Corpus Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale

1-IX : Paturot publiciste officiel.

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IX PATUROT PUBLICISTE[Par Anne Geisler] C'est au chapitre VI qu'apparaît le terme « publiciste » (voir note dans ce chapitre). En janvier 1835, avait été fondé le journal Le Publiciste, sous-titré Journal de législation et d’administration publique, qui affichait sa mission dans son premier numéro, le 15 janvier 1835 : « Faire concourir toutes les capacités à la discussion des lois et des règlements de l’administration », et qui définissait les contours de celle du publiciste : « Le cadre du publiciste embrasse tous les éléments de l’organisation sociale ; les lois civiles, criminelles et politiques ; l’ordre judiciaire ; le régime administratif ; l’instruction publique ; la défense du pays et les applications du principe de l’économie politique. » Balzac, dans sa Monographie de la presse parisienne (1843), en reprendra les termes sur un mode satirique (voir la note du chapitre VI citée plus haut). Une revue comme La Revue des Deux Mondes, fondée en 1829, publie des articles de « publicistes ». Reybaud lui-même peut être qualifié de « publiciste ». OFFICIEL.[Par Anne Geisler] Le feuilleton paraît pour la première fois le 27 septembre 1842 dans Le National.

Mon feuilleton dramatique, reprit Jérôme, ramené sur un ton moins ambitieux, aurait pu se soutenir longtemps, si Malvina ne s’était trop directement mêlée de ce travail. Depuis qu’elle tenait les théâtres sous sa main, elle était devenue intraitable. Une soif démesurée de premières représentations, de loges, de coupons[Par Anne Geisler] Le coupon est un billet gratuit. En tant que feuilletoniste dramatique, Paturot-Malvina bénéficie de coupons, notamment pour les premières représentations, et d'un abonnement pour les places les plus prisées, louées parfois à l'année, les loges – particulièrement les loges d'avant-scène –, où l'on peut tout à la fois se montrer et "chauffer" le public (témoin, infra, l'illustration in-texte de Grandville où un directeur de théâtre se présente devant le "grand feuilletoniste" avec des coupons de loges à la main). Sur le rôle des loges et sur leur statut, voir l'article de Jean-Claude Yon : « Les loges de théâtre au XIXe siècle : au carrefour du public et du privé », Sorbonne Student Law Review. Revue juridique des étudiants de la Sorbonne, 2020, vol. 3, p. 21-31. , s'était emparée d'elle. Elle ne manquait pas une reprise, pas une soirée à bénéfice[Par Anne Geisler] Une soirée à bénéfice est une représentation exceptionnelle dont l’intégralité de la recette était versée à l’artiste, exception faite des frais de fonctionnement du théâtre. Comme le précise Catherine Menciassi-Authier, « une représentation à bénéfice » était un privilège dont jouissaient exclusivement les meilleurs premiers sujets. (« La profession de chanteuse d’opéra dans le premier XIXe siècle‪. Le cas de Giuditta Pasta », Annales historiques de la Révolution française, 2015/1, n° 379, p. 49.) . Quand on lui refusait des billets, il fallait la voir : la lionne du désert ne rugit pas d’une manière plus farouche, ne secoue pas sa crinière[Par Anne Geisler] L’allusion à la lionne a été modifiée au fil des publications. Dans le feuilleton du National du 27 septembre 1842, Reybaud soulignait la grâce de la lionne : « La lionne du désert ne rugit pas avec plus de grâce ». En 1843, « la lionne du désert ne rugit pas avec plus de rage ». Dans l’édition de 1846, Reybaud écrit : « La lionne du désert ne rugit pas avec plus de grâce, ne secoue pas sa crinière avec plus de majesté ». La correction apportée dans l’édition J.J Dubochet, Le Chevalier et Cie de 1846 (« ne secoue pas sa tête avec plus de majesté ») va dans le sens d’un plus grand classicisme.

