Corpus Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale

1-X : Paturot publiciste officiel. — Son ami le docteur.

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X PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI LE DOCTEUR.

Jérôme poursuivit le récit de ses aventures.

Mes recherches furent longues avant de pouvoir retrouver Saint-Ernest. Il me fallut frapper de porte en porte, de logement en logement, suivre pour ainsi dire sa piste. Quatre fois il avait déménagé depuis que nous nous étions perdus de vue, et, dans un intérêt facile à deviner, chaque déménagement le transportait d’un pôle à l’autre de Paris. Enfin, rue Saint-Pierre-Montmartre, un bienheureux concierge me répondit :

« Le docteur Saint-Ernest ! c’est ici, monsieur ; au premier, la porte en face. »

Au premier ! Saint-Ernest au premier ! Je croyais rêver. À coup sûr il avait fait quelque héritage[Par Anne Geisler] Le premier étage est dit « étage noble » (Piano nobile) dans les immeubles modernes parisiens. Les pièces y sont plus grandes et ont une plus grande hauteur sous plafond. Seuls les gens riches et les classes aisées y ont accès en propriété ou en location. Cet étage « bourgeois » s'oppose à la mansarde du dernier étage de l'étudiant, de la grisette ou du « poète chevelu » famélique. Si Flouchippe habite au premier étage, Jérôme et Malvina habitent au 7e étage, dans les mansardes de service et ils ont pour voisin un jeune carabin (chapitres III et V). Sur la distribution sociale des habitants dans un immeuble parisien, on peut consulter les coupes d'immeuble bourgeois par Bertall dans Le Diable à Paris (Hetzel, 1846) et par Karl Girardet dans Le Magasin pittoresque (n° 51, 1847). . Lui, docteur novice et dépourvu de toute espèce de malades, se loger au premier et dans une maison magnifique, à six croisées de façade, avec un escalier ciré ! c’était à ne pas le croire. Le concierge, en prononçant son nom, avait pris un accent caressant ; il s’était montré serviable, honnête. Évidemment une révolution s’était opérée dans la fortune de mon ami. Les journaux venaient de parler d’un étudiant qui avait gagné un château à la loterie de Francfort-sur-le-Mein ; peut-être était-ce lui : le sort est si bizarre[Par Anne Geisler] Paulin 1844 et Dubochet 1846 : Le sort est si bizarre. Changement de ponctuation Paulin 1846 : Le sort est si bizarre! Paulin 1846 : tous les titres sont en majuscule: Éperon, Aigle, Faucon, Épervier..

Ces réflexions m’accompagnèrent jusque sur le palier de son logement. La porte était d’un fort beau bois, avec des ornements du meilleur goût ; mais dans le panneau le plus vaste et à la hauteur de l’œil se trouvait un écusson fatal, un écusson en cuivre poli qui donnait la clef de ce luxe et expliquait cette soudaine opulence. On y lisait[Par Anne Geisler] Fac-simile aux annonces ronflantes et patronymes tout aussi ronflants en imitation de la plaque en cuivre que tout médecin appose à sa porte. Le nom de « Saint-Ernest » est celui d'un auteur dramatique et comédien, qui jouait au Théâtre de l'Ambigu-Comique (1802-1860) ; le choix de ce nom exprime donc le caractère théâtral de l'escroc illusionniste. L'écusson en cuivre poli accroché à la porte utilise le langage emphatique et dithyrambique de la « réclame » qui accumule les références les plus prestigieuses et les plus invérifiables à des académies, à des décorations et à des cours étrangères ; on peut se reporter à ce sujet à la Physiologie du médecin de Louis Huart (Paris, Aubert, 1841). Ce chapitre X sur la médecine et cette plaque témoigne aussi des vifs débats de l'époque sur le statut du médecin en France, sur la crise d'identité de la profession, le type d'études qui peuvent leur être demandées, ainsi que sur le statut des médecins formés à l'étranger. Cette réflexion sur le statut flou des professions de santé à l'époque (réglementées par une loi du 19 Ventôse -an XI qui ne fut amendée, actualisée et précisée qu'en 1893) coïncide et culmine avec le très important Congrès médical de France , sorte d'États généraux d'une profession encore incertaine d'elle-même, tenu à Paris en 1845 sous l'égide du ministre de l'Instruction publique Salvandy, congrès qui a publié ses actes la même année, et qui regroupait vétérinaires, médecins, pharmaciens et officiers de santé venus de toute la France. Sur le sujet, on peut se reporter à Lucie Bourquelot, « Le congrès médical de France : défense d'une profession libérale sous la Monarchie de Juillet », Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, Année 1979, 86-2, p. 301-312.  :

Consultations gratuites LE DOCTEUR SAINT-ERNEST MÉDECIN DE LA FACULTÉ DE PARIS, Maître en pharmacie, professeur de médecine et de botanique, breveté du roi, honoré de récompenses et de médailles nationales, décoré de l’éperon d’or, de l’aile d’argent de Bavière, du faucon de Bade et de l’épervier de Suède, autorisé de toutes les cours de l’Europe, membre des académies de Pesth, de Cucuron, de Cuba et de Curaçao, etc., etc. VISIBLE TOUS LES JOURS de 10 À 4 HEURES. (Affranchir.)

