salon de 1846, « Du chic et du poncif ». Le « chique » ou « chicque » ou « chic » associe bientôt à l'idée d'habileté artificielle, celle de l'effet « boeuf » ou « bluff », si l'on ose dire . Le chic c'est ce qui frappe, attire l'oeil, éblouit, c'est-à-dire, à l'instar de la Terreur-Méduse, aussi aveugle et c'est bien «l'effet» que produit sur Malvina et Jérôme l'ameublement «clinquant» du baron. Bref, le chic ne va pas sans le toc ni le choc, comme le souligne Eugène Furpille, dans Paris à vol de canard (1856) : «Toc – Se dit de quelque chose qui est très chique. "La marquise est assez toc n'est-ce pas, cher?" – Mais oui, cher, je la trouve très batte (Acad.)." ».. L’argenterie était toute sur les dressoirs ; les portières de damas étaient surchargées d'ornements en cuivre doré. Quoiqu’on découvrît beaucoup de clinquant parmi ces richesses, beaucoup d’affectation, l'ensemble n’en était pas moins magnifique, et sur des locataires des mansardes l’effet devait en être grand. Aussi fus-je ébloui comme l’avait été Malvina.

M. Flouchippe me reçut avec des façons de prince. Étendu sur un sofa, il était vêtu d’une robe de chambre en soie à ramages, retenue à la ceinture par une cordelière orange d’où pendaient des glands à fils d’or. Un bonnet à broderies d'or était négligemment posé sur sa tête, et il agitait dans ses doigts un binocle qu’il portait de temps en temps à ses yeux. Je trouvai ces manières souverainement impertinentes, mais j’étais engagé vis-à-vis de Malvina, et je voulais faire preuve de bonne volonté. En attendant qu’il daignât m’adresser la parole, j'examinais mon protecteur. Son œil noir, quoique assez bienveillant, prenait de temps à autre une expression sardonique : ses lèvres pincées indiquaient la finesse, et les airs de bonhomie que lui donnait un embonpoint précoce étaient rachetés par le sentiment général qui dominait dans sa physionomie. Malgré mon peu d’expérience, je compris que j'avais affaire à un homme fort rusé.

Le cabinet dans lequel je venais de pénétrer ne renfermait que peu de meubles : le sofa[Par Nathalie Preiss] Dans le feuilleton du National, comme dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844, le « somno » occupait la place du sofa., quelques fauteuils, un bureau à cylindre[Par Nathalie Preiss] Bureau caractérisé par un abattant coulissant en forme de demi-cylindre qui, une fois relevé, laisse place à un plan de travail devant un ensemble de tiroirs. Le lien entre Flouchippe et Robert Macaire est ici encore souligné, puisque, dans certaines des planches des Cent-et-Un Robert Macaire, [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86172154/f65.highres], ce dernier possède ce type de bureau, où il peut ranger les actions fictives de ses différentes entreprises, une bibliothèque garnie de magnifiques reliures, des étagères en acajou suffisaient pour le garnir. Quatre gravures, qui n'étaient ni des morceaux de prix, ni des épreuves de choix, tapissaient les murailles. On voyait que ce cabinet n’était ni celui d’un homme d’étude, ni celui d’un artiste, et peut-être l’aspect en eût-il été énigmatique, si de larges cartons étiquetés n’eussent servi à dissiper les doutes et à préciser la destination du local. Les étiquettes étant tracées en fort grosses lettres, il me fut facile de lire, ici[Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, comme dans la troisième édition, chez Paulin, de 1844, l'on pouvait lire: « ici, mines de Mont-au-Diable, là charbonnages de Perlimpinpin »., Chemin de fer de Brives-la-Gaillarde ; là, Charbonnages de Perlimpinpin[Par Nathalie Preiss] Les appellatifs soulignent bien entendu l’aspect fictif de ces affaires : pas de chemin de fer à l’époque passant par Brives-la-Gaillarde, parangon, dans les études de mœurs du temps, de la province reculée. Dans la version initiale du feuilleton du National, moins subtilement, s’affichaient « les mines de Mont-au-Diable ». Quant au haut lieu de Perlimpinpin (terme d'origine probablement onomatopéïque, à valeur magique, et qui entre dans l'expression matrice de celle-ci: "poudre de Perlimpinpin", soit de charlatan), c’est assurément un « lieu-dit » !  ; plus loin, la Villa-Viciosa, château en Espagne[Par Nathalie Preiss] Reybaud va précisément plus loin avec l’assimilation nette entre le baron Flouchippe et Robert Macaire ou, plutôt, son double. En effet, selon la réversibilité constitutive de la blague (un plein qui est un vide et vice-versa), le blagueur est blagué, et Robert Macaire, dans la pièce co-écrite par Frédérick Lemaître lui-même et créée sur la scène des Folies- Dramatiques le 14 juin 1834, le blagueur Robert Macaire se voit blagué à son tour par un certain baron de Wormspire qui lui promet la main de sa fille Éloa et ses châteaux… en Espagne ! Il y a ici surenchère!, avec l'association entre « château en Espagne » et «la Villa-Viciosa » (Villaviciosa est, en effet, une ville espagnole touristique, située dans les Asturies, au bord de la mer), qui, orthographiée en deux mots, sonne comme le nom d'un lieu-dit (futur complexe touristique?) ou d'une importante demeure, et prend le sens, bien entendu péjoratif, de « Villa » - mot d'origine italienne (1743) qui, à l'époque, désigne une maison de campagne - « Viciosa », défectueuse et déceptive, selon la logique de la blague. Une villa, c'est le grand rêve, réalisé, de Caroline, vite désenchantée, dans le chapitre intitulé « Nosographie de la villa » des Petites misères de la vie conjugale de Balzac (1846): « Caroline en revenant, dit à son pauvre Adolphe : Quelle idée as-tu donc eue là, d'avoir une maison à la campagne? Ce qu'il y a de mieux, en fait de campagne, est d'y aller chez les autres...» (Chlendowski, 1846, p. 131)., au prix de cinq francs le coupon[Par Nathalie Preiss] Le coupon matérialise alors le dividende (la part de bénéfice) que reçoit l’actionnaire d’une société par actions (voir, infra, la note associée à « commandite »). Jusqu’en 1986, date à laquelle ce dispositif sera dématérialisé, l’actionnaire recevait avec chaque action un timbre détachable, ledit coupon, qu’il portait à son établissement bancaire pour percevoir le dividende correspondant (voir : https://www.abcbourse.com/apprendre/1_les_dividendes1.html). Ici, par métonymie, le coupon désigne l’action elle-même, avec l’indication de son prix. et pour être tiré en loterie sous les yeux de la petite reine Isabelle[Par Nathalie Preiss] À la mort du roi d’Espagne, Ferdinand VII, Bourbon de la branche aînée (comme Louis XVIII et Charles X), partisan d’une monarchie absolue, mais, à la fin de son règne, plus ouvert aux idées libérales, l’Espagne avait tenté d’évoluer, en vain, vers le libéralisme sous la régence de la reine Marie-Christine puis sous le règne de sa fille, Isabelle II, montée sur le trône, en 1833, à l’âge de 3 ans ! Dans sa lithographie parue dans La Caricature du 28 août 1834, intitulée « La Quadruple Alliance » (qui réunit le roi Louis-Philippe, le roi Guillaume IV d’Angleterre, la reine Isabelle II d’Espagne et la reine Maria II du Portugal, faisant alliance devant Talleyrand contre les menées des prétendants absolutistes aux trônes d’Espagne et du Portugal), Benjamin Roubaud la représente dans son trotteur [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_87143-12.jpg?itok=2T4_9HMr] ! ; enfin, ailleurs, papier de froment, fer de paille, pavage en caoutchouc, etc.