avec plus de majesté[Par Anne Geisler] La lionne du désert dont on ravit les petits est supposée rugir très férocement. C’est dans ce sens qu’est employée l’expression en 1835 dans « La Tour de Béruges (1241-1242) » de H.B. Girbault : « Le comte [...] s’élance comme la lionne du désert défendant ses petits : elle attaque, elle déchire, elle fait de nombreuses plaies, jusqu’à ce que forcée de céder, elle cherche à les rassembler, va de l’un à l’autre, les chasse devant elle, les suit, revient, menace encore [...]. » (Revue anglo-française, vol. 3, 1835, p. 52-53.) . Quelle pluie d’épithètes pour ces pauvres directeurs ! quelles imprécations sur les théâtres ! Ce n’est pas tout : elle ne renonçait pas ainsi[Par Anne Geisler] Le National du 27 septembre 1842 et Paulin 1844: ce n'est pas tout: elle ne renonçait pas ainsi Paulin 1846 : ce n'est pas tout, elle ne renonçait pas ainsi. Affublée de son plus beau tartan[Par Anne Geisler] Sur ce mot, voir la note associée à « tartan neuf » au chapitre II. On peut lire dans Journal des dames et des modes, n°71, le 25 décembre 1825, p. 568 : « Quelques chapeaux de pluche sont à carreaux écossais ; car on veut de l’écossais par tout [sic] : sur le col, en sautoir ; sur les épaules, la poitrine et le dos, en écharpe ; sur la tête, en turbans, en chiffons, en chapeaux demi-habillés ; enfin en robes de poil de chèvre, et en manteaux de madras. Un manteau de madras écossais doit avoir une doublure rouge. » Sur le sujet voir Hélène Denis, « L’Imaginaire du goût: Motifs “écossais" dans le paysage parisien au début du XIXe siècle » , French Historical Studies, Volume 22, n°4, Duke University Press, 1999. Reybaud ironise ici puisque les « mères d'actrice», fausses mères et vraies marchandes à la toilette, sont figurées, dans la caricature d'alors, affublées d'un tartan (voir, à cet égard, l'illustration hors-texte du chapitre précédent « Petit lever d'un grand feuilletoniste » , où se tient, de dos, agenouillée, enveloppée de son tartan, une mère d'actrice le sollicitant pour sa « débutante », ). , elle se rendait dans les bureaux de l’administration[Par Anne Geisler] Il s'agit du bureau de l'administration du théâtre., appelait familièrement par leurs noms tous les employés, exposait ses griefs, se recommandait à leur bienveillance, leur promettait de parler de leurs services modestes, mais essentiels[Par Anne Geisler] expression-cliché, qu’on trouve aussi bien utilisée pour louer les services de l’administration, que pour parler de la presse, du commerce, du patriotisme ou du service militaire. C'est ainsi, par exemple, qu'on peut lire à propos de la force publique dans « Séance de l'Assemblée nationale législative », Moniteur universel, 16 juin 1850 : « La situation difficile qui est faite à beaucoup de ces agents de la force publique laisse comprendre qu'en sortant un instant de leurs modestes, mais essentielles fonctions, ils s’efforcent de faire parvenir jusqu’à vous, messieurs, leurs vœux.» ; puis, quand rien ne touchait ces hommes, quand toutes les voies parlementaires étaient épuisées[Par Anne Geisler] c’est-à-dire que les voies officielles avaient été tentées, mais sans produire de résultats. Sur le sens de parlementaire, voir la note 1 associée à ce mot dans le chapitre 1. , elle sortait furieuse, hors d’elle-même, en les menaçant de la colère de mon feuilleton. Alors il fallait épouser ses rancunes, satisfaire ses haines et faire passer dans ma plume le fiel de ses petits désappointements.

Malvina avait un autre caprice, plus grave encore. Elle s’engouait de certains acteurs, de certaines actrices, et ne me laissait plus à leur sujet ni liberté ni force d’initiative. Quand un premier sujet[Par Anne Geisler] Le sujet désigne à l’opéra un danseur appartenant au corps de ballet. Le premier sujet est le titre le plus haut donné au « premier danseur » au début du XIXe siècle. Ce nom sera remplacé à la fin du siècle par celui d’ « étoile ». portait bien le pantalon collant[Par Anne Geisler] Le pantalon collant appartient au costume du danseur comme du chanteur d’opéra. Il y a évidemment de l’humour dans l’allusion : Malvina n’est pas insensible à la plastique de l’interprète, non moins qu'elle le sera au corps charpenté de l’actrice. Paul de Kock faisait de cette admiration un trait caractéristique de la grisette dans « Les Grisettes ». Il s’agissait alors du pantalon collant porté par les acrobates : « Moi, je veux que M. Polyte me mène cette semaine chez Franconi… Ah ! ma chère, c’est mon spectacle favori… C’est là qu’ils ont des pantalons collants ! » (Mœurs parisiennes : Nouvelles, 3e partie, Paris, Gustave Barba, 1840, p. 168.), c'était fini : il devenait impossible de dire du mal de sa voix et de son jeu. Cet avantage lui comptait pour tous les autres. Vous comprenez, monsieur, que, soumise à des influences de ce genre, ma justice dramatique ne pouvait être ni sérieuse, ni impartiale ; mais, en général, les caprices de mon Égérie[Par Anne Geisler] Égérie est dans la mythologie romaine antique la nymphe conseillère du roi de l'ancienne Rome, Numa Pompilius. Ici Malvina est la conseillère de Paturot. étaient essentiellement fugitifs et passaient volontiers d’un pantalon collant à un autre. Cette mobilité diminuait beaucoup le danger de ces fantaisies. Malheureusement, il n’en fut pas de même de l’enthousiasme qu’une certaine débutante inspira à Malvina. Il y eut cette fois passion véritable, acharnement, entêtement. La débutante se nommait Artémise[Par Anne Geisler] Artémise, nom d'une ancienne reine d'Halicarnasse, est le personnage éponyme d’une tragédie de Voltaire, représentée pour la première fois en février 1720. Le nom de la chanteuse est, conformément à l’usage, un nom d’emprunt, qui contraste avec son milieu d'origine, présenté comme populaire. ; c’était[Par Anne Geisler] Le texte est accompagné d'une illustration de Grandville. Ce dernier paraphrase ici la description physique de l'actrice, en ajoutant le poignard de la tragédie ou du mélodrame, ainsi que le bouquet de fleurs que le public de ses admirateurs (ou de la claque) jette sur scène pour acclamer le jeu d'une actrice. (« choix des claqueurs et pluie de bouquets » dit le texte.) une personne taillée en force[Par Anne Geisler] note lexicale: c’est-à-dire solidement charpentée., avec un buste vigoureux[Par Anne Geisler] Légère variante par rapport à la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842 : « un buste vigoureux, des formes robustes et un peu villageoises » ; Paulin 1844: « un buste vigoureux, des contours robustes et un peu villageois ». , des contours exubérants et un peu villageois. La physionomie avait une beauté réelle, quoique vulgaire[Par Anne Geisler] Reybaud a corrigé le texte dans la version de 1845 : la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842, ainsi que l'édition Paulin de 1844 présentaient Artémise ainsi : « L’expression de sa tête n’était pas sans beauté, mais d’une beauté vulgaire. Les bras étaient ronds, potelés; mais les attaches manquaient de finesse.». Les bras étaient ronds, potelés ; mais les attaches étaient dépourvues de finesse. Comme morceau de résistance, rien ne lui manquait, ni les pieds posés carrément[Par Anne Geisler] Note lexicale. Les pieds posés carrément, c’est-à-dire bien d'aplomb. (On retrouve ce sens dans l'expression « se carrer ».), ni les hanches développées, ni la taille massive ; du reste, nulle élégance, nulle distinction, rien de ce qui constitue l'idéal de la femme. L’organe[Par Anne Geisler] Note lexicale : L’organe désigne les poumons de l’interprète, qui lui permettent d’avoir une grande puissance vocale. Un peu plus loin il est question des « poumons en compote » des autres tragédiennes. lui-même, vibrant et accentué, n’avait aucune de ces notes sympathiques et caressantes qui créent seules l’émotion[Par Anne Geisler] L'adjectif sympathique est à comprendre dans son sens étymologique, de « vibrer avec », comme le montre la suite de la phrase : « vont jusqu'au fond des cœurs chercher des fibres qui lui répondent » et la référence qui précède à « l'organe ». Tout indique la rudesse et la solidité dans le portrait qui est fait de l'interprète dotée d'une grande puissance vocale, mais incapable de chanter de manière nuancée et sensible. et vont jusqu'au fond des cœurs chercher des fibres qui leur répondent. Malvina s’était pourtant éprise de la solidité qui éclatait dans toute cette personne.