C’en était assez, je comprenais tout ; Saint-Ernest s’était fait empirique[Par Anne Geisler] Le mot « empirique » désigne celui qui exerce la médecine sans la connaître, faute de se tourner vers la théorie (« empirisme médical, pratique qui ne tient aucun compte de la théorie », É. Littré, Dictionnaire de langue française, Paris, Hachette, 1874, t. II, p. 1356). Le mot sera employé à nouveau par Reybaud par la suite (chapitre X Seconde partie, note 16). L'allusion aux empiriques renvoie à un vieux débat, qui remonte à l'Antiquité, entre l'école des médecins empiriques, fondée par Philinos de Cos et incarné par Sextus Empiricus, qui s'en tiennent à l'observation de cas, à l'expérience, sans jamais remonter aux causes ni s'élever à la théorie (à la différence de la médecine expérimentale définie par Claude Bernard, à partir de 1847) et les autres écoles qui usent de la déduction logique. et charlatan[Par Anne Geisler] Le mot empirique est associé ici au mot charlatan, dont il est plus ou moins synonyme. Sur la satire de ces charlatans, on peut se reporter encore une fois à la Physiologie du médecin de Louis Huart, en particulier au chapitre sur les « Empiriques-Voyageurs » (chapitre XIII) : « Depuis une vingtaine d'années, la police correctionnelle française, se montrant infiniment plus susceptible que la Faculté de Médecine, poursuit avec sévérité tous les empiriques, plus vulgairement nommés charlatans, qui se permettent de guérir les maux de l'humanité souffrante, sans avoir préalablement reçu d'une faculté de médecine le brevet en vertu duquel ils peuvent désormais saignare, purgare et expediare un chacun. » (p. 96-97). L'empirique habite au premier étage, signe d'une perturbation dans la distribution des espaces, soulignée par Balzac dans La Fausse Maîtresse (roman paru en 1841 dans Le Siècle) : « Toutes les fortunes se rétrécissant en France, les majestueux hôtels de nos pères sont incessamment démolis et remplacés par des espèces de phalanstères où le pair de France de Juillet habite un troisième étage au-dessus d’un empirique enrichi. » (La Fausse Maîtresse, Scènes de la vie privée, Pl., II, p. 200) L'association entre médecine et charlatanisme, si elle relève du cliché littéraire, est aussi abordée au début du XIXe siècle dans le cadre d’ouvrages fort sérieux, notamment sous la plume de médecins dénonçant les pratiques de l’époque (Voir A. Richerand, Des erreurs populaires relatives à la médecine (1810), Paris, chez Caille et Ravier, 1812, p. 308). La limite est d’ailleurs parfois floue entre ces deux approches de la médecine, dans un contexte où se multiplient les discours à visée commerciale vantant les succès de praticiens cherchant à se constituer une clientèle. (Voir Matthew Ramsey, « Trois enquêtes sur les charlatans au XIXe siècle », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 27, juillet-septembre 1980, p. 485-500). La médecine illégale s’inscrit dans des pratiques populaires et traditionnelles. Le succès de ces médecines parallèles tient non seulement aux limites et aux incertitudes de la science officielle, mais aussi au fait qu’elles se préoccupent de questions relativement négligées par cette dernière, en revendiquant non seulement de soigner les maladies mais aussi de soulager les douleurs. Nicole Edelmann, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », Les Tribunes de la santé, 2017/2 (n° 55), p. 21-27. En ligne. URL : https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2017-2-page-21.htm., marchand de panacées, d’onguent pour la brûlure. Autrefois, les industriels de cette espèce endossaient l’habit rouge à galons d’or[Par Anne Geisler] Reybaud utilise une illustration traditionnelle de la caricature. La grosse caisse et la clarinette ainsi que l'évocation de la place publique font évidemment penser aux charlatans dans les foires. Dans le chapitre III de sa Physiologie du médecin intitulé « Des différents moyens de se rendre célèbre », Huart souligne que le médecin peut arriver à la célébrité par deux voies, le travail et le charlatanisme, et il associe à cette explication, l'image due à Trimolet, d'un paillasse à grosse caisse (p. 19) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62044825/f24.item.zoom], se coiffaient du chapeau à panache, montaient dans une calèche en compagnie d’une grosse caisse et d’une clarinette, et allaient offrir leur baume, leur élixir sur les places publiques. Ils opéraient des cures en plein vent et débitaient le spécifique[Par Anne Geisler] D'après le Trésor de la langue française, le spécifique est un « médicament dont les effets contre telle ou telle maladie ont été constatés en thérapeutique, mais dont la manière d'agir est inconnue ». On peut lire ainsi dans L'Hermite de la Chaussée d'Antin : « Ces opérateurs de carrefour qui, sans autre examen, sans autre guide qu'une routine meurtrière, distribuent à tout venant leur spécifique banal ; [...] ce n'est qu'après avoir pris en considération l'âge, le caractère, l'éducation, les habitudes du malade, [...] que je me déciderai sur le traitement. » (Jouy, L''Hermite de la Chaussée d'Antin ou observations sur les mœurs et les usages parisiens au commencement du XIXe siècle, t. 2, Paris, Pillet, 1814, [5e éd.], p. 370). Certains traitements qui font l'objet de publicité dans la presse sont présentés comme n'ayant rien à voir avec des spécifiques : ainsi, la publicité pour l'eau balsamique du Docteur Jackson commence par ces mots : « L'Eau du Docteur Jackson ne ressemble en rien à tous les spécifiques que la mode inconstante adopte ou délaisse tour à tour. [...] on doit se défier de toutes les préparations vendues par les parfumeurs et autres personnes étrangères à la médecine. Ces prétendus spécifiques, prônés par le charlatanisme, sont loin de justifier les éloges outrés qu'on leur prodigue [...]. » (Le National, 1er octobre 1842). qui devait guérir la colique ou les maux de reins, au choix des personnes. Aujourd’hui, plus rien de pareil : le salon tendu en damas a remplacé la calèche, la publicité la clarinette ; il n’y a plus ni élixir, ni baume, mais le traitement végétal[Par Anne Geisler] On trouve de nombreux traitements végétaux dans les journaux, en particulier le traitement végétal dépuratif de Giraudeau de Saint-Gervais : « traitement végétal pour guérir soi-même radicalement les dartres et maladies », La Quotidienne, 12 octobre 1832 ; Figaro, 6 octobre 1832 ; Le Charivari, 11 juillet 1837, etc. y pourvoit. Rarement les Fontanaroses des carrefours[Par Anne Geisler] Fontanarose est un personnage de charlatan dans un opéra en 2 actes de Scribe et Auber, Le Philtre (1831). parvenaient-ils à amasser de quoi finir leurs jours dans le village natal ; les Fontanaroses à domicile sont des millionnaires : ils ont des hôtels, des maisons de campagne, tiennent table ouverte, donnent à danser. Ce sont les heureux d’un monde où l’argent pèse plus que l’honneur. Que leur manque-t-il ? Électeurs, éligibles, ils seront députés d’un bourg-pourri[Par Anne Geisler] « Bourg-pourri se disait en Angleterre de certaines localités qui, ayant conservé malgré leur petit nombre d’habitants le droit d’envoyer des députés au Parlement, en trafiquaient ou ne l’exerçaient que sous le bon plaisir de quelques grands propriétaires » (Dictionnaire de l'Académie française, 8e édition). Cette pratique, dénoncée par plusieurs écrivains comme Dickens, avait été abolie en 1832 en Angleterre. La référence est le plus souvent employée dans un sens métaphorique. Ainsi, on peut lire dans La Muse du département, à propos de l'arrondissement de Sancerre : « Aussi la ville de Sancerre est-elle très fière d'avoir vu naître une des gloires de la Médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre, Étienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués. L'arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit grands propriétaires, les hauts barons de l'élection, essaya de secouer le joug électoral de la Doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. » (Balzac, La Muse du département (1843), Pl, p. 631) On retrouve une autre occurrence transposée de l'Angleterre à la France dans Le Député d'Arcis, paru à titre posthume en 1854 (La Comédie humaine, VIII, éd. établie par Colin Smethurst, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1977, p. 722). quand ils voudront s'en passer la distraction. Oui, le traitement végétal entrera à la chambre, soyez-en certain, et peut-être faudra-t-il que le pays reçoive cette leçon pour se convaincre de la nécessité d’une réforme électorale[Par Anne Geisler] L'idée de réforme électorale, qui trouvera sa pleine expression dans la campagne des banquets, de 1847 (l'interdiction de l'un d'eux provoquera la révolution de 1848), s'impose en 1842 : il s'agit d'élargir le pays légal en abaissant le cens (montant de l'impôt direct qui donne le droit de vote, passé déjà, avec la Charte de 1830, de 300 à 200 francs) et en faisant entrer dans le corps électoral des citoyens qui ne paient pas le cens exigé mais se recommandent par la qualité de leur instruction et de leur réflexion politique soit, selon la formule de Guizot, ministre de l'Instruction publique de Louis-Philippe et président du Conseil, les « capacités ». On trouve de nombreux développements sur cette réforme électorale dans la presse au début de l'année 1842 (voir par exemple Le Journal des Débats du 11-15 février 1842 ou La Presse du 15 février 1842. .