[Par Nathalie Preiss] Satire ici des inventions du temps, source de spéculations. La pénurie de papier chiffon avait entraîné, depuis le début du siècle, avant que ne se répande l’usage du papier issu du bois, force tentatives de papier végétal de tous ordres (voir la troisième partie d’Illusions perdues de Balzac, « Les souffrances de l’inventeur »,1843) dont le papier d’ortie. En outre, l’on s’ingéniait à trouver pour les journaux le papier le plus résistant possible : peut être ici visé celui dont Le Charivari se plaisait à faire un Robert Macaire, Émile de Girardin, fondateur, entre autres, du Voleur (1831) et de La Presse (1836), et, la même année, meurtrier d’Armand Carrel; figure du National où paraîtra Jérôme Paturot, qui vantait alors la découverte du « papier de sûreté ». Avec le « fer de paille », Reybaud joue sur la « paille de fer ». Quant au caoutchouc, dont l’Autrichien Rethoffer avait inventé en 1811 la fabrication à partir de l’hévéa, et dont l’usage, multiple, se répand dans les années 1840, il apparaît en première place dans Les Prodiges de l’industrie ! Revue philosophique, critique, comique et fantastique de l’Exposition de 1844 de Louis Huart (rédacteur en chef du Charivari) : « Des balles, attribut de l’enfance, il s’est élevé aux bretelles, et s’est glissé jusqu’aux jarretières. Le succès ayant couronné ses premiers efforts, il a tout envahi ; rien ne s’est plus trouvé au-dessus de son élasticité ; tout est caoutchouc aujourd’hui, le fer, le marbre, le bois, les tissus. Comme Louis XIV, le caoutchouc pourrait dire : L’état, ou plutôt l’industrie, c’est moi » (Paris, Aubert, 1844, p. 65-66). Les recherches sur le meilleur moyen de paver les rues, avec une lutte entre le macadam, le pavé en bois, le pavé en pierre, le "macadam" et le bitume (voir le chapitre suivant), forment à l'époque un thème à discussions et à satires inépuisable dans la presse de l'époque; elles étaient allées, à Londres du moins, jusqu’à l’idée, en effet, du pavage en caoutchouc ! (Georges Reverdy, « Les techniques routières aux XVIIIe et XIXe siècles », Flaran2. L’homme et la route, Presses universitaires du midi, 1980, p. 295-303 [https://books.openedition.org/pumi/21336?lang=fr]). , etc. Plus d’illusion, j’étais dans le cabinet de ce que l'on nomme vulgairement un homme d’affaires.

C’était le moment, monsieur, où ces industriels [Par Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, on lisait : "C'était alors le moment où cette caste florissait".florissaient[Par Nathalie Preiss] Sur l’éventail sémantique de l’adjectif et du substantif « industriel », voir la note associée à ce terme au chapitre II. Flouchippe fait bien partie des « chevaliers d’industrie », des floueurs, des blagueurs à la Robert Macaire (et la substitution du terme « industriels » à celui de « cette caste » de la version initiale du feuilleton du National le souligne), et l’illustration hors-texte de Grandville, qui, en 1844, avait placé Un autre monde sous les auspices de la trinité blagueuse, le docteur Puff, Kracqk et Hahbble, achève l’assimilation entre ce type et Flouchippe (voir la note suivante). .[Par Nathalie Preiss] Comme souvent, l'illustration de Grandville excède les données du texte. Si le vêtement du baron et ses accessoires ainsi que le cartonnier, où, sur chaque tiroir, l'on distingue le nom des affaires de "l'industriel"(de façon moins précise que dans le texte, qui renvoie allusivement à celles de Robert-Macaire : voir, supra, la note 40) - « Chemins de fer », « Caoutchouc/pavés », « Bitume/Mogador », « Mines", "Seyssel" »- illustrent fidèlement le texte, en revanche, la composition d'ensemble va au-delà, puisqu'elle reprend celle de nombre de planches de la série Les Cent-et-un Robert-Macaire (1840) de Daumier et Philipon, où Robert Macaire, en robe d’intérieur à ramages, est confortablement installé devant annonces ou tiroirs qui affichent ses affaires-blagues (voir notamment