« En voilà une de corsée[Par Anne Geisler] Note lexicale. L’expression « En voilà une » appartient à la syntaxe orale, familière, caractéristique du langage de Malvina, la grisette. L’adjectif corsé signifie qui a du corps, de la consistance, qui est bien charpenté (en parlant souvent d’un vin, d’un aliment, mais parfois aussi d'une femme). On trouve ce dernier emploi par exemple dans la Correspondance de Stendhal (Corresp., t. 2, p. 488), d'après le TLFi., disait-elle, en voilà une de posée sur ses ergots. Parle-moi de ça ; on ne craint pas de lui voir pousser son dernier souffle sur la scène. Au lieu d'un tas de guenuches[Par Anne Geisler] Note lexicale. Terme d'argot peu usité, sans doute dérivé de « guenon » . Une variante est constituée du terme argotique plus usité « greluche » qui désigne péjorativement n'importe quelle femme. Une guenuche désigne habituellement une jeune femme laide et fort parée (Dictionnaire de l'Académie française, 1798, 5e édition). Malvina distingue Artémise, dont le narrateur a signifié plus haut son éloignement de toute coquetterie : « nulle élégance, nulle distinction, rien de ce qui constitue l'idéal de la femme. » qu’on renverserait avec une chiquenaude ! Tiens, Jérôme, ajoutait-elle en me détaillant les avantages de sa protégée, regarde-moi un peu ça : comme c’est ferme, comme c’est établi ! On n’y a pas épargné la façon, au moins. Tas de manches à balais[Par Anne Geisler] La comparaison familière et populaire des tragédiennes avec des manches à balai, c’est-à-dire des femmes très maigres, se retrouve fréquemment dans la critique dramatique satirique. Mademoiselle Raucourt [1756-1815], mentionnée quelques lignes plus loin, était ainsi connue pour sa maigreur. On peut aussi penser ici aux oppositions entre les Georgiens (défenseurs de Mademoiselle George) et les Carcassiens (qui défendaient Mademoiselle Duchesnois, attaquée sur sa maigreur). Sur Mademoiselle Raucourt et Mademoiselle George, voir infra les notes qui leur sont consacrées. L'expression « manche à balai » reviendra au chapitre I de la Seconde partie pour désigner les femmes maigres qui auront recours aux rembourrages de la bonneterie de Jérôme et Malvina. de tragédiennes qu’elles sont, les autres ! avec leurs palpitations de cœur et leurs poumons en compote ! Si ça ne fait pas pitié ! »

Quand Malvina entamait ce chapitre, elle ne tarissait plus. C'était Artémise par-ci, Artémise par-là ; Artémise étudiait le rôle de Phèdre ; Artémise voulait débuter par Camille[Par Anne Geisler] Camille est une des sœurs des frères Horace dans la pièce de Corneille. . Notre chambre était le théâtre de répétitions quotidiennes. On me consultait pour un geste, pour une intonation ; bref, nous étions presque identifiés avec Artémise. Quoiqu’elle eût depuis longtemps une promesse de début, cependant il fallut agir pour hâter l’époque où il aurait lieu. Malvina se chargea de tout ; elle prodigua les promesses et les menaces, toujours au nom de mon feuilleton, me compromit devant des tiers de la façon la plus grave, s’agita si bien et de tant de manières, que le début fut fixé à trois semaines. C’était une victoire : Malvina n’épargna rien pour qu’elle fût complète. Aucun détail ne lui échappa, ni le choix des claqueurs[Par Anne Geisler] Voir la note du chapitre I sur la claque., ni la pluie de bouquets, ni les billets d’amis[Par Anne Geisler] Les billets d’amis sont les billets donnés à des amis pour organiser le succès d’une pièce. Ils vont de pair avec la question des claqueurs. Voir la note sur la claque au chapitre I.. Elle avait la clef de tous ces moyens secondaires qui échappent au public, mais qui contribuent à réchauffer une salle, à l’animer, à rompre la glace. Jamais général d’armée ne prit des dispositions plus savantes et ne se ménagea plus de ressources pour maîtriser la fortune.[Par Anne Geisler] La version initiale du feuilleton du National en date du 27 septembre 1842 ainsi que la 3e édition de 1844 laissaient entendre d'emblée un "four" possible : « pour maîtriser et conjurer la fortune ».

