Corpus Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale

1-XIII : Paturot publiciste officiel. — Son ami l'homme de lettres.

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XIII[Par Marc Vervel] Le chapitre XIII est d'abord publié en feuilleton dans le National du 2/10/1842. PATUROT PUBLICISTE OFFICIEL. — SON AMI L'HOMME DE LETTRES.

Dans mon entretien avec Valmont, poursuivit Jérôme, j’avais eu des renseignements sur la destinée de Max[Par Marc Vervel] « La destinée de Max ». Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 indiquent : « la destinée de Max, notre prosateur chevelu ».. Après avoir, pendant quelques mois, végété sur les avenues du feuilleton[Par Marc Vervel] Alors que la « librairie » occupait traditionnellement de manière privilégiée le Quartier latin puis le Palais Royal, on assiste alors au déplacement progressif des organes de presse du côté de la Bourse, de la Chaussée d’Antin et des Grands Boulevards. La formule renvoie également métaphoriquement au feuilleton-roman, ce « rez-de-chaussée » du journal, qui, alors en plein essor, avec Sue, Dumas et Reybaud lui-même (Jérôme Paturot paraît d’abord en feuilleton dans Le National, et un chapitre inédit de la Seconde Partie sera publié dans Le Constitutionnel, qui avait accueilli Le Juif errant de Sue en 1843), ouvre bien sinon un boulevard, du moins des avenues, même si elles sont sans issue pour Max. Sur les différents sens à l'époque du mot « feuilleton », voir la note associée à ce mot supra, Chapitre VII de la Première Partie., notre prosateur chevelu[Par Marc Vervel] « Notre prosateur chevelu venait d'obtenir ». Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 donnent « Max venait d'obtenir ». venait d’obtenir une place dans les bureaux de l’instruction publique[Par Marc Vervel] On trouve tout au long de ce chapitre une satire de la bureaucratie administrative, thème inépuisable qu'a déjà exploité Balzac (Les Employés, 1838), et que reprendra Reybaud au chapitre XIII de la Seconde Partie ainsi qu'au Chapitre I de son Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques, où son héros est employé de bureau. Le ministère de l’Instruction publique, ancêtre du ministère de l’Education Nationale, a été créé en 1828.. Il était employé, ou, pour me servir d’un mot plus sonore[Par Marc Vervel] L’expression « mot sonore », associée à l’usage rhétorique du langage, est assez usuelle au XIXe siècle, et peut notamment se charger comme ici de connotations négatives pour désigner le caractère artificiel d’expressions creuses. Voir déjà le numéro du 12 décembre 1791 des Annales patriotiques et littéraires de la France de Louis-Sébastien Mercier : « Extorquer un secret par toutes sortes de voies, pressurer la pensée humaine, et violer tous les sanctuaires de la confiance, c’était naguère le système de cette pétaudière qu’on appelait ici "gouvernement". Un mot sonore, la "raison humaine", justifiait, ennoblissait toutes ces turpitudes », ou encore, plus près de la date de parution de Jérôme Paturot : « La vengeance ! Mot joyeux et sublime lorsqu’il est prononcé par une bouche vivante ; mot sonore et vide prononcé sur une tombe qui, si haut qu’il retentisse, ne réveille pas le cadavre endormi dans le tombeau », Gaillardet et Dumas, La Tour de Nesle, Paris, Barba, 1832., fonctionnaire public[Par Marc Vervel] Reybaud joue ici sur la nuance, d’ordre économique, entre employé et fonctionnaire, après Balzac qui dans son roman Les Employés (intertexte bien présent dans ce chapitre et qui éclaire le titre balzacien, emprunté à Grandeur et Décadence de César Birotteau, du chapitre suivant), paru en 1843, fait précisément dire à Bixiou : « Où finit l’employé commence le fonctionnaire, où finit le fonctionnaire commence l’homme d’État. » : il émargeait[Par Marc Vervel] Emarger, « recevoir d’un organisme le traitement affecté à un emploi », en donnant précisément comme exemple ce passage de Jérôme Paturot, TLFi, ATILF, CNRS et Université de Lorraine.. C’était une position sociale[Par Marc Vervel] La formule fait explicitement écho au titre de l’ouvrage : Paturot semble envieux ou admiratif d’un camarade qui, contrairement à lui, paraît avoir enfin touché au but..

