XI[Par Marc Vervel] Le chapitre XI est d'abord publié en feuilleton dans le National du 29/9/1842. SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
Le cabinet[Par Marc Vervel] Sur le « cabinet », voir supra, Chapitre X de la Première Partie. où m'introduisit Saint-Ernest, reprit Jérôme, était fort agréablement meublé[Par Marc Vervel] L’intérêt de Paturot pour les intérieurs est bien en phase avec une époque qui prête une grande attention à la décoration intérieure, et au confort d’espaces envisagés comme autant d'« étuis » (Walter Benjamin) à destination de la bourgeoisie. Mario Praz, Histoire de la décoration d’intérieur. La philosophie de l’ameublement, Paris, Thames & Hudson, 1994 ; voir aussi Romantisme, « Intérieurs », 2015/2. ; mais un singulier ornement[Par Marc Vervel] « Ce qui sert à parer une chose, quelle qu’elle soit » (définition de L’Encyclopédie, 1751-1772, voir la page consacrée à ce terme sur le site de l’Académie des Sciences. On peut noter l’importance du rapport à l’ornement dans l’histoire de l’esthétique, tout autant que les enjeux idéologiques susceptibles de se rapporter à la notion. Au terme d’un XVIIIe siècle éminemment sensible à l’ornement, Marat s’était opposé avec « vigueur » à l’ornement, envisagé comme ce qui vise à occulter ce qu’il appelait les « chaînes de l’esclavage ». Alors que le néo-classicisme s’était fait le relais de cette défiance à l’égard de l’ornement, le romantisme put au contraire y voir un lieu d’expression de l’imaginaire ; voir Friedrich Schlegel et la Lettre sur le roman, à propos notamment du grotesque et de l’arabesque. Ici, l’ornement renvoie plus prosaïquement à l’idéologie bourgeoise d’un intérieur envisagé sous le signe du confort et de l’agrément. frappait la vue dès qu’on y mettait les pieds. Des médaillers[Par Marc Vervel] Le médailler est un meuble vitré à multiples tiroirs qui sert à exposer des médailles. à glaces[Par Marc Vervel] L'édition Paulin de 1844 donne « médaillier » (contrairement à l'édition en feuilleton), version corrigée dans l'édition Paulin de 1846., montés avec soin, étalaient des pièces anatomiques en cire[Par Marc Vervel] L’utilisation de la céroplastie à des fins de représentation anatomique remonte au XVIe siècle. Cette pratique est très répandue au XIXe siècle. En 1835 a notamment été créé le musée Dupuytren par Matthieu Orfila (rue de l’École-de-Médecine, dans des locaux appartenant désormais à Université Paris Cité), dédié à l’exhibition de pièces céroplastiques. La mode est aussi à la représentation de célébrités par le biais de mannequins en cire depuis que Curtius a installé son cabinet d'exhibition sur le boulevard du Temple dans les années 1770., figurant les diverses phases des maladies sans nom qui dévorent l’humanité[Par Marc Vervel] Notons l'utilisation de l'hyperbole qui va de manière générale dans le sens de la blague tel qu'elle se présente dans le chapitre. Plus globalement, la formule mêle ici l’approche scientifique - l’époque est aux traités et ouvrages médicaux assortis de gravures visant à représenter les diverses pathologies connues – à une rhétorique pompeuse implicitement attribuée au corps médical. Ces « maladies sans nom » peuvent renvoyer à ce qu'il est convenu d'appeler « les maladies secrètes », inavouables, auxquelles la Physiologie du médecin fait allusion (voir supra, le Chapitre X de la Première Partie). Elles concernent surtout ce qu’on appelle usuellement les maladies rares. Il s’agit de pathologies mal connues. Le XIXe siècle se préoccupe beaucoup de ces affections qui renvoient la science de l’époque à ses propres limites, et prennent l’allure d’un défi lancé à l’idéologie positiviste, d’autant que cette catégorie recouvre par nature des phénomènes sans grand rapport les uns avec les autres. L’article « cas rares », du Dictionnaire des sciences médicales, Paris, Panckoucke, 1812-1822, t. IV, p. 135-256, détaille sur plus d’une centaine de pages toutes sortes de ces « affections », en évoquant aussi bien l’albinos ou l’hermaphrodite que tel individu mort à cent-soixante-quinze ans après avoir connu la puberté à la cinquantaine. Au carrefour de la science et de la pseudo-science, selon un nouage propre à la médecine du début du siècle, les « maladies rares » renvoient à ce qui trouble et déstabilise les catégories du savoir établi. Les soigner relève de la gageure, sinon dans le cadre de discours pseudo-scientifiques relevant de la vaine promesse, et ce jusque tard dans le siècle. En atteste une brochure publiée chez Dentu en 1877 : « Les maladies sans nom. Leur guérison facile et radicale. Conseils aux malades désespérés par le docteur Charles-Antoine Richard. Chacun peut se traiter soi-même » - tout cela pour seulement 60 centimes. C’est aussi en se confrontant à ces maladies que la médecine conforte ses assises scientifiques tout au long du XIXe siècle et s’ouvre progressivement à de nouveaux domaines d’étude. L’avènement progressif de la « médecine mentale », à la suite notamment des travaux de Cabanis, de Bichat ou d’Esquirol, procède pour partie de la confrontation à ces cas étranges qui mettent en échec la médecine traditionnelle. . Cette exhibition[Par Marc Vervel] Le terme relève prioritairement du lexique juridique (exhibition de pièces, de documents à valeur de preuve, etc.), mais peut renvoyer aussi à l’idée d’étalage et de mise en spectacle, en lien avec la vogue céroplastique. Il s'agit ici probablement d'une allusion au Musée d'Anatomie pathologique de Dupuytren. provoquait on ne saurait dire quelle crainte, quel dégoût[Par Marc Vervel] Avec l'adjectif « singulier » et l'idée de « frapper » et d'« étaler », Reybaud met d'emblée ce chapitre sous le signe de la blague pleine de vide qui souffle sur tout le texte, de la « montre », du « puff » qui fait un plat et met à plat - elle est bien le rire moderne de la Terreur, évoquée précisément plus loin -, d'où le lien avec le chic, cette habileté (voir supra le personnage de Chickapouff), ce « coup de patte », qui recrée sur cette tabula rasa une distinction artificielle, qui frappe : le chic ne va pas sans le choc ni le toc. D'où aussi la référence, ensuite, à l'exhibition monstre, au musée des horreurs, en quelque sorte, de Dupuytren. L'on a là affaire à Robert Macaire médecin et, indéniablement, Reybaud, comme Grandville, s'inspire de la série de Daumier et Philipon et de la Physiologie du médecin de Louis Huart, Paris, Aubert et Cie/Lavigne, 1841 (qui, avec Alhoy, donne une édition commentée des Cent-et-Un Robert Macaire), où la blague est omniprésente et renouvelle la critique moliéresque du médecin ignorant et charlatan. involontaire. Les malheureux qui venaient là pour confesser leurs douleurs devaient en être remués jusqu’au fond des entrailles. La terreur exclut la lésinerie[Par Marc Vervel] « Exclure la lésinerie » est une périphrase ironique qui souligne le goût du lucre du médecin usant de cette « exhibition » pour soutirer le maximum d'argent à ses patients. : tel était sans doute le calcul du docteur[Par Marc Vervel] Tout au long de ce chapitre, Reybaud renverse le cliché du « médecin par vocation » agissant pour le bien de l’humanité. Il s’agira bien plutôt ici de présenter le médecin comme un marchand, voire un charlatan. La satire de Reybaud va largement se fonder sur la Physiologie du médecin de Louis Huart déjà citée, dont elle suit pratiquement l'ordre des chapitres. Voir supra, au Chapitre X de la Première Partie, la note associée à « charlatan »., qui connaissait ses justiciables[Par Marc Vervel] Reybaud mêle le lexique de la médecine, de la religion (« confesser ») et de la justice voire de la guerre (« tribut ») pour faire de Saint-Ernest une figure de pouvoir bien ambiguë. En mêlant vocabulaire religieux, vocabulaire juridique et vocabulaire médical, Reybaud joue ici sur ce que Balzac appelle, dans Le Médecin de campagne, « les trois robes noires » : le prêtre, l'homme de loi (le chapitre suivant lui est précisément consacré) et le médecin (qui n'est pas encore « l'homme en blanc »).. Il arrachait ainsi à ses patients un tribut forcé, comme autrefois on arrachait des aveux aux criminels par le spectacle des apprêts de la torture.
A peine fûmes-nous entrés dans ce sanctuaire de l’empirisme[Par Marc Vervel] Sur l'empirisme et les empiriques, voir supra, le Chapitre X de la Première Partie., que me tournant vers Saint-Ernest :
« Comment ! toi aussi ? lui dis-je. — Oui, Jérôme, tu quoque, moi aussi [Par Marc Vervel] Pour « tu quoque, mi fili » (« Toi aussi, mon fils! »), fameuse phrase de reproche que César aurait adressée à Brutus au moment de son assassinat. Saint-Ernest s’approprie la phrase de Paturot pour aller au-devant de ses accusations.: les destins l'ont voulu ! sic fata voluêre[Par Marc Vervel] « Sic fata volvere » (« ainsi l'ont voulu les destins »), Adage très répandu dans l'antiquité romaine chaque fois que l'on veut évoquer ou commenter quelque enchaînement fatal de causalités. La tournure fait notamment écho au « sic volvere parcas » du début de l’Énéide, I,22. Saint-Ernest, au lieu de traduire une phrase latine en français, procède à l’inverse et va du français au latin – on peut y voir un signe de son rapport au savoir, et plus sûrement de sa pédanterie., me répliqua-t-il. J’ai donné dans le Van-Swiéten[Par Marc Vervel] Liqueur antiseptique à base de mercure destinée à traiter la syphilis, mise au point par le médecin hollandais Gerard van Swieten. Elle est de plus en plus contestée au cours du siècle, et Raspail y voit dans les années 1860 un poison – avec raison. et dans le bol d’Arménie[Par Marc Vervel] « Bol d’arménie, bol oriental, bol de Sinope : terre argileuse, ocreuse, rouge, grasse, qui passait pour tonique et astringente, et que les Orientaux emploient encore comme médicament. On l’appelle aussi terre bolaire et terre sigilée », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand Dictionnaire, 1866-1890, t. II, p. 896. Il s’agit d’une argile rouge notamment utilisée au Moyen Âge et jusqu’au XVIIIe siècle contre la peste. Cette substance cesse peu à peu d’être utilisée à des fins médicales au cours du XIXe siècle. ; j'ai inventé une drogue[Par Marc Vervel] La « drogue » renvoie à un médicament de la façon de Saint-Ernest, qui avoue ici la « débiter », c’est-à-dire la vendre au détail, en bon charlatan qu’il est. « Les médecins ont leur traitement secret ; on en connaît qui font payer d’avance, jusqu’à cinq francs, l’espoir d’être guéri d’une gastrite, que notre médication guérit en deux jours pour une obole ! », F.V. Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et les animaux en général, et en particulier chez l’homme, Paris, A. Levavasseur, t. I, 1843, p. LV., et je la débite. — Est-il permis, Saint-Ernest, de plaisanter de choses pareilles ? Toi, docteur d'hier, tu romps avec le corps médical[Par Marc Vervel] Saint-Ernest trahit en effet sa corporation, et s’adonne à des pratiques illégales. Mais le reproche de Paturot est surtout moral : les attentes sociales à l’égard du médecin sont devenues très fortes au début du XIXe siècle, comme en a notamment témoigné l’épisode de l’épidémie de choléra de 1832. La profession est dès lors associée à l’idée d’un véritable sacerdoce : « Celui qui veut devenir médecin, prendre au sérieux sa profession et en accomplir tous les devoirs, doit se préparer à tous les sacrifices et renoncer à l’avance à la vie commune. Le médecin ne s’appartient pas ; pour lui pas de joie pure, car il partage chaque jour des douleurs ; pas de douce quiétude, pas de repos, car il se doit le jour et la nuit, à quiconque réclame son ministère », Claude-Benoît Chardon, Des devoirs du médecin, Paris, 1852, p. 4, cité dans Hervé Guillemain, « Devenir médecin au xixe siècle », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest. C’est un tel idéal qui guide Paturot, quand Saint-Ernest lui rappelle la réalité de la profession - la condition de médecin peut aussi être précaire au XIXe siècle., tu méconnais ton grade[Par Marc Vervel] La loi de 1803, toujours en vigueur sous la monarchie de Juillet (elle le sera jusqu’en 1892), reconnaît deux corps de médecins, les docteurs et, au-dessous d’eux car pourvus d’une moindre formation, les officiers de santé, dont les études sont plus courtes et qui n’ont le droit de prescrire que certains actes (c’est le cas de Charles Bovary). Ensuite viennent les guérisseurs en tous genres, qui exercent illégalement. Saint-Ernest est ici passé de la première à la troisième de ces catégories. pour descendre au niveau des marchands de vulnéraire suisse[Par Marc Vervel] « Vulnéraire », de vulnus (blessure) ; décoction à base de plantes des montagnes vendue chez les apothicaires, dit aussi « vulnéraire de Suisse », ou « Thé suisse ». Un vulnéraire est un remède destiné à guérir des blessures. Les « vulnéraires suisses » étaient des produits à base d’herbes censément venues de Suisse, et réputés comme particulièrement efficaces. A Paris, c’est « Barberisse, dit le Grand Suisse » qui en fait notamment commerce au début du XIXe siècle. « Le citoyen Barberisse, dit le Grand Suisse (...) prévient les habitants, tant de la capitale que des départements, de se mettre en garde contre les annonces trompeuses de certains individus qui parcourent toute la république pour vendre des vulnéraires, et qui, pour les accréditer, se disent ses frères ou ses parents. C’est une insigne fausseté qu’il s’empresse de faire connaître à tous ceux qui s’intéressent vraiment à leur propre santé et à leur guérison. Ce n’est que chez le citoyen Barberisse, à l’adresse ci-dessus, que l’on pourra trouver les vrais vulnéraires suisses ou autres herbes des montagnes. Le citoyen Barberisse prévient encore ses concitoyens que l’on trouve chez lui un officier de santé pour le traitement des maladies vénériennes, et qu’on y reçoit des pensionnaires », L’Observateur des spectacles, 24 décembre 1803, p. 3. ? — Fallait-il aller à Clichy[Par Marc Vervel] Fameuse prison pour dettes créée à Paris en 1834 et supprimée en 1867, qui avait inspiré à Gavarni - lui-même, incarcéré en 1835 pour dettes - une série de 21 caricatures (parues en 1840-1841 dans Le Charivari à l'exception de la dix-neuvième, parue dans La Caricature) intitulée « Clichy ». , mon cher ? M'en aurais-tu tiré, toi qui me sermonnes[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait « qui me sermones » ; coquille corrigée à partir de l'édition Paulin 1844. ? La vie est une loterie[Par Marc Vervel] Si la phrase a l’allure d’un proverbe un peu creux, elle renvoie aussi allusivement à un célèbre mémoire du XVIIIe siècle de Charles-Marie de La Condamine sur l’inoculation : « Tel est le sort de l’humanité. Un tiers de ceux qui naissent sont destinés à mourir dans les deux premières années de leur vie par des maux incurables ou inconnus ; échappés à ce premier danger, le risque de mourir de la petite vérole devient pour eux inévitable, il se répand sur tout le cours de la vie ; c'est une loterie forcée, où nous nous trouvons intéressés malgré nous, chacun y a son billet, et tous les ans il en sort un certain nombre. La mort en est le lot. Que fait-on en pratiquant l’inoculation ? On change les conditions de cette loterie , on diminue le nombre des billets funestes. Un de sept, et dans les climats les plus heureux un sur dix était fatal ; il n'en reste plus qu'un sur trois cents, un sur cinq cents, et bientôt il n'en restera pas un sur mille ; nous en avons déjà des exemples. Tous les siècles à venir envieront au nôtre cette découverte. La nature nous décimait ; l'art nous millésime », Mémoire sur l’inoculation de la petite vérole, Paris, Chez Durand, 1754, p. 58. La petite vérole était en effet encore au XVIIIe siècle un véritable fléau. La mise en œuvre de l'inoculation, puis de la vaccination à la suite des travaux d'Edward Jenner, permettra d'y mettre largement fin au début du XIXe siècle. La Condamine est par ailleurs à l’origine de l’escroquerie à la loterie qu’il mit au point avec Voltaire, et qui leur valut leur fortune. La référence est bien faite pour plaire à Saint-Ernest. ; j'y ai pris ce billet-là. Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais[Par Marc Vervel] François Broussais (1772-1838), médecin très célèbre de son vivant, réputé peu carriériste ; plutôt que de s’installer, il préfère notamment après l’obtention de sa thèse suivre les campagnes napoléoniennes. « Entraîné par la partie la plus noble et la plus élevée de la science, il en avait négligé l’application et dédaigné les profits ; il avait surtout exercé dans les camps, au milieu des ravages de la guerre et des épidémies, n’ayant eu de la pratique médicale que les dangers et l’héroïsme. Aussi, le médecin qui couvrait la France de ses disciples, et remplissait l’Europe de son nom, après trente ans d’exercice et de gloire, est mort pauvre », Mignet, « Broussais », Revue des deux mondes, période initiale, t. 23, 1840 (p. 118-143), p. 143. C’est ici le modèle du scientifique désintéressé., on fait sa fortune comme un Leroy[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (29/9/1842) donnait « Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais, on fait sa fortune comme un Laffecteur ». Denis Laffecteur, de son vrai nom Pierre Boyveau, avait prétendu à la fin du XVIIIe siècle être en mesure de guérir la syphilis (voir supra, le Chapitre X de la Première Partie) au moyen d'un remède à base de plantes, le « rob de Laffecteur ». Le changement pourrait tenir au souci de choisir un nom de médecin - ce que n'était pas Laffecteur. [Par Marc Vervel] Alphonse-Louis-Vincent Leroy (1742-1816), médecin considéré de son côté comme peu scrupuleux, qui s’est notamment approprié une découverte de Sigault : « exploitant à son profit l’enthousiasme avec lequel on avait accueilli la découverte de la symphyséotomie pubienne, opération qu’il donna en quelque sorte comme sienne, pour avoir été le premier à la pratiquer sous les yeux de l’inventeur, il eut de vives discussions avec plusieurs de ses contemporains, entre autres Piett, Baudelocque et Lauverjat. Il fit preuve, dans maintes circonstances, du plus honteux charlatanisme ; aussi doit-on s’étonner qu’il ait occupé à la Faculté de médecine de Paris la première chaire d’accouchement à côté de Baudelocque », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, op. cit., t. 10, p. 399. Saint-Ernest revendique donc le droit d’adopter une conduite peu scrupuleuse pour faire fortune.[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais, on fait sa fortune comme un Laffecteur », leçon également retenue dans l'édition Paulin de 1844. L'expression « comme un Leroy » apparaît en revanche également dans l'édition Paulin de 1846.. — Tu étais jeune, tu pouvais attendre, Saint-Ernest. La célébrité ne vient pas en un jour. — Et les gardes du commerce[Par Marc Vervel] « Garde du commerce : officier subalterne chargé d’exécuter les contraintes par corps », article « garde », TLFi. Les gardes du commerce s’occupaient en particulier d’arrêter les personnes endettées. auraient-ils attendu ? Jérôme, tu ne connais pas ton siècle : il est peu casuiste[Par Marc Vervel] Ici, le terme est plus ou moins l’équivalent de « sans nuances », ou encore de « peu compréhensif ». La casuistique, ou science des cas, concerne la théologie morale. Les jésuites enseignaient en particulier l’étude des « cas de conscience ». De nombreux dictionnaires de cas de conscience (souvent en latin) servant d'appui à cet enseignement sont encore publiés au XIXe siècle. . Qu’on soit riche, c’est tout ce qu’il veut. A-t-on jamais demandé aux millions d’où ils viennent[Par Marc Vervel] Ici commence un passage consacré à l’ivresse de spéculation du XIXe siècle, aux délits financiers et aux escroqueries en tous genres qui prospèrent alors. Le thème a déjà été abordé dès le début de l’ouvrage ; il est alors déjà largement présent en littérature, notamment chez Balzac, avec par exemple La Maison Nucingen paru en 1837, où Nucingen, banquier peu scrupuleux, manipule les cours boursiers, distille les fausses informations et met en place des montages financiers complexes à la limite de la légalité. Voir à ce sujet la question du puff, avec par exemple supra, au Chapitre III de la Première Partie, la note associée à Flouchippe. , s’ils sont le fruit de cinq ans de prison passés à la Conciergerie[Par Marc Vervel] La Conciergerie, qui se trouve sur l’île de la Cité, a d’abord fait partie de l’ancien palais royal avant de devenir une prison au XIVe siècle – elle l’est encore au XIXe siècle : Louis-Napoléon Bonaparte y a été enfermé en 1840 après une tentative ratée de soulèvement de la ville de Boulogne-sur-Mer. , s’ils se composent de la dépouille des joueurs ruinés au biribi[Par Marc Vervel] Jeu de hasard, proche dans l’esprit du loto, importé d’Italie au XVIIe siècle, et qui connaît une certaine vogue dans la première moitié du XIXe siècle. Il fait partie des jeux d’argent interdits entre 1836 et 1838. François Guillet, « Le temps suspendu : les jeux d’argent en France de la Révolution à la monarchie de Juillet », Revue d’histoire culturelle, 2021. Le mot est ensuite réinvesti, y compris dans sa variante « biribiri » , selon diverses acceptions (« j'ai été chargé, il y a trois semaines, d'aller saisir ce brigand-là au milieu des forêts, des marécages et des fausses savanes, ou biri-biri », Eugène Sue, Aventures de Hercule Hardi, 1840) en lien avec les bagnes dits « de Biribi », ce réseau de camps disciplinaires (bagnes) pour l'armée française (déserteurs, réfractaires etc.) en Afrique du Nord, créé en 1818, sans que la logique d'un tel transfert de sens soit claire : « L’origine du terme est aisée à repérer, de l’italien biribisso, un jeu de hasard attesté en France dès 1648 dans les allées du Palais-Royal [...] les raisons de son emploi pour désigner les bagnes militaires d’Afrique du Nord ne sont pas très sûres : certains évoquent l’homologie entre les billes du jeu et les cailloux que l’on casse à Biribi, d’autres y voient une allusion au mauvais tirage, au mauvais numéro, à ce qui peut vous envoyer pour un rien au pénitencier ou à la Discipline. », Dominique Kalifa, Biribi, Paris, Perrin, 2009. ou à la roulette, s'ils dérivent de dépêches télégraphiques exploitées dans la primeur[Par Marc Vervel] Le XIXe siècle connaît le délit d’initié. Au cours des années 1830, les frères Blanc, basés à Bordeaux, ont frauduleusement utilisé le système télégraphique de Chappe normalement réservé à l’administration pour connaître précocement les valeurs des marchés parisiens et investir en conséquence sur le marché local. La question du délit d'initié joue un rôle important dans le Lucien Leuwen de Stendhal écrit en 1835. , de négociations d’emprunt pour le compte d’états obérés[Par Marc Vervel] Les emprunts publics sont une importante source de spéculation au XIXe siècle, dans un moment où se conforte le modèle de l’État-Nation. Quand rien ne garantit que l’État pourra reverser les rentes prévues, il y a encore là une occasion de spéculation, comme ce fut le cas en France au moment de la Restauration. Pour un exemple à propos des spéculations sur l'emprunt national de 1821, Claudio Jannet, Le Capital, la Spéculation et la Finance au XIXe siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1892, p. 400. La question