Corpus Le Prince philosophe

1-10 Géroïde rencontre l’empereur de Chine

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Elmire ne pouvait concevoir cet éloignement et cette aversion pour une place si recherchée : régner sur un sultan, sur un roi, sur un souverain ! dicter ses arrêts ! commander à tout un peuple, quand le souverain lui-même est enchaîné aux pieds de son amante, est un bonheur suprême que jamais femme n’a dédaigné ; mais Géroïde n’avait point les sentiments d’ambition attachés à sa naissance ; étant fille des rois, elle avait vu qu’ils ne sont pas les plus heureux de la terre ; et le rang le plus médiocre, dans un asile paisible, lui paraissait le premier rang de l’universGéroïde semble partager ici les aspirations de son frère Almoladin à une vie simple, loin des affres du pouvoir et des tracas de la cour.. Il se passa quatre jours, sans qu’on reçût des nouvelles de la cour de Pékin. Elmire était inquiète de ce silence. Elle s’attendait que le sultanLe mot sultan est utilisé comme équivalent d'empereur. Les favorites de l'empereur de Chine sont également appelées sultanes : tous les Orients se confondent. allait la rappeler à sa cour avec sa jeune étrangère, et qu’elle n’en régnerait pas moins par les charmes d’une autre. Elle était agitée de ces réflexions, quand on vint lui dire que la mer était couverte de vaisseaux, que l’on entendait au loin une musique martiale. Elle se fit conduire à l’extrémité de l’île pour s’en assurer elle-même. Elle prit Géroïde avec elle ; quelle fut sa surprise quand elle découvrit que c’était l’empereur accompagné d’une escorte considérableLe récit prend ici de nouveau une tournure romanesque et fantaisiste : un empereur chinois n'aurait pas quitté la Cité interdite pour s'aventurer en mer à la recherche d'une nouvelle concubine, aussi belle fût-elle. ! Tout à coup son cœur se remplit d’une joie secrète. Elle ne douta plus que sa lettre n’eût produit un grand effet sur l’esprit de l’empereur. Elle examina Géroïde pour voir s’il ne manquait rien au portrait qu’elle en avait fait dans sa lettre ; et elle vit avec plaisir que la description de ses charmes était bien au-dessous du modèle.

Sans faire part à la princesse de son dessein, elle l’interrogeait à mesure que l’empereur s’approchait. Elle lui demandait ce qu’elle pensait de cette entrevue, et de ce coup d’œil imposant ? Jamais, répondit-elle, madame, je n’en ai vu de semblable. Il y avait trois rangées de vaisseaux, avec un grand nombre de chaloupes remplies de musiciens.

Le vaisseau de l’empereur était immense, il y avait un char sur le pont, où le monarque était assis, avec cinq cents hommes à ses piedsLa démesure de cette description achève d'ancrer le récit dans un Extrême-Orient fantasmé.. Les canons, les bombes retentissaient dans l’île. L’éclat de ce spectacle, le charme de la musique, jetèrent Géroïde dans un ravissement inexprimable. Elle aperçut l’empereur, et sentit son cœur s’émouvoir à cette entrevue. Souvent ses esprits avaient été saisis par différents événements qui lui étaient arrivés depuis son désastre ; mais elle n’avait jamais éprouvé cette surprise agréable, qui interdit les sens et commande à la raison. Elle ne pouvait définir son embarras, le premier trait de l’amour avait frappé son cœur.

