XIV GRANDEUR ET DÉCADENCE POLITIQUES DE PATUROT[Par Nadia Fartas] Parodie du titre de Balzac (lui-même parodique du titre de Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence), fort présent et dans ce chapitre (voir l’illustration hors texte : « Et vous, Honoré, en voulez-vous une tasse? », infra) et dans l’ensemble de l’ouvrage de Reybaud : Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, marchand-parfumeur... (1837), personnage qui, comme Jérôme Paturot, vise haut et veut sortir de sa spécialité, et tombe bas (il ne cesse de se hisser sur la pointe des pieds et de redescendre). Tous deux sont des « hommes de tête » puisque, si Paturot veut s’affranchir du commerce du bonnet de coton, pour y revenir, Birotteau, lui, lance « l’huile céphalique », censée multiplier les cheveux, au risque d’en perdre son bonnet. Quant à l’aspect politique, bien présent dans le texte balzacien, il l’est aussi ici : en effet, par le jeu du texte et de l’image, le Flambeau n’est pas sans faire penser au quotidien La Presse, réputé, par son titre même, ne s’inféoder à aucune opinion politique, mais, accusé, dans les années 1840, par Le Charivari, de se faire le séide de Guizot, ancien ministre de l’Instruction publique et des Cultes et alors président du conseil, tandis que son fondateur, Émile de Girardin, assimilé à Robert Macaire (voir le chapitre III), est mis en coupe réglée. S’éclairerait alors, dans l’illustration hors texte, « Thé artistique assaisonné de grands hommes », l’identification de Malvina avec la femme d’Émile de Girardin, Delphine Gay, auteur de Lettres parisiennes, parues dans La Presse, de 1836 à 1839, sous le pseudonyme du vicomte de Launay, et animatrice d'un célèbre salon. .
Monsieur, poursuivit Jérôme, nous touchons à l'un des dénoûments de mon Odyssée aventureuse. J'étais donc directeur du Flambeau, journal dévoué au gouvernement et puisant ses moyens d’existence dans une subvention annuelle[Par Nadia Fartas] Dans le feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, il s’agissait d’une subvention « mensuelle ».. C’était un rôle difficile à soutenir. Du côté du succès, rien à espérer ; le public ne tient pas compte des feuilles qui enchaînent leur indépendance : du côté de la position, rien d'assuré, rien de stable ; un caprice ministériel pouvant détruire ce qu’un autre caprice a fondé. On vitupère les écrivains officiels ; on devrait plutôt les plaindre. Leur besogne, semble aisée ; il n’en est pas de plus difficile. Un valet sait ce qu’il doit faire quand il n’a qu’un maître ; en étudiant ses goûts, en flattant ses manies, il sera certain de faire agréer son service et d’approprier son zèle aux exigences de l’individu ; mais ici il s’agissait de contenter neuf maîtres[Par Nadia Fartas] Le terme « maîtres » désigne les ministres., et quels maîtres !
Vous n’êtes pas, monsieur, sans avoir entendu parler de ce que l'on nomme, dans tous les articles bien pensants[Par Nadia Fartas] La première attestation du mot date de 1798 et recouvre le sens suivant, en bonne part : « Qui a la pensée juste ». L’adjectif est véritablement attesté au XIXe siècle. Les acceptions revêtent alors un sens péjoratif et ironique, qui vise le conformisme : « Qui pense “comme il faut”, c'est-à-dire en conformité avec un système traditionnel de caractère religieux, social, politique ». Aucune entrée ne correspond à cette locution figée dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1835 comme dans le Littré. Quand ce terme apparaît, sa valeur péjorative sert essentiellement à discréditer le domaine de l’écrit, qu’il soit journalistique ou littéraire. Il en est ainsi dans La Comédie humaine. L’unique mention du mot se trouve dans la bouche de la marquise d’Espard dans un dialogue d'Illusions perdues avec de Marsay et Madame de Bargeton : « — Hé ! bien, faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec monsieur de Rubempré, vous causerez plus à l’aise qu’ici des affaires littéraires ; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la littérature et les célébrités qui la protègent, l’auteur d’Ourika et quelques jeunes poètes bien-pensants ». (Honoré de Balzac, La Comédie humaine, édition publiée sous la direction de Pierre-Georges Castex, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1976-1981, 12 vol., p. 278). Le Charivari du 24 août 1837 publia un bref article attribué au ministre de l’Instruction publique d’alors qui ne comporte pas moins de cinq emplois de l’adjectif principalement dans ce sens : « un littérateur bien pensant », « les feuilles bien pensantes et bien pansées de Paris, le Journal des Judas, la Charte, la Presse, le Temps-monstre, la Paix (à tout prix) », « la presse bien pensante ». , l'unanimité du conseil[Par Nadia Fartas] Dans la version du feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, « conseil », à chaque occurrence du mot, est assorti d'une majuscule à l’initiale.. Aucune des chimères connues n'est aussi chimérique que celle-là. Les existences les plus notoirement fabuleuses, celles du programme de l’hôtel de ville[Par Nadia Fartas] Allusion au « programme », énoncé par La Fayette, selon ses propres dires, le 31 juillet 1830, pendant les Trois Glorieuses, au lendemain de son accolade au futur Louis-Philippe, sur le balcon de l’Hôtel de Ville : « un trône populaire entouré d’institutions républicaines ». L’article 1er stipule en effet que « la souveraineté nationale est reconnue en tête de la constitution comme le dogme fondamental du gouvernement » (Voir Élisabeth Liris, « Lafayette ou le long périple du "Héros des deux Mondes" entre républicanisme et démocratie royale des vrais constitutionnels », dans La République en voyage, Pierre Serna et Gilles Bertrand dir., Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, p. 361-375. [En ligne : https://books.openedition.org/pur/135270?lang=fr]).
