1-XII : Paturot publiciste officiel. — Son ami l'homme de loi.
XII PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI L’HOMME DE LOI[Par Nathalie Preiss] Chapitre paru sous le même titre (mais en minuscules) dans Le National du vendredi 30 septembre 1842..
En quittant le laboratoire de Saint-Ernest, poursuivit Jérôme, je me mis à la recherche de Valmont. De tous les collaborateurs de l’Aspic[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Voir le chapitre VI de la Première Partie. , celui-ci s’était montré le plus sensé, le plus grave. Associé à nos illusions sans les partager, il n'avait jamais considéré cette époque de sa vie comme sérieuse, et probablement il avait pris depuis lors un parti définitif au sujet de sa carrière. Je tenais beaucoup à le revoir, car c’était à la fois un garçon d’un commerce sûr et un homme d’un bon conseil. L’étude du droit lui avait donné l’habitude de peser le pour et le contre, et d’appliquer à sa propre conduite cette méthode de controverse. En toutes choses, il ne se déterminait que d’une manière dogmatique et n’accordait rien à l’entraînement[Par Nathalie Preiss] Valmont ne se laisse jamais aller à un coup de tête.. C’était un esprit essentiellement réfléchi, calculateur et pointilleux, qui apportait dans ses entretiens la méthode d’un mémoire à consulter, et ne quittait un sujet qu’après en avoir épuisé les éléments.
Je cherchai Valmont au palais de justice, je demandai son adresse aux avoués[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Les avoués doivent leur existence au décret des 29 janvier et 20 mars 1791 (supprimés par la loi du 24 octobre 1793, ils seront rétablis par celle du 18 mars 1800) : officiers ministériels, nommés par le roi, ils ne peuvent prétendre à ce titre qu’à partir de vingt-cinq ans et à condition d’avoir obtenu un certificat de capacité auprès d’une faculté de droit (à Paris, ils doivent être licenciés) et d’avoir prêté serment. Ils remplacent les anciens procureurs, chargés de représenter les plaideurs en justice et « ont le droit exclusif de postuler et de conclure pour les parties devant les Cours et Tribunaux » (Almanach royal et national pour l’an M DCCC XLII, Paris, A. Guyot et Scribe, 1842, section VII, « Officiers publics et ministériels », p. 434. Voir aussi, infra, la note associée à avoués dispensateurs de procès"). Aussi, un an avant la publication du feuilleton de Reybaud, l’auteur anonyme de la Physiologie de l’homme de loi par un homme de plume (Paris, Aubert et Cie, 1841), soulignant l’art de l’avoué à faire ainsi fortune sur le dos du justiciable, peut-il écrire : « Jamais on ne traitera de la chicane sans parler de l’avoué, car dans la hiérarchie judiciaire il occupe absolument la même place que l’agent de change en hiérarchie financière […] » (chap. XII, « De l’Avoué », p. 82)., je consultai le tableau des stagiaires[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Supprimé par la Révolution, puis rétabli par le décret du 14 décembre 1810, arraché de haute lutte à Napoléon, l’ordre des avocats (« confrères », en souvenir de la compagnie qu’ils formaient sous l’Ancien Régime, et non collègues) se dote, à partir de 1830, pour chaque cour, d’un conseil de discipline (jusqu’alors nommé par le procureur général), qui établit chaque année, pour chaque juridiction, un tableau des avocats, institué par l’article 29 de la loi du 13 mars 1804, où figurent les avocats stagiaires (à l’issue de ses trois années de licence de droit, l’aspirant avocat doit effectuer un stage de trois ans auprès d’un avoué avant titularisation) : en cas d’incompétence ou d’insuffisance professionnelle avérée, le conseil de discipline peut interdire leur inscription au tableau., rien ne me remit sur sa trace. Le hasard seul m’apprit qu’il s’était, depuis un an, enterré dans l’étude d’un notaire. Cependant il avait eu quelques succès de plaidoiries[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans ce chapitre, Reybaud se livre à la satire de trois métiers que recouvre l’expression liminaire « homme de loi » : ceux d'avocat, d'avoué et de notaire, envisagés successivement par Valmont. Ces métiers touchent au fondement même de la société bourgeoise du temps et fournissent ample matière à intrigue et récit : actes de propriété, héritages, testaments, contrats de mariage, attestations de dettes, droit des affaires etc. deviennent des ressorts dramatiques exploitables à l'infini par le roman de mœurs, et, notamment, par le roman qui se veut « Histoire des mœurs en action », celui d’un Balzac, par exemple, qui avait fait précisément ses classes chez l’avoué Guillonnet-Merville, puis chez Me Passez, notaire, après avoir « fait son droit » (du moins, jusqu’au premier examen du baccalauréat en droit, en 1819). « Faire son droit », tel est bien, dans les romans dits « d’éducation », le programme des jeunes provinciaux ambitieux, à l’instar de Rastignac dans Le Père Goriot ou de Deslauriers (qui l’invoque comme modèle) et de Frédéric Moreau, dans L’Éducation sentimentale (1869) de Flaubert, roman dont le temps de l'histoire se rapporte aux années 1840. ; ses jeunes confrères de la conférence [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’enseignement des facultés de droit, rétablies par la loi du 13 mars 1804, pêchait par l’absence de cours d’éloquence, d’où la création de « conférences », c’est-à-dire de réunions où les futurs avocats se mesurent (se comparent : c’est le sens premier de « conférer ») en de savantes joutes oratoires, sur des sujets juridiques ou politiques. Dans son étude, « L’étudiant en droit » paru dans Les Français peints par eux-mêmes, Émile de la Bédollière se moque de l’enflure des discours mais concède : « Malgré cette enflure, les conférences façonnent l’avocat stagiaire à l’improvisation ; il a l’agrément d’y être à tour de rôle juge, président, ministère public, demandeur ou défendeur ; il apprend à plaider le pour et le contre de la première question venue, ce qui ne laisse pas que d’être d’une application journalière. » (Paris, Curmer, 1840, t. I, p. 24). Il y eut, à Paris, sous l’Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet, plusieurs « conférences » de droit, dont l’une, fort célèbre, celle de la « Société des Bonnes Études » (voir Anne-Martin Fugier, « La formation des élites : les “conférences” sous la Restauration et la monarchie de Juillet », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1989, n° 36-2, p. 221-244), sous la houlette du fameux avocat, Pierre-Antoine Berryer, dit Berryer fils (voir, infra, la note associée à « privilège des célébrités »). À l’issue d’un concours, étaient retenus chaque année, à Paris, les douze orateurs les plus talentueux, qui recevaient (et encore aujourd’hui) le titre de « secrétaire de la conférence » : en 1842, en avaient été distingués : Édouard Allou, Henri Cauvain, Charles Demiannay, Gilbert-Désirat, baron Desmaroux-Gaulmain, Charles Fauvre, Charles Goussard, Jean-Baptiste Lançon, Pierre-François Mandaroux-Vertamy, Louis Philippon, André Roux, Charles Sapey, Auguste Tarry [Conférence des Avocats du barreau de Paris : https://www.laconference.net/la-conference/les-promotions/]. Dans L'Education sentimentale (1869) de Flaubert, roman qui évoque les années 1840, Frédéric, qui « fait son droit » (voir, infra, la note associée à « quelques succès de plaidoiries »), se rêve en avocat, à l'éloquence digne desdites conférences: « Il se voyait dans une cour d’assises, par un soir d’hiver, à la fin des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et sentant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque geste, le couperet de la guillotine, suspendu derrière lui, se relever [...] » (première partie, chap V, Pl., p. XXX).n’en parlaient qu’avec les plus grands éloges ; on regrettait de tous côtés qu’il eût quitté le barreau, où immanquablement il se serait assuré une belle position. Le premier jour où on lui donna la parole, il l’avait gardée pendant trois heures, ce qui est au palais un signe de force : encore quelques essais, et il aurait pu plaider cinq heures durant, sans faiblir, sans demander grâce. Or, cinq heures consécutives, soutenues d’un seul trait, semblent être la limite de l’art oratoire, les colonnes d’Hercule de la discussion judiciaire.[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Expression consacrée pour signifier l’extrême limite. Elle fait référence à l’un des douze travaux d’Hercule : le transport du troupeau de Geryon du Maroc vers l’Espagne, grâce à l’ouverture, dans le mont Atlas, du détroit de Gibraltar, formant les fameuses colonnes, au-delà desquelles s’étend une terra incognita. Deux heures d’haleine constituent l’avocat médiocre ; cinq heures le parfait avocat. On pourrait évaluer de tels mérites avec le dynamomètre.[Par Nathalie Preiss] Appareil à ressort, inventé par Edmé Régnier (1751-1826), qui permet de mesurer une force de traction ou de compression et, notamment, la force musculaire. Heureux les poumons favorisés ! ils sont sur le chemin de la gloire et de la fortune.
