IV SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT[Par Rose-Lucie Cahoua] Dans le feuilleton du National du vendredi 9 septembre 1842, le titre, « fondu » dans le texte du chapitre précédent, apparaît ainsi: « IV. / PATUROT, GÉRANT DE LA SOCIÉTÉ DU BITUME DE MAROC. ».
Après une courte pause, Jérôme reprit son récit :
J'eus beau m’en défendre, monsieur, m’insurger, me désespérer, trois jours après, comme l'avait dit mon protecteur industriel[Par Rose-Lucie Cahoua] Sur les sens du terme « industriel », employé comme substantif ou comme adjectif, voir, supra, la note du chapitre II de la Première Partie qui lui est consacrée. Dans le contexte de la blague, du « macairisme », associé au bien nommé Flouchippe (voir le chapitre précédent), le terme est péjoratif et renvoie au « chevalier d’industrie », où « industrie » désigne une activité tout à la fois lucrative, « juteuse » et frauduleuse ; à un degré moindre, c’est ainsi que le gamin de Paris, toujours à la recherche d’expédients plus ou moins douteux, est dénommé aussi « galopin industriel » dans la Physiologie qu’Émile Bourget lui consacre en 1841. Aussi le substantif « protecteur » résonne-t-il ironiquement et joue sur le sens d’« entreteneur » d’une femme vénale : rien d’étonnant donc à la précision, « Malvina conspirait avec lui »., j’étais à la tête d’un bitume[Par Rose-Lucie Cahoua] C’est-à-dire d’une concession pour l’exploitation du bitume (voir le chapitre précédent).. Malvina conspirait avec lui ; que vouliez- vous que je fisse contre deux ?[Par Rose-Lucie Cahoua] Parodie de l’interrogation de Julie devant l’indignation du vieil Horace, à l’annonce de la supposée capitulation d’Horace devant les trois Curiace, dans Horace de Corneille : « que voulez-vous qu’il fît contre trois ? » (acte II, scène 6). Assurément, Flouchippe et Malvina en valent trois ! L’héroïsme s’est changé en affairisme : la valeur attend le nombre des abonnés et actionnaires. Je succombai. On m’installa dans un fort bel appartement, meublé à la hâte ; on me donna un caissier, deux commis, enfin tous les dehors d’une administration importante. On lança des circulaires, on rédigea des prospectus[Par Rose-Lucie Cahoua] Début de l’énumération des moyens publicitaires, liés à l’art de la blague, du puff, incarné par Flouchippe – Robert Macaire (le terme « publicité », au sens commercial du terme, apparaît pour la première fois, en 1834, dans le Journal des connaissances utiles, fondé par Émile de Girardin, bien présent précisément dans nombre de planches des Cent-et-Un Robert Macaire de Philipon et Daumier et dans le texte de Reybaud). La « circulaire » (ou « lettre circulaire »), se dit, depuis 1787 (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Paris, Le Robert, 1992, t. 1) en langage administratif, d’une même lettre adressée à un certain nombre de personnes. Le « prospectus », quant à lui, désigne d’abord, dans le langage de la librairie (édition), le programme d’un ouvrage à venir, vendu, comme c’était l’usage, par souscription, avant de signifier, à partir de 1813 (A. Rey, op. cit.), une annonce publicitaire développée, sous la forme d'une feuille volante., et jugez de ma douleur, lorsque, deux jours après, je lus ce qui suit dans tous les journaux de Paris :
Mort aux Bitumes artificiels !!![Par Rose-Lucie Cahoua] Rappelons que le bitume, à l’état solide ou liquide (voir la note associée à ce mot dans le chapitre précédent), est présent naturellement dans les régions volcaniques, mais il peut être fabriqué, justement à partir du XIXe siècle, par distillation du pétrole (voir, infra, la note associée à « usine à gaz ») : c’est ce que l’on appelle le bitume artificiel, moins coûteux que le bitume naturel. L’on appréciera ici l’ironie double de Reybaud qui, d’une part, fait tenir le discours du naturel, de l’authenticité, de la vérité, à celui qui, avec éclat, se fait grand artificier, Flouchippe, et, d’autre part, insère dans ce qu’il appelle son « roman » un « faux document vrai », proche des prospectus de l’époque pour ce type de produit. Ironie double et à double fond puisque Reybaud joue aussi de l’intertexte balzacien : Histoire de la grandeur et décadence de César Birotteau, marchand-parfumeur – avatar de Joseph Prudhomme, double de Robert Macaire, et allié par les initiales à Jérôme Paturot (voir l’Introduction critique) –, où Balzac lui-même joue du faux document vrai avec l’insertion dans son roman de « pièces justificatives », le prospectus de la Double Pâte des Sultanes et celui de l’Huile Céphalique, que l’on a pu rapprocher de prospectus publicitaires qu’il a imprimés sur ses propres presses. Ironie à triple fond, en situation ! puisque, si les produits cosmétiques d’un César Birotteau, propriétaire de la Reine des roses, fleurent bon la rose, il n’en va pas de même pour l’odeur du bitume (voir infra). IL N’Y A DE VRAI ET DE NATUREL QUE LE BITUME IMPÉRIAL DE MAROC, Avec privilège de S. M. l’empereur de cette régence[Par Rose-Lucie Cahoua] « Régence » est à prendre ici au sens étymologique (regere) de gouvernement d’un Etat, d’une ville, et, par métonymie, le territoire administré par ce gouvernement. Le Dictionnaire de l’Académie de 1835 (et le Complément de 1842) précise, en effet, que le terme est surtout employé pour les gouvernements et territoires d’Afrique du Nord, administrés par délégation de la puissance du sultan turc, comme la régence d’Alger, de Tunis, de Tripoli. Aussi, le Maroc ne peut-il être considéré comme une « régence » : il s’agit bien, en 1842, date de la publication du feuilleton de Reybaud, d’un empire, l’empire chérifien, avec à sa tête « Sa Majesté » Moulay Abd ar-Rahman (1778-1859), qui régnera de 1822 à 1859. Delacroix l’immortalisera par une grande composition (esquissée dès 1832 mais présentée au Salon de 1845) : Moulay Abd-Er-Rahman, sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknes, entouré de sa garde et de ses principaux officiers [https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/34/Augustins_-_Le_Sultan_du_Maroc_-_Eug%C3%A8ne_Delacroix.jpg]. Flouchippe joue donc peut-être ici, combiné à l’imaginaire oriental propre au romantisme et d’une brûlante actualité dans les années 1840 (voir, dans le chapitre précédent, la note associée à « Maroc »), sur l’imaginaire royal que suppose la régence (pouvoir exercé à place du monarque, avant qu’il n’accède à l’âge requis), dans les monarchies européennes. Selon le même imaginaire royal appliqué ici à l’industrie, le terme « privilège » désigne l’usage ou l’exercice exclusif par une personne ou une communauté d’une activité, en l’occurrence, l’exploitation par Paturot du bitume de Mogador..