En un clin d'œil, mon cabriolet me déposa à la porte du ministère de la rue de Grenelle[Par Marc Vervel] Il s’agit de l’hôtel de Rochechouart, au 110 rue de Grenelle, où s’installe le ministère de l’Instruction publique en 1829 : « Une ordonnance de Charles X, en date du 4 janvier 1828, publiée dans un des derniers numéros du Bulletin des lois, autorise l’Université à acquérir, moyennant une somme de 450.000 francs, l’ancien hôtel de Rochechouart, rue de Grenelle Saint-Germain, nᵒ116, pour le logement du grand-maître et le placement du conseil royal et des bureaux de l’Université », Gazette des écoles, 6 janvier 1831 (le nom et la numérotation de la rue ont changé en 1838). C’est encore aujourd’hui le siège du ministère de l’Education Nationale., véritable palais élevé au faste universitaire[Par Marc Vervel] « Université, corps enseignant établi par l’État » (Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand dictionnaire, 1866-1890, t. 15). Au XIXe siècle, le mot ne désigne pas spécifiquement l’enseignement supérieur, mais renvoie au monde éducatif dans son ensemble.. Au fond et à la suite d'une double cour, l’hôtel du personnage en possession du portefeuille[Par Marc Vervel] Il s’agit du ministre de l’Instruction publique. Dans les années 1830, de nombreuses personnalités occupent successivement ce poste, dont Guizot, de manière presque continue, entre 1832 et 1837. ; sur les ailes et répartis dans quatre ou cinq corps de logis, les bureaux de l'administration ; l'ensemble est complet, le local heureusement choisi ; rien n’y manque, si ce n’est l’âme, l’inspiration, la vie[Par Marc Vervel] Ici commence la satire de l’Education nationale, qui va revêtir dans le texte une multitude de formes. Au vocabulaire romantique convoqué ici va notamment s’opposer l’idée d’un univers éducatif profondément matérialiste.. Le souffle de la spéculation[Par Marc Vervel] L’expression « souffle de la spéculation » se retrouve de loin en loin tout au long du XIXe siècle pour désigner un moment d’emballement financier. « Comment détruire ces valeurs, que le souffle de la spéculation aurait créées, sans enterrer le crédit même sous leurs débris », Le Courrier français, 10 juillet 1840. Le mot « spéculation », s’il est évidemment porteur comme ici de connotations négatives au moins depuis Balzac, renvoie aussi de manière plus neutre aux activités financières (voir par ex. L. Borel, Traité de la bourse et de la spéculation, Paris, chez l’auteur rue Mazarine, 1835). En tout état de cause, ce « souffle de la spéculation » « souffle » précisément sur l’ensemble de Jérôme Paturot, avec les floueurs-blagueurs-Robert-Macaire (voir le chapitre III), le baron Flouchippe qui trône en majesté dans le cul-de-lampe final, la princesse Flibustofskoï, ou encore Tapanowich Karostokorff, spécialistes des sociétés sans fonds et de la spéculation et circulation à vide, de la moderne bulle financière qui fait « pschitt » et rime, en effet, non plus avec inspiration mais expiration. a aussi passé par là : l’enseignement s’est fait industriel[Par Marc Vervel] La charge paraît porter prioritairement sur la place de la spéculation dans l'enseignement privé. Dans la dynamique du « souffle de la spéculation » des floueurs et blagueurs de toutes farines, Reybaud joue aussi sur la connotation de tromperie, flouerie par le « puff » et la blague attachée au substantif et à l’adjectif « industriel », témoin la justification du titre « Galopin industriel » dans la Physiologie du Gamin de Paris (Paris, Aubert, 1842, chap. IX, p. 41).. Sous un régime basé sur l’intérêt, il n’y a plus de place pour le dévouement ; le calcul envahit tout[Par Marc Vervel] Quasi-citation de Balzac, Physiologie de l’employé : « Quoique la statistique soit l’enfantillage des hommes d’État modernes, qui croient que les chiffres sont le calcul, on doit se servir de chiffres pour calculer. Calculons ? Le chiffre est d’ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l’intérêt personnel et l’argent, où tout est si mobile que les administrations [les ministères] s’appellent 1er mars, 29 octobre, 15 avril, etc. Puis rien ne convaincra plus les masses intelligentes qu’un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d’état, en définitive, se résout par des chiffres. » (Paris, Aubert, 1841, p. 13).. Dans les institutions en vogue[Par Marc Vervel] Reybaud reprendra l’expression dans La Vie à rebours, où son héros Armand Courtenay, au début de la monarchie de Juillet, est placé « dans une institution en vogue où rien ne devait être négligé pour en faire un savant, selon toutes les règles de l’art. Le vieux Courtenay avait déclaré qu’il ne regarderait pas au chiffre des mémoires, pourvu qu’on lui en donnât pour son argent. Le digne père fut servi au-delà de ses vœux ; tous les trois mois des additions terribles vinrent lui prouver qu’il était compris », La Vie à rebours, Paris, Michel Lévy frères, 1854, p. 51. On voit que la charge peut porter aussi, au passage, sur la mode de l'enseignement des sciences., on a des élèves qui figurent comme montre, dont on fait étalage pour attirer les chalands[Par Marc Vervel] La satire des institutions privées d'enseignement est fréquente au début du XIXe siècle, par exemple chez un Dickens (Dombey et fils, 1846-1848). Elle peut viser aussi bien les institutions pour jeunes enfants, qu'elles soient laïques ou religieuses, que ce qu’on n’appelle pas encore les « grandes écoles », avec en particulier l’École polytechnique ou Saint-Cyr. Des préparations publiques mais aussi privées forment notamment les étudiants afin qu’ils puissent passer les concours d’entrée, et ces « maisons d’éducation » sont alors très courues, au point qu’une véritable concurrence se met en place. « On ne compte à Paris que 7 ou 8 institutions au plus dans lesquelles on ait établi des cours spéciaux de mathématiques. Deux seulement, celles de Mayer et Laville, sont exclusivement destinées à préparer les jeunes gens pour les diverses écoles. La maison de Mayer est pleine. Il est obligé de refuser des élèves. Celle de Laville a 40 élèves, nombre auquel il se borne », Rapport de l’inspecteur Bourdon, 12 février 1829, cité dans Bruno Belhoste, « La préparation aux grandes écoles scientifiques au XIXe siècle : établissements publics et institutions privées », Histoire de l’éducation, 90/2001. On retrouvera le problème de l'instruction et des écoles au chapitre XXIV de la Seconde partie de l'œuvre de Reybaud (« L'instituteur chevelu - La bosse du thème grec ») quand Jérôme mettra à son tour son fils Alfred dans « une institution en vogue ».. Le génie du charlatanisme[Par Marc Vervel] Stendhal utilisait l’expression pour se moquer de la figure de Chateaubriand, écrivain selon lui maniéré et artificiel, voir Œuvres intimes, Paris, Pléiade, II, 1982, p. 237. Il s’agit plutôt ici pour Paturot de dénoncer une époque oublieuse des leçons du Génie du christianisme. n'a pas respecté l’asile de l’enfance et de la jeunesse. Tout concours annuel ramène une sorte de pugilat entre les maisons d'éducation : chacune d’elles ourdit ses trames dans les collèges, hors des collèges ; défend ses sujets par la brigue, et ambitionne les honneurs d’une publicité bruyante. C’est à qui éclaboussera le mieux son voisin, à qui fera le plus de chemin sur le corps de ses concurrents, à qui prendra l’allure la plus triomphante et la plus souveraine. Voilà pourtant où nous en sommes venus en toutes choses. Le relief, la vogue, l’éclat, tels sont les grands mobiles. On sacrifie au succès, et c’est l’honneur qui est la première victime de ce culte. La réserve et la dignité ne sont possibles qu’en se résignant à une position effacée et secondaire[Par Marc Vervel] La tonalité moralisante du passage, qui n’est pas sans évoquer à certains égards la rhétorique du sermon convoquée au moyen d'une suite de métaphores fonctionnant comme autant de clichés (ex. du « culte » renvoyant au veau d’or), trouve ici son sens profond : Paturot semble dénoncer un arrivisme qu’il s’agit en réalité d’endosser, puisqu’il n’y aurait à l’en croire pas d’autre choix pour qui veut comme lui atteindre une « position ».. L’empirisme est le roi du monde[Par Marc Vervel] En philosophie, l'empirisme considère, à l'encontre du rationalisme, que toute connaissance dérive de l'expérience et se rapporte à elle. Ce courant d'origine essentiellement anglo-saxonne (même si, en France, on peut par exemple citer Gassendi ou Condillac), est notamment illustré par Locke, Berkeley ou Hume, et, au XIXe siècle, aboutira en particulier à la reformulation utilitariste proposée par Bentham. L'empirisme est étroitement lié à des théories économiques d'inspiration libérale (pensons, au XVIIIe et au XIXe siècles, aux Physiocrates, à Adam Smith, à David Ricardo ou encore à Jean-Baptiste Say). Il s'agit dès lors ici moins de critiquer le courant philosophique en tant que tel que le libéralisme économique qui s’en réclame. : il faut subir ce joug, ou périr[Par Marc Vervel] Paturot a mobilisé dans tout ce passage des lieux rhétoriques et des stéréotypes de langue renvoyant à cette formation classique dont il évoque le déclin. Le tour évoque irrésistiblement ici la tragédie classique (voir l’adresse de Pyrrhus à Andromaque : « Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :/Je vous le dis, il faut ou périr ou régner »)..

Le bureau que Max honorait de sa présence[Par Marc Vervel] Tour burlesque. L’expression « honorer de sa présence » est le plus souvent réservée au XIXe siècle à l’évocation de visites officielles par des personnalités de haut rang. Elle relève notamment du langage parlementaire. était situé dans le premier corps de logis. Le concierge me fournit les indications nécessaires et je montai. Au moment d'entrer, il me sembla entendre à l'intérieur comme un choc de verres. Je prêtai l’oreille : en effet, il y avait gala[Par Marc Vervel] Le « gala » désigne une fête de cour ou une grande fête officielle.. Je reconnus la voix de Max, mêlée à plusieurs autres. Ces messieurs servaient à leur manière le gouvernement, et, pour le moment, travaillaient au profit de l’impôt des boissons[Par Marc Vervel] L’impôt des boissons constitue au XIXe siècle un sujet sensible : les impôts indirects, et en particulier ceux portant sur les boissons alcoolisées, sont alors extrêmement impopulaires et donnent lieu à de multiples révoltes à l’échelle de l’ensemble du territoire national, en dépit des allègements successifs qui jalonnent les premières décennies du siècle (Didier Nourrisson, Le Buveur du XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1990). L’expression permet ici, tout autant que d’évoquer pudiquement une scène de beuverie, de thématiser l’idée d’une administration vouée au gaspillage de l’argent public.. J’allais me retirer de peur d’être indiscret, mais un mouvement imprimé au bouton de la porte avait trahi ma présence, et Max l’ouvrit au moment où je battais en retraite.