Avec les indications que l’on me donna je parvins à rejoindre Valmont. L’étude dans laquelle il travaillait était l’une des meilleures de Paris. Quand j’y entrai, toute la cléricature achevait gaiement un déjeuner frugal en se livrant à des espiègleries d’assez mauvais goût vis-à-vis du petit clerc, le souffre-douleur du lieu[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La « cléricature », soit, ici, l’ensemble des clercs de notaire ou d’avoué, répond à une hiérarchie stricte : tout en haut, le premier ou principal clerc, qui, si l’on croit l’étude de Balzac, « Le notaire », paru dans Les Français peints par eux-mêmes, se pense « demi-notaire » et n’hésite pas à « tyranniser » son patron ; au-dessous, le second clerc, « caissier de l’étude », responsable de la signature, « sent déjà sur ses épaules le petit manteau officiel » ; au-dessous encore, le troisième clerc, âgé de vingt ans, « commence à pâlir devant les contrats de vente » et « aperçoit dans la discrétion et la probité l’élément de son état » ; enfin, tout en bas de l’échelle, mais agile à la gravir, le petit clerc, dit « saute-ruisseau » car il doit traverser la ville pour apporter les actes au bureau de la légalisation des signatures ou aux clients de l’étude, est un « petit garçon de dix à douze ans », « l’espoir de sa famille » (Paris, Curmer, 1840, t. 2, p. 110,108,109). Reybaud joue ici sur un topos des romans et études de mœurs du temps (voir l’évocation de l’étude de l’avoué Derville dans Le Colonel Chabert de Balzac ou celle du notaire Ferrand des Mystères de Paris d’Eugène Sue, 1843, seconde partie, chap. X) qui laisse entendre que toute cette cléricature, une fois le maître parti, fait éclater en saillies « l’esprit français, comprimé par les cartons poudreux du Minutier » et « recule les limites du drolatique » (Balzac, « Le notaire », éd. cit., p. 108). Si le « saute-ruisseau », petit nouveau d’une étude, est l’objet de ces saillies, il en est aussi le sujet, et forme avec ses pairs un « télégraphe singulier qui transmet dans les Études et au même moment toutes les nouvelles du notariat. La femme d’un notaire a-t-elle mis un bas à l’envers […] le bas, le haut, le milieu, tout se sait par les cent petits clercs du notariat parisien, en rapport au Palais avec les cent petits clercs des avoués » (ibid., p. 109). . Valmont m’aperçut, imposa silence à ses subordonnés, et me conduisit dans la pièce où se trouvait son bureau. Il était deuxième clerc de l’étude, heureux de son sort, l’ayant préféré à tout autre, par goût comme par calcul. Évidemment, notre jeune stagiaire n’avait dû se déterminer qu’avec sa logique habituelle, et j’étais jaloux de savoir comment aux honneurs bruyants du barreau il avait préféré cette condition plus obscure. Je l’interrogeai là-dessus.
« Mon cher Jérôme, me dit-il, il existe ici-bas, une illusion bien fâcheuse : c'est que le titre d’avocat équivaut à une profession[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Même désillusion chez Émile de La Bédollière, dans son étude parue dans Les Français peints par eux-mêmes, « L’étudiant en droit » ; au père qui déclare : « ‟Le titre d’avocat mène à tout” », il réplique : « O bourgeois candide et patriarcal ! le titre d’avocat ne mène à rien ! Où vont ces milliers d’élèves qui s’asseyent chaque année sur les bancs de l’école de droit ? sont-ils tous pourvus d’emplois honorables et lucratifs ? les voit-on primer au barreau ou dans la magistrature ? Hélas ! non ; la majorité ne met jamais les pieds au palais. Quelques-uns deviennent notaires, avoués ou huissiers ; le reste se répartit dans diverses professions. » (op. cit., p. 17).. Les familles font à l’envi de grands sacrifices pour pousser les enfants jusque-là. Les plus belles années du jeune homme, les épargnes de la maison s’y engloutissent, et qu’en reste-t-il ? le droit de porter la robe et la toque,[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Avec le prêtre et le médecin, l’homme de loi est l’une des « trois robes noires », selon la formule de Balzac, qui président aux destinées de la société d’alors. La robe de l’avocat est faite d’étamine de laine noire, complétée par la chausse bordée d’hermine, la toque noire, et le rabat blanc, témoin les nombreuses caricatures de Daumier consacrées aux « gens de justice » et à l'avocat, dont celle de sa série « Types parisiens », parue dans Le Charivari du 17 octobre 1841 (er reprise dans Paris-Comique, Aubert, [1842]), où s'entretiennent deux avocats matois, avec la légende « Vieux scélérat!!...» [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3048850t/f3.highres] de s’essayer aux joutes de la conférence, de figurer sur l’interminable tableau qui décore les salles d’audiences du ressort. Voici quatre ans bientôt que j’ai pris mes grades et marqué ma place parmi les débutants. — Je le sais, Valmont, on vous rend justice parmi vos confrères ; on a su apprécier ce que vous valez. — Eh bien, Jérôme, dans quatre ans il m’a été impossible d’obtenir une affaire, d’avoir un seul dossier[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La Physiologie de l’homme de loi (1841) va dans le même sens et consacre un chapitre à « L’Avocat sans causes et la chasse aux clients » : « se voir condamné à un silence éternel par l’absence de clients… voilà un supplice qui nous rappelle les malheurs de l’infortuné Tantale/Telle est pourtant la destinée inévitable des cinq-huitièmes des licenciés qui après l’expiration des trois années de stage, se font inscrire au tableau des avocats. » (op. cit., chap. III, p. 23-24). Selon l’Almanach royal et national pour 1842, la Cour royale de Paris compte alors plus de 880 avocats contre 60 avoués (Almanach royal et national pour l’an M DCCC XLII, op. cit.). Reybaud avait déjà abordé la question au chapitre V, « Paturot journaliste », lorsque Paturot, assommé par la fuite de Flouchippe avec le capital de la Société du Bitume impérial de Maroc, cherche un nouvel emploi à son ambition : « Le bel avantage vraiment d’avoir une foule inquiète de postulants pour des places déjà prises : écrivains sans éditeurs, avocats sans clients, médecins sans malades […] population improductive, presque parasite, que les atteintes de la misère ne guérissent pas toujours des inspirations de l’orgueil », et Grandville, joignant l’image au texte au chapitre V, avait bien mis au premier plan de ladite population l’avocat sans causes, véritable mendiant avec, en guise de sébille, sa toque, assortie de cette supplique : « Clients pour l’Amour de Dieu » (voir, supra, l'illustration du chapitre V). . Je ne suis ni plus paresseux, ni plus fier qu’un autre : j'ai vu, j’ai sollicité les avoués, qui sont les dispensateurs des procès [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] On l’a vu (voir, supra, la note associé à ce mot), les avoués remplacent les procureurs de l’Ancien Régime et, à ce titre, représentent les plaideurs au tribunal, sans, pour autant, être habilités à plaider, à la différence des avocats, sauf