« Il y a bitume et bitume[Par Rose-Lucie Cahoua] Jeu sur la réplique de Sganarelle dans Le Médecin malgré lui de Molière: « il y a fagots et fagots » (acte I, scène 6), digne du style des Physiologies, études de mœurs florissantes dans les années 1840-1842, témoin le début de La Physiologie du Bourgeois, écrite et illustrée par Henry Monnier, l’inventeur de Joseph Prudhomme, frère de Jérôme Paturot (voir la note précédente et l’Introduction critique): « Notre bourgeois, à nous, n’est pas le vôtre, ni celui de votre voisin : ce n’est pas non plus le Bourgeois du troupier, ni le Bourgeois du campagnard. De même qu’il y a fagots et fagots, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas également Bourgeois et Bourgeois. » (Paris, Aubert et Cie, 1841, p. 5-6). On voit des bitumes qui se gercent, qui s’écaillent ; on en voit qui se laissent dévorer par la pluie ou fendre par le soleil ; on en voit qui, au lieu de conserver leur niveau, mettent à nu sur-le-champ des aspérités, et forment une suite de vallées et de montagnes[Par Rose-Lucie Cahoua] On le rappelle (voir la dernière note du chapitre précédent), le bitume est surtout utilisé à l’époque pour le revêtement des trottoirs et des rues qui avaient d’abord connu, à partir de 1820, le macadam (du nom de son inventeur écossais John Loudon MacAdam, 1756-1836), pierres concassées et tassées, accusé, l’été, de se transformer en poussière et, l’hiver, en boue. La difficulté est, en effet, de trouver un matériau suffisamment stable pour qu’il ne se déforme pas au gré des nombreux passages et des aléas météorologiques : l’on ajoute alors au macadam le bitume qui est censé en assurer la stabilité.. Tout cela vient de ce que ces bitumes ne sont point un produit de la nature, mais simplement un résidu d'usines à gaz[Par Rose-Lucie Cahoua] L’une des premières usines à gaz parisiennes, destiné à l’éclairage public, avait été créée en 1835, rue de Vaugirard, sur l’actuel emplacement du lycée Camille Sée (elle sera fermée en 1909). La définition, péjorative, du bitume ici donnée s’explique par le fait que le bitume artificiel s’obtient notamment par un procédé de distillation fractionnée : l’on chauffe à haute température le pétrole brut d’où, grâce à un soufflage d’oxygène, se dégagent un certain nombre de substances volatiles – le gaz de pétrole liquéfié, l’essence et le diesel – jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le bitume, plus lourd – le résidu – proprement dit. Précisons que l'usage métaphorique d "usine à gaz", pour désigner une entreprise, un système complexe (au risque de l'explosion, comme le puff), est postérieur (le Dictionnaire de l'Académie française n'enregistre ce sens que dans son édition actuelle, la neuvième, alors que cet emploi est attesté au début du XXe siècle)., saupoudré de sable de rivière. Marchez là-dessus, et vos talons de bottes vous en diront des nouvelles[Par Rose-Lucie Cahoua] Comme souvent, l’image excède le texte puisque l’on note la provenance du bitume (ou asphalte : bitume avec granulats) vilipendé : Seyssel, dans l’Ain, importante concession qui, en 1838, avait donné naissance à la société en commandite Pyrimont-Seyssel (voir le chapitre précédent). Grandville, ici, récidive puisque, dans la « Monographie du rentier » de Balzac, parue en 1841 au tome III de la série des Français peints par eux-mêmes, il avait illustré l’enthousiasme dudit rentier, bientôt tari, pour le bitume, par un florissant spécimen du genre, les pieds, sinon enfoncés, du moins, bien ancrés, voire encrés !, dans l’asphalte de Seyssel [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_50436-4.jpg?itok=QfMrQex4] : « […] il n’y a rien de beau comme le bitume, le bitume peut servir à tout ; il en garnit les maisons, il en assainit les caves, il l’exalte comme pavage, il porterait des souliers de bitume ; ne pourrait-on pas faire des beefsteacks en bitume ? La ville de Paris doit être un lac d’asphalte. Tout à coup le bitume, plus fidèle que le sable, garde l’empreinte des pieds, il est broyé sous les roues innombrables qui sillonnent Paris dans tous les sens. "On reviendra du bitume !" dit le Rentier qui destitue le bitume […] ». .
« La préparation de ces bitumes artificiels est l’objet de réclamations universelles. L’air en est vicié : les habitants des maisons voisines inondent leurs appartements de chlorure[Par Rose-Lucie Cahoua] Produit d’entretien destiné au blanchiment et à la désinfection. sans pouvoir se défendre de l'infection. Des fumées empestées remplissent les boulevards et menacent les passants d'asphyxie. Bref, pour parler avec tous les égards qui sont dus à ces compositions, c'est de la drogue[Par Rose-Lucie Cahoua] Chauffé, le bitume dégage, en effet, une forte odeur, celle des différentes substances volatiles (voir, supra, la note associée à « résidu d’usines à gaz ») qui se répandent dans l’air. Il y a un écho troublant entre ce texte de Reybaud-Flouchippe et ce passage des Lettres parisiennes de Delphine de Girardin, alias vicomte de Launay, parues dans le journal La Presse, fondée par son mari, Émile de Girardin, le type même du blagueur selon Le Charivari qui, dès 1837, fait campagne contre lui (son identification avec Flouchippe se confirme donc) : « Il y a plusieurs années, alors que la manie des constructions dominait tous les esprits, on disait que Paris ressemblait à une ville prise d’assaut par les maçons ; aujourd’hui l’on pourrait dire que c’est une ville fantastique envahie par les sorciers. À tout moment, vous êtes étouffé par une odeur infecte, par une épaisse et noire fumée ; à tous les coins des boulevards, vous voyez d’énormes chaudières sur de grands feux qu’attisent de petits hommes à figures étranges. Nous avons compté jusqu’à douze chaudières sur le boulevard ; aussi il fallait entendre tousser les passants, suffoqués par la fumée : c’était un rhume universel ; toutes les voix s’unissaient dans une seule et même quinte, qui commençait rue de Grammont et qui finissait rue Royale. Cela nous rappelle cette bonne pièce des Variétés, la Neige, et dans laquelle Odry disait d’une manière si comique : « Ils toussent tous ! » Le boulevard Montmartre a l’air du chaos ; il n’en est pas encore aux douze chaudières, il est simplement dépavé […] » (lettre XXVII, 22 septembre 1837)..