La lecture du fatal écusson me fit faire quelques pas en arrière. Que me restait-il à apprendre ? que pouvais-je demander à Saint-Ernest ? c’était désormais une carrière à part que la sienne ; aucune liaison intime ne pouvait plus subsister entre nous. Cependant un sentiment de curiosité me retint ; je voulus savoir comment Saint- Ernest, qui ne manquait ni de sens ni d’esprit, s’était laissé entraîner dans une industrie pareille, en limitant sa carrière de son plein gré, en s’interdisant tout avenir de considération et de gloire médicales. Peut-être n’était-il pas engagé sans retour, et quelques conseils d’ami, pressants, désintéressés, suffiraient-ils pour le faire renoncer à cette exploitation de la crédulité publique. Sur cette réflexion, je pressai le bouton de sa porte, et j’entrai, un domestique à livrée vint à moi, me débarrassa de mon manteau, et m’introduisit dans une salle d’attente. Le docteur était en consultation ; on ne pouvait m’introduire sur-le-champ auprès de lui. Je m’armai de patience, et passai en revue les détails du local. La pièce où je me trouvais était richement garnie : les bronzes, les dorures la surchargeaient ; le meuble en velours ponceau relevé par des clous dorés[Par Anne Geisler] Le velours se démocratise au cours du XIXe siècle. On le retrouve comme accessoire pour les coiffures féminines, les gilets et les meubles. Le velours recouvre ainsi la table sur laquelle écrit l'héroïne des Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac [1841]. Lorsqu'il est de couleur ponceau, c'est-à-dire rouge coquelicot, et associé comme ici au doré, il est un signe de richesse destiné à en imposer. Ainsi dans le roman de Paul Féval, Les Belles de nuit ou les Anges de la famille, le personnage de Bibandier, qui n'est qu'un menteur sans le sou, boutonne « par-dessus son pantalon d’un bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau, à boutons brillantés » (Méline, Cans et Compagnie, 1850, Tome III, p. 201.) avait plus d’éclat qu’il ne témoignait de goût ; mais cette apparence de richesse, ces couleurs voyantes étaient parfaitement assorties avec le public qui passait dans ce salon. Une grande table, recouverte d’un tapis vert, occupait le milieu de la pièce, et des prospectus, des imprimés de diverses sortes y étaient étalés. Une station obligée reportait naturellement l’attention des curieux vers ces factums qui tous avaient trait à l’industrie locale, et constituaient autant d’amorces ou directes ou indirectes. Je parcourus ces monuments d’effronterie, et dans le nombre, j’en trouvai d’incroyables[Par Anne Geisler] Toute la suite du chapitre X constitue une satire de l'envahissement de la vie quotidienne de la réclame sur différents supports (journaux, affiches murales, prospectus, vitrines des magasins etc.), par le recours à la rhétorique emphatique des slogans et des affiches de la publicité commerciale. Rappelons que la réclame, synonyme de publicité commerciale, naît en 1834, avec une connotation de tapage et d'enflure, d'où son lien avec le « Puff » (voir, à cet égard, ci-dessus, la note du chapitre III associée à Flouchippe) . Le sous-titre du journal satirique fondé en 1843 Le Tintamarre est d'ailleurs « Critique de la réclame, satire des puffistes ». (Sur ce phénomène, voir le numéro spécial de la revue Romantisme « La réclame » (n° 155, 2012), et en particulier, l'article de Nathalie Preiss : « Un autre monde ou "Puff, Paf!" une révolution à l'œil? ») Les voies du charlatanisme médical contemporain passent par ces réclames insérées dans les journaux, Dans le chapitre III de sa Physiologie du médecin, intitulé « Des différents moyens de se rendre célèbre », Huart précise : « l'un des moyens les plus à la mode depuis quelque temps consiste dans la lettre de reconnaissance écrite au directeur d'un journal par le particulier qui doit la vie aux bons soins du docteur qui cherche à devenir célèbre. Voici comment se rédige presque invariablement cette épître, insérée au nom de l'humanité et au prix de 1fr. 50 c. la ligne: « Monsieur le Rédacteur, / Permettez-moi d'emprunter la voie de votre estimable journal pour que je puisse remercier publiquement un homme que je ne crains pas de qualifier de bienfaiteur de l'humanité [...] - j'étais réellement dégoûtant et dégoûté de la vie, quand la Providence m'a fait découvrir le docteur Falempin, qui, en moins de trois semaines m'a totalement délivré de ces horribles maladies [...] ». L'épître est signé « POTARD, / rue de la Grande-Truanderie. » (éd. cit.,p. 24-25) Il semble que ce passage et cette Physiologie aient inspiré Reybaud, auteur de César Falempin ou les idoles d'argile, Paris, Michel Lévy frères, 1845..

Voici celui qui intéressait plus particulièrement Saint-Ernest :

Le docteur Saint-Ernest à ses concitoyens. AVIS QU’IL FAUT LIRE.

« Voici peu de temps que j’ai mis en pratique ma méthode curative, et déjà il est « universellement reconnu que c’est, avec la vapeur, la plus belle découverte des temps « modernes. La Russie m’a fait faire des propositions, mais le patriotisme dont je suis animé « ne me permettait pas de priver la France, la belle France, du fruit de mes travaux et de « mon génie.

« Aussi, n’ai-je pas été surpris d’apprendre que des médicastres cherchent à « s’approprier ma méthode curative. On me vole, on me pille, on me dévalise. Sort inévitable « des grandes inventions ! La bande des plagiaires se les arrache ; le troupeau des imitateurs « s'en empare. Vous voyez en moi une victime de cette intrigue.