le « Robert Macaire notaire » et le « Robert Macaire journaliste », planches parues respectivement dans les numéros du Charivari du 28 septembre 1836 [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3053623z/f3.highres] et du 10 septembre 1836 [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30536051/f3.highres]). Assurément, le texte et l'image conjugués achèvent le conjugum entre le baron de la blague, Robert Macaire, et le baron Flouchippe. La France était leur proie ; ils disposaient de la fortune publique. Une sorte de vertige semblait avoir gagné toutes les têtes : la commandite régnait et gouvernait[Par Nathalie Preiss] Si le Code du commerce de 1807 crée et les sociétés en commandite par actions et les sociétés anonymes, ces dernières ne se développeront vraiment que sous le Second Empire, avec la loi sur les sociétés à responsabilité limitée (1863), qui autorise la création desdites pour un capital faible. Mais elles reposent sur le même principe : le capital est divisé en « morceaux », « actions, valeurs mobilières (ou titres) négociables en Bourse » (Jean Bouvier, Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains (XIXe- XXe siècles), Paris, SEDES, 1977, chap. II, p. 197). Néanmoins, elles diffèrent en ce sens que les sociétés anonymes mettent sur un pied d’égalité le gérant de la société et les actionnaires, qui ne sont pas responsables sur leur fortune propre (d’où l’anonymat), alors que, dans les sociétés en commandite par actions, le commandité, le gérant, propriétaire d’une partie du capital, a à répondre sur sa fortune personnelle, à la différence de ses commanditaires, les actionnaires. Si, au début du siècle, les actions sont lancées à un prix fort élevé (jusqu’à 10 000 francs) et ne s’adressent donc qu’à quelques-uns, à partir de 1830, elles sont proposées au prix de 500 francs (soit 1250 euros actuels) chacune et attirent les petits épargnants, phénomène à l’origine du développement industriel, dont, notamment, le chemin de fer, qui, en France, prend son essor à partir de 1839 (avec la ligne « pilote », Paris – Saint-Germain).. À l'aide d’un fonds social, divisé par petits coupons, combinaison bien simple comme vous le voyez, on parvint alors à extraire de l’argent de bourses qui ne s’étaient jamais ouvertes, à exercer une rafle générale sur les épargnes des pauvres gens. Tout était bon, tout était prétexte à commandite. On eût mis le Chimborazo en actions[Par Nathalie Preiss] Volcan de l’Équateur, haut de plus de 6000 m, et donc fort peu exploitable !, que le Chimborazo eût trouvé des souscripteurs ; on l’eût coté à la bourse. Quel temps, monsieur, quel temps ! On a parlé de la fièvre du dernier siècle, et de l’agiotage de la rue Quincampoix. Notre époque a vu mieux. Quand Law vantait les merveilles du Mississipi, il comptait sur la distance [Par Nathalie Preiss] Allusion à l’entreprise du banquier écossais John Law (1672-1629), qui, après la mort de Louis XIV, tentera de sauver de la faillite la régence de Philippe d’Orléans, en créant un établissement privé, dénommé Banque générale (1716), devenu en fait banque royale (1720), destiné à émettre du papier-monnaie. Mais c’est avec la Compagnie d’Occident ou Compagnie du Mississipi, bientôt Compagnie des Indes (dont les bureaux, sis d’abord rue Vivienne, se déplacent ensuite rue Quincampoix), qu’en 1720, l’émission d’actions, qui ne sont plus gagées sur rien, s’affole et crée une véritable bulle financière. Les émeutes des actionnaires, floués, se multiplient devant le siège de la Compagnie, et Law sera contraint de s’enfuir à Bruxelles (voir Pierre-Yves Beaurepaire, « La faillite du système Law », Histoire par l’image [en ligne], septembre 2013 [https://histoire-image.org/etudes/faillite-systeme-law]). Si Reybaud