« Aucun de ces inconvénients ne se retrouve dans le Bitume impérial de Maroc, bitume naturel, bitume dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Hérodote en parle dans les termes les plus avantageux ; le Carthaginois Hannon en prit connaissance dans son premier voyage, et Léon l’Africain lui consacre un chapitre que l’on peut regarder comme un chef-d'œuvre en matière de stratification[Par Rose-Lucie Cahoua] Si Flouchippe use, sous le vent de la blague, de l’hyperbole en invoquant de hautes autorités de l’Antiquité, à l’instar, encore une fois, de César ! Birotteau trouvant son inspiration pour l’Huile Céphalique dans une gravure d’Héro versant de l’huile sur la tête de Léandre, il n’en demeure pas moins que l’existence du bitume – notamment dans la région de l’Euphrate, de la Judée (d’où le nom de lac Asphaltide donné à la mer Morte), de l’Afrique du Nord et de l’Ouest –, et ses multiples usages et qualités (embaumement, isolation, calfatage des navires) étaient connues et reconnues depuis la plus haute Antiquité. Ainsi, en effet, le grand historien grec Hérodote (Ve siècle av.-J.C.) mentionne l’utilisation du bitume pour la construction des murs de Babylone (après que la Bible le mentionne pour celle de la tour de Babel) : « À mesure qu’on creusait les fossés, on convertissait la terre en briques, et lorsqu’il y en eut une quantité suffisante, on les fit cuire dans les fourneaux. Ensuite pour mortier on employa le bitume chaud. » (Histoires, Livre I, chapitre I, section 179); de même, dans le récit de voyage plus ou moins imaginaire, et difficilement datable (Ve siècle av. J.-C.), connu sous le titre de Périple d’Hannon, « roi des Carthaginois », dit « Hannon le Navigateur », est décrite une région volcanique en flamme qui peut évoquer la présence de bitume, facilement, voire spontanément inflammable : « Nous vîmes un pays la nuit, totalement en flammes. Au milieu, il y avait une flamme plus haute que les autres et il nous semblait qu’elle atteignait les étoiles. De jour, cela ressemblait à une grande montagne qui était appelée « le char des dieux » [il s’agirait du mont Cameroun] [http://www.pheniciens.com/persos/hannon.php] ; quant à l’ambassadeur musulman fait prisonnier, en 1518, par des pirates siciliens, dit Léon l’Africain, il devint, sous le nom de Jean-Léon de Médicis, un célèbre géographe qui, dans sa Description de l’Afrique, évoque les gisements de goudron-bitume d’origine minérale du Maghreb. L'on peut s'étonner de l'érudition de Reybaud mais ce serait oublier qu'il avait été, en 1831, le rédacteur, avec le marquis Fortia d'Urban et Marcel, des deux premiers tomes de l'Histoire scientifique et militaire de l'expédition française en Egypte, précédée d'une introduction présentant le tableau de l'Egypte ancienne et moderne... (Dénain, 1831): le tome I retrace l'Histoire ancienne de l'Egypte sous les «Pharaons, les Ptolémées, les Grecs et les Romains » et, le deuxième, « depuis Mahomet [...] jusqu'à l'expédition d'Égypte », de Bonaparte. En 1834, il avait également rédigé le Voyage pittoresque autour du monde, résumé des voyages de découvertes de Magellan, Tasman, Dampier... etc., publié sous la direction de Dumont d'Urville (Paris, Tenré, 1834-1835, 2 vol. ).. Cependant ses propriétés essentielles étaient restées inappréciées jusqu’au moment où un accident singulier vint les révéler à l’univers. Voici le fait.
« Un bâtiment[Par Rose-Lucie Cahoua] Un vaisseau, un navire. européen se trouvait en perdition sur les parages de Mogador, où sont situés les lacs de bitume[Par Rose-Lucie Cahoua] Un bel archipel borde la région de Mogador (actuelle ville portuaire d’Essaouira, au sud-ouest du Maroc) mais, si elle regorge de richesses archéologiques et botaniques (argan etc.), il ne semble pas qu’elle se distingue par ses « lacs de bitume ». Effet du blagueur Flouchippe qui donne existence et « valeur au néant » (voir le chapitre précédent) ?. Une voie d’eau s’était ouverte à la hauteur de la flottaison. Or, il se trouve que, par l’action d’un feu souterrain, les bitumes de Maroc se mettent souvent en éruption[Par Rose-Lucie Cahoua] Il est vrai que les gisements de bitume, ou souterrains ou aériens, se trouvent dans les régions volcaniques et peuvent donner lieu à des combustions spontanées. Ici, Flouchippe fait, à tous égards, dans le feu d’artifice ! ; ils y étaient alors, heureusement pour le navire en péril. Déjà le malheureux s’approchait de la côte, faisant eau de toutes parts, quand tout à coup on le voit se redresser, épuiser sa voie d’eau comme par enchantement et reprendre le large. On crie au phénomène : rien de plus naturel, pourtant. Une éruption bitumineuse l’avait sauvé. Lancé au loin, le bitume s’était attaché aux flancs entr’ouverts du bâtiment, les avait goudronnés, calfatés[Par Rose-Lucie Cahoua] Calfater un navire consiste à obturer par des morceaux d’étoupe goudronnée ou bitumée les interstices du pont ou de la coque, afin de les rendre étanches. L’étanchéité, en l’occurrence, est acquise de facto., retapés, conditionnés, mastiqués. C’était un rhabillage à neuf : le brick[Par Rose-Lucie Cahoua] Issu de l’anglais « brig », le terme désigne une goëlette, soit un voilier à deux mâts – un grand, à l’arrière, et un plus petit, à l’avant, dit « mât de misaine » –, armés de voiles carrées auxquelles s’ajoutent, à la proue, les focs, voiles triangulaires. en question a pu faire le tour du monde.
« Voilà comment le Bitume impérial de Maroc s’est fait connaître. Depuis lors, toutes les expériences sont venues confirmer ses qualités agglutinantes et ses propriétés moléculaires. Aucun corps ne renferme plus de principes d’adhésion et de solidification. Un boulet de trente-six[Par Rose-Lucie Cahoua] C’est-à-dire un boulet de canon de 36 livres, dont les navires seront armés jusqu’en 1838, date d’une réforme de l’artillerie (Source : Wikipédia)., coupé en deux, a été parfaitement recollé au moyen du bitume de Maroc ; ce boulet aujourd’hui sert comme les autres, et a renversé une muraille sans se disjoindre. Un minaret de Mogador menaçait ruine, on l’a ressoudé avec du bitume de Maroc : ce minaret peut désormais défier les âges. Sur les lieux mêmes, on emploie le bitume de Maroc comme mortier, comme mastic, comme ardoise, comme moellon, comme pierre de taille, comme brique, comme chaux, comme ciment, comme pouzzolane[Par Rose-Lucie Cahoua] Emprunté à l'italien (« pouzolanna », de Pouzolles, ville proche de Naples), le mot désigne une roche volcanique poreuse, faite de scories du volcan, qui, agglomérées grâce au bitume, en font un revêtement isolant, notamment en horticulture. Toute l’énumération qui précède semble ressortir à la faconde blagueuse de Flouchippe, mais la malléabilité et la capacité du bitume à s’agglomérer à différentes substances (bois, pierre…), en permettent des usages multiples – notamment dans le domaine du bâtiment où il est utilisé comme liant et imperméabilisant – dont tous ceux ici énoncés.. On en fait des cuvettes, des meulières, des auges[Par Rose-Lucie Cahoua] Instrument en meulière, pierre siliceuse, tout à la fois solide et imperméable, utilisé depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXe siècle, pour confectionner des meules, d’où son nom. Une auge, outre le récipient contenant de la nourriture pour les animaux, désigne le récipient utilisé par les maçons pour gâcher le plâtre. Dans les deux cas, le bitume peut être utilisé comme enduit imperméable. , des plats à barbe[Par Rose-Lucie Cahoua] Accessoire de la toilette masculine, il désigne un plat en faïence ou en étain, de forme circulaire ou ovale, utilisé par les barbiers pour recueillir poils de barbe et mousse lors du rasage de leurs clients (la partie inférieure est découpée, de façon à pouvoir le placer sous le menton)., des fontaines, des statues, et jusqu'à des colonnes monumentales[Par Rose-Lucie Cahoua] Là encore, l’énumération des réalisations aussi diverses que variées à partir du bitume semble relever de la blague de Flouchippe mais, par-delà l’hyperbole qui rappelle celle que Louis Huart manie, dans Les Prodiges de l’industrie (1845), à propos du caoutchouc (voir la note associée à ce mot dans le chapitre précédent), lui aussi d’un « emploi universel », est bien attestée, dès les textes antiques, la présence du bitume dans la composition de divers objets d’art (statues, colonnes), décoratifs (vases, tables), ou non, en raison de son élasticité ! et de la capacité susdite à s’agglomérer à différentes substances : il était alors utilisé comme enduit ou comme colle, témoin des fouilles archéologiques à Mari (capitale mésopotamienne du IIIe siècle av. J.-C.) ou à Suse (ville perse du VIe siècle av. J.-C., dans l’actuel Iran) qui ont permis d’isoler dans les yeux d’une statue de Suse, conservée au Louvre, la présence de bitume, utilisé comme colle (Jacques Connan et Odiel Deschene, « Le bitume à Mari », dans Akh Purattim I, Margueron, Jean-Claude, et al., dir., MOM Éditions, 2007, p. 165-206 [https://books.openedition.org/momeditions/3848]).. Le bitume de Maroc est véritablement d’un emploi universel.