dans les cas suivants : « ils ont le droit de plaider dans toutes les causes où ils occupent, comme avoués, s’ils ont obtenu le grade de licencié en droit, avant le décret du 2 juillet 1812 : les avoués non licenciés, ou qui ne l’ont été que depuis le décret précité, ne peuvent plaider que dans les tribunaux où le nombre des avocats inscrits sur le tableau ou stagiaires, exerçant ou résidant dans le chef-lieu, serait jugé insuffisant pour l’expédition des affaires » (Almanach royal et national pour l’an M DCCC XLII, éd. cit., Section VII, « Officiers publics et ministériels », p. 434-435). L’avoué semble donc ne pas faire une concurrence déloyale à l’avocat. Nonobstant – et c’est ce que dénonce ici Valmont –, cheville ouvrière du procès, il peut orienter son client vers tel ou tel avocat et nouer, pour lui-même, de fructueuses alliances, comme le laisse entendre Agénor Altaroche (l'un des trois rédacteurs en chef du Charivari) dans l’article des Français peints par eux-mêmes qu’il lui consacre : l’avoué de Paris fait du bal qu’il organise « un prétexte de politesses à faire mensuellement , sous forme d’invitations, aux avocats dont on exploite la confraternité, et aux magistrats dont on choie la connaissance. » (« L’avoué », op. cit., p. 140). : ils ont tous des avocats à leurs gages, et cumulent ainsi les bénéfices des deux professions. J'ai visité successivement les présidents des assises, afin d’obtenir quelques nominations d’office dans les procès criminels : ils ont leurs protégés, que soutiennent des noms élevés dans la magistrature et des recommandations puissantes. Repoussé de deux côtés, j'ai encore réduit mes prétentions, j’ai suivi les audiences de la police, correctionnelle, espérant y trouver un accusé sans défenseur, et me signaler par une improvisation triomphante. Vain espoir ! la police correctionnelle est envahie comme le reste : les avocats des prisons ne laissent pas toucher à leur clientèle[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du National, « clientèle des prisons » est orthographiée « clientelle ». La correction intervient dès la troisième édition, chez Paulin, en 1844.. Ils connaissent d’avance le travail du jour, et vont relancer les prévenus jusque dans les cachots. Ainsi, tout est pris d’assaut, civil[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Selon un parallèle balzacien entre deux des « robes noires », le médecin et l’homme de loi, Grandville, dans cette gravure in-texte, met en scène trois avocats et leur « prisonnier », dans tous les sens du terme, à l’image des trois médecins de la consultation contradictoire, au chevet de leur client-patient (voir La Peau de chagrin). L’on distingue d’ailleurs à l’arrière-plan, sur le mur de la prison, le dessin d'une tombe et d'un couperet de guillotine avec une inscription difficile à déchiffrer, mais dont la clé est donnée dans un dessin préparatoire: il s'agit de « Poulmann » (Pierre), dit Durand, dit Legrand, condamné à mort, à l'âge de 35 ans, par la cour d'assises de la Seine, en 1844, pour l'assassinat de l'aubergiste Jeanton, à Nangis. Le Charivari du 12 mai 1842, dans sa série "Petites plaies sociales. XVIII", avait publié un article consacré au type de « L'avocat de prison », qui, avec la complicité du guichetier et d'autres employés de la prison, s'attire les bonnes grâces, mais pas à titre gracieux!, des voleurs, en leur promettant gain de cause, grâce à son éloquence., criminel, correctionnel ; il n’y a plus de place à aucune barre ; dix années d’attente et de postulation ne suffisent pas pour assurer du travail[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Inutile de préciser que, si aucun texte de loi n’interdit à l’avocat de solliciter ou directement ou indirectement un futur client, la déontologie, en revanche, l’interdit, et les conseils de discipline sont fort pointilleux à cet égard et, semble-t-il, contrairement à ce que dénonce Valmont, les écarts seraient exceptionnels dans la première moitié du siècle, à la différence de la fin du siècle (voir Marie Lamarque, « L’avocat et l’argent », thèse de droit, Bordeaux, 2016, p. 309). . Mon cher Jérôme, croyez-moi bien, c’est la plus ingrate des carrières. — Si elle est comme vous le dites, Valmont, il est certain que la perspective n’est pas engageante. — Plus nous irons[Par Nathalie Preiss] De « “Plus nous irons” », jusqu’à « "Il fallait devenir avoué” », très importante variante par rapport à la version initiale du feuilleton du National (elle perdure dans la troisième édition de 1844, chez Paulin), qui présente de façon synthétique ce que Reybaud détaille dans cette édition de 1846 : « Plus nous irons, moins cela sera tolérable. Autrefois, il se créait encore des cabinets d’avocat. Une couleur politique décorait certains noms et y ajoutait une auréole que les hommes d’affaires étaient obligés de respecter. Les célébrités du barreau datent encore de ce temps ; à peine en reste-t-il sept ou huit qui aient une valeur acquise. Aujourd’hui le moyen de parvenir est usé ; la politique ne conduit plus à une clientelle. Nous voici au règne des gens d’affaires dans la plus froide et la plus triste acception du mot. Les avoués disposent des avocats ; l’argent commande au talent ; la charge domine le grade ; la procédure éclipse la plaidoirie. C’est un triste aveu, mais il faut savoir le faire. Qu’en résulte-t-il ? que les services de l’avocat sont au rabais, et que le choix du défenseur dépend presque toujours de l’agent instrumentaire. Entre le client et l’avocat, les relations d’autrefois ont disparu ; tout se fait par l’intermédiaire de l’avoué ou du notaire. Les procès même ont pris le caractère de l’époque ; on se les dispute ; on en fait trafic ; on les met aux enchères ou on s’en charge au rabais. Jamais simonie pareille ne fut donnée en spectacle. » , moins ce sera tolérable. Sur mille avocats, à peine en compte-t-on quarante qui prospèrent. Là, comme partout, les gros poissons dévorent les petits. Trois ou quatre cabinets battent monnaie et dépassent quatre-vingt mille francs de produit ; c’est vendre cher la parole. Dix autres roulent entre trente et soixante mille francs, et ainsi de suite jusqu’au fretin. Quand un titre politique s’attache au nom, l’éloquence est plus chère, il faut payer l’auréole. On sait, à quelques francs près, le tarif des aigles du barreau : pour la même affaire, c’est mille francs chez l’un, deux mille, trois mille francs chez l’autre. En matière criminelle on passe même des conventions aléatoires : par exemple, cinq mille francs si la tête reste sur l’échafaud, trente mille francs si elle y échappe, ce qui fixe le prix de la tête, marché ferme, à vingt-cinq mille francs. Dans des cas pareils, l’avocat intéressé au succès sert naturellement ce qu’il a de mieux ; il s’identifie avec son client, il se passionne, il va jusqu’aux larmes. C’est ce qu’on appelle la plaidoirie avec prime ; elle est le privilège des célébrités[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans cette