établit une différence géographique entre le système de Law et celui des « industriels » à la Robert Macaire, il souligne aussi leur commune dynamique : la circulation de papier monnaie ou d’actions qui, selon la logique plein-vide de la blague, n’est fondée sur rien, ne renvoie à rien d’autre qu’elle-même, véritable bulle de savon financière (voir la caricature commentée par Pierre-Yves Beaurepaire), fermée sur elle-même, qui se nourrit d’elle-même, avant de partir avec et en éclats, telle que pourront la définir les théoriciens contemporains: « logique autoréférentielle totalement coupée d'une quelconque réalité entrepreneuriale », la spéculation se fait « spéculation autoréférentielle » d' opérateurs qui, « au lieu de scruter le monde réel, [...] se contemplent eux-mêmes dans une circularité qui ne mène nulle part », sinon à l'emballement du prix du marché dissocié de sa « référence juste »(Christian Walter, « La spéculation boursière dans un monde non gaussien », dans L'Argent. Croyance, mesure, spéculation, Marcel Drach dir., Paris, La Découverte, 2004, p. 155, 156, 148). ; mais ici, monsieur, c’était à nos portes mêmes qu’on faisait surgir des existences fabuleuses, des richesses imaginaires. Et que pensera-t-on de nous dans vingt ans, quand on dira que les dupes se précipitaient sur ces valeurs fictives, sans s’enquérir même si le gage existait ?

Nous étions au fort de la crise. On venait d’improviser, par la grâce de la commandite, des chemins de fer, des mines de charbon, d’or, de mercure, de cuivre, des journaux, des métaux, mille inventions, mille créations toutes plus attrayantes les unes que les autres[Par Nathalie Preiss] En 1837, débute une crise financière, une crise du crédit, qui éclatera en 1839, liée, en effet, à une inflation de sociétés en commandite par actions (il n’est que de lire la quatrième page des journaux où se pressent les annonces pour les compagnies houillères comme pour les entreprises littéraires, tel le Panthéon littéraire), notamment pour les mines de charbon et les chemins de fer, dénoncée par le propriétaire du journal La Bourse dans un article intitulé « De la fièvre industrielle et de la nécessité d’y mettre un frein » (Bertand Gille, art. cit., p. 19). Inflation assortie d’une spéculation douteuse, avec distribution à de petits épargnants peu regardants, de dividendes qui ne correspondent pas à des bénéfices réels. En 1839, eut lieu, à l’Académie des Sciences morales et politiques un débat entre Guizot (historien, plusieurs fois ministre de Louis-Philippe) et Auguste Blanqui, dans l’opposition, sur les motifs de la crise, conjoncturels pour le premier, structurels, pour le second (Bertand Gille, art. cit., p. 18). La critique de Reybaud passe ici par un pastiche de la blague de Robert Macaire, entrepreneur d’une société d’annonces pittoresques dans la planche n° 82 des Cent-et-Un Robert-Macaire de Daumier et Philipon, parue dans Le Charivari du 20 mai 1838 : « Voulez-vous de l’or, voulez-vous de l’argent, voulez-vous des diamants, des millions, des milliasses ? approchez, faites-vous servir… Baond ! Baound ! bon-bond ! Voici du bitume, voici de l’acier, du plomb, de l’or, voici du ferrrr galllllllvanisé… Venez, venez vite, la loi va changer, vous allez tout perdre, dépêchez-vous, prenez vos billets ! prenez vos billets !! (Chaud, chaud, la musique)/Baound !Baond ! Baond ! Baond !!