« Du reste, cet ingrédient, à l’opposé de ceux qui usurpent son nom, n'exhale aucune espèce d'odeur désagréable ; liquide, il rappelle le parfum des genêts qui croissent autour des lacs de Mogador ; solidifié, il est inodore au-delà de toute expression[Par Rose-Lucie Cahoua] Bel exemple d’iconotextualité, puisque, si l’illustration de Grandville illustre les ennemis de Flouchippe, producteurs de bitume artificiel, pestilentiel, alors que le bitume de Maroc est censé sentir, sinon la rose, du moins le genêt, elle peut aussi faire mentir les assertions de Flouchippe et renvoyer dos à dos les parties en lice. En effet, elle montre les badauds se bouchant avec force le nez pour échapper à l’odeur de la fumée dégagée par le chauffage du bitume à l’air libre. Et cette illustration illustre précisément le texte précédemment cité (voir, supra, la note associée à « drogue ») de Delphine de Girardin tout autant que celui de Paul de Kock dans son article, paru en 1842, « Le bitume » de La Grande ville. Nouveau tableau de Paris, illustré par Henry Emy : « Le Parisien , qui jadis faisait le voyage de Naples et gravissait le mont Vésuve pour voir bouillonner ce bitume, foule maintenant aux pieds cette matière qu’il ne regardait autrefois qu’avec crainte et respect et, tout en se promenant sur les boulevarts, il peut encore voir bouillonner le bitume, non pas sur la bouche d’un cratère, mais dans une grande chaudière de fer placée sur une espèce de poêle, dans lequel des individus fort noirs entretiennent un grand feu, en ayant soin de remuer avec une pelle le liquide visqueux qui répand au loin une fumée épaisse et une odeur fort désagréable » (t. I, Paris, Au bureau central des publications nouvelles, 1842, p. 333-334), et de citer les savoureuses réactions du provincial ou du gamin de Paris : « – “Qu’est-ce que c’est donc que ce vilain fricot, qui sent si mauvais et qui chauffe dans cette grande chaudière ?”... dit une espèce de provincial à une vieille portière », « “Ohé, ohé ! La friture !... s’écrie un gamin en accourant près de la chaudière. Tiens ! qué que c’est que ça… ça se mange-t-il ? … J’ai envie de laisser tomber mon pain là-dedans et de le lécher ensuite, pour voir si c’est bon…” » (p. 334-335). Ainsi, l’illustration, qui peut aussi faire fonction d’antiphrase et joue sur la mémoire de la planche n° 61 des Cent-et-Un Robert Macaire parue dans Le Charivari du 26 juillet 1838 (« “– Dis-donc, Macaire, qué que c’est que c’thé d’la mère Gibou, que nous faisons là ?/ – Bêta, c’est du bitume ./ De la boue, de la crotte et des cailloux, tu appelles ça du bitume ? excusez… faudra que les actionnaires soient bons enfants s’ils avalent celui-là…/ Bah !ils avalent bien le bitume vitrifié, le bitume coloré, le bitume marbre, y-z-ont les foies chauds ; c’est des vrais poulets dinde, ça digère tout.” ») donne jour (ou a été inspirée par ?), dans la formule « inodore par-delà toute expression », à un jeu de mot sur « expression », pris au sens d’extraction, ici par distillation : à droite, l’on remarque en effet, à terre, des bouteilles, étiquetées « Bitume », surmontées d’un entonnoir, prêtes à être remplies du délicieux et visqueux breuvage et, à gauche, des savons « parfum Bitume » et des flacons d’essence de bitume..
« Ce merveilleux produit naturel serait encore enfoui dans les solitudes de l’Afrique, si un jeune ingénieur civil du plus haut mérite, M. Napoléon Paturot, n’eût résolu, au péril de ses jours, de doter sa patrie d’un bitume qui lui manquait. S’aidant du texte grec d'Hérodote et le complétant avec la version phénicienne du périple d’Hannon[Par Rose-Lucie Cahoua] Voir, supra, la note associée à « chef-d’œuvre en matière de stratification »., il est parvenu à retrouver des lacs qui semblaient perdus depuis l'éboulement de cette fabuleuse Atlantide[Par Rose-Lucie Cahoua] Située à l’ouest des « colonnes d’Hercule » (Gibraltar), île mythique (du grec « Atlas »), symbole de la terra incognita, évoquée par Platon dans Timée (Première Section) et, plus encore, Critias : prospère, cette île offerte à Poséidon à ses fils, aurait été engloutie au Xe siècle av. J.-C., en raison des mœurs corrompues des dernières générations d’Atlantes. L’hypothèse que les fameux lacs de bitume de Mogador retrouvés par Paturot relèveraient de la fable (voir, supra, la note associée à « lacs de bitume »), semble se confirmer ici., qui n’était qu'un promontoire avancé de la Mauritanie Tingitane[Par Rose-Lucie Cahoua] En 39 ap. J.-C., les Romains avaient annexé la Maurétanie ou Mauritanie (à ne pas confondre avec l’actuelle Mauritanie), à la suite de l’exécution de son roi, Ptolémée, ordonnée par Caligula : c’est Claude, qui, en 40 ap. J.-C., la divisa en deux provinces, la Maurétanie Tingitane (correspondant au nord du Maroc actuel, avec pour ville principale Tanger, qui lui donne son nom) et l’autre la Maurétanie Césarienne (avec pour ville principale Césarée).. Honneur à M. Napoléon Paturot ! Il a plus fait pour son pays, dans un âge encore assez tendre, que d'autres arrivés au déclin de leur vie ; il a bien mérité des trottoirs et a ouvert aux bas côtés des boulevards une nouvelle ère.