La Fayette rappellera ce principe, le 27 décembre 1831, lors de sa démission du commandement en chef des gardes nationales du royaume : « Nous connaissons tous ce programme de l’Hôtel-de-Ville, un trône populaire entouré d’institutions républicaines. Il a été accepté, mais nous ne l’entendons pas tous de même. Il ne l’a pas toujours été des conseillers du Roi comme par moi, qui suis plus impatient que d’autres de le voir réalisé ». Mais, dès 1832, l’opposition à Louis-Philippe dénonçait une promesse illusoire. Ainsi de Peytel, dans sa Physiologie de la poire, qui n’a rien de botanique et tout de monarchique et de satirique : « [...] programme est un mot tout moderne, à peine âgé de deux ans au moment où nous écrivons, et dont on trouve l’étymologie, je crois, dans un vieux mot gaulois presque oublié, qui signifie "Hôtel-de-Ville" », comme de Daumier qui, dans Le Charivari du 23 février 1832, publie une lithographie intitulée Le Cauchemar figurant La Fayette assoupi, écrasé par une grosse poire, et laissant tomber de sa main un « Programme de l’hôtel de ville », tandis qu’au mur trône un tableau rappelant son accolade au futur roi sur le balcon dudit, avec la légende, dans tous les sens du terme: : « La meilleure des républiques » [En ligne : https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/BAL/lpdp_87135-7.jpg?itok=sErY5MdU]., de Renaud de Montauban[Par Nadia Fartas] Les adaptations de la chanson de geste anonyme Renaut de Montauban ou Les quatre fils Aymon (XVe siècle) connurent un grand succès sur les scènes théâtrales au XIXe siècle. Au lendemain de la Révolution, le Moyen Âge est alors considéré comme un miroir tendu pour comprendre le présent. Leuven et Brunswick en proposèrent un opéra-comique en 1844, lequel fut chroniqué par Gautier. Selon Florence Naugrette et Jean Maurice, la dimension comique de cette adaptation permet d’y intégrer « quelques amorces de critique sociale et anticléricale » (Voir Florence Naugrette et Jean Maurice, « Renaut de Montauban ou Les quatre fils Aymon. De la Bibliothèque bleue aux scènes populaires parisiennes du XIXe siècle », Études littéraires, volume 37, n° 2, 2006, p. 99-112, ici p. 109. [En ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2006-v37-n2-etudlitt1420/013674ar/]. Le caractère légendaire de chaque référence (objets, personnages, événements) dans l’énumération qui suit entre en contraste avec l’intérêt grandissant pour l’histoire qui a alors cours à l’époque de Reybaud. Le caractère hétérogène de l’énumération – des éléments de statuts différents sont mis sur le même plan – produit un effet de liste comique et contribue à la tonalité polémique du propos. , du mot de Cambronne à Waterloo[Par Nadia Fartas] Le fameux « mot de Cambronne », « merde! », qui aurait été adressé aux Anglais à la fin de la bataille de Waterloo par le général français sommé de se rendre a été célébré longuement sur le mode épique par Victor Hugo dans Les Misérables (II, 1, chapitres XIV-XV) qui en a fait un quasi emblème identitaire du courage français., du masque de fer[Par Nadia Fartas] « L’homme au masque de fer » était, à la fin du XVIIe siècle, un prisonnier de la Bastille. Le mystère qui l’entoure inspira nombre d’écrivains dont Alexandre Dumas avec son roman Le Vicomte de Bragelonne paru en feuilleton entre 1847 et 1850.[Par Nadia Fartas] Dans le feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, il y avait une majuscule à l’initiale, qui accentuait le caractère fabuleux du personnage.
, de la croix de Migné [Par Nadia Fartas] La Croix de Migné est une croix miraculeuse apparue dans le ciel dans un petit village près de Poitiers le 17 décembre 1826.et d'Amadis des Gaules[Par Nadia Fartas] Amadis (« Aimé de Dieu ») relève bien des existences « fabuleuses » évoquées par Reybaud : héros éponyme du roman espagnol de Garci Rodriguez de Montalvo (1508), il est le fils du roi fabuleux de France, Périon, et de la fille du roi de la Petite-Bretagne, Elisène, et, à l'instar d'Arthur, protégé par la fée Urgande, il part sur le chemin de l'aventure, afin de gagner le coeur et la main d'Oriane, fille du roi du Danemark. Le roman (13 livres qui se multiplieront!), traduit en français dès le XVIe siècle, donnera naissance à un opéra de Lulli (1684). Par antonomase, « Amadis » désigne au XIXe siècle un amoureux courageux et fougueux., et Balzac, qui convoque à plusieurs reprises le roman dans son œuvre, ira jusqu'à créer, dans les Petites misères de la vie conjugale, le fabuleux « Amadis-omnibus »!, ne sont pas des objets plus fantastiques que l'unanimité dans le conseil. Voici, en thèse générale, de quoi se compose ce mythe. Un conseil unanime comprend d’ordinaire deux ministres essentiels qui voudraient s’évincer l’un l'autre, et plusieurs ministres secondaires qui sont perpétuellement en désaccord. Les Affaires étrangères sont en délicatesse avec l'Intérieur ; le Commerce prétend que la Marine usurpe ses attributions ; les Travaux publics se plaignent de la lésinerie des Finances ; l’Instruction publique échange d’incessantes récriminations avec la Justice et les Cultes[Par Nadia Fartas] Sous le Concordat (1801-1905), l’administration des cultes revêt diverses modalités : si elle relève en général du ministère de l’Intérieur, elle dépend au début de la monarchie de Juillet et sous la Deuxième République du ministère de l’Instruction publique, fondé en 1828 [En ligne : https://www.education.gouv.fr/le-ministere-de-l-education-nationale-de-1789-nos-jours-41534]. Pendant la monarchie de Juillet, trois ministères se distribuent la responsabilité de la direction des Cultes, qui conserve par ailleurs une autonomie budgétaire et fonctionnelle : Justice, Intérieur, Instruction publique. [En ligne : http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/pdf/sm/F19_2007.pdf].