édition, Reybaud se fait davantage comptable que dans la version initiale du feuilleton du National, et les chiffres qu’il avance (un franc de 1840 est équivalent à 2,50 euros environ) vont dans le sens de recherches récentes sur le dernier quart du XIXe siècle (à cette nuance près que les chiffres desdites concernent les individus et non les cabinets et qu’un franc de 1880 équivaut à 3,80 euros environ): « sur 300 avocats exerçant réellement, plus d’une dizaine atteignent régulièrement 100 000 francs par an. Le montant le plus élevé pour un seul avocat est de 230 000 francs pour une année, mais cela reste exceptionnel. En dessous de cette élite pécuniaire se trouve une quinzaine d’avocats dans la tranche entre 50 000 et 100 000 francs de revenus annuels et une trentaine entre 30 000 et 50 000 francs. Pour ce qui est des 250 avocats restants, une soixantaine perçoit entre 10 000 et 30 000 francs, le reste se situe en dessous de 10 000 francs (Marie Lamarque, « L’avocat et l’argent (1790-1972) », op. cit., p. 109). Reybaud semble avoir en tête certaines personnalités lorsqu’il évoque l’avocat politique ou celui des criminels célèbres. Pour celui-là, l’on peut penser, aux Berryer, père et fils - Pierre-Nicolas Berryer (mort en 1841), défenseur du maréchal Ney, avec l'assistance de son fils, Pierre-Antoine, qui, légitimiste, défendra Chateaubriand, et à qui, en octobre 1836, Louis-Napoléon Bonaparte avait offert 25 000 francs, qu'il refusera, pour plaider sa cause, après sa tentative de soulèvement de la garnison de Strasbourg contre le régime de Juillet (Marie Lamarque, op.cit., p. 109, qui s'appuie sur l'ouvrage d'André Damien, Les Avocats du temps passé, Versailles, H. Lefebvre, 1973, p 337) -, ou à Dupin aîné, conseiller privé du futur Louis-Philippe puis président du conseil, que Daumier, dans ses « Célébrités du Juste Milieu » (1832) représente la bouche ouverte, symbole de son éloquence ; et, pour celui-ci, l’on peut penser à Gustave Brochant de Villers, avocat de Lacenaire, médiatique assassin, guillotiné le 9 janvier 1836, qui, écrivain et ennemi public distingué, auteur de Mémoires, avait dédié un poème à son défenseur. Quant à l’avocat capable de pleurer sur le sort de son criminel client, l’on songe à Charles Lachaud, défenseur d’une autre célébrité des assises dont les pleurs l’avaient touché, Mme Lafarge, elle aussi auteur de Mémoires, accusée d’avoir empoisonné son mari à coup de gâteaux à l’arsenic, et condamnée en 1841 aux travaux forcés. . — Et les autres, que leur reste-t-il, Valmont ? — Il leur reste, Jérôme, la compassion des avoués. L’avocat de second ordre est à la merci des hommes de procédure. Quand le choix du défenseur dépend de l’agent instrumentaire[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans le vocabulaire juridique, « instrumenter » signifie « établir un droit, une convention » (voir le Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., Paris, Dictionnaires Le Robert, 1992, t. 1). Ici, l’avoué, homme de la procédure, est bien l’agent qui « instrumente ». , à l’instant la plaidoirie est mise au rabais. Souvent même les procès s’enlèvent à l’enchère, on se les dispute, on en fait trafic ; on cède le plaideur, on vend la clientèle, comme s’il s’agissait d’une marchandise. Nous vivons sous le règne des gens d'affaires[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Selon Altaroche, dans l’étude qu’il lui consacre dans Les Français peints par eux-mêmes, l’avoué « offre ses services en dehors de ses fonctions spéciales. Le client a-t-il des fonds à placer, l’avoué se charge de lui trouver un placement avantageux. A-t-il besoin, au contraire d’emprunter, l’avoué lui procurera la somme nécessaire. Bref, de proche en proche, l’avoué devient véritablement un directeur des intérêts temporels » (op. cit., p. 140 ). . — Il fallait alors devenir avoué, Valmont, puisque c’est l’avoué qui occupe[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : au lieu de « devenir avoué », « se faire avoué », et, au lieu d’ « occupe la position » : « tient la position souveraine. » La leçon de cette édition de 1846 est déjà celle de la troisième édition de 1844, chez Paulin. la position souveraine[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La variante (voir la note précédente), qui substitue « occupe » à « tient », accentue ladite position et à l’égard de ses « confrères », avocats et magistrats, et à l’égard des clients (voir, supra, les notes associées respectivement à « dispensateurs de procès » et à « gens d’affaires »). . — J’y ai songé ; mais la profession a d’autres écueils. Le prix élevé des charges a rendu le poste difficile à tenir[Par Phiippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « la position » au lieu de « le poste ». La leçon de cette édition de 1846 est déjà celle de la troisième édition, chez Paulin, en 1844. . Mon bon Jérôme, j’ignore vers quel avenir nous marchons, mais il ne se présente pas sous de beaux auspices. Dans le cours de quarante ans[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « trente » au lieu de « quarante ans », version qui est encore celle de la troisième édition, chez Paulin, en 1844., les offices ont presque décuplé de valeur, et l’on ne saurait prévoir où s’arrêtera cette hausse. Les situations privilégiées sont des abris commodes pour la nonchalance et la médiocrité ; les heureux du siècle s’y réfugient. Mais là aussi une expiation se prépare, et vous voyez déjà le sol se joncher de victimes. On ne rougit pas de demander aujourd’hui d’un office d’avoué, trois cent, quatre cent, cinq cent mille francs[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] La version initiale du feuilleton du National : « en trois cents, quatre cents, cinq cent mille francs » a été corrigée dans cette édition de 1846 (comme dans la troisième de 1844) en « trois cent, quatre cent, cinq cent mille francs ».. Qui paye l’intérêt de ce capital énorme ? Hélas ! le client, que l’on exploite de toutes les manières[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Altaroche, dans son article des Français peints par eux-mêmes déjà cité, précise que l’avoué, ce « directeur des intérêts temporels de son client », ne manque pas de prélever pour chaque « service » une prime et invite à ses bals des clients, « qui s’empressent […] de tournoyer aux sons de l’orchestre dont ils payent les violons » (op. cit., p. 140). Quant à l’anonyme auteur de la Physiologie de l’homme de loi, il se livre à cette satire à la Boileau, à propos de l’avoué moderne : « Jamais boudoir mignon de petite maîtresse/N’étala la recherche et la douce mollesse/De ce réduit musqué, luisant, pimpant, coquet,/Qu’un moderne avoué nomme son cabinet./C’est là, qu’enveloppé dans sa robe de chambre,/Couché dans un fauteuil qui sous son poids se cambre,/ Il exerce à loisir l’agréable métier/De plumer les clients sans les faire crier. » (op. cit., p. 86). , malgré les tarifs, malgré la taxe du tribunal, en dépit des précautions que la loi a prises