«Dans une audience qu'il a obtenue de S. M. l'empereur de Maroc, Muley XXXIV, M. Napoléon Paturot a obtenu de ce souverain le privilège exclusif[Par Rose-Lucie Cahoua] Même si l'expression relève du vocabulaire juridique, reprise par la publicité, l'adjectif a ici un sens hyperbolique et pléonastique (voir, supra, la note associée à « régence »)., avec jouissance de dix-huit cents ans, de tout le bitume que peuvent produire ses États. La concession embrasse deux mille kilomètres carrés ; elle est sans restriction et sans limites. Un Marocain qui toucherait à ce produit, dont Muley XXXIV[Par Rose-Lucie Cahoua] « Moulay » signifie, en arabe, « seigneur » et précède le nom des empereurs du Maroc. L’empereur Abd ar-Rahman (voir, supra, la note associée à « régence ») ici n’est pas nommé : assurément, il s’agit pour Flouchippe de faire avant tout du « chiffre » ! a fait le généreux abandon, recevrait la bastonnade sur la plante des pieds, et serait assis sur un pal[Par Rose-Lucie Cahoua] supplice répandu chez les peuples d'Orient, qui consiste à enfoncer un pieu dans le corps d'un condamné. à la récidive. C'est ainsi qu'au Maroc on inspire le respect de la propriété[Par Rose-Lucie Cahoua] Flouchippe ne craint pas les préjugés !, encore perceptibles dans l’adjectif « barbaresque » appliqué aux États de l’Afrique du Nord et de l’Ouest (voir, infra, la note associée à ce terme)..
« Chimiste d’un ordre supérieur[Par Rose-Lucie Cahoua] Les années 1840 sont des années fastes pour la chimie puisqu’est affirmée l’unité de la chimie organique et de la chimie minérale, et que le célèbre chimiste suédois Jons Jakob Berzelius, inventeur de la notion de catalyse, et le chimiste français Joseph-Louis Gay-Lussac travaillent de concert sur l’isomérie (identité atomique de deux substances mais différence de structure, qui leur confère des propriétés chimiques différentes). Au Museum d’Histoire naturelle, c’est l’enseignement de Michel-Eugène Chevreul (1786-1889), professeur de 1836 à 1879, qui s’impose : assistant de Nicolas-Louis Vauquelin (1769-1823), il poursuit ses travaux sur les corps gras et la saponification (d’où, dans l’illustration précédemment étudiée, la présence de savons « parfum Bitume » !) et, en collaboration avec Gay-Lussac, la bougie stéarique (destinée à remplacer la chandelle à l’odeur nauséabonde). Fastes scientifiques et fastes criminels se conjuguent en 1840, puisque le procès de Mme Lafarge, accusée d’avoir empoisonné son mari à grand renfort de petits gâteaux à l’arsenic, met aux prises, au tribunal comme à la tribune des journaux, les chimistes et médecins François Raspail et Mathieu Orfila, accusé de mettre de l’arsenic dans ses réactifs ! L’on ne s’étonnera donc pas que Flouchippe place son entreprise sous les auspices des chimistes et fasse de Paturot un Napoléon de la chimie, sur le modèle, encore une fois, de César Birotteau qui, pour cautionner les qualités de son Huile Céphalique, invoque l’autorité de Vauquelin et le convoque en personne !, M. Napoléon Paturot a dû analyser le bitume dont il voulait faire hommage à sa patrie. Cette analyse a prouvé qu'à la rigueur on pourrait extraire de l’argent et même de l’or de ce produit[Par Rose-Lucie Cahoua] Avec l’évocation, au premier chef, de l’argent et de l’or, jeu et sur le double sens de ces mots, désignant tout à la fois les substances chimiques qui entreraient dans la composition du bitume et les valeurs monétaires et bancaires qui en « découlent », et sur le mot « produit », qui désigne ici tout à la fois le bitume recueilli et analysé et le produit commercial. ; il contient, en outre, vingt-deux parties de silicate, trente et une de phosphate, quarante-trois d’oléine[Par Rose-Lucie Cahoua] Acide oléique, présent dans les huiles et corps gras, qui entre, par exemple, dans la fabrication du savon de Marseille, d’où les savons au bitume dans l’illustration commentée plus haut (voir aussi, supra, la note associée à « Chimiste supérieur »)., sans compter les parties de platine qui y jouent un grand rôle. Dans un laboratoire attenant aux bureaux de l'administration, le jeune savant opérera la décomposition de tous ces éléments, à la volonté des actionnaires.
« Les suffrages des célébrités européennes ne pouvaient pas manquer au Bitume impérial du Maroc. M. de Buch[Par Rose-Lucie Cahoua] Le géologue et paléontologue allemand Leopold von Buch (1774-1853), ami et collaborateur d’Alexander von Humboldt, était, en effet, une célébrité et une autorité, et avait été nommé membre associé de l’Académie des Sciences. Il s’était plus particulièrement intéressé aux volcans – le Vésuve, mais aussi les volcans des Canaries ou d’Auvergne –, terrains favorables aux gisements de bitume. Et il avait mis en évidence la période du Jurassique (de l’ère secondaire), fertile en sédiments bitumineux (notamment le calcaire bitumineux utilisé pour la lithographie, procédé « économique », qui connaîtra, à partir de 1824, ses plus grandes heures de gloire)., le plus grand géologue de l'Allemagne, y a reconnu un bitume de première formation[Par Rose-Lucie Cahoua] L'échelle des temps géologiques, qui commence à s'élaborer au XVIIIe siècle, permet de classer et dater les événements survenus dans l'histoire de la Terre. Cette échelle repose sur plusieurs divisions: les éons, les ères, les périodes, les époques, les âges et les sous-âges. Il s'agit ici de dater l'apparition de ce bitume pour donner du crédit et une caution scientifique supplémentaire aux propos. Par « première extraction », Flouchippe entend probablement l'ère primaire, tandis que l'expression « produit tertiaire » (voir infra) renverrait à l'ère tertiaire. Ces deux ères sont classées dans le quatrième et dernier éon de la Terre, appelé appelé Phanérozoïque.. M. Ottfried[Par Rose-Lucie Cahoua] Dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844, une variante sur le nom d'Ottfried, orthographié "Ottfriod".[Par Rose-Lucie Cahoua] Nous n'avons pas identifié ce personnage. n'y voulait voir qu'un produit tertiaire[Par Rose-Lucie Cahoua] C'est-à-dire un "produit de l'ère tertiaire", laquelle s'étend de -66 millions d'années à -2,58 millions d'années. L'échelle des temps géologiques est subdivisée en différentes unités, dont les ères; longtemps, l'on a parlé d'ères précambrienne, primaire, secondaire, tertiaire, et même quarternaire, selon une nomenclature établie entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle. ; mais sur un échantillon qui lui a été envoyé, il a déclaré, avec la franchise qui le caractérise, que son opinion se modifiait, et a assigné à ce bitume une origine antérieure encore à celle que lui attribuait M. de Buch. Est-il nécessaire, à côté de ces noms, de citer ceux de M. Picksous de Berlin, Godichson de Londres, Lazarilla de Madrid, et Compérano[Par Rose-Lucie Cahoua] Enumération de noms-calembours, dont certains jouent sur celui d’un personnage littéraire, qui ressortissent tous à la famille de la flouerie et de la blague incarnées par Flouchippe. Il en va ainsi pour le transparent « Picksous », mais aussi pour « Godichson de Londres », « Godichon », si l’on prononce à la française, et, selon une traduction littérale, « le fils de Godiche », ou la raison sociale « Godiche et fils », avatar de M. Gogo, la victime de Robert Macaire. Les noms de réclames en -son suivent la mode anglophile et sont fréquents dans les pages publicitaires des journaux (voir, dans Le National d'août 1842, des réclames comme: « Cold cream de Wilson », « Encre royale de Johnson », « Savon balsamique de Thompson » etc.). Quant à « Lazarilla de Madrid », il s’agit d’une « féminisation » du nom du héros du roman picaresque Lazarillo de Tormes (1554), beau représentant du « monde des coquins », dont les aventures et mésaventures ne sont pas sans écho avec celles de Paturot. Quant au nom de « Compérano » , il joue sur l'idée de « compère », de « complice » desdites aventures. de Naples, sans compter les illustrations françaises qui composent le comité de surveillance[Par Rose-Lucie Cahoua] Actuel « conseil de surveillance », composé exclusivement de commanditaires (actionnaires), chargé de contrôler la gestion des commandités et des gérants de la société en commandite par actions (voir la note associée à ce mot au chapitre III)., dont trois députés et dix pairs de France, rappelés seulement pour mémoire ?