Dans son Histoire de la monarchie de Juillet, publiée en 1884 et 1885, l’historien et publiciste Paul Thureau-Dangin (1837-1913) a rendu compte de la valse des ministères et des conflits qui traversèrent ce régime politique [En ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2071222.image]. ; enfin, la Guerre[Par Nadia Fartas] Le ministère de la Guerre (1791-1946) est l’ancêtre du ministère de la Défense et du ministère des Armées, chaque dénomination alternant avec l’autre depuis la seconde moitié du XXe siècle. rudoie tout ce monde avec une brutalité militaire, et jure par tous les souvenirs de l’empire qu'on n’empiétera pas impunément sur son espécialité[Par Nadia Fartas] Prononciation populaire du mot « spécialité » avec son « e prothétique » (cf. « estatue » pour le mot statue). En moyen français, le sens premier du mot désigne le « caractère de ce qui est particulier, qui se distingue de l’ordinaire, de la généralité ». Le recours à cette forme archaïque dans des lignes consacrées à la « Guerre » et à la « brutalité militaire » signale une volonté de se moquer de la façon de parler de certains soldats (les soudards et les grognards).. Telle est l’unanimité du conseil vu de près et à l’œuvre.
Faites-vous, maintenant, une idée de la tâche d'un homme obligé, en vertu de l’émargement[Par Nadia Fartas] (voir supra note 5 du chapitre XIII)
Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle précise que « dans la pratique administrative, on appelle émargement une signature, une quittance donnée en marge d’un état de payement par la personne ou les personnes qui doivent toucher les sommes énoncées dans ledit état, quels que soient leurs appointements et leur grade ». L’émargement correspond à un paiement. Selon Larousse, cette pratique implique un risque : c’est « le plus sûr moyen de corruption »., de satisfaire ces neuf têtes qui veulent avoir chacune un bonnet particulier. Passez-moi l’image ; c’est le métier qui me la suggère[Par Nadia Fartas] Si, par ce « métadiscours », Paturot fait ressortir son fonds de commerce (le commerce du bonnet de coton), Reybaud, lui, joue sur une double référence intericonotextuelle (la variante, par rapport à la version initiale du National, est « parlante » à cet égard : « Passez-moi l’image : elle sent le métier »). D’une part, il fait signe vers l’illustration, due à Grandville, du cartonnage d’éditeur de cette édition de 1846 qui, sur le plat postérieur, fait figurer une trinité de bonnets, couvrant des chefs tous chevelus, image de la destinée de Paturot : autour du dieu bonnet de coton, le chapeau du poète romantique, du bousingot, à gauche, et le shako du garde national, à droite. D’autre part, en ancien collaborateur de la Nemesis de Barthélemy (voir l’« Introduction critique »), il fait mémoire de la caricature politique, non signée, parue dans La Caricature du 10 mai 1832, intitulée « Énigme./Plusieurs têtes de fous dans un bonnet de coton blanc formant la poire..................devinez!/c’est le juste milieu », où se pressent, sinon neuf, du moins sept ministres, plus ou moins en délicatesse, dont, précisément, le ministre des Finances, le baron Louis, et le ministre de la Guerre, Soult. Bref, Jérôme Paturot ou la politique en boutique.. La Guerre voudrait, par exemple, que l’on plaidât ouvertement la réforme du bouton de guêtre ou l’amélioration du sabre-poignard, mais les Finances pressentent où va conduire la thèse, et quelle menace affreuse elle renferme contre le Trésor : il y a donc opposition de leur part, demande d’ajournement indéfini. Que fera le rédacteur officiel placé entre ces deux prétentions contraires ? S’il se déclare pour la réforme du bouton de guêtre, le voilà mis à l’index du ministre de la rue Rivoli[Par Nadia Fartas] Il s’agit du ministre des Finances. ; s’il éloigne la question comme inopportune, toutes les sabretaches de la rue Saint-Dominique[Par Nadia Fartas] Le Ministère de la guerre a son siège rue Saint-Dominique (actuel 7e arrondissement de Paris).
Attesté depuis 1835, le terme désigne un « sac plat en forme de poche, faisant partie de l’équipement des cavaliers, en particulier des hussards, et que l’on suspendait à la ceinture à côté du sabre », et, par métonymie, « celui qui porte une sabretache; hussard, soldat, officier de cavalerie ».
parleront d’aller lui couper les oreilles. Ainsi du reste : ce que l’on fait pour l’un mécontente l’autre ; si l’on célèbre les louanges de celui-ci, celui-là se formalise ; chaque vanité ministérielle se croit lésée de ce que l’on accorde à la vanité d’un collègue. Où se réfugier, où chercher un abri ? Dans le silence ? Il est pris en mauvaise part. Dans la polémique, elle a huit chances sur neuf de déplaire[Par Nadia Fartas] Ici, et plus généralement dans ce chapitre, Paturot insiste sur l’instabilité politique, la constitution législative et les divisions politiques au sein du nouveau régime parlementaire (entre légitimistes, bonapartistes, républicains, socialistes du côté de l’opposition, entre parti du mouvement et parti de la résistance du côté de l’orléanisme) caractéristiques de la monarchie de Juillet. Dirigée par Louis-Philippe, la monarchie de Juillet dite du « juste milieu », c’est-à-dire centriste, est à dominante libérale et conservatrice, elle repose sur la Charte du 14 août 1830. Le début de la décennie 1830 est particulièrement marqué par la répression, dont celle des canuts de Lyon, restée la plus connue. Associé au « parti de la résistance », François Guizot, qui fut ministre de l’Intérieur et des Cultes, puis ministre de l’Instruction publique, est de 1840 à 1848, le chef du gouvernement de facto aux côtés du maréchal Soult, président du Conseil, à qui il succèdera en 1847. Son refus des réformes électorales conduit à la révolution de 1848 qui s’ouvre, le 24 février, sur la proclamation de la IIe République après l’abdication de Louis-Philippe. Comme cela est déjà évoqué aux chapitres V et VI, durant la monarchie de Juillet, le rôle de la presse n’est pas étranger au jeu d’opposition entre les différents courants politiques : « Il faut en effet différencier : une gauche dynastique autour de Barrot, Laffitte et du journal Le Siècle disciple d’un libéralisme réformateur favorable à la petite bourgeoisie ; un centre gauche autour de Thiers et du Constitutionnel défendant une politique libérale quelquefois conservatrice et une politique extérieure parfois agressive ; un centre du centre, le tiers parti de l’avocat Dupin, affublé lui-même de juste-milieu ou encore de marais, alternativement libéral ou conservateur selon ses intérêts ; enfin, un centre droit autour de Perier, Broglie, Guizot et du Journal des Débats, adepte d’un conservatisme accessoirement libéral, qui évolue progressivement vers la droite, provoquant ainsi la désolidarisation de son aile la plus modérée autour des conservateurs progressistes du marquis de Castellane à partir de 1846. Ces nuances sont en fait celles d’une seule et même culture politique, résolument plurielle, qui disparaissent d’ailleurs après la révolution de 1848 lorsque les orléanistes rejoignent en masse le très œcuménique parti de l’ordre » (Gwénael Lamarque, « La Monarchie de Juillet : une monarchie du centre ? Le "juste-milieu" : évolutions et contradictions de la culture orléaniste juillet 1830-février 1848 », dans Le Centrisme en France aux XIXe et XXe siècles : un échec ?, Sylvie Guillaume dir., Pessac, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2005, p. 13-28). [En ligne : https://books.openedition.org/msha/17947?lang=fr]..