« Depuis que j’habite la rue Saint-Pierre-Montmartre, plusieurs guérisseurs sont « successivement venus dans mes environs tendre leurs pièges à la crédulité des malades « dont j’avais fixé l’attention. Cette manœuvre ne pouvait réussir qu’auprès des esprits « bornés, et ce grossier charlatanisme ne m’inspirait que du dédain. Cependant, enhardie par « mon silence, l’intrigue continue à lever la tête, et il faut la démasquer. L’un de ces « médicastres[Par Anne Geisler] « Péj. Médecin médiocre, ignare, inexpérimenté; guérisseur imposteur ». Le Trésor de la langue française cite en exemple César Birotteau : « Le vieux Haudry était un médecin de l'école de Molière, grand praticien et ami des anciennes formules de l'apothicairerie, droguant ses malades ni plus ni moins qu'un médicastre, tout consultant qu'il était. » (Balzac, C. Birotteau, 1837, p. 235.) plagiaires est venu dresser ses tréteaux porte à porte, profitant de ce que la « rue Montmartre est voisine de la rue Saint-Pierre-Montmartre. Abusant de l’erreur d'un « malade insouciant qui se trompe d’adresse, il s’est même emparé de mes écrits, a copié « mes prospectus ; et, se prétendant docteur de toutes les facultés, académicien, professeur, « il les distribue de sa propre main dans Paris et dans la banlieue. Je dénonce au procureur du « roi de Paris cette violation flagrante de la propriété.

« Le fait est que mon domicile est plus que jamais rue Saint-Pierre- Montmartre (ne pas confondre[Par Anne Geisler] Le charlatan habite la rue Saint-Pierre-Montmartre, aujourd'hui rue Paul-Lelong dans le 2e arrondissement de Paris. Les mentions de l'adresse précise d'un commerce sont fréquentes dans la publicité du milieu du XIXe siècle, avec injonctions aux acheteurs à ne pas confondre tel magasin à telle adresse avec tel autre à une adresse voisine : voir par exemple la formule « la maison n'est pas au coin du quai » qui accompagne la publicité d'une grande maison de confection, « La maison du Pont Neuf », dont l'affiche est reproduite par gallica: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530158885/f1.item.r=pont-neuf+paris.langFR.item. La formule « la maison n'est pas au coin du quai », devient ensuite une locution populaire, reprise comme une « scie ». Plus globalement les publicités mettent l'accent sur l'authenticité de leur marque et appellent à la vigilance de l'acheteur, qui risque d'être trompé par des imitateurs. Voir par exemple dans le journal du National, du 14 août 1842 cet encart : « Avis important. La véritable pommade du Lion, breveté par ordonnance du roi, dont l'efficacité pour conserver et faire pousser les cheveux, moustaches et favoris, est suffisamment prouvée par dix années d'existence et de succès ne craint aucune concurrence. Toutefois, dans l'intérêt général, M. François, seul dépositaire de cette pommade (rue et terrasse Vivienne, n°2, à Paris), croit devoir prémunir le public contre les usurpations de titre et les contrefaçons d'une coupable industrie. Chaque pot sortant de son magasin est revêtu de sa signature à la main et de son cachet deux fois répété sur l'étiquette principale et sur la bande circulaire. »), et que le public dont on insulte la bonne foi m’y trouvera tous les jours, de dix à quatre heures. Je lui conseille d’éviter ces pièges que l’un de mes clients a justement caractérisés de guet-apens, et de bien prendre note de mon nom et de mon adresse. »

À la suite de cet exposé, le docteur Saint-Ernest énumérait les maladies justiciables de sa méthode curative. Comme on le devine, rien ne se dérobait à l’action souveraine de cette panacée ; et, par respect pour vos oreilles, je m’abstiendrai de nommer les impuretés dont ce prospectus contenait l’énumération.

Voilà le métier que faisait Saint-Ernest. Monsieur, la police de Paris a, dans ses attributions, la grande et la petite voirie ; elle est chargée de nous débarrasser des immondices qui obstruent nos places et nos rues, et voici des industriels qui peuvent, sans qu'elle l’empêche, nous poursuivre de leurs spéculations infectes, inonder nos domiciles de prospectus impurs, les faire distribuer sur la voie publique, tapisser les murailles de mots et d'images obscènes, dévoiler le mal en proposant le remède, attirer la curiosité des enfants vers des choses qu'ils apprendront, hélas ! trop tôt. Vraiment, à voir le nombre toujours croissant des empiriques, la position qu'ils prennent et la nature des offres qu'ils font au public, ne dirait-on pas que nous vivons dans une léproserie immonde, au milieu d’une population cariée jusqu’à la moelle des os !

Parmi les pièces étalées sur la table du docteur, on en pouvait lire de plus récréatives que son prospectus. Dans le nombre, j’en remarquai une surtout dont la conclusion était des plus originales. En voici quelques extraits :