de la dépense publique est dès lors très sensible dans les débuts de la monarchie de Juillet et fait l’objet de débats passionnés à la Chambre des députés. Hélène Emesle, « Réglementer l'achat public en France (XVIIIe-XIXe siècle) », Genèses, 2010/3 (n° 80), p. 8-26. Voir aussi Isabelle Rabault-Mazières, « Discours et imaginaire du crédit dans la France du premier XIXe siècle », Histoire, économie & société, 2015/1 (34e année), p. 48-64., de remboursements américains, de vaisseaux de carton, de fournitures sans contrôle, d’adjudications sans concurrence[Par Marc Vervel] « Adjudication : Acte par lequel sont mis en libre concurrence soit des personnes qui désirent acquérir un bien meuble ou immeuble, soit des entrepreneurs qui s'offrent à prendre en charge des travaux ou des fournitures », TLFi. La formule est donc oxymorique., de commandites[Par Marc Vervel] « Société commerciale comprenant d'une part des associés gestionnaires solidairement et personnellement responsables, d'autre part un ou plusieurs associés bailleurs de fonds, responsables jusqu'à concurrence de leurs apports », TLFi. La « commandite imaginaire » vise à l’évidence à capter des fonds destinés à être gérés par une société qui n’existe pas. Là encore, Flouchippe n’est pas loin. Voir supra la note associée à « commandite » dans le chapitre III. imaginaires, de banqueroutes particulières[Par Marc Vervel] La liste des manœuvres frauduleuses continue. Paturot a lui-même été confronté plus haut, avec Monsieur Flouchippe (voir supra, Chapitre III de la Première Partie), à un aventurier sans scrupules inventant de chimériques sociétés étrangères dont on retrouve ici l’évocation indirecte. Comme on a pu le souligner d'emblée, le chapitre est placé sous le vent, la blague de Robert Macaire, dont Flouchippe (voir la note associée à ce nom et au terme de « commandite » au Chapitre III de la Première Partie) est l'une des incarnations ; blague consubstantiellement liée au phénomène de la bulle financière, fondée précisément sur l'absence de fonds et de fondement des titres financiers. Précisons que « les emprunts américains » peuvent renvoyer à la crise financière de 1837, liée à une spéculation de la Banque des Etats-Unis sur le coton, spéculation sur des capitaux qu'elle n' a pas ! (voir Bertrand Gille, « Les crises vues par la presse économique et financière (1815-1848) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 11/1, 1964, p. 5-30.). ou publiques[Par Marc Vervel] « Banqueroute : impossibilité déclarée de faire face à ses engagements et de payer ce qu'on doit. », TLFi. La banqueroute est associée à l’idée de fraude. En mettant sur le même plan l’individu et l’État, Saint-Ernest renvoie à un rapport généralisé à la tromperie et à l’escroquerie. Dans le droit de l'époque, régi par le Code du commerce de 1807, même si l'on distingue la banqueroute simple (le failli n'a pas commis de malversations et peut être réhabilité. Voir César Birotteau) de la banqueroute frauduleuse, la faillite est pensée comme une faute (et c 'est bien le cas de César Birotteau). Voir également infra, dans le Chapitre XII de la Première Partie, la note associée au mot « banqueroute ». ? Les millions sont là, c’est l'essentiel. Pourvu que le code pénal[Par Marc Vervel] Il s’agit du Code pénal de 1810, en vigueur jusqu’en 1994. L’expression renvoie dans le sillage de Balzac à l’idée que la société est plus attentive aux normes et aux formalités sociales qu’aux questions de morale en tant que telles. C’est aussi la question de la criminalisation de nouvelles pratiques spéculatives et financières dont le caractère frauduleux apparaît au cours du siècle qui est en jeu. Matthieu Oliveira, « Fraudeurs, faussaires et faillis : étude sur la criminalité d’affaires au XIXe siècle », dans Gérard Béaur (éd.), Fraude, contrefaçon, contrebande de l'Antiquité à nos jours, Genève, Librairie Droz, « Publications d'histoire économique et sociale internationale », 2007, p. 295-308. n’ait rien à y voir, le monde les respecte sans s’inquiéter quelle en est l’origine. Soyons donc riches, et nous serons toujours assez considérés[Par Marc Vervel] Cette tirade contre les divers types d'escroqueries sera poursuivie par Reybaud dans César Falempin, ou les idoles d'argile, par l'auteur de Jérôme Paturot (Michel Lévy, 1845), récit d'une vaste escroquerie pour la construction d'un chemin de fer en Espagne (voir aussi supra, le chapitre III et le chapitre X de la Première Partie sur cette question). . — Saint-Ernest, tu fais le fanfaron de vice[Par Marc Vervel] « Vieilli. Un fanfaron de + subst. Personne qui affecte avec ostentation des qualités ou des défauts qu'elle n'a pas. Ce seroit ce jour-là, s'écrie-t-il [Guez de Balzac], que le monde connoîtroit que je ne fais point le fanfaron de philosophie (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 2, 1842, p. 66). Roland était un vrai fanfaron de vices (Ponson du Terr., Rocambole, t. 4, 1859, p. 350) », TLFi ; « Un fanfaron de vice, se dit de celui qui se vante d’être plus corrompu qu’il ne l’est en effet. », Dictionnaire de l’Académie française. On touche ici à la définition même du blagueur, du « puffer », qui trompe non par le mensonge mais par la hâblerie, la fanfaronnade (voir supra la note associée à Flouchippe dans le chapitre 3), « preuve », s'il en était besoin, que tout ce chapitre (et bien d'autres) participent de cette logique (voir supra l'Introduction critique). . — Non, Jérôme, j'ai tout raisonné. Tu as pu voir ce qu’il en est de la profession de médecin. L’encombrement y est grand et le succès difficile[Par Marc Vervel] A la décharge de Saint-Ernest, son constat n’est pas absolument erroné. La profession est très hiérarchisée, et la situation des médecins est loin d’être toujours enviable. Stanis Perez, Histoire des médecins, Paris, Perrin, 2015. On trouvera sur le sujet des éléments chiffrés intéressants dans le chapitre III de l'ouvrage de Jacques Léonard, La Vie quotidienne du médecin de province au XIXe siècle, op. cit. . On court vingt ans après une clientèle[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « clientelle ». L'édition Paulin de 1844 retient l'orthographe "clientèle". , et le travail arrive à l’âge où il faudrait se reposer. Qu’irai-je faire dans cette foule où l'on se coudoie ? Affronter la chance laborieuse des concours[Par Marc Vervel] Le recrutement des médecins d’hôpitaux se fait sur concours depuis 1811, et la pratique de l’internat se répand ensuite progressivement, dans un souci de professionnalisation du métier. Les concours pour les chaires avaient été supprimés sous Louis XVIII à la suite de révoltes d’étudiants soutenus par leurs professeurs (les médecins tendaient de manière générale à être regardés avec défiance comme des « voltairiens » par les pouvoirs publics sous la Restauration) ; le concours pour les chaires de Faculté a été rétabli sous Louis-Philippe par l’ordonnance du 5 octobre 1830. Ce que déplore en tout état de cause Saint-Ernest, c’est l’évolution de fond d’une profession de plus en plus cadrée et institutionnalisée - on notera au passage l'oxymore « chance laborieuse », qui témoigne de son peu de goût pour le travail de préparation des concours. Voir l'ouvrage de Jacques Léonard, op. cit., p. 31, pour des statistiques sur les reçus à l'internat (25 à l'internat des hôpitaux de Paris par an pour la période envisagée) et au doctorat (une moyenne « de 400 par an, avec un fort "clocher" entre 1832 et 1840 et une dépression entre 1844 et 1850 ») qui éclairent la phrase de Saint-Ernest. ; concours pour un hôpital, concours pour une chaire ; monter ainsi d’échelon en échelon, me tuer pour avoir le droit de guérir les autres ? C'est un métier de dupes, Jérôme ! — C’est-à-dire que tu aimes mieux faire ton chemin par le charlatanisme[Par Marc Vervel] Voir supra la note associée à ce terme au Chapitre X de la Première Partie.. — Le charlatanisme, voilà un singulier mot. Et dis-moi, Jérôme, où il n’est pas, le charlatanisme ? C'est du plus au moins seulement[Par Marc Vervel] Saint-Ernest veut dire que le charlatanisme concerne à des degrés différents la pratique médicale en général. . Dans notre état, par exemple, veux-tu que je te fasse la récapitulation des charlatans ? — Tu vas arranger cela à ta manière. — Non, je n’exagérerai rien : d’ailleurs, les exemples sont là. On voudrait inventer, mon cher, qu’on resterait au-dessous de la réalité. — Eh bien, je t’écoute. — Je ne te parlerai pas, Jérôme, des petits stratagèmes fréquents entre docteurs pour se supplanter mutuellement, pour s’enlever la clientèle des grandes maisons. C’est l’histoire de tous les métiers, et le nôtre ne saurait faire exception. Il est inutile aussi de recommencer, après Molière[Par Marc Vervel] Allusion en particulier au Malade imaginaire. Les « pièces à médecins » de Molière sont largement représentées sous la monarchie de Juillet (Patrick Berthier, « Images du médecin dans le théâtre de la monarchie de Juillet », Épistémocritique, « Théâtre et médecine », 2016, p. 53-72., la liste des déceptions[Par Marc Vervel] « Déception » a ici le sens de « tromperie ». de notre art, de ces affections imaginaires entretenues avec le plus grand soin, de ces ordonnances inoffensives, mais inertes[Par Marc Vervel] Terme spécialisé, qui renvoie à l’absence d’effet d’une substance donnée. En contexte, inutiles, inefficaces., multipliées dans l’intérêt et quelquefois avec la complicité du pharmacien[Par Marc Vervel] Reybaud reprend le thème de la collusion entre médecin et pharmacien, présente par exemple chez Huart, lequel met notamment en scène une figure de médecin « philanthrope » qui refuse de se faire payer mais dont les ordonnances sont extrêmement coûteuses. Louis Huart, Physiologie du médecin, op. cit., p. 58-63. Une vignette de Trimolet, p. 63, montre le médecin et le pharmacien faisant leurs comptes au terme de leurs opérations. ; de ces consultations fantastiques[Par Marc Vervel] « Fantastiques » : sans rapport avec la réalité, et donc absurdes. où il est question de tout, excepté du malade ; de ces opérations aventureuses où la vie d’un homme[Par Marc Vervel] Si la figure du médecin évolue au XIXe siècle, des connotations inquiétantes ne manquent pas de s'y rattacher obstinément. Le personnage du docteur hérite de traits imaginaires tenant à l’ancienne association du médecin au bourreau ou encore au boucher. Le savoir propre dont il dispose (quand on lui reconnaît un tel savoir), mais aussi l’indifférence à la douleur voire à la vie dont on peut le taxer (puisqu’il se situe au carrefour du soin et d’un rapport à l’expérimentation s’exerçant sur les corps) tout autant que les accusations de charlatanerie en font une figure ambiguë, voire potentiellement menaçante. Le motif traditionnel en littérature du médecin peu scrupuleux, véritable danger pour le malade, peut se voir dès lors réinvesti à nouveaux frais. On peut penser par exemple au pamphlet visant la figure de Broussais, Les Médecins Vampires, Poème anti-phlogistique, dédié aux modernes Sangrado, Paris, chez les libraires du Palais-Royal, 1826, qui met en scène la vaine polémique entre un médecin établi et un empirique sous les yeux d’un patient impuissant, victime de leurs querelles. Alexandre Wenger, « Imposteurs ou demi-dieux ? Les médecins dans la littérature », Les Tribunes de la santé, 2023/1 (N° 75), p. 17-24. Les médecins peuvent eux-mêmes invoquer ces critiques pour démarquer leurs propres pratiques de celles des charlatans : « L’homme le moins éclairé, atteint d’un mal incurable, a bientôt deviné l’opinion de son médecin. Étonné de l’inefficacité des remèdes, fatigué de la longueur