Telle est, monsieur, la position de l’écrivain qui a aliéné son indépendance. Avais-je tort de dire qu’il est plus à plaindre qu’à blâmer ? Tout à l’heure, je vous parlais de neuf maîtres : outre ceux-là, il en a trois cents[Par Nadia Fartas] Il est ici fait allusion à la Chambre des députés qui connut plusieurs dissolutions. Le nombre de députés indiqué ne semble pas correspondre au nombre de députés accueillis à la Chambre (autour de cinq cents).. Chaque député ministériel élève sa prétention et présente sa requête. Ce sont des plaintes sans fin, des assauts continuels. L’orateur le plus obscur se croit en droit d’exiger l’insertion littérale et intégrale de ses élucubrations de tribune. Encore est-il rarement satisfait ! On a omis, à l’en croire, des passages essentiels, altéré la ponctuation, dénaturé le sens d’une phrase. L’assaisonnement n’est jamais ce qu’il devrait être. On a ménagé les très-bien, éparpillé les marques d’approbation, lésiné sur les sensations, et oublié complètement les acclamations universelles[Par Nadia Fartas] Il est d’usage, dans les retranscriptions officielles des débats à la chambre des députés, de noter les réactions de l’assemblée (bruits, applaudissements, huées etc.) aux discours des orateurs.
. De là, des réclamations, quelquefois des menaces, et il faut se taire, parce que les députés tiennent les cordons de la bourse. Est-ce vivre, monsieur, que d’être ainsi en butte à toutes les vanités, à toutes les exigences ?
En temps ordinaire, la position est encore tenable, mais quel enfer à la veille d’une dissolution ! J’ai traversé des élections générales, et aujourd’hui encore, lorsque j'y songe, je me demande comment j’y ai pu résister. Quel spectacle, et combien, vues de près, ces ambitions sont petites ! Tout devient grave, la réparation d’un clocher, la création d’un haras, la nomination d’un garde champêtre. Il faudrait couvrir la France de bureaux de poste et de bureaux de tabac[Par Nadia Fartas] La culture et la fabrication du tabac, la vente, l’ouverture et la tenue d’un bureau de tabac sont l’objet d'un monopole en France depuis le Premier Empire. L’attribution d’un bureau de tabac se fait à la discrétion du ministre ou des préfets, et est théoriquement réservée à des anciens militaires blessés, à des veuves de guerre, ou à des fonctionnaires méritants. Pierre Larousse note, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (entrée « Tabac ») : « Le pouvoir exécutif, à qui appartient le droit de donner les bureaux de tabacs, s’en est fréquemment servi pour se faire des créatures, pour rémunérer des services ou des complaisances inavoués ». Cette charge de Paturot énoncée au discours direct s’inscrit dans une charge plus longue sur la politique. La charge sur la charge tourne à vide puisqu’aucune cible n’est clairement définie. Réversibles, les valeurs se subvertissent les unes les autres, elles participent d’une poétique de l’indigestion., canaliser toutes les rivières et les orner de ponts, abaisser partout les droits en augmentant le revenu. C’est le jour des largesses universelles, des inépuisables promesses. Un arrondissement veut une route, il en aura deux ; un autre demande à être traversé par un chemin de fer, il aura chemin de fer et canal. Qui se plaint encore ? qui éprouve le moindre besoin ? Point de fausse honte : le budget est là ; les censitaires[Par Nadia Fartas] Le substantif désigne au XIXe siècle « celui qui est électeur ou éligible en vertu du cens qu’il paye » selon le TLFI qui donne en exemple une citation extraite de Jérôme Paturot (version de 1842) : « La voix d’un censitaire montagnard vaut, au dépouillement du scrutin, vingt-cinq voix de censitaires parisiens ». Avant que le suffrage universel masculin, revendiqué par les républicains du côté de l’opposition gouvernementale, ne soit promulgué en 1848, le cens correspondait à la somme nécessaire pour pouvoir voter comme pour pouvoir être élu. n'ont qu’à y plonger les bras jusqu’aux aisselles. 0 métamorphose prodigieuse ! toute administration est souriante : l'enregistrement n’est plus tracassier, les contributions indirectes se montrent polies, la douane elle-même est affable. C’est court, mais c'est beau. Oui, c’est beau pour le pays légal[Par Nadia Fartas] Un pays où l’on peut voter, suivant le régime censitaire alors en vigueur., mais non pour la presse officielle. Elle ne s’appartient plus ; elle est envahie. Le zèle des rédacteurs paraît tiède ; ils ne manient pas l'éloge avec assez de dextérité, ne prodiguent pas l’injure avec assez de violence. Ils sont trop froids et trop mesurés : on les soupçonne d’être vendus à l'ennemi, d'entretenir des intelligences dans l’autre camp. Les députés menacés se plaignent, les ministres s’inquiètent, toutes les existences politiques tremblent sur leurs bases.