L’ESCULAPE DE L’UKRAINE[Par Anne Geisler] Esculape est le dieu de la médecine dans le panthéon mythologique gréco-latin. Il donne son nom à un journal des années 1840 L'Esculape, journal des spécialités médico-chirurgicales (1839), dont le sous-titre devient à partir du 2 août 1840, « gazette des médecins praticiens ». Après avoir pastiché un prospectus industriel Reybaud pastiche la prose dithyrambique du prospectus médical. La syntaxe imite le style des prospectus médicaux qui se veulent sérieux, comme le montre par exemple la phrase qui commence par « Que, dans l'intérêt de la sainte cause de l'humanité et de la leur individuellement [...] ». Politiquement, la Russie du tzar Nicolas premier, qui règne à l'époque, n'a pas très bonne presse (Custine publiera en mai 1843, quasiment donc en même temps que Reybaud son Jérôme Paturot, ses Lettres de la Russie en 1839, très critiques à l'égard d'un pays où règnent le servage, l'autocratie et la barbarie). Le souvenir des cosaques de 1814 campant sur les Champs-Elysées reste très présent dans la mémoire des parisiens (voir ci-après note 8 du Chapitre I de la Seconde partie) et toute référence aux cosaques et à leur pays, l'Ukraine, est empreinte d'exotisme et de mystère (ainsi Le Magasin pittoresque de 1839 publie une série d'articles sur « Les cosaks du Don » , N° 2 et suiv.). Mais la référence à l'Ukraine et à la Russie appartient aussi et surtout à l'imaginaire du puff et de la blague. On le voit par exemple à propos d'un récit que fait paraître Le Sémaphore de Marseille sous le titre « La jeune fille de l'Ukraine » en octobre 1842 et aux développements qui vont suivre dans différents journaux. Les journaux de Paris reprennent à l'envi le détail de ce récit et Le Globe du 28 octobre 1842 crie à la mystification. Trois jours plus tard, le 31 octobre 1842, c'est au Charivari de feindre qu'il s'est trompé, sous le titre « Un canard municipal ». Dans la suite de Jérôme Paturot, on rencontrera d'autres russes, dont le nom sera toujours associé à l'idée d'escroquerie (voir par exemple la fausse princesse palatine dont le nom signale le caractère faux « Flibustofskoï », le « feld-maréchal Tapanowich » aux « poignées de mains à la Tartare », « l'archiduchesse de Poupoulakowen, la margrave de Chiroukalich, l'ambassadrice comtesse de Marmelada » (Seconde partie, chap. IV-V).. ou MÉDECINE À LA TARTARE[Par Anne Geisler] Il est beaucoup question des combattants tartares dans les journaux de 1841, 1842, le Tartare étant décrit comme un homme barbare : ainsi, dans « Les Anglais dans l'Asie » (La Gazette de France, 12 juin 1842), on peut lire par exemple: « Le Tartare, l'homme des montagnes, est actif, entreprenant, audacieux, dur à la fatigue, sobre quand la nécessité l'y contraint, mais intempérant et débauché quand il peut l'être impunément. [...] le Tartare galope à cheval, assis sur un quartier de chair saignante qu'il dévore ensuite toute crue. » L'expression « Médecine à la tartare » rappelle aussi évidemment une recette de cuisine! En effet les recettes « à la tartare » sont contemporaines de Jérôme Paturot. Le Dictionnaire de la langue française donne les exemples suivants : « Loc. adj. À la tartare. Servi grillé ou pané avec une sauce tartare. Quant au souper, il se composait d'un faisan rôti entouré de merles de Corse, d'un jambon de sanglier à la gelée, d'un quartier de chevreau à la tartare (Dumas père, Monte-Cristo, t. 1, 1846, p. 398). Une assez grande tourte aux quenelles et une anguille à la tartare (Balzac, Les Petits Bourgeois, 1850, p. 108.) » (1)Tout ce qui suit est textuel. Le nom seul a été changé[Par Anne Geisler] Reybaud présente le prospectus du docteur Chikapouff comme textuel, c'est-à-dire comme un document réel et non comme une fiction de son invention. Faut-il le croire? On peut vérifier, par sondage dans les journaux de l'époque, que leurs dernières pages sont en effet encombrées de réclames pour des médicaments miracles, baumes ou pilules aux noms exotiques guérissant à peu près toutes les maladies, ou pour des ouvrages de médecins aux titres ronflants. La prose de ces réclames est effectivement très proche de celle de Chikapouff. (Voir par exemple les réclames pour le sirop de Thridace, l'eau O'Meara, les pastilles Vichy, les pilules stomachiques, l'eau balsamique Jackson, l'eau des princes pour l'hygiène de la peau, etc. dans Le Charivari, en janvier 1842). Sur le « faux document vrai », voir la note associée au prospectus au chapitre VI...

« Le docteur Chikapouff[Par Anne Geisler] Ce chapitre sur deux médecins charlatans (Saint-Ernest et Chikapouff) s'inscrit dans une longue tradition satirique de la médecine, de Molière et de Swift au Knock de Jules Romains (1923) en passant par Les Morticoles de Léon Daudet (1894). Le mot-valise de « Chikapouff », collusion entre « chic » et « puff » ou « pouff », introduit une nouvelle dimension, celle de la blague (terme qui s'inscrit dans la langue en 1809), qui désigne une plaisanterie trompeuse non par le mensonge, mais par la hâblerie, l'enflure. Le « chic », terme de rapin issu du nom d'un élève de David, talentueux, Chicque, est pris d'abord en bonne part, avant de désigner péjorativement une habileté artificielle et facile (voir l'article de Baudelaire du Salon de 1846 qui l'associe au poncif), un « coup de patte ». Le chic donnera naissance au type du Chicard auquel Charles Marchal, en 1841, consacrera une Physiologie, – nom d'un personnage de carnaval, et par métonymie, de son costume immortalisé par Gavarni dans sa série Souvenirs du bal chicard, parue dans Le Charivari de 1839 à 1842 [https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_53141-12.jpg?itok=n9mv0hACqui ], qui fera des « petits » : « chicandard », « chicocandard », « déicichicocandard », « chosnosogue », « chocnosoff », « Kosnoff ». (voir Georges Matoré, Le Vocabulaire et les mœurs sous la monarchie de Juillet, Genève, Slatkine Reprints, 1967). C'est seulement dans la seconde moitié du siècle que le chic retrouvera son lustre : « avoir du chic » pour une femme signifiera avoir du cachet, du « chien », jusqu'au « bon chic bon genre » du XXe siècle). , médecin-praticien des bords du Don, fait connaître « généralement à tous les citoyens de cette capitale et de la France entière, comment il a « prouvé, au moyen des soins qu’il a donnés, dans l’espace de trois mois, à environ cent « cinquante incurables et par conséquent abandonnés par tous les médecins de la ville, et « que les hôpitaux même ont expulsés ne pouvant arriver à la guérison desdits incurables ; « que lui, Chikapouff, avait pénétré dans le vrai de la médecine, et que, par un nouveau « procédé, guérissant ce qui avait été inguérissable jusqu’alors, donnant ainsi un démenti « formel à tous les hommes de l’art ; pour tout dire, enfin, que lui, Chikapouff, avait triomphé « de tous les obstacles, au point de pouvoir dire : L'humanité a gagné sa cause, et tant de « maux ne décimeront plus désormais la société humaine ! Preuve, les cent cinquante malades entrepris par l'exposant, desquels pas un seul n’a péri !

« Rien ne manque à Chikapouff pour mieux prouver la réalité des faits qu’il dénonce « courageusement à la face du public que l'appui tout puissant des hommes qui sont au « pouvoir. Que, dans l’intérêt de la sainte cause de l'humanité et de la leur individuellement, « ils veuillent autoriser le sieur Chikapouff à entreprendre[Par Anne Geisler] (note lexicale) « entreprendre un grand nombre de malades incurables » a le sens de s'occuper de ces malades. (TLFi) un grand nombre de malades « incurables de toute espèce que le gouvernement ou la faculté de médecine concentrerait « dans l’un des nombreux hôpitaux de la capitale, où le sieur Chikapouff stationnerait pour « administrer les remèdes qui lui appartiennent, et qui sont le fruit de longues et pénibles « recherches, et pour surveiller les traitements, comme directeur de cet hôpital spécial.

« Refuser à Chikapouff le moyen de rendre la vie à tant de malheureux, d'alléger la « société des maux qui l'accablent et la déciment, et baser ce refus sur l’injuste et « inadmissible motif que Chikapouff n’est pas un médecin théoricien, comme le veut la loi « enfantée par la faculté de médecine, il y aurait de la barbarie, chose qui ne doit pas exister « sous l'empire de toutes les régénérations du dix-neuvième siècle[Par Anne Geisler] Allusion sans doute à la fois aux promesses de miracles que l'on trouve dans les annonces publicitaires et aux palingénésies. On peut penser ainsi aux essais de Ballanche, Essais de palingénésie sociale, 1827-1829 et de Nodier, De la Palingénésie humaine et de la Résurrection (publiés entre 1831-1832 dans la Revue de Paris).