pour protéger les plaideurs. Mon Dieu ! n’accusons pas trop les hommes ; c’est la position qui est mauvaise. Il faut trouver, avant tout bénéfice, trente à quarante mille francs de frais que supporte le titulaire, tant en intérêts qu’en débours[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] ’est-à-dire les intérêts des emprunts pour acheter sa charge et les frais avancés par le notaire pour le compte de son client (documents, déplacements)., et sa part à lui n'arrive que lorsque ce prélèvement est fait. On veut être honnête, sincère, désintéressé ; on ne le peut pas : le poste est écrasant pour tout homme qui n’y est point arrivé avec ses propres deniers, et qui voit toujours, suspendu sur sa tête, le chiffre de l’emprunt ou du restant de prix auquel il est redevable de l’investiture. — En effet, ce n’est pas là une possession sérieuse. — Malgré ces inconvénients, j’en aurais couru les chances [Par Nathalie Preiss] « Chance » (du latin « cadere », tomber) est à prendre ici au sens, attesté au XVIIIe siècle (Dictionnaire historique de la langue française, éd. cit.), de « possibilités qu’advienne tel événement », de « risques ».comme un autre, si je n’avais dû perdre à cela un de mes avantages les plus précieux. Vous le voyez, Jérôme, je suis assez joli garçon : je mets de côté une modestie puérile. Comme agréments extérieurs, la nature m’a assez bien pourvu : taille, figure, tournure, tout peut s’avouer. Ma naissance est convenable aussi ; nous sommes de bonne noblesse de province. Eh bien, tout cela dans une étude d’avoué est enfoui : on ne demande à un procureur aucune des qualités de l’homme du monde. Qu’il sache grossoyer [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans l’argot du droit, une « grosse » est une « copie », ou « expédition », en caractères plus gros que ceux de l’original (la « minute ») d’un acte juridique. « Grossoyer » consiste donc à « expédier » (copier) ledit acte, en vue de son exécution.convenablement, c’en sera assez pour qu’il inspire de la confiance à un titulaire qui veut se retirer. Le reste dépend de la manière dont il saura conduire le chapitre des taxations et l’article des honoraires. Ainsi, quant au physique, latitude entière, et quant au moral, science des additions et des subtilités de la procédure, tel est l’avoué modèle. Tout cela m’était incompatible. — Je le crois bien. — Voilà pourquoi, Jérôme, j’ai songé au notariat. Ici, du moins, la figure sert à quelque chose, et la distinction de la personne n’est pas sans emploi. On nous sait gré de nous tenir avec une certaine élégance, d’avoir des gants propres, du linge fin, des habits coupés avec quelque goût[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Reybaud, comme il le fait à plusieurs reprises dans son ouvrage (voir, notamment, le chapitre XIV : « Grandeur et décadence politiques de Jérôme Paturot »), semble emprunter à Balzac le portrait du notaire moderne, tel que l’auteur de La Comédie humaine le dresse, à travers Solonet, opposé au notaire de vieille roche, Mathias, dans Le Contrat de mariage (1835): « Quand le mince et blond Solonet, frisé, parfumé, botté comme un jeune premier du Vaudeville, vêtu comme un dandy dont l’affaire la plus importante est un duel, entra précédant son vieux confrère, retardé par un ressentiment de goutte, ces deux hommes représentèrent au naturel une de ces ces caricatures intitulées JADIS et AUJOURD’HUI, qui eurent tant de succès sous l’Empire. » (Pl., t. III, p. 561). En fait, Balzac se réfère surtout à la série, datée de 1829 et publiée chez Delpech, de son ami Henry Monnier, connu lors de sa collaboration à La Caricature, intitulée Jadis et aujourd'hui, qui, en 18 planches, met en regard XVIIIe siècle et XIXe siècle, dont, notamment, les planches consacrées à « L'étude d'avoué » et aux « Banqueroutiers». . Le notaire préside aux deux actes essentiels de la vie, le mariage et le testament : il est en contact avec le monde ; non avec le monde à part des plaideurs, comme l’avoué, mais avec la société entière[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’avoué, en effet, est considéré, selon la formule de Balzac, dans son article déjà cité, « Le notaire », comme un « parrain judiciaire », alors que le notaire « est le souffre-douleur des mille combinaisons de l’intérêt, étalé sous toutes les formes sociales » et « tient du prêtre, du magistrat, du bureaucrate, de l’avocat » (op. cit., p. 105). En effet, dans l’exposé de la loi du 16 mars 1803, qui régit le notariat, le conseiller d’État Réal définit les notaires comme des « conseils désintéressés des parties, aussi bien que rédacteurs impartiaux de leurs volontés, leur faisant connaître toute l’étendue des obligations qu’elles contractent, rédigeant les engagemens avec clarté, leur donnant le caractère d’un acte authentique, et la force d’un jugement en dernier ressort, perpétuant leur souvenir et conservant leur dépôt avec fidélité [qui] empêchent les différends de naître entre les hommes de bonne foi, et enlèvent aux hommes cupides, avec l’espoir du succès, l’envie d’élever une injuste contestation » (Paris, Imprimerie de Decourchant, 1829, p. 4). Aussi, le Dictionnaire des professions (Paris, Vve Lenormand, 1842) d’Édouard Charton peut-il affirmer : « le notariat est une des premières professions dans notre ordre social [...]. Le règlement des plus graves intérêts des citoyens lui est confié; il est le dépositaire des secrets les plus importants et les plus intimes des familles; son intervention salutaire maintient la concorde dans la société. Des fonctions de cet ordre, pour être parfaitement remplies, imposent de lourds devoirs, exigent de nombreuses et éminentes qualités » (p. 449). Dès lors, le notaire, dans toutes ses nuances, devient un personnage, sinon à clé, du moins « clé », du roman de la première moitié du XIXe siècle, de Balzac (Pierquin dans La Recherche de l’Absolu, 1834 ; Mathias et Solonet dans Le Contrat de mariage, 1835 ; Roguin, Crottat, Cardot dans César Birotteau, 1837 ; Chesnel dans Le Cabinet des Antiques, 1838 ; Dionis dans Ursule Mirouët, 1842 etc.), de Sand (Simon, 1836), en passant par Gozlan (Le Notaire de Chantilly, 1836. Voir, à cet égard, l’article d’Emily Teising : « "Il est la loi qui marche": représentations de l'homme de loi chez Balzac, Sand et Gozlan », L’Année balzacienne 2014, Paris, Puf, p. 133-146) et Sue (Ferrand dans Les Mystères de Paris, 1843). . Il est donc essentiel qu’il plaise, s’il veut réussir. »
Au moment où Valmont achevait sa phrase, un individu entrouvrit la porte, et, après avoir jeté à son interlocuteur un sourire amical, il la referma avec précaution. Pendant ce court intervalle, j’eus le temps de remarquer une figure joviale et épanouie, quoique déjà sur le retour. Les cheveux étaient blancs, les traits poupards, et des lunettes vertes achevaient de donner à cette physionomie un singulier caractère. La manière dont il s’était retiré témoignait son respect pour Valmont et la crainte qu’il avait de le déranger.