Monsieur, j’ai traversé avec le Flambeau une crise de ce genre, et je ne saurais vous faire l’énumération des couleuvres que l’on m’y prodigua. Quand les vanités et les ambitions se combinent dans une même effervescence, quand le succès est une affaire d’amour-propre et de calcul, on ne sait jusqu’où peut aller l’activité humaine, et quel chemin elle fait dans les voies de l'intrigue ! Les plus honnêtes s’en défendent d’abord, puis finissent par s’y laisser entraîner. Il en est de cette cuisine comme de toutes les autres, il ne faut pas la voir de trop près. Quant à moi, j’en sortis passablement dégoûté du mécanisme représentatif et des petits ressorts sur lesquels il repose.
Pendant que je devenais ainsi une autorité dans les régions de la haute politique, Malvina installait ailleurs sa souveraineté. Elle présidait à la littérature du journal, et tirait un parti fort avantageux des études qu’elle avait faites dans Paul de Kock. Depuis qu’elle se croyait partie intégrante du gouvernement, ma fleuriste ne se possédait plus. Elle s’était donné un maître d’équitation, et parlait le langage de cheval à l’usage de nos dames du grand monde. Aucun genre de succès ne lui était étranger. Au moyen du Flambeau, j’étais parvenu à établir des relations suivies avec les hommes de lettres et les artistes en vogue. Malvina leur faisait les honneurs de quelques thés assaisonnés de musique. Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des femmes auteurs, des rapins, des croque-notes [Par Nadia Fartas] Le Dictionnaire de l’Académie française (6e édition, 1835) donne la définition suivante : « Il se dit, par dénigrement, d’un musicien qui lit couramment la musique, mais qui l’exécute sans expression, sans goût. On dit aussi, Croque-sol. L’un et l’autre sont familiers ».mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau. Il fallait voir Malvina s’y promener en reine, appelant nos célébrités littéraires par leurs noms de baptême, dictant des oracles au troupeau des bas-bleus[Par Nadia Fartas] Emprunté à l’anglais « blue-stocking » (1757), appellatif appliqué à « B. Stillingfleet, homme peu élégant de sa personne qui fréquentait le salon littéraire de Mrs Montague vers 1750 et portait des chaussettes de laine bleue au lieu des bas de soie noire qui étaient de rigueur » (Dictionnaire historique de la langue française, A. Rey dir., op. cit., p. 187) puis, ironiquement, aux femmes (accusées de ne pas l’être!) à prétentions littéraires, témoin la Physiologie du Bas-bleu de Frédéric Soulié et la série de caricatures « Les bas-bleus » de Daumier parue dans Le Charivari en 1844... L’expression « bas-bleu », péjorative sous la plume des publicistes, satiristes et caricaturistes (hommes) du temps, désigne à l'époque toute femme « intellectuelle » qui se consacre à un travail littéraire et qui, de ce fait, néglige ses « devoirs » de mère de famille et d’épouse. Le personnage et mot « bas-bleu » reparaîtront dans le chapitre VI de la Seconde Partie consacré à l’évocation d’un salon littéraire féministe. Delphine de Girardin, qui se profile derrière la nouvelle Malvina (voir supra), pouvait entrer dans cette catégorie, d’où le pseudonyme de « Vicomte de Launay » dont elle signera ses Lettres parisiennes parues de 1836 à 1839 dans La Presse d’Émile de Girardin, son mari. , leur promettant sa protection pour des feuilletons à 5 francs la colonne, élevant un petit bataillon de prosateurs chevelus entre 18 et 22 ans, afin d’avoir toujours sous la main des hommes de style et des collaborateurs fidèles[Par Nadia Fartas] Les plus célèbres salons littéraires ont été, dans la première moitié du XIXe siècle, celui de Madame de Staël, celui de Juliette Récamier, celui de Madame de Girardin, celui de Charles Nodier à la Bibliothèque de l’Arsenal, et celui de la princesse Mathilde sous le Second Empire.
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« Que le diable vous massacre[Par Nadia Fartas] Les expressions contenant le mot « diable » sont légion au XIXe siècle, mais celle-ci n’est pas recensée. Cette hyperbole – dans la version initiale du National, Reybaud s'en tient à « emporte » – vient souligner le ton, et le caractère, bien trempé, de Malvina qui ne se « possède plus » et apparaît ensuite plus en guerrière qu'en écuyère, et promet de « donner cinq cent dix-neuf coups de cravache à quiconque ne trouverait pas le Flambeau le premier journal de l’univers ». ! disait-elle à l’un d’eux ; vous avez manqué d'haleine dans votre dernier feuilleton, Jules. Votre héroïne n’a pas de jarret ; votre héros reste sur le flanc. Félicien prend de l’avance sur vous ; prenez-y garde ! »
Malvina parcourait ainsi le salon en distribuant çà et là des reproches et des encouragements. Elle touchait la main aux auteurs en renom, en affectant de les traiter sur le pied d’une familiarité un peu chevaleresque :