du traitement, peu satisfait des réponses évasives que l’on fait à ses questions, il quitte l’emploi des palliatifs, et s’abandonne avec confiance au charlatan qui lui promet hardiment de le guérir. Heureux lorsque les remèdes qu’on lui administre, au lieu de substances inertes, incapables de nuire, ne recèlent pas des poisons dangereux ! », A. Richerand, Des erreurs populaires relatives à la médecine (1810), Paris, chez Caille et Ravier, 1812, p. 313. sert d’enjeu à la gloriole[Par Marc Vervel] Gloriole, « petite gloire qu’on tire de petites choses », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863-1874, t. II, p. 1885. La quête de gloire n’est pourtant ici pas toujours absurde - le XIXe siècle connaît nombre de médecins célèbres, de Bichat ou Laennec à Pasteur ou Claude Bernard. du praticien. Tout cela n’est pas nouveau : oublions-le. Négligeons aussi cette invention plus moderne de bals et de concerts donnés à une clientèle ou convoitée ou acquise, et les festins, ornés de vins mousseux, qui réunissent de loin en loin les dispensateurs de l’éloge et les organes de la publicité[Par Marc Vervel] Au XVIIIe siècle est apparue la figure du médecin mondain, faisant montre de son savoir dans le cadre des salons. Au XIXe siècle, la spectacularisation de la profession s’accentue et revêt de nouvelles formes, avec en particulier les démonstrations médicales. Le docteur est une figure publique, et doit faire montre de son savoir pour asseoir sa légitimité. Mais il peut aussi s’engager dans les stratégies médiatiques de l’époque, dont témoignent les publicités médicales et pharmaceutiques - comme en témoigne le chapitre 3 de la Physiologie du médecin de Louis Huart sur « les différents moyens de se rendre célèbre ». Claude Sachaile, dans Les médecins de Paris jugés par leurs œuvres, Paris, chez l’auteur, 1845, dresse le catalogue des pratiques de ses confrères, en dénonçant vertement ceux qui cherchent le succès en usant de telles méthodes au risque de déroger aux règles déontologiques du métier, à l’image de l’officier de santé Bésuchet : « M. Bésuchet est encore un des hommes que l’exemple des Giraudeau et des Charles-Albert a séduits, c’est-à-dire qui trouvent qu’on a tort de chercher le succès par la science quand la publicité offre un moyen tout aussi légal, mais infiniment plus commode pour quiconque a le courage de s’y engager », p. 107. (voir supra, dans le chapitre X de la Première Partie, la note sur « gastrite »).. C’est du charlatanisme, sans doute, mais celui-là n’a jamais tué personne. — Au contraire. — Nous voici aux véritables charlatans. D’abord les homœopathes[Par Marc Vervel] Commence ici la satire de l’homéopathie, inventée par Samuel Hanehmann (1755-1843) à la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit bien d’une « médecine atomistique » et d’une « médecine des semblables », le principe étant de soigner les maladies par injection ou absorption à doses infinitésimales de drogues qui provoquent les mêmes symptômes que ceux de la maladie que l'on veut soigner.. « Similia similibus curentur » est sa devise (« le semblable est guéri par le semblable). Cette méthode thérapeutique, lointainement inspirée d’Hippocrate et dont les principes s’opposent à ceux de la médecine moderne, est alors à la mode, comme en témoignent les manuels alors consacrés à ce sujet et les diverses traductions de l’Organon de Hanehmann régulièrement publiées au cours du XIXe siècle. Mais elle est aussi très décriée, notamment par des scientifiques dénonçant les « rêveries qui occupent en ce moment quelques esprits oisifs, une partie du public, et enfin quelques personnes qui ont besoin pour obtenir une certaine considération, de recourir à des moyens au-dessus de l’intelligence humaine, et que par conséquent ils ne comprennent pas eux-mêmes », Alexis Bompard, Lectures sur l’histoire de la médecine depuis les temps reculés jusqu’à nos jours. Homéopathie, Paris, chez l’auteur, Rouvier et Le Bouvier, 1835, p. 4. Voir notamment sur ce sujet Olivier Faure, Praticiens, patients et militants de l’homéopathie en France et en Allemagne (1800-1940), Presses universitaires de Lyon-Boiron, 1992. Cette médecine sera également l'objet de nombreuses critiques humoristiques. On se reportera à la planche n° 60 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 5 novembre 1837, ou encore à la Physiologie du médecin de Louis Huart et, plus tard, au personnage de Pellerin dans L'Education sentimentale - figure typique de l'imposteur/suiveur, de la blague et du vide. Un hôpital homéopathique sera fondé à Paris en 1870 dans le quartier de Vaugirard.[Par Marc Vervel] L'édition du National (29/9/1842) donnait : « D'abord, les oméopathes ». L'édition Paulin de 1844 corrige déjà pour "homeopathes". . Tu ne connais pas. Jérôme, la médecine atomistique, la médecine des semblables. Se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d’une brûlure : c’est, comme tu le vois, le procédé de Gribouille[Par Marc Vervel] « Gribouille, usité seulement dans cette locution : Fin comme Gribouille qui se jette dans l’eau crainte de pluie, se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. II, p. 1933. Il s'agit à l'origine d'un personnage de conte populaire, équivalent à certains égards du « trickster » anglais, et dont on trouve la trace à partir du XVIe siècle pour désigner une figure de jeune fou ou de doux naïf bien particulière ; voir François Sigaut, « Les techniques dans la pensée narrative », Techniques & Culture, 2004/43-44. George Sand publiera une Histoire du véritable Gribouille en 1850. élevé à la hauteur d’une théorie. Un homme a la fièvre : le remède est indiqué ; il faut lui administrer ce qui la lui donnerait s’il ne l’avait pas. Similia similibus[Par Marc Vervel] « similia similibus curantur », soit littéralement « les semblables sont soignés par les semblables ») : formule liée à la théorie des signatures, et qui devient l’étendard de l’approche homéopathique. Elle est reprise d’Hippocrate et de Paracelse. Voir la planche n° 60 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 5 novembre 1837, où le principe homéopathique est celui de la blague elle-même, en vertu de la réversibilité et de la circularité qui la caractérisent (voir supra la note associée à « châteaux en Espagne » dans le Chapitre III de la Première Partie). Robert Macaire s'adresse à son fidèle acolyte Bertrand: « Tu vas porter cette note aux journaux./- Un provincial, ayant par mégarde avalé une blague, devient subitement chauve et insolvable. Le célèbre Dr Robert Macaire en conclut que les blagues ruinant les uns doivent d'après le système homéopathique enrichir les autres. Ce traitement médical lui a complètement réussi. Avis aux perruques./Et comme je suis nommé dans cet article, demain, en vertu de la loi du 9 7bre 1835, je réclamerai l'insertion de la lettre que voici:/Monsieur le rédacteur,/Je vous prie de déclarer que vous ne tenez pas de moi l'article dans lequel vous m'avez nommé hier; je m'occupe il est vrai de guérir la Calvitie (rue Belle-Charge, N° 1), mais je la traite par un autre moyen que celui dont vous parlez. /J'ai l'honneur, etc./ Robert-Macaire (rue Belle-Charge, N° 1). ». Mais comment administrer la drogue ? voilà où est la découverte. Les onces, les gros[Par Marc Vervel] La mise en place du système métrique sous la Révolution n’a pas mis fin à l’ancienne approche, qui reposait notamment dans le domaine de la pharmacopée sur la référence à l’once (environ 30 grammes) et au gros (environ 4 grammes). En 1837 a été promulguée une loi visant à imposer définitivement le nouveau système et à mettre fin à la confusion ambiante. Elle ne sera appliquée qu'au 1er janvier 1840, et inspirera à Daumier cette caricature intitulée « Poids et mesures » de la série « Actualités », parue dans La Caricature du 2 février 1840: « Dites-moi donc: Mme Gavin en v'là des inventions ! j'vas m'acheter une robe et on me parle étranger, ils me baragouinent des Mètres, des Thermomètres et des Baromètres!... a-t-on vu ça. - Et moi donc, la fruitière au lieur de quatre onces de beurre elle m'emberlificote avec des grammes ! des Filagrammes et des Programmes ! »., ancien style ; les décagrammes, nouveau style, sont supprimés : il n’y a plus que des millionièmes. Tout médicament se dose par millionièmes : moins il y en a, plus il agit, d’après la logique de tout à l’heure. Qu’en résulte-t-il ? un avantage immense, celui de concentrer la nature entière dans une boîte portative, de favoriser le cumul de la pharmacie et de la médecine, du remède et du conseil, de la potion et de l’ordonnance. Que les paralytiques marchent, que les sourds entendent, que les pulmoniques respirent[Par Marc Vervel] Le passage joue du contraste entre la référence biblique à la guérison du paralytique (Luc, 5, 17-23) ou de l’aveugle (Marc, 10, 46-52) et le jargon scientifique moderne (le pulmonique souffre d’une affection des poumons). C’est la croyance quasi-religieuse dans les pouvoirs d’une pseudo-médecine d’époque qu’il s’agit de moquer. ; avec un simple atome, tous ces miracles vont s’opérer. Seulement, il importe que l’atome soit spécifique[Par Marc Vervel] « Médicaments ou remèdes spécifiques, ceux qui guérissent, constamment et par un mécanisme inconnu, certaines maladies, comme le quinquina pour les fièvres intermittentes », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. IV, p. 2029., parfaitement préparé, consciencieusement pesé, et pour cela il faut qu'il sorte de la boîte du docteur. Coût : quinze francs l’atome, cinq francs la visite. Total, vingt francs. Lâchez le napoléon[Par Marc Vervel] La pièce de monnaie à l'effigie de Napoléon a une valeur de vingt francs. A titre de repère, un franc 1820 correspond à 4,5 euros (la monnaie se dévaluant progressivement au cours du siècle). Source : fiche pratique d'Erik Leborgne sur Fabula. Sur ces questions, voir aussi supra l’avertissement., et le tour est fait. Vous êtes guéri par la méthode des semblables, et vous rendez heureux l’un de vos semblables[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : le médecin homéopathe tend à ses malades une minuscule pilule destinée à guérir tous les maux. Il est présenté ici comme l'homme de la parade (sur son estrade), comme le banquiste, indissolublement lié au puffer, au blagueur. La formule « Lâchez le napoléon, le tour est fait » renvoie au motif récurrent de la caricature qui dénonce la blague politique. L’homéopathe est en outre présenté ici comme un prédicateur – homme du sacerdoce, il a même sa « Bible » à la main, ici l’Organon de Hahnemann - autant que comme un guérisseur. Sur la table près de lui, un mortier et une balance renvoient au pesage infinitésimal des substances à administrer. Le discours, bien plus que les substances, semble constituer en soi une voie de guérison pour des malades en proie au délire à l’audition de la bonne parole, et les béquilles désormais inutiles sont jetées en l’air, même s’y mêle aussi le bonnet de coton dont Paturot voudrait bien se débarrasser, mais qui continue malgré tout à encombrer tel personnage dans l’image. Si toutes sortes d'invalides sont présents, ils ne sont pas au même degré sensibles à la bonne parole, comme en témoignent les figures du sourd ou du chien impavide du mendiant aveugle.