« Tiens, c’est Jérôme Paturot, s’écria-t-il. Comme il arrive à propos, ce brave Jérôme ! entre donc, il y a place pour toi. Un verre, un couteau, et ouvre-moi une brèche dans ce pâté de Chartres[Par Marc Vervel] Pâté en croûte, à base de gibier et de foie gras ; produit assez coûteux. Il figurera plus tard dans le Dictionnaire de cuisine (1873) de Dumas. Le pâté de Chartres a déjà été mentionné plus haut, au chapitre VI, parmi les cadeaux que fait l'éphémère journal de Jérôme à ses lecteurs (page 58).On trouve de manière plus générale un certain nombre de références à ce mets dans la littérature de l'époque ; ainsi de L'Education sentimentale et de l'évocation par Frédéric de Chartres, dont il vante à Madame Arnoux « sa cathédrale et ses pâtés ». Voir aussi la chanson du temps « Le Pâté de Chartres », répertoriée dans La Clé du Caveau : « Le pâté de Chartres est un mets / Du plus agréable fumet ! / Aussi les gourmandes phalanges / Hautement chantent ses louanges, / De Paris à Saint-Pétersbourg, / Autant que pour ceux de Strasbourg. / Et moi j'en aurais tous les jours sur ma table / Si son prix était un peu plus abordable, / Si son prix était abordable !... / Le temps ouvre les appétits / Chez les grands et chez les petits ! / Et les citoyens de la butte Montmartre / Veulent, à leur tour, mordre au pâté de Chartre, / "Veulent mordre au pâté de Chartre !..." », ou encore le vaudeville de Grangé d'octobre 1840 intitulé « Le Pâté de Chartres ». qui est sur le poêle[Par Marc Vervel] Le poêle en fonte se généralise au XIXe siècle, en particulier dans les années 1840, suite à des progrès techniques majeurs concernant cet objet au XVIIIe siècle (avec par exemple les découvertes du comte Rumford) et au début du XIXe siècle. A cette révolution est notamment attaché en France le nom de l'industriel fouriériste Jean-Baptiste Auguste Godin (1817- 1888), qui prit un brevet pour ces poêles en 1840. Il est d'abord réservé aux classes populaires. Dans Les Scènes de la vie de bohème de Murger, la cheminée et le poêle jouent un rôle d'autant plus important que les pauvres héros ne peuvent s'en servir qu'avec parcimonie : « Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'étaient les invités qui arrivaient ; ils parurent étonnés de voir du feu dans le poêle » (Paris, Michel Lévy, 1851, p. 87). Si, dans un contexte populaire et domestique, le poêle, qui occupe fréquemment une place fondamentale dans la pièce à vivre, sert à toutes sortes d'usages, il est censé être réservé, dans le contexte institutionnel où se déroule notre passage, à des fins de chauffage.. Que je suis enchanté de te voir, mon camarade ! »

En même temps, il me poussait vers son cabinet, dont il referma soigneusement la porte.