« Eh ! bonjour, Frédéric, comment ça vous va-t-il, vieux ?... Ah ! c’est ce diable d’Eugène ! Bonjour, Eugène ! comment se portent vos chiens anglais ? Parbleu, voici le grand Victor... le sombre Victor, le ténébreux Victor... Tiens, et vous, Honoré, voulez-vous une tasse de thé, mon gros bonhomme ? ajoutait-elle en lui frappant amicalement sur le ventre. Que le diable me massacre, je ne vous avais pas encore aperçu[Par Nadia Fartas] Les prénoms ici cités renvoient à des célébrités littéraires du temps bien identifiables : Jules (Janin), Frédéric (Soulié), Eugène (Sue), Victor (Hugo), Honoré (de Balzac). Cette identification est corroborée par l’illustration de Grandville en regard où sont portraiturés ces écrivains. Dans la version initiale du feuilleton du National du mardi 4 octobre 1842, Reybaud insistait davantage sur le culte de Paul de Kock chez la grisette Malvina, qui donne en modèle deux des romans de ce dernier : « Que le diable vous emporte, disait-elle à l’un d’eux dans son idiôme hippique et littéraire ; vous n’avez pas assez tenu la corde dans votre dernier feuilleton, Jules. Lisez donc Jean, de Paul de Kock : voilà un gaillard qui pose ses personnages. Votre héroïne n’a pas de jarret ; parlez-moi de Georgette : les événements y vont au galop. Jules, Jules, il faudra vous remettre au vert, mon garçon. Félicien prend de l’avance sur vous […] ». Cet effacement peut s’expliquer par le fait que l’illustration de Grandville métamorphose Malvina en Delphine de Girardin, qui n’a rien d’une grisette, et il y a, semble-t-il, distorsion entre l’invitation de cette dernière à Balzac dans l’illustration : « Et vous, Honoré, en voulez-vous une tasse? » et celle, beaucoup plus cavalière, du texte : « Tiens, et vous, Honoré, voulez-vous une tasse de thé, mon gros bonhomme? ajoutait-elle en lui frappant amicalement sur le ventre ». Distorsion liée, en fait, à l’ambivalence des « grosses têtes » du Panthéon charivarique (1838-1842) de Benjamin Roubaud, modèle des « bonhommes » du thé de Grandville [En ligne : https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/maison-de-victor-hugo/oeuvres/pantheon-charivarique-poetes-victor-hugo-1#infos-principales]. Le Panthéon charivarique sonne la fin de l’homme illustre (auréolé de gloire divine), sous le règne du fils de Philippe Égalité, qui, en signant la mort du roi, a signé la mort de son « double corps » (humain et divin). L’on passe de l’homme illustre, du
grand homme que l’on respecte et vénère à distance, à l’illustration, à la célébrité qui se répand et que l’on fréquente : dans la caricature, l’on raccourcit les têtes devenues grosses, grasses et plates têtes. Il donne aussi le signal de la promotion au Panthéon de nouvelles illustrations, dont, notamment, les journalistes et caricaturistes !. »
Les choses marchaient de la sorte depuis quelques mois sans qu’aucun incident fût venu changer ma situation. J’étais chaque jour dans mon cabinet à la disposition des ministres, et Malvina continuait à tenir dans son salon un cours de littérature d’hippodrome[Par Nadia Fartas] Dans la version initiale du feuilleton du National, Reybaud continuait à broder sur le goût de Malvina pour Paul de Kock : « avec un cours de littérature au profit de Paul de Kock ». Il choisit ici d’étoffer le registre hippique et épique, puisque Malvina est présentée comme « l’une des amazones les mieux caractérisées de Paris » (version initiale : « lionnes », au sens de la femelle du « lion », du dandy) – qui, en souvenir, lointain !, des cavalières guerrières de la mythologie, sont définies ainsi dans le dictionnaire de Jean Hyacinthe Adonis Galoppe (dit Galoppe d’Onquaire) Hommes et bêtes, Physiologies anthropozoologiques mais amusantes (Paris, Amyot, 1862), entrée « Amazone » : « L’amazone porte éperons et cravache ; si elle ne porte pas moustache, c’est que ses fournisseurs ordinaires n’en tiennent pas ; mais elle se dédommage en portant les culottes dans son intérieur. » En précisant que Malvina vient au bureau du journal en « habit d’écuyère », Reybaud fait aussi un nouveau clin d’œil à Balzac, cette fois à La Fausse Maîtresse et vraie écuyère de cirque (ancêtre de l’hippodrome) Malaga, maîtresse créée de toutes pièces par le personnage de Paz, qui se déguisera en Robert Macaire, d’où peut-être, dans l’économie du texte, le retour du filon de la blague et du puff, inauguré au chapitre III.[Par Nadia Fartas] Dépréciative, l’expression pourrait renvoyer au spectacle, le cirque (circus), ancêtre de l’hippodrome, étant dans la Rome antique l’édifice public où se tenaient courses de chars et exercices d’équitation. Mais Malvina développe littéralement dans le journal une « littérature d’hippodrome » puisqu’un peu plus loin est indiqué qu’elle est « versée dans la science du cheval » et qu’elle dicte « l’article des courses du Champ de Mars ». Habillée en amazone elle incarne la « littérature d’hippodrome » et n’hésite pas à surjouer son rôle en menaçant de coups de cravache cuisinier, garde municipal ou auteur de la dépêche. Il est aussi peut-être fait allusion à une étiquette d’époque, le « roman steeple-chase », ouvrage collectif écrit à la manière d’une course d’obstacles hippique, tel La Croix de Berny (1845), roman épistolaire collectif à succès réunissant Théophile Gautier, Joseph Méry et Jules Sandeau aux côtés de Delphine de Girardin. . Chacun de nous se maintenait dans les limites de son empire. En recueillant mes souvenirs, je ne trouve rien qui se rattache à cette époque, si ce n'est une rencontre assez singulière. J’étais un jour dans la partie des bureaux où le public vient traiter pour l’insertion des annonces, quand deux personnages y entrèrent. L’un était porteur d’une grande barbe noire : l'autre avait les cheveux d’un blond fade et des yeux bleus pleins d’une finesse extrême. Quoique ces hommes n’eussent en aucune manière affaire à moi, involontairement je m’arrêtai : il me semblait que j'avais vu quelque part au moins l’un de ces inconnus. Je m'avançai vers eux.
« Que voulez-vous ? » leur dis-je un peu brusquement.
Cet accueil parut intimider le porteur de la barbe noire ; cependant il se remit.