« Chikapouff est âge de cinquante-trois ans. Il exige, en échange de la richesse qu’il « apporterait annuellement au trésor de l'administration des hospices, pour avoir réduit et « comprimé les frais et le mal, qu'il lui soit payé par ladite administration des hospices, sa vie « durant, les 10 pour 100 des capitaux économisés d’année en année ; et si une telle « proposition n'est pas conciliable avec la nature du fait dénoncé publiquement par moi « Chikapouff, l’auteur de la proposition s’en rapporterait à la générosité du gouvernement et « de l'administration des hospices. Dès aujourd’hui Chikapouff se met à la disposition du « gouvernement et de la faculté de médecine.

« Les hommes qui ont le pouvoir d’accepter et qui n’accepteraient pas la proposition de Chikapouff, ces hommes trahiraient la sainte cause de l’humanité, et l’on pourrait leur dire avec raison : Vous voulez que le mal règne et se perpétue dans la société ; vous voulez voir vos familles décimées par le fléau du mal ; vous vous plaisez enfin à subir le martyre et à éprouver sans cesse les angoisses de mille morts prématurées.

« Ivan Chikapouff. »

Temps nécessaire pour guérir les maladies suivantes[Par Anne Geisler] Chkapouff se présente comme capable de guérir les maladies les plus éloignées les unes des autres. Or, certains procédés présentés comme miraculeux dans la presse en font de même. Il en est ainsi de l'élixir purgatif du docteur Lavolley, supposé soigner les affections de sang comme les maladies de la tête et du système nerveux. (Le National, 24 septembre 1842.) Il est fréquemment indiqué des durées de traitement pour guérir des maladies, pour accrocher l'attention (par exemple la pâte pectorale et le sirop balsamique au Mou de veau, dits trésor de la poitrine, supposés « guérir les maladies de poitrine en 2 mois » dans Le National, 22 septembre 1842), ou le copahu qui « guérit dans une moyenne de 10 jours » (« Copahine-mège », Le National, 2 octobre 1842). La manière de disposer les informations dans le tableau reproduit comiquement les informations qu'on trouve dans la presse pour présenter toutes les statistiques, médicales aussi bien qu'économiques. L'association entre médecine et statistiques est présente dans les titres mêmes des supposés inventeurs: ainsi, Giraudeau de Saint-Gervais, « Docteur-médecin de la Faculté de Paris » et « membre de la Société de Géographie, de la Société de la Stastistique universelle »! (Le National, 22 septembre 1842).  :

« Les fièvres intermittentes : 1 jour. (Ces maladies sont ordinaires lorsque, dans l’été, il arrive de voyager et de passer près des lieux marécageux et autres endroits méphitiques.) « La phtisie[Par Anne Geisler] La phtisie, autre nom de ce qui sera ensuite appelé la tuberculose, est une maladie qui occupe les journaux dans les années 1830-1840. L'orthographe du mot n'est pas fixée : « phthisie » avec un h est attesté (voir par exemple H. Siquot, Dissertation sur la phthisie pulmonaire, 1836). Tout ce passage est humoristique, Reybaud qualifiant les maladies par des adjectifs fort peu savants (« sans enlever un cheveu », « la plus dévergondée ») ou très à la mode (« invétérées »). ordinaire : 8 jours. « La phtisie du Ier au 2e degré : 9 id. « La phtisie au 5e degré : 50 id. « La teigne sans enlever un seul cheveu : 15 id. « L’épilepsie : 30 id. « L’asthme le plus invétéré : 15 id. « La folie la plus dévergondée : 8 id. « Les tumeurs quelconques : 50 id. « Les inflammations des yeux : 1 id. (Combien il est utile aux armées, spécialement dans l’été, quand elles font des marches forcées dans les moments de guerre, d'obtenir une aussi prompte guérison) « La diarrhée la plus obstinée : 1 id. (Cela arrive aux armées dans les voyages forcés, soit en été, soit en hiver. Napoléon a perdu une grande armée en Egypte à cause de cette maladie[Par Anne Geisler] Les troupes françaises ont eu beaucoup à souffrir de graves problèmes digestifs dans les différentes campagnes napoléoniennes, en particulier en Égypte et en Russie (Voir à ce sujet, par exemple, Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et campagne, 4 volumes, Paris, J. Smith, 1812-1817 (en particulier, vol. I, p. 293 ou la thèse de Jean-Marie Milleliri, L'Hygiène des armées pendant la campagne d'Égypte et de Syrie sous le commandement de Bonaparte (1798-1799), le chapitre « Le rôle du service de santé pendant l’expédition d’Égypte (diarrhées, peste, paludisme) ». https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/le-role-du-service-de-sante-pendant-lexpedition-degypte/ Le thème des armées décimées par la diarrhée des soldats (maladies, ingestion de raisins trop verts, d'eau croupissante, etc.) est un topos des récits historiques attachés à souligner le rapport entre petites causes et grands effets.. ) « La migraine invétérée : 1 heure. « Les douleurs de tête : 1 minute. « Le rhumatisme : 1 heure. « — nerveux[Par Anne Geisler] Il est question des variétés de rhumatisme, dont le « rhumatisme nerveux », dans les années 1830. Voir Revue médicale, française et étrangère, tome II, 1835, p. 258 : « Le rhumatisme qui s'est propagé à des troncs nerveux doit, quelle que soit l'analogie qu'il présente avec les affections névralgiques, en être distingué avec soin. [...]/ 2. Le rhumatisme aigu semble différer essentiellement du rhumatisme chronique. Le premier présente tous les caractères de l'inflammation, le second semble dû à une perturbation spéciale dans la partie affectée. M. de Renzi dit que dans beaucoup de cas on pourrait admettre l'existence d'une substance déposée sur la partie, laquelle substance y produirait de l'irritation. Si cette irritation s'étend à un filet nerveux, elle ne change pas pour cela de nature, mais elle est toujours une maladie spécifique et constitue le rhumatisme nerveux. 3. Le rhumatisme nerveux a pour caractère propre de s'accompagner de douleurs très-violentes, qui ne cessent ni par les déprimants, ni par les calmants, et que les purgatifs ne font pas plus céder que les évacuations sanguines. » (Reybaud respecte donc la proportion de la durée des traitements!) : 15 jours. « La gangrène : 1 jour. « La goutte : 1 id. « Les varices : 15 id. « Les palpitations de cœur : 15 id. Au bout de cette nomenclature un plaisant avait ajouté, à la plume, comme bouquet, les deux articles suivants : « Les pendus : 1 minute. « Les guillotinés : 1 seconde. « Nota bene. Le sieur Chikapouff s'engage, à la volonté des gouvernements, et sous leur garantie, d’aller « porter ses remèdes dans toutes les parties du monde, afin de guérir et détruire la peste et toutes autres maladies dangereuses, s’offrant personnellement responsable des résultats qu’il assure.»