« Messieurs, dit-il en s’adressant à ses trois jeunes convives, permettez que je vous présente Jérôme Paturot, mon ami, un poète chevelu de la première distinction. Il a eu tous les genres de succès ; il ne lui a manqué qu’un public qui le comprît[Par Marc Vervel] La formule d’allure contradictoire peut renvoyer à la « stratégie de l’échec » associée à la figure de l’écrivain romantique. José-Luis Diaz, « "Perte d’auréole". La mort de la gloire (1829-1862) », Orages, no 9, mars 2010, « Devenir un grand écrivain », p. 169-188. Le topos de l'écrivain maudit, ou plus largement de l'intellectuel ou de l'homme de lettres cherchant vainement à conquérir une position sociale, est alors prégnant, comme en témoigne Z Marcas (1840) de Balzac.. C’est notre histoire à tous[Par Marc Vervel] Débute ici la satire de diverses formes d’érudition présentées comme gratuites et vaines – c’est la figure du savant qui va être en jeu dans ce passage. Seront notamment moquées aussi bien la vogue orientaliste que des disciplines telles que l’archéologie ou la philologie.. Jérôme, je te présente M. Édouard Triste-à-Patte[Par Marc Vervel] Triste-à-patte : terme dépréciatif, d'usage rare, utilisé par exemple pour désigner des militaires ou des policiers peu gradés et de piètre allure. L’effet comique tient aussi à l’expression « de la plus belle espérance », la paléographie ne paraissant guère de nature à ouvrir sur quelque perspective d’ascension sociale comme la formule pourrait le donner à penser., paléographe de la plus belle espérance ; M. Gustave Mickoff, professeur de kalmouk comparé[Par Marc Vervel] Le développement de l’étude des langues au XIXe siècle va être plus particulièrement moqué par le biais de ce personnage. L’école des langues orientales, fondée à la fin du XVIIIe siècle et dont l’influence s’accroît alors, paraît notamment visée. Le choix du kalmouk n'est d'ailleurs pas innocent. Dans les troupes alliées à l’origine de la chute de Napoléon, en 1815, il y avait des Kalmouks ou Kalmuks, originaires de Mongolie, aux yeux bridés, d’où les comparaisons à visée satirique que l'on trouve dans la littérature du temps. Voir par exemple M. Moris, Voyage de Benjamin Bergman chez les Kalmouks traduit de l'allemand, Châtillon, Cornillac, 1822 ; cet emploi comique du terme se retrouve aussi chez Balzac (Virginie Tellier, « Que nous apprennent les "Kalmouks" de Balzac ? », Revue Balzac, n°6, 2024) comme dans la description du maître de poste Minoret-Levrault dont les yeux « gris, agités, enfoncés, cachés sous deux buissons noirs, ressemblaient aux yeux des Kalmouks venus en 1815 ; s’ils brillaient par moments, ce ne pouvait être que sous l’effort d’une pensée cupide », Ursule Mirouet, Paris, Hippolyte Souverain, 1842, t. I, p. 15., et M. Anatole Gobetout, commentateur de palimpsestes[Par Marc Vervel] Si ce « Gobetout » évoque les géants rabelaisiens, et permet ainsi de signaler l’appétit de savants bien loin de se préoccuper des seules réalités intellectuelles, l’expression « commentateur de palimpsestes » reprend quant à elle à sa manière la formule bien connue des Essais de Montaigne : « il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre sujet : nous ne faisons que nous entregloser » (exemplaire de Bordeaux, 1595, III). L’idée d’un langage tournant à vide (« Palimpseste : manuscrit sur parchemin ou sur papier dont on a fait disparaître l' écriture, pour y écrire de nouveau », Dictionnaire de l’ Académie française, 1835) et fait de strates successives ouvrant sur le néant, permet de donner corps à la satire du savant, vu comme un personnage creux et inutile. Le patronyme de Gobetout qui clôt le trio inscrit par ailleurs l'ensemble dans la dynamique de la flouerie et de la blague, qui infuse l’ensemble du texte : Gobetout renvoie à M. Gogo, floué par Robert Macaire, l’homme de la blague, qui brouille les signes et remet ainsi en cause la possibilité du déchiffrement herméneutique. Dans l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux (Paris, Delangle, 1830), Nodier proposait déjà une satire de l’Académie et, plus largement, du monde savant, avec l’académie de Tombouctou et ses deux savants, le naturaliste qui comme Max met en conserve (plus qu’il ne conserve), et l’antiquaire (au sens d’archéologue) qui analyse les bandelettes de la momie de l’Alma Popocamba (grand-mère de Popocambou-le-chevelu). . Tous les trois aimables comme des archéologues, et gais comme des élèves de l’école des chartes[Par Marc Vervel] Est ici évoquée l’image topique de l’homme de science sinistre associé à un savoir mort. L’école des Chartes, créée en 1821, a par ailleurs pu être considérée à l’occasion comme du côté de courants réactionnaires. Laurent Ferri, « Le chartiste dans la fiction littéraire (XIXe et XXe siècles) : une figure ambiguë », Bibliothèque de l’École Des Chartes, vol. 159, no2, 2001, p. 615–29. Voir à cet égard l'article de Louis Derville dans La Caricature du 17 janvier 1833 contre l’École des Chartes (selon Derville, l'école ne sert à rien, sinon à gaspiller l’argent des contribuables et à exhumer de vieilles lois liberticides). Béranger se moque de son côté des chartriers dans « L'enfant de bonne maison », Œuvres complètes, Paris, H. Fournier, t. II, 1839, p. 46-49.[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2 octobre 1842) donne « école des Chartes ». Cette leçon est aussi celle de l'édition Paulin 1844. L'édition Paulin 1846 donne « école des chartes ».. Maintenant, en avant l’eau de Seltz et le vin à douze[Par Marc Vervel] Nos personnages sont dépensiers tout en se trouvant du côté d’un rapport vulgaire au monde. L’eau de selz, eau gazeuse naturelle, est alors considérée comme une boisson relativement luxueuse. « Derrière la salle commune était pratiquée une salle réservée aux repas de corps, un cabinet de société qu’occupait l’aristocratie des clients, et qui ouvrait sur un jardinet d’une pente assez forte, distribué en berceaux et en tonnelles où l’on servait du vin, de la bière et même de l’eau de Seltz ou de la limonade gazeuse pour les raffinés », Théophile Gautier, à propos du Petit Moulin-Rouge dans les années 1830, dans Histoire du Romantisme, Paris, G. Charpentier et Cie, 1874, p. 47. L’expression « vin à douze » désigne le vin à douze sous, de mauvaise qualité. « Les goguettiers ne ressemblent guère, il faut bien en convenir, à messieurs les membres du Caveau, et la pairie, probablement, ne s’ouvrira jamais pour eux, ni l’Institut, ni la Chambre des députés ; ceux-ci faisaient jabot et portaient le frac, les goguettiers lavent quelquefois leur chemise bleue, et ils n’ont qu’une blouse ou une redingote ; les membres du Caveau sablaient le champagne frappé, les goguettiers boivent du vin à douze sous le litre, et Dieu sait quel vin !… », Louis-Agathe Berthaud, Le Goguettier, L. Curmer, 1841, p. 358-367.. Jérôme, au moment où tu es entré, le professeur de kalmouk nous pinçait une nuance de cancan véritablement inédite et essentiellement comparée[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : si notre professeur danse le cancan, son visage évoque sa discipline de spécialité. Le Kalmouk (voir note 28) peut revêtir les contours d’une figure fascinante aussi bien que répulsive, et ouvrir à des analyses de type physiognomonique. Dans Illusions perdues, Fendant est présenté comme « porteur d’une sinistre physionomie : l’air d’un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés [...] enfin tous les dehors d’un fripon consommé ». Voir aussi « Figure du Calmouk d’après un dessin du célèbre Camper, au simple trait », gravure signée J. B. Racine, dans Histoire naturelle du genre humain de Julien Joseph Virey, 1800, Paris, Imprimerie de F. Dufart, an IX, I, p. 148.[Par Marc Vervel] Si notre professeur danse le cancan, son visage évoque sa discipline de spécialité. Le Kalmouk (voir note 28) peut revêtir les contours d’une figure fascinante aussi bien que répulsive, et ouvrir à des analyses de type physiognomonique. Dans Illusions perdues, Fendant est présenté comme « porteur d’une sinistre physionomie : l’air d’un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés [...] enfin tous les dehors d’un fripon consommé ». Voir aussi « Figure du Calmouk d’après un dessin du célèbre Camper, au simple trait », gravure signée J. B. Racine, dans Histoire naturelle du genre humain de Julien Joseph Virey, 1800, Paris, Imprimerie de F. Dufart, an IX, I, p. 148.[Par Marc Vervel] Notre professeur est un adepte des bals populaires, d’où il tient sa science dans ce domaine. Le cancan est une sorte de quadrille « échevelé » (nom issu de la démarche des « canards ») et qui a pour synonyme « le chahut » et la « chaloupe orageuse », voire la « Saint-simonienne » ou la « Robert Macaire », d’où l’idée du cancan comparé. Le cancan se donnait notamment dans les bals publics (particulièrement en temps de carnaval), par exemple ceux où se pressaient étudiants et grisettes, comme la Chaumière, dirigé par le sourcilleux père Lahire (voir la note du chapitre II sur la grisette « fleuriste ».) Voir les chapitres XI et XIII de la Physiologie de l’Opéra, du carnaval, du cancan et de la cachucha par un vilain masque, Bocquet, 1842. Nos fonctionnaires sont présentés comme des noceurs qui s’adonnent à des plaisirs peu recommandables.. — Allons. Max, un peu de décorum[Par Marc Vervel] « Décorum. s. m. (On prononce Décorome.) Terme emprunté du latin. Il n'est guère usité que dans ces phrases : Garder, observer le décorum, Garder les bienséances. Blesser le décorum, Choquer les bienséances », Dictionnaire de l'Académie française, 1835, op. cit., t. 1., dit le commentateur de palimpsestes. — Il est toujours le même, ajouta gravement le paléographe. — Du décorum et du champagne à dix sous[Par Marc Vervel] Nos personnages sont apparemment quelque peu empêchés dans leurs velléités dépensières., s’écria Max en débouchant une bouteille d’eau de Seltz. Honte et pitié ! voilà comme le gouvernement abreuve ses serviteurs ! Messieurs, à la santé de Jérôme, et vive le gaz acide carbonique[Par Marc Vervel] Max fait preuve ici de pédantisme scientifique. ! »

Comme on le pense, je me trouvai vite à l’aise au milieu de ces joyeux compagnons. On acheva gaiement le déjeuner en l’animant de plaisanteries qui n’étaient pas toutes de très-bon goût. En mon honneur, Max fit monter du café et du kirsch[Par Marc Vervel] Eau-de-vie à base de cerise ; boisson marquée sociologiquement au XIXe siècle, plutôt associée à la petite bourgeoisie. Voir Henry-Melchior De Langle (dir.), Le Petit Monde des cafés et débits parisiens au XIXe siècle. Évolution de la sociabilité citadine, Paris, Presses Universitaires de France, « Histoires », 1990., afin que la fête fût complète. Cela dura pendant plus de deux heures, et je ne pouvais trop m’émerveiller de cette manière de remplir des fonctions publiques. Les collègues de Max avaient l’air tout aussi occupés que lui de leur besogne. Le professeur de kalmouk parlait du personnel de l’Opéra[Par Marc Vervel] Le monde de la danse est souvent associé à la prostitution mondaine au XIXe siècle. C’est évidemment ce qui est visé ici par le biais de la référence à la « compétence » du personnage. avec un luxe de détails qui ne permettait pas de récuser sa compétence ; le paléographe cherchait une pointe à un couplet de vaudeville et I’érudit en palimpsestes contrefaisait Arnal dans Passé Minuit et le Grand Palatin[Par Marc Vervel] Le vaudeville désigne à l’origine des chansons légères et volontiers satiriques ou licencieuses. Le genre évolue peu à peu et désigne une forme dramatique légère et comique, où le « couplet », du côté de la déclamation satirique, conserve au cours du début du XIXe siècle une place importante. Arnal renvoie à Étienne Arnal (1794-1872), célèbre acteur comique spécialisé dans le vaudeville. C'est d'ailleurs le premier comique du théâtre du Vaudeville (voir Louis Huart, La Galerie de la presse, Aubert, 1839, t. I, et Le Musée Dantan, Aubert, 1839). Les pièces dont les noms suivent appartiennent évidemment au genre. Passé Minuit, de Lockroy et Anicet-Bourgeois, est représenté en 1839 au théâtre du Vaudeville (et repris en 1842), et semble avoir dépassé tous les succès. Le Grand Palatin, de Duvert, est représenté en 1842 au théâtre du Vaudeville. Les références renvoient plutôt au contexte de l’écriture de l’œuvre qu’au moment où se situe l’action.. Ces petits talents de société me paraissaient un peu hors de leur place au ministère de l’instruction publique ; mais ce qui piquait encore plus ma curiosité, c’était de savoir à quel titre mon ami Max figurait[Par Marc Vervel] On retiendra ici les sens de « jouer son rôle » mais aussi de « faire le métier de figurant » (Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du Grand dictionnaire, 1866-1890, t. V). et émargeait dans cette administration.