« Sans nul doute, M. Napoléon Paturot, cessionnaire de S. M. l'empereur de Maroc, aurait pu mettre seul à profit sa merveilleuse découverte. Il ne l'a pas voulu ; il a préféré associer ses concitoyens aux bénéfices de l'exploitation. Ces bénéfices seront immenses. La concession est inépuisable. On a calculé que les lacs de Mogador suffiraient pour daller en bitume l'Europe entière et toute la Russie asiatique. Sur les lieux, l’extraction se fait presque sans frais, et cet ingrédient étant, comme on l’a vu, bienfaisant pour les navires, il est à croire que le fret sera pour ainsi dire compensé par le séjour de la marchandise à bord. Aucun autre article ne possède cette propriété et ne jouirait de cet avantage.
« Les évaluations les plus discrètes portent à trois cents le nombre des bâtiments qui pourront aller chaque année prendre un chargement complet de bitume. En estimant la moyenne de ces bâtiments à trois cents tonneaux, on a un total de quatre-vingt-dix mille tonneaux. Maintenant quel sera le profit ? Des hommes graves, vieillis dans le commerce et qui ne se payent pas d’illusions, n’hésiteraient pas à le porter au delà de trois cents francs le tonneau. N’admettons pas cette donnée ; faisons la part des éventualités, des dépenses imprévues, des mécomptes de tout genre : n’élevons pas au-dessus de cent francs par tonneau le bénéfice présumé.
« Alors il reste un calcul à faire.
« Cent francs multipliés par quatre-vingt-dix mille tonneaux font une recette de neuf millions. Le capital social est de six millions. Les actionnaires seront donc intégralement remboursés dans le cours de la première année, et auront en outre trois millions à se partager[Par Rose-Lucie Cahoua] Cet affolant et alléchant calcul de Flouchippe rappelle ceux de Robert Macaire dans la série de Daumier et Philipon, Les Cent-et-Un Robert Macaire, témoin, par exemple, la planche n° 82 (parue dans Le Charivari du 20 mai 1838), «"Voulez-vous de l'or, voulez-vous de l'argent, voulez-vous des diamants, des millions, des milliasses? approchez, faites-vous servir..... Baond! Baound bond bond! Voici du bitume, voici de l'acier, du plomb, de l'or, du papier, voici du ferrrr gallllllvanisé. Venez, venez vite, la loi va changer, vous allez tout perdre, dépêchez-vous, prenez vos billets! prenez vos billets [...]" » ..
« S. M. l’empereur de Maroc, Muley XXXIV, a souscrit pour mille actions.
« L’Allemagne[Par Rose-Lucie Cahoua] Si l’Allemagne, comme État-nation, ne naît qu’en 1871, à l’instigation de Bismarck, elle existe culturellement, artistiquement, bien avant (et ceci explique aussi cela), témoin l’ouvrage-clé de Mme de Staël, De l’Allemagne (1813). a demandé qu’on lui réservât cinq cents actions, l'Angleterre six cents, les deux Péninsules[Par Rose-Lucie Cahoua] La péninsule ibérique (Espagne et Portugal) et la péninsule italienne (étant précisé que, comme l’Allemagne – voir supra –, l’Italie ne deviendra État-nation que plus tard, en 1861). trois cents, la Russie quatre cents, les États Barbaresques[Par Rose-Lucie Cahoua] Issu du terme « Berbère », issu lui-même de « Barbare » (qui parle une langue étrangère), le nom de « Barbaresques » désigne des pirates qui sévissaient, depuis le XVIe siècle, le long des côtes de l’Afrique septentrionale, dénommée dès lors « Barbarie », et composée de quatre « États barbaresques » : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et la Libye. deux cents.
« Il ne me reste plus que huit cents actions à placer en France. Le comité de surveillance en prend la moitié.
« M. Napoléon Paturot est prêt à donner aux personnes qui désireront de plus amples renseignements toutes les explications nécessaires. Dans son dernier voyage au Maroc, il a fait dresser le plan cadastral des territoires compris dans la concession. Les lacs de bitume y sont figurés à l’aqua-tinta[Par Rose-Lucie Cahoua] C’est-à-dire à « l’aquatinte » : procédé de gravure à l’eau-forte, dont la « morsure » varie selon la quantité de poudre de résine saupoudrée sur les parties à encrer. Elle permet d’obtenir un grand nombre de nuances, dont un effet sépia, caractéristique des cartes anciennes, destiné ici à accréditer l’idée du caractère antique, voire immémorial, de ces lacs de bitume de Mogador., et la profondeur en est indiquée.
« Chaque actionnaire a droit à un échantillon de bitume et à cinq mètres carrés de trottoir.
« Prochainement un essai sera fait rue de la Paix[Par Rose-Lucie Cahoua] Le choix de la rue n’est pas anodin : percée en 1806 sous l’Empire, de la place Vendôme au boulevard des Capucines, et baptisée « rue Napoléon », elle avait été renommée « rue de la Paix » en 1814, sous la première Restauration, à la suite de l’abdication de l’empereur ; achevée au moment où paraît le feuilleton de Reybaud, et remarquable et remarquée pour sa largeur et celle de ses trottoirs, elle ne pouvait que constituer un morceau de choix pour le « renommé » Napoléon Paturot. : le gérant est en instance auprès du préfet de police pour obtenir l’autorisation nécessaire.