Cette pièce bouffonne n’était pas seule, monsieur, qui fût étalée sur cette table. Saint-Ernest n’était ni envieux, ni jaloux ; il donnait l’hospitalité aux publications de ses confrères. Je trouvai là les éléments d’une guerre civile entre le copahu et le poivre cubèbe : des mémoires pour et contre avaient été lancés, et les expressions ne m’en parurent pas complètement parlementaires. Le poivre cubèbe disait dans son exorde : — Le copahu n’est qu’un vil intrigant ; et le copahu répliquait : — J'ai déjà prouvé au cubèbe qu’il n’est qu’un drôle[Par Anne Geisler] Ces réclames font évidemment penser à la fin de la préface de Mademoiselle de Maupin dans l'édition originale parue chez Renduel et qui sera ensuite édulcorée dans l'édition de Gervais Charpentier en 1845, retenue par la Bibliothèque de la Pléiade : « Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les Débats et le Courrier français, entre les pessaires élastiques, les cols en crinoline, les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre les fleurs blanches. » Gautier rapproche déjà toutes les publicités et finit par celle qui est la plus directement suggestive. (édition établie par A. Geisler-Szmulewicz, Champion, 2004, p. 122). (L'allusion aux « fleurs blanches » sera remplacée par une allusion au « mal de dents ». Romans, contes et nouvelles, I, éd. Claudine Lacoste, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2002, p. 244) Le copahu et le poivre cubèbe sont deux végétaux exotiques qui passent pour avoir toutes sortes de vertus (astringeantes, anti-inflammatoires, tonifiantes, digestives, etc.). On trouve dans les journaux de l'époque des publicités pour un « Baume de capahu » qui guérit à peu près toutes les maladies, y compris les « maladies secrètes » (par exemple dans Le Charivari du 6 janvier 1842). Les publicités qui paraissent dans la presse de l'époque entrent souvent dans le détail des effets secondaires désagréables du copahu et du cubèbe. Dans Le Charivari du 12 novembre 1841, on peut voir, sur la même page, d'une part une allusion au pharmacien Degenetais installé rue du faubourg Montmartre, qui vend des pâtes pectorales balsamiques, d'autre part des critiques adressées aux capsules copahu et une promotion des capsules Dariès. De même dans La Presse du 10 juin 1842, « traitement de la blenorrhagie », il est question du copahu et du cubèbe et préféré un autre traitement par la « copahine-Mège », dont le procédé est déposé chez Jozeau, pharmacien rue Montmartre. Mais Reybaud semble faire écho, dans ce dialogue entre le copahu et le cubèbe plus précisément aux publicités vantant des produits où le premier se voit délivré du second. C'est le cas des publicités pour le « Copahine-Mège, dépouillé de ses éléments nuisibles » (à savoir le cubèbe), qui paraissent à intervalles réguliers dans Le National au moment même de la parution de Jérôme Paturot. Voir par exemple Le National, 1er septembre 1842. . À côté des deux astringents qui se gourmaient ainsi gisait la série des inventions aspirantes et refoulantes, toute l’hydraulique de la médication usuelle et intime. Dieu sait sur combien de tons chante cet orchestre, et que de tuyaux divers compte l'orgue des rafraîchissements internes ! L’habileté humaine semble s’épuiser dans les modes de distribution de cette rosée ! Chaque jour c’est un nouveau détail[Par Anne Geisler] Toute cette tirade exploite, à grand renfort de métaphores et de périphrases pudiques, la référence à un élément indispensable depuis Molière à toute satire de la médecine, le lavement (clystère) administré par voie rectale par divers types de canules et de seringues. Ces seringues à lavements, devenues les quasi emblèmes de la médecine dans toutes les caricatures et dans la littérature scatologique, sont dessinées par Grandville dans la vignette adjacente (voir l'entrée « Clystère » dans le Dictionnaire littéraire de la scatologie de M-A. Fougère et Philippe Hamon, Paris, Garnier, 2024). On trouve souvent le terme pudique d'« irrigateur » dans les réclames à la quatrième page des journaux., un perfectionnement inattendu. Plongeants, continus, mobiles, verticaux, obliques, combien en voilà coup sur coup, et, certes, ceux qui aiment cette note doivent être dans le ravissement.

Je ne m’arrêtai pas à ces révélations hydrodynamiques : une brochure venait de frapper mes yeux. C’était une pièce de vers. L’usage s'est répandu, monsieur, parmi les poètes, de venir au secours des Chikapouff et des Saint-Ernest, pour célébrer des maladies, des topiques, des moyens de médication. Oui, la Muse en est là : elle a accepté la collaboration de la Clinique. On va mettre les fièvres en couplets, les gastrites en dithyrambes[Par Anne Geisler] Il existe de nombreuses publicités emphatiques dans la presse pour soigner les maux d'estomac. Par exemple la publicité pour les « chocolats ferrugineux » (Le National, 24 septembre 1842) « contre les pâles couleurs, les maux d'estomac, les pertes, la faiblesse et les maladies de l'enfance » ou encore celle pour les « pilules de lactate de fer », employées pour la « leucorrhée, les langueurs d'estomac, et chez les individus épuisés par les excès, les travaux, les maladies ou les saignées [...]. ». Je ne vous parle pas du reste : il est des mots qui demeurent exclus du vocabulaire des gens de goût. La brochure qui me tomba sous la main était une Épître au Vésicatoire[Par Anne Geisler] Le vésicatoire est une sorte de cataplasme. La saveur du titre de cet épitre, qui semble inventé par Reybaud, tient au jeu de mots amusant avec « épitre dédicatoire ». Sur le vésicactoire, voir Jacques Nauroy : « Une forme médicamenteuse aujourd'hui délaissée: le vésicatoire » dans la Revue de l'Histoire de la pharmacie n°265, 1985. Il existe de nombreuses publicités sur le vésicatoire qui paraissent dans les journaux au moment de la rédaction de Jérôme Paturot. Voir par exemple Le National du 25 septembre : « Chez Allaize, pharmacien rue Montorgueil, 53, à Paris : « Élixir purgatif avec une instruction du docteur Lavolley, médecin de la faculté de Paris : Cet élixir purgatif, préparé avec le plus grand soin, d'après les règles du Codex, est d'un goût et d'un arôme fort agréables [...]. On le prescrit, 1° pour donner issue à des humeurs viciées ; 2° pour supprimer une excrétion visible ; un vésicatoire, un cautère, ou, quand on veut faire sécher des plaies, des ulcères, etc.; [...]. » ! C’était à la portée de tous les âges et de tous les sexes. Jugez-en plutôt :