« Jérôme, me dit-elle au moment décisif, jette ton bonnet par-dessus les moulins[Par Anne Geisler] Cette expression ancienne signifie ici : braver les convenances, jeter sa gourme, aller de l’avant, être audacieux. « Pas de si, pas de mais », dit Malvina quelques lignes plus loin. L'expression est plaisante de la part et d'une grisette et de la femme d'un renégat du bonnet de coton!  ; il faut qu’Artémise réussisse. Pas de si, pas de mais ; file droit ton chemin et porte-la plus haut que le dôme du Panthéon[Par Anne Geisler] Le Panthéon de Paris est alors le plus haut monument de Paris (83 m.) avec le dôme des Invalides (90 m.). Il restera le plus haut monument parisien jusqu'à l'érection de la Tour Eiffel, en 1889.. Si t’es une autorité, prouve-le pour voir. C’est le cas de donner de la grosse caisse à se démancher le bras. — Si cependant on la siffle, dis-je avec une certaine timidité. — De quoi ! est-ce que tu t’insurrectionnes[Par Anne Geisler] Note lexicale : s’insurrectionner est encore un néologisme de Malvina., par hasard ? quel est ce genre de scrupules, monsieur ? seriez vous vendu à nos ennemis ? je voudrais voir ça. En route, et chaud des mains[Par Anne Geisler] Note lexicale : l’expression a le sens probable de « applaudis fort ».  ! — Allons, puisqu'il le faut. — Et demain, chaud la plume, monsieur, chaud, chaud, chaud, tout ce qu'il y a de plus chaud. Je suis impatiente de voir la mine que fera son échalas de rivale. Vilain petit pain d’épice enroué ! »

Nous partîmes, et la soirée fut ce que j’avais prévu. Les admirateurs du lustre donnèrent[Par Anne Geisler] Les claqueurs, installés sous le lustre, donnent de leur personne et ne font pas les choses à moitié (d’après le Trésor de la langue française, Nancy, CNRTL, abrégé par la suite en TLFi). Gautier, dans le compte rendu cité du ballet La Fille du Danube (voir supra), emploie le terme de « Romains du lustre ». Les termes « claqueurs », « Romains », « admirateurs du lustre » et « chevaliers du battoir » sont plus ou moins synonymes (voir la note sur les « claqueurs » du chapitre I). ; mais le public resta froid[Par Anne Geisler] L'édition Paulin de 1846 modifie la ponctuation: Les admirateurs du lustre donnèrent, mais le public resta froid.. Artémise jouait sans inspiration, sans élan. J’attendais toujours qu’il jaillît quelque étincelle pour la recueillir et en faire le foyer de mon panégyrique[Par Anne Geisler] L'édition Paulin de 1846 modifie légèrement le texte : en faire mon panégyrique (et non en faire le foyer de mon panégyrique)  ; rien ne se révéla. Ce n'est pas qu’Artémise manquât de chaleur ; elle en avait trop au contraire ; mais c'était une chaleur sans règle, dépourvue de nuances, dénuée d’intentions, une chaleur qui tenait plus au poumon qu’à la pensée, et faisait plus d’honneur à la constitution du sujet qu’à son intelligence. Dans un temps où les cris avaient une puissance scénique, Artémise aurait pu se faire une place assez distinguée au théâtre : elle aurait doublé avec avantage mademoiselle Raucourt[Par Anne Geisler] Marie-Antoinette-Joseph Saucerotte, dite Françoise Raucourt et Mademoiselle Raucourt (1756-1815), est une tragédienne célèbre, qui a joué à la Comédie-Française, et qui, au début de l’Empire, a vu sa gloire décliner du fait de son jeu qui apparaissait alors daté. On lui reproche notamment de trop crier : « […] prenant la fureur pour de la sensibilité, les cris pour des accens, les poumons pour de l’âme, [elle] offre, dans tous ses rôles, au spectateur épouvanté, le tableau de l’enfer en raccourci. » (s.n .[Edme Bovinet?], Quelques semaines de Paris, t. II, Paris, Maradan, an IX, p. 124.) ou mademoiselle Georges[Par Anne Geisler] Mademoiselle George ou Georges (1787-1867), de son vrai nom Marguerite-Joséphine Weimer, est une actrice célèbre pour la puissance de son jeu, qui a joué aussi bien dans des tragédies que dans des drames romantiques, notamment à la Comédie-Française, mais aussi au théâtre de la Porte-Saint Martin, au théâtre de l’Odéon et de la Gaîté, en province et à l’étranger. . Venue plus tard, il ne lui restait qu’à se retirer en reconnaissant qu’elle s’était trompée sur sa vocation.

Ce n’était le compte ni de la débutante ni de Malvina. Celle-ci surtout avait donné, dans le cours de la représentation, des témoignages d’une admiration frénétique[Par Anne Geisler] c’est-à-dire une admiration extrême, sans mesure. Le terme « frénétique » appartient à la langue Jeune France, comme le montre l'emploi qu'en fait Gautier dans son recueil de nouvelles, Les Jeunes France. Cette admiration frénétique est de celle qui se manifesta à la « Bataille d’Hernani », comme le rappelle Gautier dans son « Autoportrait », (L'Illustration, 9 mars 1867).. Elle excellait en ce genre, et, comme on le pense, elle n’y épargna pas l’étoffe cette fois[Par Anne Geisler] Elle s’employa sans réserve à la défense d’Artémise, « elle y employa une grande quantité de matière, ou employa plus de matière qu'il ne fallait », selon le TLFi. Reybaud précise « cette fois ». Un peu plus haut, en effet, dans le même chapitre, Malvina avait déjà employé cette image pour évoquer le corps bien en chair d’Artémise : « On n’y a pas épargné la façon, au moins. » Encore une fois, Reybaud use d'une métaphore en situation pour une grisette qui doit son nom à l'étoffe qui la vêt (voir la note associée à « fleuriste » au chapitre I) et qui exerce son activité dans le domaine de la « façon », la « fashion », la mode.. C’était un délire, une expansion, une ivresse qui me compromettaient au point que je crus devoir essayer quelques remontrances.