« S’adresser rue ……………, n°…
CAPITAL : SIX MILLIONS. Actions : Mille francs. Coupons : Cinq cents francs. — Sous-coupons : Vingt-cinq francs. « Le gérant, NAPOLÉON PATUROT[Par Rose-Lucie Cahoua] L’on est bien face à une société en commandite par actions (voir la note associée à « commandite » dans le chapitre précédent) avec un capital de 6 millions, dont le gérant, ici Paturot, est responsable sur ses biens personnels, mis en actions de mille francs chacune auprès de multiples actionnaires, qui, à la présentation d’un coupon (ou plusieurs) détachable attestant leur apport, peuvent recevoir leurs dividendes (parts de bénéfices faits par la société).. »
Voilà ce que je lus dans un journal, monsieur ; voilà ce qui circulait sous mon nom, avec ma signature, sous ma responsabilité. La foudre tombant à mes côtés ne m’aurait pas glacé de plus d’effroi que ne le fit la lecture de cette pièce infernale.
Monsieur, dans mon enfance, je n’avais eu autour de moi que de bons exemples, que de saines et pieuses leçons. Mon père était un de ces hommes austères que la loi du devoir enchaîne à la pauvreté. Simple et faisant le bien, il avait traversé la vie sans éclat, mais non sans honneur : le nom qu’il me léguait avait la pureté du diamant. Ma mère, digne femme, n’avait eu, dans sa courte carrière, qu’une seule ambition, celle de faire de moi un homme religieux et honnête. C’était le tourment de sa pensée et l’objet de ses prières. Le souvenir de mes premières années ne me retraçait donc que des tableaux pleins de sérénité et éclairés de cette douce auréole qui entoure les gens de bien. Jugez de quel œil je dus envisager la situation nouvelle qui m’était faite, le rôle odieux auquel on me vouait, la part effrayante que l’on m’attribuait dans une œuvre d’iniquité, d’escroquerie et de mensonge ! On avait surpris ma bonne foi, abusé de mon inexpérience. J’aurais voulu mourir de honte.
Je me trouvais sous le coup de cette impression quand M. Flouchippe entra dans le bureau avec un air de fatuité négligente, et, regardant autour de lui :
« Eh bien, mon cher, vous devez être content, me dit-il. On vous a logé comme un prince... Mais il manque encore quelque chose à ce mobilier... On ne m’a pas compris... Il faut des divans ici, il faut des pipes turques. Que diable ! vous venez du Maroc ! il faut que vous ayez des objets du Maroc... Couleur locale, ça en impose ![Par Rose-Lucie Cahoua] Parce qu’après la Révolution et la réflexion sur l’Histoire qu’elle engendre, tout texte ne peut plus se penser qu’en contexte, le romantisme, en peinture comme en littérature, parie pour « la couleur locale » (voir le chapitre I), devenue en 1840 un procédé, exploité ici par Flouchippe, qui joue sur l’actualité non seulement de la conquête de l’Algérie et du conflit avec le Maroc, lié à Abd-el-Kader (voir la note 1 du chapitre précédent) mais aussi de la « question d’Orient », opposant, en 1840, la France, partisane du pacha d’Égypte en conflit avec le sultan turc, et les partisans de ce dernier : l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie et la Russie. D’où la référence à un Orient plus turc (avec le « divan », terme importé, avec son meuble – qui, avec un piètement de bois précieux, peut faire tout le tour d’une pièce –, de Turquie au XVIIIe siècle) que marocain. »
Au lieu de répondre à la pensée de cet homme et de me prêter à sa petite diversion, je m’étais placé en face de lui et je le regardais fixement, les bras croisés, résolu à provoquer une explication. Quand je vis qu’il biaisait, j’attaquai de front :
« Vous savez bien que je ne suis jamais allé dans le Maroc, » lui dis-je.
Cette apostrophe directe parut le réveiller ; il me regarda avec un dédain protecteur.
« C’est juste, mon cher, répliqua-t-il, vous n’êtes point allé au Maroc ; mais vous auriez pu y aller : cela suffit.
Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées m’exaspérèrent. Je ne me contins plus, j’éclatai :
« Monsieur, m’écriai-je, cela peut suffire aux fripons, mais non aux honnêtes gens. — Ah ça, et comment le prenez-vous, mon cher ? Vous êtes singulier, parole d’honneur ! On vous construit une réputation fabuleuse, on fait de vous un chimiste distingué, un savant, un géographe ; on vous ouvre le chemin de la postérité[Par Rose-Lucie Cahoua] Possible allusion à la suite lithographique de Benjamin Roubaud (qui mourra la même année que Grandville, en 1847, à Alger !), Le Grand Chemin de la postérité (1842), caricature du cortège romantique mené par Hugo, avec pour bannière : « Le laid c’est le beau ». Grandville n’a pas cherché ici à rivaliser., on vous porte aux nues, on vous crée une position sociale, et vous n’êtes pas content ? Sur quelle herbe avez-vous donc marché ce matin ? — Vous avez abusé de mon nom, monsieur, répliquai-je ; vous l’avez mis en scène d’une manière qui me compromet, qui révolte ma conscience. — La conscience ! connais pas. Il fallait faire vos réflexions plus tôt, mon cher. Voilà tout ce que j’y vois. — Moi, j’y vois autre chose, monsieur ; j’y vois un démenti public à vous donner. — Allons donc ! pas de mauvaise plaisanterie. — Je plaisante si peu, que je vais de ce pas porter ma déclaration à tous les journaux, dévoiler vos impostures, dénoncer vos bitumes comme chimériques... — Vous ne le ferez pas. — Je le ferai, et sur l’heure. »
En même temps, je saisis vivement mon chapeau et m’apprêtai à sortir. Quand l’industriel vit ce mouvement et ne put douter de ma résolution, il changea de tactique, me prévint et quitta la place. Ce départ m’étonna, mais ne changea rien à mon dessein. Je descendis rapidement l’escalier, franchis la porte de la rue, et allais poursuivre mon chemin, quand je me trouvai en face de Malvina.
« Venez avec moi, Jérôme, me dit-elle, j’ai à vous parler. »
Dans sa retraite, le Parque m’avait lancé son javelot[Par Rose-Lucie Cahoua] Variation sur « la flèche » du Parthe (tiré de derrière par celui qui feint une retraite, le trait que l’on n’attend pas) : ici, Flouchippe use de Malvina en guise de « flèche ». La substitution d’une arme à l’autre accentue la force de ce bras armé, afin peut-être de préparer la justification par Paturot de la scène de violence conjugale qui va suivre., et s’était replié sur le corps d’armée. C’était lui évidemment qui m’envoyait un tentateur. Mon premier mouvement fut de fuir: impossible ! Malvina s’était emparée de mon bras, et, à moins d’un esclandre, il n'y avait pas moyen de se dérober à cette étreinte. Je la suivis, le cœur plein d’angoisse et comme une victime que l’on conduit au sacrificateur. Elle me ramena au logis, ferma la porte à la clef, et là commença une explication des plus orageuses.