« Et toi, lui dis-je en abordant directement la question, quel est ton emploi ici, qu’y fais-tu ? — Ce que j’y fais, belle demande ! tu ne l’as pas vu depuis que tu es entré ? — À moins que ce ne soit manger et boire, répliquai-je ; mais il n’y a rien d'administratif là-dedans. — Pas encore, plus tard on verra. — Mais que fais-tu donc alors ? — Vraiment, tu ne l’as pas vu ; je ne fais pourtant pas autre chose du matin au soir. Mon cher, ajouta-t-il avec une certaine emphase, je conserve les monuments. Nous sommes dix gaillards céans[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « nous sommes dix gaillards »., qui n’avons pas d’autre besogne : nous conservons les monuments. — Ah çà ! et comment donc, et où ? — Ici, partout, en te parlant, en mangeant, en causant. Quoi que je fasse, je conserve des monuments[Par Marc Vervel] C'est en réalité tout un pan de la politique culturelle de la première moitié du XIXe siècle en France qui se voit évoqué ici. Préparé par la fondation de l’École des Chartes en 1821 (qui prépare à un diplôme d’ « archiviste paléographe », très axé sur l’étude des textes du Moyen Âge), par de nombreux travaux de sociétés d’« antiquaires » et par un goût de plus en plus vif des historiens pour le patrimoine national (voir les travaux et le Cours d’antiquités monumentales de 1830 du « père » des études médiévales, Arcisse de Caumont, en 1801-1873), un poste d’inspecteur général des Monuments historiques appartenant à l’État, qui sera tenu par Ludovic Vitet puis par Prosper Mérimée, est créé au ministère de l’Intérieur en 1830. Un comité de savants et de personnalités est ensuite créé en 1834 par Guizot et rattaché au ministère de l’Instruction publique, avec une mission plus large d’inventaire et d’étude du patrimoine écrit et bâti, ce qui aboutit en 1840 à la première liste de monuments à préserver et à subventionner pour leur intérêt artistique ou pour leur intérêt historique. Les crédits sont votés par la Chambre en 1843. Les premiers grands chantiers de Viollet-Le-Duc, encore peu connu à l’époque de la rédaction du Jérôme Paturot, commencent au début de la décennie 1840. Ici comme dans l’ensemble du chapitre, on peut voir Guizot comme une cible privilégiée de la charge – même si d’autres figures, telles que Thiers, Mérimée ou Champollion, sont également implicitement visées. Guizot a non seulement joué un rôle privilégié dans la mise en place de la politique patrimoniale sous la monarchie de Juillet, mais a dirigé le ministère de l’Instruction publique à plusieurs reprises. Mais au-delà de cette figure, c’est toute la sensibilité de l’époque pour l’histoire, et la mise en place d’une politique nationale sur le sujet, qui sont mises en cause par le biais d’un tour rhétorique où la notion de « conservation » est prise à la lettre : conserver, c’est tout simplement ici rester dans les lieux sans rien faire, et aussi mettre en conserve, en bocal.. C’est ma spécialité. Tous les jours, de dix à deux heures, tu peux venir dans mon bureau ; tu me verras occupé à conserver des monuments. Quelle besogne, mon cher, quelle besogne ! Il y a des moments où je tremble quand je pense à la responsabilité qui pèse sur nous. C’est si fragile un monument ! Mais nous y veillons. — Ah ! vous y veillez ! — Oui, ils sont tous là, étiquetés[Par Marc Vervel] Le texte renvoie à la réalité d’un classement centralisé et accéléré des monuments par l’inspection des Monuments historiques et la commission des Monuments historiques : de 1840 à 1849, l’on passe de 934 à 3000 monuments classés (voir Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, Paris, Éditions du Seuil, 1992). : le garçon y a l’œil ; il en répond sur sa tête[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « le garçon de bureau en répond sur sa tête ».. — Tu m’en diras tant ![Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent en lieu et place de cette phrase : « Je commence à comprendre ton affaire. » — Avant la création de ce bureau, quelle était, mon cher, la situation des monuments ? Quelque chose de précaire, d’aventuré. Ils n’étaient pas représentés, ils n’avaient pas de tribune. Aujourd’hui ils ont un personnel à eux, ici, à l’intérieur, aux cultes, partout. Leur position est magnifique : ils doivent en rendre grâce à la nature[Par Marc Vervel] L’argumentaire absurde et confus de Max touche à son comble avec cette notation, le « patrimoine » se pensant par définition sur un horizon culturel, contre l’ordre auquel renvoie cette expression. Voir par exemple à cet égard l’introduction, assez caractéristique dans sa manière de thématiser les choses, d’un article du Magasin pittoresque du 1er janvier 1838 consacré à l’Acropole : « Si par ses charmes incomparables l’Attique l’emportait sur les autres provinces de l’homme, elle n’en devait pas rendre grâce à la nature : toute sa beauté était l’œuvre de l’homme » (p. 8).. — Et à leurs employés, n’est-ce pas ? — Tout en ce séjour est dans le même goût, Jérôme. C’est comme le kalmouk[Par Marc Vervel] Si Reybaud écrit à un moment de grands débats sur la question de l’archéologie nationale et sur la question patrimoniale, il restreint de fait « comiquement » ici aux langues étrangères, aux palimpsestes et aux littératures étrangères la notion de « monument » à conserver et la profession d’archéologue. La satire de Reybaud reprend l’esprit d’un pamphlet signé Louis Derville publié par La Caricature du 24 avril 1842, « Les floueurs scientifiques », qui critique violemment archéologues et spécialistes des langues mortes considérés comme des représentants de la réaction monarchique en général. Pour l'histoire de la préservation des monuments historiques, voir Françoise Bercé, Des monuments historiques au patrimoine du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Flammarion, 2000. !... qui se douterait du kalmouk, cette langue slave et immortelle, si Gustave ne l'avait pas inventée, en même temps que la chaire de ce nom[Par Marc Vervel] Si les chaires de langues étrangères connaissent un succès réel au XIXe siècle, le contexte des années 1830 n’est guère propice aux langues slaves, sinon pour ce qui concerne le polonais – c’est pour Adam Mickiewicz qu’est créée la chaire de langue slave au Collège de France en 1840. L’allusion porte peut-être de manière plus générale sur les chaires de littérature étrangère créées à partir de 1838, et qui mène au milieu du XIXe siècle au développement d’études de langues et de littératures jusque-là négligées. Michel Espagne, Le Paradigme de l’étranger. Les chaires de littérature étrangère au XIXe siècle, Paris, Cerf, 1993. ? Voilà ce que j’appelle des créations, de véritables créations. — Au fait, c’est vrai[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnaient : « - Sans nul doute. ». — Et les palimpsestes, on les oubliait, ces pauvres palimpsestes ! Qu’a fait Anatole ? un véritable coup d'État[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « coup d'état ». ; il a joué sa tête. « Le gouvernement est perdu, s’est-il écrié, si l'on n’organise pas un bureau spécial pour la vérification des palimpsestes. Je ne réponds pas de l’avenir, je ne crois plus à rien, ni à juillet[Par Marc Vervel] La monarchie de Juillet. Dans le contexte du XIXe siècle, où la question de l’instabilité politique occupe une place importante, les propos d’Anatole fonctionnent comme une reprise parodique de discours politiques à tonalité alarmiste et grandiloquente., ni aux lois de septembre[Par Marc Vervel] Dites aussi « lois scélérates », les lois de septembre 1835, mises en place peu après l'attentat de Fieschi, sont considérées comme associées à un tournant autoritaire du régime, car réduisant drastiquement les droits de la presse et de l’opposition. Avec notamment l’article 18, elles vont jusqu’à concerner les lithographies, les estampes et par ce biais les journaux à caricatures, les « petits journaux » tels que L’Aspic. La caricature politique, où Grandville s’était notamment illustré dans La Caricature et Le Charivari de Philipon (avec ses portraits de Louis-Philippe en roi-poire volontiers jugés responsables de l’attentat à la vie du roi), se voit désormais soumise à l’autorisation préalable (et donc à une censure préventive). Voir aussi supra, la note 1 du Chapitre V de la Première Partie., ni à l’infaillibilité de l'université[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent « l'infaillibilité de l'Université ».[Par Marc Vervel] « L’infaillibilité de l’université » renvoie notamment aux prétentions à l’autonomie d’un monde de l’enseignement cherchant à s’émanciper de tout rapport à la religion, selon une approche censément favorisée par le pouvoir en place. « Les saint-simoniens et les précepteurs du Journal des Débats se sont chargés de faire tête aux évêques ; c’est à eux qu’a affaire tout prélat qui ne reconnaît pas l’infaillibilité de l’Université et l’excellence de l’enseignement philosophique », Gazette de Metz, 29 mars 1842. , si les palimpsestes ne reprennent pas, dans l’ordre social, le rang qui leur appartient. » Quand on a vu Anatole si parfaitement décidé, et à la veille de passer à l’opposition avec sa science et ses papyrus, le pouvoir a capitulé. Il a créé une direction des palimpsestes. C’est ainsi que l’on sauve les empires. — Oui, Max, et que l’on épuise le budget. — C’est le but de l’institution[Par Marc Vervel] Paturot s’inscrit notamment dans le sillage des critiques libérales à l’égard du développement de l’administration publique, de l’augmentation du nombre de fonctionnaires, et de l’accroissement des dépenses publiques qui en découle. Le motif, récurrent, se retrouve dans Les Employés (1838) de Balzac.. Ah çà ! et tu crois, Jérôme, que la paléographie, dans toutes ses branches ; que l’archéologie, avec ses accessoires ; que les documents historiques, que les chaires supplémentaires de province, que les voyages scientifiques aient eu leur contingent d’émargements et d'honneurs sans que les intéressés y aient mis la main ? Je t’ai parlé de kalmouk comparé, cette langue dont l’étude est si précieuse pour la France ! il y a encore le kirguis, il y a le pandour, il y a le malais[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « il y a encore le kirguis, il y a le pandour ! », il y a le dialecte patagon dans toutes ses variétés, l’idiome si harmonieux des Papous et des Botocudos ; celui des Poyais et des Tungouses qu’on croit être la langue du paradis terrestre[Par Marc Vervel] La charge à l’égard de la philologie comparée se poursuit. Comptent cela dit surtout, ici, les jeux phonétiques. La mention du « poyais » est quant à elle loin d’être anodine, puisqu’elle renvoie à un État fictif ayant donné lieu à une célèbre escroquerie. ( voir David Sinclair, The Land That Never Was. Sir Gregor MacGregor and the Most Audacious Fraud in History, Cambridge (Mass.), Da Capo Press, 2004). Quant aux Tounguouses, il s’agit d’une peuplade de l’Extrême-Orient russe dont le mode de vie est alors considéré comme primitif.. Eh bien, ce sera l’honneur du budget français que d’instituer des chaires pour tous ces dialectes. La France est essentiellement généreuse et polyglotte ; elle se doit à tous les larynx de l’univers. J’en suis fier pour ma patrie. — Tu as raison, Max : je retiens une chaire de yolof. — Mais autour de nous-mêmes que de vides ! On a ouvert une issue aux littératures du Nord, et, par un chef-d’œuvre d’à-propos, on a donné la chaire de littérature du Nord à celui qu’on présumait initié aux littératures du Midi, et la chaire des littératures du Midi à celui qu’on croyait versé[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « qu'on présumait versé ». dans les littératures du Nord[Par Marc Vervel] On trouve ici un jeu sur la géopoétique du romantisme (voir l'opposition entre la littérature romantique du nord et la littérature romantique du sud selon Mme de Staël, De l’Allemagne). Xavier Marmier, spécialiste et vulgarisateur des littératures du Nord (surnommé « l’étoile du nord »), auteur en 1840 de Lettres sur le nord, n’avait pu obtenir quelque chaire que ce fût, sinon à la faculté de Rennes, avant d’être nommé bibliothécaire au ministère de l’Instruction publique. ! C’est bien, je reconnais là ce bonheur de main qui distingue nos chefs suprêmes ! C’est ainsi qu’il faut envisager les chaires comparées. Mais croit-on avoir tout fait ? N’y a-il-il pas encore quarante créations à y ajouter, toutes plus urgentes les unes que les autres ? — Dis cinquante. — Je te dirai cent si tu me pousses, et je les nommerai. On lésine sur tout, témoin l'archéologie. Est-il possible de trop faire pour cette science ? Paturot, tu vois ces trois amis, ils sont tous plus ou moins archéologues ; moi aussi, Jérôme, je suis un peu archéologue ; et qui ne l’est pas? Que fait-on pour nous ? Rien, ou presque rien ; quelques rognures de budget détournées, subreptices, quelques billets de mille francs donnés de mauvaise grâce, voilà tout[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National et l'édition Paulin 1844 donnent : « voilà tout ce qu'on nous accorde ».. Dans la commission des documents historiques[Par Marc Vervel] Jeu sur la « commission des monuments historiques » créée le 10 août 1837, mais avec un effet de télescopage avec le « comité des Travaux historiques », créé en 1830 et chargé par le ministère de l’Instruction publique non seulement « d’inventorier et de décrire les monuments de France » mais aussi de « publier les “Documents inédits de l’histoire de France” » (Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, op. cit., p. 229, note 49)., dans la sphère de la linguistique et des manuscrits, même parcimonie. Les gouvernements représentatifs, Jérôme, périront par l’excès de leur principe : ils sont trop regardants[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : sur la cheminée de ce cabinet de travail public qui, avec ces bons vivants, fait figure de cabinet particulier, les maquettes des quatre monuments dessinés à l’arrière-plan sont mises ironiquement « sous cloche », sous les cloches de verre qui protègent en général les pendules, les couronnes de mariées et les reliques des saints. Ces monuments, comiquement, sont des monuments « modernes » : on peut reconnaître, de gauche à droite, l’Arc de Triomphe de l’Étoile (terminé en 1836), la colonne Vendôme avec la statue de Napoléon installée en 1833, l’obélisque de Louxor de la place de la Concorde (installée en 1836), les deux tours de Saint-Sulpice (église reconnaissable au télégraphe optique Chappe installé sur une des tours et à sa tour inachevée), et l’église de la Madeleine (longtemps en travaux, achevée en 1842, et dont le style néo-grec a suscité la verve de nombreux caricaturistes). Les monuments historiques et publics de la monarchie de Juillet deviennent ainsi, en réduction (selon le procédé Colas de l’époque), des ornements privés, placés, comme c’est l’usage dans les appartements bourgeois d’alors (dans les campagnes - on se souvient de Madame Bovary -, ce sont les couronnes de mariées en fleurs d’oranger), sous globe, sur la cheminée. Plus largement se retrouve ici la satire de la monarchie bourgeoise. Le 9 février 1832, Grandville et Forest avaient publié dans La Caricature, à propos de la loi sur le divorce, une caricature intitulée dans la table des matières « Le divorce d’Harpagon et de la Liberté », représentant Louis-Philippe en mari violentant sa femme, la République. Sur cette image, on voit aussi au mur ce qui aurait dû rester tableaux d’histoire, les batailles de Valmy et de Jemmapes, auxquelles Louis-Philipe se targuait d’avoir participé et qu’il voudra voir figurer dans le musée historique de Versailles - ici, ces épisodes destinés à s’inscrire dans l’histoire nationale deviennent des scènes d’intérieur pour tableaux de chevalet ; un pavé de la révolution de Juillet trône sur la cheminée, sous globe, à côté, à titre d’ornement, de l’Hôtel de Ville en réduction (allusion au fameux « programme de l’Hôtel de Ville », d'inspiration nationale et libérale, et désormais défunt).[Par Marc Vervel] Il ne semble pas que le gouvernement ait été aussi regardant que cela puisque Vitet, premier inspecteur des Monuments historiques, avait été aussi président de la Commission des finances de la chambre des députés et, de 1831 à 1840, avait fait passer le budget des monuments historiques de 8000 à 200000 francs (Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, op. cit., p. 223, note 48) ! Mais ce qui est en jeu ici, et que met en lumière l’illustration de Grandville, c’est, par-delà la mise en conserve et en bocal de l’histoire nationale, la critique récurrente à l’égard de Louis-Philippe - non de sa supposée avarice en soi, mais du rabattement, avec la monarchie constitutionnelle et la fin du double corps du roi, des « qualités royales » telles que la générosité et la prodigalité publiques, sur des vertus ou vices relevant de l'ordre du privé, avec l’économie ou la parcimonie domestiques.. »