L’empereur descendit dans l’île, et resta tout surpris en jetant les yeux sur Géroïde, qui était assise aux côtés d’Elmire. Le sultan n’ôtait point ses regards de dessus cette belle étrangère, tandis que Géroïde n’osait fixer les siens sur l’empereur, il s’approcha d’Elmire, et, après lui avoir dit les choses les plus agréables, il lui demanda si ce n’était point là la belle personne dont elle lui avait fait un portrait si intéressant ? Elmire lui répondit que c’était elle, et lui demanda à son tour, s’il trouvait que le récit qu’elle lui en avait fait fut exagéré. L’empereur, quoique prévenu, ne pouvait point se lasser de considérer une si belle personne, il en témoigna toute sa joie à Elmire, et lui proposa de revenir à sa cour avec Géroïde. Elmire n’avait pas de plus pressant désir ; mais Géroïde, qui craignait d’aller à la cour de l’empereur, se jeta à ses pieds pour lui demander la grâce de la faire conduire chez Palémon, son père. On s’attend bien que le sultan se refusa à cette proposition, il témoigna à Géroïde tout le plaisir qu’il avait de jouir de la présence d’une personne aussi parfaite qu’elle : il lui vanta les charmes de la cour, les agréments qu’elle y trouverait. Tous ces avantages ne purent émouvoir GéroïdeL'empereur ne parvient pas à entamer la résolution de Géroïde., elle insista sur sa demande. L’empereur, qui d’abord n’avait été que curieux, et dans tous les temps frivoles dans ses amours, se sentit tout à coup pris d’une passion violente, il avait préféré de venir voir cette jeune beauté que la sultane Elmire lui avait annoncée, plutôt que de la faire venir à sa cour, de crainte d’alarmer la sultane favorite ; il n’avait jamais pu accorder
 Elmire, avec cette sultane ; il brûlait pour l’une, et n’avait que de l’amitié pour l’autre. Les monarques n’éprouvent point assez d’obstacles dans leurs amours, pour ne point aimer le changement. Géroïde était sans doute ce qu’il avait vu de plus parfait en femme, et elle possédait par-dessus tous les avantages, la simplicité, le dégoût des grandeurs, et le mépris du trône. L’empereur se sentit vivement affecté de cette résistance ; Géroïde lui en parut plus belle et plus parfaite, mais il n’osait ordonner. Un roi puissant, un empereur de la Chine, est un très petit personnage, quand il s’agit de commander à l’amourGouges semble reprendre ici les codes de l'amour courtois où même le chevalier le plus intrépide et habile au combat se soumet sans résistance aux volontés de sa dame. Il y a ici un contraste marqué entre l'arrivée bruyante, martiale et presque menaçante de l'empereur et sa soumission face à une jeune personne inconnue. Ce renoncement à employer la violence renforce cependant les chances de l'empereur de conquérir le cœur de Géroïde. En faisant ainsi la preuve de sa valeur, il peut se rendre digne de devenir son amant.. Cependant, Géroïde voyait l’empereur avec plaisir ; ce prince réunissait les avantages de l’esprit, de la figure, et la majesté d’un grand monarque. La douceur de son caractère était empreinte dans ses traits, il n’osait ordonner à Elmire d’emmener Géroïde avec elle, il aima mieux user des moyens les plus délicats, et devoir ce bonheur aux plus doux procédés et à l’inclination de Géroïde. La nuit s’avançait, et l’empereur était forcé de rentrer en son palais : il prit donc congé d’Elmire, en lui recommandant Géroïde ; il ne lui cacha point combien il serait flatté et redevable à son amitié, si elle pouvait résoudre cette belle personne à s’attacher à lui ; qu’elle reviendrait dans son palais, qu’elle y reprendrait son premier rang, et qu’il la vengerait de sa rivale. L’empereur n’avait point encore les sentiments dignes de Géroïde, il fallait qu’il apprît à soupirer et à connaître qu’un souverain ne commande pas toujours à un cœur vertueuxL'amour révèle au souverain que son pouvoir n'est pas absolu..

Géroïde, cependant, ne vit pas sans peine le départ du monarque. Son air affable, le ton avec lequel il lui avait parlé sans la connaître, lui inspirait pour ce prince de l’estime, et la plus grande confiance. Elle parut moins difficile quand Elmire lui proposa de nouveau de venir avec elle à la cour du sultan. La sultane ne manqua point de lui rappeler tous les dangers qu’elle avait courus avec ces brigands, qu’elle risquait d’être exposée à de nouveaux revers, en retournant chez son père, puisque le pays n’était pas sûr, et qu’elle pourrait perdre un avantage qu’elle regretterait peut-être par la suite vainement.