[Par Marc Vervel] Le feuilleton ajoute après « vous rendez heureux l'un de vos semblables » : « On peut en mourir, mais le docteur en vit : c'est le but de l'institution ». La phrase est conservée dans l'édition Paulin 1844. Elle disparaît dans l'édition Dubochet et dans Paulin 1846.. — Mais tu me cites des exceptions, Saint-Ernest. — Des exceptions ! elles dominent la règle[Par Marc Vervel] Reformulation paradoxale de l’adage « l’exception confirme la règle ». L’expression originale remonte au droit latin (voir la maxime traditionnelle « exceptio firmat regulam in casibus non exceptis »), et renvoie à la nécessité de délimiter clairement le périmètre de la loi en rappelant qu’hors certains cas bien précis, c’est bien elle qui s’applique. Si l’exception domine la règle, c’est l’idée même de loi qui se trouve subvertie.. Aux magnétiseurs[Par Marc Vervel] Saint-Ernest poursuit le catalogue des pseudo-sciences à la mode, selon une approche qu’on trouve dans les diverses satires et physiologies d’époque. Il attaque maintenant le « magnétisme animal » inventé par Franz Anton Mesmer (1734-1815), selon lequel les maladies sont dues au blocage du fluide universel dans lequel baigne toute existence. Le marquis de Puységur (1751-1825), a remis à la mode le magnétisme au tournant du XIXe siècle en l’associant à des techniques d’hypnose inédites et d’allure spectaculaire. Nicole Edelman, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », Les Tribunes de la santé, 2017/2 (n° 55), p. 21-27. Dans les années 1840, divers rapports et études ont largement mis en évidence les limites du magnétisme, qui garde néanmoins ses défenseurs tel Dupotet de Sennevoy, et reste pratiqué. Il est vrai qu’il permet de mettre en évidence l’existence de phénomènes tels que le somnambulisme, le sommeil hypnotique ou l’autosuggestion, dont la médecine officielle peine à rendre compte, et que divers courants s’en revendiquent, dont certains entendent s’en tenir à une approche scientifique quand d’autres revendiquent d’en appeler à des forces d’allure quasi surnaturelle. , maintenant. Avec quel organe lis-tu, Jérôme? — Belle question ! avec les yeux. — Ancien procédé : nous avons changé cela. Quand tu le voudras[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : les séances de magnétisme revêtent un caractère spectaculaire, qui peut frapper les esprits et sembler à la limite du surnaturel (voir la séance de magnétisme dans Ursule Mirouet de Balzac, paru en 1841 en feuilleton, où la référence à Swedenborg est omniprésente) mais dont les résultats sont aussi régulièrement dénoncés ou moqués, notamment par les caricaturistes de l’époque – Daumier imagine sans surprise Robert Macaire en magnétiseur. La gravure de Grandville reprend de son côté et comme à l’habitude des motifs du texte de Reybaud : la jeune femme lit un texte grec, sans doute au moyen de « l’épine dorsale ». La mèche de cheveux qui se trouve sur ses genoux est selon la tradition mesmérique particulièrement chargée en magnétisme. On notera le petit tablier et la collerette de la jeune femme qui renvoient à sa condition (voir la planche n° 83 des Cent-et-Un Robert Macaire, parue dans Le Charivari du 26 août 1838, où Grandville féminise et rajeunit Bertrand déguisé en Gothon). Des termes grecs se devinent malaisément et renvoient au passage au caractère cryptique et vide du savoir mobilisé par les charlatans - on distingue le mot « ophtalmos » (œil) ou encore « empeirikos », adjectif utilisé par Galien qui donne directement notre « empirique » et se voit largement mobilisé ici., je te ferai connaître d'intéressants sujets qui voient l’heure par l'estomac, et, pour leur agrément particulier, lisent par l’épine dorsale[Par Marc Vervel] Reybaud exagère à peine. Le magnétisme est utilisé pour guérir les malades, mais aussi pour toutes sortes d’expériences spectaculaires où le patient peut par exemple faire preuve de divination, s’avérer soudainement doté d’un savoir dont il ne dispose pas en temps normal, ou encore se montrer en mesure d’utiliser les pouvoirs insoupçonnés de sens secrets. Dans le cadre des démonstrations magnétiques, on peut tout à fait voir des sujets lire un texte les yeux fermés ou déchiffrer des langues inconnues. Le corps médical dénonce régulièrement ces pratiques : « dans le long espace de six ans, les premiers magnétiseurs de la capitale n’ont pu montrer […] qu’un ou deux exemples de la fameuse clairvoyance magnétique, qui permet de voir, dit-on, à travers les paupières fermées, et ces exemples, examinés de près, se réduisent à une jonglerie de la part d’un magnétisé plus fin que les commissaires [destinés à statuer sur la validité de leurs expériences]. À ceux-ci, du moins, on n’a pas osé produire des lectures faites par l’occiput, par l’épigastre, par les doigts. Cette fameuse jonglerie, bonne pour les gens du monde, a sans doute paru impraticable devant tant de médecins », Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi, Traité du magnétisme animal, Toulouse, Chez Senac et l’auteur, Toulouse, 1839, p. 43.. On se soulage ainsi la vue. Ce n’est pas tout : le magnétisme applique au corps humain cette méthode de lecture. Il ouvre les individus, les feuillette jusque dans le moindre recoin, et dresse la carte de leur intérieur avec une précision fabuleuse[Par Marc Vervel] Les sujets auraient de fait accès de manière directe, dans le cadre de la transe magnétique, à l’intérieur de leur corps. « Face à la médecine conventionnelle, le somnambulisme magnétique demeure un sujet particulièrement problématique puisque son existence est même niée par une commission académique française en 1837… Il est vrai que cet état modifié de conscience a fabriqué des formes neuves et inédites de charlatanisme puisque, comme le jeune valet de ferme de Puységur, les êtres mis en état de somnambulisme magnétique disent voir l’intérieur de leur corps mais aussi celui des autres et de facto deviennent des guérisseurs », Nicole Edelmann, « Médecins et charlatans au XIXe siècle en France », art. cit.. Ordinairement c’est une simple jeune fille[Par Marc Vervel] Là encore, Reybaud fait référence à une pratique attestée, et qui remonte aux expériences de Puységur : en 1784, après qu’il avait procédé à des passes magnétiques sur un valet malade, ce dernier avait affirmé connaître sa maladie et être en mesure de la guérir. Les démonstrations de magnétisme mettent souvent en scène de jeunes femmes ignorantes, soudain capables de lire, et même de déchiffrer l’avenir. Ce trait est particulièrement critiqué par les adversaires du magnétisme. « Les magnétisés sont donnés comme des oracles, des précepteurs, des êtres supérieurs au reste du genre humain, et qui n’ont besoin ni de sens, ni d’études, ni de science, pour voir mieux ce que l’Institut et l’Académie de Médecine ont tant de peine à savoir ! Voilà un échantillon du progrès et de la philosophie de notre époque. La postérité le croira-t-elle ? Le monde éclairé se trouverait donc jeté au milieu des infirmes ? Le moyen de croire que la sagesse humaine trouve précisément sa lumière et ses règles parmi les rêveurs, les visionnaires, les fous, les jongleurs ? », Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi, Traité du magnétisme animal, op. cit., p. 129-130., une villageoise naïve qui se livre à cette autopsie intuitive sur la nature vivante. L’enfant des champs dort du sommeil magnétique, et y puise le don de la technologie[Par Marc Vervel] « Technologie » : « explication des termes propres aux différents arts et métiers », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. IV, p. 2159. médicale, la connaissance des simples[Par Marc Vervel] Plantes médicinales., la science du Codex[Par Marc Vervel] Il s’agit du Codex Medicamentarius sive Pharmacopoea Gallica de Foucroy et Vauquelin, datant de 1818, qui est la première pharmacopée officielle s’appliquant sur l’ensemble du territoire. Une seconde édition est parue tout récemment, en 1837, au moment où écrit Reybaud., enfin des particularités thérapeutiques et pathologiques qui font crier au miracle. Où a-t-elle appris ces secrets de l'art[Par Marc Vervel] « L’art » renvoie ici à la médecine., la pauvre innocente ? Qui lui a révélé le diagnostic et dévoilé les formules ? Il ne s’agit plus d'atomes celle fois, mais de fluide[Par Marc Vervel] « Fluide » : le fluide universel, qui constitue le principe explicatif de fond du système de Mesmer.. Il y a échange de fluide, et cela suffit pour communiquer à l'intelligence la plus grossière une faculté de seconde vue[Par Marc Vervel] La faculté de « seconde vue » peut se découvrir chez les patients les plus doués, qui dépassent par là leur seul savoir subjectif, et peuvent même à l’occasion voir l’avenir. Pour Hegel, qui se penche sur la question du magnétisme dans L’Encyclopédie des sciences philosophiques (1817), cette faculté existe bel et bien, et renvoie au moment où l’individu s’ouvre à l’âme universelle. Nicole Edelman, « Un savoir occulté ou pourquoi le magnétisme animal ne fut-il pas pensé «comme une branche très curieuse de psychologie et d’histoire naturelle»? », Revue d'histoire du XIXe siècle, 38/2009. Sur le motif du don de seconde vue, voir aussi Facino Cane de Balzac, paru en 1837.. Quelques passes, quelques attouchements opèrent la transfiguration[Par Marc Vervel] Les « passes », les « attouchements » renvoient aux manipulations du magnétiseur sur le corps du sujet. La « transfiguration » concerne l’entrée en transe hypnotique du patient. Le terme est aussi porteur d’une connotation religieuse, voire mystique.. Plus de baquet de Mesmer[Par Marc Vervel] Mesmer utilisait un baquet, sorte de cuve en bois autour de laquelle plusieurs personnes pouvaient prendre place, pour faire circuler entre elles le fluide universel et entraîner ainsi leur guérison., ni d’ustensile de ce genre : la médication magnétique a renoncé à sa batterie de cuisine. Cela est simple, comme bonjour[Par Marc Vervel] Expression récente au moment où écrit Reybaud. Elle semble attestée à partir des années 1820. « Nous disons que le péché originel est un péché dans lequel nous sommes conçus ; que diable, c’est simple comme bonjour… », Le Mercure de France, 1er janvier 1828, p. 141 ; « avoir soin de ses chevaux, souffrir quelquefois la faim, la soif, se battre quand il faut, voilà toute la vie du soldat. C’est simple comme bonjour », H. de Balzac, Le Médecin de campagne (1833), Paris, Werdet, 1834, t. II, p. 114-115. et supprime toute étude et tout travail. Prenez donc vos grades, aspirez à devenir membre de la docte faculté, pour vous voir éclipsé par une Gothon[Par Marc Vervel] Ce nom propre, diminutif du prénom Marguerite (Margot/ Goton/Gothon), désigne une fille de ferme ou une servante de cuisine, une femme sale et négligée, voire de mauvaise vie. « Diminutif populaire de Margoton ou Marguerite, signifiant le plus souvent une fille de campagne, une servante », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, op. cit., t. II, p. 1897. qui ne sait pas lire, si ce n’est dans le corps humain. Luttez avec vos yeux contre des sujets qui changent leurs doigts en verres translucides et leur estomac en binocles[Par Marc Vervel] Le binocle est un double lorgnon qui se porte à la main., qui devinent un tempérament [Par Marc Vervel] Renvoie à la médecine des tempéraments, fondée sur l’antique théorie des humeurs. Elle est alors en passe, sinon de disparaître, au moins de se transformer considérablement, un « tempérament » n’étant plus rattaché à une humeur donnée mais plutôt à une disposition organique. La notion continue cela dit à informer les catégories de pensée de l’époque, et L'Anthropologie d'Antonin Bossu (1882) lui donne encore une large place. Voir Frédéric Le Blay, « Des tempéraments à l’idiosyncrasie : évolution et permanence d’une définition physiologique de l’individu », Cahiers François Viète, III-4/2018. Dans la volonté générale de rendre le réel lisible, on assiste notamment à l'époque à une combinaison entre théorie des tempéraments