« Vous le voyez, Jérôme, c’est le premier clerc de céans[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Le premier clerc de cette étude : sur la hiérarchie des clercs d’avoué ou de notaire, voir, supra, la note associée au « saute-ruisseau ». : il a vu déjà passer trois titulaires. Il mène l'étude ; mais il est condamné à[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Grandville suit ici fidèlement le texte avec cette gravure in-texte, portrait en pied du premier clerc, qui, symboliquement, une minute à la main, frappe à la porte, fermée, du titulaire: tout « principal» qu'il est, il ne deviendra jamais titulaire de la charge de notaire ou d'avoué, avec son embonpoint et ses lunettes rédhibitoires - « Des lunettes, un ventre trop prononcé, voilà ce qui borne sa carrière.» être premier clerc à perpétuité. Des lunettes, un ventre trop prononcé, voilà ce qui borne sa carrière. Célibataire et premier clerc, il obéit à son destin et le prend avec gaieté. Sa consolation est celle de Rabelais, il épouse chaque soir la dive bouteille[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Soit « la divine bouteille » : allusion à « l’oracle de la dive bouteille », qu’après une véritable épopée, découvrent enfin Panurge et ses compagnons dans le Cinquiesme Livre de Rabelais (ouvrage posthume, 1564). , et s'endort là-dessus. Du reste, il connaît ses devoirs ; les habitudes de la maison lui sont familières. Il sait déjà qu’avant peu d’années je serai titulaire ici, et il me traite avec la déférence que mérite un titulaire en perspective. Pas un mot n’a été prononcé, et pourtant tout le monde pressent dans l’étude que c’est moi qui succéderai. Le titulaire actuel a été deuxième clerc comme moi, je serai titulaire comme lui. — Prenez garde, Valmont, on dit que la profession devient chanceuse[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Du latin « cadere », « tomber », la chance (voir aussi, supra, la note associée à ce mot) désigne l’avènement d’un événement autant malheureux qu’heureux et, ici, l’adjectif est pris en mauvaise part et signifie « risquée ». : de tristes catastrophes l'ont compromise. — Je ne suis point un enfant, Jérôme, j'ai tout pesé. Je sais que le notariat a eu des Vincent de Paul[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une double variante, dont la variante orthographique, attestée à l’époque : « des Saint-Vincent de Paule ». La troisième édition de 1844, chez Paulin, ne garde que la première variante: « des Saint-Vincent de Paul ». qui ont ébranlé son autorité[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’antonomase « des Vincent de Paul », associée à l’idée de malversation, semble incongrue quand on se souvient que Vincent de Paul (1581-1660), canonisé en 1737, incarnait la charité chrétienne désintéressée et avait fondé une congrégation éponyme et créé de multiples œuvres. Mais elle prend tout son sens à la lecture du numéro du 28 novembre 1842 du Charivari (c’est le 30 septembre que paraît le feuilleton de Reybaud dans Le National), qui publie un article satirique et parodique des Mystères de Paris d’Eugène Sue, intitulé « Les Mystères de la ville de Paris/Lettre d'un Saint-Vincent-de-Paule administratif/A Bois-Rouge/ogre au tapis-franc des Champs-Elysées », où le blagueur floueur Robert Macaire, au fondement de l’ouvrage de Reybaud (voir les notes des chapitres III et IV), est dit « rococo » et bientôt dépassé par les « Saint-Vincent-de-Paule » du notariat, de la Bourse, de la voirie, dont le nom s’explique ainsi : « Vincent-de-Paule, me direz-vous, était un saint homme, qui prenait plaisir à élever des petits enfants. Précisément ; nous ne sommes pas des saints, mais nous avons de petits amours de vols que nous mijotons jusqu’à ce qu’ils soient en état de marcher tout seuls ; en un mot, comme vous dites en argot, nous nourrissons le poupard. C’est en cela, mon brave, que nous sommes des Saints-Vincent-de-Paule. » N’en déplaise au Charivari, il semble que James Rousseau, dans sa Physiologie du Robert Macaire, parue la même année, soit plus éclairant encore, précisément à propos du Robert Macaire notaire qui offre à son client de se faire son coffre-fort – « c’est ici la vraie banque de France ! » – et ledit client de s’écrier : «“Quel digne homme !... C’est saint Vincent de Paul égaré dans le notariat !…” », mais « [u]n mois après saint Vincent de Paul est en police correctionnelle sur la plainte d’une centaine de clients auxquels il a enlevé […] une petite somme de dix millions ! » (Paris, J. Laisné, 1842, p. 36). Le « Vincent de Paul » allie donc antonomase et antiphrase, et Eugène Sue, dans son feuilleton des Mystères de Paris, paru le 24 décembre 1842 dans le Journal des débats, joue de cette nouvelle alliance avec le vertueux notaire Ferrand, un « saint homme » !, en fait, totalement véreux… par les plus honteuses banqueroutes[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] En toute rigueur, c’est le terme de « déconfiture » qui convient : ceux de « faillite » et de « banqueroute » s’appliquent à un commerçant ou un entrepreneur (mais c’est aussi l’évolution du métier que suggère Reybaud). Rappelons, en effet, que le droit de la faillite d’alors est régi par le Code du commerce du 18 mars 1807, modifié par la loi du 28 mai 1838, qui arrache la faillite à la notion de faute, en distinguant la « faillite » (« liquidation des biens d’un commerçant qui ne peut faire face à son passif ») de la « banqueroute simple », liée à une négligence et passible du tribunal correctionnel, et de la « banqueroute frauduleuse », liée à des malversations notoires et passible des assises (voir le Traité des faillites et banqueroutes ou commentaire de la loi du 28 mai 1838, en 3 tomes, par Jassuda Bédarride, Paris, Durand, 1844). C’est à la banqueroute simple et frauduleuse que fait ici allusion Valmont (voir Anne-Elisabeth Andréassian, « L'état de faillite après la Monarchie de Juillet: discours romanesque, flétrissure sociale et sentiment de vol des créanciers », dans « Au voleur! », Fr. Chauvaud et A. D. Houte dir., Éditions de la Sorbonne, 2014). Tout le drame du personnage éponyme de Balzac, ce « martyr de la probité », César Birotteau, tient, selon la loi de 1807 (le roman est publié un an avant la réforme de 1838), à la confusion chez lui entre faillite et faute : aussi sa réhabilitation finale, juridique, est-elle vécue (si l’on ose dire, puisqu’il cède au coup de l’Idée Probité qui le tue), comme une résurrection, digne de celle de Lazare ! L'ami de Balzac, Henry Monnier, dans sa série lithographique de 1829, Jadis et aujourd'hui (voir, supra, la note associée à "quelque goût") oppose bien les banqueroutiers de jadis, soumis au carcan et exposés en place publique [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105342935/f1.highres], aux banqueroutiers d'aujourd'hui qui font bombance [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10534613c/f1.highres]. . Le notariat est devenu, comme toutes les professions de notre temps, la proie des hommes d’affaires : à côté des actes on y fait des spéculations, des entreprises. On y a dressé des sociétés par actions pour des existences imaginaires[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’on retrouve bien ici l’idée de la blague de Robert Macaire qui « donne de la valeur au néant » et qui endosse toutes les professions dans Les Cent-et-Un Robert Macaire de Daumier et Philipon (1836-1838 : voir, à cet égard, les notes des chapitres III et IV), dont celle de notaire. La planche de « Robert-Macaire notaire », parue dans Le Charivari du 28 septembre 1836, figure au numéro 23 de la publication en volume chez Aubert (1840) et est suivie par celle de Robert Macaire à la tête d’un bureau de charité (à distinguer du « Robert-Macaire philanthrope »), sous-entendant l’identité, évoquée plus haut, entre le type de Robert Macaire et celui de Vincent de Paul. , et l’officier public a pu s'oublier jusqu’à se faire le complice des clients. Ici, c'est un notaire qui débute dans la profession par un faux et qui va finir sa vie au bagne chargé de onze cents faux[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « faux en écriture publique ». en écriture authentique[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans le domaine juridique, les deux adjectifs, « public » et « authentique » (voir la noté génétique précédente) sont employés indifféremment et qualifient le fait qu’un document officiel est écrit et signé par un officier public (quant à « l’acte authentique », l’article 1317 de la loi du notariat du 16 mars 1807, le définit ainsi : « l'acte authentique est celui qui a été reçu par l'Officier Public ayant droit d'instrumenter dans le lieu où l'acte a été rédigé et avec les solennités requises »). Mais la substitution d’ « authentique » à « publique » dans cette édition (et dès la troisième, datée de 1844) est heureuse, puisqu’elle ménage un effet oxymorique (« faux en écriture authentique »). Si le faux en écriture authentique est passible du bagne, c’est que, selon l’article 441-4 du Code pénal, il s’agit d’un délit, actuellement puni d’une peine de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende. Rappelons que c’est précisément pour faux en écriture que Jacques Collin alias Vautrin, « colonne vertébrale » de La Comédie humaine, commence sa carrière criminelle par le bagne. . Ailleurs on voit des vieillards confiants flétrir par des dispositions judiciaires un notaire qui a escroqué leur fortune[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, importante variante pour cette phrase : « Ici des vieillards ruinés flétrissent par des dépositions accablantes l’officier public qui les a ruinés ». : sur tous les points il s’élève des plaintes, et l'honneur de la profession souffre des crimes de quelques-uns de ses membres. — Vous le voyez, il serait peut-être prudent de s’abstenir. — Que faire alors [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante :« – Que voulez-vous faire alors ? », encore présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844. ? Toutes les carrières n’en sont-elles pas là ? En est-il qui soient pures aujourd’hui, depuis le petit commerce qui falsifie et mélange les denrées jusqu'aux fonctions parlementaires érigées en véritables agences à l’usage des électeurs ? Quoique le notariat ait eu à passer de mauvais jours, c’est encore, entre tous les privilèges civils[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, une variante : « Le notariat a eu à passer de mauvais jours ; mais entre tous les privilèges civils, c’est celui qui a le plus de conditions de durée [...] », encore présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844., celui qui a le plus de conditions de durée et dont le maintien peut le mieux se défendre. La fièvre industrielle, qui a fait tant de ravages, l'a atteint comme tout le reste ; n’importe : ceci n’a qu’un temps, et l’institution rentrera bientôt dans des conditions régulières. Un seul élément destructeur la menace, c’est l’élévation du prix des charges[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Voir, infra, la note associée à « vingt-cinq mille francs ». Le futur titulaire de la charge devra donc courir après la dot (voir infra). ; mais ce vice lui est commun avec tous les privilèges, et il est indélébile comme le ver dans les mauvais fruits. — Ah çà ! et vous, Valmont, comment pourrez-vous payer cette somme énorme ? — Ici est le secret du métier, mon cher, et je ne devrais pas vous le livrer, quoique ce soit un peu le secret de la comédie. — Comptez sur ma discrétion. — Je vous en dispense, on a fait des vaudevilles là-dessus[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Si nombre de comédies ou vaudevilles (voir, infra, la note associée à « crispins ») mettent en scène un notaire, peu, en revanche, en font leur personnage principal : notons néanmoins Le Notaire, comédie-vaudeville en un acte, par MM*** [Édouard Mazères et Gabriel de Lurieu], créée sur la scène du Gymnase le 25 avril 1822. Il faudra attendre Labiche et sa comédie-vaudeville en trois actes, Un notaire à marier, créée sur la scène du théâtre des Variétés le 19 mars 1853, pour que soit abordée la question, qui occupe Reybaud, du jeune notaire coureur de dots afin de payer sa charge.. Vous savez que je suis joli garçon, Jérôme : eh bien, je payerai avec ma bonne mine. — C’est une monnaie qui n’a pas généralement cours. — Plus que vous ne croyez. Les trois derniers titulaires qui ont exploité cette étude ne se sont pas acquittés autrement. — Expliquez-moi cette énigme, Valmont. — Volontiers. Il est presque passé en usage, Jérôme, que le titulaire d'un office en demande à peu près le capital représentatif de ce qu’il rend : ainsi, par exemple, cinq cent mille francs d'une étude qui rapporte bien net, année moyenne, vingt-cinq mille francs.[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Les revenus du notaire représentent donc 5% du prix de l’étude. Valmont n’exagère pas et rend bien compte de l’élévation du prix des études en vingt ans puisque le notaire Lehon (voir supra), lui, avait acheté à Paris, le 24 janvier 1826, pour 400 000 francs [soit environ 100 000 euros : actuellement, à Paris, le prix d’une étude est en moyenne de 500 000 euros mais peut aller jusqu’à plusieurs millions] une charge dont les revenus étaient de 40 000 francs (Gazette des tribunaux, 23 et 24 mai 1842), soit 10% du prix de l’étude. Or vous comprenez qu’un homme qui a cinq cent mille francs à lui ne les applique pas à un placement pareil, où il faut ajouter sa peine et sa responsabilité pour obtenir un revenu de cinq pour cent[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Dans la version initiale du feuilleton du National, tous les sommes et pourcentages évoqués dans ce paragraphe sont écrits en chiffres. La correction est déjà présente dans la troisième édition, chez Paulin, en 1844.. À ce prix donc l'étude est cédée à un jeune clerc qui n’a rien, si ce n’est les avantages extérieurs dont je vous parlais. — Je commence à comprendre. — Le patron sait bien qu’il vend le poste à son employé plus cher que cela ne vaut ; l’employé sait encore mieux qu’il le paye bien au-dessus de sa valeur ; cependant, des deux parts, voici le calcul. Le titre de notaire est une position sociale. La femme d’un notaire peut figurer partout avec avantage, même à la cour du roi des Français. À ce titre quand on joint de la grâce, de la distinction, un nom qui sonne bien, on a presque l’option entre les héritières. Les dossiers des fortunes sont dans l’étude même. Il n’y a plus qu’à choisir celle de toutes qui est la plus liquide, la plus ronde. La femme sera toujours assez belle, pourvu que la dot le soit[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Ce portrait des riches héritières, futures notaresses, fait écho à celui que Balzac dresse dans l’étude déjà citée, « Le notaire », « qui se marie pour son état et non pour lui-même » : « De quelque boutique qu’elle procède, la femme du notaire veut devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe : il y en a qui ont voiture, elles vont alors à l’Opéra-Comique. […] Généralement dénuées d’esprit, très-rarement passionnées, se sachant épousées pour leurs écus, sûres d’obtenir une tranquillité précieuse grâce aux occupations de leurs maris, elles se composent une petite existence égoïste très-enviable ; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir un Turc. Il est néanmoins possible de trouver des femmes charmantes parmi les notaresses. » (op. cit., p. 112).. Quand le choix est fait, on attaque à la fois le père et la fille. L’ancien titulaire s’empare de l’un : le nouveau titulaire se charge de l’autre [Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] L’illustration in-texte de la page qui suit montre fort bien ce chiasme avec, au premier plan, debout, le notaire ex-titulaire de la charge, avec sa robe de chambre à ramages, entreprenant le père, assis, de façon à lui cacher ainsi le second plan, occupé par le jeune et élégant nouveau titulaire, en conversation « utilitaire » avec la fille, riche et timide héritière, qu’il « se charge » ! de séduire. ; et, au bout d’un mois, le contrat se signe. Le patron se désintéresse sur la dot, et le nouveau notaire élèvera à son tour, dressera de ses mains un autre second clerc pour se débarrasser de son étude à des conditions fabuleuses. C’est une navette qui roule : il faut la prendre au bond et la lâcher à temps[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Métaphore empruntée