Géroïde était prête à déclarer son nom à Elmire, mais elle s’arrêta. Quoique peu instruite dans l’art de plaire et de l’intrigue, elle s’aperçut du projet de la sultane. Elle accepta cependant la proposition d’Elmire. L’empereur ne manqua point d’envoyer le lendemain matin un vaisseau pour prendre Elmire et Géroïde, quoiqu’il craignît toujours que cette jeune beauté ne refusât de se rendre à ses instancesSes instances : ses demandes pressantes.. Quels furent sa surprise et son contentement, quand il la vit arriver avec Elmire dans son palais ! Ce retour d’Elmire avait bouleversé tout le sérail, la sultane favorite ne pouvait plus contenir sa fureur, la beauté de Géroïde étonnait tout le monde ; mais, ce qui surprit davantage Elmire, ainsi que la sultane favorite, ce fut de voir l’empereur, soumis et respectueux, avec Géroïde, il n’osait lui déclarer ses feux : sa candeur, sa noblesse lui en imposaient toujours, et ce n’était qu’à Elmire à qui il en faisait part. On ne pouvait définir à quel titre cette jeune étrangère recevait les égards respectueux que l’empereur lui montrait. La sultane favorite, en devina la cause. Le refroidissement de l’empereur, l’arrivée d’Elmire, avec cette belle inconnue, lui firent concevoir le projet de sa rivale. Elle s’imagina qu’il fallait employer les mêmes moyens pour anéantir son créditSon crédit : son influence. : elle n’avait pas prévu les pièges d’Elmire, et elle avait eu jusqu’à ce moment la plus grande précaution d’arrêter toutes les jeunes beautés qui se présentaient au sérail. La véritable Palmire y avait été menéeOn sait que la bergère Palmire a été enlevée par les pirates. On découvre qu'elle est dans le sérail de l'empereur de Chine et l'on comprend qu'elle va rencontrer Géroïde, qui lui a emprunté son nom sans la connaître., et elle n’avait point paru devant le sultan, par les soins vigilants de la favorite ; elle l’avait vue, sa beauté lui avait paru dangereuse ; mais, depuis l’arrivée de Géroïde, elle résolut de la faire voir à l’empereur. Elle était parmi les beautés délaissées du sérail : la sultane favorite la fit appeler, la chargea d’une lettre pour l’empereur, où elle lui faisait des reproches amers sur son inconstance, et sur le rappel d’Elmire, après les mauvais procédés qu’elle avait eus pour elle. Elle ajoutait qu’elle était à même, ainsi qu’Elmire, de lui présenter de jeunes beautés ; qu’il n’avait qu’à jeter les yeux sur Palmire, et qu’il verrait qu’il n’y avait rien au monde de plus intéressant que cette jeune étrangère ; enfin, que c’était elle qui était chargée de lui remettre sa lettre.

Elmire et Géroïde étaient chez l’empereur, lorsque Palmire arriva chargée de la lettre de la sultane favorite. Le sultan reçut la lettre, ne la communiqua point à Elmire, il la déchira sur-le-champ ; et prenant Palmire par la main, il la présenta à Géroïde, et lui dit : Voilà une esclave que je vous donne ; quand on est aussi parfaite que vous, on ne doit avoir autour de soi que de jolies personnes. Vous vous nommez Palmire, lui dit l’empereur ! eh bien, vous serez servie par Palmire : à ces mots, Géroïde se sentit troublée ; elle reconnut, aux traits de la jeune Palmire, le portrait qu’on lui en avait fait ; elle brûlait de l’interroger en particulier, mais elle craignait une explication.

Le sultan avait une sœurUne sœur : Idamée, l'un des personnages les plus commentés du roman. qu’il aimait tendrement, elle n’était point belle ; mais elle avait des grâces, de l’esprit et une candeur rare. Elle protégeait les arts et cultivait les lettres ; elle avait toujours eu du dégoût pour l’hymenL'hymen : le mariage., et elle avait passé l’âge où l’on marie les princesses. Géroïde faisait tant de bruit, qu’elle fût curieuse de la voir. Géroïde se rendit chez la princesse, avec la permission de l’empereur. Palmire la suivit comme son esclave. Géroïde eut le temps de lui dire tout bas en chemin : Palmire, je vous connais, et Corydas n’aspire qu’au bonheur de vous retrouver ; mais je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage ; quand nous serons plus libres, je vous instruirai de tout.

La princesse fit le plus bel accueil à Géroïde. Elle n’ignorait point qu’en vain l’empereur employait tout pour lui plaire ; elle le voyait respectueux avec elle, ce qui lui fit connaître que Géroïde n’était point faite pour se ployer à la fantaisie de son frère, elle la pria de venir la voir tous les jours : elle lui promit même de l’appuyer de tout son crédit ; elle désira en même temps d’être instruite de l’événement qui l’avait conduite à la cour de Pékin ? Géroïde fut fort embarrassée à ce discours : elle ne pouvait se résoudre à en imposer à une princesse du sang ; mais heureusement pour elle, que la sœur du roi ne la pressaPresser : insister pour obtenir une réponse. pas davantage ce jour-là ; et Géroïde se retira de chez elle avec Palmire, elle se rendit à son appartement… Laissons s’expliquer ces deux jeunes personnes, on devine aisément la joie de Palmire, en recevant des nouvelles de sa famille, et de Corydas. Allons au roi de Siam, et à son fils ; il est nécessaire qu’ils arrivent à Pékin.


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