Cette sortie, débitée avec beaucoup de sang-froid, provoqua les applaudissements de toute la compagnie. Max avait défendu l’honneur du corps, et traduit la pensée de ses collègues. Le professeur de kalmouk voulut bien, en l’honneur de ce succès, donner une répétition de son cancan comparé et inédit ; le commentateur des palimpsestes joua une scène des Saltimbanques[Par Marc Vervel] Les Saltimbanques, comédie de Dumersan et Varin représentée en 1838 au théâtre des Variétés. Cette comédie-parade fameuse, avec les saltimbanques banquistes Bilboquet et son paillasse Gringalet, auxquels font écho Robert Macaire et Bertrand, banquiers banquistes qui font sauter la banque, s’inscrit dans la satire récurrente dans ce chapitre et l’ensemble du texte de la flouerie macairienne., et le paléographe chanta un couplet de facture[Par Marc Vervel] « Couplet de facture, couplet composé pour l'effet, et qui se distingue par la richesse et le redoublement des rimes », Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863-1873, t. II.. Ces divers exercices administratifs nous conduisirent jusqu’à deux heures, et il était temps de songer à quitter les bureaux. La vie des employés peut se résumer par deux préoccupations : arriver le plus tard possible, partir le plus tôt possible ; et, si Tony ajoute travailler le moins possible, on obtient les trois termes de l’existence administrative.