« Ne t’épanouis pas tant, lui dis-je, tu nous donnes en spectacle. — Tant mieux, mon petit, ça allume la salle. Dieu ! la belle tragédienne, la belle tragédienne ! Chauffe donc, Jérôme ; tu es froid comme un caillou. En avant les battoirs[Par Anne Geisler] Les battoirs désignent les mains qui applaudissent avec force, d'où la métaphore des « chevaliers du battoir » appliquée aux claqueurs (voir supra la note associée à ce mot et le renvoi à la note associée à « Romains » dans le chapitre I). L'illustration in-texte de Grandville qui suit souligne la métaphore, en jouant sur l'intericonotextualité : elle renvoie en effet à l'illustration hors-texte intitulée « Apocalypse du ballet » d'Un autre monde qui met en scène un parterre de « mains sans yeux, sans esprit et sans goût » : « La première paire était comme des gans jaunes [...], la quatrième des battoirs de chair et d'os » (Paris, Fournier, 1844, p. 53) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101975j/f70.item.r=un+autre+monde+grandville.zoom], et tape des pieds en même temps. Coups doubles et vivement ! »

Ainsi se passa cette soirée. Le lendemain, la tâche retombait tout entière sur moi. Avec Malvina à mes côtés, il n’y avait qu’un moyen d’échapper aux conséquences de ma position. Le breuvage était versé ; quelque amer qu’il fût, il fallait le vider jusqu’à la lie. Je m’y résignai donc. Jamais artiste du premier rang, ni Talma, ni mademoiselle Rachel, ni mademoiselle Mars[Par Anne Geisler] Trois acteurs très célèbres dans la première moitié du XIXe siècle qui jouèrent sur la scène française et furent acclamés dans la presse et dans les théâtres : François-Joseph Talma (1763-1826) ; Mademoiselle Rachel (de son vrai nom Elisabeth-Rachel Félix ; 1821-1858) ; Anne-Françoise Hippolyte Boutet, dite Mademoiselle Mars (1779-1847)., n’auraient pu prétendre à une ovation plus hyperbolique que celle dont Artémise devint l’objet. C’était Artémise l'inspirée, la grande Artémise, le talent sans pair, la tragédie même ; c’étaient la puissance, la majesté, la grâce, la distinction, résumées dans une seule personne. Avant elle, rien d’essentiel ; après elle, rien de possible. Qui n’avait pas vu Artémise n’avait rien vu ; ses rivales, si tant est qu’elle en pût trouver, allaient passer comme des fantômes, implorer la faveur de ses leçons, chercher la célébrité à son ombre. Monsieur, je dis tout cela et bien d'autres choses encore : j’empruntai des ressources à la langue figurée, je puisai dans les profondeurs de ma rhétorique, je jonchai le chemin de la débutante de toutes les épithètes que peut imaginer un homme de style[Par Anne Geisler] Un homme de style est un homme qui fait de grandes phrases, comme l’indique la suite de la phrase : « je l’élevai sur un trône de périodes, orné de trophées d'érudition pittoresque ». Reybaud emploie fréquemment l’expression aux chapitres XI et XIV par exemple. Dans l' « Avis de l'Éditeur» qui précède la Seconde partie intitulée « Quelques chapitres des Mémoires de Jérôme Paturot, patenté, électeur et éligible », dans le feuilleton du National, Paturot est défini comme un « homme de style » : « La couverture jonquille dont l'a honoré M. Paulin, la gloire qui s'attache à deux publicités successives ne lui ont plus laissé la force de résister à une expérience personnelle. Cette fois il a pris la plume lui-même ; qu'on lui pardonne cette faiblesse! une revanche était bien due au poète qui a vu ses Fleurs du Sahara épuisées au service des épiciers d'alentour, et sa Cité de l'Apocalypse condamnée à des destinations humiliantes. D'ailleurs, sous l'enveloppe du bonnetier, Paturot a toujours caché une âme foncièrement littéraire. Rien n'est plus indécrottable qu'un homme de style : qu'on le plaigne et qu'on le lise! » (feuilleton du 23 décembre 1842). ; je l’élevai sur un trône de périodes, orné de trophées d'érudition pittoresque, et la conduisis ainsi par la main vers la conquête d'une réputation européenne.

Peines perdues, monsieur ! J'eus beau y revenir, accuser le public d'ignorance, d’aveuglement, d’ingratitude ; les affaires d’Artémise n’en allaient pas mieux. Jusqu’alors, grâce à quelques ménagements, j’avais conservé une certaine influence sur les choses du théâtre. Cette équipée ébranla mon crédit. Au lieu de revenir sur mes pas et de faire à temps une de ces volte-face qui sauvent les hommes d’esprit, je m'obstinai, c’est-à-dire que Malvina s'obstina. Nous eûmes la prétention d’imposer Artémise à la presse, au public, à l'Europe, à l’univers. Chaque jour je recommençai l'éloge de la tragédienne, tantôt sur le mode ionien, tantôt sur le mode dorique[Par Anne Geisler] Paturot joue sur les deux principaux modes opposés, le mode ionien qui correspond en musique au mode majeur et le mode dorique qui correspond au mode mineur, afin de se montrer érudit, d'où la réaction de son entourage : « Mais qu'il devient donc ennuyeux, ce pauvre Jérôme [...] .» , sans me lasser, sans me rebuter. Autour de moi, j'entendais mes amis se dire:

« Mais qu’il devient donc ennuyeux, ce pauvre Jérôme, avec son éternelle Artémise ! Dieu de Dieu, baisse-t-il ! »

Malgré ces avertissements indirects, je ne voulus pas en démordre : la cause d’Artémise était désormais inséparable de la mienne ; Malvina d’ailleurs n’entendait pas plaisanterie sur ce chapitre. Il fallait de nouveau se battre les flancs, parler d’Artémise la divine, de l’inimitable Artémise, qui seule avait la grandeur, la carrure, la parole des héroïnes de Corneille. Corneille et Artémise ! Artémise et Corneille ! deux noms inséparables, destinés à traverser les âges, l’un par l’autre, l'un portant l’autre ! J’ai fait, monsieur, vingt-quatre feuilletons là-dessus. Dans l’origine, cela parut aux propriétaires du journal qui recevait mes communications un paradoxe peu récréatif, mais ne tirant point à conséquence. On croyait que j’allais abandonner cette gamme comme j’en avais abandonné d'autres : mais quand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée[Par Anne Geisler] Jérôme Paturot refuse de rendre hommage aux actrices reconnues pour louer les médiocres performances d'Artémise, seul contre tous., et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m’abstenir désormais de toute espèce d’Artémise, et d’envisager le théâtre à un autre point de vue que celui de la tragédienne préférée. Je fis le fier, monsieur, je m’obstinai et donnai ma démission. Malvina me dit :

« Jérôme, je suis contente de toi. »

Et je me trouvai de nouveau en butte aux incertitudes de la destinée.

Le hasard nous vint encore en aide. Au théâtre, et comme un meuble obligé[Par Anne Geisler] Le vieux monsieur occupe une place en permanence aux représentations, il est inamovible. des premières représentations, nous avions vu un monsieur â cheveux blancs qui venait invariablement s’asseoir à l’orchestre. Je me trouvai un jour placé â ses côtés, et la conversation, engagée d’abord sur des objets indifférents, finit par prendre un caractère plus intime. À diverses reprises, nous nous rencontrâmes, et une liaison s'ensuivit. Je le présentai à Malvina, qui lui trouva l’air respectable. Autant que j'avais pu en juger, ce monsieur appartenait au gouvernement par quelque fonction de confiance : il écoutait attentivement les pièces et surveillait l’attitude du public. Quand le chapitre des allusions prenait un caractère orageux, il fronçait le sourcil comme un homme mécontent et officiel. Du reste, le meilleur garçon du monde et acceptant de Malvina toutes sortes de pâtes de jujube et de boules de gomme[Par Anne Geisler] Le jujube est le fruit du jujubier commun, originaire de l'Asie orientale et cultivé dans les pays méditerranéens. De la taille d'une olive le jujube est aussi appelé « date rouge ». Les grisettes sont présentées comme avides de pâte de jujube dans le chapitre « Le pharmacien » (Les Français peints par eux-mêmes, t. III, Paris, L. Curmer, 1841, p. 307). De nombreux articles dénonçaient le fait qu’il n’y eût pas de guimauves ni de jujubier dans les gommes de ce nom. (Voir le même article « Le pharmacien », p. 308).. Plus d’une fois, il m'avait entrepris sur le compte de l’autorité.

« Vous qui êtes un homme de style, me dit-il en me tâtant par mon faible[Par Anne Geisler] jouant sur mon point faible. , vous feriez joliment votre chemin de ce côté. Nous avons le bureau de l'esprit public[Par Anne Geisler] S'est dit d'une division du ministère de l'intérieur ou de la police où l'on s'occupe de faire ou de diriger l'esprit public par des pièces de théâtre, des fêtes, par la presse, etc. » (Littré). qui vous irait comme un gant[Par Anne Geisler] Reybaud continue à jouer des images propres à séduire Malvina la grisette (et son bonnetier de mari), puisque les gantières appartiennent au genre grisette. . À moins, pourtant, que vous ne préfériez un petit coin au bureau de la censure théâtrale. Cela rentre dans vos études ; cela vous chausserait[Par Anne Geisler] Ayant déjà utilisé l'expression « comme un gant », l' « homme-meuble » varie ; après le gant, la chaussure !. Un métier de roi, de pacha, jeune homme. Vous êtes auteur, je suppose : vous portez une pièce à ces messieurs. Eh bien, ils peuvent en faire ce que bon leur semble, des cure-dents, des cornets de tabac[Par Anne Geisler] Feuilles de papier roulées en forme de cornet, de manière à pouvoir contenir quelque chose, ici du tabac (Dictionnaire de l'Académie française, 7e édition)., des enveloppes..., ce qu’ils veulent. Autre privilège. Il y a un mot dans votre pièce que vous aimez, auquel vous tenez. Ils vous diront : « Rayez-moi ce mot-là, » et il faudra le rayer. Quelle puissance ! Celle de Venise n'était pas plus mystérieuse[Par Anne Geisler] Allusion à la constitution d’état qui régit la république de Venise pendant plusieurs siècles. Édouard Alletz écrit à ce sujet en 1842 : « La constitution, quand elle fut éprouvée par plusieurs siècles, parut d’autant plus respectable, qu’elle ne semblait plus appuyée par personne. L’individu s’accoutumait à être vaincu par la force mystérieuse de la société ; et cette habitude établie dans les esprits, y surmontait, comme fait la religion même, l’inconstance naturelle à l’homme./ C’est donc par les côtés qui le recommandent le moins à la justice et à l’humanité, que le gouvernement de Venise fait reluire le mieux sa force et sa stabilité. Ainsi s’explique l’étonnante durée de cette puissante oligarchie qui subsista treize cents ans. » (Discours sur la puissance et la ruine de la République de Venise, Paris, Librairie de Parent-Desbarres, 1842, p. 3-39.)  ! Les cadis[Par Anne Geisler] Dans la version initiale du feuilleton du National, en date du 27 septembre 1842 et dans l'édition Paulin de 1844, on trouve une variante: « les pachas de l'encre rouge ». Dans la mesure où Reybaud avait déjà utilisé le terme quelques lignes plus haut, dans la publication en volume, il a affiné. de l’encre rouge[Par Anne Geisler] Un cadi est un juge dans le système administratif musulman (Empire turc). Les « cadis de l'encre rouge » désignent les censeurs qui utilisent l'encre rouge pour corriger les manuscrits des auteurs qui sont soumis. On peut lire par exemple dans « Carillon » (Le Charivari, 12 janvier 1841), consacré à la censure : « La censure se sert d'encre rouge. On sait que c'est la couleur de la livrée anglaise. » Théodore Langlois dans la rubrique « Causeries » (Le Tintamarre, 4 février 1849) écrit encore : « Car vous le savez, on va vous la rendre, cette chère censure, avec tous ses agréments préventifs, accessoires et dépendances, encre rouge, ciseaux et autres instruments de castration! Jouez de votre reste, messieurs les auteurs dramatiques ! » ne rendent de compte à personne, pas même au ministre, car il ne lit pas ! Les jugements sont sans appel : on exécute un vaudeville entre deux portes, et tout est dit. Et bien, que vous en semble, monsieur ; cette vie vous conviendrait-elle ? »