/Baound-bond-bond, Baond. » Notons que c’est encore une fois Émile de Girardin, ennemi juré du National (voir, supra, la note associée à « pavage en caoutchouc ») où paraît le feuilleton de Jérôme Paturot, comme du Charivari, et visible en filigrane derrière nombre de planches de la série des Cent-et-Un Robert Macaire publié par ledit, qui réunit plusieurs des entreprises évoquées (notamment dans la planche n° 91): des journaux, comme le bien nommé Le Voleur (1831), le Journal des connaissances utiles (1833) ou La Presse (1836), aux mines de charbon de Saint-Bérain, rebaptisées « Saint-Pétrain », en passant par l’Institut agricole du Coëtbo, devenu « archi-colle » ! ou l’invention de la société pour le « papier de sûreté » (voir, supra, la note associée à « caoutchouc ») … pour les voleurs ! . Chacune d’elles devait donner des rentes inépuisables au moindre souscripteur : tout Français allait marcher cousu d’or ; les chaumières étaient à la veille de se changer en palais. Seulement il fallait se presser, car les coupons disparaissaient à vue d’œil : il n’y en avait pas assez pour tout le monde.[Par Nathalie Preiss] Anticipant le texte: « Seulement il fallait se presser, car les coupons disparaissaient à vue d'oeil: il n'y en avait pas pour tout le monde », avec une légère variante dans la légende, « il n'y en avait pas pour tout le monde », amplificatrice du phénomène, et un jeu de mots sur « Versement », puisque les actionnaires, pressés, dans tous les sens du terme, de recevoir leurs dividendes, versent, tombent les uns sur les autres, cette illustration met bien en lumière le principe de la société en commandite d'alors qui divise le capital en autant d'actions d'un faible coût et élargit et divise! ainsi son public. En effet, si, au premier plan, s'étale littéralement le bourgeois cossu, arrivé en tête, l'on remarque dans la foule contenue par les sergents de ville, en arrière-plan l'ouvrier en blouse, brandissant sa bourse, un bousingot à chapeau, et, à terre, des actionnaires plus âgés, au cheveu rare, aristocrates déchus? Mais, aussi divers soient-ils, ces actionnaires montrent tous les crocs, pressés qu'ils sont de toucher leur dû. Grandville reprend ici, sur un mode charivarique, la composition de l'une des planches (parue le 15 décembre 1839 dans La Caricature provisoire) de sa fameuse série, Course au clocher académique où, Vigny en tête, et Hugo au centre, les écrivains romantiques se ruent sur la porte de l'Académie française : les jetons valent assurément coupons!

Je me trouvais donc devant l’un des souverains du moment, l’un des promoteurs de cette grande mystification industrielle. Certes, l’orgueil lui était permis, car il avait eu autant de puissance que Dieu. De rien il avait fait quelque chose : il avait donné une valeur au néant[Par Nathalie Preiss] Avec Flouchippe - Robert Macaire, l’on est bien au cœur de la blague, ce plein-vide, qui exhibe et fait exister une absence.. Aussi le sentiment de sa puissance et de sa position se peignait-il sur son visage; il était content de lui-même, il s’épanouissait. Enfin, il daigna jeter les yeux sur moi, et se souvint que j’étais là.

« Mon cher, me dit-il, excusez ma distraction ; je combinais une affaire. Quatre millions deux cent mille francs ; coupons, deux cents francs ; sous-coupons, cinquante francs[Par Nathalie Preiss] Est parfaitement illustré, par cette combinaison macairienne, le principe des sociétés en commandite par actions d’alors, qui multiplient les épargnants en divisant le capital en autant d’actions possibles (par métonymie, « coupons » – voir, supra, la note associée à ce terme – et « sous-coupons », de plus faible valeur). . C’est cela ; ça doit marcher. Je suis à vous maintenant. Votre nom, s’il vous plaît ? — Jérôme Paturot. — Jérôme ! mauvais nom, s’écria-t-il ; trivial, sans couleur. Nous changerons cela : nous mettrons Napoléon Paturot. — Mais, monsieur... — Jeune homme, pas de mots perdus. Vous m’êtes recommandé comme un sujet docile, prêt à tout. Tâchez d’obéir et de signer ; le reste nous regarde. »

Je compris que Malvina me livrait pieds et poings liés ; je dévorai l’outrage et me tus.