Cependant, avant de quitter le local, Max se montra jaloux de m’en faire les honneurs. Nous nous rendîmes d’abord à la bibliothèque. Certes, s’il est au monde une bibliothèque qui dût concentrer les chefs-d’œuvre de toutes les époques, c’est celle d’un ministère de l’instruction publique. Des fonds sont alloués, il n'y aurait qu’à en faire un bon emploi. Au hasard, je pris quelques livres dans les rayons : c’étaient les Gerbes choisies, de madame Poupard ; les Sentimentales, de mademoiselle Trottemenu ; le Miroir du Cœur, de la baronne Amanda de Crapouski ; partout des poésies et des noms de femmes, toutes éminemment obscures[Par Marc Vervel] Critique d’une littérature sentimentale et légère, présentée comme superficielle – à l’encontre de ce que l’on attendrait de trouver au ministère de l’Instruction Publique. Satire au passage de la littérature « bas-bleu », faite par des femmes, littérature qui est souvent la cible de la satire misogyne et satirique du temps. On retrouvera les « bas-bleus » au Chapitre XIV ( le salon littéraire de Malvina) de la Première Partie et au Chapitre VI de la Seconde Partie (les « Corinnes » du salon littéraire de la princesse Flibustofskoï)..

« C’est dans l’ordre, me dit Max ; cela doit être ainsi. Nous avons toujours eu des ministres foncièrement anacréontiques[Par Marc Vervel] « Anacréontique » : renvoie au poète grec de l'Antiquité Anacréon (-575-495). On se rappelle l’opposition entre les odes pindariques, traitant de sujets élevés au moyen d’un style lyrique, et les odes anacréontiques, légères et voluptueuses. On trouvait déjà le terme au chapitre XI.. La femme règne et gouverne en ces lieux. Leurs livres ont le droit de préséance surtout quand elles sont jeunes et jolies. Il y a pourtant une condition. — Laquelle, Max ? — Il ne faut pas que le mari soit l'intermédiaire de la demande. Cela veut être traité directement. — Méchante langue ! — Cependant, Jérôme, nous ne faisons pas toujours acception[Par Marc Vervel] « Acception : égard, préférence », Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel, op. cit., t. I. de sexe quant à l’achat des bouquins. Les hommes y ont quelques droits. Seulement il est essentiel qu’un député intervienne. On ne tient pour bons que les livres recommandés par des députés. Encore s’ils les lisaient ! »

Nous sortîmes, et déjà l’essaim des employés sortait aussi, en bourdonnant, de la ruche bureaucratique. Depuis une heure, on brossait les chapeaux, les paletots et les pantalons ; on essuyait la poussière des pupitres, on rangeait dans les casiers les papiers épars[Par Marc Vervel] Il s’agit d’une institution poussiéreuse au sens propre comme au sens figuré – la syllepse rhétorique joue à l’occasion le rôle de matrice d’écriture pour Reybaud. Tout ce passage, depuis « essaim » jusqu’à la fin de la description du défilé des employés par Max, détourne (devise de Paturot : « je n’en fais qu’à ma tête ») l’arrivée des employés, dans le roman de Balzac du même nom, alors qu'Antoine, le portier du ministère, les regarde en plongée, ce qui permet à Balzac des considérations sur leur hiérarchie.. La taille[Par Marc Vervel] Illustration de Grandville : l’illustration fait signe vers celles de Trimolet dans Balzac, Physiologie de l’employé, Paris, Aubert/Lavigne, 1841. Ces illustrations sont elles-mêmes tributaires des Mœurs administratives de Monnier (Paris, Delpech, 1828). des plumes était généralement suspendue, et le mot commencé remis au lendemain. Les employés défilèrent devant nous, les supérieurs comme les inférieurs, Max me les nomma, en me mettant au courant de leurs fonctions, à peu près aussi lourdes que les siennes, en me récapitulant leurs chances et me nommant leurs protecteurs. Les députés jouaient encore un grand rôle dans cette hiérarchie : les bureaux étaient peuplés de leurs créatures. Fils de député, cousin de député, neveu de député, filleul de député, voilà ce qui retentissait à mon oreille. D'autres fois, l’influence était indirecte sans être moins active. C’était un électeur considérable qui recommandait au député, lequel recommandait à son tour au ministre. Ces ricochets allaient à l’infini ; de sorte qu’on pouvait, à la rigueur, dire que pas un employé ne se trouvait là à cause de son propre mérite et pour ses services personnels. La faveur dominait, et avec elle l’impéritie[Par Marc Vervel] Dans le feuilleton du National et l'édition Paulin de 1844, après cette phrase : « C'est, du reste, le lot de toutes les administrations d'aujourd'hui ». .