Plus d'une fois le petit vieillard était revenu à la charge ; heureusement j'étais alors dans une position à n’avoir besoin de personne. Ce n’est pas que j’eusse le moindre scrupule de me rallier au gouvernement. J’avais eté saint simonien, cela vous dit tout. Les saint-simoniens ont toujours été des hommes très-accommodants en fait de convictions politiques[Par Anne Geisler] Reybaud fait allusion aux retournements de vestes des saint-simoniens. Voir supra le chapitre II, consacré à la satire du saint-simonisme.. Je n’avais, d’ailleurs, jamais arboré de drapeau[Par Anne Geisler] Reybaud joue probablement sur le sens propre et figuré. On rappellera la lithographie de Benjamin Roubaud intitulée « Grand chemin de la postérité » [1842] où l'on voit Victor Hugo, arborant un drapeau portant le slogan « Le laid c'est le beau », suivi par de nombreux auteurs romantiques, dont Gautier, Dumas, Balzac, Sue. , et la polémique par allégories à laquelle s’était livré l’Aspic[Par Anne Geisler] Voir le chapitre VI, « Suite du chapitre précédent » : « la politique pouvait y être abordée, mais avec des noms supposés et sous des formes allégoriques. » n’avait rien de bien acerbe et de bien caractérisé. Jusqu’à un certain point, j’étais donc libre. Cependant il me répugnait de m’engager d’une manière formelle, et je m’étais dit que, tant que je le pourrais, je conserverais intacte l'indépendance de ma plume. C’est toujours un grand poids que celui d’une servitude directe ; et, quelque bien nourri que l’on soit dans une position pareille, les traces du collier[Par Anne Geisler] Reybaud fait allusion à la fable de La Fontaine « Le loup et le chien » (vers 32-36). ne s’en laissent pas moins apercevoir. C’est moins le fait de l’esclavage qui est pesant que la pensée de l’esclavage. La liberté est une chose plus belle et plus sainte encore comme faculté que comme usage[Par Anne Geisler] L'aphorisme semble bien de la main de Reybaud. L'année 1842 s'inscrit dans un moment clef des débats et réformes préparatoires qui mèneront quelques années plus tard à l'abolition de l'esclavage dans plusieurs pays d'Europe et en France en 1848. Le journal Le National, dans lequel paraît le livre de Reybaud, rend compte des débats à la chambre des députés durant toute l'année (voir par exemple, les numéros du 25 janvier et du 3 mars ou du 29 mai), qui portent sur le sujet du « droit de visite » (cadre légal dans lequel la marine anglaise s'autorisait l'inspection de tout navire pour arrêter les trafiquants d'esclaves, qui rencontrait de nombreuses oppositions dans le monde des affaires), mais aussi sur celui des retards pris par la commission instituée dès 1840 pour s'occuper de la question de l'esclavage. L'année 1842 voit aussi la parution de nombreux livres importants défendant l'abolition de l'esclavage (par exemple ceux de Victor Schoelcher, Des colonies françaises : abolition immédiate de l'esclavage, Paris, Pagnerre, 1842, ou de René de Semallé, Mémoire sur l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, Paris, H. Fournier, 1842. Reybaud, lui-même, fait paraître en 1842 Étude sur les réformateurs contemporains, ou socialistes modernes: Saint Simon, Charles Fourier, Robert Owen, 3e édition, Paris, Guillaumin, 1842, dans lequel il décrit la « communauté des Esséniens chez qui l'esclavage n'existait pas" et ajoute « Ce code essénien est plein de reflets évangéliques [...]. » (p. 59) .