« Permets-moi d’être ici le chantre de ta gloire, « Noble dérivatif ! puissant vésicatoire, « Pour qui le pharmacien nommé Leperdriel « Créa des serre-bras plus légers qu’Ariel[Par Anne Geisler] Le nom de Leperdiel (ou Le Perdiel), cité dans l'épitre, est le nom d'une officine parisienne spécialisée dans les vésicatoires et bas pour varices. La pharmacie Leperdriel était située au n°78 du faubourg Montmartre. Dès l'année 1834 on peut lire dans les journaux de nombreuses réclames sur les produits mis au point par cette pharmacie, dont ceux présentés par Reybaud : les serres-bras, ou les taffetas épispastiques, « taffetas en rouleaux roses » utilisés pour l'entretien des vésicatoires. (Voir par exemple les publicités pour « Vésicatoires. cautères Leperdiel », dans Figaro, le 26 novembre 1834 et dans Vert-vert, le 19 août 1834.) Au moment même de la parution en feuilletons du livre de Reybaud dans Le National, de nombreuses publicités pour Leperdriel sont publiées : ainsi, Le National, 26 août 1842 : « Vésicatoires. Cautères. Taffetas Leperdriel. (En rouleaux, jamais en bottes), adoptés depuis longtemps par la généralité des médecins pour entretenir convenablement les exutoires. Compresses en papier lavé, Serre-bras perfectionnés, etc. Faubourg Montmartre, 78, et dans beaucoup de pharmacies. Refusez les contrefaçons ».) Voir aussi les numéros du journal du 16 septembre 1842 ou encore du 28 septembre 1842, où paraît le chapitre X. Si on n'a pas retrouvé de poème à proprement parler publiés par le pharmacien Leperdriel, en revanche on peut remarquer les slogans en italique qui se font écho à la rime et par le rythme dans les réclames du National. La réclame découvre, en Angleterre et en France, les vertus de la versification pour produire des slogans destinés à faciliter la mémorisation du nom et les vertus de leurs produits. Dickens, dans Les Aventures de Mr.Pickwick (1836-1837, chapitre 4, tome 2, Paris, Archipoche, 2017) fait dire à un personnage que plus personne n'écrit en vers excepté « les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar ». (Sur le sujet, voir l'article de Hugues Marchal: « Photo-réclames: poésie scientifique et boniment publicitaire (1800-1850) » dans Littérature et publicité , de Balzac à Beigbeder (Laurence Guellec et Françoise Hache-Bissette dir., Editions Gaussen, 2012) et Paul Aron, Les poètes de métier : Une brève histoire des métromanies professionnelles, Bruxelles, édition Université de Bruxelles, 2024.) Surtout, le nom de Leperdriel se voit associer au puff. Le journal Le Tintamarre, après Reybaud, publie des parodies des inventions de Le Perdriel ou Leperdriel : ainsi l'article signé C., « M. Broquillard et son fils visitant l'exposition à l'orangerie » (Le Tintamarre du 27 juin 1846) se termine par « les industriels académiciens sus-nommés ont été immédiatement inscrits par le blagographe du Tintamarre, membres de la Société du Puff ». (Voir également « La batte d'Arlequin », Le Tintamarre, 21 sept. 1851). Dans les années 1850, le nom du pharmacien apparaît dans des parodies versifiées. On peut lire dans « L'annonce chantée » (Le Tintamarre, 22 décembre 1850, troisième couplet) : « Jusques dans les grands journaux/ Tu nous gliss's tes vilains mots, /Espérant qu'en déjeunant/L'abonné mordra dedans./ Quel taf t'as/ Quel taf't'as/ De ne pas vendre des taff'tas ». Rimbaud lui-même s'en souviendra dans son poème « Paris », poème composé du collage de noms de commerçants, de noms de marques et de slogans publicitaires paru dans l'Album Zutique collectif (1871).. « Non ! Tu n’engendres point un tourment sédentaire « Comme le fait, hélas ! l'implacable cautère ; « Tu n'as pas les rigueurs de l'austère séton, « Qui larde les humains de mèches de coton. « Avec un simple apprêt de toiles vésicantes « Tu fais sortir du corps bien des humeurs peccantes, «  Et sous l’abri sauveur du plus mince oripeau, « Tu soulèves le derme et fais gonfler la peau. « Qui ne connaît à fond ton emploi domestique, « Magique révulsif, aimable épispastique ! « Que de fois une mère au bras de ses enfants « Appliqua ces papiers, emplâtres triomphants, « Qui, sur des corps chétifs et sur des chairs arides, « Mordent par la vertu de quelques cantharides. »

Tel était, le début du premier chant : je ne saurais vous dire, monsieur, de quoi se composait la table des matières ; vous pouvez facilement y suppléer. J’en étais là de mes lectures, quand un léger bruit qui se fit dans la pièce voisine me donna à penser que la consultation du docteur tirait à sa fin et que j’allais être introduit. En effet, l’une des portes latérales s’ouvrit, et Saint-Ernest parut en robe de chambre avec un air digne, sérieux, compassé, que je ne lui avais jamais vu. Quand il m’eut reconnu et qu’il se fut assuré que j’étais seul dans la pièce, ce masque tomba :

« Tiens, c’est toi, Jérôme, me dit-il en me prenant familièrement par le bras : que ne te nommais-tu ? — Je te croyais en affaires. — Bah ! répliqua-t-il, il y a plus d’une heure que je suis seul[Par Anne Geisler] Saint-Everest fait attendre dans sa salle d'attente pour faire croire qu'il est en consultation. Or, dans les publicités qui paraissent dans les journaux, il est fréquent que le médecin indique un créneau de consultation pour paraître affairé. Ainsi, Giraudeau de Saint-Gervais « Chez l'auteur, rue Richer, n° 6, visible de dix à cinq heures. Consultations gratuites par correspondance. » (Le National, 22 sept. 1842, publicité pour les produits vendus par Saint-Gervais pour les maladies syphilitiques de la peau.). »

Et il m’entraîna en riant dans son cabinet[Par Anne Geisler] Le cabinet du médecin renvoie à un nouveau rapport à la médecine, beaucoup plus présente dans la vie sociale. Le cabinet séparé du domicile du médecin se développe progressivement au début du XIXe siècle, dans la foulée de la loi de 1803 qui distingue les statuts du médecin et de l'officier de santé. (Voir Olivier Faure, Les Français et leur médecine au XIXe siècle, Paris, Belin, 1993 ; Patrice Pinell, « The Genesis of the Medical Field : France, 1795-1870 », Revue française de sociologie, 52(5), 2011. En ligne : https://doi.org/10.3917/rfs.525.0117. Ou encore Jacques Léonard, La Vie quotidienne du médecin de province au XIXe siècle, Hachette, 1977.).


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