Hors de l'hôtel du ministère, nous rencontrâmes les trois convives du déjeuner, vêtus avec la dernière élégance. Le professeur de kalmouk comparé voulait entraîner ses collègues du côté du boulevard des Italiens, afin de se rapprocher de l’Opéra[Par Marc Vervel] On retrouve le goût du personnage pour les danseuses.. Le paléographe préférait demeurer dans le quartier latin, où les biftecks sont plus économiques ; l’artiste en palimpsestes hésitait entre les deux directions.

« Je te promets une soirée charmante, disait le professeur de kalmouk. Tu verras la figure de madame Stoltz[Par Marc Vervel] La célèbre cantatrice Rosine Stolz, qui fait ses débuts à l’Opéra de Paris en 1837. Il s'agit dans les années 1840 d'une personnalité clivante, qui peut tout aussi bien susciter l'admiration (« Semblable à la Pythonisse, debout, palpitante sur le trépied sacré, vous rendez aussi vos oracles, l'harmonie vous inspire, et le public attentif, idolâtre, recueille avec amour les sublimes accents que laissent échapper vos lèvres », Eugénie Pérignon, Madame Stolz, Paris, Impr. de Maulde et Renou, 1844, p. 3) que les critiques, du fait notamment de sa liaison avec le directeur de l'Opéra, Léon Pillet, et de sa tendance à écarter ses concurrentes. En 1846, une représentation malheureuse de Robert Bruce, adapté de Rossini, cause le scandale : « Quelques injures de la plus abjecte espèce lui avaient été, dit-on, jetées à bout portant de l'orchestre. Outrée de colère, elle dit, assez haut pour être entendue, de toute la salle, tournée vers la loge directoriale : "Mais vous entendez bien qu'on m'insulte !... C'est intolérable! Je suis brisée!" Puis, en se dirigeant vers la porte du fond, elle déchira son mouchoir dans un accès de rage silencieuse et en jeta violemment les morceaux par terre. La pièce continua néanmoins, mais au milieu d'une émotion facile à comprendre », Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, Bruxelles, Hetzel, p. 8-9. Elle quitte l'Opéra en 1847, bientôt suivie par Léon Pillet ; « La lutte a duré dix ans, et l'artiste se retire pour laisser le champ libre à ses ennemis, à ses détracteurs, et pour faire tomber cette ridicule accusation : qu'elle était le principal obstacle à la prospérité et à la splendeur du théâtre dont elle a, au contraire, soutenu la gloire avec un talent et un courage qui feront époque dans ses annales », Corneille Cantinjou, Les Adieux de Madame Stolz, Paris, Breteau, 1847, p. 10. Sur Madame Stolz, voir notamment la page de la Société d'histoire du Vésinet consacrée au personnage.. C’est un type de la cinquième olympiade[Par Marc Vervel] L'expression pourrait renvoyer à l’âge de Mme Stolz, d'une vingtaine d’années, tout en évoquant la tragédie grecque antique.. — Ne passe pas les ponts[Par Marc Vervel] Le paléographe entend rester rive gauche, rive de la Sorbonne et du Collège de France, répliquait le paléographe. Nous irons voir quel rapport comparatif il peut exister entre les Nuées d'Aristophane et les trognons de pommes de Bobino[Par Marc Vervel] Les Nuées, pièce comique d'Aristophane . « Bobino » est le surnom dont les gamins de Paris avaient affublé Urbain Pérès, un cul-de-jatte joueur de tours, qui « embobinait » le public. Un directeur de théâtre de marionnettes, situé à l’extrémité du jardin du Luxembourg, rue de Fleurus, avait engagé Pérès sous l’Empire pour faire de son théâtre un théâtre de pantomime (d’où la référence à la « mimoplastique »), nom donné au futur théâtre du Luxembourg, où, sous la monarchie de Juillet, se jouaient drames et vaudevilles. C'était là le paradis (dans tous le sens du terme) des gamins de Paris, qui, à l’époque, à défaut de tomates, lançaient des trognons de pomme - de Bobino, donc -, ce qui avait exigé dans les salles qu’ils fréquentaient la présence d’un employé aux trognons de pommes (Maximilien Perrin, Biographie historique de tous les théâtres de Paris depuis leur origine jusqu’à nos jours, Paris, Dechaume, 1850, p. 52-54). On voit que notre érudit poseur préfère tout de même les comédies, et s’amuse visiblement de pièces où l’on jette sur la scène des tomates - ou « trognons de pomme de Bobino » - pour moquer les acteurs.. C’est de la haute mimoplastique[Par Marc Vervel] « Se dit de tableaux formés par des personnes vivantes immobiles », Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel, op. cit., t. XI, p. 275.[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) donne « c'est de haute mimoplastique ». Paulin 1844 corrige déjà.. »

Nous les laissâmes dans cette indécision. Je pris Max dans mon cabriolet, et, chemin faisant, je lui expliquai comment il pouvait se faire une position dans la feuille semi-officielle que j’allais créer. Il accueillit avec enthousiasme cette ouverture.

« Mais sans doute que cela me va, Jérôme, s’écria-t-il. On ne les conduit que la plume à la main, les ministres. Il faut, dans notre condition, se faire aimer ou se faire craindre. Avec un journal, on peut l’un et l'autre. Pour ton premier numéro, je t’enverrai, mon cher, trois colonnes sur les œuvres complètes de mon ministre. Je veux le déifier, le porter au-dessus du dix-neuvième firmament[Par Marc Vervel] Hyperbole appuyée – le « firmament » étant traditionnellement considéré comme le « huitième ciel » (ou le dixième, selon les traditions). [Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) propose « dix-huitième firmament », leçon également retenue dans Paulin 1844. L'édition Paulin de 1846 donne comme l'édition Dubochet « dix-neuvième firmament ».. O mon ministre, je te tiens, je puis le parfumer[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National (2/10/1842) et Paulin 1844 donnent ; « O mon ministre, je te tiens enfin ! je puis te parfumer... ». des pastilles du sérail[Par Marc Vervel] Pastilles censées venir de Constantinople, qui répandent une odeur agréable et dont on fait différents bijoux. Les références exotiques sont habituelles dans la « réclame » du temps , notamment pour les cosmétiques , certains médicaments ou encore les parfums (voir la « pâte des sultanes » du parfumeur César Birotteau chez Balzac). Ces pastilles faisaient fureur dans les annonces publicitaires à la quatrième page des journaux. Elles étaient destinées à purifier et à parfumer l’air, mais étaient aussi présentées comme dotées de vertus aphrodisiaques. Dans Splendeurs et misères des courtisanes, Nucingen, amoureux fou d’Esther, en absorbe une double dose avant de la retrouver. de l’éloge, t’embaumer avec un panégyrique de ma préparation ! C’est toisé[Par Marc Vervel] C'est toisé : c'est terminé., Jérôme, dans trois semaines, je suis sous-chef. Comment appelles-tu ton journal ? — Le Flambeau[Par Marc Vervel] A côté des titres de la petite presse qui affectionnent la référence au bruit (Le Charivari, Le Tintamarre, Le Grelot, Le Carillon, etc.), on trouve des titres qui évoquent la lumière (Le Fanal, Le Phare, La Lanterne, etc.). Flaubert, dans Madame Bovary, inventera un Fanal de Rouen, et dans L’Éducation sentimentale se souviendra de Reybaud, avec son blagueur Hussonnet, fondateur du journal Le Flambard. ! — Eh bien, le Flambeau luira pour mon avancement. C’est clair comme le jour. »

Le cabriolet s’arrêtait : Max descendit après avoir pris rendez-vous pour le lendemain. Je rentrai fatigué de mes courses et n’ayant réussi qu’à moitié dans ce que je me proposais[Par Marc Vervel] Le feuilleton du National donne « dans ce que je poursuivais ». Paulin 1844 passe déjà à « ce que je me proposais »..


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