« Ne vi fâchez pas, mossiou, dit-il. Zé soins l'inventour de la pommade dou léopard[Par Nadia Fartas] Jeu sur la fameuse « pommade du lion » (jeu lui-même sur la double acception du terme, voir supra), destinée à faire pousser les cheveux, dont la quatrième page des journaux d’alors font la réclame et qui inspirera Gavarni pour sa série « Revers des médailles » (1840) : « Un enfant terrible qu’on eut l’imprudence de laisser jouer avec la pommade du lion » (et qui se retrouve avec une crinière dudit lion) [En ligne : https://www.parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_cargmoe018865_001.jpg?itok=1L2BxW9W]. Assurément, le chapitre est bien coiffé et placé sous le double signe balzacien de César Birotteau, le promoteur de l’huile céphalique, et de Robert Macaire-Girardin (voir la note associée au titre, supra)., et zé venais l’annoncer dans votre estimable zournal. Ma, si zé vi déranze, scouzez. Moun ami qué vi voyez est Iou baronnet Crakson[Par Nadia Fartas] Avec ce nom et ceux qui vont suivre, et consonnent, réouverture du filon de la blague, ouvert au chapitre III (voir la note associée au nom « Flouchippe ») : dans Un autre monde, illustré par Grandville (1844), le docteur Puff aura pour complice, outre Hahblle, Krackq., inventour de toutes les maravilles[Par Nadia Fartas] Déformation dans la prononciation à l’italienne du mot « merveille ». Dans la version initiale du National, on lisait : « de tous les maraviglis ». Ce changement « italianisant » permet de mieux caractériser, et distinguer, l’Italien et l’Anglais. en son. — Yes, sir, reprit l'homme blond ; jé poui offrir a vo lé coldcreame Blagson, lé élixir Puffson, lé onguent Gripson, lé moutarde Pattson, lé savon Dickson, lé rasoirs Fichson, lé plat à barbe Mattison, lé poudre Fricasson, lé papier Gobson[Par Nadia Fartas] Cette liste de noms de marques fantaisistes de produits miracles joue sur des noms déjà bien exploités par la satire des mœurs industrielles et par la caricature anti « réclame » et « anti-Puff » du temps : « blague », « gober », « craques », « gripsou », « flouer » etc. Voir ci-dessus l’épisode Flouchippe (notes des chapitre III et IV où l’on retrouve ce type de noms (« Picksous », « Godichson »). Voir aussi ci-dessus l’épisode du « Docteur Saint-Ernest » (chapitres X et XI). L’effet burlesque produit par l’homéotéleute fondée sur la répétition de la syllabe finale « son » dans l’accumulation des noms de marques – les fameuses « maravilles en son » – est renforcé par le nom du vendeur et inventeur (le baron « Crackson ») et par l’épithète « blond ». Le personnage est réduit à son apparence extérieure comme l’indiquent les produits d’hygiène et de beauté masculins. ... — Assez, monsieur l’Anglais, je suis approvisionné en tout genre. — Jé poui encore offrir à vo… — Et moi, mossiou, interrompit l’italien, zé vi donnerai oun petit arbouste qui vient dou Monomotapa[Par Nadia Fartas] Ancien royaume d’Afrique australe plus ou moins mythifié cité dans une fable de La Fontaine (« Les Deux amis »). Les noms exotiques sont fréquents dans le langage de la « réclame » au XIXe siècle (voir le César Birotteau de Balzac). et qu’oun peut appeler l’orgueil de I’Afrique. Il fournit sour la même branche des ananas, des pois en primour, des cerises et des confitoures sèches. — Jé poui offrir à vo, reprit l’imperturbable Anglais, des aiguilles Rabson, des crayons Marcasson, des ploumes Plattson… — Assez, messieurs, assez. — Sé vi voulé, zé vi retroverai la graine dou chou colossal… — Jé poui offrir à vo… — Oui, dou chou colossal, dont la semence il semblait perdou. Ma pardoun, messiou, ajouta l’Italien, zé vois que nous vi déranzons. Scousez ! scousez ! et en disant ces mots il se dirigeait vers la porte : nous reviendrouns oune altre fois. Vi êtes trop occupé per lé moument. Baronnet Crakson, andiamo, andiamo, andiamo… — Yes, yes. Jé poui offrir à vo… »
Pour couper court aux offres de cet abominable Anglais, il ne me restait plus qu’un moyen, celui de la retraite. Je sortis et poussai brusquement la porte ; mais à peine m’étais-je éloigné de quelques pas, qu’une révélation soudaine m’éclaira. « C’est lui, » me dis-je.
Et je rentrai vivement dans le bureau des annonces ; mes deux industriels avaient disparu. Je me précipitai vers l’escalier : personne ; je courus sans chapeau dans la cour : elle était vide ; je les cherchai dans toute l’étendue de la rue : impossible de retrouver leurs traces. Monsieur, cet homme que je venais de laisser échapper, c’était Flouchippe, le créateur du bitume impérial de Maroc[Par Nadia Fartas] Sur cette escroquerie dont a été victime Jérôme, voir ci-dessus chapitres III et IV : « Paturot gérant de la Société du bitume du Maroc ».. Sa barbe, son accent italien, tout avait pu d’abord dérouter mes souvenirs ; mais je n’en pouvais pas douter, c’était lui, son œil narquois, sa figure à la fois hautaine et hypocrite. Quel regret ! avoir eu mon fripon sous la main, et avoir manqué cette occasion de le punir ! Malvina était furieuse : elle détacha à sa recherche tous les commissaires de la ville de Paris, les sergents de ville, la police secrète et la garde municipale. Peine perdue ! Flouchippe ne reparut plus, et la pommade du léopard s’évanouit avec lui.
Décidément, j’étais devenu un publiciste officiel dans toute la rigueur du mot. Une crise de cabinet vint mettre à l’épreuve mon talent pour les volte-face. Justement, j'avais la veille cruellement déchiré le chef du ministère qui triomphait. Mon aplomb ne se démentit pas : avec la même plume et la même encre, sur le même bureau, dans la même feuille, je fis à sa gloire un éloquent article ; je célébrai son intelligence, et félicitai le pays de son avènement. Notre polémique, de belliqueuse qu’elle était, devint sur-le-champ pacifique : nous prîmes toutes les questions à un autre point de vue, et réfutâmes d’une manière victorieuse les thèses que nous soutenions depuis six mois. Ce tour de force me fit le plus grand honneur : on vit que j’étais un écrivain véritablement officiel, et que je m’exécutais de bonne grâce. Ma position en parut consolidée. Notre subvention fut portée au double, et je pus prendre une existence presque princière.