Je ne veux pas chercher à pallier mes torts, monsieur ; mais, sur l’honneur, il se livra dans cette chambre un combat de douze heures, mêlé d'imprécations et de larmes, de violences et de prières, comme il est donné à peu d’hommes d’en essuyer. J’essayai de prendre Malvina par les sentiments ; je fis un appel à tout ce qu’il y avait en elle d’instincts honnêtes. Malheureusement cette fille, livrée à elle-même dès l’enfance, ne trouvait dans sa vie, un peu bohémienne[Par Rose-Lucie Cahoua] L’on sait la fortune du mot « Bohême », orthographié « Bohème » (lorsqu’il s’éloigne du sens géographique), en cette première moitié du XIXe siècle, appliqué notamment à la Bohème artistique, témoin les Scènes de la vie de Bohème d’Henry Murger (1845-1851), et la grisette Malvina vient grossir ici les rangs des Mimi et Musette desdites Scènes. Mais c’est moins la Bohème en gloire que son deuil éclatant – avec ses misères, ses petitesses – qu’évoque Murger, et qui font du bohème un « bohémien » (ou une « bohémienne ») « de Paris », (titre de la série de Daumier, Les Bohémiens de Paris, 1840-1842, contemporaine de Jérôme Paturot), à la vie moins de bohème que « bohémienne »., rien qui pût se mettre à l’unisson de mes scrupules. À mes objections elle répondait par des quolibets, et opposait des ricanements à mon cours de morale. Il fallut le prendre sur un ton plus impératif. Pour la première fois, je montrai de la résolution, de la fermeté. Elle se montra plus ferme, plus résolue que moi, m’accabla de sarcasmes, de reproches, de récriminations. Je m’oubliai alors, j’en vins aux injures, et comme sa résistance ne cessait pas, j’usai de ma force, je méconnus ma dignité, je la battis... Hélas ! monsieur, ce fut ce qui me perdit. Les larmes, les sanglots arrivèrent. J’avais eu de la force contre la menace, je n’en eus pas contre la douleur. J’étais honteux de ma conduite ; je me crus obligé à une réparation, et cette réparation fut l’acquiescement à mon déshonneur. Je consentis à me taire.
Cependant je mis deux conditions à ce silence : la première était que je ne serais pas astreint à jouer le rôle effronté que me réservait le prospectus. Ce rôle, mon patron industriel s’en chargea, et il y avait en lui l’étoffe nécessaire pour le remplir d’une manière plus triomphante et plus fructueuse. La seconde condition était que tous les versements seraient faits entre mes mains et que la clef de la caisse me serait remise. À ma grande surprise, cette clause fut acceptée. Je crus mon honneur à couvert. Dépositaire du fonds social, j'étais toujours le maître, à un moment donné, d’en faire la restitution aux actionnaires et de leur prouver ainsi que, même en trempant dans ces manœuvres, je n'avais agi que dans leurs intérêts.
Est-il maintenant nécessaire de vous dire ce qui survint ? Cette histoire est celle de trente entreprises semblables. Quelques pauvres diables, attirés par l’appât d'un bénéfice exorbitant, éblouis par les amorces du prospectus, se hasardèrent à mettre les pieds dans les bureaux. Ils n’en sortirent qu’allégés de leurs billets de banque. On leur fit voir du bitume, on le décomposa devant eux, on étala les plans figuratifs de la concession, on déroula le parchemin aux armes de l’empereur de Maroc, où se trouvait tracé, en caractères arabes, le firman du privilège[Par Rose-Lucie Cahoua] Un « firman » désigne une ordonnance promulguée par un souverain ottoman, en l’occurrence le sultan Abd ar-Rhaman.. Les ressources du charlatanisme le plus vulgaire ne furent pas négligées[Par Rose-Lucie Cahoua] L’illustration suit à la lettre le texte avec les divans, les pipes à la turque, le café (turc) servi par un « mulâtre » dans des tasses pas plus grandes que des « coquilles de noix », les malheureux actionnaires floués scrutant le plan, établi par Paturot, de la concession du lac de Mogador, l’appareil à distillation, mais, comme souvent, Grandville y apporte sa touche et surenchérit, blague oblige !, en ajoutant des pains de bitume (bitume oxydé destiné à être fondu directement dans un fourneau), étiquetés "Sucre de bitume", qui renvoient à la question brûlante! à l'époque, des sucres: le conflit entre les producteurs de betterave à sucre et les colons cultivateurs de la canne à sucre, qu'il avait mise en image et en scène dans le chapitre "Une révolution végétale" d'Un autre monde (1844), avec cette légende "Combat de deux raffinés" [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f83.highres]. . Deux mulâtres, servant comme employés, passaient pour des dignitaires de S. M. Muley XXXIV ; les commis avaient tous de longues pipes ; on faisait asseoir les visiteurs sur des divans presque au niveau du sol ; on leur offrait du café à l’orientale dans de petites tasses de la capacité d'une coquille de noix ; bref, on faisait, suivant l’expression de M. Flouchippe, de la couleur locale.
Les dupes, heureusement, ne furent pas nombreuses. Cinquante mille francs environ furent pipés de cette manière. C’était loin des six millions ; mais l’on ne s’attendait pas à une meilleure récolte. Cette somme reposait dans ma caisse, et j’espérais bien qu’elle n’en sortirait qu’à bonnes enseignes[Par Rose-Lucie Cahoua] Dès l’origine de l’expression (XIVe siècle), pluriel et singulier sont employés de façon indifférenciée.. À peine en avais-je distrait quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques. Je regardais le capital comme un dépôt, et, il faut le dire, mon patron n’avait jamais laissé percer l’intention d’y toucher. Cela dura ainsi quatre mois.
Un jour qu’une course assez longue m’avait retenu pendant quelques heures loin de nos bureaux, je fus étonné, en y rentrant, de trouver le local désert. Employés et serviteurs, tout s’était éclipsé. À cette vue, l’idée d’une immense mystification me saisit[Par Rose-Lucie Cahoua] Est là mise en lumière – et l’illustration, comme de juste, y contribue, avec l’ouverture d’un coffre vide – toute la logique de la blague, qui, fondée sur le jeu plein-vide, ne cache pas une vérité inavouable ni même un rien ineffable mais ne cache rien. Ni énigme, ni mystère, sinon celui de l’absence réelle, toute déceptivité, elle relève bien de la mystification. ; je vis comme un gouffre ouvert sous mes pas. Par un mouvement instinctif, je portai la main à la poche où je tenais la clef de ma caisse : cette clef y était : cela me rassura un peu. J’examinai le coffre : aucune trace de violence ne s’y laissait voir. Je l'ouvris. Monsieur, il était vide !!! Le misérable en avait une double clef.
Éperdu, désespéré, je m'élançai vers ma chambre avec le pressentiment d’un nouveau malheur. J’appelai, je cherchai dans tous les sens, dans tous les coins : personne, personne. Elle aussi, Malvina avait disparu.
Tant de secousses me vainquirent ; un nuage passa devant mes yeux[Par Rose-Lucie Cahoua] métaphore, semble-t-il, d'« époque », puisque nuage et évanouissement subséquent interviendront dans Le Roman de la Momie (1857) de Gautier. Le nuage seul couve et couvre les yeux dans Mauprat (1837) de George Sand, tandis qu'il se « répand » chez Balzac. ; mon cœur battait au point que je crus qu’il allait se rompre, les oreilles me sifflaient, tous les objets tourbillonnaient autour de moi, je tombai comme un homme ivre, et m’évanouis[Par Rose-Lucie Cahoua] L’on est bien face à l’effet de la blague, ce puff qui fait « paf » et rend « paf », à penser comme le rire moderne de la Terreur Méduse, derrière laquelle il n’y a rien à voir et qui, dès lors, pétrifie, éblouit, c’est-à-dire aveugle, et sidère..