J’hésitai donc longtemps ; le besoin seul pouvait me contraindre à prendre un parti. Aujourd’hui, monsieur, que tous mes rêves se sont envolés, je conviens sans peine qu’il eût cent fois mieux valu pour moi aller m’enfouir dans la boutique de bonneterie où le père Paturot m’attendait toujours, plutôt que de devenir publiciste ministériel ; mais alors, j’avais encore l’ambition d’un rôle bruyant, d’une situation en évidence. Je m’étais, d’ailleurs, promis d’éblouir mon oncle, de le rendre fier de son neveu, et il eût fallu retourner vers lui, honteux, confessant mes torts, désappointé, confus. La vanité l’emporta de nouveau, et de deux maux je choisis le plus grand. Encore, ne fut-ce pas sans peine que je parvins à me faire le commensal du budget. Les émargements sont une rémunération si régulière en retour de si peu de besogne, qu’il y a toujours abondance de postulants, même pour des places de censeur. Toutes, d’ailleurs, étaient prises : le bureau de l’esprit public avait également son grand complet[Par Anne Geisler] Note lexicale: expression qui signifie que le bureau de l’esprit public était au complet. ; de sorte que, malgré la protection de mon vieillard , je ne trouvais pas une porte qui s’ouvrît devant moi, et pas une case qui ne fût garnie. J’avais donc à la fois, et le regret de m'être offert, et celui de n’avoir pas réussi.

Heureusement, une circonstance exceptionnelle vint me donner un emploi inattendu. On allait faire des élections générales qui motivaient la création d’une nouvelle feuille au service du gouvernement, avec des allures plus vives, moins réservées que celles de ses organes habituels. La rédaction et la gérance de ce journal étaient vacantes ; on me proposa au ministre, et je fus agréé. J’avais donc à fonder le Flambeau, journal quotidien[Par Anne Geisler] Il n'existe pas à notre connaissance de journaux de ce titre antérieurs à la publication de Jérôme Paturot. Les mentions sont plus tardives, que l'on pense au Fanal de Rouen dans Madame Bovary de Flaubert [1857] dans lequel écrit Homais, ou au Flambart que crée le personnage d'Hussonnet dans L'Éducation sentimentale., recevant les inspirations officielles, les communications des divers ministères. Une subvention suffisante était allouée pour faire marcher la feuille. J'avais le choix des écrivains qui devaient concourir à la rédaction. C’était une position souveraine à un certain point de vue, et, dans tous les cas, une existence sûre.

À peine eus-je signé mon pacte avec l’administration, que je songeai à mes amis. J’avais besoin d’un compte rendu de l’Académie des sciences[Par Anne Geisler] Rappelons que l'Académie des sciences constitue une des cinq Académies regroupées dans l'Institut de France.  : je le conservai pour le docteur Saint-Ernest. Valmont devait me faire une chronique des tribunaux, et Max, le prosateur chevelu[Par Anne Geisler] Nouvelle allusion à la « chevelure » qui se poursuivra comme un leitmotiv dans tout le roman de Reybaud chaque fois que sera introduit un « artiste » ou un écrivain. Max est ainsi désigné par la périphrase de « prosateur chevelu » au chapitre VI (voir la note supra)., des articles de genre[Par Anne Geisler] Un article de genre est un article portant sur la vie quotidienne (à comparer, en peinture, avec l'appellation « tableau de genre »). Dans le journal Le Compilateur (2e semestre, 1844) dans la section « Variété-Articles de genre », on trouve des articles intitulés « Une polka », « Le créancier ». Sur l'histoire de l'article de genre, on peut se reporter à l'article d'Alfred Busquet, « Les transformations du journalisme. I. L'article de genre », Le Vert-Vert, 27 juillet 1857 : « L'article de genre ne comporte qu'une idée ingénieuse, habilement développée, d'un intérêt général, complètement dépourvu de scandaleuses révélations. [...] l'article de genre se soutint pendant le gouvernement de Juillet. Il eut pour favoris Gozlan, Janin, Méry, Alphonse Karr, et tant d'autres qui se sont transformés. [...] L'article de genre avait poussé à bout ses amis par le peu de soin qu'ils prenaient de sa réputation. Il avait des formules toutes faites. On le servait chaud dans des moules tout préparés. Parmi ces moules de formes identiques nous citerons: 1° Le printemps, l'hiver, l'automne et l'été, qui donnaient lieu dans chaque journal à quatre articles par an ; / 2° Le retour des hirondelles ; / La pêche des poissons rouges du jardin des Tuileries au moment des glaces ; / 4° Les vacances des comédiens sous l'arbre du Palais-Royal; /5° Les cavalcades de Montmorency, le lac d'Enghien [...]. / Avec des quinze formules habilement entremêlées, un journaliste de quelque talent pouvait tenir son public en haleine. [...] Nous le regrettons, parce qu'il fut bienveillant et sans fiel. Ses héritiers ne lui ressemblent guère. ». Depuis que Malvina m’avait entraîné dans le monde du théâtre, j’avais perdu de vue mes anciens collaborateurs, mais une occasion se présentait de les réunir de nouveau, et je m’empressai de la saisir. Il ne me restait plus qu’à les rejoindre, car, dans ce tourbillon de Paris où tant d’existences se mêlent, un tour de roue[Par Anne Geisler] Notons le jeu de mots très approprié entre le tour de roue de la voiture (« il ne me restait plus qu’à les rejoindre ») et le tour de roue de la fortune. suffit pour rompre et disperser les relations. C'est au point que j’ignorais même où logeaient alors le docteur, l’avocat et l'homme de lettres qui avaient concouru à la glorieuse apparition de l’Aspic. Je pris un cabriolet de remise[Par Anne Geisler] aussi appelé « cabriolet de régie », le cabriolet de remise est un « cabriolet de louage qui au lieu de stationner sur la voie publique, se tient sous une remise ou sous une porte cochère. » (TLFi). La fin du chapitre est accompagné par un cul de lampe, représentant un cabriolet, tiré par un cheval, dans les rues de Paris., et m’élançai à leur découverte.[Par Anne Geisler] Reybaud a modifié son texte dans un souci de correction, remplaçant « et m'élançais à leur découverte » (Dubochet, 1846) par « et je m'élançai à leur poursuite » (Paulin, 1846)


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