Ce fut l’apogée de notre gloire. Malvina, de plus en plus versée dans la science du cheval, devenait l’une des amazones[Par Nadia Fartas] Le mot désigne autant la personne, une femme, à l’attitude guerrière, qui monte à cheval, que la tenue portée par ces cavalières, une « robe ordinairement de drap » (Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, 1835). Les Amazones sont des guerrières de la mythologie grecque. La réalité historique de ces combattantes est aujourd’hui attestée. Voir note supra (après « un cours de littérature d’hippodrome »). les mieux caractérisées de Paris. Elle ne parlait que de donner cinq cent dix-neuf coups de cravache à quiconque ne trouverait pas le Flambeau le premier journal de l’univers ; elle venait s’asseoir, en habit d’écuyère, dans les bureaux de la rédaction, et dictait l’article des courses du Champ de Mars. Du reste, elle s’était parfaitement dressée à toutes les habitudes de son nouveau rôle. Elle fumait des panatellas[Par Nadia Fartas] Cigare de la Havane, très long et mince. L’entrée « Amazone » de Jean Hyacinthe Adonis Galoppe dans son dictionnaire Hommes et bêtes, Physiologies anthropozoologiques mais amusantes (op. cit.) signale ce cigare comme attribut de l’amazone : « Elle est de toutes les chasses à courre ; elle boit du kirsch et fume des panatellas ». , culottait des pipes avec un bonheur particulier, portait des pantalons, des bottes de maroquin rouge et un sautoir noué en cravate autour du cou. On ne jurait pas avec plus de grâce qu’elle. On ne brisait pas les services de porcelaine avec plus de succès. C’était merveille de la voir quand elle avait du champagne dans la tête, accompagné de cinq ou six petits verres de quoi que ce fût. Elle enlevait la compagnie, et produisait toujours un effet miraculeux.
Un jour, nous donnions dans nos salons une fête extraordinaire à toute la rédaction. Max, alors sous-chef, comme il l’avait prévu, en était ; Valmont y assistait aussi, malgré sa gravité de notaire en titre ; nos anciens comme nos nouveaux amis se trouvaient réunis à la même table. En fait de femmes, nous avions des bas-bleus dépourvus de toute espèce de préjugés, ce qui ne changeait rien au caractère de la fête, qui était un déjeuner de garçons. Malvina avait fait préparer des pipes pour toute la société. Le repas fut des plus gais. Quoique ce ne soit plus de genre, Malvina n’avait voulu que du champagne frappé ; point d’eau : ce liquide était exclu. On arriva ainsi au dessert, et la maîtresse avait déjà parlé vingt fois de casser cinq cent dix-neuf cravaches sur la figure du cuisinier, du glacier, du confiseur, du marchand de tabac. Elle venait même de donner le signal de la débâcle des ustensiles en brisant un compotier, quand un domestique annonça une dépêche du ministre qu’apportait un garde municipal à cheval.
« À demain les affaires sérieuses, m’écriai-je en vidant mon verre. — Du tout, du tout, répliqua Malvina, dont la tête était en proie aux ravages des spiritueux, je veux que l'estafette entre et qu’on lui donne à boire. Garçon, apportez-moi le guerrier avec son cheval. Allez, et vivement. »
On eut beau faire des objections, il fallut obéir. Le garde municipal, qui attendait que l’on visât sa feuille, résista d’abord, puis il finit par se rendre.
« Vertueux militaire, lui dit Malvina quand il entra dans la salle à manger, approchez de confiance. Vous allez boire ce verre de champagne à la santé du gouvernement, ou je vous casse cinq cent dix-neuf cravaches sur la figure. Je ne sors pas de là. »
Le municipal prit gaiement l'affaire, but trois verres de champagne, et me remit son pli.
« Maintenant, guerrier, ajouta Malvina, acceptez cette pipe et culottez-la en mon honneur. Allez. »
Quand le porteur de la dépêche fut parti, la compagnie se montra curieuse de savoir ce qu’elle contenait…
« Bah ! dis-je, quelque niaiserie, quelque avis d'adjudication. — N’importe, il faut communiquer cela à ces messieurs, reprit Malvina, et puis nous en allumerons nos pipes. Silence et attention. » Je décachetai la missive, et lus ce qui suit :
« Monsieur, le ministre me charge de vous informer que, par suite d’insuffisance dans les allocations du budget, la subvention qui vous était comptée cessera de courir à partir de demain.
« Croyez, monsieur, au regret que j'éprouve, etc. »
La lecture de cette lettre nous terrassa. C’était le Mané, Thecel, Pharès, du festin de Balthazar[Par Nadia Fartas] Balthasar est le fils du dernier roi de Babylone, Nabonide, considéré comme un usurpateur du trône. Il est aussi appelé « fils de Nabuchodonosor », ce dernier l’ayant fait roi. Dans le « festin de Balthasar », récit de l’Ancien Testament, « sont célébrés les faux dieux et profanés les vases sacrés dérobés au Temple de Yahvé. Un prodige interrompt la fête : trois mots énigmatiques sont tracés sur le mur du palais par une main mystérieuse : Mené, Teqèl, Pèreç. Termes qu’interprète le prophète Daniel : c’est l’annonce de la fin de l’Empire babylonien dont le temps est compté ; de la fin de son "roi", pesé pour sa valeur morale et trouvé trop léger ; de la fin d’un pouvoir qui sera désormais divisé entre les Mèdes et les Perses. […] Il demeure que le récit biblique […] reflète [l’histoire] dont font état Hérodote et Xénophon, selon laquelle le conquérant perse était déjà aux portes de Babylone alors qu’on festoyait encore au palais » (André-Marie Gérard, « Balthasar », Dictionnaire de la Bible, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1989, p. 129). Cet épisode de la Bible (Livre de Daniel, V) a inspiré de nombreux peintres [En ligne : https://utpictura18.univ-amu.fr/notices/sujet/histoire-sacree/ancien-testament/histoire-sacree-festin-balthasar].. Personne n’eut la force d’ajouter un mot à ce texte si expressif : la compagnie était dégrisée. Malvina seule, se levant comme une lionne, et brandissant le poignet, s’écria :
« Si je tenais le polisson qui a écrit ce billet doux, je lui donnerais cinq cent dix-neuf coups de cravache à travers la figure. »