actualisée, physiognomonie de Lavater, et phrénologie de Gall et Spurzheim (d'où peut-être l'enchaînement avec la phrénologie), témoin le Nouveau Lavater complet ou réunion de tous les systèmes pour juger les dames et les demoiselles [...] publiés par Messieurs Cabanis, Porta, Spurtzheim, Gall, Broussais, et autres savants, Paris, Terry, 18XX.sur une mèche de cheveux, suivent un homme à deux cents lieues de distance, pénètrent dans la pensée, et s’établissent d’une manière souveraine dans les replis du cœur. Conclusion : il n'y a plus d'autre médecine possible que le magnétisme ; l’univers appartient à la science du fluide animal et aux initiés qui possèdent l'art d’endormir le public. Et de deux ! — Soit ; je passe condamnation sur ceux-là. — Arrivons aux phrénologues[Par Marc Vervel] La phrénologie, d’abord appelée cranioscopie, preudo-science qui prétend étudier la psychologie et les fonctions du cerveau à partir de la configuration de la boite crânienne. Elle prend naissance au début du XIXe siècle avec les travaux de Franz Joseph Gall (1758-1828) et Johann Gaspar Spurzheim (1776-1832), qui se penchent plus précisément sur les « bosses crâniennes », ou protubérances ; elle tend progressivement à se combiner à la physiognomonie (qui la précède et se centre de son côté sur les traits et la forme du visage) dans le but de penser le rapport entre le corps et l'esprit humains. Concrètement, la phrénologie prétend inférer du développement de telle protubérance du crâne le développement correspondant de telle faculté du cerveau. En France, la phrénologie connaît un grand succès pendant la première moitié du siècle – sans faire pour autant l’objet d’un consensus scientifique –, et dans les années 1830 paraissent encore le Cours de phrénologie de Broussais en 1836, ou les Caractères phrénologiques et physiologiques des contemporains les plus célèbres, selon les systèmes de Gall, Spurzheim, Lavater, etc., de Théodore Poupin en 1837. Elle est volontiers qualifiée de « système des bosses » et Gavarni, en 1838, lui consacre, dans Le Charivari, une série précisément intitulée « Les Bosses ». Balzac mobilise volontiers la phrénologie ; dans Le Père Goriot, publié en 1834, Bianchon dit déjà de Goriot : « je lui ai pris la tête : il n’y a qu’une bosse, celle de la paternité, ce sera un père Éternel » ; et dans Splendeurs et Misères des courtisanes, Vautrin, « grand médecin des âmes » (p. 933), dira encore : « "L’homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l’amour." » Si la phrénologie se voit peu à peu contestée dans le champ scientifique à partir des années 1840, elle n'en continue pas moins à informer l'imaginaire collectif. Chez Flaubert, le modeste officier de santé Charles Bovary se fait offrir pour sa fête une superbe « tête phrénologique » ; ce détail confirme la nullité professionnelle du personnage mais dit aussi la persistance des discours ambiants. Sur l’histoire de la phrénologie, Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie (2000), Paris, La Découverte, 2020. : c'est encore une nuance[Par Marc Vervel] De fait, ces différents « courants » ne s’opposent pas les uns aux autres. L’homéopathie et le magnétisme se combinent par exemple dans nombre de manuels plus ou moins sérieux. Voir encore dans les années 1850 par exemple Emmanuel Rebold, La Médecine du pauvre et du riche, problème résolu par le triple-électro-galvanique, Paris, chez l'auteur, 1853.. La phrénologie embrasse un plus vaste dessein ; elle poursuit l'identification du monde moral et du monde physique. C'est le crâne qui nous fait courageux, aimables, bons, moraux, incorruptibles. Si la vertu descendait sur la terre, elle prendrait son siège dans les protubérances[Par Marc Vervel] Saint-Ernest reprend ici implicitement, contre les phrénologues, une conception médicale d’inspiration spiritualiste à l’image de celle mise en avant par Jean-Louis Alibert dans sa Physiologie des passions en 1827 : « C’est, en effet, au fond de l’âme que se trouvent les plus hautes comme les plus sublimes doctrines de la philosophie humaine. Les fondements de la morale humaine y reposent ; les principes immuables de nos devoirs y sont écrits en caractères sacrés », cité dans Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit., p. 238. La phrénologie est notamment attaquée pour son immoralité et son caractère matérialiste et areligieux.. Donnez au phrénologue le crâne d'un homme, et il vous dira ce qu’il est. Portez-lui toute saignante la tête d’un supplicié, et à l’instant il vous fera toucher du doigt la bosse du crime[Par Marc Vervel] Expression tirée des travaux de physiognomonie. La criminologie naissante se fonde pour partie sur des considérations phrénologiques, qui prendront toute leur ampleur à partir des années 1860 avec les travaux de Cesare Lombroso (1835-1909). Dans sa série de 1838 intitulée « Les Bosses » et publiée dans Le Charivari, Gavarni consacre une planche à « La bosse du vol ». L'expression s'est alors déjà largement vulgarisée.. Voilà son ambition, voilà sa gloire. Une supposition : un homme est curieux de connaître les facultés qui le distinguent ; il se rend chez un phrénologue et lui dit : « Prenez ma tête, et jugez-moi[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National donne simplement "Prenez ma tête", leçon également retenue pour l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 retient la nouvelle version.. » Celui-ci accepte l’offre et promène ses doigts sur la pièce de conviction avec une gravité scientifique. Quand il a bien vérifié l’objet, constaté les dépressions et étudié les éminences[Par Marc Vervel] « Constaté les dépressions et les éminences » : avec le mot « saillie », ces termes relèvent du vocabulaire spécialisé de la phrénologie. : « Monsieur, dit-il, voici une saillie qui me laisse croire que vous avez du penchant pour le vol. » Naturellement le[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : le patient et le modèle de tête dont se sert le phrénologue ne semblent pas avoir grand-chose en commun. Le caractère très marqué de cette tête phrénologique paraît notamment renvoyer aux représentations d’époque des criminels. Voir par exemple la description d’un voleur par Gall et Spurzheim : « Les organes supérieurs n’avaient qu’un développement défectueux ; l’organe d’une qualité malfaisante, au contraire, avait acquis un haut degré de développement et d’énergie, et cette qualité malfaisante était encore secondée par l’activité de la ruse. Cet homme était petit et trapu ; son front était très bas, déprimé en arrière, immédiatement au-dessus des sourcils très échancrés, latéralement au-dessus ses yeux, mais large et saillant vers les tempes. Sa physionomie n’annonçait aucune attention pour les choses raisonnables ; l’on n’y découvrit que la ruse et la malice. Était-il donc bien difficile de conclure, de l’organisation de cet imbécile, qu’il devait être incorrigible », F.J. Gall et G. Spurzheim, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, Paris, F. Schoell, t. II, 1812, p. 186. Quant au phrénologue, il pourrait évoquer François Broussais (1772-1838), qui avait créé la Société phrénologique de Paris en 1831 et publié un Manuel de phrénologie en 1836, voire Franz Joseph Gall lui-même. visiteur se révolte ; mais le savant ne s'en émeut pas. « Oui, monsieur, ajoute-t-il, et, en tenant compte de ce brusque enfoncement, vous iriez même au besoin jusqu’à l’assassinat. Du reste, vous devez être gourmand, jaloux, brutal et même un peu ivrogne. Voilà ce que m’indique parfaitement votre périphérie osseuse. » Telles sont les aménités de la phrénologie. Le crâne est une ruche où les péchés capitaux et les vertus théologales ont leurs cases assignées : ici la sobriété, là l’intempérance ; la probité à deux lignes de l'escroquerie ; la galanterie près de la fidélité[Par Marc Vervel] La phrénologie utilisait un vocabulaire codifié, avec « l'amativité », la « bienveillancivité »... (voir le catalogue de l'exposition L'Ame au corps, Paris, RMN, 1993).. L’équilibre des diverses cases constitue l’ensemble des qualités, des facultés, des sentiments de l'individu. Vive Dieu ! comme cette découverte simplifie le gouvernement des races humaines[Par Marc Vervel] On retrouve ici l’accusation d’irréligion portée à l’égard de la phrénologie. Un tournant spiritualiste s’observe d’ailleurs dans certains courants phrénologiques du début des années 1840, comme en témoignent les positions de Marchal de Calvi. Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit. p. 268. ! Avec un bureau des bosses[Par Marc Vervel] Ancien bagnard devenu chef de la Sûreté, Vidocq a bien recours à la phrénologie, dans Les Voleurs. Physiologie de leurs moeurs et de leur langage (1837) : « Je ne sais si les phrénologistes ont remarqué sur le crâne de certains voleurs qu’ils ont étudié, la bosse de l’imitation. Quoi qu’il en soit, l’imitation est le trait le plus caractéristique de la physionomie des voleurs de profession. Lorsqu’un des grands hommes de la corporation a adopté un costume remarquable, tous les autres s’empressent de l’imiter, et ils achètent chez les fournisseurs du voleur en renom les objets qui doivent servir à leur toilette ; cela est si vrai que très souvent le costume, les manières d’un homme, ont été un diagnostic qui me l’a fait reconnaître pour un voleur de profession. » Moreau-Christophe, ancien inspecteur général des prisons, va plus loin encore qui réunit l’antique théorie des tempéraments rajeunie par Cabanis, la phrénologie, la physiognomonie, la chirognomonie, et envisage les « signes constitutionnels », les « signes crânioscopiques », les « signes physiognomoniques », les « signes chirognomoniques », les « signes plastiques » et les « signes mimiques », pour répondre à la question : « À quels signes peut-on reconnaître un coquin ? » (L.-M. Moreau-Christophe, Le Monde des coquins. Physiologie du monde des coquins, Paris, Dentu, 1864 (2e éd.), chapitre VI). Il n’oublie pas, dans cette sémiologie du crime, les odeurs et souligne, entre autres traits, l’odeur reconnaissable entre toutes de Vidocq : « […] il portait fièrement sur un cou court et nerveux, une forte tête, légèrement penchée à gauche, ombragée d’une chevelure épaisse, de couleur fauve. Son front était large comme sa poitrine. Il avait le nez épaté, les narines ouvertes et velues, les oreilles séparées de la tête, la bouche grande et gaillarde, les lèvres contractées et gouailleuses, les joues pleines et fermes dans l’âge mûr, flasques et pendantes dans la vieillesse, les pommettes saillantes. Ses yeux étaient ronds, verts, petits, perçants. Ils brillaient parfois, comme des escarboucles, sous des sourcils fournis, arqués, proéminents. Son ventre était rondelet, ses épaules larges, son pied petit, ses bras courts et terminés par des mains nerveuses et poilues. Sa physionomie mobile prenait l’expression et la teinte qu’il voulait lui donner. Il y régnait plus de ruse encore que d’intelligence. Sa parole était enrouée. En colère, il rugissait. Son rire était moins un rire qu’un ricanement. Il marchait vite, et, quoique infatigable, il transpirait facilement. L’odeur qu’il exhalait alors vous montait moins au nez qu’à la gorge. Le cabinet du chef de la lre division, M. Le Crosnier, auquel ressortissait le service des prisons, et où, dès lors, j’ai eu souvent l’occasion de rencontrer le personnage, en 1832, avait besoin de fumigations guitoniennes chaque fois qu’il en sortait. » (op. cit., p. 229). On notera cela dit que dès le début des années 1840, Louis-Francisque Lélut conduit une série d’expériences qui lui permettent de récuser l’idée que les cerveaux criminels auraient des caractéristiques particulières. De manière générale, les expériences phrénologiques du début des années 1840 sont peu concluantes, et les attaques se feront de plus en plus virulentes au cours du temps - ce qui n'empêche pas les discours ambiants, on le voit, de continuer à y faire référence. Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, op. cit., p. 249-283., la police s’exerce à coup sûr, et la justice n’est plus que l’examen des boîtes osseuses. Les aptitudes sont tout de suite connues, les penchants signalés, et chaque année le prix Monthyon[Par Marc Vervel] Jean-Baptiste de Montyon (1733-1820), philanthrope à l’initiative de trois prix, dont le prix de vertu, remis chaque année par l’Académie française pour récompenser un acte ou un ouvrage particulièrement édifiant du point de vue de la morale. Balzac, qui aspirait à l’obtenir, y fait régulièrement allusion. « Il y a des mouvements de jupe qui valent un prix Montyon », Balzac, Théorie de la démarche, La Comédie humaine, Paris, Pléiade, t. XII, 1981, p. 288-289. Reybaud a lui-même obtenu ce prix en 1841. Ce prix est peu à peu tourné en dérision, et fréquemment cité sur le mode satirique pour se moquer de toute forme de morale officielle et traditionnelle. va chercher la plus belle protubérance du royaume dans la case du cerveau qui répond au mot de vertu. Tout se mesure au compas[Par Marc Vervel] La mesure du crâne se fait au moyen d’un instrument appelé « compas phrénologique »., et l'on moule les plus beaux crânes[Par Marc Vervel] Gall et Spurzheim avaient commencé à mettre en place une collection de moulages de têtes, en donnant une place importante aux hommes célèbres. La vogue phrénologique avait entraîné le développement de cette pratique, et certains, tel Lacenaire, ont légué d’eux-mêmes leur tête à des fins de moulage. Les « collections de têtes » peuvent être montrées au public – c’est tout l’objet du musée de la Société phrénologique de Paris. Ces crânes, très prisés des caricaturistes ou de sculpteurs qui avaient leur propre musée phrénologique, pouvaient même être commercialisés. On en trouvait par exemple chez Dantan, sculpteur et auteur de statuettes-charges des célébrités d'alors (dont celles de Balzac). pour l'instruction de la postérité. Et de trois ! — Le tableau est un peu chargé, mais n’importe. — Nous ne sommes pas au bout, Jérôme. Voici les hydropathes[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : l’image illustre l’idée exprimée quelques lignes plus loin selon laquelle « l’essentiel est de servir [l’eau claire] à froid, en douches, en bains, en couvertures mouillées, en boissons et en lotions ». La référence au canard est illustrée par le biais des pattes du buveur d’eau. Le médecin à l’arrière-plan contrôle les opérations sans avoir visiblement l’intention de se mouiller.[Par Marc Vervel] L’hydropathie est inventée par Vincent Priessnitz (1799-1851). Outre le traitement par eau froide, ce dernier prône l’exercice et la diète. Ses principes, qui se rattachent à un courant néo-hippocratique et vitaliste, apparaissent dans la littérature médicale des années 1830 avec par exemple une Notice sur l’hydrosudopathie, publiée chez Mansut en 1838 sons nom d’auteur, ou l’ouvrage d’Eudore Baldou, L’Hydropathie, traitement rationnel par la sueur, l’eau froide, le régime et l’exercice, Paris, Baillière, Dentu, 1841. L'hydropathie se voit très rapidement attaquée. Arnaud Baubérot, « Les vicissitudes de l’hydrothérapie en France », dans Histoire du naturisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 61-80. On notera que Reybaud suit ici le même ordre de présentation que celui adopté par Louis Huart.dans sa Physiologie du médecin., nouvelle invention, école de Priessnitz l’Allemand[Par Marc Vervel] Vincent Priessnitz (1799-1851), fondateur de l’hydropathie. . En tombant d’une montagne, mon brave Priessnitz se brise trois côtes[Par Marc Vervel] Priessnitz aurait effectivement inventé l’hydropathie à la suite d’un accident de jeunesse, au sujet duquel circulaient plusieurs versions. Sussana Czeranko, « Vincent Priessnitz (1799-1851) », dans Integrative Medicine: A Clinician’s Journal, 18(4)/25, 2019., et il invente l'hydropathie, c’est-à-dire l’art de guérir les humains avec de l’eau claire. L’eau claire, dont on n’avait pas jusqu’ici apprécié l’importance, reprend tout à coup le rang qui lui est dû. Priessnitz l’applique d’abord à sa charpente détériorée et se confectionne une membrure neuve à l’aide de l’élément méconnu, puis il étend si bien cette invention, qu’aucune maladie ne lui échappe. L’humanité a trouvé dans l’eau claire une nouvelle vie : l’essentiel est de la servir à froid, en douches, en bains, en couvertures mouillées, en boissons et en lotions. Des savants ont avancé que l’homme, dans les temps primitifs, tenait un peu du canard : si Priessnitz réussit, cette hypothèse pourra redevenir une vérité. Hors de l’eau claire, plus de salut[Par Marc Vervel] Reprise de l’expression traditionnelle « hors de l’Église, point de salut », que l’on trouve à l’origine sous la plume de Cyprien de Carthage. ! Et de quatre ! — Ceci, Saint-Ernest, est encore peu répandu. Ou sont les hydropathes[Par Marc Vervel] La remarque est juste – au regard du magnétisme ou de l’homéopathie, l’hydropathie est très peu répandue. ? — Je t’en citerai alors qui ont plus de célébrité : par exemple, les aigles de la médecine légale[Par Marc Vervel] La médecine légale prend peu à peu son essor au XIXe siècle. Les médecins mais aussi les officiers de santé peuvent assurer cette mission et produire une expertise médico-légale. Pour autant, Alphonse Devergie regrette encore le manque de connaissances pratiques des professionnels requis de produire une expertise, Médecine légale, théorique et pratique, Bruxelles, H. Drumont, 1837. Sur les limites de la médecine légale du XIXe siècle et les difficultés que rencontrent les praticiens, Sandra Menenteau, « L'art d'improviser. La pratique des autopsies médico-légales au XIXe siècle », Histoire des sciences médicales, XLVI/2, 2012, p. 151-162.. Voilà des chimistes infaillibles et bien rentés : on leur apporte un linge taché de sang : « Ceci, disent-ils, est du sang de femme, du sang de jeune homme, ou de vieillard , ou d’homme fait ; » le tout avec un imperturbable aplomb et au risque de laisser la vie d’un pauvre diable au fond de leur cornue[Par Marc Vervel] Ce passage, qui renvoie au rôle de l'analyse visuelle dans la pratique médicale, fait référence à la mise en place du « paradigme indiciaire », pour reprendre la formule de Carlo Ginzburg dans Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire (1986), Paris, Flammarion, 1989. Ce paradigme, notamment associé à la mise en place des techniques d’investigation policière modernes, triomphera dans la seconde moitié du siècle, mais ses prémisses se mettent en place plus tôt. La symptomatologie médicale repose intrinsèquement sur cette approche, et joue un rôle fondamental dans sa mise en place. Elle est rattachée ici à un savoir arbitraire, détaché des réalités et indifférent à la vie humaine. C’est indirectement la défiance à l’égard de la médecine légale naissante qui se donne à lire ici.. Pour l’empoisonnement par l’arsenic que n’ont-ils pas essayé? Un instant on a pu croire que la race des caniches allait disparaître[Par Marc Vervel] L’expérimentation animale n’a pas attendu le XIXe siècle pour exister, mais elle se développe considérablement avec François Magendie (1783-1855) – avant que Claude Bernard (1813-1878), dans les décennies qui suivent, n’en théorise et systématise l’usage. Magendie utilisait notamment de jeunes chiens pour ses expériences, qui portaient par exemple sur les nerfs rachidiens. ; la consommation en devenait effrayante. Trente caniches par jour, voués d’heure en heure à la boulette vénéneuse, à la chaudière d’eau bouillante et à l’appareil de Marsh[Par Marc Vervel] Les boulettes de viande données aux animaux visent à leur faire ingérer diverses substances. Des animaux pouvaient être plongés dans l’eau bouillante afin par exemple d’évaluer la température à laquelle ils décédaient. Le test de Marsh, rendu public par James Marsh (1794-1836) en 1836, vise à déceler la présence d’arsenic dans une substance donnée. Le passage fait ici plus particulièrement allusion à la fameuse affaire Lafarge : Marie Lafarge avait été accusée en 1840 d'avoir empoisonné son mari, maître de forges en Corrèze, avec des gâteaux à l'arsenic, et l'affaire avait donné lieu à une passe d'armes entre les médecins Orfila et Raspail ; l'appareil de Marsh, permettant de mesurer la dose d'arsenic dans les cheveux, avait été au centre des débats. A la fin des Peines de coeur d'une chatte anglaise (1842) de Balzac, qui voit l'empoisonnement du malheureux chat Puff, Grandville avait figuré cet appareil. ! Quelle moisson de victimes offertes au problème de l’intoxication et des taches arsenicales[Par Marc Vervel] L’appareil de Marsh vise notamment à détecter de telles traces. ! Mais les grandes gloires ne se font qu’ainsi : il faut joncher le terrain de morts pour devenir le héros des réactifs[Par Marc Vervel] Nom donné aux corps qui, par leur énergie et par divers phénomènes, décèlent, en peu de temps l’existence de quelques autres corps inaperçus », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. IV, p. 1494. et l’oracle des cours d’assises[Par Marc Vervel] C’est toujours la médecine légale, et de manière générale l’importance croissante du rôle des médecins dans le cadre judiciaire, qui fait l’objet de la charge.. — Vraiment, tu n’épargnes personne. — Mon cher, il y a un peu de jonglerie[Par Marc Vervel] « Tour de passe-passe et de prestige […] toute fausse apparence ayant pour but de tromper, d’en imposer », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 193. partout, en haut comme en bas de l’échelle. Nous jouons une comédie[Par Marc Vervel] Reprise du stéréotype littéraire traditionnel associant la vie au théâtre. ou chacun choisit son rôle : je n’ai pas voulu de celui de niais. C’est une spécialité trop ingrate, et, d’ailleurs, elle est prise. J’aurais pu abonder dans la lithotritie[Par Marc Vervel] Aussi dite lithotripsie. Méthode visant à guérir les calculs, que Jean Civiale (1792-1867) expérimente à l’hôpital Necker à partir des années 1820. Elle fait d’abord l’objet de débats, et peut donner lieu à l’accusation de charlatanisme dans le courant des années 1830. Voir par exemple M.P. Doubovitzki, Reproduction fidèle des discussions qui ont eu lieu sur la lithotripsie et la taille, Paris, Imprimerie de Ducessois, 1835., qui est un charlatanisme assez récent, travailler le corps humain comme un puits artésien[Par Marc Vervel] Les puits artésiens permettent d’accéder à l’eau de nappes souterraines captives. Certains sont créés au cours du XIXe siècle dans le souci d’améliorer l’accès à l’eau potable, par forage dans des nappes sous pression. Un puits artésien (Puits de Grenelle) est notamment foré en 1831 par l'ingénieur Mulot. En 1840, date à laquelle l'eau jaillit enfin du puits, surgissent un ensemble d'ouvrages et de caricatures sur le puits de Grenelle forgé par ce bien nommé Mulot ; voir par exemple Le Charivari du 7 mars 1841., inventer mon petit système de ferraille, broyer ou percuter, me bâtir une réputation européenne avec mes extractions, lutter enfin, réussir et marquer ma place[Par Marc Vervel] On mettait notamment dans les baquets de Mesmer de l’eau et de la ferraille. Saint-Ernest met en avant le caractère dérisoire des méthodes thérapeutiques en usage.. Je ne l'ai pas voulu, ce rôle d’opérateur[Par Marc Vervel] « Charlatan qui vend des drogues en place publique », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. ct., t.III, p. 829. est trop chanceux[Par Marc Vervel] Risqué.. J’aurais pu me faire embaumeur[Par Marc Vervel] Autour des années 40, l’embaumement connaît une certaine vogue, dans un moment où le rapport à la mort et aux morts se transforme. Le développement de l'hygiène, mais aussi de nouvelles normes morales et d'un dégoût de la putréfaction et de la dégradation du corps, alors même que se répandent diverses exhibitions de cadavres, participe largement de cette évolution. De nouvelles techniques d'embaumement se développent à partir des années 1830, entraînant de multiples querelles de brevets. Anne Carol, L’Embaumement. Une passion romantique, Paris, Champ Vallon, 2015. et courir la pratique[Par Marc Vervel] Démarcher, solliciter les clients potentiels. ; orthopédiste et disloquer des corps[Par Marc Vervel] L’orthopédie s’est largement développée depuis le début du siècle. Mais elle est régulièrement accusée de faire violence aux corps. « De nos jours, il y a eu comme une fièvre générale de vouloir guérir les difformités à l’aide des machines, alors qu’il était impossible de calculer au juste le degré de force que l’on doit y employer, machines dont un non moins grand défaut était l’application qu’on en faisait à tous les cas, quelle que fût d’ailleurs la cause qui donnât lieu à la difformité : mais pouvait-il en être autrement puisque, s’il n’y avait pas ignorance complète des phénomènes de la vie, qui est aussi étroitement liée à l’organisme que l’ombre l’est au corps, il y avait avant tout soif d’argent », s.n., De l’orthopédie, Nantes, Imprimerie Merson, 1841, p. 2. ; strabiste et déranger des yeux[Par Marc Vervel] Johann Dieffenbach (1792-1847) est parvenu à pratiquer la première opération de chirurgie du strabisme en 1839, en suivant les suggestions de Georg Stromeyer (1804-1876). ; renouveler le miracle de saint Denis[Par Marc Vervel] Après avoir subi la décapitation, Saint-Denis, évêque de Paris au IIIe siècle, aurait récupéré sa tête qu’il aurait portée entre ses mains. et rajuster la tête d’un mouton après la lui avoir coupée ; obtenir un déplacement artificiel du sang au moyen de la machine pneumatique[Par Marc Vervel] La machine pneumatique permet d’évacuer l’air d’un contenant. Dans La Recherche de l’absolu (1834) de Balzac, elle fait partie des drôles de machines qu’utilise Claës. ; enfin me lancer dans une de ces mille innovations qui font leur chemin par le bruit, s’imposent à l’aide d’une notoriété coûteuse, mais n’ont jamais des racines profondes dans le public. Entre les divers charlatanismes, j’ai préféré celui qui offre les chances les plus étendues et les plus constantes. J’ai pour moi la jeunesse et le plaisir, deux éléments de succès aussi vieux que le monde, et qui ne le quitteront pas de sitôt. — Tu te fais anacréontique[Par Marc Vervel] « Qui pour le fond, la forme ou le goût s'apparente aux odes d'Anacréon. […] Qui chante avec grâce et légèreté toutes sortes de voluptés », TLFi. Le propos de Saint-Ernest est ouvertement cynique, mais Paturot semble se repérer en littérature à partir de quelques mots-clés, tels ici « jeunesse » ou « plaisir », qui suffisent à convoquer la référence en question. Le terme « anacréontique » sera à nouveau utilisé par Reybaud (infra, chapitre XIII)., Saint-Ernest : c'est pour me gagner. Tu le souviens que je suis un homme de style[Par Marc Vervel] Cette locution est déjà apparue sous la plume de Reybaud à propos de Jérôme ( voir supra, Chapitres V et VI de la Première Partie.). — Non, mon cher ; mais je ne comprends pas pourquoi l’on nous jette la pierre[Par Marc Vervel] L’expression vient de l’épisode biblique de la femme adultère, Jean, 8, 7.. Tu viens de voir si nous sommes les seuls à exploiter la crédulité publique[Par Marc Vervel] La dénonciation de la « crédulité publique », et de la manipulation de la population par des exploiteurs de toutes sortes, est un lieu commun de l’époque. L’expression, appelée à être utilisée dans le champ du politique, s’insère largement dans le contexte des années 1830 et 1840 dans des propos visant à dénoncer le charlatanisme. « Quant aux remèdes vantés comme préservatifs du choléra, il n’en est aucun de positif, tous ceux que de pompeuses annonces ont fournis à l’occasion ne sont qu’un tribut levé par le charlatanisme sur la crédulité publique », Encyclopédie des sciences utiles, Paris, Bureau de l’Encyclopédie, 1832-1837, t. XV, article « choléra », p. 190. La crédulité est incarnée au théâtre (vaudeville) et dans la caricature (Daumier) dans le personnage de « Monsieur Gogo », victime naïve de tous les Macaire du temps.. Eh bien, c’est sur nous principalement qu’on se déchaîne. Nous sommes des parias, des excommuniés. Quel mal faisons-nous, après tout ? Nos consultations sont gratuites. — Et où est alors votre bénéfice ? — Quelques drogues de dix, quinze, vingt francs ; une misère. Ce n’est pas plus mauvais que chez le pharmacien : seulement, c’est beaucoup plus cher[Par Marc Vervel] « Seulement, c'est beaucoup plus cher ». Le feuilleton de 1842 donne « seulement c'est un peu plus cher », leçon également retenue dans l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 passe à la nouvelle formulation.. — Saint-Ernest, repris-je alors, je t’ai écouté[Par Marc Vervel] « Saint-Ernest, repris-je alors, je t'ai écouté... ». Le feuilleton de 1842 donne « Saint-Ernest, je t'ai écouté », leçon également retenue dans l'édition Paulin 1844. Paulin 1846 passe à la nouvelle formulation. jusqu’ici sans t’interrompre. Tu as pu croire que j’étais converti à tes idées[Par Marc Vervel] Paturot reprend un ton de sermon, usuel dans les discours d’époque dénonçant l’état des institutions, et notamment la corruption du corps médical. « Considérez donc, du fond de vos consciences d’honnêtes gens, l’état de délabrement dans la fange duquel gisent vos institutions médicales. Comparez la générosité des sentiments de l’élève avec la sordide cupidité du médecin parvenu […] La santé des malades est au pillage ; on s’arrache la clientèle comme un morceau de pain ; on rançonne le riche, on pressure le pauvre ; on soigne au prorata de la fortune ; qui n’a rien à donner n’a pas de secours à attendre ; et s’il arrive que quelques médecins se dévouent, dans l’expansion de leur zèle, aux consultations gratuites, on les prendrait volontiers pour de faux confrères et des gâte-métiers. […] Désordre et anarchie dans l’institution, cupidité dans l’exploitation, impuissance quand on veut faire le bien, toute-puissance et à l’abri de tout contrôle, sous le couvert d’un diplôme, quand on veut faire le mal. », F.V. Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et les animaux en général, et en particulier chez l’homme, Paris, A. Levavasseur, t. I, 1843, p. LIV-LV. : détrompe- toi. Quel que soit le siècle[Par Marc Vervel] Le siècle : l'époque. où l’on vive, quelque compromise que puisse être une profession, l’honnête homme ne se détourne pas du chemin du devoir. Rien ne peut justifier le déshonneur, ni l’excuse du besoin, ni la tentation de l’exemple. Comme les anges déchus, tu as calomnié ce qui t’entoure, tu voudrais prouver que tout le monde s’est donné à Satan. Il n'en est rien : le corps médical compte encore plus de cœurs dévoués, plus de belles âmes que tu ne le dis, que tu n’affectes de le croire. Ce qu’une profession renferme de plus pur est précisément ce qui se voit le moins. Dans une population aussi considérable, au milieu de tant d’angoisses et de douleurs, le mal frappe les yeux, les bonnes œuvres restent ignorées. Pendant que tu spécules ici sur les fruits du vice, plus d’un jeune confrère va s’asseoir au chevet de l’ouvrier, le soigne, le console, l’aide de sa bourse quand il peut. D’autres poursuivent dans les hôpitaux et les amphithéâtres l’étude des mystères de la vie, et cherchent à pousser la science au-delà des limites qu’elle a atteintes[Par Marc Vervel] Paturot, véritablement déchaîné, accumule dans ce qui relève ici du pastiche appuyé les lieux communs associés à des discours d’époque usant d’une rhétorique à visée moralisante. Il a déjà dénoncé l’immoralité de l’époque et prêché la bienfaisance, il en vient naturellement aux « mystères de la vie » dont l’étude participe du caractère sacré de la médecine. C’est que le lexique religieux imprègne, là comme ailleurs, la rhétorique des propos à visée argumentative. « Si la médecine, jadis si révérée et digne de l’être, rencontre aujourd’hui |…] des gens tout prêts à la flétrir ou à la rabaisser, la faute en est surtout à ceux qui sont admis à fréquenter ses autels. Ainsi, d’un côté, ce sont des hommes à peine initiés aux mystères de la vie qui plaisantent sur la science qu’ils ont embrassée sans trop savoir pourquoi ; de l’autre, ce sont des professeurs ou des médecins encore, entourés de considération comme savants, hommes à la mode peut-être, ou hommes d’esprit, qui rabaissent par des mais perfides ou des mots équivoques l’importance incontestable de la religion médicale qui, cependant, les fait vivre », T.A., Auber, Coup d’œil sur la médecine, envisagée sous le point de vue philosophique, Paris, Chez Lecouvey, 1835, p. 17-18. . Crois-le bien, Saint-Ernest, ce n'est pas une bonne vie que celle où tu t’es engagé. S’il en est temps, renonces-y : tu as du savoir et de l’activité, il est impossible que tu ne parviennes pas. Mais, de grâce, tire-toi de cette fange. — Tu prêches comme un dominicain, Jérôme ; l’abbé Lacordaire[Par Marc Vervel] Lacordaire (1802-1861), prédicateur et journaliste restaurateur de l'ordre des dominicains et tenant d'un catholicisme libéral. Il a rétabli en France l’ordre dominicain, aussi appelé Ordre des Prêcheurs. Enseignement et prédication sont au cœur de leurs missions. serait jaloux de toi. Mon bon ami, chacun son métier. Fais des sermons, moi je fabrique des juleps[Par Marc Vervel] Potion pharmaceutique faite d'un mélange d'herbes ayant des propriétés calmantes. « julep : potion adoucissante ou calmante dans laquelle il n’entre ni huile, ni substances purgatives, ni poudres ou substances extractives, mais qui est composée simplement d’eau distillée et de sirops », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 212.. — Décidément tu ne veux pas rompre avec cette ignoble industrie[Par Marc Vervel] « Profession mécanique ou mercantile, art, métier que l’on exerce pour vivre », Émile Littré, Dictionnaire de langue française, op. cit., t. III, p. 80. Il y a ici un jeu sur le sens d'activité trompeuse . Voir supra, la note associée au mot « industriel » dans le chapitre II de la Première Partie et celle associée au mot « Flouchippe » dans le chapitre III de la Première Partie. ? — Impossible, mon cher, ma signature est donnée[Par Marc Vervel] La formule exprime l’idée d’un engagement sans retour.. Viens avec moi, ajouta-t-il en me prenant par le bras, je vais te faire voir nos magasins, notre pharmacie. Nous ne sommes pas des industriels de second ordre : nous manipulons en grand. On drogue[Par Marc Vervel] Possible jeu sur le sens argotique de « droguer », tromper. le public ici, mais on le drogue en conscience. »
Je n’avais plus à insister : évidemment Saint-Ernest avait pris son parti. Après un coup d’œil rapide jeté sur son établissement, je le quittai plein de regret de n’avoir pas réussi, et décidé à apporter désormais une grande réserve dans nos relations[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : la gravure de fin de chapitre donne à voir l'attirail du médecin-charlatan, avec ses boîtes de pilules, ses flacons où apparaissent divers prix, ses substances suspectes telle la poudre de « demi-kaifa »..