« C’est bien ; voilà que vous devenez raisonnable, ajouta-t-il. Nous ferons votre fortune, mon cher, comptez là-dessus. — Monsieur, croyez bien... — Voici la chose. La mine de charbon baisse, le chemin de fer est usé ; il n’y a plus que le bitume aujourd’hui. Le tour du bitume est arrivé.[Par Nathalie Preiss] En effet, en 1838, quatre concessions sont accordées en France pour l’exploitation du bitume, dont la concession de Seyssel dans l’Ain, qui donne lieu à la fondation de la Société en commandite Pyrimont-Seyssel. La même année sera créée la Compagnie Parisienne du Bitume, destinée à promouvoir l’usage de ce produit pour le revêtement de la chaussée (Sandrine Barle, « La rue parisienne au XIXe siècle : standardisation et contrôle ? », Romantisme, 2016, n° 171, p. 15-28), aux dépens du macadam (voir le chapitre IV de cette Première Partie). En 1838, sera aussi fondée la Compagnie du bitume élastique Polonceau, au capital de 3 millions et aux actions de 500 francs chacune. En parfait blagueur (voir, supra, la note associée au personnage) Flouchippe double, lui, la mise, avec un capital de six millions. Son lien consubstantiel avec Robert Macaire (toujours flanqué de son fidèle compagnon Bertrand) et son parèdre, le baron de Wormspire, éclate dans la planche n° 63 des Cent-et-Un Robert-Macaire de Daumier et Philipon, parue initialement dans le numéro du Charivari du 10 juin 1838, où Robert Macaire expose sa blague en grand : « Entendons-nous bien ! Bertrand va se faufiler dans tous les groupes de la bourse et chauffer les actions du Bitume bitumeux, il les fera mousser, il dira qu’elles s’enlèvent, qu’on se les arrache, qu’elles montent comme des ballons… Vous, Baron, qui avez un certain chic, vous allez en acheter à 200/00, 300/00, 1100/00 d’augmentation, je le ai toutes en portefeuille, on ne pourra donc pas vous les livrer, nous les vendrons et la providence fera le reste. (Bertrand) En avant, marchons, contre les dindons, Volons… etc… » (sur « chic », voir, supra, la note associée à "oeil frappé", et la note associée à Chikapouff, chapitre X, Première Partie). La série ne consacre pas moins de trois planches au bitume : les planches n° 63 et n° 82, déjà citées, et la planche n° 62 « Brevet d’invention, capital 3 millions » (comme en écho à la Société Polonceau), parue dans Le Charivari du 19 août 1838, à laquelle il faut ajouter la foire aux leurres de Girardin – Robert Macaire (planche n° 91), avec, entre autres entreprises, « Bitume coulé » ! Napoléon, décidément, nous vous mettrons à la tête d’un bitume. — Encore faut-il... — Oui, Napoléon Paturot, je vous garde cela : on ne peut moins faire pour votre protectrice. Capital, six millions ; coupons, cinq cents francs : sous-coupons, vingt-cinq francs. C’est parfait, c’est enlevé : revenez me voir demain. »

Je sortis stupéfait de cette entrevue[Par Nathalie Preiss] Ce cul-de-lampe a moins ici valeur de bilan que de programme, puisqu'il associe la figure de Flouchippe et celle de Jérôme Paturot en futur Napoléon du bitume - la nouvelle identité prêtée ! par Flouchippe -, avec l'attitude fameuse de l'Empereur la main dans sa redingote (changée ici en robe de chambre) : à l'image de Flouchippe Robert Macaire, le nouveau Napoléon campe fièrement sur un fonds de coupons où figurent les noms d'« ACTI[ON]», « SOUS COUP[ON]»,« COMMANDIT[E]», « ACTION DE CH DE FER ». .


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