au vocabulaire du tissage : il s’agit d’une « navette volante », outil à tisser en bois, de la forme d’un bateau (« nef », d’où « navette »), contenant une bobine de fil de trame que le tisserand lance entre les fils de chaîne et qu’il faut en effet savoir rattraper « au vol » !avec habileté pour confectionner tissu ou tapisserie. . — Et c'est ce que vous ferez, Valmont ? — Oui, mais les temps deviennent durs. Il y a rareté d'héritières et concurrence dans les rangs du notariat. On achète à bas prix les études de la banlieue pour venir dans Paris exploiter les clients à domicile, faire le courtage des actes, abaisser l'institution jusqu’à la postulation directe. On offre des remises aux intermédiaires qui procurent du travail. — Est-ce croyable ? — Quelle différence, Jérôme, de ce notariat au notariat d'autrefois ! On s’est beaucoup moqué de ces tabellions d’opéras qui n’ont qu’une fonction, celle de déployer un papier, et de tirer de leur poche une écritoire de corne. Leur entrée est presque toujours accompagnée d’un évanouissement[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Avant le XVIe siècle, les fonctions du notaire étaient réparties entre le « notaire », qui rédigeait les minutes, le « tabellion » (du latin, « tabella », tablette à écrire) qui en délivrait les « grosses » (copies), et le « garde-notes », qui les archivait. C’est sous le règne d’Henri IV qu’il y eut fusion dans la fonction de notaire des deux autres. À partir de la fin du XVIIIe siècle (Dictionnaire historique de la langue française, éd. cit.), le terme de « tabellion », ressenti comme archaïque, est employé, péjorativement et plaisamment, comme ici, pour désigner un notaire, convoqué au théâtre et à l’opéra à l’occasion de la signature d’un contrat de mariage ou de l’ouverture d’un testament, source de possibles évanouissements de joie ou de dépit ! C’est à la fin de l’acte II de l’opéra-bouffe du Cosi fan tutte de Mozart, sur un livret de Da Ponte (1790) que le notaire lui-même !, la servante des deux sœurs (dont la fidélité est mise à l’épreuve par leurs fiancés respectifs), Despina, déguisée en tabellion, manque de s’évanouir à la découverte de l’imbroglio dont elle est l’ignorant instrument. Donizetti avait donné la part belle au tabellion dans son opéra-bouffe, La Fille du régiment (décembre 1841), et récidivera en 1843 dans Don Pasquale. , à la suite duquel ces dignes personnages rengainent leurs ustensiles et se retirent paisiblement avec leurs perruques bouclées, leurs Crispins noirs[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Issu de la Comedia dell arte, le personnage de Crispin, valet tout à la fois fanfaron et fripon, est créé par le comédien Raymond Poisson, en 1654, dans la tragi-comédie de Scarron, L’Écolier de Salamanque (Grand dictionnaire universel…, de P. Larousse, éd. cit.). Il reparaîtra dans de multiples comédies, dont Crispin rival de son maître de Lesage (1707). C’est pourquoi son nom, par métonymie, en vient à désigner une partie de son costume : un petit manteau noir à capuchon (complété par un chapeau noir à petits bords, un justaucorps noir avec une rapière, et une collerette blanche) et devient nom commun. Au XIXe siècle, le « crispin » est porté par les femmes autant que par les tabellions d’opéra. Si, dans La Cousine Bette de Balzac, la lorette Carabine (proche du monde des actrices), en rentrant chez elle après un souper au Rocher de Cancale, va, tout naturellement, « se débarrasser de son crispin en velours », l’on conçoit l’étonnement et l’indignation de Mme Cibot, la portière, dans Le Cousin Pons, devant les allures de la femme de chambre de Camusot : « "une vieille mijaurée à qui j’avais envie d’épousseter son crispin en velours avec el manche de mon balai ! A-ton jamais vu n’une femme de chambre porter n’un crispin en velours !” ». et leurs culottes courtes. Le tabellion aurait pu être envisagé à un autre point de vue, celui d’une probité irréprochable. Autrefois, le notaire était le confident des familles, le dépositaire des épargnes de ses clients. Des sommes considérables étaient religieusement conservées dans ses coffres, et il n’est pas d’exemple que cette confiance ait été trompée[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] C’est bien pourquoi César Birotteau confie tous ses avoirs et, notamment, la dot de sa fille, au notaire Roguin, qui, en 1818, a vingt-cinq ans de notariat derrière lui, et qu’il déclare : « "Roguin était la Banque pour moi” ». Mais, comme le suggère Valmont plus loin, Roguin est rattrapé par « aujourd’hui » et la spéculation sur les terrains de la Madeleine et s’enfuit avec la caisse en Suisse ! La Physiologie de l'homme de loi s'en souviendra, qui achève le chapitre consacré au notaire (chap. XIV), par cette « charge de notaire » : la fuite, non en Belgique (autre patrie des coureurs et voleurs de fonds!) mais en Suisse, illustrée par un cul-de-lampe de Trimolet et Maurisset (op. cit., p. 93) [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530293g/f103.highres].. Soyons justes, d’ailleurs. Si, à Paris et dans quelques grandes villes, l’institution a reçu de rudes atteintes, nos provinces ont encore conservé et maintenu intactes les vieilles traditions du notariat[Par Nathalie Preiss] Reybaud ici se fait l’émule de Balzac qui oppose le notaire d’aujourd’hui au notaire de de jadis (voir, supra, la note associée à « quelque goût ») – souvent de province –, probe, et fidèle à une famille, de génération en génération, tel, à Alençon, le notaire Chesnel, dans Le Cabinet des Antiques, attaché à la famille d’Esgrignon, et qui, au prix de ses propres biens et de sa vie, tente de sauver le fils de famille, le jeune Victurnien, des appâts de la capitale et des assauts de la bourgeoisie nouvelle. . On y voit encore ce que l’on ne voit plus à Paris, des notaires qui restent en exercice toute leur vie et lèguent leurs études à leurs fils ; on y trouve des familles qui comptent plusieurs générations de notaires. Ici, Jérôme, tel office que je pourrais citer a changé dix fois de titulaire en vingt ans. On n’est plus notaire aujourd’hui ; on traverse le notariat[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Même constat dans l’étude des Français peints par eux-mêmes, déjà citée, que Balzac consacre au notaire : « Aujourd’hui les notaires parisiens ne sont plus autant liés qu’autrefois, ils se connaissent moins, leur solidarité s’est dénouée avec les transmissions trop répétées des offices. Au lieu d’être notaires quelque trente ans, la moyenne des exercices est de dix ans au plus. Un notaire ne pense qu’à se retirer, ce n’est plus le magistrat des intérêts, le conseil des familles, il a tourné beaucoup trop au spéculateur. » (op. cit., p. 111). . »
Valmont termina là ses confidences ; un vieillard assez vert et d’un extérieur distingué venait d’ouvrir la porte de son cabinet ; une jeune fille charmante marchait à côté de lui[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Voir, supra, la chute du portrait balzacien de la notaresse.. Quand le clerc eut aperçu les deux visiteurs, il se leva vivement, alla vers eux, les invita à entrer et à s’asseoir. En même temps, il me fit un signe que je compris. J’étais de trop, je pris mon chapeau et battis en retraite. Valmont m’accompagna pendant quelques pas et eut le temps de me glisser dans le canal auditif quelques mots que je fus seul à recueillir[Par Philippe Hamon et Nathalie Preiss] Variante dans la version initiale du feuilleton du National : « entendre ». La leçon de cette édition de 1846 est déjà celle de la troisième édition, chez Paulin, en 1844..
« Une héritière de cinquante mille livres de rente, mon cher. — À vos affaires, Valmont, lui dis-je, nous nous reverrons à loisir. »
Et je descendis l’escalier, la tête remplie de ce que je venais d’entendre. Évidemment, Valmont était un garçon avisé : ne pouvant réformer son siècle, il cherchait à marcher avec lui. De toutes les manières, il ne pouvait plus m’être utile dans le sens que j’avais espéré ; sa carrière était désormais nettement tracée. Sur trois collaborateurs auxquels j'avais songé, deux m'échappaient déjà ; il ne me restait plus qu’à faire des ouvertures à Max, le prosateur chevelu.
Je remontai en cabriolet, et continuai mes courses.